‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 52 sur 60 · LUN · texte numérisé non relu

LUN

l'avantage d’une avance qu'il était inutile de chercher à leur disputer.

Malgré sa déconvenue à cette nouvelle preuvede l’impuissance où il était d'atteindre les trois chasseurs objets de sa haine, l’Oiseau-Noir avait eu le temps de reprendre son empire sur Sa physionomie. L’Indien demeura donc impassible.

La soif du sang allumée chez lui ne s’éteignit pas ; mais elle laissa voir, les fugitifs une fois disparus, un autre but à poursuivre : tout en subissant forcément la nécessité d’ajourner sa vengeance, il lâcha la bride à son impétueuse ambition.

Pour la seconde fois, il éprouva le besoin de se disculper aux yeux du messager. L’astucieux Indien poussa un soupir de soulagement comme un homme victime d’une hallucination funeste, au moment où ses yeux se dessillent.

Après avoir lancé dans la direction du cours de la rivière un regard de haine désappointée, il allongea le cou du côté opposé et demeura immobile.

« Qu’entend le chef dont les oreilles sont si fines ? demanda le coureur.

— L’'Oiseau-Noir entend à présent le silence, la voix du sang ne bourdonne plus à son oreille.

— Est-ce là tout ce qu'il entend? « répliqua le messager.

Le chef indien continuait sa comédie diplomatique. Il ne répondit pas, mais sa physionomie prit une expression riante, comme si une mélodie lointaine frappait ses sens.

« Mes oreilles, répliqua-t-il, ne sont plus sourdes. La main du Mauvais-Esprit ne s’appuieplussurelles.J’entends la voix des guerriers qui m’appellent pour venger l'honneur de ma nation; j'entends le petillement du feu du conseil. Grâces soient rendues au Bon-Esprit protecteur des peuplades apaches. Marchons. »

L’Indien tourna la bride de son cheval vers l'endroit

où, d’après le rapport du coureur, les guerriers assemblés attendaient sa réponse.

Le soleil versait des flots de lumière surle désert quand l’Oiseau-Noir et sa troupe parvinrent à cette oasis de gommiers où nous avons vu les Indiens occupés à délibérer un jour avant. Après la défaite qu’ils avaient essuyée et la poursuite nocturne dont ils avaient été l’objet, ils avaient rallumé le feu de leur conseil dans ce même endroit.

À la vue du chef redouté, dont le retour était si vivement attendu, des cris d’allégresse éclatèrent de toutes parts. L’ambitieux Indien accueillit avec dignité ces acclamations comme un hommage qu’il méritait; puis s’adressant à tous les guerriers réunis :

« L'esprit de l’Oiseau-Noir, dit-il, sera seul avec ses guerriers, car son corps est malade et son bras affaibh. »

Et ïl montra son épaule sanglante. Des hurlements douloureux remplacèrent les cris d’allégresse, et, après que ces démonstrations de deuil se furent apaisées, on aida le chef à descendre de cheval, ensuite à s’asseoir près du feu.

Quand il fut assis, ses pairs s’inclinèrent en se rangeant en rond. L’Oiseau-Noir fama le calumet qu’on lui pré- . senta, le passa à un autre, et la pipe fit ainsi le tour du conseil, au milieu du plus profond silence. Tous se préparaient par la méditation à la discussion qui allait avoir heu.

Nous laisserons les chefs sauvages fumer gravement, comme il convient à des guerriers dont l’esprit doit être lent et la main prompte, pour aller jeter un coup d'œil sur le camp mexicain, demeuré sans guide et sans chefs.

Il y régnait une grande confusion. Le bruit s'était répandu, comme cela arrive presque toujours, quelque réserve qu’on mette à céder un secret, que les chercheurs d’or touchaient au but de leur expédition; que tout près du camp s’étendaitun placer d’or d’unerichesse incalcolable ; enfin que la reconnaissance pour laquelle don KEstévan

Arechiza s'était éloigné n’avait pas d'autre motif que d'en préciser au juste l'emplacement.

Pêndant les premières heures de la matinée, la confusion dans le camp n’avait pour source que l’impatience fiévreuse avec laquelle tous attendaient le retour de leur chef porteur de l’heureuse nouvelle. Mais quand le soleil se fut élevé presque à moitié de sa course, sans qu'aucun des quatre cavaliers partis le matin fût revenu, à l’impatience succéda l'inquiétude. C’est dans cette seconde phase que nous retrouvons les chercheurs d'or.

Sur le monticulb qui domine le camp, la tente dressée par ordre du chef absent est déserte, la bannière aux armes des Mediana, au lieu de flotter, s’affaisse tristement le long de sa hampe; pas un souffle d’air, au milieu de cet océan de sable, n’agite ses plis. En vain les vedettes mexicaines consultent à tout instant l'horizon du regard, elles ne voient revenir ni leur chef, ni leur guide, ni les trois compagnons de don Estévan, et cette disparition mystérieuse les effraye.

Les chevaux, attachés à leurs piquets, baissent la tête sous les atteintes de la soif; les hommes les ressentent aussi et la faim les menace, car les chasseurs n’osent plus s’aventurer à la poursuite des daims ou des bisons : les ordres les plus précis ont été donnés pour que personne ne s'éloigne des retranchements.

À mesure que le temps s’avance, l'inquiétude et le malaise redoublent; voilà ce qui se passe au camp.

En dehors et non loin des retranchements, mais sous le vent, des cadavres de chevaux et d’Indiens se putréfient au soleil. Sur la plaine, dans une direction opposée, le sable fraîchement creusé indique la place où reposent à jamais ceux des aventuriers tués dans l’engagement de la veille. :

Ce triste tableau contribue à jeter une teinte lugubre

sur tout le paysage, déjà si triste. Voilà pour l'extérieur du camp.

LE COUREUR DES BOIS. kO1

Il était l'heure à peu près à laquelle les chercheurs d’or avaient fait halte la veille en cet endroit, c’est-à-dire quatre heures, quand les vedettes signalèrent au loin un léger nuage de poussière. Tous se précipitèrent à l’envi de ce côté, dans l'espoir de revoir don Estévan et ses compagnons.

L'illusion ne fut pas de longue durée. Les panaches indiens et les lances ornées de chevelures humaines, en guise de banderoles, devinrent bientôt visibles au milieu du nuage.

« Aux armes! aux armes! les Indiens! »

Tel fut le cri qui se fit entendre partout.

Mais la confusion, déjà s1 grande jusqu'à ce moment, n’était rien en comparaison de celle qui envahit le camp à cette nouvelle imprévue. Qui allait commander? qui allait obéir ? Cependant, au milieu du désordre chacun courut se ranger au poste qui lui avait été assigné le jour précédent. L’anxiété régnait sur le visage de tous.

11 y eut pourtant un moment où chacun reprit courage.

Les cavaliers indiens n’étaient qu’au nombre de six, et, au lieu de s’avancer au galop de leurs chevaux et en poussant leur cri de guerre, ils marchaieut avec calme vers les retranchements. L’un d’eux agitait au bout de sa lance un chiffon blanc, qui représente le drapeau symbole de paix dans tous les pays.

Arrivés à deux portées de carabine, Je cavalier au drapeau blanc se détacha du groupe de cavaliers ; les autres s'étaient arrêtés. Après quelques pas, le parlementaire s'arrêta aussi et agita de nouveau son drapeau.

Un des aventuriers, originaire du préside de Tubac, avait eu quelques relations avec les tribus apaches, et il savait assez de leur langage pour entendre et parler le dialecte moitié indien, moitié espagnol, en usage sur les frontières.

C'était un homme petit et maigre, qui, aux yeux des

Indiens, admirateurs, comme tous les barbares, de la I. — 26

beauté extérieure, devait assez mal représenter l’autorité suprème. Aussi sa répugnance était excessive à se charger de ce rôle, qu'il lui fallut cependant accepter. Les aventuriers ne devaient pas, dans l'intérêt de leur salut et pour l'heureuse issue de la conférence qui devait avoir lieu, paraître privés de leur chef. Un mouchoir, jadis blane, servit à représenter de son côté le drapeau parlementaire.

L’aventurier, son nom était Gomez, sortit fortement ému des retranchements pour s’avancer vers l’Indien, dont la contenance ferme contrastait avec la contenance timide du chef improvisé des blancs. Cependant il se rassura à la vue des bandelettes sanglantes qui entouraient une des épaules du guerrier apache.

À ce signe on a reconnu l’Oiseau-Noir.

Le Mexicain et l’Indien se saluèrent, et l’Oiseau-Noir prit le premier la parole.

« Ce sont deux chefs qui vont sans doute se parler, dit courtoisement l’Indien. »

Le Mexicain répondit non moins courtoisement; mais un certain trouble démentait un peu son assertion.

« Une grande âme loge parfois dans un corps chétif, dit l'Indien ; mon frère blanc doit être un grand chef. »

Il y avait plus d'ironie que de franchise dans cette parole ambiguë, mais le ton de l’Indien n’impliquait qu’une persuasion complète, quoique son tact subtil n’eût pas été mis en défaut par le chercheur d'or.

L'Oiseau-Noir fixa sur Gomez des yeux qui semblaient vouloir pénétrer jusqu'au fond de son âme. Ceux du Mexicain ne purent soutenir ce regard scrutateur et terrible; il les baissait vers la terre, quand l'Indien reprit:

« Mon frère ne ment pas quand :l se donne pour un chef; mais le camp des blancs en contient sans doute plusieurs, et il est l’un d'eux.

— Je suis le seul, » répondit l’aventurier visiblement embarrassé. |

” A l'aspect d’un chef d’une apparence aussi peu imposante, l’Oiseau-Noir sentit qu’il aurait bon marché d’un pauvre diable si incapable de lutter avec lui d’astuce et de fermeté, et son œil brilla d’un éclat plus sinistre encore. Il résolut de s’assurer de la véracité du prétendu chef.

« Les paroles que j'apporte, dit-il, sont des paroles de paix ; tous les guerriers du Sud doivent être autour de moi pour les écouter. Les Indiens recevraient l’envoyé des blancs autour du feu du conseil; il pénétrerait sous la tente du chef. Pourquoi donc le chef des blancs tiendrait-1l ainsi à distance de son camp l'Indien qui vient vers lui? »

Gomez hésitait ; il lui répugnaït d'introduire le loup dans la bergerie L’Oiseau-Noir vit cette hésitation ; son sourcil se fronça, un nuage, sombre comme celui qui noïircit en se chargeant d’électricité, passa sur le front de l’Indien, dont les yeux brillèrent pareils aux éclairs qui jaillissent de ce nuage.

« Le chef des Apaches n’est pas un chef qu’on doive tenir à distance de sa hutte. L’une dé ses mains contient la guerre, l’autre main renferme la paix, laquelle des deux devra-t-1l ouvrir ? » |

Cette menace de rupture et le ton dont elle était faite achevèrent d’intimider le Mexicain. Il fut sur le point de répondre qu’il allait consulter ses compagnons, mais il se retint à temps.

L'’Indien rusé continua d’un ton plus calme, mais dans lequel perçait quelque ironie.

« Un seul de mes guerriers m’accompagnera. Les blancs sont-ils si peu nombreux qu'ils aient à redouter deux guerriers parmi eux? Leur camp n'est-il pas fortiñé, leurs carabines ne sont-elles pas en état, leurs provisions de poudre et de balles ne sont-elles pas abondantes? »

Circonvenu par l’habileté diplomatique de l’Indien, le pauvre Gomez sentit qu’il ne pouvait refuser pluslongtemps

hOk * LE COUREUR DES BOIS.

l'entrée du camp au parlementaire sans s’exposer à voir s'anéantir ses espérances de paix d’une part, et de l’autre sans montrer une défiance qui démentirait l'opinion favorable que l’Indien manifestait sur leurs ressources.

« Que mon frère rouge choisisse un compagnon, mais un seul, » dit-il.

L'Oiseau-Noir n’en voulait pas obtenir davantage. Si l’aventurier disait vrai en se donnant pour le chef des blancs, le tact du guerrier à peau rouge lui laissait deviner par le capitaine quels pouvaient être ses soldats ; s’il mentait, il verrait du moins le chef véritable des blancs, et il combinerait son plan d'attaque en conséquence.

Dans nos guerres européennes, un parlenientaire est toujours sacré, parce que son Cœur et sa bouche sont d'accord; mais parmi les nations sauvages, une proposition de paix ne sert presque toujours qu'à masquer une perfidie prochaine.

L'Indien fit un signe, et celui de ses guerriers qui s’avança sur son geste n’était autre que l’Antilope, le coureur que nous avons vu, aussi diplomate que le diplomate sauvage à qui il était venu offrir le commandement de la peuplade.

Le coureur était en outre le seul de tous les guerriers apaches qui connût, pour l’avoir vu à l'œuvre, le véritable chef, don Estévan, qu’il ne devait plus retrouver.

Les deux Indiens suivirent Gomez en échangeant à voix basse les mots suivants : |

« Qu'est-ce qu’un chacal revêtu de la peau d’un lion? dit le coureur.

— C'est ce chef menteur qui veut tromper l’œil de l'Oiseau-Noir; mais l’œil de l’Oiseau-Noir avait déjà vu sous sa peau, » répondit le chef astucieux.

Et tous deux entrèrent dans le camp comme le fer et le feu qui vont unir leurs ravages.

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