‹ Le coureur des bois, ou, Les chercheurs d'orChapitre 54 sur 60 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

| Le val d'Or.

Il nous faut revenir maintenant au matin de cette même journée si fatale aux Mexicains, lorsque, miraculeusement échappés sur leut îlot flottant, les trois chasseurs vont pénétrer dans le val d'Or.

Une obscurité, qui n’était déjà plus celle des heures solennelles de la nuit dans les déserts, enveloppait encore le paysage et n’en laissait apercevoir que les grandes lipnes. Les étoiles disparaissaient lentement l’une après l’autre, et dans cette demi-obscurité les pitons de l4 sierra se dessinaient comme des tours et des créneaux fantastiques dont un brouillard grisâtre couronnait le faîte.

Détaché de la masse des montagnes, sur le flanc desquelles des ombres épaissestraçaient de profondes fissures, un rocher en forme de cône tronqué s’élevait comme un bastion avancé. À la hauteur de son sommet, une cascade s’élançait de la montagne voisine et tombait avec fracas dans un gouffre sans fond. En avant de ce rochér, une rangée de saules nains et de cotonniers indiquait ou un terrain d’alluvion ou le voisinage d’un cours d’eau.

k28 LE COUREUR DES BOIS.

Puis la plaine immense du delta formé par l’écartement des deux bras du Rio-Gila, qui, à l’est et à l’ouest, se frayait un double passage à travers la chaine des Montagnes-Brumeuses, se déployait dans toute sa sombre .majesté.

Ce delta n’avait guère plus d’une lieue du sommet à la base ; maïs cette dernière avait une étendue presque triple.

Pour le voyageur venant de la fourche de la rivière, tels étaient, dans ce jour indécis qui succède à la nuit, les traits saillants du paysage qui s’offrait à sa vue.

Cependant la lueur bleuâtre du matin remplaçait déjà les ténèbres sur les dentelures des montagnes. Comme d'une ébauche confuse, leurs sommités émergeaient l’une après l’autre de la teinte sombre du crépuscule matinal.

Une clarté encore douteuse s’infiltrait petit à petit dans les gorges de collines étagées en amphithéâtre. La lumière se faisait graduellement. Sur la plate-forme du rocher deux pins, comme deux fantômes devenus visibles, étendaient leurs puissantes racines et penchaïent sur l’abiîime leur tronc incliné et leur noir feuillage.

À leur pied, le squelette d’un cheval maintenu debout par des liens cachés, laissait voir sur ses ossements blanchis les sauvages vrnements dont il avait jadis été paré. Des fragments de selle couvraient encore une partie de ses flancs à jour.

Les lueurs crépusculaires qui allaient en augmentant, ne tardèrent pas à éclairer de plus sinistres emblèmes : sur des poteaux élevés de distance en distance, des chevelures humaines flottaient au vent du matin ; ces hideux trophées indiquaient la sépulture d’un guerrier barbare. En effet, un chef indien, jadis renommé par ses exploits, reposait sur le sommet de la pyramide.

Couché dans son tombeau, il dominait, comme le génie de la déprédation, sur ces plaines où tant de fois avait retenti son cri de guerre, et qu’il avait parcourues sur ce cheval de bataille dont les ossements blanchissaient à côté

de lui à la rosée des nuits et à l’ardeur du soleil. Des oiseaux de proie qui volaient au-dessus de cette sépulture faisaient entendre leurs cris aigus, comme s'ils eussent voulu réveiller celui qui dormait à jamais, et dont la main glacée ne devait plus préparer leurs sanglants festins.

Quelques minutes plus tard, l'horizon opposé aux collines Brumeuses se teignit d’une pâle lumière; des nuages roses s’élancèrent vers le zénith : bientôt après, semblable à la première étincelle d’un incendie qui s’allume, un rayon de soleil frappa comme une flèche d’or le brouillard opaque de la sierra, et des flots de lumière inondèrent d'une nappe de flammes les profondeurs des vallées.

Le jour était venu dans tout son éclat, mais un manteau de brume dérobait encore la masse des collines. Ces brumes, bientôt soulevées par le vent du matin comme une draperie flottante, se divisèrent peu à peu. Des flocons de vapeur se suspenüaient capricieusement aux feuilles des buissons, ou bondissaient comme des chamoïs de tige en tige. Tantôt 1ls laissaient voir de sauvages précipices et des chutes d’eau qui écumaient le long de leurs flancs, tantôt ils découvraient de profonds défilés à l’entrée desquels les offrandes de la superstition indienne envers les génies des montagnes s’étalaient avec profusion.

Au-dessus du tombeau du chef indien, et derrière les ossements à jour du cheval de bataille, la cascade lançaii une poussière humide où se reflétaient sans cesse des arcsen-ciel fugitifs. Enfin, au pied de la pyramide se présentait un étroit vallon fermé d’un côté par des roches à pic d'où pendaient de longues draperies de verdure, de l’autre par un lac aux eaux dormantes, à peine visible sous le manteau de plantes aquatiques dont il était couvert, et au milieu par la ceinture de saules et de cotonniers dont nous avons déjà parlé : c’était le val d’Or.

Au premier aspect, cet ensemble ne s’offrait aux regards que comme la sombre et bizarre décoration d’une nature siuvage; mais l’œil scrutateur du gambusino eut bientôt

su devine: les trésors sans nombre que retélait cette enceinte.

Rien ne trahissait encore dans ces lieux déserts la présence d'êtres animés, quand trois hommes, jusque-là cachés par les inégalités du terrain, apparurent tout près du val d'Or.

Tous trois semblaient jeter autour d’eux des regards étonnés et presque craintifs.

« Si le diable a quelque part un pied-à-terre dans ce bas monde; dit Pepe en arrêtant ses deux compagnons et en leur montrant le manteau de brume qui couvrait la chaîne de montagnes, ce doit être à coup sûr parmi ces gorges SAUvAgEs.

— S'il est vrai, comme on ne. peut en douter, que c’est l'or qui fait commettre le plus de crimes sur la terre, il est plutôt à croire que l'Esprit du mal a choisi pour demeure ce val d'Or, qui contient, à votre dire, don Fabian, de quoi perdre une génération tout entière.

— Vous avez raison, répondit Fabian, dont la contenance était solennelle et le visage pâle, c’est ici peut-être, dans l'endroit que je foule à présent, que le malheureux Marcos Arellanos a été assassiné par l’homme qui l’accompagnait. Ah! si ces lieux pouväient parler, je saurais le nom de celui que j'ai juré de poursuivre ; mais le vent et la pluie ont effacé la trace des pas de la victime comme de ceux de l'assassin, et la voix du désert est restée muette.

— Patience, mon enfant, patience, reprit gravement Bois-Rosé, je n’ai jamais vu dans le cours d’une longue vie le crime rester sans châtiment; souvent ôn retrouve des empreintes qu’on croit effacées depuis longtemps, la voix de la solitude s'élève même parfois contre le coupable. Si l'assassin n’est pas mort, la cupidité le conduira de nouveau dans cet endroit, ce qui ne tardera pas; sans doute, car 1l est peut-être dans le camp mexicain. Maintenant, Fabian, attendrons-nous l’ennemi dans ces lieux, ou rem-

plirons-nous nos poches d’or pour retourner aux habitations ? C’est ce que vous déciderez. »

En disant ces mots, le pauvre Bois-Rosé soupira.

« Je ne sais que décider, répondit Fabian ; c'est presque contre ma volonté que je viens ici ; jobéis à votre influence, il est vrai, mais je dirais presque à une volonté plus forte que la mienne et que la vôtre. Je sens qu’une main invisible me pousse comme le soir où, sans me rendre compte de mes pensées, je venais vers vous m’asseoir à votre foyer. Pourquoi, moi qui ne saurais que faire de cet or, exposé-je ma vie pour le conquérir? Je l’ignore. Je ne sais qu’une chose, c’est que me voici, le cœur triste et l’âme pleine d’une cruelle incertitude.

— L'homme n’est que le jouet de la Providence; il est vrai, dit Bois-Rosé ; cependant, quant à la tristesse que vous éprouvez, l'aspect de ces lieux la justifie suffisamment, et quant à... »

Un cri rauque, une espèce de rugissement humain interrompit lé Canadien et se méla au grondement de la chute d’eau. |

Ge cri semblait sortir du sépulcre indien et s'élever comme une voix accusatrice contre les envahisseurs de la demeure des morts.

Les trois chasseurs, surpris, levèrent à la fois la tête vers le sommet de la pyramide; mais nulle créature vivante ne s’y montrait. L’œil de l’un des oiseaux de proie planant au-dessus du rocher eût pu seul apercevoir l’auteur de ce cri jeté si subitement aux échos de la solitude.

L’imposante solennité des lieux, les souvenirs sanglants que ces lieux sombres et déserts évoquaient devant Fabian, et les idées superstitieuses qu’ils éveillaient dans l’âme de Pepe, joints à cette étrange et mystérieuse clameur, firent éprouver aux trois amis une sensation voisine de l’effroi. Il y avait quelque chose de si inexplicable dans le son de cette voix, qu’ils en vinrent un moment à douter de lavoir entendue.

« Est-ce bien la voix d'un homme? dit tout bas Bois- Rosé en arrêtant Fabian et Pepe. Ou bien n’est-ce qu'un de ces échos singuliers qui retentissaient cette nuit dans les montagnes ? |

— Si c’est une voix humaine, je me demande d’où elle peut sortir, reprit Fabian, cat j’ai bien entendu comme vous un cri au-dessus de nous. Il semblait venir du sommet de cette éminence, et cependant je ne vois per- SOnD6. :

— Plaise à Dieu, dit à son tour le carabinier en se signant, qu’au milieu de ces montagnes où grondent des bruits inexplicables, où des éclairs brillent par un ciel serein, nous n’ayons affaire qu’à des hommes! Mais quand ces brouillards cacheraient une légion de diables, du moment que ce vallon contient, dites-vous, plusieurs années d’appointements du roi d’ Espagne, veuillez , seigneur don Fabian, rappeler vos souvenirs et nous dire si nous en sommes encore loin. »

Fabian sembla recueillir ses souvenirs, puis il jeta de nouveau un regard attentif autour de lui, depuis la crête des Montagnes-Brumeuses et le sommet des pyramides, jusqu'aux vapeurs lointaines qui s’élevaient de l'embranchement de le rivière. Ce paysage bizarre était bien celui qu'on lui avait minutieusement décrit.

Satisfait de cet examen, il répondit à la question de l'Espagnél.

« Nous y touchons sans doute, car il doit être au pied du tombeau du chef indien, et ces ornements sauvages indiquent assez que ce bloc de rochers est le tombeau luimême. Nous n'avons pas une minute à perdre. Pendant que vous et Bois-Rosé allez faire le tour de ce rocher, je vais donner un coup d’œil à travers ces cotonniers et ces saules.

— Je me défie de tout ce qui m’entoure dans ce mystérieux endroit, reprit Bois-Rosé. Ce cri que nous venons d'entendre révèle la présence d’une créature humaine ;

blanche ou rouge, elle est à craindre. Laissez-moi, avant de nous séparer, examiner ie terrain près de nous. »

Tous trois baïissèrent vers la terre des yeux accoutumés à lire sur sa surface comme dans un livre ouvert.

« Que vous disais-je, s’écria le premier le Canadien, voici l’empreinte des pieds d’un blanc, et je jurerais qu'il était ici 1] n'y a pas plus de dix minutes. »

En effet, des pieds d'hommes étaient marqués sur le sable, et l’un d’eux avait foulé du pourpier sauvage, dont les brins se relevaient doucement l’un après l’autre. Ces vestiges se‘dirigeaient vers la haie des cotonniers.

« En tout cas, il est seul, » dit Fabian.

Et il s’avançait vers l'enceinte de verdure, quand Bois- Rosé le retint.

« Laissez-moi faire ; cette haie impénétrable peut cacher l'ennemi. Mais non, ajouta-t-il, l’homme dont voici les pas n’a fait qu'écarter les vignes vierges qui s’enchevêtrent dans les arbres pour jeter un coup d’œil dans cet endroit. »

Bois-Rosé écarta aussi en disant ces mots, les branches et le réseau grimpant qui les enlaçait; mais, après un court examen dont le résultat ne lui présenta rien de remarquable, il se retira et laissa le rideau de verdure se refermer de lui-même.

Le chasseur suivit les empreintes; mais plus loin le sol devenait calcaire, parsemé de pierres plates semblables aux pierres tumulaires dans les cimetières, et ne conservait plus de traces.

« Nous ferons le tour de ce rocher conique, reprit Bois- Rosé, peut-être là le terrain vous en dira-t-il plus long. Venez, Pepe; Fabian, attendez-nous ici. »

Les deux chasseurs s’éloignèrent; Fabian resta seul et pensif. Ce val d'Or dont il avait rêvé la conquête au temps où son cœur abritait de si douces espérances, ce val d'Or était là quelque part près de lui. Ce rêve, qu’il n’osait autrefois caresser que comme une chimère, était à présent une réalité; et Fabian était plus malheureux qu’à l'époque

où l’amour qui espère souriait encore à sa pauvreté. C’est ainsi que le bonheur s’éloigne toujours ap moment où on croit le saisir.

Parfois, dans le silence des forêts, le voyageur prête une oreille avide aux notes mélodieuses du cenzontlé, pour ne pas perdre un seul de ses accents. Il s’avance avec précaution vers l’endroit où, caché sous le feuillage, l’oiseau des solitudes ne veut confier qu’à elles seules ses plus suaves accords. Vain espoir ! le voyageur a beau marcher, le chantre ailé s’enfuit, sa voix est toujours aussi lointaine, et lui-même toujours aussi invisible.

Ainsi l’homme entend souvent dans le lointain des voix qui lui chantent le bonheur. Séduit par leur charme, il accourt à elles, mais elles fuient sans cesse à son apprache, et sa vie se passe à poursuivre, sans jamais pouvoir l’atteindre, ce bonheur que lui promettaient des voix trompeuses.

Pour Fabian, le bonheur n’était plys au val d'Or; il n’était plus nulle part. Aucune voix lointaine ne chantait à présent dans la solitude de sa vie ; le voyageur n’avait plus de but à poursuivre, plus d'image fuyante, mais toujours caressée avec l’espoir de l’enlacer enfin dans ses bras.

Fabian était dans l’un de ces moments que Dieu fait rares heureusement dans la vie, pendant lesquels tout est ténèbres ainsi que sur la mer quand le phare qui guide le marin s’est éteint.

L'âme attristée, comme quand on n’espère plus, Fabian s’avança machinalement vers la ceinture d’arbustes touffus qui formait devant lui un fourré presque impénétrable. Mais à peine eut-il frayé un passage à sa vue au milieu des branches entrelacées, qu’il s'arrêta immobile de surprise et daus une silencieuse contemplation.

L’ombre bleuâtre qui régnait encore au fond du vallon disparaissait devant le soleil et découvrait en s’évanouissant

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