‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 45 sur 60 · Ni pâté réchaufré, Ni ami réconcilié · texte numérisé non relu

Ni pâté réchaufré, Ni ami réconcilié

reux chercheur d’or ajusta; maïs la terreur agita ses membres, et sa carabine vacillait dans sa main de droite et de gauche et de haut en bas.

< Le pauvre garçon n ’attrapera pas seulement l’ilot, dit Pepe avec insouciance ; et, si l’Indien n’a pas de meilleur moyen de nous faire parler, du diable si je dis un mot jusqu’à demain. »

Le blanc fit feu et, en effet, la balle échappée du canon mal dirigé par ses mains tremblantes, s’enfonça en sifflant dans l’eau à quelques pouces en deçà de l’île.

L’Oiseau-Noir fit un geste de mépris, puis se retourna cherchant de l’œil autour de lui.

« Oui, dit Pepe, cherche de la poudre et des balles parmi les lances et les lazos de tes guerriers. »

Comme l’ex-miquelet achevait cette réflexion consolante, les cinq cavaliers qui, sur l’ordre du chef indien, s'étaient éloignés, revenaient sur leurs chevaux caparaçonnés de nouveau, et armés eux-mêmes pour le combat, de carabines ou de carquois gonflés de flèches. Ils avaient été reprendre les armes qu'ils avaient déposées pour donner plus librement la chasse aux chevaux sauvages. Cinq autres guerriers s’éloignèrent à leur tour. -

a Ça se gâte, dit tristement Bois-Rosé.

— Si nous les attaquions pendant qu'ils ne sont plus que quinze, dit Pepe.

— Non, reprit le Canadien, restons muets et silencieux; l'Indien doute encore que nous soyons ici.

— Comme vous voudrez. »

Et Pepe continua de regarder à travers les tiges des arbres.

Le chef indien avait pris lui-même une carabine, et il s’avança de nouveau sur la rive.

« Les mains de l’Oiseau-Noir ne tremblent pas comme l'herbe fanée sous le vent, dit l’Indien, qui leva sa carabine et la tint le canon tourné vers l’île, immobile et ferme dans ses vigoureuses mains, Mais avant de faire feu, con-

tinua-t-il, l'Indien attendra la réponse des blancs cachés dans li le, et il comptera jusqu'à cent.

— Mettez-vous derrière moi, Fabian, dit Bois-Rosé.

— Je reste ici, dit Fabian d’un air décidé. Je suis plus jeune et c’est à moi de m'exposer pour vous.

— Enfant, dit le Canadien, ne voyez-vous pas que mon corps excède le vôtre de six pouces de tous côtés, ce serait donc présenter à la balle de l’Indien un double but. »

Sans faire trembler un seul des roseaux de la frange verte qu’ils formaient autour de l’ilot, le Canadien s’avança et s’agenouilla devant Fabian.

« Laissez-vous faire, don Fabian, dit tranquillement Pepe. Jamais homme n’aura eu plus noble bouclier que le cœur de ce géant qui ne bat d’effroi que pour vous. »

Le chef indien, la carabine étendue sur sa main, prêtait l'oreille tout en comptant; mais, à l’exception de l’eau qui bruissait en courbant les roseaux à ses pieds et de la brise chaude qui murmurait sur la rivière, un silence profond régnait partout de près et de loin.

L'Oiseau-Noir fit feu, et des lambeaux de sagittaires volèrent en l'air; mais, agenouillés à la file l’un de l’autre, les trois chasseurs ne présentaient pas un large but. et la balle passa en sifflant à quelque distance d’eux.

L’Oiseau-Noir laissa s’écouler une minute, puis il s’écria de nouveau à haute voix :

« L’Indien se trompait ; il reconnait son erreur, il ira chercher les guerriers blancs autre part.

— Crois ça et bois de l’eau, dit Pepe, le chien est plus sûr de son affaire que jamais. Le tentateur va nous laisser enfin tranquilles quelques instants, jusqu’à ce qu’il en ait fini avec ce pauvre diable là-bas, ce qui ne sera pas long, car le supplice d’un blanc est un spectacle dont un Indien est toujours pressé de jouir.

— Mais ne serait-ce pas alors, s’écria Fabian, le cas de tenter quelque effort en faveur de ce malheureux qu'attend un affreux supplice ? »

Bois-Rosé, à son tour, consulta son compagnon du regard, puis il répondit à Fabian :

« Nous ne disons pas non; mais cependant j'espère toujours que quelque circonstance inattendue nous viendra en aide... Quoi qu’en dise Pepe, cet Indien peut douter encore, tandis que, si nous nous montrons, il ne doutera plus. »

Le vieillard prit une attitude pensive.

« Accepter une alliance avec ces démons, même contre don Estévan, serait une indigne lâcheté. Que faire ?... Que faire! » ajouta douloureusement le Canadien.

Une crainte le tourmentait encore. Il avait vu Fabian dans le péril quand son sang bouillonnait sous l’effervescence de la passion. Mais Fabian avait-il le courage froid, impassible, qui brave la mort sans colère? Avait-il cette résignation stoique dont l'Espagnol et lui, Bois-Rosé, avaient donné mille preuves ? Le Canadien prit un brusque parti.

— Écoutez, Fabian, dit-il, puis-je vous faire entendre le langage d’un homme ? les paroles que vos oreilles transmettront à votre cœur ne le glaceronti-elles pas?

— Pourquoi douter de mon courage? répliqua simplement Fabian d’un ton de doux reproche. Quoi que vous disiez, je l’entendrai sans pâlir; quoi que vous fassiez, je le ferai aussi sans trembler.

— Don Fabian dit vrai, Pepe ! s’écria le Canadien. Voyez comme son œil dément fièrement la simplicité de son langage. »

Et, dans l’exaltation de sa joie, il serra Fabian contre lui, puis il reprit avec une certaine solennité :

a Trois hommes ne se sont jamais trouvés dans un plus grand péril que celui qui nous menace, nos ennemis sont sept fois plus nombreux que nous. Quand chacun de nous aura tué six guerriers, ils resteront encore en nombre presque égal au nôtre. .…

— Nous l'avons déjà fait, interrompit Pepe.

— Eh bien! nous le ferons encore, s’écria Fabian.

— Bien, enfant, bien, reprit Bois-Rosé; mais, quoi qu’il arrive, ces démons ne doivent pas nous prendre vi. vants. Voyons, Fabian, ajouta le vieillard d’une voix qu'il voulait encore rendre ferme, et en dégainant un long et large couteau à manche de corne, si nous étions sans poudre, sans munitions, à la merci des chiens, prêts à tomber entre leurs mains, et que ce poignard dans ma main füt la seule voie de salut, que dirais-tu ?

— Je vous dirais : « Frappez, mon père, et mourons ensemble. » |

— Oui, oui, s’écria le Canadien en couvrant d’un regard d’ineffable affection celui qui l’appelait son père, ce serait encore un moyen de ne plus nous quitter. »

Et il tendit sa main tremblante d'émotion à Fabian, qui baisa respectueusement cette main herculéenne,

L’œil du Canadien brilla d’une orgueilleuse tendresse.

« Maintenant, dit-il, quoi qu'il arrive, nous ne nous séparons plus. Dieu fera le reste, nous essayerons de sauver ce malheureux.

— À l’œuvre donc! s’écria Fabian.

— Pas encore, pas encore, mon enfant; voyons d’abord ce que les démons rouges vont faire de leur prisonnier. »

Pendant tout ce dialogue, les Indiens avaient amené le captif, mais en lui laissant toujours la liberté de ses membres. Ils avaient formé une ligne droite à deux portées de fusil du rivage. Le blanc était à quelque distance en avant de ses bourreaux rangés en ligne.

« Je vois ce qu’ils vont faire, dit Bois-Rosé, tout comme si j'avais assisté à leur conseil. Ils vont éprouver si ce malheureux a les jarrets plus solides que la main. C’est une chasse à courre dont ces démons vont se donner le plaisir.

— Comment cela ? demanda Fabian.

— Ïs vont laisser quelque avance à leur captif, puis, au signal donné, il prendra son élan. Alors les Indiens cour-

ront après lui, la lance ou le casse-tête à la main. Si le blanc a les jambes agiles, il arrivera avant eux à la rivière, nous Jui crierons alors de venir vers nous à la nage. Quelques coups de nos carabines le protégeront, et il arrivera sain et sauf jusqu’à l’ilot. Le reste sera notre affaire. Mais si la terreur paralyse ses jambes, comme elle faisait tout à l’heure trembler sa main, le premier Indien qui l’atteindra lui cassera le tête d’un coup de hache ou le traversera d’un coup de lance. En tont cas, nous ferons de notre mieux. »

En ce moment, les cinq Indiens qui s’étaient éloignés revenaient armés de pied en cap comme ceux qui les avaient précédés. Les nouveaux venus se joignirent à ces derniers.

Fabian jeta, tout en serrant violemment le canon de sa carabine, un regard de profonde compassion sur le malheureux blanc, qui, l’œil hagard, les traits décomposés par la terreur, attendait dans une horrible angoisse que le signal fût donné par le chef indien. C'était -un moment terrible, car la chasse à l’homme allait commencer.

Dans l’ilot comme dans la plaine, tous attendaient ce moment avec une profonde anxiété, quand l’Oiseau-Noir fit un geste de la main pour suspendre un instant l’ouverture de cette affreuse chasse. Ce geste était facile à comprendre. D'un doigt il montra les pieds nus de ses guerriers, puis 1l désigna ensuite les brodequins de cuir de Cordoue qui protégeaient les pieds du blanc.

On vit alors le blanc s’asseoir sur le sable et dépouiller sa chaussure avec hésitation, avec lenteur, pour gagner peut-être encore quelques secondes.

« Les chiens! les démons! » s’écria Fabian.

Mais Bois-Rosé lui mit la main sur la bouche.

« Taisez-vous, dit-il, n’ôtez pas, en vous découvrant trop tôt, la dernière chance de vie qui reste à ce malheureux, notre protection à portée de carabine. »

, Fabian comprit et ferma les yeux pour ne pas voir l'horrible scène qui allait se jouer devant lui.

Enfin le blanc était debout pour la seconde fois, et les Indiens, le pied étendu en avant, le dévoraient du regard. L’Oiseau-Noir frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

On ne pourrait comparer les hurlements qui suivirent ce signal qu'aux rugissements d’une meute de jaguars après un troupeau de daims. Le malheureux captif semblait avoir les jambes d’un cerf, mais ceux qui le poursuivaient semblaient bondir après lui comme des tigres en chasse.

Grâce à l’avance qu'il avait eue, le captif franchit san et sauf une partie de la distance qui le séparait du bord de la rivière. Mais les cailloux qui déchiraient ses pieds, les pointes aiguës des nopals qui les traversaient le firent chanceler bientôt. Il avait néanmoins encore quelque avance, quand un des Indiens bondit jusqu’à lui, et lui porta un furieux coup de lance. L’arme passa entre le corps et le bras de la victime, et l’Indien, perdant l’équilibre par la force de ce coup à faux, tomba rudement sur le sable.

Gayferos, on se rappelle que c’est le nom de cet homme, parut hésiter un instant s’il ramasserait la lance échappée à la main de l’Indien dans sa chute. Puis l'instinct de conservation lui fit reprendre sa course. Cette hésitation lui fut fatale.

Les trois chasseurs suivaient d’un œil anxieux, la carabine à l’épaule, les chances diverses de cette lutte d’un seul contre vingt ennemis. Tout à coup, au milieu du flot de poussière soulevé par cette course désespérée, une hache brilla sur la tête du malheureux Gayferos, qui, à son tour, mesura la terre, et que son élan entraîna presque jusqu’à la rive.

Le Canadien allait faire feu; la crainte de tuer celui qu’il voulait défendre arrêta seul son doigt sur la gâchette. Un moment, un seul moment, le vent ouvrit une éclaircie dans le voile de poussière. Bois-Rosé fit feu, mais trop tard ; l’Indisn qui roula sous la balle du chasseur brandissait à la main la chevelure sanglante du malheureux captif, gisant mutilé sur la rive.

A ce coup inattendu, suivi d'un cri de guerre poussé à la fois par le Canadien et l’Espagnol, les hurlements des Indiens répondirent en chœur. Les Apaches s’éloignèrent de celui qui ne paraissait plus qu’un cadavre. Bientôt, cependant, on vit le cadavre se relever sanglant, le crâne mis à nu, s’élancer de deux pas en avant et retomber épuisé, aveuglé par son sang qui coulait à flots.

Le chasseur canadien frémissait d’indignation.

« Ah! s’écria-t-1l, s’il lui reste une étincelle de vie, s’il n'est que scalpé, car on n’en meurt pas, nous le sauverons encore! J’en prends Dieu à témoin. » |

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