‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 44 sur 60 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

Un diplomate indien.

Après les cris de triomphe et d’allégresse qui signalèrent la capture et la chute du malheureux cavalier blane, :l y eut un moment de silence profond. Les hôtes de l'ilot échangèrent un regard de consternation et de pitié.

« Grâce à Dieu ! dit Fabian, ils ne l’ont pas tué. »

Le prisonnier, en effet, se relevait tout meurtri de sa chute, et un des Apaches le dégageait du lacet qui l’entourait encore. Boïs-Rosé et Pepe secouèrent la tête.

« Tant pis pour lui, car il ne souffrirait plus à présent, dit l'Espagnol; le silence que gardent cès [Indiens est un. signe que chacun d'eux se recueille pour penser au genre de supplice qu'ils lui infligeront. La capture d’un blanc est plus précieuse à leurs yeux que celle de toute la troupe de chevaux sauvages qu'ils poursuivaient. »

Les Indiens, sans descendre de cheval, entouraient le prisonnier qui, jetant autour de lui un regard éperdu, ne vit de tous côtés que des visages de bronze aux muscles

immobiles. Alors les Apaches commencèrent à délibérer entre eux.

Pendant ce temps, un Indien qui paraissait être le chef de la troupe et que son teint plus foncé et les plumes noires de sa coiffure distinguaient des autres guerriers, comme s’il dédaignait cette délibération futile pour une plus grave affaire, sauta à bas de son cheval. Il en jeta la bride à l'un des Apaches, qui la reçut respectueusement. Alors le chef s’avança droit vers l’ilot. Arrivé sur la rive, vis-àvis, il sembla chercher des traces sur le sable.

Le cœur de Boïs-Rosé battait avec violence dans sa poitrine, car cette manœuvre de l’Indien trahissait quelques soupçons sur leur position.

« Ce chien, dit-il à voix basse à Pepe, sentiruit-il la chair fraîche comme l’ogre de nos contes de fées ?

— Quien sabe? (qui sait?) » dit l'Espagnol par cette phrase qui, dans son pays, répond à tout.

Mais le sable, mille fois creusé par le sabot des chevaux sauvages qui étaient venus s’abreuver à la rivière, n’offrit aux yeux de j’Indien nul vestige humain. Alors il remonta le cours de l’eau’en cherchant toujours,

« Le démon a quelques soupçons, dit Bois-Rosé, et dans ce cas 1l va retrouver les traces que nous avons laissées à un demi-mille d’ici quand nous sommes entrés dans le lit de la rivière pour gagner cet îlot. Je vous le disais bien, Pepe, continua le Canadien avec une sorte d'amertume, il fallait y entrer deux milles plus haut; mais ni vous, ni Fabian ne l’avez voulu, et moi, comme un fou, j'ai cédé à VOS avis. » |

Le brave Canadien, en disant ces mots, se frappait la poitrine, avec une force capable de défoncer les parois d’un corps humain ordinaire.

Pendant ce temps, la délibération relative au sort du prisonnier était sans doute terminée, car des cris de joie éclatèrent tout à coup à la suite d’une proposition faite par l'un des Indiens. Mais il fallait attendre le retour et l’appro-

bation du chef. C'était le guerrier que nous connaissons déjà sous le nom de l’Oiseau-Noir.

Ce dermier avait continué ses recherches sur la rive en remontant le cours du Gila. Parvenu à l’endroit où Bois- Rosé et ses deu* compagnons avaient quitté le sable pour entrer dans la rivière et gagner l'ile qui leur servait de retraite, il ne douta plus que le rapport des éclaireurs ne fût exact, et il résolut d’en tirer parti; il avait sa politique à lui, et 1l se détermina à la suivre.

Une fois assuré de la présence des trois guerriers blancs, l’Oiseau-Noir revint à pas comptés rejoindre sa troupe. Il écouta gravement le résultat de la délibération des Indiens, il répondit quelques mots en faisant signe à ses guerriers d'attendre; puis, toujours du même pas mesuré, il s’avança sur le bord de la rivière, après avoir donné un ordre à voix basse à cinq de ses cavaliers qui partirent au galop pour l'exécuter.

Les plantes aquatiques s’épanouissaient au soleil ; l'air agitait les feuilles mobiles de l’osier sur les bords de l’ilot aussi inhabité en apparence qu'aux jours où le fleuve ne coulait encore que pour les oiseaux du ciel, les buffles et les chevaux sauvages des prairies. Un Indien seul pouvait ne pas se tromper à ce calme apparent.

L’Oiseau-Noir fit de sa main'un porte-voix, et cria dans un langage moitié indien, moitié espagnol :

« Les guerriers blancs du nord peuvent se montrer; lOiseau-Noir est un ami pour eux, ainsi que les guerriers qu’il commande. »

À ces mots, que le vent apporta aux oreilles de Bois-Rosé et de ses deux compagnons, le Canadien serra fortement le bras du chasseur espagnol. Bois-Rosé et Pepe avaient compris le dialecte mêlé de l’Indien.

« Que répondrons-nous à ce chien? dit-il.

— Rien, » répondit laconiquement Pepe.

La brise qui murmurait dans les roseaux de la rivière fut, en effet, la seule réponse qu’obiint le chef indien.

L'’Oiseau-Noir reprit :

« L’aigle peut dérober sa trace dans l’air à l’œil d’un Apache, le saumon qui remonte les cataractes peut ne pas laisser son sillon après lui ; mais un blanc qui traverse les déserts n’est ni un aigle ni un saumon.

— Ni un oison non plus, murmura Pepe le Dormeur, et un oison seul pourrait se trahir en essayant de chanter. »

L’Indien écouta de nouveau; mais la réponse de l’Espagnol n’était pas faite pour arriver jusqu'à lui.

« Les guerriers blancs du nord, reprit l’Oiseau-Noir sans se décourager, ne sont que trois; et il appuya sur ce mot pour bien faire comprendre à ses auditeurs qu’il connaissait leur nombre comme leur position, ne sont que trois contre vingt, et les guerriers rouges engagent leur parole d’être pour eux des amis et des alliés.

— Ah! dit le Canadien bas à Pepe, pour quelle perfidie l'Indien a-t-il besoin de nous?

— Laissons-le dire et nous le saurons, répondit Pepe; il n’a pas encore fini, ou je me trompe beaucoup.

— Quand les guerriers blancs connaîtront les intentions de l’Oiseau-Noir, ils sortiront de leur cachette, continua le chef apaché; ils vont les savoir : les hommes blancs du nord sont les ennemis de ceux du sud; leur langage, leur Dieu ne sont pas les mêmes. Les Apaches tiennent dans leurs serres tout un camp de guerriers du sud.

— Les chercheurs d’or vont passer un mauvais moment, dit Bois-Rosé.

— Si les guerriers du nord veulent joindre leurs longues carabines à canons rayés à celles des Indiens, ils partageront avec eux les chevelures, les trésors, les chevaux des hommes du sud, et les Indiens et les blancs danseront autour des cadavres de leurs ennemis et des cendres de leur camp. »

Bois-Rosé et Pepe se regardèrent avec étonnement. Fabian, grâce: à leur explication, comprit aussi qu’on leur proposait une alliance que leur conscience réprouvait ; et

les éclairs de leurs yeux, le gonflement dédaigneux de leurs narines prouvèrent que le noble trio n’avait qu’un avis à ce sujet, celui de périr plutôt que d’aider des Indiens à

triompher même de leurs mortels ennemis.

« Entendez-vous le mécréant, dit Bois-Rosé que son indignation emportait, et usant d’une image propre au langage indien, il prend des jaguars pour des chacals. Ah! si Fabian n’était pas là, acheva-t-il tout bas, la balle d’un bon canon rayé serait la messagère de ma réponse. »

Cependant l’Indien conservait toujours la certitude de la présence des chasseurs dans l’ilot, il commençait néanmoins à perdre patience, car les ordres des chefs du conseil étaient péremptoires. Ces ordres étaient d'attaquer les blancs ; mais nous avons dit que le diplomate indien avait sa politique à lui qu’il voulait faire triompher. Il savait que jamais la balle d'un Américain ni d’un Canadien ne se trompe de but; et, quel que fût le nombre des Mexicains, trois alliés du nord ne lui paraissaient pas à dédaigner. Il avait donc essayé de les gagner à sa cause.

« Le buffle des prairies, reprit-il, n’est pas plus facile à suivre à la piste que le blanc. La trace du buffle indique à l’Indien son âge, son embonpoint ou sa maigreur, le but de sa course et jusqu'à la date de son passage. Il y a donc derrière les roseaux du berceau flottant un homme fort comme un bison, plus haut que la plus longue carabine; il y a avec lui un guerrier de race mêlée du sud et du nord et un jeune guerrier de la race pure du sud; mais l'alliance des deux derniers avec le premier indique qu’ils sont les ennemis des blancs du midi, car les plus faibles recherchent l’amitié des plus forts, et ils épousent toujours leur cause.

— La sagacité de ces chiens est admirable, dit Bois- Rosé à Pepe.

— Vous le trouvez, parce qu’ils vous flattent, reprit l’exmiquelet dont l’amour-propre paraissait froissé.

— J'attends la réponse des blancs, » reprit l'Oiseau- I. — 21

Noir, et il écouta. « Je n’entends, continua-t-il, que la rivière qui bruit, que le vent qui me dit pour eux : Les blancs s’imaginent mille erreurs ; ils croient que l’Indiena ses yeux derrière la tête, que la trace du bison est invisible, que les roseaux sont à l'épreuve de la balle, L’Oiseau- Noir se rit de la réponse du vent.

— À la bonne heure! dit Pepe, l’Indien parle son vrai langage; il n’était pas dégoûté de chercher des alliés comme nous. |

— Ah! s’écria douloureusement le Canadien, si nous : étions entrés deux milles plus haut dans la rivière!

— Un ami dédaigné, reprit sentencieusement le chet indien, devient un ennemi terrible.

— Nous disons quelque chose de semblable chez nous, ajouta Pepe à voix basse :

Ni pastel recalentado, Ni amigo reconciliado!, »

En même temps l’Oiseau-Noir fit signe au captif de venir le rejoindre. Celui-ci s’avança; le chef lui montra l’îlot du doigt en lui désignant l’interstice de deux touffes de roseaux :

« La carabine du Visage-Pâle, ce n’était pas chez l’Indien une allusion à la pâleur livide qui couvrait le front du malheureux, mais une désignation habituelle de la couleur de la peau des blancs, saura-t-elle jeter une balle dans l'intervalle qui sépare ces grandes herbes là-bas? »

Mais le prisonmier n'avait compris que le peu d'espagnol mêlé au dialecte indien, et il resta muet et tremblant. Alors l’Oiseau-Noir dit quelques mots à l’un de ses guerriers, qui remit entre les mains du blanc la carabine dont ils s'étaient emparés, puis il parvint par gestes à faire comprendre au prisonnier ce qu’il attendait de lui. Le malheu-

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