Propriétaire d’hacienda
pour me prier de pousser jusque chez lui entendre la confession de sa mère mourante ; dix lieues de plus qu’il me fallait faire. J’eus beau prétexter des occupations pour me dispenser d'accompagner ce jeune homme, je dus enfin céder à ses instances. Savez-vous qui c'était ?
— Comment le saurais-je ? reprit l’hacendero.
— Tiburcio, le fils adoptif du gambusino Marcos Arel- Janos.
— Comment! sa mère est morte! J’en suis fâché; c’est un brave jeune homme, et je n’ai pas oublié que sans lui nous serions peut-être morts de soif, ma fille, mes gens et moi. Lui avez-vous dit que, s’il se trouvait sans ressources, il serait le bienvenu à l’hacienda del Venado?
— Non; car ce garçon nourritune passion insensée pour votre fille, s’il faut vous le dire.
— Eh! qu'importe, si ma fille ne l'aime pas? reprit don Augustin; maisl’eût-elle aimé, je me serais cru assez riche pour ne rien chercher chez l’homme qu’elle eût distingué par les qualités morales ou physiques que possède Tiburcio. Je n’avais rêvé pour gendre qu'un homme intelligent,
assez brave pour défendre ces frontières contre les hordes d’Indiens, et j'aurais trouvé tout cela chez lui. Mais aujourd’hui j’ai pour Rosarita de plus hautes visées.
— Et peut-être n'auriez-vous pas eu tort, reprit gravement le moine. Ce que j'ai deviné... ce que j'ai... compris... pourrait faire de Tiburcio un gendre plus précieux encore que vous ne l’imaginez.
— Il est trop tard, dit l’hacendero ; ma parole est donnée, et je ne la retirerai pas.
— C'est cependant de lui que j’ai à vous entretenir, ré- . pliqua le moine, et, quoi qu’il en soit, peut-être ne serezvous pas fâché de m’entendre. »
En ce moment, les deux cavaliers, après avoir dépassé l'estacade, étaient arrivés au pied d’un perron qui conduisait à un large vestibule, et de là au salon de l’hacienda.
C'était une vaste salle dans’ laquelle un courant d’air,
pratiqué selon l'usage des pays chauds, entretenait une fraîcheur perpétuelle. De fines nattes de Chine, curieusement travaillées, couvraient le carreau, composé de larges pierres de liais, et d’autres nattes, plus richement peintes, servaient de stores aux croisées.
Les murs, blanchis à la chaux, étaient rehaussés de quelques rares gravures enluminées dans leurs cadres dorés; des butacas! en cuir, des tablettes d’encoignure sur lesquelles des braseros en argent offraient aux fumeurs des charbons couverts d’une cendre blanche, des chaises et un canapé en rotin de fabrique anglo-américaine, en composaient tout l’ameublement.
Sur une table d’un bois de balsamo poli, des jarres poreuses servaient à rafraîchir l’eau qu’elles contenaient. De larges tranches de pastèques offraient sur un vaste plat d’argent leur chair incarnadine, qu'un jus savoureux perlait de gouttelettes rosées. Des pitallas? épanouissaient la pourpre foncée de leurs’graines à côté des pastèques et des grenades entr'ouvertes. Enfin des oranges, des grenadilles, des limons doux, tous les fruits des pays chauds réunis pour tenter et apaiser la soif, témoignaient des intentions hospitalières du seigneur don Augustin.
« Aitendez-vous donc des hôtes? demanda le moine à l'aspect de ces préparatifs. |
— Don Estévan de Arechiza m’a fait prévenir de son arrivée pour Ce soir avec une suite assez nombreuse, et je me mets en mesure de bien accueillir un hôte de son importance. Mais voyons, Fray Jose Maria, j'écoute ce que vous avez à me dire. »
Chacun s’assit sur un des fauteuils de cuir à bascule dont on a parlé, et, tandis que l’hacendero s’y balançait mollement, le cigare à la bouche, le moine commença en ces termes :
« Je trouvai la vieille femme couchée sur un banc de