‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 50 sur 60 · L’arrobe pèse 19 kilogrammes et demi · texte numérisé non relu

L’arrobe pèse 19 kilogrammes et demi

La

or, et je ferai dire tant de.messes pour le repos de l’âme d’Arellanos, qu’il s’applaudira d’avoir été tué par des mains 81 généreuses. »

Cuchillo poussa un éclat de rire et lança son cheval plus rapidement encore; puis, après quelques minntes d’une course impétueuse, il s'arrêta de nouveau pour prêter l'oreille. Excepté le souffle bruyant qui s’échappait des nasraux de son cheval, nul bruit ne troublait le silence du désert. Le bandit abandonna un instant avec sécurité son front couvert de sueur à la brise rafraîchissante du matin.

« Je suis seul, b'en seul, reprit-il, ces brutes que j'ai si bien guidées se battent là-bas pour que j'aie Le loisir de dépouiller les sables d’une partie de cet or qu’ils voilent sans le cacher. Qui m'empêchera tout à l'heure, quand le jour va venir, d'en ramasser autant que j’en pourrai porter sans trahir mon secret? Cette fois, ce ne sera plus comme avec Arellanos, il ne me faudra plus fuir devant les Indiens; je leur ai livré leur proie pour les écarter de ma route. Puis j je reviendrai de nouveau avec ceux de mes compagnons échappés aux lances des Apaches! Combien en restera-t-il pour partager avec moi? Oh! la pensée de ces trésors allume le sang dans mes veines. N'est-ce pas cet or qui va m'appartenir qui seul donne ici-bas la gloire, le plaisir, tous les biens de ce monde, et dont, au dire de nos prêtres, la puissance s’étend encore au delà du tombeau! »

Un vertige éblouissant passa devant l’œil du bandit, qui éperonna de nouveau son cheval et reprit sa course vers le val d'Or.

Tandis qu'enivré par l'espoir d’une riche proie, Cuchillo courait aveuglément où son destin l’appelait, poussés sur ses traces vers ces mornes solitudes par l'influence à laquelle il obéissait lui-même, arrivaient de leur côté les quatre cavaliers qui avaient silenciensement quitté le camp mexicain, don Estévan, Pedro Diaz, Oroche et Baraja.

De tous les aventuriers qui marchaiïent sous ses ordres, c’étaient, ainsi qu'on l’a vu, ceux à qui le chef croyait pouvoir le plus sûrement se confier.

Quoique les Collines-Brumeuses ne fussent guère éloignées du camp de plus de six lieues, incertain du temps que nécessiterait l'expédition, Arechiza avait laissé l’ordre d'attendre son retour à l’abri des retranchements. Puis il s'était éloigné, comme nous l’avons dit déjà, sous le prétexte d'aller pousser une reconnaissance dans les environs, sans laisser soupçonner aux aventuriers qu'ils fussent si près du but vers lequel ils marchaient.

Oroche ot Baraja savaient seuls quel était le véritable motif de cette expédition nocturne, et ils suivaient à quelque distance don Estévan et Diaz qui marchaiïent en avant.

Les deux amis s’avançaient dans les ténèbres, le cœur palpitant de convoitise à l’idée de fouler bientôt le plus riche placer qui eût jamais ébloui les yeux d’un chercheur d’or, et brûlant du désir d’en intercepter la route à Cuchillo.

Mais deux heures d’une course rapide n’avaient produit aucun résultat. Grâce à une avance de temps égale, Cuchillo restait invisible à ses persécuteurs dans des plaines immenses où l'obscurité eût dérobé ses traces à l’œil mème d’un Indien.

Plus d’une fois, don Estévan fut sur le point de renoncer à une poursuite inutile, et d'attribuer la disparition de Cuchillo à tout autre motif qu’à la trahison.

« Il est cependant hors de doute, disait Pedro Diaz, que le coquin a dû profiter de l’attaque des Indiens pour s’enfuir vers le val d'Or, et prélever sur les trésors qu’il nous a vendus une dîme suffisante peut-être entre nos mains pour payer la majorité dans le congrès d’Arispe; c’est une déprédation qu’il est bon de prévenir.

— Ce n’est pas ce que je redoute le plus, répondit don Estévan en souriant; si Guchillo n’a pas exagéré les richesses du trésor qu'il m’a vendu, le sénat d’Arispe serait

à peu près unique dans le monde, s’il ne nous restait assez d’or pour le corrompre plusieurs fois. Mais si près d’atteindre le but qui m’a fait traverser les déserts et quitter une position enviée de tous pour braver les dangers d’une expédition de la nature de la nôtre, je ne sais quelle crainte vague d'échouer au port m’agite tout à coup. Le désert est, comme la mer, fertile en pirates de toute espèce, et l’âme de Cuchillo est féconde en trahisons ; 1 .me semble que ce bandit me sera fatal. »

Et don Antonio de Mediana continua silencieusement sa route.

Il n’en était pas de mème des deux cavaliers qui le suivaient, Il semblait à leurs yeux qu’une brume dorée s’élevait au-dessus du placer vers lequel ils se dirigeaient.

« Puissé-je, disait Baraja à son compagnon, ne porter toute ma vie qu’un manteau comme le vôtre, seigneur Oroche, si Cuchillo n’est pas le plus grand coquin que j'aie jamais rencontré; et cependant je lui pardonne de bon cœur les perfidies dont il a manqué de nous rendre victimes ; car c’est à lui que je devrai d’avoir enfin mis le pied sur un de ces placers dont j'ai tant entendu parler, et de la richesse desquels, je l’avoue, votre déplorable manteau m'avait fait si souvent douter. »

Au moment où le gambusino aux longs cheveux allait relever avec quelque aigreur cette allusion au vêtement sans nom que ses amis, par Courtoisie, voulaient bien appeler un manteau, don Estévan s'était arrêté, tandis que Diaz mettait piéd à terre.

L’aventurier se baissa pour ramasser sur le sable un objet noirâtre, d’une forme problématique : c’était une espèce de petite valise de cuir qui fut reconnue pour appartenir à Cuchillo.

« Voilà qui vous prouve, seigneur, s’écria Diaz, que nous sommes bien sur sa trace, et que le jour qui va paraître ne tardera pas à nous signaler la présence d'un traitre.

— Dont ce sera, je le jure, la dernière trahison ! » ajouta don Estévan.

Après quoi les cavaliers reprirent leur marche, bien certains, cette fois, que Cuchillo les précédait et qu'ils n’allaient pas tarder à le rejoindre.

En effet, au lever du soleil qui allait paraître à l'horizon, les principaux acteurs de ce drame, poussés à leur insu par le doigt de Dieu, arrivaient à point nommé pour se rencontrer dans la partie la plus inaccessible de ces déserts au milieu d’une nature sauvage et imposante.

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