CHAPITRE XXXVIII
Le parlementaire.
Depuis quelque temps déjà les quatre fugitifs avaient débarqué sur la rive où ils avaient fait échouer l'ilot qui les avait transportés, quand le messager envoyé par les chefs pour offrir à l'Oiseau-Noir le commandement suprême ouvrit les yeux aux lueurs du matin. Quelques heures de sommeil avaient suffi pour délasser ses membres fatigués; sur sa couche dure le guerrier des déserts n’a pas besoin d’un long repos. Le chef était toujours immobile, et paraissait, à la lueur du foyer qui s’éteignait, aussi sombre, aussi implacable que la veille. |
« Les oiseaux commencent à chanter, dit le coureur dans ce langage coloré que les Indiens tiennent des Orientaux dont ils paraissent descendre. Le brouillard s’enfuit devant le soleil. La nuit a-t-elle porté conseil au chef en faveur de la peuplade qui attend sa venue?
— À celui qui ne dort pas la nuit parle beaucoup, répliqua le chef, et toute la nuit l’Oiseau-Noir a entendu les gémissements de ses victimes ; il a écouté le grondement de
la faim dans leurs entrailles, il a prêté l’oreille à toutes les voix de sa pensée, mais il n’a pas entendu les prières des guerriers de sa nation.
— Bon! le messager rapportera fidèlement à ceux qui l'envoient les paroles qu’il vient d'entendre. »
Le coureur, prêt à partir, serrait plus étroitement sa courroie de cuir autour de ses reins, quand le chef le pria de l’aider à se mettre debout. L’Apache obéit. Uue fois dressé, non #ans peine, sur ses jambes, et en étouffant la douleur que lui causaient les élancements poignants de son épaule fracassée, l'Oiseau-Noir s’appuya sur le bras du coureur.
« Il est bon, dit le chef, d'aller interroger les vedettes de nuit, » et, accompagné et soutenu par l’Indien, lOiseau- Noir se dirigea d’un pas lent, quoique assez ferme, vers les divers foyers encore allumés.
D'autres sentinelles avaient remplacé les premières qui goûtaient à leur tour le sommeil, étendues dans leur peau de bison. Seul de tous les guerriers, l'Oiseau-Noir n’avait pas fermé les yeux. Les guetteurs étaient à leur poste, immobiles comme des statues de bronze florentin.
Le premier, interrogé sur les événements de la nuit, répondit :
« Le brouillard n’est pas plus silencieux que la rivière, les guerriers blancs qui ont échappé au feu n'auraient pu s’enfuir à la nage, à moins d’être muets et silencieux comme les poissons sous l’eau. »
Tous les autres répondirent dans le même sens.
« C’est bien, >» dit l’Indien dont l’œil brilla d’une joie farouche.
Puis, s'adressant au messager et lui montrant les ligatures de son épaule: |
« La vengeance, continua l’Oiseau-Noir, parle trop fort à mon oreille pour qu’elle entende une autre voix que la sienne, »
C'était une nouvelle confirmation de son refus que le
chef donnait au messager. Celui-ci reconduisit silencieusement l’Oiseau-Noir près de son foyer.
Cependant, malgré ce second avis, le coureur ne se pressait pas de partir ; son œ1l semblait chercher à percer le nuage épais de brume suspendu sur la rivière.
Le vent plus vif qui précède le lever du soleil y ouvrait parfois de larges trouées. Il était facile de voir que, d’un moment à l’autre cette masse compacte de brouillard allait se désanir comme la glace dans une débâcle. Quelque attention qu’il apportât dans son examen, l’Indien n’avait découvert, à travers aucune de ces éclaircies passagères, l’ilot décrit par le chef.
Un soupçon que la vigilance des guetteurs avait pu être mise en défaut par quelques causes incompréhensibles traversa l’esprit du messager, car une joie qu'il dissimulait mal brillait dans son regard.
« J'ai dit que je ne me mettrais en route qu'au soleil levé. »
Ces paroles du coureur indien étaient la conséquence du rapide soupçon qu'il venait de concevoir.
Les premières lueurs crépusculaires devinrent bientôt plus distinctes. Des flots de brouillard roulaient l’un sur l’autre comme la poussière soulevée par un troupeau de buffles. Puis les rayons, obliques encore, du soleil donnèrent à ce voile grisâtre les feux rouges de l’opale. Bientôt le voile de brume oscilla comme une immense draperie, dont chaque souffle de la brise ne tarda pas à emporter un Jlambeau grisâtre.
Quelques flocons de vapeur voltigeaient encore à peine au-dessus de la nappe azurée de la rivière, quand l’Oiseau- Noir poussa un cri terrible de désappointement et de rage.
L’ilot avait complétement disparu; la place qu’il occupait le soir précédent au milieu de l’eau était unie comme un miroir; pas un des roseaux qui le bordaient, pas uns des racines verdoyantes qui l’entouraient ne s'élevait audessus de la surface de la rivière.
« La main du Mauvais-Esprit s’est étendue sur l’eau, dit le coureur indien. Il n’a pas voulu que les chiens blancs, qui sont ses enfants, trouvassent la mort dans les mains d’un chef renommé comme l'Oiseau-Noir. »
Mais l’Indien n’écoutait pas les compliments de condoléance étudiés dy messager, qui s’applaudissait dans le fond de l’âme de la disparition des fugitifs. Le chef sauvage, cette fois, s’était dressé seul sur ses jambes, l'œil hagard, Ja figure pâlie sous ses tatouages et sa couche d'ocre; sa main brandissait sa hache, tandis qu'il s’avançait en chancelant contre celui des guetteurs de nuit le plus à portée de son bras.
Mais le guerrier indien menacé ne fit pas un mouvement. Il resta la tête tendue, les bras à moitié soulevés, dans l’attitude de l’homme qui écoute, comme pour montrer que jusqu’à ce fatal moment même il n'avait cessé de veiller fidèlement.
Cependant la hache allait s’abattre sur sa tête quand le bras du messager arrêta celui du chef.
« Les sens de l’Indien ont des bornes, dit-il ; il ne saurait entendre l’herbe pousser, son œil ne pouvait percer les nuages qui voilaient la rivière. L’Oiseau-Noir a fait ce qu'il a pu, il n’a négligé aucune précaution : l'Esprit d’en haut n’a pas voulu qu’un chef perdit son temps à verser le sang de trois blancs, parce qu'il lui en réserve des flots à faire couler là-bas. »
L’Indien montrait du doigt la direction du camp mexicain.
L'Oiseau- Noir, épuisé par l'effort qu’il avait fait, par la rage qui le consumait, ne put répondre. Sa blessure s'était rouverte et son sang coulait de nouveau à travers ses ligatures de cuir. Il chancela, ses jarrets se ployèrent, et le messager fut obligé de l’asseoir sur l’herbe, où il perdit connaissance.
Le délai qui s’écoula jusqu’au moment où l’Oiseau-Noir reprit ses sens sauva les quatre fugitifs, que les Apaches
eussent surpris, sans doute, au milieu de leur marche lente dans la rivière.
De longs hurlements partant sur la rive opposée apprirent au chef sauvage, à l’instant où 1l ouvrait de nouveau les yeux, que ses compagnons venaient de. s’apercevoir aussi de la disparition de l’île flottante.
« Nous allons chercher les trages des fugitifs, dit le coureur; puis ensuite l’Oiseau-Noir entendra la voix de la pation ; ses oreilles ne seront plus sourdes. »
Les guerriers apaches, postés sur l’autre.bord, reçurent l’ordre de venir réjoindre leur chef, et quand ils furent tous réunis, au nombre de trente environ, on hissa l’Indien blessé sur son cheval. Le messager, qui était venu à pied, car il avait été démonté dans l'attaque de la nuit précédente, monta en croupe derrière l’Oiseau-Noir pour l’aider à se maintenir en selle.
La cavalcade sauvage suivit alors le-cours de la rivière. Le premier moment de surprise une fois passé, les Indiens avaient été forcés d'admettre que l’ile flottante avait dû être arrachée à sa base, etils espéraient la trouver échouée non loin de son point de départ.
Mais les Indiens marchèrent longtemps sans apercevoir aucune trace de ceux qu'ils cherchaient. Un d’eux jeta, 1l est vrai, un cri de joie à l’aspect des traces des fugitifs qui montraient l’endroit où ils avaient pris terre sur la berge; les précautions de Bois-Rosé n’avaient pu les cacher à l'œil des Apaches; mais le soin qu’il avait pris de disjoindre les pièces de bois du radeau, et de l’anéantir entièrement, les trompa.
L'eau avait charrié au loin les herbes, les branches, les racines, et les Indiens n’aperçurent, jusqu'où leur vue pouvait s'étendre, rien qui leur retraçât la forme connue de l’ilot.
Les traces empreintes sur le rivage ne s’étendaient qu’à quelques pas; il était donc évident que les fugitifs avaient continué leur navigation bien au delà, et qu'ils avaient