L'oiseau moqueur
graduellement d'innombrables et mystérieuses lueurs. Pressées comme les galets sur la grève, les cailloux d’où jaillissaient ces lueurs n’auraient pas pu se compter.
Tout autre qu’un chercheur d’or se fût mépris à l’aspect de ces cailloux semblables aux vitrifications semées au pied des volcans ; maïs l’œil exercé de Fabian n’eut besoin que de les entrevoir un seul instant pour reconnaître sous leur enveloppe argileuse, l’or vierge, l’or natif, tel que les torrents l’apportent des montagnes dans la plaine.
Devant ses yeux s’étendait le plus riche trésor qui se fût jamais dévoilé aux recherches de l’homme.
Cependant, si la brise eût apporté à travers les déserts aux oreilles du jeune comte de Mediana les accents de la voix de Rosarita quand elle le rappelait quelques jours avant à l’hacienda, il eût quitté joyeusement tous ces trésors pour courir vers elle.
Mais le vent était muet, et il y a dans l’or une fascination telle, que Fabian, en dépit de sa mortelle tristesse, éprouva un insurmontable vertige.
Toutefois ce vertige fut de courte durée : l’âme de Fabian était de celles que la prospérité n’enivre pas, et, après quelques minutes d’une exaltation dont le cœur le plus désintéressé n’eût pu se défendre, il appela ses deux compagnons.
: Le chasseur et Pepe l’eurent bientôt rejoint.
« L’avez-vous trouvé ? s’écria l’ex-carabinier.
— Le trésor, mais non pas l’homme. Voyez, dit simplement Fabian en écartant avec sa carabine le réseau de lianes qui masquaient la vue du vallon.
— Quoi ? demanda Pepe, ces pierres étincelantes..…
— C’est l'or pur, ce sont les trésors que Dieu cache depuis des siècles. |
— Jésus Dieu! s’écria Pepe frappé de stupeur; puis, l'œil ardemment fixé sur cet amas fascinant de richesses
étalées devant lui, il tomba sur un genon. Des passions, depuis Jlongtemps foulées aux pieds, semblèrent refluer
jusqu’à son cœur; une transformation complète s’opérait en lui, et l’expression sinistre de son’ visage pâle rappela tout à coup celle du bandit qui, vingt ans auparavant, avait marchandé le prix du sang.
« À présent, continua Fabian, qui regardait d'un air mélancolique les jeux de la lumière sur les cailloux d’or, en
pensant que toutes ces richesses ne valaient pas pour lui un sourire, un regard de celle qui l'avait dédaigné, je m'explique comment les deux rivières dans leur crue annuelle, et les torrents qui descendent des Montagnes- Brumeuses, en couvrant cet étroit vallon, y charient chacun de leur côté l’or des placers et l’or des collines : la position de ce val est peut-être unique dans le monde. »
Mais l'Espagnol n’écoutait pas la voix de Fabian; les richesses, que la rude leçon qu’il avait reçue, que la vie d'indépendance et de bonheur sauvage qu’il goûtait depuis dix ans lui avaient appris à dédaigner, reprenaient tout à coup leur terrible empire sur lui.
Comme une de ces passions funestes qui, mal assoupies encore dans le cœur qu’elles ont déchiré, se réveillent aussi violentes que jamais sur un mot, sur un souvenir fortuit, la passion de l’or surgissait subitement dans l’âme du chasseur avec une nouvelle force à la vue de ces trésors.
« Vous ne pouviez soupçonner, n'est-ce pas, Pepe, reprit Fabian toujours pensif, que tant d’or fût réuni dans un seul endroit ? je le conçois ; moi dont le premier métier a été celui de chercheur d’or, je n'aurais osé le rêver, même après ce qu'on m'avait dit. »
Pepe ne répondait pas davantage. Son œil égaré ne cessait d’errer avec avidité sur les blocs d’or que pour jeter à la dérobée un regard sinistre sur Fabian, qui semblait ne plus voir ceux qui l’entouraient, et sur Bois-Rosé, immobile dans son attitude favorite, le bras sur le canon de sa carabine, qui devant tous ces trésors ne regardait que le
plus cher à ses yeux, le jeune homme que le ciel lui avait rendu.
L’Espagnol avait devant lui, d’un côté, son vieux compagnon de périls : dans cent rencontres diverses, tous deux avaient poussé ensemble leur cri de guerre, comme ces frères d’armes de l’ancienne chevalerie qui combattaient toujours sous la même bannière; le froid, la faim, la soif, tout leur avait été commun; leurs jours s'étaient écoulés sous le même soleil, leurs nuits sousle même dais d'étoiles.
De l’autre côté était l’enfant orphelin par sa faute, son remords de vingt ans, l'amour, la vie de son unique ami dans ce monde; mais le démon de la cupidité qui lui mordait le cœur effaçait tous ces souvenirs du passé : ces deux hommes étaient de trop aujourd’hui à ses yeux.
Un frisson de terreur agita le corps de Pepe quand ces pensées traversèrent son âme. Une lutte acharnée s’établit au dedans de lui, lutte des instincts de la jeunesse contre les instincts plus nobles qu'avait développés le spectacle de la nature où l’homme se sent plus près de Dieu; mais cette lutte si terrible fut courte ; le miquelet de jadis avait . disparu tout à coup, et, quand Pepe put se rendre compte de ses odieuses pensées, la noble nature qu’il avait reconquise l’emporta : le vieil homme était à jamais vaincu, il ne restait plus que l’hôte des bois purifié par le repentir et Ja solitude. .
Le genou toujours incliné sur la terre, Pepa avait fermé les yeux; une larme furtive, larme inaperçue de ses deux compagnons comme la lutte dont il sortait vainqueur, se fit jour à travers sa paupière et roula sur sa joue bronzée. |
« Seigneur comte de Mediana, s’écria-t-il en se relevant, vous êtes dès aujourd’hui un riche et puissant seigneur, car tout cet or est à vous seul? »
En disant ces mots, il découvrit son front et s’inclina respectueusement par un effort sublime devant celui qui désormais n’avait plus rien à lui pardonner.
« À Dieu ne plaise, dit vivement Fabian, que vous ne pariagiez avec moi cet or, après avoir partagé nos périls!
Qu'en dites-vous, Bois-Rosé? Ne vous réjouissez-vous pas de devenir aussi dans votre vieillesse un riche et puissant seigneur? »
Mais toujours et tranquillement appuyé sur le canon de sa carabine, Bois-Rosé, impassible devant tant de richesses comme le rocher qui s'élevait au-dessus d'elles, se contenta de secouer la tête, tandis qu’un sourire d’ineffable tendresse pour Fabian témoignait de l'unique intérêt qu'il prenait à ce merveilleux spectacle:
« Je pense comme mon ami Pepe, reprit le Canadien;
que ferai-je de ces biens que tout le monde convoite? Si cet or a pour nous une valeurinestimable, c’est parce qu'il doit vous appartenir; la possession du moindre de ces cailloux ôterait à ses yeux comme aux miens le prix du service que nous avons pu vous rendre. Mais le moment est venu d’agir et non de parler; à coup sûr nous ne sommes pas seuls dans ces solitudes. »
Cette dernière réflexion rappelait qu’en effet le temps était précieux. Pepe, le premier, écartant les branchages
” des cotonniers, se fit jour à travers l’enceinte de verdure ;
mais à peine avait-il pénétré dans le val d'Or que l’explosion d’une arme à feu retentit dans les montagnes. Au bout de quelques secondes sa voix rassura ses deux amis pleins d’une anxiété douloureuse sur son sort.
« C'est Le diable, s’écria l’ex-carabinier; qui nous défend d’empiéter sur ses domaines; mais en tout cas c'est un diable dont le coup d’œ1l n’est pas infaillible. »
Avant de s’engager à leur tour dans le vallon, le Canadien et Fabian levèrent les yeux une seconde fois vers le sommet de la pyramide d’où le coup, comme la voix qu'ils avaient entendue, paraissait sortir. Mais un brouillard épais, détaché par la brise du sommet des collines, dérobait en ce moment à leur vue la plate-forme du rocher et sa décoration fantastique.
Bois-Rosé et Fabian ne tardèrent pas à rejoindre le carabinier, et tous trois, sans se consulter, s'élancèrent
d’un commun accord vers le rocher isolé. C'était là que se cachait sans nul doute l’ennemi qui les menaçait.
Les flancs de la pyramide, quoique escarpés, étaient revêtus de broussailles qui permettaient de les gravir. C'était néanmoins une dangereuse tentative, car le brouillard ne laissait pas deviner à combien d’ennemis les trois compagnons pouvaient avoir affaire.
Fabian voulut passer le premier; mais le bras vigoureux du Canadien le maintint en arrière, tandis que Pepe était déjà parvenu à moitié de la hauteur du rocher. Faisant alors de son corps un bouclier à son enfant bien-aimé, Bois-Rosé suivit Pepe, après avoir supplié Fabian de ne monter que sur ses pas.
Cependant le panache de brume continuait à ondoyer au sommet de la pyramide, qu’il couvrait inégalement en changeant de place sous le souffle du vent.
Sans se laisser effrayer par les embüûches qué pouvait
recéler cette masse de vapeurs tristement agitées par la brise, l’intrépide carabinier montait toujours. Il disparut bientôt au milieu du brouillard.
Fabian et Bois-Rosé le perdirent de vue au moment où ils s’arrêtèrent un instant pour reprendre haleine; puis, le cœur en proie à une incertitude pénible, ils continuèrent leur périlleuse escalade. Un cri de triomphe jeté par Pepe prouva qu’il était arrivé sain et sauf. Ses deux compagnons répondirent à son cri et ne tardèrent pas à gagner euxmêmes la plate-forme. Elle était déserte.
Au moment où les trois amis, désappointés de leur peu de succès et presque invisibles l’un à l’autre au milieu des vapeurs, se disposaient à redescendre dans la plaine, une rafale soudaine du vent qui soufflait sur les sommets dépouillés des collines chassa brusquement le brouillard et leur permit de plonger leur vue dans le lointain.
À droite et à gauche, c’était l’image la plus complète du désert dans toute sa morne tristesse : des plaines arides où tourbillonnaient destrombes de sable, un terrain stérile et
Lk36 LE COUREUR DES BOIS.
desséché que le soleil couvrait d’une nappe ardente, partout le silence, partout l’immobilité, excepté cependant d’un côté.
Bien loin de l’enceinte de saules et de cotonniers qui de la plaine masqua:ent l'entrée du val d'Or, quatre cavaliers, presque encore ensevelis dans la brume de la rivière, d’où ils semblaient sortir, s’avançaient serrés l’un contre l'autre, la carabine au poing. Toutefois la distance où se trouvaient encore les nouveaux venus était assez grande pour que Ceux qui occupaient la plate-forme du rocher ne pussent distinguer ni leurs costumes ni la couleur de leur teint.
« Va-t-il nous falloir soutenir encore un siége ici? s’écria Bois-Rosé. Sont-ce des blancs, sont-ce des Peaux-Rouges?
— Peaux-Rouges ou blancs, ce sont certainement des ennemis, » dit Pepe.
Péndant que les trois aventuriers se baïssaient pour ne pas être aperçus, un personnage jusqu'alors invisible aux deux partis entrait doucement dans le lac. Il écarta avec précaution les feuilles flottantes des nénufars, forma de leurs disques luisants un abri au-dessus de sa tête, et resta immobile. Le lac abritait un hôte inattendu, mais sa surface n’avait pas changé d'aspect. Ge personnage, c'était Cuchillo, chacal immonde qui, mal conduit par son destin, venait chasser sur le terrain des lions.