VI PRÉFACE
parisien. C'est un roman de mœurs provinciales et normandes. Il est du pays de Bouvard et Pécuchet y et, — le dirai-je? — il m'a fait songer plus d'une fois au livre désolé du pauvre et admirable Flaubert. Comme ces dupes étonnantes, comme Pécuchet et comme Bouvard, le cousin César Perron s'en va, quittant la rue Saint-Denis où il a fait à peu près fortune, chercher le calme, le repos, le bonheur, s'il se peut, au Désert, dans les environs de Vire. Pauvre brave homme d'honnête mercier! il ne sait pas à quoi il s'expose! Les petits esprits de la petite ville de Picard étaient des indulgents comparés aux Canteloup, aux Talvande et aux Chenedolle, cette nichée de cousins (dans le sens de moucherons, culex pipiens) qui se met à voleter, à bourdonner, à piquer, à sucer le sang du cousin César. Dieu nous garde d'un tel cousinage et d'une pareille cousinière !...
La lecture de ce remarquable roman provincial, si bien fait, fort intéressant et d'une vérité profonde, nous explique du reste pourquoi le romanparisien a des adeptes si nombreux. Paris abien des défauts, mais il n'a point les mesquine-
PREFACE. VJI
ries de ia petite ville. On y peut fuiràsaguiseles ïalvande, les Ghenedolle et les Canteloup. Le cousin César aurait peut-être, rue Saint-Denis, des tentations qu'il ne rencontre pas au pays de Vire, mais il ne risquerait point, je pense, d'y être accusé d'entretenir sa nièce Louise. Il est vrai que si l'on n'a pas les cousins à Paris, on a les portiers, les voisins, les fournisseurs, les commensaux — et les amis. Roman parisien ou roman rural, le roman de l'humanité est toujours l'histoire de la méchanceté des sots et des souffrances des braves ^ens.
Il n'y a donc pas à choisir dans l'étude éternelle de ce cœur humain qui semble battre plus fort ici, et se racornir là : il n'y a qu'à obéir aux suggestions qu'imposent l'étude de la réalité et le spectacle de la vie. M. Armand Lapointe, qui écrit aujourd'hui ce Cousin César ^ ne s'est point fait une spécialité du roman rural ; il a abordé tous les genres, et j'ai lu de lui, tour à tour, des romans d'analyse et des romans d'aventures, des récits de la vie parisienne et de la vie de campagne, tous écrits avec une sincérité rare et un talent qui n'est plus à louer. Je ne crois point cependant que M. Armand
VJJl PRÉFACE.
Lapointe se soit jamais plus complètement résumé et plus heureusement que dans le présent livre.
Si le lecteur aime la sobriété, qui est une force , la vérité sans pose , l'émotion sans affectation, riionnêteté virile et vraie, les études de la vie faites sans atténuation, mais sans amertume et sans violence, le succès du Cousin César est assuré.
Aussi ne douté-je point de la fortune qui attend ce livre sincère. Et je n'aurai certes pas eu à y contribuer, mais seulement à la constater.
Jules Claketie.
13 février 1883.
OF New Y©rk.
Le 1" avril 1868, un peu avant l'heure où les boutiquiers de Paris ont l'habitude d'ouvrir leurs magasins, un ouvrier porteur d'une échelle et ayant sous le bras une bande de calicot enroule', s'arrêta en face d'une boutique de la rue Saint- Denis ayant pour enseigne : A la Levrette d'or, et plus bas : Perron, mercier. Il appliqua son échelle sur la devanture, déroula la bande de calicot, la cloua aux deux extrémités de l'enseigne, et l'on put lire en lettres peintes :
Changement de propriétaire.
Demain, 2 avril, réouverture du magasin.
Quelques voisins, les plus matineux ou les plus âpres au gain, ce qui est peut-être la même
chose, jetèrent un regard vers cette bande de calicot, qui ressortait vigoureusement sur le fond noir de la boutique, et laissèrent échapper de jalouses exclamations.
— Changement de propriétaire ! dit l'un. Quel sournois que ce Perron! Du diable s'il a dit un seul mot de son départ à ses voisins !
— Tiens ! le mercier a vendu son fonds, dit un autre, il va vivre de ses rentes, maintenant; il a de la chance, luil
— Heureux homme! dit un troisième, il m^ habiter la campagne, posséder une maison à lui tout seul; il aura un jardin avec une grotte rustique et un jet d'eau, une basse-cour, des lapins, une voiture et un petit cheval pour aller à la ville! A quand mon tour?
Et chacun de ces honnêtes commerçants s'empressa de se mettre à la besogne afin de hâter l'avènement du jour heureux où il pourrait habiter une maison à lui tout seul, et posséder jardin et basse-cour, ce qui est le rêve de tout commerçant parisien.
Vers huit heures, un camion de la Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest stationnait en face du magasin de la Levrette d'or; la porte du magasin s'ouvrit, et il en sortit quatre énormes caisses, qui furent chargées sur le camion et conduites à la gare Saint-Lazare.
LE COUSIN CÉSAR. x 3
Enfin, à onze heures, Ja porte s'ouvrit de nouveau, et un jeune commis se tint sur le seuil, guettant le passage d'une voiture vide. Après une télégraphie de quelques minutes avec les cochers, qui se croisaient en tous sens dans la rue Saint- Denis, l'un de ces cochers amena sa voiture le long du trottoir exigu qui séparait le magasin de la chaussée, et la voix du commis appela M. Per-
ron.
Celui-ci apparut dans rentre-hâillement de Ja porte, accompagné d'une fort johe fille, âgée de seize à dix-huit ans.
Le mercier semblait très-ému; il poussa la jeune fille dans la voiture, serra la main d'un personnage qu'on ne voyait pas, et, craignant sans doute de laisser paraître son émotion, il prit place immédiatement à côté de la jeune fille. On hissa sur la voiture deux malles; des cannes, des parapluies, des manteaux, des sacs de voyage furent placés a côté des voyageurs, et, après un dernier adieu échangé entre M. Perron et son successeur, les chevaux partirent de cette allure somnolente qui caractérise les chevaux des voitures publiques de Paris. Mais à peine eurent-ils fait quelques pas, que TexcellentM. Perron mit la tête à la portière et contempla encore une fois la sombre boutique où il avait passé trente années de sa vie. A ce moment, une larme se fraya un passage
entre les cils du commerçant et roula sur sa joue. On a beau être mercier et avoir atteint le but suprême envié par tous les hommes : une vieillesse indépendante et sans travail, cela n'empêche pas de regretter, ne fût-ce qu'une heure, la maison où l'on a vécu, travaillé, aimé, souffert
et espéré !
Les deux voyageurs arrivèrent à la gare, demandèrent des places pour Vire, et un quart d'heure plus tard roulaient vers la Normandie. Tandis que la vapeur les emporte, nous ferons un retour vers le passé et nous suivrons deux jeunes filles qui, par une matinée de printemps de l'année 1838, parcouraient h pied la grande route qui conduit de Bony-le-Bocage à Vire.
Ces deux jeunes filles avaient quitté le matm même un petit village du canton de Vassy, nommé le Désert. Elles étaient deux sœurs et se nommaient Aglaé et Pauline Talvande; elles venaient à Paris attirées par ce mirage fantastique que la grande ville exerce sur les imaginations provinciales et surtout sur les femmes. Non que les sœurs Talvande fussent pauvres et dans l'impossibilité de vivre au village. Elles possédaient quelque bien — quinze à vmgt mille francs en terre — et une parente assez nombreuse; mais orphelines, n'aimant point le travail des champs, curieuses, excitées par les
récits exagérés sur les charmes de la vie parisienne, sur les chances nombreuses que toute jolie fille possède de faire fortune à Paris, nos deux villageoises, sans guide^ sans mentor, sans ami intelligent pour les conseiller, abandonnaient la proie pour Tombre, la réalité pour l'espoir, et venaient, pauvres libellules ignorantes, brûler leurs ailes diaprées à ce foyer à la fois lumineux et terrible qui se nomme Paris, fournaise ardente d'où sort parfois le diamant, mais qui aussi dévore les corps et les âmes, et ne rend à leur place qu'un peu de cendre et une leçon qui ne profite à personne.
Aglaé Talvande, l'aînée, avait vingt ans, et sa sœur Pauline dix-sept. L'une était brune, forte, vigoureuse, le type normand par excellence, passablement belle, et d'un caractère qui ne souffrait pas la contradiction. Son rêve était d'apprendre le commerce et de trôner un jour dans un de ces splendides magasins tout resplendissants de dorures et de lumières dont plus d'une fois on lui avait fait la description. La seule chose qui l'embarrassât était la voie à prendre pour arriver à ce beau résultat; mais comme elle ne manquait ni de décision ni de courage, elle s'en remettait pour cela à l'imprévu, au hasard, à quelque bonne idée qui ne devait pas manquer de surgir lorsqu'elle connaîtrait un peu Paris.
Paoîiee n'avait, au physique comme au moral, aucun point de ressemblance avec sa sœur. Jolie, très-jolie même, petite, blonde, très-blanche de peau, avec une main fine et délicate qui n'était point faite pour le travail, et un pied trop petit et trop bien cambré pour s'assouplir aux grosses chaussures et accepter les routes longues et parsemées de pierres, elle offrait bien plutôt au regard le type un peu mièvre de la Parisienne que celui de la villageoise que les travaux de la ferme tendent toujours à rendre lourde, épaisse et dénuée de grâce.
La jeune fille, comme sa sœur, caressait une chimère, faisait aussi, elle, son petit rêve. Ce n'étaient point les splendeurs d'une boutique où elle régnerait en maîtresse qu'elle désirait : l'espérance d'avoir un jour pignon sur rue, d'être grosse marchande et d'offrir le pain bénit aux fêtes carillonnées de sa paroisse, ne faisait point battre son cœur. Elle avait d'autres visées, plus modestes ou plus ambitieuses, comme on voudra, car son désir se bornait, pour l'instant, à habiter une belle maison, à marcher sur des tapis, à porter des souliers coquets, des bonnets à rubans, à se promener en voiture et à travailler peu.
Cette vocation lui était venue d'une visite qu'elle avait faite un jour à une de ses parentes qui avait épousé le jardinier du château de
Presles. On lui avait montré l'intérieur du château, et la camériste qui en faisait les honneurs lui était apparue comme une créature souverainement heureuse; elle avait envié le château et la voiture du maître, les petits souliers et le bonnet enrubanné de la femme de chambre. Seulement, et c'était là le côté inquiétant de son ambition, elle ne dédai(^nait point la qualité de maîtresse et Teût volontiers acceptée, si elle avait su comment il fallait s'y prendre pour y arriver. Ce n'était donc pas tout à fait le tablier de Dorine qui la séduisait, mais bien plutôt l'existence luxueuse au sein de laquelle celle-ci vivait.
C'est avec de pareilles convoitises que les « Rosières de village » se transforment, à Paris, en a Dames au Camélia » .
Aglaé et Pauline arrivèrent de bonne heure à Vire.
x\ cette époque, le service des voitures publiques laissaitbeaucoup à désirer, en Normandie surtout, pour les voies qui étaient en dehors des grands centres. On ne trouvait que d'affreuses pataches, cliquetant la vieille ferraille et à moitié démolies; il fallait douze heures pour aller de Vire à Falaise, c'est-à-dire pour parcourir une distance de quinze lieues. Il est vrai que l'on s'arrêtait à tous les hameaux, à tous les villages, pour faire descendre un voyageur ou en prendre
un nouveau, déposer un colis ou faire une commission verbale ; et chaque station était un prétexte à pichets de cidre ou à des querelles à propos du prix de la place ou du port d'un colis. En l'année 1838, c'était donc un long voyage que de venir de Vire à Paris ; il était bien plus simple et surtout plus rapide de s'en aller tout droit a Gaen et d'y prendre les Messageries générales ou Laffitte et Gaillard. Mais il n'est point dans la nature du paysan de rien changer à ses habitudes; or, l'habitude en ce temps-là, était de voyager en patache et de venir à Paris par Dreux et par Versailles.
Disons cependant que parfois ce voyage pouvait s'accomplir avec une rapidité relative. Il existait alors ce qu'on appelait des relayeurs qui faisaient un service de marée de Granville à Paris, et quand on connaissait les conducteurs de ces voitures, il était toujours facile de trouver place, moyennant un honnête pourboire, à côté de ces conducteurs. On y était fort mal, mais enfin cela valait encore mieux que la patache.
Les deux jeunes filles se rendirent à l'auberge de la Tête noire, où s'arrêtaient les relayeurs, et demandèrent l'un d'eux, le père Mathurin ; c'était un ancien habitant du Désert qui avait abandonné la charrue du cultivateur pour prendre le fouet du postillon.
L'aubergiste regarda son coucou et dit :
— Le père Mathurin sera ici dans dix minutes. Faut-il vous servir quelque chose en attendant?...
— Non, fît Aglaë.
Et, entraînant sa sœur dehors, elles s'assirent toutes les deux sur le banc placé à la porte de Tauberge.
Le clic-clac du fouet annonça l'arrivée du relayeur.
C'était un homme de cinquante-cinq a soixante ans, à la figure de fouine, et coiffé d'un bonnet en peau de lapin. Ses petits yeux gris, surmontés d'épais sourcils, avaient une expression de bonté qui rachetait la laideur de son visage.
— Eh! bonjour, les Talvande, dit-il, en apercevant les villageoises; qu'est-ce que vous faites donc là, mes filles?
— ^^ Nous vous attendions, père Mathurin, répondit l'aînée.
— Ca va bien, au Désert?
— Mais oui.
— Et pourquoi donc que vous m'attendiez? Est-cepourune commission àCondé ou à Falaise?
Les deux sœurs éprouvèrent un moment d'hésitation ; mais l'aînée, qui n'était pas trop timide, reprit la parole et dit :
— Nous vous attendions pour vous demander une place à côté de vous.
— Où donc que vous voulez aller, les Talvande ?
— A Paris, père Mathurin.
Le relayeur fit entendre un petit sifflement qui lui était particulier et qui était sa façon, à lui, d'exprimer sa surprise.
— A Paris, mes filles! et pourquoi faire?
— Pour nous placer.
— Et le Désert? Et la tante Canteloup, et l'oncle Talvande, et les GhenedoUe , et votre bien I vous abandonnez donc tout ca?
— Le Désert, oui, pour quelque temps du moins. Quant à la tante Canteloup, à Tonde Talvande et aux Chenedolle, ils viendront nous voir à Paris lorsque nous serons placées; notre bien, nous l'avons donné en fermage à l'oncle Talvande.
— C'est donc tout à fait décidé, ce voyage?
— Tout à fait, père Mathurin.
- — Nous en causerons encore un brin, mes filles, avant d'arriver à Vassy. Peut-être bien que vous changerez d'avis, et de Vassy au Désert il n'y a guère que trois petites lieues.
Aglaé regarda sa sœur.
— Nous ne changerons point d'avis, n'est-ce pas, PauHne?
— Non, dit celle-ci.
— Faudra voir! répliqua le relayeur. En attendant, prenez un peu les devants, car il y a des
gens par ici qui iraient me dénoncer s'ils me voyaient prendre des voyageurs. Un, on ne dit rien ; deux, les patrons se fâchent, et la régie aussi.
— Bon I dit Aglaé, nous allons vous attendre sur la route.
— C'est cela.
Les deux jeunes filles prirent les devants et ne •s'arrêtèrent qu'après avoir dépassé le bureau de l'octroi.
Il parait que les raisons du père Mathurin n'ébranlèrent en aucune façon la décision des deux sœurs, puisque nous les retrouvons toutes les deux, à l'aurore de la nuit suivante, entrant dans Paris, aux côtés du relayeur.
Un peu avant d'arriver aux Halles, le père Mathurin fit descendre les jeunes filles de sa voiture.
— Attendez-moi ici, leur dit-il; dans dix minutes je reviendrai vous y prendre, et je vous mènerai dans une honnête maison où vous trouverez bon accueil et un peu d'aide pour ce que vous voulez faire.
Une demi-heure plus tard, les deux sœurs étaient installées rue Tiquetonne, chez madame Fauqueux, une brave Normande qui donnait, moyennant salaire, la table et le logement à ceux de ses compatriotes qui lui étaient recommandés par quelqu'un des Halles.
Madame Fauqueux était non-seulement une brave femme, mais encore elle était d'une nature obligeante et connaissait son quartier sur le bout du doigt; grâce à ses soins, à ses démarches, à ses relations, qui étaient nombreuses de la rue - Montmartre à la rue Saint-Martin, il ne s'écoula pas huit jours entre l'arrivée à Paris d'Aglaé Talvande et son entrée dans une maison de commerce. Le propriétaire du magasin delà Levrette d'or, une des bonnes maisons de mercerie de la rue Saint-Denis, s'empressa, sur la recommandation de madame Fauqueux, d'agréer la jeune fille comme demoiselle de magasin. Il va sans dire que l'apprentie mercière avait quitté son costume villageois, et que celui de la Parisienne, beaucoup plus coquet, ne lui allait pas mal du tout.
Trois mois plus tard, mademoiselle Aglaé Talvande était la plus adroite marchande de la rue Saint-Denis, et M. et madame Fontenay, ses patrons, avaient pour elle l'admiration qu'un bon commerçant accorde volontiers à celui de ses employés qui, par son activité, son adresse et son intelligence, lui procure de gros bénéfices...
Quant à Pauline, madame Fauqueux, n'ayant aucune relation avec la Chaussée-d'Antin, le faubourg Saint-Honoré et le quartier Saint-Germain, ne put complètement satisfaire l'ambition de la jeune Normande, et celle-ci, après bien des dé-
marches infructueuses , dut se contenter d'entrer chez un facteur de la halle comme bonne d'enfants. Il y avait loin du luxe princier du château de Presle à l'intérieur modeste d'un petit bourgeois logé au quatrième étage de la rue de la Jussienne!
A l'époque où Aglaé Talvande fut admise chez les merciers de la rue Saint-Denis, le magasin de la Levrette d'or avait pour premier employé M. César Perron, alors âgé de vingt-quatre ans.
César Perron était un exemple de ce que la volonté, unie à une bonne nature, peut donner d'heureux résultats. Fils d'un petit tailleur qui se grisait régulièrement huit jours par semaine, son enfance avait été des plus pénibles et des plus douloureuses... Battu par son père, mal nourri, mal vêtu, ne trouvant chez sa mère, pauvre ilote abrutie par le travail et la misère, ni amitié ni protection , César avait quitté à douze ans la maison paternelle et s'en était allé demander au hasard le pain de chaque jour, qu'il ne trouvait pas au foyer de la famille.
C'est l'histoire navrante de bien des enfants parisiens, filles et garçons.
César Perron, nature foncièrement honnête, résolue, ayant vu de près les vices et la misère, sachant que les uns conduisent à l'autre, et voulant éviter à sa vieillesse toutes les amertumes, toutes les douleurs et toutes les désespérances qui étaient le lot de son père et de sa mère, et qui avaient assailli ses premiers pas dans la vie, prit la bonne résolution de se sauver lui-même et de se préserver des chutes fâcheuses dont il avait un SI cruel exemple sous les yeux. Il voulait, par sa bonne conduite , le travail et une indomptable volonté, arriver un jour, sinon à la richesse, du moins à cette indépendance honnête qui donne satisfaction à tous les besoins justifiés.
Quand un enfant de douze ans a cette précoce sagesse, cette ferme volonté, il est bien rare qu'il n'arrive pas à la fortune.
Cependant César se trouva un peu embarrassé quand, ayant quitté la maison de son père pour n'y plus rentrer, il se vit sur le pavé de Paris, seul, sans ressource aucune, sans parents, sans amis, pour lui prêter aide ou lui donner un bon conseil; mais comme, depuis longtemps, il s'était familiarisé, par la pensée, avec cette situation , il chercha immédiatement le moyen d'en sortir.
Dans ce but, il se rendit tout droit chez M. Fontenay, propriétaire du magasin de la Levrette d'or\
Ce qui le détermina à faire cette démarche, c'est que le mercier de la rue Saint-Denis était le seul commerçant qui consentît encore h faire quelque crédit au tailleur ivrogne. César concluait de là que le mercier devait avoir un bon cœur.
Lorsque l'enfant se présenta chez le mercier, celui-ci était seul avec sa femme; cela Tencoura- [j^a, car il craignait fort d'être repoussé.
— Bon! se dit le commerçant en le voyant entrer, voilà mon ivrogne de voisin qui envoie son fils me demander encore des fournitures à crédit; mais du diable si je lui donne seulement une douzaine de boutons!
L'enftintj tout interdit, restait silencieux au milieu du magasin , sa casquette à la main.
— M'apportes -tu de l'argent? demanda M. Fontenay.
— Non, monsieur.
— Alors, retourne vers ton père et dis-lui, de ma part, que le crédit est mort à la Levrette d'or.
— Mais, je ne viens pas chercher des fournitures, déclara César.
— Que veux-tu donc?
— Vous supplier de me prendre comme apprenti dans votre magasin.
— Et par-dessus le marché, te nourrir, te vêtir et te loger peut-être?
— Oui, dit résolument le jeune garçon, car j'ai quitté la maison de mon père, et je n'y rentrerai jamais.
— Est-ce que tu prends mon magasin pour un refuge à l'usage des polissons de ton espèce? demanda le mercier fort courroucé de l'impertinente prétention de l'enfant.
Madame Fontenay intervint.
— Mon garçon, demanda-t-elle à César, pourquoi as-tu quitté la maison de ton père?
— Parce que je veux apprendre à travailler, gagner ma vie, et devenir un homme.
Cette réponse et la gentillesse de l'enfant touchèrent madame Fontenay.
— Voilà une bonne ambition, reprit-elle, mais il me semble que tu trouverais tout cela chez ton père...
Le sentiment de certaines délicatesses n'existe guère a douze ans, surtout lorsque la misère et les brutalités sont venues flétrir les jeunes âmes. Cependant il apparut à César qu'il ne devait avouer à personne que son père le battait, le laissait manquer du nécessaire et ne lui apprenait pas à travailler. Il rougit, baissa les yeux et garda le silence.
— Tu as commis quelque méfait , dit M. Fon-
tenay, et ton père t'a mis à la porte. Voilà la vérité, sans doute?
— Oh! non, monsieur!
Et une grosse larme roula sur la joue de César,
— Pourquoi pleures-tu? demanda M. Fontenay.
— Parce que vous pensez que je vous ai menti,
— Tu ne mens donc jamais?
— Jamais, monsieur.
La mercière prit son mari à part.
— Fontenay, lui dit-elle, cet enfant est sans doute fort malheureux chez lui, et c'est ce qui l'aura décidé k quitter ses parents. Il paraît doux, intelligent et disposé au travail. Le petit sacrifice que nous nous imposerons la première année de sa présence chez nous sera largement compensé, plus tard, par les services qu'il nous rendra s'il est bon sujet. Va trouver le père et demande-lui de nous confier son fils. Exige un engagement de cinq années, sans appointements; cela nous préservera des quémanderies de l'ivrogne, et ne nous empêchera pas d'être généreux avec l'enfant si nous sommes contents de lui.
— Au fait, ajouta a son tour le mercier, dans un an ou dix-huit mois, il remplacera un commis que nouspayerions centvingt-cinqfrancsparmois.
— Et nous trouverons en lui ce qu'on ne trouve point chez les employe's ordinaires : du dévouement.
— Tu as raison, ma femme.
Dans la maison Fontenay, la femme avait toujours raison, et les choses n'en marchaient pas plus mal pour ça, au contraire.
— Sais-tu seulement lire et écrire? demanda le mercier à César.
— Lire, oui, répondit celui-ci, mais pas écrire. Mais j'apprendrai, s'empressa-t-il d'ajouter; prenez-moi à condition pour six mois, et si, au bout de ce temps-là, je ne sais pas très-bien écrire, vous me renverrez; je ne me plaindrai pas, ce sera de ma faute.
Cette ferme volonté, qui dénotait de la décision ou tout au moins un grand désir de bien faire, plut au marchand.
— C'est dit, repli qua-t-il, attends-moi ici. Je vais chercher le consentement de ton père, et s'il veut te confier à moi, tu entreras tout de suite dans la maison.
Une demi-heure plus tard, M. Fontenay revenait chez lui avec l'engagement écrit du tailleur. A cette demande du mercier :
— Voulez-vous me donner votre fils pendant cinq années pour lui apprendre le commerce et la mercerie?
L'ivrogne avait répondu d'un ton indiffèrent :
— Comme il vous plaira!
Et il avait signé, sans le lire, le papier que lui présentait le commerçant.
La mère avait été plus expansive et plus reconnaissante.
— Ah! monsieur Fontenay, s'était-elle écriée, c'est une bonne action que vous faites là; elle vous portera bonheur. César est doux comme un agneau et du meilleur caractère... Je vous remercie de tout mon cœur.
L'enfant fut ravi de la nouvelle que lui apportait le mercier, et, pour lui prouver sa gratitude, il se mit au travail avec une grande ardeur.
On l'employa d'abord au nettoyage du magasin, à faire les courses, au collage des étiquettes sur les innombrables objets qui composent le commerce de la mercerie, et comme il apportait à toutes ces choses de l'attention, de l'intelHgence, il passa bientôt aide de comptoir, c'està-dire second d'un employé en titre et chargé du rangementdesmarchandises après qu'elles avaient passé sous les yeux du client, et que celui-ci avait fait son choix. Il fallait pour cela de la mémoire, de la vivacité, de la décision dans le coup d'œil, et il fit preuve de toutes ces qualités.
M. Fontenay, qui n'était point tendre cependant pour ses employés, parce qu'il savait qu'un
relâchement dans la discipline de sa maison était une cause de ruine pour lui , se prit d'admiration pour ce jeune garçon alerte, vif, obéissant, assoupli, toujours joyeux, et chez lequel la mauvaise humeur n'avait point de prise.
Il s'en fallait de beaucoup cependant que la condition de César fût heureuse. Levé avant l'aurore, ne se couchant jamais qu'après minuit, debout tout le jour, soit au magasin soit en faisant ses courses par la ville, il devait prendre sur son repos les quelques heures qui lui étaient nécessaires pour son instruction. Avec cela, mal nourri — on était économe dans la maison Fontenay , — logé sous les combles où il grillait dans l'été et gelait dans l'hiver, vêtu des défroques du patron , malmené par les autres employés lorsque le mercier et sa femme n'étaient pas là. César ne se plaignit jamais; il avait confiance en l'avenir et estimait qu'on n'arrive point au bien-être, au repos, sans manger un peu de vache enragée; et il y mordait à pleine dents et sans bouder. Qu'était cela à côté des douleurs de la maison paternelle!
Il y avait juste six mois que César Perron était entré chez M. Fontenay, et il se souvenait de l'engagement qu'il avait contracté envers son patron.
Le soir même, après que le mercier eut réglé
ses comptes du jour, César s'approcha de lui et présenta à M. Fontenay une feuille de papier couverte d'une superbe calligraphie qui eut fait honneur à un professeur d'écriture.
Qui a écrit cela? denianda le mercier.
. — Moi, monsieur.
Ta parole? fit M. Fontenay tout surpris.
Rappelez-vous, monsieur, qu'il y a aujourd'hui six mois vous m'avez ouvert votre porte! dit César pour toute réponse.
C'est merveilleux! Regarde donc, Augus-
tine.
Et M. Fontenay passa la page d'écriture à sa
femme.
Celle-ci y jeta un regard et dit à l'apprenti :
Tu es un vaillant garçon ! Viens que je t'embrasse. Si tu continues, à coup sûr, tu accompliras ton programme, et qui plus est, tu deviendras riche.
César, tout fier de cet éloge, tout rouge encore des baisers retentissants que madame Fontenay avait mis sur chacune des ses joues, trouva qu'il était largement payé de ses peines.
Il faut lui donner un encouragement, dit
madame Fontenay à son mari.
C'est mon opinion, mais de quelle nature?
De petits appointements... dix francs par
mois, par exemple.
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— Eh bien, Cësar, dit M. Fontenay avec beaucoup de gravité, à partir de ce jour, tu es appointé : tu recevras dix francs par mois.
Dix francs par moisi C'était une somme pour le jeune garçon.
— Pour moi tout seul?... demanda César.
— Pour toi tout seul, mon ami. Tu en feras ce que tu voudras.
César remercia son patron et s'en alla rêver à l'emploi qu'il donnerait à l'importante somme mensuelle dont il allait être propriétaire.
Nous n'avons pas l'intention de suivre César Perron dans toutes les phases ascendantes de sa vie de commis mercier, jusqu'au moment où nous le trouvons, en 1838, principal employé du magasin de la Levrette d'or. Il nous suffira de savoir qu'à cette époque, César possédait l'estime et la confiance de ses patrons; qu'il jouissait d'une grande considération dans le commerce de la mercerie; qu'il était fort beau garçon, et que personne ne lui avait jamais connu même une amourette. C'était un jeune sage que toutes les mamans de la rue Saint-Denis enviaient pour gendre.
La présence d'Aglaé Talvande dans la maison Fontenay ne changea rien à l'ordre sévère qui régnait dans cette maison.
Toutefois, César Perron ayant appris qu'on
LE COUSIÎS CESAR. !23
voulait loger la nouvelle employée dans la mansarde qu'il avait habité jadis, et qui était tour à tour, selon la saison, four et glacière, il pria madame Fontenay d'offrir, de sa part, la chambre qu'il occupait à l'entre-sol à mademoiselle Talvande, préférant lui-même aller occuper cette mansarde que de voir une charmante personne comme mademoiselle Aglaé demeurer dans un si triste réduit.
Cette générosité toucha madame Fontenay et piqua son amour-propre. César garda sa chambre, mais on transforma un petit magasin qui se trouvait a la suite de l'arrière-boutique, et mademoiselle Talvande eut un logement à peu près passable. Quand elle apprit qu'elle devait ce bienêtre relatif à César Perron, elle conçut une haute idée de sa galanterie et ne manqua pas, le lendemain, de le lui manifester par ses plus doux regards et ses plus beaux sourires.
Tout autre que César n'eût pas manqué d'en concevoir beaucoup de fatuité et d'envoyer tout le jour des œillades assassines k la belle Normande. Lui, n'en fit rien.
Était-ce sagesse, indifférence ou parti pris? Peu importe. 11 se contenta d'être avec Aglaé ce qu'il était avec tout le monde, doux, complaisant, prévenant et poli.
Madame Fontenay, que la présence de cette
belle fille dans son magasin avait un peu alarmée au début de celle-ci à la Levrette d'or dans la crainte de jalousies ou de rivalités entre ses employés au sujet de mademoiselle Talvande, fut complètement rassurée par la conduite de César : dès que le premier commis faisait montre de beaucoup de respect pour la nouvelle venue, il était certain que les autres employés s'empresseraient d'imiter leur chef.
M. et madame Fontenay étaient riches; eux aussi, ils caressaient cet agréable rêve d'habiter à la campagne une maison à eux, avec jardin, basse-cour, grotte rustique et jet d'eau, et un beau matin ils se réveillèrent avec la nostalgie du repos, et la ferme volonté de transformer au plus vite leur rêve en réalité.
— Il faut chercher un successeur, dit M. Fontenay; c'est une chose sérieuse.
Madame Fontenay avait son petit plan en tête.
— Le chercher? répliqua-t-elle , pourquoi cela? N'est-il pas tout trouvé?
Le mercier regarda sa femme avec un étonnement qui prouvait que la pensée de celle-ci était complètement voilée pour lui.
— Et où le prends-tu, s'il te plaît? demanda-
t-il.
— Mais ici, chez nous, et au lieu d'un j'en trouve deux, ce qui augmente nos garanties.
L'excellent M. Fontenay avait la figure d'un homme qui cherche à deviner un rébus indéchiffrable.
— Ne cherche pas, reprit sa femme d'un ton fort sérieux ; je veux parler de César et d'Aglaé Talvande.
— - y penses-tu? s'écria le mercier, leur laisser, sans argent comptant, un fonds qui vaut soixantequinze mille francs et qui contient plus de cinquante mille francs de marchandises 1
— J'y pense si bien que non -seulement je leur laisserais le fonds et les marchandises sans argent comptant, mais encore je leur en donnerais s'ils en avaient besoin.
Cette combinaison n'entrait pas dans la tête du mercier.
— Diable! diable! fit-il, n'osant pas trop contrarier sa femme.
- — Ecoute-moi, dit celle-ci, et tu verras que mon idée n'est point si mauvaise, et que nous ne pouvons pas trouver de meilleurs et plus solides successeurs que César Perron et Aglaé Talvande. D'abord, Aglaé possède une dizaine de mille francs en terres dont elle pourra faire argent quand elle voudra; de son côté, César, qui est l'économie en personne, a au moins cinq ou six mille francs. Total : quinze mille francs, qui suffiront largement, avec la bonne renommée dont jouit César,
pour faire marcher la maison, d'où suit que la nécessité de leur donner une commandite en argent n'existe plus pour nous.
— Ah çà, dit le mari, en interrompant sa femme, tu veux donc les marier ensemble?
— Quelle autre chose supposais-tu donc? demanda madame Fontenay toute surprise.
— Moi ! Rien ! fit le mari en rougissant.
— Alors, ne m'interromps plus. Il s'agit de laisser aux mains de nos successeurs une somme de cent vingt-cinq mille francs, valeur de notre fonds et des marchandises qu'il contient. Voilà tout ce qui te préoccupe, n'est-ce pas?
— Oui.
— Si nous vendions à un autre successeur que César et... sa future, nous pourrions avoir l'espérance de recevoir vingt-cinq mille francs comptant, et nous resterions créanciers de cent mille francs. Eh bien I moi, j'aime mieux César et Aglaé pour débiteurs de cent vingt-cinq mille francs qu'un inconnu débiteur de cent mille. Nous connaissons César depuis douze ans et demi, Aglaé depuis six mois; nous savons qu'ils sont probes, honnêtes, courageux, sans vice aucun, presque sans défaut. Ce sont là des garanties sérieuses. Faut-il ajouter qu'ayant travaillés avec dévouement pour nous, ils travailleront avec ardeur pour eux? qu'Aglaé est économe, avare même;
que César est non moins économe, qu'il a horreur de la misère, et que son idée fixe est de pouvoir vivre un jour de ses rentes? Avec de pareilles qualités, de semblables idées en tête, une grande intelligence du commerce, il est impossible qu'ils fassent de mauvaises affaires, et nous ne pouvons trouver de meilleurs et de plus sûrs débiteurs que nos deux employés.
— Tout cela est certainement très-juste; je me rangerais volontiers à ton avis, si je n'avais pas certains projets relativement à ce que nous possédons; j'avais bien espéré trouver chez notre successeur une trentaine demille francs comptant.
Madame Fontenay fit un geste d'impatience.
— Avons-nous besoin, oui ou non, de cette somme pour vivre? demanda-t-elle.
— Oh ! non I
— Eh bien ! la question est jugée ! Au surplus, fais comme tu voudras ; tu sais bien que tu es le maître.
Cette phrase, dans la bouche de madame Fontenay, était grosse d'orage. C'était le mot d'avertissement qu'elle lançait à son mari chaque fois qu'il tentait une rébellion quelconque contre l'autorité de sa femme. Aussi le mercier, trèsassoupli de caractère, s'empressait-il immédiatement de prouver qu'il était le maître en cédant aux désirs de madame Fontenay.
Il en fut cette fois comme par le passé, et Ton décida que M. Fontenay ferait des ouvertures à César relativement à la cession de son fonds, tandis que madame Fontenay insinuerait tout doucement à Aglaé l'idée d'un mariage avec M. Perron.
Ces deux négociations furent menées avec l'adresse qui caractérise le boutiquier parisien quand il a hâte d'arriver à un but quelconque. César éprouva bien une certaine épouvante à se charger d'une dette de cent vingt-cinq mille francs et de la lourde responsabilité qui allait lui incomber; mais, à la suite d'une conversation que lui avait ménagée madame Fontenay avec Aglaé Talvande , il remercia son patron de la confiance qu'il avait en lui, et déclara qu'il était prêt à se rendre acquéreur du magasin de la Levrette d'or.
Aglaé alla faire un voyage en Normandie, et revint cette fois avec ses papiers et une somme de dix mille francs. Elle avait vendu son bien à l'oncle Talvande, qui avait profité de la nécessité où se trouvait la jeune fille de vendre ses terres pour faire une bonne opération.
Aglaé ne l'ignorait pas; mais puisque le sacrifice était nécessaire, elle préférait qu'il fût une source de gain pour un de ses parents plutôt que pour un étranger, et elle ne garda nulle rancune
a l'oncle Talvande de son âpreté. On est ainsi fait en Normandie!
Le contrat de mariage et l'acte de vente qui créait les deux futurs propriétaires de l'importante maison de la Levrette d'or, furent signés le même jour.
M. Fontenay, que sa femme avait un peu sermonné, déclara que pour reconnaître les excellents services de César, il se chargerait des frais de la noce et du repas. Madame Fontenay fit cadeau à Agiaé de sa toilette de mariée.
La veille de la cérémonie, arrivèrent du village le Désert les Talvande, les Canteloup, les Chenedolle, tous les parents de la future; César leur fit le meilleur accueil, les logea et les hébergea. Quand tous ces paysans normands virent que leur parente était réellement en passe de s'enrichir, qu'elle allait devenir une vraie bourgeoise parisienne, et que la maison serait bonne pour eux, ils firent mille protestations d'amitié et de dévouement à César, et, sachant très-bien qu'il n'y puiserait pas, lui offrirent leur bourse. C'était des « mon cher neveu » — « mon cher cousin » — qui n'en finissaient pas et qui attendrirent jusqu'aux larmes le nouveau mercier.
Il avait été privé d'affections toute sa vie; son existence avait été solitaire et sans famille, et tout à coup, par suite de son mariage avec Aglaé,
il se trouvait posséder amis, parents, famille, — tous paraissant avoir le cœur sur la main, une amitié désintéressée et un profond dévouement.
C'était trop de bonheur pour César.
— Les braves gens ! . . . Les excellentes natures! s*écriait-il à chaque instant, et que la famille est une bonne chose!,..
Oui ! la famille est une bonne chose : du père à l'enfant!.. . Après... point trop n'en faut!...
A partir de ce moment, César n'eut plus qu'une pensée, qu'un désir qui dégénérait même en manie : s'enrichir et aller vivre au village du Désert, au milieu de ses bons parents, de sa famille...
Le pauvre homme!...
Tout alla pour le mieux pendant quelques années au magasin de la Levrette d'or; les affaires étaient prospères , et chaque année libérait M. et madame César Perron de la grosse dette contractée envers leurs prédécesseurs. Tous les trois mois, un Talvande, un Canteloup ou un Chenedolle venait à Paris ; il descendait chez César, y logeait, s'y faisait nourrir, acceptait des cadeaux pour les petits^ et se laissait conduire au théâtre par César, qui souvent négligeait ses propres affaires pour distraire ses excellents parents. Le mercier, toujours enthousiaste de la famille, ne négligeait rien pour lui rendre son
LE COCSIN CESAR. 31
séjour à Paris le plus agréable possible, et cela lui coûtait gros parfois; mais César, économe pour lui et pour sa maison, ne comptait plus lorsqu'il s'agissait d'être agréable ou de faire plaisir aux parents de sa femme. En revanche, ceux-ci envoyaient par le père Mathurin quelques paires de poulets, un panier de pommes ou quelques douzaines d'œufs dont la valeur ne représentait pas les frais de transport.
Il est vrai qu'on le payait aussi de ses bons offices en monnaie de singe.
Chaque fois qu'un Talvande, un Canteloup ou un Chenedolle venait à Paris, il ne manquait pas de dire :
— Quand est-ce donc que vous viendrez chez nous, cousin César, pour que ça soit à notre tour de vous divertir et de vous régaler?
— Plus tard, plus tard, cousin; ce bon tempslà arrivera un jour.
Et de s'écrier en lui-même :
— Les braves cœurs! les honnêtes gens ! que je serai heureux quand je vivrai au milieu d'eux !
Mais — et ils le savaient bien, les Canteloup, les Talvande et les Chenedolle — César ne pouvait quitter Paris , s'absenter même pendant vingt-quatre heures, et cela les mettait à l'aise pour redoubler leurs invitations et protester du plaisir qu'ils auraient à régaler le cousin César.
Madame Perron , qui avait les mêmes goûts et les mêmes instincts que ses parents^ imitait son mari et faisait fête aux gens du Désert lorsqu'ils arrivaient au magasin de la Levrette d'or; il est vrai que son excuse, à elle, était bien naturelle : dans sa vie de travail et de réclusion, c'était presque une fête que la présence dans sa maison d'un membre de sa famille. Ces jours-là, on faisait bonne chère au logis, on se promenait en voiture, on fermait le soir une heure plus tôt pour aller aux cafés-concerts des Champs-Elysées si c'était en été, et au théâtre dans la saison d'hiver. Après le départ des parents, on se livrait à des économies sordides pour rattraper l'argent dépensé, car César payait toujours.
Mais il n'est point dans la nature des petits commerçants parisiens de garder mémoire de la peine et des privations ; il ne conserve souvenir que des ripailles et des parties de plaisir. Ces souvenirs sont pour ainsi dire les étapes de sa vie. Quand il a quitté les affaires et qu'il vit en rentier, il se remémore ces parties de plaisir et dit à sa femme, à propos d'un fait quelconque : « C'est l'année où nous allâmes dîner à Asnières, ou au Bas-Meudon, ou à Bougival... Ah! le bon temps que celui-là I »
Et il a raison, ce brave bourgeois! C'était le bon temps, en effet, le temps de la jeunesse,
que rien ne remplace, pas même les rentes!...
Il n'est eau si claire et prospérité si grande qui ne puissent être troublées par l'orage et les malheurs : César en fît bientôt la cruelle expérience.
Madame Perron , devenue bourgeoise parisienne et ambitieuse , non-seulement pour elle , mais encore pour les siens, ne voyait pas sans une certaine confusion, sans une blessure d'amourpropre, sa sœur Pauline dans la domesticité. Elle voulut à toute force la retirer de cette condition pénible, et demanda à son mari la permission de prendre sa jeune sœur avec elle, afin de l'initier au commerce et de lui préparer un avenir honorable.
César n'avait rien à refuser à sa femme, qu'il aimait beaucoup et qui le secondait avec une grande intelligence dans son commerce. Luimême comprenait qu'elle dût souffrir de la condition infime de sa sœur, et il s'associa complètement au projet d'Aglaé.
Pauline Talvande avait perdu toutes ses illusions à l'endroit du bonnet enrubanné de la femme de chambre; elle entra donc comme employée au magasin de la Levrette d'or; mais la jeune fille, très-jolie, avons-nous dit, mignonne, fluette, avait des instincts de paresse et de perversité qui ne pouvaient s'accommoder
3i LE COUSIN CÉSAR.
de cette existence de travail consistant à être sur pied de sept heures du matin à minuit. Cela ne foisait l'affaire ni de son indolence, ni de ses rêves de grande dame; elle songeait toujours à ce luxe qu'elle avait entrevu un jour au château de Presle.
De pareilles idées sont toujours dangereuses pour une jeune fille dont la vie doit être consacrée au travail; elles Fêtaient encore davantage pour Pauline Talvande, à cause de la futilité de son esprit et de cette absence de toute notion de morale qui devait la livrer aux instincts mauvais d'une nature abrupte.
La lutte, si elle exista chez elle, ne fut pas longue. Pauline disparut un soir en compagnie d'un employé de la maison , qui enleva en même temps le produit de la vente du jour, quelques mille francs.
Les natures honnêtes, timorées, timides, sont plus accessibles que les autres au scandale. Ce qui passe par-dessus la tête de celles-ci , sans les atteindre, frappe au cœur celles-là. C'est ce qui arriva pour César. Il crut que l'honneur de sa famille, celui de sa maison, étaient entachés par la faute de sa belle-sœur, et il en fut désespéré. Sa femme et lui en conçurent un tel chagrin, une telle honte, qu'ils demeurèrent six mois sans sortir de leur magasin, et qu'ils rompirent toutes les
relations qui existaient entre eux et leurs voisins.
Lorsque pour la première fois après ce qu'ils appelaient « leur grand malheur » , ils mirent les pieds dehors, l'un et l'autre avaient des cheveux blancs et la figure empourpre'e par la rougeur. Et cependant, depuis bien des mois, amis et voisins ne se souvenaient plus de la fuite de Pauline Talvande et de Tinfidèlité de l'employé. Ils avaient, ma foi, bien autres préoccupations I Mais César et sa femme ne connaissaient rien de cette partie de la vie parisienne qui est l'oubli du fait de la veille pour ne songer qu'au fait du jour présent; ils se croyaient en butte ûux sourires et aux quolibets, lorsque, au contraire, il n'y avait autour d'eux que sympathie et considération.
Il est bien entendu qu'on ne fît aucune poursuite contre le ravisseur, dans la crainte d'augmenter le scandale.
Mais cet événement eut pour résultat d'affermir encore davantage César Perron dans la résolution qu'il avait prise de se retirer à la campagne.
Un jour, il dit à sa femme :
— Deux personnes peuvent-elles vivre hono»rablement avec trois mille francs de rente , ou village du Désert?
— Oh! oui.
— Eh bien ! quand nous aurons soixante mille francs, nous nous retirerons dans ton pays.
Madame César avait plus haute ambition, mais elle ne fit aucune observation, sachant très-bien quelle cause accélérait leur retraite du commerce.
Au moment où ils allaient arriver au but envié par César, c'est-à-dire en 1852, madame Perron fut atteinte du choléra et mourut après vingtquatre heures d'intolérables souffrances.
Cette mort, cette perte imprévue de la seule affection sérieuse qu'il avait eue dans sa vie, amena une telle perturbation chez le pauvre mercier, qu'on pensa , pendant plusieurs mois , qu'il ne survivrait pas à sa femme. Cependant, son organisation vigoureuse , la vie bien réglée qu'il avait toujours menée, le préservèrent de la mort; le corps fut plus fort que l'âme.
César, revenu à la santé, mais sombre, triste, découragé, sans ambition désormais — ce qu'il possédait suffisait à ses besoins — allait chercher un successeur, lorsqu'il reçut une lettre de Pauline Talvande.
La malheureuse femme, après avoir eu quelques années d'éclat, d'existence brillante, dans le monde interlope, était tombée dans l'oubli et dans l'abandon; la beauté s'en était allée, et la misère était venue, et, avec la misère, les chagrins et la maladie.
Sa lettre, pleine de repentir, portait le nom de
rhôpital où elle avait dû aller chercher un refuge. Elle n'implorait pas le pardon de Ge'sar, elle s'en croyait indigne, mais elle sollicitait la protection de son beau-frère pour un petit être innocent de ses fautes, une jGlle âgée de deux ans, que des voisins charitables avaient bien voulu recueilHr tandis que Pauline serait à Thospice. Malheureusement, de cet hospice, elle ne devait sortir que pour être conduite au cimetière : sa maladie était incurable; elle avait entendu sa propre condamnation de la bouche des médecins ; il ne s'agissait plus pour elle que d'une question de jours.
Le malheur rend indulgent. Non-seulement César pardonna à Pauline, mais encore il se chargea de sa fille; il espérait trouver dans celle-ci l'affection, le dévouement et la reconnaissance si chers au cœur des hommes qui n'ont point de postérité et qui redoutent les vieillesses solitaires.
César, assez riche pour un , ne se trouva plus assez riche pour deux.
Il arriverait un jour où sa petite Louise , la fille de Pauline, se marierait; ce jour-là il lui faudrait une dot, et le mercier voulait être en état de la lui donner.
Il refoula donc au fond de son cœur ses aspirations pour la vie champêtre et continua son commerce.
Pauline était morte depuis bien des années.
Louise avait seize ans.
Elle ressemblait bien plutôt à sa tante Aglaé, par son genre de beauté et les qualités de son esprit, qu'à sa mère. Cette ressemblance lointaine, ces goûts, faisaient la joie de César, car il voyait revivre en sa nièce la femme qui avait été pendant douze ans la compagne de sa vie.
Louise ayant terminé son éducation , il la prit chez lui pour diriger sa maison et l'habituer au rôle de maîtresse qu'elle était appelée à jouer à la campagne. Mais le jour où Louise mit le pied dans le magasin de son oncle, elle n'y trouva, à l'exception d'un jeune garçon de quatorze ans , qui faisait les courses, aucun employé du sexe masculin : - depuis six mois, César Perron, instruit par l'expérience et ne voulant pas exposer sa nièce à la séduction, avait changé son personnel et n'employait plus que des femmes. Ce fut lui qui, un des premiers à Paris, ouvrit cette nouvelle carrière aux jeunes filles, et son exemple ne tarda pas à être imité par presque tous ses confrères.
Un jour. César Perron, faisant son bilan, recon-, nut qu'il possédait cent vingt mille francs, une maison et quelques terres qu'il avait fait acheter au village du Désert.
— C'est assez I se dit-il, ma carrière de commerçant est close; avant trois mois j'aurai quitté
Paris, et je n'y remettrai les pieds de ma vie. Tout à coup, cependant, mais par pure curiosité, il s'avisa de s'enquérir auprès d'un habitant de Vire, qui était venu s'établir à Paris, et qui avait été autrefois en relation avec les Talvande , si le Désert était un séjour agréable.
— Pas trop ! lui dit le Normand : il n'y a ni eau ni bois, et le chemin de fer le plus rapproché passe à quatre lieues de là. Quant aux habitants, ils ne valent pas le diable, et aucune relation de bon et d'agréable voisinage n'y est possible.
— Oh ! s'écria César, j'y aurai la famille I
Le Normand sourit et souhaita bon voyage au mercier.
César Perron vendit son fonds pour le prix des marchandises qui s'y trouvaient et qu'on lui paya comptant.
Puis, ainsi que nous l'avons vu au chapitre précédent, il quitta Paris, le V avril 1868, en compagnie de sa nièce, et partit pour Vire. Un Talvande, son cousin par alhance, devait l'attendre là pour le transporter, ainsi que ses bagages, au village du Désert, où il allait planter sa tente.
LE COrSlN CÉSAR.
En tirant une lione droite de Bony-le-rBocage à Vire, une seconde ligne de Vire à Vassy, et une troisième de Vassy à Bony-le-Bocage , on obtient un ti-iangle parfait.
Le village du Désert est situé juste au milieu de cette figure géométrique et à l'un des angles d'un carré exact formé par quatre villages qui sont le Désert d'abord, Presles, Estry etMontchamps. De ces quatre villages, Estry est le plus favorisé, parce qu'il se trouve sur un cours d'eau qui . va se jeter dans la Vire, et que l'eau apporte de la gaieté, du mouvement, de la fraîcheur et des ombrages; après lui vient Presles, qui possède un
château.
Le Désert et Montchamps sont deux affreux
villages éloignés des grandes voies de communication, sans autres bois que des bruyères, sans autre eau que celle des mares croupisssantes, sans autres habitants que des cultivateurs.
Ils consistent en deux agglomérations d'habitations — on ne peut appeler cela des maisons — dont les murs, bâtis en torchis et d'un gris sale ou
de couleur d'ocre trop délayée, supportent des toits de chaume que la pluie et le soleil ont décoloré. La déclivité de ces toits vers le sol a quelque chose d'inquiétant, car ils arrivent à raser la terre et font, pour ainsi dire, corps avec elle, se couvrent de végétations, de plantes parasites, et Ton ne distingue plus où s'arrête le sol, où commence la demeure de l'homme.
Qu'il survienne une grande pluie, un violent orage^ une bourrasque, et ce chaume, foret grouillante de cancrelats, de scarabées noirs, de lézards, d'araignées, de mouches et de milliers d'insectes qu'un savant seul pourrait nommer, s'affaisse pourri et décomposé, et il ne reste plus que les quatre murs.
C'est d'un aspect triste et misérable.
A l'intérieur : une pièce unique — rarement deux — au sol boueux en hiver, poussiéreux en été, et dans laquelle vivent péle-méle la créature humaine et les animaux; le vieillard, l'adulte, l'adolescent, l'enfant, les deux sexes!... promiscuité contraire aux lois les plus élémentaires de la pudeur, de la morale et de Thygiène. Là, dans quelques pieds carrés, quatre personnes, six parfois, réalisent le communisme le plus abject et le plus odieux, le téte-à-téte sans fin ; là on vient au monde , on se marie, on aime, on meurt... tout est commun entre ces quatre ou six personnes : chagrins,
maladies, joies!... il n'y a rien de secret! c'est l'existence de la voie publique^ moins l'air pur de l'atmosphère libre.
Si cet état était le résultat de la misère, il y aurait lieu de plaindre ces créatures ; mais riches et pauvres vivent ainsi. Apathie, avarice, ignorance — plaies de la campagne — sont plus terribles pour l'homme que la pauvreté!...
L'unique fenêtre de cette pièce ne se ferme pas depuis des années, et sous la porte peuvent passer chiens, chats, poulets et lapins. En face de l'habitation , une cour fétide dans laquelle pourrit le fumier; derrière, un petit jardin entouré d'une haie. Le jardin se compose d'un carré de choux cavaliers dits choux verts, de quelques légumes, de deux ou trois pommiers, et, par hasard, de pois de senteur, d'un rosier ou de lys venus ou transplantés là on ne sait comment ni par qui, quand ce n'est pas par un amoureux qui, dans un jour de tendresse, a voulu enjoliver le domaine commun qui doit recevoir sa femme.
Aux alentours, dans la campagne environnante, du froment, du blé noir, du seigle, de l'avoine, du lin, quelques herbages parsemés de pommiers, des landes, des genêts et de la bruyère, tout cela divisé en champs, séparés par des fossés et des haies d'épine noire et de la ronce qui produit des baies ressemblant aux mûres; dans les haies,
LE COUSIN CÉSAPx. 43
des fermetures, nomme'es ëchaliers, de trois à quatre pieds de haut, et que les femmes franchissent sans vergogne. Ajoutons, toutefois, qu'elles font passer les hommes les premiers, et qu'elles leur recommandent de ne point regarder derrière eux, recommandation bien inutile du reste. Point de vignes; quelques treilles dont les fruits mûrissent une année sur cinq, lorsque les chaleurs sont exorbitantes. Un pays plat, sans horizons variés, et complètement bouché à l'ouest par les monts cotentins.
Tel était le pays où César Perron, le cousin César, comme on le nommait parmi les Talvande, les Canteloup et les Chenedolle, s'était inconsciemment condamné à vivre.
Et, chose bizarre! il s'y plaisait!
Tout lui était nouveauté et surprise dans la nature, à ce bourgeois qui n'avait guère franchi l'enceinte de Paris que pour aller dîner dans ce qu'on pourrait appeler la grande banlieue de la ville; qui ne savait rien des champs, de la culture, du jardinage, de la vie agreste ; qui ignorait si les potirons venaient sur un arbre ou à ras de terre; qu'un rien surprenait, réjouissait et amusait; qui admirait de confiance et était disposé à trouver drôle ce qui était abject et repoussant.
Il va sans dire que sa maison n'avait aucun rapport avec les habitations des paysans ses voi-
sins. C'était une ancienne mairie, abandonnée parce qu'elle était située à l'extrémité du village et qu'elle n'avait point de logement pour Vinstituteur communal. César y avait dépensé île grosses sommes pour la rendre à peu près convenable et y faire régner un certain confort. Seule de toutes les maisons du village, à l'exception, toutefois, de la maison commune, elle avait un rez-de-chaussée et un premier étage, et au-dessus du toit, fait de belles tuiles jaunes, une girouette qui indiquait de quel côté soufflait le vent... Cette girouette avait été une curiosité pour le pays : on venait la consulter, lorsqu'il s'agissait de couper les blés, de faire les foins ou d'engranger les récoltes.
Au rez-de-chaussée, la maison de César se composait de la cuisine, de la salle à manger, d'un salon, dont Louise, sa nièce, avait fait sa chambre, parce qu'elle avait une issue sur le jardin, et d'une salle de billard; au premier étage, de quatre chambres. César n'en occupait qu'une; les autres étaient des chambres d'amis. Des amis! le pauvre César, dans sa vie laborieuse, n'en avait jamais eu.
A droite et à gauche, en ailes, se trouvaient quelques constructions basses qui servaient d'écurie, de remise, de basse-cour, de celliers, etc. Une cour, entourée de murs et fermée par une
grille sur la façade, donnait à la maison un aspect de villa champêtre.
Aux deux côtes de la cour, s'étageaient, en dôme d'une verdure sombre, les branches entrelacées de deux énormes figuiers dont les gros fruits, confits par le soleil, s'entr'ouvraient comme des grenades trop mûres et laissaient voir leur pulpe blanche et sucrée.
Derrière la maison, un grand jardin entouré de haies vives, hautes de six pieds; mais ce jardin, — un champ que César avait acheté, la maison ne possédant pas de dépendances de cette nature, — n'était encore qu'un potager sans ombrage, où tous les Talvande, les Ganteloup et les Ghenedolle venaient s'approvisionner de légumes afin d'épargner les leurs.
César employa tout le printemps en plantations, en la mise en état de son jardin et de sa maison, et celle-ci, quoique récemment réparée, en avait grand besoin : les plafonds se crevassaient, les persiennes ne se fermaient plus, les portes avaient des jours dans lesquels on aurait passé la main; à l'intérieur, la serrurerie était tellement défectueuse qu'elle ne marchait plus du tout. Le coupable était un ChenedoUe. Chargé par César de la direction de ces travaux, il s'était fait donner de fortes sommes par les ouvriers, et ceux-ci, pour ne rien perdre, avaient employé du
bois vert et de mauvais matériaux. C'était à recommencer; mais César ne soupçonna pas un instant le cousin Chenedolle de déloyauté, et mit sur le compte de ceci et de cela le mauvais état de sa maison. Il reprit les mêmes ouvriers et fut indignement exploité, pillé et volé.
Elîl allez donc! C'était un bourgeois! Et un bourgeois bon enfant! Un bourgeois naïf, confiantj ayant le cœur sur la main, comme on dit; il était bon à exploiter, se laissait tondre au plus près et ne disait mot; il payait comptant, en belles pièces d'or!... quelle aubaine ! et pourquoi se gêner?
Cependant tout prend fin ici-bas, mêmel'exploitation de gens âpres au gain envers un galant homme. Il arriva un jour où maçons, peintres, menuisiers, serruriers n'eurent plus rien à faire dans la maison de César, et celui-ci songea à planter la crémaillère, une habitude qui remonte sans doute au premier patriarche qui quitta la tente pour une maison de pierres. Il voulut réunir chez lui les Talvande, les Canteloup et les Chenedolle, les petits et les grands, les riches et ceux qui l'étaient moins, les hommes et les femmes; et ce fut une des besognes les plus rudes et les plus difficiles qu'il eût jamais entreprises. Tous voulaient bien dîner chez le cousin César, mais Tun ne pouvait accepter pour le lundi, parce que
ce jour-là il avait des foins à rentrer; il préférait le jeudi ; un second n'était libre de la semaine; un troisième demandait que ce fût le mardi; un quatrième opinait pour le samedi, et ainsi de suite. C'était la tour de Babel; impossible de les mettre d'accord.
César coupa court à ces difficultés en fixant la réunion au dimanche, jour ordinaire de repos, où il n'y a ni foin à rentrer, ni labourage à faire, ni foire où l'on doit se rendre. Après bien des si et des mais, le dimanche fut accepté.
Mais les difficultés se renouvelèrent à propos de l'heure. César, comme tous les Parisiens, déjeunait à onze heures et dînait à six. Il avait pensé que sept heures du soir était l'heure convenable pour se mettre à table, tout le monde devant se trouver parfaitement libre à ce moment-là.
Il se trompait, le pauvre cher homme !
On lui fît observer qu'en Normandie, et surtout au Désert, le meilleur repas était le dîner, et qu'il se prenait à une heure de l'après-midi; que le souper de huit heures n'était qu'une seconde collation sans importance, et qu'il était impossible de changer les habitudes de la campagne.
— Mais alors il faudra donc que ce soit moi qui change mes habitudes? demanda César.
— Oui! lui répondit-on avec une assurance ^ui eût fait bondir tout autre homme.
L'ancien mercier éprouva comme un pressentiment de l'égoïsme brutal qui animait ces gens- 4à; mais ce ne fut qu'une lueur aussitôt éteinte que née.
— Eh bien, dit César, croyant faire une large concession, mettons midi et soyons exacts.
Il se croyait au bout de ses peines, et se trompait complètement.
La doyenne de sa parenté par alliance était une vieille femme qu'on nommait la tante Suzette, une figure de chouette coiffée d'un bonnet de coton, un type curieux, un type vrai, étudié sur nature, et qui apparaîtra dans ce récit avec son cortège de passions normandes et de vices de femmes du sol. Etait-elle Talvande, Ganteloup ou ChenedoUe? Avait-elle soixante ans ou quatrevingt-dix ans? C'est ce qu'on ne savait trop. Pour ses parents, pour le village, c'était la tante Suzette, une vieille femme alerte, vive, toujours debout; la première levée du village, la dernière couchée; qu'on trouvait tout le jour dans les champs, sur les routes, allant soit à Vire, soit à Condé-sur-Noireau, soit à Aulny, soit à Bonyle-Bocage, soit à Landelles, soit à Saint-Sever, soit à Vassy et même jusqu'à Villedieu-les-Poéles dans la Manche, sèche, verte de teint — la bile dominait chez elle — plus avare qu'Harpagon, plus âpre aux écus qu'un Juif portugais, chica-
nière comme un ancien procureur, faisant de Tusure comme un préteur sur gages, et ne connaissant d'autre évangile que le code, qu'elle lisait tous les jours en prenant ses repas.
La maison de la tante Suzette était située dans une cour commune en face de celle d'un ses neveux, François Talvande. Chose vraiment incroyable et cependant parfaitement vraie, la tante et le neveu, vivant dans la même enceinte, presque côte à côte, ne s'étaient pas parlé, pas même dit bonjour depuis quinze ans! On supposera que cette haine féroce qui résistait au temps, à des rencontres de tous les jours, à une communauté de propriété et d'intérêts, devait avoir pour origine quelque cause bien grave, une injure impardonnable. Quelle erreur, et que ce serait mal connaître ces sortes de natures que de croire que les haines qui les désunissent peuvent avoir des causes sérieuses !
Un soir, rentrant chez elle, la tante Suzette s'aperçut qu'il lui manquait un canard, le plus beau, le plus gras, un canard qui, au marché de Vire, valait au moins vingt-cinq sous. Grand émoi chez la vieille femme. Qu'était devenu ce superbe palmipède? Qui le lui avait pris?
La voilà appelant : « petit ! petit! » cherchant et furetant dans tous les coins et aux quatrfe extrémités de la cour.
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Tout à coup, une exclamation de colère, de rage, sort de sa gorge. — Ah! le gueux! le brigand! le voleur ! s'écria-t-elle.
Elle venait de découvrir sur le fumier, à quelques pas de la porte de François Talvande, son neveu, les belles plumes vertes et grises du canard disparu.
Plus de doute, c'est François Talvande qui s'est emparé de la béte, l'a tuée et l'a mangée... aux petits pois ou aux navets ! Un vrai mets de notaire ou de juge de paix ! . . . Quelle horreur ! . . . Et oser laisser les plumes, traces de son forfait, dans la cour commune !
La tante Suzette ne dit pas un mot à son neveu, mais elle alla chercher des témoins, fit constater que son troupeau de volatiles était incomplet, montra la plume qui gisait sur le fumier et fit assigner François Talvande devant le juge de paix de Vassy.
Voilà donc la guerre allumée, guerre terrible qui devait durer plus longtemps que le siège de Troie, bien que la cause de ce siège mémorable fût d'une autre importance.
Qui fut perplexe? C'est le juge de paix de Vassy! Salomon, le grand sage, eût été lui-même embarrassé, car la présence des plumes en face de l'habitation de François Talvande ne prouvait aucunement qu'il fût coupable de l'action crimi-
nelle qu'on lui imputait, et François Talvande jurait ses grands dieux qu'il faisait fi du canard comme mets de table, fût-il accompagné de petits pois ou de navets, ou bien encore rôti et bourré d'une bonne farce composée de morilles, de petits oignons hachés et de chair à saucisse ; il n'estimait le canard que pour la valeur qu'il représentait sur le marché de la ville ou du cheflieu de canton; or, ni lui, ni les siens n'avaient quitté le Désert ce jour-là, ni les jours suivants, et il mettait au défi qu'on prouvât qu'il eût vendu un canard à quelqu'un du village.
Les preuves faisant défaut, Suzette fut déboutée de sa demande et condamnée aux frais.
C'était un coup terrible porté à son amourpropre de plaideuse et à son avarice, et qu'elle ne devait jamais pardonner. Elle eût bien voulu appeler de cette sentence devant le tribunal de Vire, mais elle connaissait son code : le juge de paix avait prononcé en dernier ressort.
Qu'on ne rie pas ! Il existe dans les campagnes des causes de haine et de désunion de familles qui sont encore plus futiles que celle-là...
César Perron trouva la tante Suzette dînant et lisant son code tout à la fois.
— Je plante la crémaillère dimanche prochain dans ma maison, dit l'ancien mercier, et, à cette occasion, je réunis toute la famille chez moi, dans
un dîner. Je viens vous inviter, tante Suzette; ce sera pour midi, ne l'oubliez pas.
— Bien obligée, cousin César, répondit la vieille femme, mais ne comptez pas sur moi si vous avez ce brigand de François Talvande.
— Oh! fit César qui ignorait l'histoire du canard, que dites-vous donc là, tante Suzette I De la désunion dans la famille! Quelle vilaine chose! Je ne croyais pas que cela pût exister au village, où il n'y a que des braves gens, de bons cœurs, des parents dévoués.
— Vous voulez rire, cousin César, dit Suzette, qui connaissait un peu mieux que César ses proches et ses voisins.
— Je parle très-sérieusement, tante Suzette, et si je suis venu me fixer ici, c'est précisément parce qu'il ne s'y trouve que de bonnes natures. Et si, par hasard, un nuage existe entre vous et François Talvande, il faut qu'il se dissipe immédiatement et que l'harmonie règne parmi nous. Il le faut, tante Suzette ! C'est mon désir, ma volonté, dit-il en souriant. Vous ne me ferez pas le chagrin de me refuser.
— Le chagrin sera pour moi, répliqua Suzette, et point pour vous. François Talvande et moi, nous ne mangerons jamais du même pain.
— Voyons, voyons, dit César tout effarouché de la ténacité de la vieille, qu'est-ce qu'il y a
entre vous et François Talvande? Je veux le
savoir. ♦
Alors Suzette raconta l'histoire de la disparition du canard et du procès qui en avait été la suite.
— Comment, tante Suzette, un procès pour un méchant volatile! fît César d'un ton de reproche.
— J'en ferais un pour une pomme, si on me la prenait sans ma permission.
— Mais si ce n'est pas François Talvande qui a dérobé votre canard?
— C'est lui.
— Admettons-le pour un instant. Combien y a-t-il de mois que cela est arrivé?
— De mois?... C'est par années qu'il faut compter j cousin César. Il y a eu quinze ans au mois de juin.
— Quinze ans! s'écria César stupéfait. Depuis quinze années vous vivez porte à porte, sans vous parler, en ennemis, à propos d'un... Eh bien, non ! je ne croirai jamais cela!
— C'est cependant la vérité.
César resta un instant tout songeur.
— Ce qui était vérité hier, dit-il tout à coup, ne le sera plus aujourd'hui. Attendez-moi un instant, tante Suzette.
Et César entra chez François Talvande.
. — François, lui dit-il, veux-tu me faire un grand plaisir?
— Si c'est possible, re'pondit le paysan ne voulant pas s'engager sans savoir de quoi il s'agissait, je le veux bien.
— C'est possible, puisque je te le demande.
— Dites toujours la chose.
— La chose est que tu vas envoyer le plus beau de tes canards chez la tante Suzette.
— Ouais! fit le paysan. G 'est-il de votre part ou de la mienne?
— Pourquoi m'adresses-tu cette question?
— Parce que si c'est de ma part, je ne le ferai point; si c'est de la vôtre, au contraire, je suis prêt à vous vendre un canard, et vous êtes libre d'en faire cadeau à qui vous voudrez.
César vit bien qu'il n'obtiendrait rien de plus de François Talvande.
— Il a été offensé du procès que lui a fait la ' tante Suzette, pensa-t-il ; n'exigeons pas trop d'un homme accusé innocemment; la réconciUation complète se fera à table.
Et tout haut, il reprit :
— Ce sera de ma part; mais souviens-toi, François, que je ne veux plus voir de désunion dans la famille.
Le paysan ne fit aucune observation. Il sortit et revint une minute après.
— Voilà la béte, dit-il ; c'est quarante sous. Et il tendit la main,
— Bon, Louise te payera ça. Maintenant il s'agit d'aller porter le canard chez la tante Suzette. Tu vas l'envoyer par ton fils.
— Oh! que non.
— Comment! tu me refuses ton fils pour faire une commission?
— Pour aller chez la tante Suzette, oui!
— Eh bien, j'irai moi-même, dit César, voulant à toute force arriver à son but.
— Ca vaudra mieux, cousin César.
L'ancien mercier traversa de nouveau la cour
et entra chez la vieille femme.
— Votre canard est retrouvé, tante Suzette, lui dit-il, le voici.
Tante Suzette prit le volatile, le soupesa et dit :
— Il n'est point trop maigre pour un canard de quinze ans.
— On en a eu soin. Êtes-vous satisfaite?
— Et les frais? dit-elle en regardant fixement César.
— Quels frais? demanda celui-ci.
— Les frais du procès : trois francs dix-neuf sous pour la citation; trois francs cinq sous au greffier; vingt-deux sous pour l'enregistrement et deux francs de ma journée pour aller à Vassy.
— Et combien tout cela fait-il?
— Dix francs six sous.
César admira cette vieille femme qui, après quinze années, se souvenait qu'elle avait payé tant à l'huissier, tant au greffier, tant à l'enregistrement, et qui n'oubliait point le prix d'une journée perdue.
— Quelle commerçante elle eût faite! pensa César.
Il fouilla dans sa poche, en tira la somme demandée et dit :
— Voilà vos dix francs six sous, tante Suzette. La tante Suzette prit l'argent, mais tendit la
main de nouveau.
— Il y a encore les intérêts, dit-elle; depuis quinze ans, ça fait...
César resta un instant stupéfait; mais l'admi-^ ration devait l'emporter sur tout le reste.
— Onze francs trente-trois centimes, dit-il; les voici. J'espère, maintenant, que vous n'aurez aucun prétexte pour ne pas venir dîner chez moi, dimanche prochain?
— Aucun, répondit-elle.
Pour être dans la vérité, elle eût dû répondre qu'elle avait, au contraire, le plus vif désir de conserveries bonnes grâces de César et de s'introduire dans la maison d'un parent si généreux, si dévoué à la paix et à la concorde, si ami de la famille, que pour y faire régner l'union, il allait
jusqu'à payer capital, intérêts, et intérêts des intérêts, qu'il ne devait pas et qu'on n'eût jamais osé lui demander. C'était une excellente vache à lait que le cousin César. Diable ! de pareils hommes ne se rencontraient pas souvent au village, et sa personne et sa maison devaient être bonnes à exploiter.
Le cousin César rentra chez lui en se frottant les mains et enchanté de ce qu'il venait de faire. Grâce h lui, tout nuage avait disparu dans la famille.
Quelle erreur!
Deux familles corses s'étant déclaré la vendetta peuvent, dans un cas grave, se rapprocher.
Deux paysans ayant plaidé l'un contre l'autre sont irréconciliables !
Mais César ne se doutait pas de ces vérités, cependant bien élémentaires.
Le dîner eut lieu, mais pas à midi comme l'avait bien recommandé César. Les plus exacts de ses convives arrivèrent à une heure, d'autres à une heure et demie. Finalement, on ne put se
mettre à table qu'à deux heures. César avait une faim de loup à jeun depuis deux jours.
Les gens qui n'ont point habité la campagne ne peuvent se faire une idée exacte du nombre de plats que comporte un dîner d'apparat au village. Ce n'est pas toujours une question d'estomac, c'est une question d'amour-propre; on ne peut faire moins que ses voisins : il faut soutenir la comparaison avec ses proches et ses amis. C'est bien le cas de dire : lorsqu'il y en a pour dix, il y en a pour vingt — sans compter les restes qu'on mange le lendemain. César, en venant habiter le village, en avait voulu prendre les traditions et les usages.
Mais ce qu'il avait fait de mieux que tous les autres, c^est le chapitre des vins. Les bouteilles étaient nombreuses, de toutes provenances et de tous cachets, et ce n'était pas un petit luxe dans un pays où Ton ne boit que du cidre, du poiré, et une méchante eau-de-vie de blé fermenté. Aussi les convives et parents du cousin César burent-ils sec et jusqu'à plus soif.
Au dessert, toutes ces imaginations échauffées par des vins généreux et qui ne leur étaient point familiers, étaient montées au plus haut diapason; tous ces paysans, taciturnes d'ordinaire, ne se livrant jamais, cachant soigneusement leurs convoitises, braillaient à épouvanter les chiens et,
sans s'en douter, faisaient montre de leurs passions égoïstes et de leur âpreté à la possession. César, la joue empourprée, le regard brillant, plus monté encore que ses convives, ne vit et n'entendit rien, sinon que ses chers parents étaient toujours prêts à lui faire raison, ne laissaient jamais leurs verres vides, et que leur gaieté se traduisait par un surcroît d'appétit qui le charmait.
Lorsque après quatre heures de table on passa dans la salle de billard, Louise, la nièce de César, s'empressa de revenir dans la salle à manger pour y mettre un peu d'ordre ; elle fut épouvantée de ce qu'elle y vit. Tous les convives avaient jeté os et détritus sur le parquet, qui était couvert de milliers de taches; quelques-uns, pour se débarrasser de leurs assiettes qu'on n'enlevait pas assez tôt, les avaient placées à leurs pieds sous la table, et, en se levant, les avaient brisées ; les chiens , profitant de ce que la porte de la salle à manger était restée ouverte un instant, y étaient entrés et s'y livraient à un combat acharné au sujet de la possession des reliefs abandonnés par leurs maîtres. Dans cette bataille, une table-servante, contenant une grande partie du beau service que César étrennait ce jour-là , des bouteilles de vin et des flacons de liqueurs, avait été renversée, et plats et assiettes , bouteilles et flacons , gisaient en morceaux sur le parquet, au milieu de flots de
, vins et de liqueurs. C'était navrant pour une maîtresse de maison , pour une jeune fille économe, rangée , propre , qui tenait le logis de son oncle reluisant comme un intérieur de maison flamande. Huit jours de lessivage et de frottage ne suffiraient pas pour remettre les choses en état. . . Et le service à remplacer ! . . .
Louise courut à la cuisine pour se faire aider parla servante. Là, elle trouva l'aide de cuisine qu'on avait prise ce jour-là, titubant et battant les murailles.
La nièce de César recula de dégoût.
— Quatre dîners par an comme celui-là , se dit-elle, et les rentes de mon oncle n'y suffiront pas... et moi, j'aurai horreur de la campagne et de ses habitants.
Au billard, on jouait la poule au bouchon.
— Mettez ma mise, co'usin César, disait un ïalvande.
— Prêtez-moi cent sous , cousin César, disait un Canteloup.
— A moi aussi, disait un Chenedolle ; j'ai oublié mon porte-monnaie.
— Je me mets de moitié dans votre jeu, cousin César, disait à son tour la tante Suzette.
Et César mettait la mise des uns, prétait de l'argent aux autres et laissait empocher ses gains par la tante Suzette; mais lorsque César perdait,
Ja tante Suzette se gardait bien de mettre au jeu pour lui.
Quant aux autres femmes, assises sur des banquettes autour du billard, elles se tenaient silencieuses, dodelinant de la tête, tournant les pouces et fermant à demi les yeux comme un clianoine qui digère.
César était heureux, ou croyait l'être, — ce qui est la même chose, — et comme tout bonheur, toute joie, tout plaisir, toute satisfaction doivent se payer ici-bas, même lorsque bonheur, joie, satisfaction et plaisir sont faux, ses parents lui faisaient payer de toutes les façons la courte ivresse qu'il éprouvait.
A force de tourner autour du billard dans un état voisin de l'ébriété, les Talvande, les Ganteloup et les Chenedolle finirent par voir les meubles danser autour d'eux, et un Canteloup, ne se rendant pas un compte exact de la situation de sa bille, donna un coup maladroit et creva le tapis du billard.
César, qui était la bonté même, rit beaucoup de l'incident; mais le jeu ne pouvant se continuer, chacun rentra comme il put chez lui , les uns seuls, les autres en compagnie de leur femme ; les plus jeunes achevèrent la journée au cabaret; de ceux-là on ne sait ce qu'il advint.
La tante Suzette emporta, par mégarde sans
6t> LE COUSIN CÉSAR.
doute, ce que César avait gagné au jeu, et il n'en fut jamais question, non plus que de ce que l'ancien mercier avait prêté à ses excellents parents.
César, la tête un peu lourde, mais enchanté de la journée, éprouva le besoin de faire une petite sieste.
En s'endormant, le sourire sur les lèvres, il murmurait :
— Quelle bonne chose que la famille !
Tous comptes faits, dîner, service brisé, tapis crevé , argent prêté , cette journée lui revenait à six cents francs. C'était une jolie somme pour un dîner au village!
— Bah! se dit le cousin César, il faut bien manger ses rentes !
On le voit, le cousin César était bon compagnon et d'humeur accommodante.
La vie à la campagne, pour un citadin , n'est réellement possible qu'à la condition de s'y créer une occupation. A la ville, un rentier a mille ressources pour employer sa journée : le cercle ou le café, la promenade, les relations, le spectacle, les journaux, de vieilles habitudes absorbent son temps; mais aux champs, il n'y a ni cercle, ni café, ni spectacle ; la promenade semble monotone, parce qu'elle n'offre rien d'imprévu; les relations sont difficiles — souvent même impos-
sibles; les journaux se réduisent à un seul, et les vieilles habitudes sont à l'état de souvenir. Quand le temps est au beau fixe, une promenade au jardin 5 la sieste, quelques courses par-ci par-là, à la ville ou au chef-lieu de canton , le dîner, un bout de conversation, et la journée se passe sans trop d'ennui; mais que la pluie arrive, on est condamné à rester au logis. Alors Thorizon est teinté en gris, les nuages abondent dans l'atmosphère, et la nature est triste et décolorée ; l'esprit devient triste comme la nature, et l'on tombe dans Tapathie, la somnolence, Tennui; on ne vit pas, on végète.
Il est donc de toute nécessité de recourir à un travail quelconque, travail manuel ou travail intellectuel. Le travail manuel pour César était chose difficile, puisqu'il ne connaissait rien des champs, de la culture ou du jardinage; quant au travail intellectuel, il n'aimait point la lecture et se trouvait trop vieux pour apprendre. S'il avait eu des voisins de sa condition et en communauté de goûts avec lui, son existence se fût écoulée douce, remplie et tranquille. Mais au Désert, dans un village peuplé seulement de cultivateurs, il ne lui restait d'autres ressources que sa nièce Louise, ses parents et son billard.
Louise était l'incarnation du dévouement et de l'affection, et égayait du mieux qu'elle pou-
Tait les jours de l'ancien mercier. Quand elle avait donné ses soins à la maison, surveillé la cuisine, la basse-cour, elle faisait la lecture à César; elle avait appris le trictrac et le billard, afin de pouvoir faire sa partie; mais César s'endormait habituellement à la vingtième ligne, et le jeu ne l'amusait guère, parce qu'il n'était pas intéressé. Alors Louise emmenait son oncle courir les champs, soit à pied, soit en voiture, et par son gentil babil, apportait mille distractions dans l'esprit de César. Malheureusement, celui-ci, dans la vie indolente qu'il menait, avait pris de l'obésité et n'aimait point les promenades à pied, sous le prétexte que cela le fatiguait; il n'aimait pas davantage les promenades en voiture, prétendant qu'il lui fallait de l'exercice, — ce qui était difficile à concilier.
Dans ces conditions, et surtout avec les idées qui s'étaient, depuis plus de vingt-cinq ans, enracinées dans son esprit, les relations avec les parents de sa femme lui apparaissaient, sinon comme une nécessité, du moins comme une loi qui devait lui être douce et pleine d'attraits.
Sa bourse, son cœur, sa maison, furent donc ouverts de la façon la plus complète aux Talvande, aux Canteleloup et aux Chenedolle.
Son premier soin, en se levant chaque matin, était d'aller rendre visite à deux ou trois de ces
parents, et comme il est dans la nature de l'homme du sol de fjeindre toujours, de se plaindre perpétuellement, à propos de ceci ou de cela, du soleil ou de la pluie, du vent ou de la neige,' le cousin César, dans la bonté de son cœur, s'était constitué la providence de tous ces gens-là. L'un d'eux disait-il :
Ça ne va pas ce matin, je me sens tout mal a I aise.
Vite le cousin César courait chez lui et revenait avec quelques bouteilles de bon vin, qu'il offrait généreusement et qu'on acceptait sans se faire prier.
Un autre était-il réellement; malade, Césai allait chercher le médecin à Bony-Ie-Bocage, puis revenait avec l'ordonnance et payait de sa bourse le pharmacien ; il achetait le pot-au-feu et ce qu'il trouvait de meilleur sur le marché, et s'empressait de rapporter le tout chez son parent, sans jamais rien réclamer quoi que ce fût de ce qu'il avait déboursé.
Un troisième se plaignait-il d'avoir eu un champ grêlé, ou un quatrième d'avoir perdu un veau, par maladie ou par autre cause?
César s'empressait de dire à celui-ci ou à celuilà :
— Si tu as besoin de ma bourse, parle, elle esta ta disposition.
— Ça VOUS gênera peut-être? objectait-on pour la forme.
— Non! re'pondait César; et puis, il faut bien s'aider entre parents.
Et l'on puisait dans sa bourse, sans trop compter, en promettant qu'on lui rendrait la petite somme... à Pâques... ou à la Trinité...
Mais c'était comme dans la chanson :
La Trinité se passe.
Mironton, mironton, mirontaine,
La Trinité se passe, Et Malbroiigli ne vient pas...
L'argent non plus ne revenait pas I
Et comme tout se savait des actions du cousin César au village du Désert, quand il avait donné quoi que ce fût à l'un de ses parents, pour qu'il n'y eût point de jalousie chez les autres, il faisait des petits cadeaux aux femmes et aux enfants de ces derniers.
Toutes ces choses devinrent si bien des habitudes invétérées, que si un Talvande, un Canteloup ou un ChenedoUe, si riche qu'il fût, avait été oublié dans la distribution, il accourait au plus vite chez le cousin César et manœuvrait avec tant d'habileté qu'il ne sortait point de là sans avoir sa part du gâteau.
L'appétit vient en mangeant, dit un proverbe.
Rien n'est plus vrai... si Ton mange en compagnie.
Ce qui se dit de l'appétit peut s'appliquer parfaitement aux générosités. Celui qui a reçu un cadeau en attend un autre, et le donateur doit continuer son œuvre, sous peine de passer pour un cancre, un avare, un fesse-mathieu; ou bien il arrive ceci : c'est que celui qui a reçu, se croyant en droit de recevoir encore et ne recevant plus, prend sans attendre qu'on lui donne.
C'est ce qui arriva au cousin César, non qu'il s'arrêtât dans ses actes de générosité, mais parce que lesTalvande, les Canteloup et les Chenedolle estimèrent que l'ancien mercier était un bon garçon, et qu'il n'y avait point lieu de se gêner avec lui, et qu'en somme sa succession, c'est-àdire ce qu'il possédait, devait leur appartenir un jour.
Après avoir usé, ils abusèrent, et ils le firent avec la conscience qu'ils exerçaient un droit!
Ceci paraîtra faux ou paradoxal à plus d'un, et cependant c'est une photographie, avec retouches bienveillantes.
César devint donc tout doucement, et sans qu'il s'en aperçût, la proie de ce qu'il appelait sa famille.
Et il en avait plein la bouche, le pauvre cher homme, quand il usait de ce vocable!
Tous les Talvande, les Canteloup et les Ghenedolle, qui se seraient volontiers brouillés h mort pour un boisseau de pommes de terre, s'entendirent parfaitement afin de de'pouiller le cousin César, à la condition toutefois que chacun eût part égale dans ces dépouilles. C'était un compte à faire entre eux, et ils n'y manquaient pas.
Un jour, c'était son jardin qu'on venait piller.
Le lendemain , c'était la basse-cour.
Le surlendemain, c'était la cave.
Puis, on revenait au jardin, puis à la bassecour, puis à la cave.
Tous y venaient et y revenaient successivement, chacun à son tour et d'une façon méthodique. C'était admirable de régularité.
Louise ne voyait pas tous ces agissements sans un vif mécontentement; mais craignant de chagriner son oncle, de troubler l'heureuse quiétude de ses illusions, elle ne disait mot.
Cependant les choses allèrent si loin, qu'il arriva un moment où la basse-cour se trouva vide et le jardin complètement dépouillé de ses produits.
Ce jour-là, elle dit à César :
— Mon cher oncle, c'est demain jour de marché à Bony, et il est indispensable d'y aller; voulez-vous venir avec moi?
— Qu'est-ce que tu veux acheter à Bony?
— Ce que nous devrons y acheter toutes les semaines, désormais : des légumes, de la volaille, des lapins.
— Gomment cela? demanda César un peu surpris; et le potager, et la basse-cour, que sontils devenus?
— Ils sont vides.
— Vides?
— Mais oui ; ils suffisaient à nos besoins, mais ils ne pouvaient suffire aux besoins de tous nos cousins et cousines, qui sont venus y puiser avec ou sans votre permission.
— Eh bien ! dit César avec une simplicité qui faisait honneur à sa bonne foi, nous irons, à notre tour, puiser dans les leurs ; entre parents, on ne doit pas se gêner.
— En attendant, répliqua Louise, allons demain à Bony.
— Je le veux bien, répondit César.
Dans la soirée, François Talvande vint demander au cousin César de lui prêter son cheval pour le lendemain.
— Demain, et toutes les fois que tu en auras besoin, mon garçon.
— Merci bien, cousin César!
— Il n'y a pas de quoi, mon ami.
Le lendemain, Louise fut complètement désap-
pointée quand, ayant dit d'atteler le cheval à la voiture, on lui répondit que François Talvande* était venu chercher le cheval dès l'aurore.
— Mais, mon oncle, dit-elle à César, comment allons-nous faire? il n'y a rien à manger à la maison !
— Laisse-moi donc tranquille, répliqua César avec une confiance merveilleuse. Et la famille ! n'est-elle pas là?
Louise n'avait qu'une médiocre confiance en la famille; elle savait, par expérience, ce qu'on devait attendre de semblable parenté.
— Alors, cher oncle, allez vite faire lâchasse aux provisions ; car je ne sais comment vous donner à déjeuner.
Mais César trouva toutes les maisons vides : les femmes étaient au marché, et les hommes aux champs.
— Je reviendrai à une heure, pensa César, tout le monde sera rentré.
Et il déjeuna de lard salé, qu'il détestait, et de pommes de terre de rebut.
Lorsqu'il revint, à une heure, chez ses parents,, il ne trouva rien du tout. Chez l'un, les lapins n'avaient que deux mois; chez l'autre, les poulets sortaient de l'œuf; chez un troisième, il n'y avait que des couveuses ou de vieilles poules coriaces ^ et ainsi de suite.
LE COUSIN CKSAR. 71
Tous ces refus, habilement déyuisés, n'ouvrirent point les yeux à César Perron; il excusa ses parents, les plaignit, et dîna d'une omelette au lard et d'un fromage à la crème. Il est bien entendu qu'on lui fit payer les œufs, le fromage et la crème beaucoup plus cher qu'au marche.
Dans l'après-midi, il s'en alla, à pied, au village de Presles, mieux approvisionné que le Désert à cause du château dont les habitants étaient nombreux, et s'en revint de la même façon, suant et soufflant, avec quinze livres de victuailles sur le dos.
Un des Talvande avait usé du cheval de César, tous les autres parents voulurent s'en servir à leur tour, et ce fut de nouveau une procession chez le mercier.
— Cousin César, prétez-moi votre cheval.
— Cousin César, prétez-moi votre voiture.
— Cousin César, prétez-moi votre cheval et %'otre voiture.
Et le cousin César, toujours souriant, toujours bon garçoriy ne savait pas refuser.
Au bout de six mois, le cheval se trouva poussif et fourbu, la voiture dans un si pitoyable état qu'il fallut changer les roues et la capote.
— Ces gens sont odieux, pensa Louise.
Et, bien timidement, avec toutes sortes de précautions, elle hasardait quelques observations.
Mais César l'interrompait aussitôt :
— Laisse doncl laisse donc! disait-il, il faut bien s'aider un peu entre parents.
— Oui, répondait Louise, il est utile de s'aider, c'est une loi sociale; mais il faut de la réciprocité dans l'aide, et je n'en vois pas chez nos parents...
— Bah! bah! cela viendra quand nous en aurons besoin.
Or, la tante Suzette, qui ne pouvait, elle,, utiliser le cheval et la voiture de César parce qu'elle n'aurait pu s'en servir, cherchait une combinaison pour tirer de l'ancien mercier quelque chose de mieux que le cay^oltage auquel se livraient quotidiennement ses parents et alliés.
Cette combinaison, que son esprit, si fertile cependant en expédients de toute sorte, ne trouvait pas, lui fut fournie par le cousin César.
L'ancien commerçant était un homme sime^ prévoyant, habile même pour tout ce qui tenait du monde des affaires ; il en avait donné la preuve dans l'emploi de son capital.
Un tiers avait été placé en propriétés foncières .
Un tiers en bonnes valeurs de Bourse.
Et l'autre tiers en placements hypothécaires.
— De cette façon, quoi qu'il advienne, s'étaitil dit, je serai toujours à l'abri du besoin.
Rien n'était plus prudent.
On conçoit très-bien que la résolution qu'il avait déjà prise de passer le reste de ses jours au Désert l'eût déterminé à faire tous ses placements hypothécaires dans l'arrondissement de Vire. De cette façon, les intérêts de ses fonds lui étaient apportés à domicile par ses débiteurs euxmêmes, et il n'avait k employer aucun intermédiaire pour la rentrée de ses revenus.
Or, il était arrivé ceci, et c'est un fait qui se reproduit chaque jour dans les campagnes, c'est qu'une obligationhypothécaire arrivant à échéance et le débiteur étant bon , la dette se continuait sans que l'obligation fût renouvelée.
Dans ce cas, le débiteur s'engageait verbalement à rembourser son préteur à la première réquisition de celui-ci.
César avait quelques débiteurs dans cette situation.
Un jour, un habitant de Vassy, qui lui devait cinq mille francs et dont l'obligation était arrivée à ierme, vint lui demander à rester son débiteur
comme par le passé, jusqu'au jour où lui, César Perron, aurait besoin de son argent.
César répondit que la chose était faisable, mais qu'il ne voulait pas s'engager avant le dimanche suivant, jour où il devait aller à Vassy ; que ce jour-là il donnerait une réponse définitive à son débiteur.
La vérité était que César ne connaissait pas très-bien la position de cet homme, qui faisait le commerce des graines grasses, et qu'il voulait prendre des renseignements sur sa solvabilité.
Dans ce but, ce fut à la tante Suzette qu'il s'adressa :
— Tante Suzette, lui dit-il, connaissez-vous Germain Dubourg, de Vassy?
— Oui, fit la vieille femme.
— Mais là, parfaitement? Vous savez qu'il fait un commerce de graines?
— Je connais les tenants et les aboutissants, cousin César.
— J'en suis bien aise, vous allez pouvoir me renseigner. Germain Dubourg me doit cinq mille francs; l'époque du remboursement est arrivée, mais il me demande à conserver la somme. Que pensez- vous de cette proposition? faut-il accepter? faut-il refuser? Trouverais-je un plus sûr et meilleur placement?
La tante Suzette ne sourcilla pas, mais ses
lèvres minces — les lèvres de l'avare et de l'usurier — s'agitèrent convulsivement. Un observateur ne s'y fut point trompé. Malheureusement, le cousin César n'était point observateur, et puis, comme on le sait, il avait foi en la famille.
— Germain Dubourg, dit la vieille femme, est un tripoteur qui court à la faillite ; de plus, il est le tuteur de sa fille; la voilà majeure bientôt, et il sera en peine pour lui rendre des comptes et le bien de sa mère qu'il a mangé. Je ne lui prêterais pas un écu.
— Diable! cela me contrarie. Je n'aime pas à paraître ni dur ni exigeant avec mes débiteurs, et cependant je ne voudrais pas perdre mes cinq mille francs.
— C'est une somme! dit la tante Suzette. Mais en quoi serez-vous dur et exigeant? Si c'est un bon débiteur, il doit être en mesure de vous rembourser; s'il ne l'est pas, c'est que c'est un débiteur gêné, et avec de pareilles gens, on doit s'attendre à des difficultés.
— C'est vrai ; mais ça me gêne toujours de dire à un homme : Payez-moi!
— Si ce n'est que ça, fit la tante Suzette avec' un ton de parfaite bonhomie, je m'en chargerai pour vous. Justement, je vais demain à Vassy, et je pourrai faire votre commission.
— Quoi, tante Suzette ! s'écria César, vous
voudriez bien vous charger de cette démarche pénible?
— Je me chargerai de tout ce que vous voudrez. Quant à vous trouver ici un bon placement, n'en ayez nul souci, je m'en charge également.
— Quelle bonne idée j'ai eue de vous parler de Germain Dubourg!
— M'est avis que vous avez aussi quelques autres débiteurs qui ne valent guère, cousin César.
— Vraiment?
— Oui, et, si vous le voulez, je pourrai vous donner de bons avis sur tous ces gens-là et vous empêcher peut-être de perdre de l'argent.
— Comment! si je le veux? mais de grand cœur.
— Dame! cousin César, vous savez, à mon âge et quand on n'a jamais quitté le pays, on connaît tout le monde, et l'on sait que tout ce qui reluit n'est pas or.
— Oui, tante Suzette, je le sais, vous avez de l'expérience.
— Et je sais défendre mon bien comme je défendrais le vôtre aussi, cousin César, s'il le fallait .
— Mais j'accepte, tante Suzette. Vous êtes la tête forte de la famille, et je serais trop heureux d'avoir vos conseils.
— Bien obligée, cousin César.
— Ainsi, c'est convenu; je vais vous donner ma procuration et mon titre; vous toucherez les cinq mille francs qui me sont dus par Germain Dubourg, et vous me ferez un bon placement. Quant aux autres débiteurs en retard, nous éplucherons ça ensemble, à votre retour de Vassy, et je me laisserai guider par vous.
— Ce sera del'honneurpourmoi, cousin César.
— Et de la peine ; mais quand je contracte une dette, j'ai l'habitude de ne pas l'oublier.
— Il n'y a point de presse.
Ainsi, la tante Suzette comprenait à demi-mot et ne refusait pas un cadeau; il serait peut-être plus juste de dire des honoraires.
— Quelle excellente femme ! murmurait César en revenant chez lui; quel dévouement! quel cœur d'or ! . . . Oh ! la famille !
Une heure plus tard, la tante Suzette était en possession de la procuration de César et du titre portant l'acquit de celui-ci.
C'était tout ce qu'elle demandait... pour le moment. Il va sans dire que le débiteur était excellent, et qu'il paya en bons billets de banque.
Lorsque la tante Suzette revint de Vassy, elle se contenta de dire :
— J'ai l'argent, cousin César, et le placement aussi.
— Bon! bon! nous causerons de cela un autre jour; l'argent est bien où il est... A demain.
Si à la ville les murs ont des oreilles, ils ont des yeux et des oreilles au village.
Les allées et les venues de César avaient été surveillées, et ses fréquentes visites à la tante Suzette n'avaient pas été sans causer quelque émoi aux autres parents.
Qu'est-ce que le cousin César allait faire si fréquemment chez la tante Suzette, une vieille femme madrée et pleine d'astuce?
Telle était la question que se posaient les Talvande, les Canteloup et les Chenedolle.
De son côté, François Talvande, voisin de la tante Suzette, avait entendu quelques bribes de la conversation de César avec celle-ci, et les mots argent, placement, obligations hypothécaires, étaient arrivés à son oreille.
Ce François Talvande, aussi intéressé que la tante Suzette, presque aussi madré que celle-ci, était un surnois. Il n'avait jamais ouvert la bouche pour dire une chose qui sortît de la plus vulgaire banalité. C'était le moyen de ne compromettre ni ses intérêts ni sa personne.
— La vieille plume le Parisien, se dit-il, et nous n'aurons rien de ce qu'elle lui soutirera!
Cette idée lui causait un grand crève-cœur et en même temps une profonde jalousie.
Et il cherchait le moyen de soutirer aussi, lui, <|uelque chose au Parisien, quelque chose qu'il n'eût point à partager avec les autres membres de la famille et qui ne fît point trop crier ceux-ci.
Or, il suffisait que ce désir fût dans sa pensée pour que les moyens d'exécution arrivassent immédiatement.
César possédait des terres labourables et des herbages. François Talvande guignait les terres labourables, qui étaient de première qualité. Il s'agissait d'en dégoûter César, de le déterminer 5 les vendre à n'importe quel prix. L'acquéreur était trouvé, c'était François Talvande lui-même.
On sait quelle puissance dissolvante possède la goutte d'eau tombant toujours à la même place. C'est l'histoire de la calomnie, petit bruit rasant îa terre et devenant ouragan, tempête, instrument de mort !
François Talvande avait remarqué l'effet de la goutte d'eau, et il procéda de la même façon,..
Tous les matins en se rendant aux champs, à une heure, en venant dîner, le soir avant de rentrer chez lui, il entrait chez l'ancien mercier et prenait un air soucieux.
La première fois que César le vit ainsi, il lui demanda quelle affaire le préoccupait.
— Mauvaise année! dit François Talvande.
— Comment l'entends-tu ?
— Le blé est maigre et ne rendra rien!
— Il m'avait semblé magnifique, au contraire^
— Oui, en apparence; mais, en réalité, on ne couvrira que les frais, et l'année prochaine, il faudra recourir à la Beauce pour avoir de la semence ; ceux qui n'auront pas d'argent k dépen-^ ser, les fermiers, par exemple, seront ruinés, car la récolte sera encore mauvaise.
— Diable ! fit César un peu inquiet, et pourquoi faudra- t-il aller chercher de la semence dans la Beauce?
François Talvande connaissait la profonde ignorance du cousin César à l'endroit des choses agricoles.
Il répondit effrontément :
— Parce que le blé de cette année a le puceron.
— Ah!
— Oui, et le blé qui a le puceron ne germe pas et pourrit en terre.
— Voilà qui est grave.
— D'autant plus grave que cela amènera une hausse, et que la semence sera chère.
— Et qu'est-ce que tu perdras à cela, toi?
— Moi! pas grand'chose, parce que je cultive moi-même mes terres; je manquerai à gagner, voilà tout; ce sera une année perdue; mais les fermiers et les propriétaires, c'est la ruine... deux années perdues... peut-être trois!
LE COUSIN CESAR. 8i
César avait la puce à l'oreille.
François Talvande le laissa dans cet état d'anxiété.
Mais le jour même, le lendemain et les jours suivants, il revint a la charge : la terre ne donnait qu'un petit revenu, très-incertain, très-aléatoire; elle n'était un réel placement que pour celui qui la cultivait par lui-même et avec intelligence ; les fermiers manquaient de probité; ils allaient devenir insolvables, et autres ritournelles de la même nature.
Ça tombait dru comme grêle dans la cervelle du pauvre César, qui se trouvait avoir en ce moment de grosses préoccupations en tête.
Pour lui, les paroles de François Talvande étaient paroles d'Évangile, et ce qu'il avait recueilli de ci de là dans la campagne, de la bouche des paysans, était venu confirmer les dires de son parent.
De son fermier, a qui il avait demandé l'état des récoltes , César n'avait pu tirer que des plaintes, des lamentations et des jérémiades.
Et il avait pris toutes ses choses au sérieux, ignorant encore que le cultivateur se plaint toujours : c'est dans sa nature.
Se trouvant dans les champs, il avait interrogé un paysan :
— Qu'est-ce que vous pensez de la récolte, mon brave homme?
Grimace du paysan.
Etait-ce opinion bonne ou mauvaise? bien fin qui l'eut deviné.
— Beau blé en apparence, mais maigre et de petit rendement.
Autre grimace plus énigmatique que la première.
— Le puceron s'en est mêlé, et nous n'aurons que de la mauvaise semence pour l'année prochaine.
— Le puceron! répéta le paysan tout ébahi...
— Oui^ le puceron qui empêche le germe de se développer et fait périr le grain en terre.
— Il se moque de moi, ce bourgeois! murmura le paysan.
Et il continua à piocher la terre silencieusement.
— Tout le monde est d'accord, pensa César; nous allons àla'disette, et moi, à la perte de deux ou trois années de mes revenus territoriaux.
Un autre fait corroborait encore les paroles de François Talvande.
La tante Suzette s'était, sans s'en douter, faite la complice de son voisin. Le cousin César l'avait interrogée sur la solvabilité de ses débiteurs en retard.
— Détestables, répondit-elle.
— Mais ils ont bien payé jusqu'à ce jour!
— Possible! on paye tant que l'on peut; puis il arrive un jour où l'on ne paye plus, et nous en sommes là.
— L'absence de bonnes récoltes, sans doute? demanda César.
Il fournissait un moyen à la tante Suzette ; elle s'empressa de l'utiliser.
— Oui, dit-elle, il y aura de la gène l'an prochain.
Gela ne voulait rien dire du tout, mais César y vit une nouvelle révélation.
Ainsi , selon François Talvande et la tante Suzette, il était menacé de perdre de deux côtés à la fois.
C'était grave et de nature à faire réfléchir profondément un homme simple, bon, confiant, mais qui, ayant travaillé toute sa vie afin d'arriver à l'aisance , se voyait menacé dans l'œuvre vive de son existence : sa fortune !
— J'ai mal combiné l'emploi de mon capital, se dit un matin César. La terre et les placements sur hypothèques sont des causes de soucis; la terre ne rapporte qu'à celui qui la travaille , et encore il y a les mauvaises années ; les placements hypothécaires n'ont rien de bien certain. Vivent la rente et les obligations de chemins de fer! On
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augmente ses revenus et l'on n'a aucune peine. Décidément, je vais vendre mes terres labourables et exiger de tous mes débiteurs le remboursement immédiat de ce qu'ils me doivent; j'achèterai des valeurs, et je serai tranquille.
Il s'agissait de trouver un acquéreur.
Cela n'eût point été difficile si l'on eût connu le désir de César; il s'en fût bien certainement présenté par douzaines.
Mais César tenait la chose secrète. Il se contenta d'en parler à François Talvande.
— Je suis décidé à vendre mes terres , lui ditil; qui donc pourrait bien me les acheter ici?
François Talvande se gratta la tête et eut l'air de chercher.
— Je ne vois personne en état de vous en débarrasser, dit-il après un temps.
— Cherchons parmi les plus riches.
— Il y a bien Michaud; mais Michaud vient d'acheter des prairies et n'a plus d'argent.
— Eh mais ! s'écria tout à coup César en se frappant le front, pourquoi ne m'achèterais-tu pas mes terres, toi? Tu es plus riche que Michaud, et tu as de l'argent en réserve.
— C'est une plaisanterie ^ ça, cousin César.
— C'est très-sérieux, au contraire. S'il te faut du temps, je te l'accorderai.
— Il en faudrait beaucoup , fit observer Fran-
çois Talvande du ton d'un homme qui n'accepte pas la proposition qu'on lui fait.
— Tout ce que tu voudras ; je me contenterai d'intérêts modiques... quatre pour cent.
— Quatre pour cent ! dit le paysan sur le même ton, et où les prendre pendant les deux années à venir?
— Je te fais grâce de ces deux années ! L'empressement de César prouva à François
Talvande qu'il obtiendrait mieux que ça du crédule et trop confiant Parisien.
— J'ai des terres plus que moi , ma femme et mes enfants n'en pouvons cultiver.
— Tu prendras un domestique.
— C'est coûteux, un domestique.
— Mais ça rapporte. Entre tes mains, mes terres, qui sont de première qualité, deviendront un très-bon placement pour toi.
— Elles sont bonnes, vos terres, oui; mais vous les avez payées cher, et votre fermier a négligé les engrais. Il y aura bien de la peine à se donner et de l'argent à dépenser avant qu'elles soient d'un bon produit.
Ce Talvande mentait impudemment; les terres étaient en parfait état, et valaient au delà du prix payé par César,
— Eh bien! dit celui-ci, je tiens tellement à ce que ces terres ne sortent pas de la famille, que je
te ferai une diminution de deux cents francs par arpent sur mon prix d'acquisition. Est-ce convenu?
— Non, non ! que dirait Louison, ma femme?
— Va la consulter.
— Si vous y tenez tant que ça, je la consulterai tout de même, mais ce sera pour rire... Je n'ai pas seulement dix mille francs à ma disposition.
Cette dernière phrase était un ballon d'essai.
— Dix mille francs! s'écria César, je m'en contenterai; le restant payable à ta guise, avec intérêt à quatre pour cent.
— Oui, oui! dit François Talvande , en semblant réfléchir profondément. Dame! si ça vous rendait bien service!
Gela était de la haute diplomatie.
Il dépouillait César et l'obligeait à lui en savoir gré.
— Un très-grand service, mon ami, dit l'ancien mercier.
— Pour cette raison-là, Louison y consentira peut-être. Je vais aller lui en parler.
— A ce soir, n'est-ce pas? Viens souper avec moi.
François Talvande avait fait ses petits calculs : deux années sans intérêts, la diminution de deux cents francs par arpent, les bénéfices sur la récolte
de l'année, qui s'annonçait superbe, et de celle de l'année suivante, tout cela lui constituait un bénéfice immédiat de huit mille francs, sans compter la plus-value des terres et certaines réserves mentales au sujet du payement de ce qu'il resterait devoir. Il possédait trois mille francs argent chez lui ; il ne s'agissait plus que de se procurer sept mille francs qu'il pourrait rembourser dans l'année.
Le rusé François Talvande rentra dans sa maison, dit deux mots à sa femme, attela sa carriole comme s'il se rendait aux champs, et lorsqu'il fut en dehors du village, prit la route de Bony-le- Bocage.
Il allait chez le notaire, emprunter les sept mille francs dont il avait besoin.
Il avait bonne renommée, du bien au soleil; la chose se fit immédiatement et sans aucune difficulté.
Il revint dans la soirée et entra, en passant, chez le cousin César.
— Eh bien? fit celui-ci.
— Eh bien! Louison m'a dit que dès qu'il s'agissait de vous rendre service, je n'avais que faire de lui demander son avis.
— Louison est un bon cœur, et j'irai la remercier de ces excellentes paroles... A quand l'acte de vente?
— Demain, si vous voulez. Nous irons chez le notaire de Vassy.
— Bien! viens me prendre demain matin, la voiture sera attelée. En attendant, à table!
Au souper, il ne fut aucunement question de cette affaire. François Talvande et les autres parents tenaient Louise en grande suspicion et redoutaient la juste influence qu'elle pouvait avoir sur César; ils avaient le sentiment de leurs actes et appréhendaient la clairvoyance de la jeune fille. Celle-ci, dans plusieurs circonstances, ne leur avait point dissimulé qu'ils outre-passaient toutes les bornes possibles; de là, chez eux, défiance et haine envers Louise...
Les jours heureux de César étaient passés; son existence au Désert n'allait plus être que déceptions et amertumes.
La tante Suzette ne le quittait plus. Sous prétexte de faire rentrer les créances de César et de lui procurer de bons placements, elle le conduisait chez tous les avoués et tous les huissiers de l'arrondissement. César, l'homme du repos, passait ses jours sur les routes, dans la justice de paix et les audiences du tribunal de Vire. Ses débiteurs, mécontents des moyens rigoureux qu'on employait contre eux, ne payaient plus, et traînaient leur créancier devant toutes les juridictions. C'était un vrai déluge de papier timbré chez
César. La tante Suzette, ses lunettes sur le nez et son code à côté d'elle, lisait et commentait tous ces grimoires, montait la tête de l'ancien mercier, l'irritant par ses insinuations perfides et l'entraînant dans un dédale de procédures qui eussent suffi à faire marcher une étude d'huissier. Le bonhomme maigrissait à vue d'œil, ne mangeait ni ne dormait plus, et lui, d'un caractère si doux, si débonnaire, si obligeant, si gai, était devenu irascible, colère, méchant, taciturne, entêté comme tous les plaideurs.
Louise se désespérait de l'existence tourmentée qu'on faisait à son oncle ; elle voulut ouvrir les yeux de César sur la conduite de ses parents. Mais celui-ci, soit qu'il eût le pressentiment de la vérité et qu'il eût honte d'être tombé dans le piège, soit que la tante Suzette lui eût communiqué son âpreté et son amour des discussions judiciaires, n'écouta point sa nièce et vécut encore plus en dehors de chez lui qu'il ne l'avait fait jusque-là. Il partait dès l'aurore et ne rentrait plus que le soir pour se coucher; ou bien, s'il restait dans sa maison, il s'enfermait dans une de ses chambres dont il avait fait un cabinet de travail, étudiait le code et faisait des mémoires pour ses hommes de loi.
Ce n'était pas là, à coup sûr, l'existence d'un honnête rentier.
Lorsque les Canteloup, les Chenedolle et même la tante Suzette apprirent la vente que François Talvande avait eu l'adresse de se faire faire à son profit des terres labourables du cousin César, il y eut des clameurs et des tempêtes au Désert.
La tante Suzette, qui était Fincarnation de la V ruse, ne se plaignit pas, ne dit pas un mot, ne fît aucune allusion ; elle avait son lot, elle se promit seulement de l'arrondir le plus possible... Elle comprenait très-bien qu'enlever les illusions de César à propos de la famille, c'était tuer la poule aux œufs d'or. Du moment que César n'aurait plus celte foi aveugle en sa parenté, dès qu'il douterait de la loyauté, du dévouement, de Taffection de l'un d'eux, les autres seraient impuissants à exercer la moindre influence sur son esprit; mais, comme à la ruse, à l'astuce elle joignait une grande prévoyance, elle ne manqua pas de lui inculquer la peur du qu'en dira-t-on. Chaque jour elle lui insinuait tout doucement qu'au village on nedevaitfaireni ceci, ni cela, ce qui rendait César
méticuleux, craintif et esclave des plus sots, des plus odieux et des plus stupides préjugés.
On ne sait pas jusqu'à quelles absurdités peuvent aller les conventions sociales au village! C'est à en mourir de rire.
Un Ganteloup, méchant et béte comme un âne rouge, et furieux en même temps de n'avoir jusqu'alors tiré que des bribes au cousin César, voulut avoir sa part du gâteau et se venger de François Talvande, qui avait agi pour son propre compte et sans rien dire à personne.
Dépouiller le Parisien était œuvre pie à ses yeux ; l'action ne devenait mauvaise que lorsqu'on ne partageait pas avec d'honnêtes parents, et c'était là justement le cas de François Talvande. Ce Canteloup était à la fois cultivateur et éleveur de bestiaux; ses terres n'étaient pas étendues, mais il possédait, disait-on, un assez joli capital. Pour remplacer l'insuffisance des terres, au fur et à mesure qu'il achetait des bestiaux, il louait des pâturages pour les mettre à l'engrais.
— Cousin César, dit-il un matin à l'ancien mercier, vous pourriez m'aider à faire une bonne opération et en faire une excellente en même temps pour votre compte.
— Mon ami, repondit César, le jour où j'ai quitté le magasin de la Levrette d'or, je me suis promis de rester étranger à toute spéculation, si
séduisante qu'elle fût; mais, pour ce qui te concerne, je suis prêt à t'aider si je le puis. Parle donc!
— Voilà la chose, dit le Canteloup, qui avait déjà changé la direction de ses batteries. Il y a gros à parier que la viande sera chère l'année prochaine, et que ceux qui auront des bestiaux à vendre à cette époque-là gagneront beaucoup d'argent.
— Eh bien! attends à l'année prochaine pour vendre ceux que tu possèdes.
Canteloup eut un gros sourire de supériorité.
— Oh! que non! fît-il.
— Pourquoi?
— C'est bien simple, cousin César. Les miens sont gras et bons à vendre. Avec la somme qu'on me donnera, j'en achèterai le double, qui seront maigres , et que je revendrai dans six mois , avec un gros bénéfice, si ce que je prévois se réalise*
— Je comprends.
— Ça me fera donc quarante têtes de bétail. C'est quelque chose, mais pas assez. J'en aurais voulu soixante. Pour cela, un peu d'argent m'eût été nécessaire. Nous aurions pu, vous et moi» faire l'opération de compte à demi.
— Je te le répète , mon garçon , j'ai renoncé à toute spéculation.
— N'en parlons plus, dit Canteloup avec im
soupir, je me contenterai de quarante têtes. Seulement il y a un embarras.
— Lequel?
— C'est que je ne peux en nourrir que vingt.
— Il n'y a donc plus d'herbages à louer dans !e pays?
— Pas un pouce , et si vous ne me venez en aide, c'est quinze mille francs que je perds.
— C'est fâcheux! Et comment puis-je te venir en aide?
— En me louant votre herbage... Vous savez, cousin César, je ne regarde pas au prix...
— Tu sais bien qu'il est loué à Perruchot.
— Oui, mais je sais aussi qu'il y a dans le bail une clause résolutoire.
— A la condition de donner à Perruchot une indemnité de mille francs.
— On la lui donnera.
— Qui?
— Moi, donc! si vous voulez m'avancer la somme jusqu'au moment où j'aurai vendu mes bétes, c'est-à-dire un mois au plus.
— Je vais désobliger Perruchot y qui est un brave homme.
— Dame! il n'est point de la famille! dit Canteloup , qui connaissait l'influence de ce mot sur César.
— C'est vrai : on se doit aux siens I
— Surtout lorsqu'il s'agit d'une somme de quinze mille francs.
— Pour toi! fit observer César en souriant.
— Pour moi ou pour vous, n'est-ce pas la même chose?
Cette parole toucha César.
— Je n'ai rien à te refuser, dit-il. C'est convenu, tu prends mon herbage au même prix que Perruchot. J'avancerai l'indemnité de mille francs, mais tu voudras bien me la rembourser dès que tes bêtes seront vendues, parce que je suis un peu gêné en ce moment.
— Topez là , cousin César; j'ai votre parole, et vous avez la mienne. Il n'y a pas besoin de signatures au bas d'un papier entre parents, je suppose ?
— Entre nous? jamais!
Il semblerait tout d'abord que la conduite de Canteloup n'eût rien que de très-naturel.
Nous verrons bientôt son côté odieux et comment il entendait exécuter la convention.
Restait au Canteloup à se venger de François ïalvande.
Ce paysan, si rusé qu'il fût, n'avait point la finesse de la tante Suzette. Il ne comprenait pas que rompre l'une des mailles du filet, c'était donner au poisson le moyen de fuir. Il ne pensait qu'à une seule chose : se venger de son parent.
LE COUSIN CÉSAIÎ. 95
— Cousin César, dit-il, vous devez être content!
— De quoi? demanda César.
— L'année va être bonne pour vous!
— Bonne ? fît l'ancien mercier, qui ne comprenait pas; mais non! J'ai des ennuis avec mes débiteurs, et je suis obligé de faire des avances considérables pour les frais; d'une autre part, l'absence de la récolte en blé, pour cette année et l'année prochaine, m'a déterminé à vendre mes terres, en faisant un sacrifice sur mon prix d'acquisition.
— Pas possible! s'écria Canteloup avec un ton de surprise et en frappant du poing sur la table.
— Rien n'est plus vrai, cependant.
— Mais vos terres avaient gagné une plus-value de cent écus par arpent!
— Tu crois? fit César un peu surpris.
— Je ne crois pas, je suis certain; et même avec cette plus-value votre acquéreur aurait fait encore une excellente affaire.
— Tu te trompes, mon garçon.
— Saprédienne ! demandez à qui vous voudrez ! à Justin, le maire, qui s'y connaît un peu en valeur de terres, je suppose; au maître d'école, qui est arpenteur ; à tout le monde, enfin.
Cette assurance frappa César et l'émut singulièrement.
— C'est comme la récolte de blé, reprit Gan* teloup, elle n'aura jamais été plus belle que cette année. On peut compter sur un bénéfice de soixante-quinze francs à l'arpent.
— Oh! pour le coup, tu t'abuses, mon ami, s'écria César, que ces révélations troublaient à l'infini ; il est certain que le blé est maigre et qu'il ne rendra rien, que le puceron a dévoré le germe et que. 7.
Canteloup Tinterrompit par un formidable éclat de rire.
— Qu'est-ce qui vous a dit ces bêtises-là?
— Des bêtises?
—Oui, des blagues. 7. commevous ditesàParis.
La douleur d'avoir été trompé par un homme qu'il nommait son parent, lui fut plus cruelle que la perte qu'il avait faite.
La pudeur de l'honnête homme, le dernier reflet de cette religion de la famille qu'il professait a un si haut degré, et que François Talvande avait si odieusement violée, une délicatesse merveilleuse qui exprimait bien ce que valait le cœur de ce brave bourgeois, l'empêchèrent de divulguer le nom du coupable. Il eût volontiers donné dix mille francs pour que ces révélations ne lui eussent pas été faites.
— C'est votre acquéreur, sans doute? ajouta Canteloup sournoisement.
— Oh ! non, fit César en rougissant.
— Méfiez-vous à l'avenir, cousin César.
Et Canteloup s'en alla sur ce trait de Parthe.
— Est-ce possible? se demanda l'ancien commerçant, quand il fut seuL
Il pouvait s'assurer de la véracité de Canteloup, rien n'était plus facile. Mais il ne le voulut pas. César était comme ces amants trompés, qui ne veulent pas croire à l'infidélité de leur maîtresse et qui préfèrent le doute aux douleurs de la réalité. La preuve est là; ils mettent le pied dessus pour ne pas la voir. C'est une faiblesse, mais il n'en est pas de plus respectable.
Toutefois le doute, pour certaines natures, est déjà une plaie incurable. C'est ce qui arriva pour César.
Il ne rompit point avec François Talvande, cela eût été un effort au-dessus de ses forces ; il se contenta de le voir moins fréquemment, ce qui l'obligea, à la grande satisfaction de sa nièce Louise, à vivre davantage au logis.
Quelques jours après sa conversation avec Canteloup, il rencontra celui-ci dans le village.
— Ah! cousin César, dit le paysan, c'est de la traîtrise ! Vous ne m'aviez point appris que votre acquéreur était François Talvande! C*est égal, j'en suis pour ce que j'ai dit; j'achète sur pied la récolte de blé à soixante francs l'arpent.
C'était un nouveau coup de poignard dans le cœur du digne rentier.
Cependant, il n'avait pu se dégager des lacs perfides que la tante Suzette avait tendus autour de lui. Il était pris dans un terrible engrenage et ne pouvait en sortir qu'en sacrifiant bras ou jambe. Il faut une grande volonté et beaucoup de décision pour accomplir bravement pareil sacrifice.
A cette époque, la tante Suzette avait entre les mains, appartenant à César, une somme de dix mille francs environ qu'elle tenait de divers de ses débiteurs, et qu'elle avait conservée sous prétexte de la placer avantageusement pour César.
La vérité vraie, c'est qu'elle faisait l'usure pour son propre compte avec cet argent; elle prétait à la semaine, au mois ou au trimestre — trois mois était son délai maximum.
Elle suivait les marchés et les foires, et tripotait avec les revendeurs et les petits marchands. Lorsqu'elle ne pouvait obtenir de l'argent, elle se payait en marchandises qu'elle revendait ellemême ou plutôt qu'elle prétait en nature à d'autres revendeurs, à d'autres marchands.
Les intérêts qu'elle retirait de ces placements étaient exorbitants; mais comme ils ne portaient jamais sur de grosses sommes — elle était bien trop méfiante pour aller au delà de certain chiffre
— ils passaient inaperçus, bien qu'ils s'élevassent en moyenne à 250 pour 100.
En somme, ses débiteurs estimaient qu'en recevant d'elle cinq francs et en lui rendant six francs au bout de la quinzaine ou du mois, elle leur rendait service.
Qui donc aurait pu trouver cela mauvais ?
César avait besoin d'argent. L'avance qu'il avait faite pour le compte de Ganteloup avait vidé sa caisse.
Il alla trouver la tante Suzette, et, avec tous les ménagements possibles, après mille circonlocutions, il aborda la question d'argent et parla des sommes que la vieille femme avait reçues pour lui.
Celle-ci commença par faire la sourde oreille, ou plutôt par faire semblant de ne pas comprendre le but des questions de César.
L'ancien mercier s'expliqua plus nettement.
— Votre argent, cousin César? dit la vieille, n'en prenez point souci; il est bien où il est et vous rapportera gros. Ayez confiance en ma parole ; vous savez que je me connais en affaires.
— J'ai toute confiance en vous ! s'écria César; mais vous ne trouverez pas mauvais, je suppose, le désir que j'ai de connaître mes débiteurs, et de savoir quand et comment je toucherai les intérêts.
lOO . LE COUSIN CESAR.
— Mettez que c'est à moi que vous avez prêté l'argent, et dormez sur vos deux oreilles...
Cësar éprouva une légère déception, et un soupçon involontaire traversa son esprit. De l'une et de l'autre, il ne fit rien paraître.
— Bien ! dit-il ; toutefois il sera bon de régulariser la situation, ne fut-ce que par une simple reconnaissance de la dette.
— Oh! c'est écrit là! répondit la vieille femme en indiquant un tiroir où elle mettait ses papiers.
César n'osa point insister davantage, mais il s'en alla très-mécontent de cette parente qui disposait, en se l'appropriant, d'une somme dont elle était simple dépositaire et qui se la prétait à elle-même. Malgré toute la confiance de César et sa bonne volonté, « c'est écrit là! » ne lui paraissait point une garantie suffisante...
Il est vrai que si robuste que soit la foi que l'on ait en sa parenté, une parole ne garantit pas de la mort, et Suzette morte, que valait sa parole?...
Or, la foi de César en sa famille commençait à s'ébranler. La conduite de François Talvande, son astuce, sa cupidité, lui avaient porté un rude coup, et voilà que la tante Suzette, par ses actions et sa parole, ajoutait à l'œuvre de démolition morale qui s'opérait dans l'esprit de César.
Toutes ces choses firent qu'il s'éloigna graduellement de la famille, et qu'il abandonna la voie
processive dans laquelle la tante Suzette l'avait poussé; il retrouva un peu de la tranquillité des premiers mois de son séjour au Désert , et il s'habitua à vivre chez lui, en compagnie de sa nièce, qui s'ingéniait à lui faire une existence dans laquelle l'ennui ne pût avoir aucune prise.
Par une discrétion rare et dont César lui sut gré dans son cœur, elle ne lui fit aucune question sur les causes qui avaient amené ce goût subit de la retraite. Qu'eût-elle appris qu'elle ne sût déjà?
Toutefois, César n'était pas sans inquiétude sur la rentrée des sommes que lui devaient François Talvande et la tante Suzette. Il n'avait encore aucun soupçon sur Canteloup. Quelques jours seulement l'éloignaient encore de la réalité, mais cette réalité allait bientôt apparaître brutale et odieuse.
Un matin qu'il se promenait dans la campagne, il aperçut dans l'herbage qu'il avait loué à Canteloup un troupeau de jeunes bœufs.
— Bon! se dit-il, Canteloup a vendu ses bétes et va me rembourser les mille francs que j'ai avancés pour lui.
Il attendit la visite de Canteloup, mais Canteloup ne vint point.
Il se passa ainsi deux ou trois jours.
César, par dignité pour son parent, ne voulait
pas aller lui réclamer à domicile ces mille francs. Cependant, comme il avait besoin de cette somme, il guettait tous les soirs la rentrée des cultivateurs des champs, espérant voir Canteloup et lui donner un prétexte de se libérer. Tout le monde passait devant la maison de César; seul, Canteloup prenait les sentiers de servitude pour arriver chez lui, et évitait la rencontre de César.
Celui-ci n'y tint plus, et ayant appris par un voisin pourquoi Canteloup était devenu invisible, il se rendit chez celui-ci.
— Cousin Canteloup, lui dit-il, tu as vendu ton troupeau, et tu ne m'as pas remboursé mes mille francs ; de plus, tu me mets dans la nécessité de venir moi-même te réclamer cette somme ; cela est mal de ta part, puisque tu sais que j'ai besoin de cet argent.
— Vous voulez rire, cousin César, répondit Canteloup avec un imperturbable aplomb; un richard comme vous ne peut être à court d'argent. Qu'est-ce que ça peut bien vous faire, mille francs de plus ou de moins?
César fut suffoqué par cette réponse, qui laissait voir la perfidie et la déloyauté. Il eut une envie furieuse de se fâcher, mais il se contint dans la crainte du scandale.
— Je te répète, dit-il sèchement, que ces mille francs me sont absolument nécessaires.
Alors Canteloup prit une attitude humble et un ton larmoyant :
— Vous me voyez bien désolé, cousin César, de manquer à ma parole; j'ai cédé à la tentation en utilisant les mille francs que je vous dois. Dame! que voulez-vous? il est bien difficile à de pauvres gens comme nous, qui avons tant de peine à gagner notre vie, de résister à un gain assuré. Mais n'ayez crainte, les mille francs, ainsi que les intérêts , vous seront payés après la récolte.
Canteloup mentait avec une rare impudence.
— C'est-à-dire à la fin de juillet? demanda César.
— Mettez fin d'août, cousin César, il faut le temps de battre et de vendre ses blés.
— Tu me places dans un embarras extrême; je vais être obligé pour vivre, entends-tu, pour vivre! d'emprunter de l'argent au notaire de Vassy.
— Si vous vouliez un à-compte de cinquante francs, dit Canteloup avec une certaine hésitation qui provenait, non de la honte d'offrir si piètre somme, mais de la crainte que César ne l'acceptât.
— Garde tes cinquante francs, répondit César, très-blessé de cette offre ; je connais quelqu'un qui ne me doit rien et dont la bourse s'ouvrira toute grande pour moi. Mais garde aussi le souvenir
104 LE COUSIN CESArx.
de ta promesse, et sois exact à la fin d'août. Bonsoir!
Lorsque César fut dehors, Canteloup prit son menton dans sa main et eut un sourire narquois.
— Tout de même, dit-il, s'il avait accepté les cinquante francs, c'est moi qui aurais été le dindon !
César se trouvait dans une grande perplexité. Canteloup avait-il dit vrai? Ne devait-il voir dans sa conduite que l'âpreté au gain si commune dans les campagnes, ou bien Canteloup était-il de mauvaise foi?
L'ancien mercier ajourna la réponse à cette question jusqu'après la récolte.
Si son parent se libérait à cette époque, la première hypothèse était la vraie, et il n'y avait pas trop lieu de se fâcher de ce retard.
Comme on le voit. César Perron était de bonne composition.
La préoccupation de César se voyait sur sa figure et n'échappa point à Louise; elle savait qu'il venait de chez son cousin Canteloup. Que s'était-il donc passé là pour que César apportât au logis une physionomie soucieuse?
— Cher oncle , lui dit-elle , avez-vous quelque cause de chagrin?
— Non, ma fille, répondit César, mais je comptais sur une rentrée d'argent qui se trouve
ajournée, et cela me contrarie un peu, car ma caisse est vide.
Louise courut à sa chambre et revint avec sa bourse qui contenait ses économies, environ six cents francs.
— Prenez, cher oncle, dit-elle, ceci est à vous.
— Ce sont tes économies?
— Oui.
— J'allais te les demander. Tu veux bien me les prêter, n'est-ce pas?
— Si vous les acceptez, je serai très-heureuse.
— Eh bien! ma chère Louise, je les accepte.
— Quel bonheur! fit Louise.
— Mais je te les rendrai... avec des intérêts. Qu'est-ce qu'il y a dans ta bourse?
— Pas tout à fait six cents francs.
— Je t'en rendrai le double.
— Ah! dit Louise, vous ne m'auriez pas fait à Paris le chagrin d'une pareille proposition.
César était un peu embarrassé.
— Tu crois? demanda-t-il. Au fait, c'est possible. Depuis quelque temps je n'entends plus parler qu'intérêts, affaires, spéculations, gains; je ne vois que des gens intéressés, et cela me détraque le sens moral. . . Pardonne-moi , ma chère Louise, et crois bien que je n'établis aucune comparaison entre toi et... les autres.
— Merci, cher oncle!
— Viens que je t'embrasse, ce sera le seul intérêt que tu retireras de ton argent. Es-tu satisfaite?
— Bien heureuse, vous voulez dire!
Elle tendit son front à César, et celui-ci y déposa un paternel baiser.
— Bonsoir, ma fille.
— Bonsoir, cher oncle.
— Ah ! dit César, lorsqu'il fut seul, si les autres ressemblaient à celle-ci, je serais trop heureux!
Ainsi il commençait à comprendre que famille n'est pas toujours synonyme d'affection et de dévouement!
La vie retirée que menait César, qui ne faisait que de rares apparitions dans les rues du village, ne surprit ni François Tah ande , ni la tante Suzette, ni Canteloup; ils croyaient savoir à quoi s'en tenir sur les causes de la réclusion de leur parent, et, au demeurant, n'en étaient pas trop fâchés. Cela leur évitait des réclamations et des reproches, et leur permettait de vivre avec César dans cet état qui n'est ni la complète indifférence
ni la guerre. Mais les autres parents en furent singulièrement étonnés. Le cousin César les avait habitués à des visites quotidiennes, à de bons dîners, à des cadeaux; il leur achetait beurre, œufs, lait, crème, et payait ces objets sans marchander, le double et même le triple de leur valeur. Et voilà que tout à coup ces sources de gains fructueux, les dîners, les cadeaux, les visites cessaient d'exister sans cause apparente. Il y avait, certes, de quoi mettre en émoi ces excellents parents.
Lorsqu'ils se rencontraient dans les champs, ils se demandaient :
— Avez-vous vu le cousin César?
Ou bien ils se disaient :
— C'est extraordinaire! voilà plus d'une semaine que je n'ai eu la visite du cousin César!
Mais il ne venait à la pensée d'aucun d'eux de s'informer si le cousin César était malade ou bien portant.
Le soir, lorsqu'ils rentraient du travail, ils passaient devant sa maison. D'habitude, à cette heure-là, César se tenait sur le seuil et faisait un bout de conversation avec ses parents et ses voisins, offrait aux uns et aux autres une bouteille de bière, de cidre ou de limonade qu'il tenait au frais à leur intention, retenant tantôt celui-ci, tantôt celui-là à dîner avec lui, puis, après le
dîner, on faisait une partie de billard. Maintenant la grille était fermée, le seuil était solitaire, et les volets étaient clos. Qu'est-ce que cela signifiait? On voulut le savoir, et le dimanche suivant, après l'heure du marché de Bony, un GhenedoUe et la femme de Talvande le jeune se trouvèrent ensemble chez César.
— Ah çà, cousin César, dit Chenedolle, on ne vous voit plus à la maison !
— Ni chez nous! ajouta la Talvande.
— Mais, répliqua César, il me semble que je pourrais vous faire le même reproche, et à plus justre titre, car enfin, après la tante Suzette, je suis votre aîné à tous...
— Oui, mais vous n'avez rien à faire, vous, cousin César, reprit Chenedolle, tandis que nous, il faut travailler du matin jusqu'au soir...
— Et après le travail des champs, le travail de la maison; il faut préparer les repas et s'occuper des animaux...
— Eh bien, et moi, croyez-vous que je reste les bras ballants toute la journée?
— Dame! dit la Talvande, il me semblait que vous n'aviez qu'à vous laisser vivre.
— Tu crois? Et qui s'occuperait de mon jardin?... Je me suis aperçu, un peu tard peut-être, qu'il ne me rapportait rien, et je le remets en état... pour mon usage, cette fois.
11 y avait là une allusion qui n'échappa ni à Chenedolle ni à la Talvande.
— Prenez un jardinier, dit celle-ci ; pour faire produire la terre, il faut la connaître.
— Bah! répondit César, mon jardin produira toujours assez pour Louise et pour moi.
Cela était suffisamment clair; il fallait renoncer avenir de nouveau piller le jardin du Parisien.
— Est-ce qu'elle est ici, Louise? demanda la Talvande.
— Oui, elle surveille le déjeuner.
— Je vais la trouver à la cuisine, alors,
La Talvande avait à se débarrasser de beurre et d'œufs qu'elle n'avait pu vendre au marché.
— Bonjour, cousine Louise.
— Bonjour, cousine Talvande. ^
— Je vous apporte du beurre et des œufs.
— Mais je ne vous en ai point demandé, cousine. V
— Peut-être bien que non. Cependant je les ai réservés pour le cousin César. '
— Je vous remercie, cousine, nos provisions de la semaine sont faites, et celles que vous apportez seraient perdues.
— Qu'est-ce que je vais donc en faire, moi, à c't' heure? Faut-il que je les perde?
— Ce serait fâcheux.
— Comme ça, vous n'en voulez pas?
— Cousine Talvande, dit Louise en la regardant fixement, mon oncle n'est plus assez riche pour faire des dépenses inutiles.
La Talvande, un peu ahurie, vint rejoindre le cousin César et ChenedoUe.
— Qu'est-ce que tu as donc dans tes paniers, Suzanne? demanda César.
— Du beurre et des œufs que j'avais mis de côté pour vous.
— Et tu les remportes!
— Faut bien, puisque mademoiselle Louise prétend que ses provisions sont faites.
Il y avait un ton de mauvaise humeur trèscaractérisé dans ces paroles.
— Ah ! si Louise a dit cela , je n'ai pas à m'en mêler; c'est elle la maîtresse. Une autre fois, tu la préviendras la veille ou l'avant-veille , et, de préférence, elle prendra ton beurre et tes œufs. Au revoir, cousine Suzanne.
— Et quand est-ce donc que vous viendrez nous voir, cousin César? demanda ChenedoUe.
— Un de ces jours, mon garçon. Peut-être bien dimanche prochain ou celui qui suivra...
— Eh! fit en lui-même le paysan, il y a du changement!
Et tout haut, il dit :
— Au revoir, cousin César.
— Bonjour, mon ami.
C'était la première fois que César, recevant un de ses parents, ne lui avait pas offert de se rafraîchir et ne l'avait pas invité à sa table.
Le fait était significatif et devait paraître exorbitant à la parenté.
Chenedolle et Suzanne Talvande sortirent ensemble de chez César. Lorsqu'ils furent un peu éloignés de la maison, Chenedolle prit la parole.
— Qu'est-ce que tu penses de ça, toi, la Suzanne?
— Je pense que la bâtarde a monté la tête du cousin César contre nous, et qu'elle veut le détourner de la famille afin d'être seule pour l'héritage.
— Oh ! le cousin n'est pas mourant I
— Si ce n'est pas aujourd'hui, ce sera plus tard; mais le Jeune et moi, nous ne sommes point disposés à nous voir couper l'herbe sous le pied, et nous voulons notre part.
— Moi aussi.
— Oh ! toi, tu te l'es déjà faite...
Chenedolle jeta un regard sournois vers
Suzanne.
— Fais attention à tes paroles, la Talvande ! — - Je sais ce que je dis, répliqua celle-ci sans
se déconcerter. C'est peut-être par amitié que Sauvageot, l'entrepreneur de Bony qui a fait les
travaux du cousin César, t'a construit une grange qui vaut au moins cinq mille francs? Je voudrais bien savoir en quelle monnaie tu as payé Sauvageot.
— Ça ne te regarde pas.
— Bon! tu as fermé les yeux, voilà tout, et Sauvageot a plumé le cousin César. C'est comme mon beau-frère François, qui s'est fait vendre des terres qu'il ne payera jamais; c'est comme Canteloup, qui s'est emparé de l'herbage, et la tante Suzette, des écus. C'est donc juste, ça? Tout pour les uns et rien pour les autres!
— M'est avis , dit Chenedolle après un instant de silence, qu'il serait plus sage de s'entendre et de s'unir que de se disputer.
— Je ne me dispute pas ; je veux avoir ma part, voilà tout.
— On te la donnera, ta part; il n'y a pas besoin de crier comme si tout le village devait connaître nos affaires. Tu dis donc que c'est la bâtarde qui complote contre nous.
— Qui donc a intérêt à détourner le cousin César de chez nous, si ce n'est elle? Il est bien trop bête à bon Dieu^ le cousin, pour se défier de ses parents.
— Oui , mais alors il faut se rebiffer adroitement, tout doucement et sans qu'on s'en doute.
Suzanne n'abandonnait point son idée fixe : avoir sa part d'abord ! . . . E Ile dit :
— Le Jeune — on l'appelait ainsi pour le distinguer de son frère aîné — le Jeune et moi nous ne demandons pas mieux, pourvu qu'on nous donne ce qui nous revient.
— Dis à ton mari de rester à la maison après dîner. Je vais prévenir la tante Suzette, François et Canteloup de se trouver chez vous à deux heures.
— Le Jeune y sera, et moi aussi.
— A tantôt!
Suzanne raconta à son mari ce qui s'était passé chez le cousin César, et la conversation qu'elle avait eue sur la route avec ChenedoUe.
— Alors, toute la famille va se trouver ici? dit le paysan.
— Oui.
— C'est bon. Laisse-les venir. Cette fois-ci, ils ne m'échapperont pas.
— Comment vas-tu t'y prendre? demanda sa femme.
— Ne t'en occupe point; écoute, et ne parle qu'à propos.
Un peu avant deux heures, arriva la tante Suzette.
— Qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau, mes enfants? demanda-t-elle.
— Je ne sais pas, dit tranquillement Talvande jeune, c'est Ghenedolle qui a des comptes à nous rendre.
— A propos de quelle affaire?
— Il vous le dira; moi, je n'en sais pas plus que vous.
Puis ce fut le tour de François Talvande, qui ne devança Canteloup que d'une minute.
— Qu'est-ce que tu me veux? demanda François à son frère, et sans saluer la tante Suzette,
— Moi, rien.
— Pourquoi donc que Ghenedolle m'a dit de venir ici?
— Attends qu'il y soit lui-même, il te l'apprendra peut-être.
Les deux frères vivaient comme chien et chat : il y avait entre eux une histoire de part d'héritage qui n'était pas très-claire.
A ce moment entra Canteloup.
— Tiens! dit-il, c'est une véritable réunion de famille! Bonjour tout le monde! Il ne manque que Ghenedolle.
— Il ne manque plus, dit une voix...
Et Ghenedolle se montra sur le seuil.
— Ferme donc la porte, dit la tante Suzette à l'arrivant; puisqu'il y a des comptes, il n'est pas nécessaire que les voisins les entendent.
Toujours prudente, la Suzette!
Canteloup ferma la porte, tira sa pipe de sa poche, la bourra et l'alluma.
— De quoi s'agit-il? demanda François Talvande, que tous ces mystères intriguaient fortement.
— Il s'agit du cousin César! dit ChenedoUe. La tante Suzette, François Talvande et Can-
teloup dressèrent les oreilles; Talvande jeune cligna de l'œil de certaine façon du côté de sa femme, ce qui voulait dire : Regarde, écoute, mais ne dis mot.
— Et de mademoiselle Louise ...
Tous les personnages voulaient rester impassibles, mais chacun d'eux éprouva un petit frémissement propre à sa nature. L'intérêt et la curiosité, ces deux grands mobiles du paysan, étaient enjeu.
— Canteloup, as-tu fermé la porte de la rue demanda Suzette.
— Oh! dit ChenedoUe, il n'y a pas de danger. César ne viendra pas nous interrompre.
Cette observation contribua à éveiller au plus haut point l'attention de tout le monde. ChenedoUe reprit :
— Voyons, tante Suzette, et toi, François Talvande, et toi, Canteloup, est-ce que vous ne vous êtes pas aperçus que le cousin César n'était plus le même avec la famille?
Les trois interpellés, dont la conscience n'était pas très-nette à l'endroit de leur conduite envers César, répondirent négativement.
— Alors, c'est donc seulement le Jeune et moi que le cousin tient en froid; car, depuis quinze jours, il n'a pas mis les pieds dans nos maisons, lui qui, précédemment, y venait à peu près tous les jours.
— Quant à ça, dit Canteloup, c'est la même chose pour moi.
— Et pour toi, François Talvande?
— Peut-être aussi.
— Et vous, tante Suzette?
— Je n'ai pas compté les jours.
— Bon! je vois que c'est égal pour tout le monde. Il n'y aura pas de jaloux; j'aime mieux ça, parce que nous nous mettrons plus facilement d'accord.
— Sur quelle chose? demanda Suzette.
— Attendez, tante Suzette ; nous allons y venir tout à l'heure. Je continue. Voulant savoir à quoi m'en tenir sur les intentions du cousin César, je suis allé chez lui ce matin. Suzanne y entrait en même temps que moi, par curiosité, et pour vendre ce qui lui restait de beurre et d'œufs. C'est-il vrai, la Suzanne?
— Dame! c'est pas défendu de vendre ses œufs et son beurre.
— Non! Voilà que je demande au cousin Ce'sar pourquoi il ne vient plus nous voir. Lui me répond qu'il n'a pas le temps, qu'il faut qu'il s'occupe de son jardin; et, à propos du jardin, il me fait entendre tout doucement que ce qui y viendra désormais sera pour lui et la cousine Louise, et pas pour nous.
— C'est vrai, ça? fit la vieille femme.
— Demandez-le à la Suzanne. Là-dessus, Suzanne va à la cuisine porter ses provisions, et je reste avec le cousin César. Je pensais qu'il allait m'olfrir quelque chose, comme d'habitude. Rien de rien ! J'étais joliment surpris...
— Et moi donc! dit Suzanne en prenant la parole à son tour, lorsque la Louise m'a répondu avec ses airs de Parisienne que ses provisions étaient faites, et que le cousin César n'était plus assez riche pour faire des dépenses inutiles. Comprenez-vous ça, vous?
Personne ne répondit.
— Après? fit la tante Suzette.
— Après?... Comme je me plaignais au cousin César d'être obligée de remporter mon beurre et mes œufs, parce que mademoiselle Louise n'en voulait pas, il m'a dit :
« — Arrange-toi avec Louise, c'est elle la maîtresse. »
Si c'est elle la maîtresse désormais, nous
savons ce qui nous attend , et ce que deviendra rhéritage.
— Enfin, reprit Ghenedolle, le cousin César nous a tourné les talons en ajoutant qu'il viendrait nous voir dimanche prochain... ou le dimanche suivant. Pourquoi pas dans six mois? Il faut qu'on lui ait monté la tête ! Un homme dont on faisait tout ce qu'on voulait, c'est malheureux î
— Ghenedolle a raison, dit la tante Suzette.
— Oui, fit laconiquement François Talvande.
— Alors, demanda Ganteloup, tu crois que c'est la Louise qui , pour avoir l'héritage à elle toute seule, a fait le coup?
— Dame! qui veux-tu que ce soit?
— Oui, c'est une jalouse!
— Une Parisienne, quoi!
— Sait-on seulement si c'est bien la fille de Pauline?
Gette méchante observation, qui sortait de la bouche de Ganteloup, fit lever la tète à tous les assistants, et la même pensée abominable germa au même instant dans tous les cerveaux.
— Ganteloup a raison, dit François, ce n'est peut-être pas une Talvande.
La tante Suzette eut un sourire mauvais.
— Eh! dit-elle, à la guerre on répond par la guerre... On nous attaque, nous nous défendons
comme nous pouvons ; on veut nous ruiner, nous ruinons aussi.
— Toujours comme nous pouvons!
— Alors votre avis, tante Suzette, demanda Canteloup, est de...?
— Est de faire comme a fait Louise; elle détourne le cousin César de nous, il faut le détourner d'elle.
— C'est peut-être difficile.
— Allons, mon gars, tu ne nous dis pas ce que tu penses, ou tu nous supposes bien sots, et le cousin César bien malin... ce qui n'est pas vrai.
— Il ne s'agit que de s'entendre pour marcher d'accord, dit Chenedolle. Le cousin César ne vient plus chez nous; allons chez lui tous les jours , tantôt l'un , tantôt l'autre, et puis un petit mot en passant sur la Louise, quelquefois en bien... pas souvent... en mal presque toujours... des histoires qu'on a apprises dans le village :
«Louise a été vue en tel endroit... Elle a dit ceci... On raconte cela... » Enfin, vous me comprenez : il y a bien des moyens de détacher quelqu'un d'une affection.
C'était tout bonnement la théorie des mensonges, des agissements souterrains et des insinuations perfides mélangées de réticences , un raffinement de la calomnie brutale, en un mot, que faisait là riionnéte Chenedolle!
— Oui, c'est bien ça! fit la tante Suzette; tant pis pour la Louise si ça la pique; il ne fallait pas qu'elle se frotte à nous.
— Elle n'avait qu'à nous laisser faire I dit impudemment Canteloup.
— Alors , c'est bien convenu? demanda Ghenedolle.
— Oui, oui, firent tous les assistants, à l'exception toutefois de Talvande jeune.
Celui-ci, jusque-là, s'était contenté d'écouter silencieusement. Il se leva tout à coup, s'approcha de la grande table qui coupait la pièce en deux, y appuya ses deux larges mains et dit :
— Un instant! Pour moi, c'est oui et c'est non en même temps, à votre choix.
François regarda son frère avec un sentiment de défiance.
— Explique-toi! lui dit-il.
— C'est ce que je vas faire. Nous sommes ici cinq — je ne compte pas la Suzanne, parce qu'elle et moi nous avons le même intérêt — tous les cinq proches parents et ayant les mêmes titres aux biens et à la succession du cousin César. — Est-ce vrai?
— C'est vrai! dirent les autres.
— Puisque vous le reconnaissez, dites-moi pourquoi, vous d'abord, tante Suzette, puis François, puis Canteloup, puis Chenedolle, vous vous
êtes fait donner par le cousin César, l'une de l'argent, l'autre des terres, le troisième des herbages, le quatrième une remise par l'entrepreneur qui a fait les travaux du cousin César, sans me dire à moi , votre parent : Voilà ta part? Chacun de vous a eu son lot, un peu plus gros, un peu plus petit, moi seul je n'ai rien eu. Est-ce donc juste, cela?
— Puisque tu m'as interpellée la première, je vais te répondre, dit la tante Suzette. Je ne me suis fait donner aucun argent par le cousin César. 11 m'a confié des petites sommes pour les placer au mieux de ses intérêts; je les ai placées, voilà tout.
— C'est-à-dire que vous avez placé pour votre compte l'argent que vous avez tiré du cousin César, et que cet argent, vous ne le lui rendrez jamais. Je vous connais, tante Suzette.
— Ah ! s'écria la vieille femme, si nous étions dtms un lieu public, tu payerais cher ce que tu viens de dire.
— Oui, vous me feriez un procès...
— En police correctionnelle, pour injures, calomnies et imputations portant atteinte à mon honneur et à ma réputation.
— Que malheur! fit Talvande jeune en haussant les épaules, une femme de votre âge, dire de pareilfes bêtises!.. . Asseyez-vous, tante Suzette.
La vieille femme montra le poing à son neveu et marmotta entre ses dents nous ne savons plus quelles menaces.
— A toi, François, reprit le paysan...
— Moi , je ne me suis rien fait donner par le cousin César. Il m'a forcé à acheter ses terres.
— Peut-être! fît Talvande jeune d'un air narquois, et tu t'es laissé violenter, — et tu les as payées?
— Dix mille francs comptant...
— Et où les as-tu pris, ces dix mille francs?
— Ça ne te regarde pas. J'ai une quittance du cousin César.
— Bon ! — Mais les terres valent plus de trente mille francs ; c'est encore vingt mille francs que tu lui dois, alors?
— Oui, que je lui dois vingt mille francs.
— Et tu lui payeras, dis !
— Dame! il faudra bien, il a un titre.
— A d'autres! François, à d'autres! Jamais
tu ne payeras le cousin César, parce que le cousin César n'osera jamais se rebiffer contre la famille... il a bien trop peur de ce qu'on dirait dans le village.
— Quant à moi , dit Canteloup, je suis simple locataire de l'herbage.
— Vraiment ! fit l'implacable Talvande jeune,
tu veux dire que le cousin César en a le fonds; mais qui en a la jouissance?
— Moi, parbleu, moyennant le prix de la location.
— Que tu payeras comme François payera les vingt mille francs!...
— Et l'huissier! est-ce qu'il n'est pas là pour m'apporter un congé?
— Toujours la même histoire ! Vous savez tous que le cousin César n'enverra point l'huissier chez un parent. Toi, tu jouiras de l'herbage sans payer de loyer ; François gardera les vingt mille francs, et la tante Suzette ne rendra pas les écus.
Quant à ChenedoUe, il a une grange qui ne lui coûte pas cher. Voilà nos comptes... Eh bien! de tout cela, je veux ma part.
On comprend quelle tempête souleva cette prétention.
Seul, ChenedoUe ne dit rien.
Talvande jeune ne sourcilla même pas devant cette tempête , et , profitant d'un moment où ses parents reprenaient haleine, il leur dit :
— Vous refusez?
— Oui ! oui !
— Alors, vous pouvez vous retirer chacun chez vous \ je ne vous retiens plus.
Ces paroles avaient été prononcées avec un
très-grand calme, qui frappa tous les assistants. Aucun ne sortit.
— Qu'est-ce que tu veux faire? demanda Ganteloup.
— Tu veux le savoir ?
— Oui.
— Je vais aller chez le cousin César et l'instruire, ainsi que la cousine Louise, de votre complot...
La tempête recommença.
— Tu ferais cela? exclama François Talvande.
— Je le ferai ! répondit son frère.
Les épithètes les «plus brutales accueillirent la déclaration du paysan.
Chenedolle, que toutes ces choses impatientaient, et qui voulait quand même arriver à un accord, se leva et dit d'une voix brève et forte :
— En voilà assez! que tout le monde se taise ! Le silence se fit comme par enchantement...
pas complet, il est vrai, car la tante Suzette continuait ses litanies d'injures... mezzo voce.
— Quand vous aurez fini, tante Suzette? dit-il sévèrement.
La vieille se calma.
Chenedolle reprit la parole.
— Voulez-vous savoir mon opinion sur ce qui vient de se dire ici? Je vais vous la donner. Le Jeune a eu tort de vouloir se séparer de nous ;
mais vous avez eu le premier tort en lui refusant une part bien légitime de ce que vous avez tiré du cousin César. Il n'est pas juste que les uns aient beaucoup, et les autres rien. Voyons, le Jeune, qu'est-ce que tu veux?
— Ma part, dit l'autre.
lUTe sortait pas de là, le paysan. Gomme sa ^^me, il voulait sa part du butin.
— Ta part! ta part! ça ne dit rien, ça. Nous aurons part égale plus tard, je le veux bien ; mais pour le moment, qu'est-ce que tu me demanderas, à moi, qui n'ai pas reçu d'argent? Qu'est-ce que tu demanderas à la tante Suzette, qui n'avouera jamais le chiffre vrai de sa dette envers notre cousin? Qu'est-ce que tu exigeras de François Talvande et de Ganteloup? Voyons, veux-tu deux mille francs?
— Comptant? demanda Talvande jeune.
— Oh! que non ! je parle de deux mille francs à prendre avant nous dans la succession du cousin César.
— Ce n'est pas assez.
— Trois mille?
— Non; mettez-en cinq, et vous me souscrirez une obligation notariée motivée ainsi : « Pour ma part dans des sommes ou valeurs reçues du cousin César et sauf règlement, si je le désire... »
— C'est dur, ça!
— C'est k prendre ou à laisser; je n'en démordrai pas d'un sou.
— Bah! pour ma part j'accepte, dit Chenedolle.
Après bien des protestations, des si, des mais, des car, des gémissements^ des plaintes et même pas mal de gros mots, François Talvande, la tante Suzette et Canteloup donnèrent leur adhésion à cet arrangement, et il fut convenu que le lendemain lundi, jour de marché, tous ces honnêtes gens se rendraient chez le notaire de Bonyle-Bocage afin de signer l'obhgation exigée par Talvande jeune.
Ah! le pauvre cousin César! la gentille Louise! Ils ne se doutaient point de ce qui les menaçait! L'orage de toutes les cupidités allait se déchaîner contre eux, et ils allaient être torturés dans ce que la créature humaine a de plus sensible icibas : ses affections, son cœur, son honneur!
Presque tous les hommes dont l'existence a été remplie par le travail font consister le bonheur, après l'âge de cinquante ans, dans une aisance les mettant à l'abri du besoin, dans des
jours calmes, dans une douce solitude qui éloigne de leurs oreilles le bruit de cette lutte terrible qu'on nomme la bataille de la vie. Si à ces conditions vient se joindre une amitié fidèle, un dévouement absolu, s'ingéniant sans cesse à faire disparaître les pierres, les ronces et les épines qui parsèment tous les sentiers, même les plus fleuris, et si cette amitié fidèle, ce dévouement absolu se présentent sous la forme d'une belle jeune fille — reflet du passé, trait d'union entre la solitude et la vie active — il est évident que rhomme qui possède tout cela doit être parfaitement heureux.
Telle était la condition du cousin César depuis qu'il avait pris le sage parti de rompre sans bruit avec les Chenedolle, les Talvande et les Ganteloup, et de vivre pour lui et chez lui.
Du jour où il ne s'était point cru obligé de s'occuper des uns et des autres, de songera leurs intérêts et à leurs affaires, de se préoccuper de leur plaire, de leur rendre des services et de subir leur domination, de se conformer à leurs goûts, à leurs fantaisies, à leurs idées puériles^ il s'était trouvé soulagé d'un grand poids et était redevenu l'homme d'autrefois, c'est-à-dire d'humeur toujours égale, doux, affectueux, et prenant grand plaisir à s'occuper d'embellir son intérieur et à jouir de la compagnie de sa nièce.
chez laquelle il découvrait chaque jour des qualités nouvelles.
Ceci est l'histoire de bien des hommes : ils ont bon logis, bonne table, douce existence et femme aimable, — les réalités qui font la vie heureuse, — et ils abandonnent tout cela pour courir après je ne sais quelle ombre trompeuse, de la fumée, le vide, le néant!
Dans ce cas, les sages sont ceux qui reviennent bien vite au logis.
C'est ce qu'avait fait le cousin César. Et il y trouvait tant de charme, qu'il ne croyait point avoir payé trop cher l'expérience acquise et les intimes satisfactions dont il jouissait.
On comprend facilement combien le réveil dut lui être douloureux !
Tout d'abord, quand il vit revenir tour à tour ses parents chez lui, s'y succéder chaque jour sans interruption, empressés, humbles, modestes, point exigeants, il crut à leur repentir de certaines faiblesses, de leur âpreté à l'argent et à la possession, qui est le vice de tous les hommes du sol; il leur pardonna de grand cœur et leur ouvrit sa maison comme par le passé. Mais, à partir de ce jour-là, tout doucement, comme disait Chenedolle, et sans qu'il se rendît trop compte du pourquoi, le bonheur s'envola et la tranquillité disparut de son existence.
Il ne pouvait encore s'expliquer que, sans s'en douter, il subissait l'influence morale qui se dégageait de la présence de ces gens-là, de leur langage, de leurs idées, de leurs insinuations malveillantes, du travail souterrain qui se faisait autour de lui; ils marchaient avec tant de prudence à leur but, qu'à moins d'être averti de leurs convoitises, il était difficile de concevoir le moindre soupçon de leurs paroles et de leur conduite.
Les hommes se divisent en deux classes : lespétrisseurs et les pétris, ou, si Ton aime mieux, ceux qui sont la lime et ceux qui sont le morceau de fer.
Or le cousin César était de ceux-ci, et il ne s'en doutait pas. Il subissait donc à son insu la malaxation physique et morale que lai imposait son entourage.
Et cet état dura longtemps.
Sa nature honnête se refusait à croire à la perfidie raisonnée^ à l'astuce mielleuse, aux calculs d'une convoitise odieuse, à un accord misérable entre huit ou dix personnes se liguant ensemble pour mentir et calomnier, pour ruiner son bonheur et tuer la seule affection vraie qu'il eût au monde. Toutes ces choses abominables ne pouvaient entrer dans la cervelle du cousin César^ et chaque jour cependant elles se creusaient dans son cœur un sentier douloureux.
L'ancien mercier devenait dur, exigeant, mé-
chant envers Louise, et cela parce qu'il la croyait sans affection pour lui, intéressée, coquette, bavarde, médisante, et d'un esprit calculateur et étroit.
Comment cette croyance était-elle entrée dans sa pensée?
D'une façon très-simple.
Toujours la puissance de la goutte d'eau !
Une Chenedolle arrivait chez César, jetait un coup d'œil sur Louise et disait lorsque la jeune fille n'était plus là :
— Louise a une belle robe neuve, aujourd'hui; ça a dû vous coûter au moins deux cents francs, cette robe-là, cousin César?
— Deux cents francs? s'écriait César, ça n'est pas possible!
Mais il regardait la robe, la trouvait fort belle, avait l'esprit prévenu et se demandait à l'aide de quelles combinaisons Louise pouvait acheter une robe de deux cents francs.
Et le soupçon se glissait chez lui et y faisait son chemin.
La vérité est que Louise, soigneuse, habile au travail, fille de goût, estimant que les choses élégantes sont faites pour les belles personnes, savait tirer parti de l'étoffe la plus modeste, d'un ruban, d'une parure usée, d'un morceau de velours, et de rien faisait beaucoup.
Le lendemain, c'était la tante Suzette.
— Cousin César, m'est avis que la Louise ne s amuse pas ici !
César levait la tête et, le regard anxieux, demandait :
— Est-ce qu'elle se plaint de sa condition près de moi?
— Oh! des cancans! Vous savez, il ne faut pas croire tout ce qui se raconte. C'est ce que j'ai dit ce matin à une voisine^ qui prétendait en savoir long sur les idées de Louise. Après ça, le village n'est pas bien gai pour une jeunesse qui a habité Paris!
— Elle veut me quitter, pensait César; c'est une ingrate !
Et il devenait sombre et soucieux.
Mais il ne songeait point du tout à s'enquérir du nom de cette voisine si savante. La tante Suzette couvrait sa responsabilité et paraissait avoir le beau rôle.
Une autre fois :
— Cousin César, disait un de ces bons villageois qui avaient guetté le moment où Louise était absente de la maison, où donc est la cousine?
— Dans le ^village , mon garçon ; tu veux lui parler?
— Non. C'est que les messieurs du château de Presles viennent souvent par ici, depuis quelque
^^CKN^EjLiBi.,
132 LE COLiSlN CÉSAR.
temps; et tout à l'heure, étant dans les bruyères, j'en ai aperçu un qui passait dans la ruelle, au bas de votre jardin , et qui regardait par-dessus la haie.
— Quel rapport vois-tu?...
— La ruelle n'est qu'un sentier de servitude qui ne conduit que dans les champs, les messieurs de Presles le savent bien. Q'est-ce qu'il venait donc faire là , celui que j'ai aperçu juste au moment où Louise se trouve être dehors?
— Comment, tu supposerais?
— Je ne suppose rien, cousin César; mais souvenez-vous de Pauline, sa mère ! C'est assez d'une ayant tourné au mal dans la famille; il n'en faut point une seconde, surtout au pays.
— Tu as raison, mon ami, répondait César, et je te remercie de ton intérêt. J'interrogerai Louise, et, au besoin, je la surveillerai.
— L'interroger! la soupçonner! Oh! cousin César, c'est mal, ce que vous voulez faire là. Je ne le souffrirai pas. Louise est notre enfant à tous; je ne veux pas qu'on lui fasse de la peine. Vous l'avez trop bien élevée pour qu'elle oublie ses devoirs. Elle est sûrement innocente comme un agneau. Ça n'est pas parce que les messieurs de Presles rôdent autour de votre jardin, juste au moment où Louise est dehors, qu'il faut la soupçonner! oh ! non!
— Brave cœur! disait César, qui ne voyait pas les insinuations perfides mélangées à la défense de Louise.
— Il faut veiller, la défendre au besoin, voilà tout! C'est votre devoir et le devoir de toute la famille.
— Je te remercie; je veillerai, sois tranquille. Et César, tout inquiet, courait au bas de son
jardin.
Inutile de dire qu'il n'y avait personne.
Les rencontres des messieurs de Presles et la présence de l'un d'eux dans la ruelle n'étaient que des inventions du paysan.
Lorsque Louise rentrait, Césarl'examinait d'un regard sévère, et la jeune fille, surprise de ce muet examen, de cette figure irritée, rougissait ou semblait inquiète de l'attitude de son oncle; il murmurait :
— Elle vient d'un rendez-vous!
Et il épiait ses sorties, la suivait dehors, ou lui faisait rendre un compte exact de ses courses.
Louise souffrait de toutes ces choses, mais elle ne s'en plaignait jamais. Son oncle pouvait être sévère, injuste même envers elle; ne l'avait-il pas sauvée de la misère, de l'abjection? ne lui devaitelle pas le pain de chaque jour, l'éducation, — cet autre pain de l'âme, — la vie, en un mot?
Dans un autre ordre d'idées, c'était encore ceci :
Une des parentes arrivait du marché.
Ah! cousin Cësar, s'écriait-elle, tout est hors de prix; il n'y a plus moyen de vivre.
1 Je ne trouve pas! répondait 1 ancien mer-
cier.
Ah! on voit bien que vous n'allez pas aux
provisions
Non! mais Louise y va, ce qui est la même
<^ Il ose
— Alors, vous devez savoir que la viande vaut
tant, les poules tant, les canards tant...
Elle avait soin de diminuer le prix de tous ces
''^^l'comment! comment! disait César, mais ta
fais erreur. .
Point! je suis sûre de ce que je dis.
— C'est singulier! reprenait César tout ému, je croyais... il me semblait... je me serai trompe
sans doute. , . , v j^.
Et dès qu'il était seul, il consultait le livre des dépenses de la maison, et, voyant les chiffres plus élevés portés par Louise, il s'écriait :
— Malheureuse enfant! Elle se condmt comme une servante infidèle!
U se désespérait, il souffrait, il était malheureux, ne savait à quoi s'arrêter, doutant parfois, croyant le plus souvent, mais n'osant point provoquer une explication qui pouvait avoir pour
conséquence le départ de Louise. Vivre seul, privé des soins de Louise, de sa présence, de son affection, lui apparaissait une condition misérable, si douloureuse que, pour rien au monde, il n'eût voulu s'y résigner. Louise, avec tous ses défauts, les vices même qui lui étaient apparus soudainement, lui semblait préférable à la solitude.
Toutefois, il éprouvait un grand chagrin de la perte de ses illusions. Il avait cru à l'ange, et il ne trouvait que la femme coquette, perverse, menteuse, voleuse même!
Quelle chute ! . . .
Le pauvre homme en était arrivé à un état de misanthropie fort douloureux , et il vieillisait d'une façon vraiment inquiétante.
Louise, qui ignorait les agissements de ses parents, les calomnies que ceux-ci logeaient dans la cervelle de son oncle à son endroit, et qui était sans reproche, attribuait cet état, les bouderies de César, ses méfiances, ses paroles parfois acerbes, à des préoccupations d'intérêt que lui causait sa famille: mais ce terrain lui semblait si brûlant qu'elle n'osait y appeler son oncle, espérant que, comme cela était déjà arrivé, le temps ou sa volonté le débarrasserait des liens dont on l'enlaçait, et qu'il reprendrait sa vie calme, douce et tranquille. Cependant, cet état
se prolongeait, la calomnie, les méchants propos, les insinuations allaient leur train, et Ce'sar ne prenait aucune décision. Cette situation pouvait s'éterniser.
La tante Suzette, François Talvande, Ganteloup, Chenedolle et Talvande le jeune se réunirent de nouveau.
— Ça n'avance pas! fit Canteloup; le cousin César est faible, on dirait qu'il tient à Louise comme à la prunelle de ses yeux. Il vieillit beaucoup, ça abrégera sa vie, mais nous n'aurons pas l'héritage.
— Il y a bien des choses, et de bonnes, dans ce que tu viens de dire, fit observer la tante Suzette. C'est vrai que le cousin César tient à la Louise, ça ferait même supposer qu'elle lui tient plus au cœur qu'une nièce ordinaire! Qui sait? Sommes-nous sûrs que la Louise soit la fille de Pauline? Non! Il n'y a aucune preuve pour nous. Elle pourraitbien être au cousin César autre chose que sa nièce.
— J'en reviens à mon idée : ce n'est pas une Talvande! dit François.
— François pourrait avoir raison , ajouta Suzette; il faut s'en assurer.
— Par quel moyen?
— Laissez-moi faire, j'y arriverai. Il est certain que le cousin César lui rend la vie pénible
en ce moment, et que cet état ne fera qu'empirer. En s'y pi'enant habilement, on pourrait monter la tête à Louise et l'amener à un coup d'éclat, si elle est réellement la fille de Pauline.
— Lequel? demanda-t-on.
— De quitter le cousin César, par exemple^ et de se réfugier dans ma maison, avec moi... Je pourrais lui promettre d'en faire mon héritière, de l'adopter. Des promesses! ça ne coûte rien!... Une fois là, le cousin César ne viendrait pas l'y chercher.
— Mais si elle refuse? dit Canteloup.
— Oh! si elle refuse... c'est qu'elle aura de bonnes raisons pour rester avec César, et que nous n'en aurons, nous, aucune pour la ménager. Il nous restera le grand moyen, vous savez? César a dit devant Chenedolle et la Suzanne qu'elle était la maîtresse; c'est quelque chose qui nous servira... Il y a tant de gens dans le pays qui entendent tout de travers !
— Eh bien, tante Suzette, agissez.
— Certainement, mais il faut une occasion.
— Amenons-la.
: — Oui, et si César faisait une scène à la Louise, ce serait le moment de la pousser au coup de tête.
— Qu'est-ce qu'on pourrait bien lui dire, au cousin?
— Cherchons.
— Ce qui doit le plus le toucher, dit Chenedolle, ce sont les histoires d'amoureux.
— Tu es un malin, toi! fit observer Canteloup. Chenedolle se rengorgea.
Ce n'est pas : malin, c'est : canaille, que Canteloup aurait dû dire.
— L'idée est bonne, fit la tante Suzette, mais son exécution est difficile. Il ne suffirait pas cette fois de parler des messieurs de Presles, il faudrait mieux que ça.
— Un amoureux pour de vrai!
— Ou quelque chose qui le ferait croire.
— Une lettre, par exemple! dit Chenedolle. Décidément, ce Chenedolle était un homme
ingénieux, mais d'une ingéniosité perfide et misérable.
— Tii as trouvé , mon gars ! s'écria la Suzette ; une lettre, voilà notre affaire!
— Qu'est-ce qu'il y aurait dans cette lettre? demanda Canteloup.
— Un tas de choses; des bêtises de jeunesse... lin rendez-vous, des cancans sur le cousin...
— Un projet d'enlèvement...
— Encore.
— Qui écrira la lettre?
— Ne vous en inquiétez pas, dit Suzette; j'arrangerai ça. Mais, pour que le coup réussisse.
il ne faudrait pas que la Louise fût chez le cousin au moment de la découverte.
— Je pourrai l'emmener lundi au marché de Bony, dit la Talvande jeune.
— Bon! alors ce sera pour lundi. Toi, ChenedoUe, puisque tu es si malin , viens me voir dimanche, nous combinerons le moyen de placer la lettre sous les yeux de César.
— Je le veux bien, répondit le paysan, tout fier de jouer un rôle dans cette trame odieuse.
Ce que voulaient faire ces gens était, certes, dans Tordre moral, plus qu'une faute, plus qu'un délit; c'était un crime, et des plus abominables.
Eh bien , ni les uns ni les autres ne comprenaient que tous les jours on condamne aux galères des misérables dont les méfaits sont moins graves que celui dont ils allaient se rendre coupables.
Il est vrai qu'il n'y a point de lois qui punissent de semblables lâchetés, dépareilles infamies!
Il y a dans la vie ce que l'on peut appeler les jours heureux et les jours malheureux, — les uns plus nombreux que les autres. Souvent, ceux-ci
et ceux-là ne sont dus à aucune cause apparente. C'est une question de nerfs, d'influence atmosphérique, une intuition mystérieuse qui affaisse le corps et assombrit l'esprit, et contre laquelle on se débat vainement; ou encore un état de bien-être si complet du corps et de l'àme que la tendresse, la joie, l'expansion débordent du cœur; hommes et choses, terre et ciel, dans ce cas, apparaissent sous les couleurs et avec les aspects les plus séduisants. Telles sont les belles matinées de l'été : le firmament est teinté de ce bleu tendre, si doux au regard, qu'on serait tenté de le prendre pour un immense velours derrière lequel se trouverait un foyer de lumière; dans l'atmosphère, des nuances d'incarnat jettent sur la nature des splendeurs inaccoutumées, la feuille de l'arbre et de la plante s'agite doucement, la fleur a des frémissements voluptueux et exhale ses parfums les plus suaves; la mouche bourdonne, l'oiseau chante, et de la terre s'élèvent ces clameurs de joie, insaisissables pour les oreilles profanes, et qui sont l'hosanna que toutes les créatures envoient vers le Créateur. Tout à coup, un nuage blanc apparaît au sud, ce n'est encore qu'un duvet de cygne, un flocon qui ressemble à une neige aérienne; il s'étend, s'assombrit, s'étend toujours, s'assombrit davantage, envahit l'atmosphère et devient voile de deuil; on dirait que la
nature se revêt d'habits de veuve. Alors tout se tait sur la terre, tout est immobile et silencieux, l'insecte se cache, l'oiseau s'abrite, la fleur penche sa tète vers le sol comme la Sulamite abandonnée ; puis un vent précurseur de l'orage parcourt les airs, penche les plantes, les arbres, et la tempête s'abat, déchaînée et impitoyable; pluie, grêle, tonnerre s'acharnent contre l'homme et ses travaux, et font œuvre de destruction...
Tel devait être ce jour-là, pour le cousin César.
Il s'était levé l'esprit libre, en bonne santé, disposé à toutes les indulgences, le cœur ouvert à toutes les affections, et oublieux des ingratitudes des Canteloup, des Talvande et des Chenedolle; les accusations qui pesaient sur Louise ne lui apparaissaient que comme un rêve de la veille que le mouvement de la vie devait complètement effacer.
Louise était partie à Bony-le-Bocage, en compagnie de Suzanne, et César l'avait embrassée, ainsi qu'il le faisait aux meilleurs jours de son affection pour elle. Louise devait revenir pour l'heure du déjeuner.
Vers dix heures. César, qui était assis sur un ^ banc dans son jardin, aperçut dans un sentier de servitude qui longeait sa propriété, la tête de Chenedolle qui dépassait la haie.
— Bonjour, mon ami! lui cria-t--il: tu n'entres pas?
Chenedolle se dirigea vers la maison, et César s'empressa d'aller au-devant de lui.
— Tu arrives à propos, dit-il au paysan ; nous allons faire une partie de billard, et tu resteras à déjeuner avec nous. Louise ne va pas tarder à arriver.
— Ah! la cousine n'est pas ici? fit Chenedolle d'un ton mystérieux.
— Non ! elle est partie ce matin avec Suzanne pour aller au marché de Bony.
— Tant mieux! son absence m'inquiétait.
César remarqua que son interlocuteur avait un
ton de componction qui n'était pas naturel.
— Pourquoi son absence t'inquiétait-elle? demanda-t-il. Qu'est-ce qu'il y a? Tu me semblés tout chose.
— Mon Dieu! cousin César, vous me paraissez si heureux, si joyeux ce matin, que ce m'est une vraie peine de troubler votre joie. Souffrez que je m'en aille. Nous causerons un autre jour.
— Je te tiens, et je te garde, repondit César, et je te somme de t'expliquer sur l'heure. Je suis heureux aujourd'hui, c'est vrai; pourquoi? Je l'ignore. Mais je le suis à ce point que je ne vois aucune cause capable de troubler la sérénité dont je jouis. Parle donc et ne crains pas de troubler ma quiétude. Rien ne peut Fatteindre.
— Puisque vous l'ordonnez, cousin César, je
reste; mais c'est bien pour vous obéir. Tenez, lisez ceci que je viens de trouver dans le sentier où vous m'avez aperçu.
— Qu'est-ce que c'est que cela?
— C'est une lettre, dit Ghenedolle.
César jeta un coup d'œil sur la suscription et y lut ces mots : A Mademoiselle Louise.
— Une lettre adressée à Louise? dit-il avec un certain effroi, et cachetée, sans doute?
— Non! fît Chenedolle, le papier est plié comme une lettre, mais n'était point cacheté, c'est pourquoi je l'ai déplié, même avant d'avoir lu la suscription , et vous comprendrez qu'ayant commencé à le lire, je suis allé jusqu'au bout.
César fut pris tout à coup d'appréhension , de crainte, de peur.
C'était le nuage qui apparaissait à l'horizon.
Il déplia lentement le papier ; ses mains tremblaient.
Il lut.
Ses joues se décolorèrent, ses yeux laissèrent 'échapper des larmes, et le papier lui tomba des mains.
— Est-ce possible? dit-il. Une pareille perversité, à son âge !
C'était la lettre écrite par la tante Suzette ! une lettre odieuse, infâme; une lettre pleine de pohssonneries et de sous-entendus; une lettre qui fai-
sait supposer que Louise était la maîtresse de celui qui la lui écrivait; une lettre, enfin, où César était tourné en ridicule, bafoué , et jouait le rôle d'un oncle de comédie, d'un oncle dindon !...
— Oh! s'écria César, fille de courtisane, sang de courtisane! fille de voleur, sang de voleur!
Son désespoir était si grand que Cbenedolle eut un instant de repentir; il pensa que les bons parents avaient été trop loin.
— Je vous quitte, cousin César, lui dit-il, et je me repens maintenant de vous avoir remis cette lettre, j'aurais dû l'anéantir.
— Non ! répliqua César, tu as bien fait de me la donner, et je t'en remercie. Mais ne t'en va pas, reste à déjeuner avec moi. Seul avec Louise, mon ressentiment ressemblerait à de la colère, et j'irais trop loin. La décision que j'ai à prendre doit être sérieuse, froide et réfléchie.
— Il faut de l'indulgence, cousin César, elle est si jeune!
— Bien! bien ! n'en parlons plus.
A ce moment entra la tante Suzette.
Le premier coup d'œil lui suffit pour deviner la situation.
— Qu'avez-vous donc tous les deux? demandât-elle^ vous avez des figures de cimetière.
— Vous vous trompez, tante Suzette, répondit César, il n'y a rien! Cbenedolle et moi, nous
nous disposions a faire une partie de billard,
— Vraiment! fit la vieille femme d'un tou d'incrédulité ; alors, je m'en vais ! Je vois bien que je suis de trop ici.
— Mais non! dit César en la retenant, restez; vous déjeunerez avec nous. Il ne peut y avoir de mystère pour vous; n'étes-vous pas de la famille?
— C'est donc alors qu'il y a quelque chose? demanda Suzette.
— Eh bien ! oui, dit Chenedolle, une méchante lettre.
Suzette vit le papier qui gisait sur le parquet :
— Ça? dit-elle en ramassant le papier.
— Oui, dit franchement César; lisez-le.
La tante Suzette tira ses lunettes de sa poche , les mit sur son nez, lut silencieusement le contenu du papier, le retourna, lut la suscription, haussa les épaules et dit d'un ton d'indifférence :
— Des bêtises!... quelque galopin du village qui avait du temps à perdre !
Elle plia le papier en quatre et, d'un geste rapide, le mit en morceaux.
— Qu'est-ce que vous faites donc là, tante Suzette? s'écria César, vous détruisez la preuve?
— Bahl dit la vieille, ça ne vaut pas la peine qu'on s'y arrête; allez faire votre partie de billard, je vais mettre le couvert.
Chenedolle entraîna César vers la salle de billard.
Celui-ci se laissa faire comme un enfant.
L'anéantissement du billet était un prétexte à l'indulgence,
— Ca chauffe! murmura la vieille femme en mettant le couvert; dans une heure, il y aura du grabuge ! Point de preuve d'un côté , révolte d'amour-propre de l'autre. Ce sera bien le diable si la Louise n'écoute pas mes suggestions. A moins que... Eh ! eh! qui sait? François a peutêtre vu clair... Ces Parisiens, c'est si vicieux!
L'arrivée de Louise interrompit le monologue de la tante Suzette.
Le déjeuner était prêt, on se mit à table.
César y apporta la préoccupation des hommes qui n'osent point aborder de front les sujets pénibles; il cherchait un biais. Parfois son regard, plus irrité que courroucé, se portait vers Louise, et la sérénité de la jeune fille lui était un sujet de profond étonnement. A pareil âge, une telle duplicité lui paraissait extraordinaire.
Suzette vit qu'il fallait pousser César dans la voie où il semblait hésiter à entrer.
Elle parla d'une fille du pays qui s'était laissé séduire et qui venait d'être condamnée, pour crime d'infanticide, par la cour d'assises de Caen à une peine infamante.
— Quel chagrin pour la famille! ajouta la tante Suzette en guise de péroraison.
— Et quelle leçon pour les jeunes filles! dit César; mais il en est de tellement perverses que les exemples n'ont aucune prise sur elles ; nées d'une faute, sauvées de la misère, réhabilitées pour ainsi dire par quelque amitié aveugle, elles méprisent leçons, exemples, se rient du dévouement qui a fait d'elles des filles enviées, sont ingrates, perfides, hypocrites, se jouent de tous les sentiments honnêtes, abandonnent parents et amis, déshonorent leurs familles et vont terminer leur existence dans un hôpital ou une prison. La belle perspective, vraiment! Et qu'il y a presse à ouvrir sa maison à de telles créatures !
Les allusions étaient nombreuses dans ces paroles acerbes ; elles frappaient Louise en plein visage, en ce qu'elles rappelaient brutalement les fautes de Louise Talvande, sa mère, et la condition de Louise d'enfant naturel. Le reste des reproches échappait à son entendement; ils ne pouvaient, dans sa pensée, s'adresser à elle, mais elle se sentait profondément blessée.
— Oh! mon oncle! dit Louise avec des larmes dans la voix...
— Quoi donc? fît César, est-ce que je ne suis pas dans la vérité?... est-ce que j'exagère?... Réponds, je te prie.
Au lieu de re'pondre, Louise se leva de table et s'enfuit dans sa chambre. Elle n'avait pu dompter son émotion, sa douleur, et ne voulait pas laisser voir ses larmes.
La tante Suzette pensa que le moment opportun était arrivé, et elle suivit Louise. Elle trouva celle-ci tout en pleurs.
— Ah! ma pauvre fille, s'écria-t-elle avec une feinte indignation, essuie tes larmes, ne pleure plus!... Ça me révolte, a la fin, de voir une créature parfaite comme tu l'es, méconnue et calomniée. Si le cousin César n'a pas été abusé par de fausses apparences, sa conduite et ses paroles sont abominables. C'est qu'il ne t'aime pas... , c'est qu'il cherche un prétexte pour t'éioigner de lui, pour t'abandonner. T'abandonner! toi si bonne, si dévouée, si aimante, si intelligente... une perle, quoi ! . . . Mais me voilà , moi qui sais tout ce que tu vaux, et toute prête à réparer les injustices de ton oncle... Viens chez moi; tu seras ma fille, je t'adopterai, et je te] laisserai tout mon bien... Je suis vieille, et n'ai plus longtemps à vivre. Quand je ne serai plus là , tu seras assez riche pour mener l'existence qui te plaira, te marier ou rester fille ; tu ne devras rien à personne , pas même à moi. Tu penseras quelquefois seulement à la vieille tante Suzette, et ce souvenir suffira à ma mémoire.
En même temps, Suzette embrassait Louise et lui prodiguait toutes les tendresses d'une mère pleine d'affection.
— C'est dit, reprit-elle, tu vas quitter cette maison aujourd'hui même, à l'instant; je t'emmène avec moi. Ne t'inquiète pas de ce qui t'appartient ici , je reviendrai tantôt chercher tes habits et faire part à ton oncle de ta décision. Viens, ma chère fille.
Elle la prit par la main et voulut l'emmener. Mais Louise, qui jusque-là n'avait fait aucune réponse à ses propositions, se dégagea doucement de l'étreinte de la vieille femme, essuvaune dernière fois ses larmes et dit :
— Je vous remercie, tante Suzette, de vos bonnes intentions et de la tendresse que vous voulez bien me témoigner. J'accepte celle-ci dont je suis toute fière, mais je repousse le reste. Ma place est ici et non ailleurs. J'ai eu tort de m'affliger de quelques paroles de mon oncle et de leur donner une signification qu'elles ne peuvent avoir. Dans tous les cas, il ne m'appartient pas de juger ni les paroles ni les actes de mon oncle. A mes yeux, il ne peut jamais avoir tort^ S'il a été trompé par de fausses apparences ou par des mensonges, il doit en souffrir autant que moi. La vérité se fera jour plus tard, et, reconnaissant que je n'ai point démérité de son affec-
tion , il me la rendra plus vive , plus complète et plus entière.
La tante Suzette cacha son dépit sous les acclamations les plus flatteuses.
— Quel cœur! s'écria-t-elle, quel dévouement! quelle générosité! Et c'est un pareil trésor que l'on méconnaît! Ah! que n'es-tu ma fille, je serais trop heureuse !
Elle essaya encore , avec beaucoup d'adresse, de convertir Louise à ses idées. Ce n'était pas la première fois qu'elle s'apercevait du changement qui s'était opéré chez César à l'égard de sa nièce; il était méchant, bourru avec elle, soupçonneux, défiant; la vie n'était pas possible dans de pareilles conditions; cet état de choses ne pouvait qu'empirer; si, elle, Suzette, venait à mourir, que deviendrait Louise? Enfin — grand argument! — si César avait quelque affection pour Louise , si réellement son intention n'était pas de la contraindre à quitter sa maison , il s'empresserait de venir la chercher dans son nouveau refuge, et alors, forte de cette démarche, connaissant sa puissance, elle n'aurait plus rien à redouter de l'avenir et serait certainement la véritable maîtresse du logis.
Toutes ces choses, dites avec un grand air de sincérité et de véritable intérêt, eussent pu toucher une fille moins inteHigente ou réellement
moins affectionnée que Louise. De quoi s'agissait-il, au surplus? D'aller demeurer quelques jours, — quelques heures peut-être, — chez la doyenne de la famille, chez sa parente.
Mais Louise , bien servie par son cœur, par sa raison, par une voix secrète qui lui faisait douter de la sincérité de tout ce qu'elle voyait , de tout ce qu'elle entendait depuis quelques mois, opposa à ces sollicitations, à ces conseils, un refus net et péremptoire.
— Rentrons dans la salle à manger, dit pour en finir la jeune fille; j'ai eu tort d'en sortir, et ma conduite doit surprendre mon oncle.
— Gomme il te plaira, répondit Suzette d'un ton aigre- doux. Tu sais que ma maison te sera toujours ouverte.
César jeta un regard en dessous vers sa nièce; il vit dans ses yeux tant de franchise, de loyauté; dans son attitude tant de calme, dans toute sa personne cette divine pudeur de jeune fille qu'aucune astuce ne saurait remplacer, qu'il fut émn malgré lui et qu'un doute entra dans son esprit.
— Que faisiez-vous donc là, tante Suzette? demanda-t-il d'un ton presque joyeux à la vieille femme.
Celle-ci, frappée de Taccent de César, leva la tète, regarda tour à tour César et ChenedoUe, et répondit :
— Je causais avec Louise.
— Vous ne prenez pas de café?
— Non; je me suis trop amusée ce matin. Viens-tu, ChenedoUe? il y a du travail dans les champs, mon garçon !
ChenedoUe se leva. Il avait compris que Suzette voulait lui parler.
— Vous avez raison, dit-il; je me divertis ici comme un rentier, tandis que je devrais être au travail. Au revoir, cousin César ! au revoir, cousine Louise!
César se sentait mal à l'aise du téte-à-tête avec Louise que le départ de ses deux parents lui préparait. Involontairement, il éprouvait une certaine honte de l'accusation indirecte qu'il avait fait planer sur la jeune fille, et, chose bizarre, il s'en voulait en même temps de son manque d'énergie, de son aveugle tendresse pour elle.
Il se leva à son tour, prit son chapeau, et dit à ses parents :
— Je vais vous accompagner jusque chez vous, ce me sera une promenade.
Mais lorsqu'il fut dans la cour avec la tante Suzette et ChenedoUe , il ne put résister au désir de faire oublier à Louise, par un mot, par un geste affectueux, le souvenir de ce qui s'était dit à table. Il revint sur ses pas précipitamment, comme s'il eût oublié quelque chose, rentra dans
la salle à manger où se trouvait encore sa nièce, mit sm" ses lèvres le meilleur sourire qu'il put trouver et dit h la jeune fille :
— Je ne serai pas longtemps... une petite demi-heure seulement.
Et un peu soulagé par ces paroles qui éloignaient, selon lui, toute idée d'hostilité ou de colère, il rejoignit ses parents.
La cause de Louise était encore une fois gagnée !
Les guerres ouvertes, déclarées, au grand jour, ne sont dangereuses que d'une façon relative. On peut toujours se tenir en garde contre un ennemi connu, et les coups qu'il porte, même les plus cruels, sont prévus à l'avance : c'est une lutte où l'on peut périr, il est vrai, mais cette lutte a ses heures de répit et parfois des armes courtoises.
Il n'en est point ainsi de la guerre anonyme qui procède par la calomnie, de la persécution souterraine, mesquine, basse, jalouse, incessante, qui se voile la face et ne s'arrête devant aucune considération.
Dans la première, on ne se mesure avec son
ennemi que la poitrine cuirassée contre ses coups, . et lorsqu'on a soi-même des armes pour se défendre ou pour attaquer.
Dans la seconde, on est sans défiance et les mains vides ; on ouvre sa maison à l'ennemi, on se livre à lui, et il peut choisir la place où s'enfoncera son poignard , frapper en plein cœur et tuer d'un seul coup ou bien tuer lentement, à l'aide d'armes cachées et perfides.
L'une est un combat en plein soleil, avouable même dans ses brutalités, ses péripéties, où vainqueurs et vaincus se donnent la main.
L'autre est lâche, monstrueuse, infâme, ina- . vouable; c'est le guet-apens sans trêve ni merci, mille fois plus odieux que celui du détrousseur de grande route, de l'assassin qui se cache dans l'ombre pour frapper l'inoffensif passant.
Ce fut celle-ci que choisirent les parents de César.
Cela devait être, dès que les mensonges et les insinuations ne pouvaient suffire à détacher l'oncle de la nièce, dès que la nièce se refusait h quitter la maison de son oncle.
César ne chassait pas Louise, donc Louise n'était pas sa nièce.
Louise n'acceptait pas l'hospitalité offerte par la tante Suzette, donc Louise n'était pas une Talvande.
Et comme conséquence, César se transformait en débauché, et Louise en prostituée.
Telle était la logique intéressée de ces honnêtes gens.
Quelques jours après la scène du déjeuner, à laquelle avaient assisté la tante Suzette et Ghenedolle, Louise étant allée au bout du village pour acheter quelques menus objets de mercerie dont elle avait besoin, ne trouva sur son passage que des figures grimaçantes et railleuses ; les enfants la regardaient avec cette curiosité insolente qu'on est toujours tenté de punir par le fouet; derrière elle, les femmes chuchotaient d'une voix railleuse et se réunissaient par groupes en face de leurs maisons. On eût dit qu'un événement, qu'un malheur public venait de s'accomplir au village du Désert.
Louise ne fut point trop frappée de ces incidents; elle remarqua seulement que la fille du mercier, une drôlesse que l'on rencontrait plu? souvent dans les bruyères avec les garçons du village que dans la boutique paternelle, quitta vivement le comptoir, appela sa mère et disparut sans servir Louise.
— Qu'a donc votre fille? demanda la nièce de César; elle eût pu me servir sans vous déranger, j'ai seulement besoin de fil.
— Ma fille fait ce qu'elle doit, répondit d'un
ton rogue la marchande; ça n'est pas toujours agréable de tenir boutique et d'être à la disposition de tout le monde; ça plaît pour certaines personnes, ça déplaît pour d'autres.
Louise prit ces paroles pour des banalités oiseuses, comme il s'en trouve du matin au soir dans la bouche des boutiquiers; elle ne put et ne voulut y voir aucune allusion s'appliquant à sa personne. i
Qu'est-ce que ce langage eût pu signifier?
Rien, assurément.
Mais au retour, lorsqu'elle vit toutes les commères sur le seuil de leurs portes, jacassant de loin, se taisant à mesure que Louise se rapprochait de chaque groupe, appelant leurs enfants auprès d'elles, comme s'ils eussent à redouter le passage d'une pestiférée, la regardant d'une façon étrange, la jeune fille éprouva une surprise mêlée d'appréhension. Que se passait-il en ce moment au village?
Elle s'approcha d'une vieille femme qui venait habituellement chez César pour aider à faire la lessive, et lui demanda :
— Qu'est-ce qu'il y a donc, mère Chiendent? Est-il arrivé quelque malheur?
La vieille femme se signa comme si elle se fût trouvée en face de quelque démon, rentra chez elle et ne répondit pas.
— Voilà qui est étrange! murmura Louise. Elle hâta le pas, et, toujours poursuivie par les
chuchotements et les regards curieux, elle arriva chez César.
Elle était un peu émue.
— Il se passe quelque chose d'insolite dans le village, dit-elle à son oncle; toutes les femmes sont sur le seuil de leurs maisons et causent entre elles; j'ai voulu interroger la mère Chiendent, une de nos laveuses ; mais elle s'est empressée de faire le signe de la croix et de rentrer sans me répondre.
— C'est singulier, en effet.
César appela la domestique et lui dit :
— Annette, allez donc voir ce qui se passe dans le village.
La servante sortit et resta une honne heure dehors.
Lorsqu'elle rentra, César était dans son jardin.
— Vous avez été longtemps dehors, Annette I fit Louise.
— C'est que je suis allée chez ma mère, répondit la domestique d'un ton embarrassé.
— Oh ! ce n'est point un reproche que je vous fais!... Et qu'avez-vous appris chez votre mère?
— Rien !
Mais en même temps qu'elle prononçait ce mot, elle rougissait jusqu'aux oreilles.
— Il n'est arrivé aucun accident dans le village? demanda toute surprise la nièce de César.
— Non.
— C'est bien.
Louise rejoignit son oncle.
— Annette est rentrée? demanda celui-ci.
— Oui, mon oncle.
— Eh bien?
— Il paraît qu'il n'y a rien , je me suis trompée.
— C'est certain, répondit César; car s'il était survenu quelque chose d'extrordinaire, la tante Suzette ou quelque autre n'eût pas manqué de venir nous l'apprendre.
César continua son jardinage, et Louise revint dans sa chambre.
Au bout de quelques minutes, elle entendit un bruit dans le jardin et prêta involontairement l'oreille. Bientôt elle reconnut la voix de son oncle; cette voix était émue, courroucée même.
On sait que la chambre de Louise avait une issue sur le jardin. Elle s'empressa de l'ouvrir et aperçut alors César et Annette qui revenaient vers la maison.
La domestique paraissait embarrassée de sa personne et ne suivait César qu'à regret.
— En voici bien d'une autre! dit César, lorsqu'il fut en face de sa nièce...
— Ou'avez-voiis donc, mon oncle?
— Moi, rien! C'est Annette qui nous quitte sans vouloir me dire la cause de son départ subit.
— Gomment! Annette nous quitte?
— ilais oui, et à l'instant même.
— C'est impossible!
— C'est précisément ce que je lui ai dit : c'est impossible! On n'abandonne point ainsi les gens sans crier gare et sans leur donner le temps de se retourner.
— Est-ce vrai,' Annette, que vous voulez nous quitter? demanda Louise.
— Oui, mademoiselle.
— Aujourd'hui?
— Aujourd'hui!
— Voilà une résolution bien prompte! Ce départ précipité doit avoir des causes sérieuses. Pourquoi nous quittez-vous ainsi?
La servante rougit, baissa les yeux et ne répondit pas.
— Est-ce que vous trouvez une place meilleure que celle que vous avez dans cette maison?
— Oh! non.
— Et votre mère sait que vous sortez d'ici? - — Oui, mademoiselle.
— Alors vous ne trouverez pas mauvais que j'aille m'informer près d'elle des motifs qui vous
font agir. Il est mal de se conduire comme vous le faites à l'égard de personnes qui ont toujours été bonnes et indulgentes pour vous.
Annette garda le silence, comme elle l'avait déjà fait lorsque Louise lui avait demandé la cause de son départ.
— Vous n'avez pas la prétention, je suppose, reprit Louise, de partir à l'instant même?
— Ohl je resterai jusqu'à ce ^oir si mademoiselle l'exige, répondit Annette.
— C'est bien ! allez à votre ouvrage, je réglerai votre compte après le dîner.
— Qu'est-ce que tu dis de cela, Louise? demanda César lorsqu'il fut seul avec sa nièce.
— Je suis très-surprise de la résolution d'Annette.
— Et moi très-contrarié! C'est une excellente fille. As-tu réellement l'intention d'aller voir sa
mère ?
— Oui; cela vous déplaît, mon oncle?
— Cela ne me déplaît pas; mais tu comprends bien que si elle s'en va ce soir, ta démarche sera inutile.
— Voulez-vous que j'y aille tout de suite?
— Non! il n'est pas bon de courir après les serviteurs qui ne tiennent pas à leurs maîtres. A la moindre remontrance, ils vous mettent le marché à la main, et leur présence n'est plus tolé-
rable. Laissons celle-ci s'en aller; il ne sera pas difficile d'en trouver une autre.
Il était impossible à Louise de ne pas songer à cet incident qui est toujours d'une certaine gravite pour une maîtresse de maison ; elle y pensa donCj et, involontairement, les paroles de la mercière, l'attitude de sa fille, celle des femmes et des enfants dans les rues du village lui revinrent à la mémoire.
Louise vit un lien entre toutes ces choses et la résolution subite de la servante. Annette n'avait rien dit de ses intentions jusqu'au moment où elle était revenue de chez sa mère; c'était là, et seulement à l'heure où se manifestait l'émotion dont Louise avait été témoin dans le village, que la décision avait été prise.
— Il y a relation entre ceci et cela, se dit Louise, et sans doute la cause n'est pas sans intérêt pour mon oncle et pour moi, puisque Annette a refusé de la dire. Demain matin, j'irai chez sa mère.
Et Louise, dont la conscience était pure et calme comme celle de Fenfant au berceau, se remit au travail. . .
Or, ce jour-là était un samedi.
Le soir, à huit heures, la besogne étant terminée, Annette demanda qu'on lui réglât son compte, et, cela fait, partit en emportant sa malle.
— J'ai réfléchi depuis tantôt, dit César à sa
nièce; je ne veux plus de domestique du village. Demain matin, à la première heure, j'irai en voiture à Bony pour y chercher une servante, et je serai de retour ici vers neuf heures.
— Alors je ne sortirai pas avant votre retour.
— C'est entendu.
Le dimanche matin, César partit dès l'aurore, laissant Louise seule à la maison. II fît diligence ; mais comme il tenait à ramener la servante qu'il avait été chercher, il ne fut de retour qu'après dix heures, c'est-à-dire juste au moment où sonnait la messe.
Louise était une fille religieuse et ne manquait jamais l'office du dimanche; à cause de cela, on ne déjeunait ce jour-là qu'à midi,
Pressée de se rendre à, l'église, elle ajourna la visite qu'elle voulait faire à la mère d'Antoinette à l'après-midi.
Le dimanche, au village, l'animation est un peu plus vive que les jours ordinaires. Louise n'éprouva donc aucune surprise de retrouver , comme la veille, les commères jasant sur la voie publique; mais ce qui Tétonna, c'est que tous les regards se portèrent vers elle; en même temps, certains gestes semblèrent la désigner d'une façon ironique.
Involontairement, elle éprouva une certaine appréhension.
Elle arriva ainsi, troublée et presque craintive, jusqu'à la petite place qui servait d'enceinte à l'église. Là, elle se trouva en face d'une demidouzaine de garnements qui se mirent à rire à son approche.
D'habitude, tout le monde la saluait au Désert; aucun de ces mauvais sujets n'ôta sa casquette.
— Oh! malheur! fit l'un d'eux d'une voix traînante et canaille.
— Tiens! madame César! fit un autre,
— Quel chic! s'écria un troisième. Dis donc, Ghapotel, c'est comme les râleuses delà rue Saint- Marc... tu sais?
— Oui, dit Ghapotel, ça ne lui coûte pas cher! Ces paroles bruirent à l'oreille de Louise, sans
qu'elles eussent pour celle-ci aucune signification ; leur sens lui échappait complètement.
Elle entra dans l'église, mais son pas était chancelant, son attitude timide et embarrassée. Elle devinait qu'un malheur la menaçait.
Afin d'arriver à son banc, elle traversa le temple dans toute sa longueur. Toutes les langues se délièrent, et un murmure parcourut la foule. Une excellente dévote, sa voisine dans le banc qu'elles occupaient en commun, quitta sa place, et vint se réfugier dans un banc voisin.
— Mon Dieu! murmura Louise, c'est donc à moi qu'on en veut?
L'office commençait.
La jeune fille se mit à genoux, ouvrit son livre et s'absorba dans la prière. Durant toute la cérémonie religieuse, elle ne leva pas les yeux vers ses voisines.
Un peu avant midi , l'office prit fin , et tout le monde sortit.
Louise se leva, gagna la porte et se trouva sur la petite place. Quelle ne fiit pas sa surprise de voir là plus de cent personnes groupées et semblant attendre quelqu'un 1 Malgré elle, Louise sentit ses joues s'empourprer. Evidemment, c'était elle que l'on attendait. Mais que lui voulait-on? Qu'allait-il se passer?
Une voix derrière elle s'écria :
— L'effrontée créature!
Louise l'entendit.
Était-ce à elle que s'adressait cette injure?
En ce moment, Louise vit à ses côtés une de ses voisines avec laquelle elle avait toujours eu de bonnes relations. Cette voisine était mère d'une fillette de douze ans, qui venait le dimanche et le jeudi passer quelques heures avec Louise.
La jeune fille s'approcha de cette femme, croyant trouver en elle une protectrice, un défenseur, un appui.
Elle la salua et lui demanda si elle rentrait à la maison.
Mais cette voisine eut un geste de mépris, et, tournant le dos k Louise, ne répondit pas. La nièce de César avait le cœur bien gros. Elle s'adressa à la fillette et lui dit :
— Et toi aussi, Honorine, tu refuses de dire bonjour à ton amie?
Et comme l'enfant essayait de se dégager de l'étreinte de sa mère, Louise lui tendit les bras pour que la fillette vînt s'y jeter.
Mais la mère attira vivement l'enfant à elle, et, se plaçant en face de Louise, lui dit à son tour :
— Madame, — et elle appuya sur ce mot, — je vous défends d'approcher de ma fille ; il ne peut y avoir rien de commun entre cette enfant et la maîtresse de M. César Perron.
Tout d'abord Louise ne comprit pas.
Elle était dans la situation de cette complète innocence qui, placée en face d'un tableau obscène , regarde sans voir et ne ferme les yeux que lorsque le voile de l'ignorance se déchire tout à coup.
Son incertitude dura quelques secondes. Les rires moqueurs l'éclairèrent subitement.
— Ah! s'écria-t-elle toute rougissante de pudeur et d'indignation... cela est infâme!
Et éperdue, digne toujours, mais désespérée, elle jeta les yeux à droite et à gauche pour y
chercher un de ses parents, pour v trouver quelqu'un qui lui offrît son bras.
Elle chercha vainement, il n'y avait là que des brutes !
Quant aux Talvande, aux Chenedolle, aux Canteloup, ils étaient restés chez eux.
Parbleu ! inventeurs de la calomnie , il ne fallait point l'arrêter dans son essor.
La foule ricanait; les mots grossiers s'entrecroisaient.
Louise eut un geste de dignité superbe.
— Lâches! dit-elle.
Et, brandissant l'ombrelle qu'elle tenait à la main, elle franchit cette masse idiote et misérable.
Mais l'émotion était trop forte : deux grosses larmes coulèrent de ses veux.
Derrière elle, les sifflets, les huées, les quolibets orduriers l'accompagnèrent jusqu'à la porte de son oncle.
C'est ainsi que la pauvre Louise arriva à la maison du cousin César.
Elle fit quelques pas dans la cour et tomba inanimée sur le sol.
César, à la fenêtre de la salle à manger, écoutait les clameurs confuses qui arrivaient jusqu'à lui 5 et se demandait quelle cause pouvait rendre si tumulteux un village habituellement calme comme une enceinte funéraire. Louise lui
apparut tout à coup chancelante, en larmes; il la vit s'affaisser et tomber sans vie dans la poussière.
Alors, il bondit plutôt qu'il n'accourut vers Louise^ la prit dans ses bras et la porta dans sa chambre. Il appela la nouvelle domestique, et leurs soins empressés firent disparaître la syncope dont Louise avait été atteinte.
Mille questions se pressèrent sur les lèvres de César.
Et comme Louise n'y répondait que par des larmes, il prit son chapeau et se rendit chez la tante Suzette et chez François Talvande; il était impossible que ceux-ci ignorassent le fait qui causait à Louise une semblable perturbation. Tout le village devait le connaître.
Lorsque César arriva à la grille de sa maison, il vit des groupes de jeunes gens stationnant çà et là dans la rue. Sa présence suffit pour les mettre en fuite.
César entra dans la cour commune où se trouvaient la maison de François Talvande et celle de la tante Suzette ; la porte de la première était ouverte; il y fit irruption comme un soldat en pays conquis, sans crier gare, sans saluer.
Ses traits étaient contractés, sa voix était brève,
François Talvande et sa femme déjeunaient tranquillement.
— Qu'est-ce qu'il y a? demanda César, que s'est-il passé? Depuis hier il existe de l'émotion dans le village. Annette, notre domestique, nous a quittés subitement et sans vouloir nous dire la cause de son départ. Tout à l'heure, Louise, revenant de la messe , est tombée évanouie dans la cour; elle est tout en larmes et a refusé de répondre à mes questions. Parlez! je veux connaître la vérité.
Au bruit que faisait César, la tante Suzette avait ouvert sa porte. César se retourna et aperçut la vieille femme.
— Venez ici, tante Suzette, lui dit-il. Celle-ci fit un geste significatif de refus.
— Assez de grimaces , reprit l'ancien mercier d'un ton impératif. Le temps en est passé... Il faut que tout le monde s'explique catégoriquement.
La tante Suzette s'approcha, mais se tint sur le seuil de la porte.
— C'est tout de même bien malheureux pour la famille! dit Talvande d'une voix dolente.
— Quoi? fit César impatienté .
— Ce qu'on dit! Voilà maintenant que nous allons être montrés du doigt chaque fois que nous sortirons de chez nous.
— Eh ! qu'est-ce qu'on dit, s'il te plaît? Talvande regarda la tante Suzette.
Celle-ci prit la parole.
— On dit, cousin César, une chose abominable et qui nous désole tous, parce qu'il n'y a pas moyen de se rebiffer.
— Et cette chose?...
— Est que la Louise ne serait pas votre nièce, mais votre maîtresse.
Cette accusation fit bondir César.
— Et qui dit cela? demanda-t-il.
— Tout le monde depuis hier.
— Et vous n'avez pas protesté contre cette calomnie?
— J'ai protesté, répondit François Talvande, j'ai affirmé que Louise était bien la fille de notre cousine Pauline; mais on m'a ri au nez, et Ton m'a demandé si j'avais vu son acte de naissance.
— Et qu'est-ce que tu as répondu?
— Dame! la vérité. C'est certain que je n'ai jamais vu l'acte de naissance de Louise.
César fut frappé de ce doute déguisé.
— Est-ce que ma parole ne te suffisait pas? dit-il avec amertume.
La Suzette vint au secours de François.
— Ahl grand Dieu! votre parole nous suffit bien, cousin César; et d'ailleurs, il n'y a qu'à regarder Louise pour voir qu'elle est de la famille ; mais le monde ne croit que ce qu'il veut.
— Il fallait affirmer j dit César, et devant votre affirmation, la calomnie se fût dissipée.
La remarque était sans réplique.
La tante Suzette eut une idée diabolique.
— Tenez, cousin César, dit-elle, je vois qu'il faut vous apprendre toute la vérité, quelque peine que vous et cette chère Louise deviez en ressentir. On veut bien croire encore que Louise est la fille de Pauline Talvande, mais cela n'empêche pas tout le village de dire qu'elle est aussi votre maîtresse.
— C'est abominable! s'écria César.
— Oui, c'est abominable, et je le crie pardessus les toits depuis hier, mais — et c'est là le désolant pour nous — on ne le croit pas, et la preuve, c'est que ce matin, à la sortie de l'église, on a fait un charivari à Louise.
— Ah! les misérables! et personne n'était là pour la défendre?
— Qu'est-ce qui pouvait deviner ça? fit Talvande.
— Il fallait me prévenir de ces odieux propos, je l'aurais accompagnée à la messe.
— Dame ! cousin César, c'aurait été vous faire de la peine, et la peine qui vient d'un parent est plus douloureuse que celle qui vient d'un étranger.
~ Pauvre chère Louise! dit César à mi-voix; je comprends ses larmes, son désespoir.
Il resta un instant silencieux.
— Mais qui, le premier, a répandu cette monstrueuse calomnie? demanda-t-il.
— On ne sait jamais d'où ça vient, répondit hypocritement Suzette. L'un l'a entendu d'un autre, celui-ci de celui-là, et ainsi de suite. En ce moment tout le village le répète, et demain on le saura dans tout le canton, même à Vire. Bien sûr que je n'oserai pas de huit jours sortir de ma maison.
— Ni moi non plus, déclara la femme de Talvande.
— Pour affirmer semblable chose , il faut des présomptions graves, des preuves même, fit observer César.
— Des preuves? Il n'y en a pas, bien sûr, s'écria Suzette ; mais il y a des gens qui écoutent aux portes, d'autres qui regardent pardessus les haies; on entend de travers, on croit voir ce qui n'est pas, et l'on bâtit des histoires làdessus. Et puis, car il faut que vous sachiez tout, on n'a pas été sans soupçonner la Louise au sujet des messieurs du château de Presles ; l'histoire de la lettre trouvée par ChenedoUe a été connue un brin ; celui qui l'a écrite s'en sera sans doute vanté, le gueux! et en vous voyant si indulgent pour ces amourettes, on se sera dit que cette indulgence n'était pas sans cause, et que si vous vous taisiez, c'est que Louise
VOUS tenait plus au cœur qu'une simple nièce.
Toutes ces paroles n'étaient que perfidies et iniquités. César avait une plaie au cœur, et l'on y enfonçait tout doucement un poignard.
Il sentit le soupçon et la révolte entrer en lui.
— Assez, tante Suzette ! dit-il, tout cela n'est pas clair, et j'estime que vous vous étendez avec beaucoup trop de complaisance sur des faits dont je ne veux point chercher l'origine, craignant d'y trouver une source de nouveaux chagrins pour moi.
— Qu'est-ce que vous pensez donc, cousin César? demanda effrontément Suzette.
— Rien ! ce me serait un trop grand crèvecœur! Mais à partir de ce jour, ma porte sera fermée à quiconque viendra me faire des histoires à propos de Louise.
Et César sortit, laissant ses parents tout stupéfaits de sa décision.
La tante Suzette et François Talvande se regardèrent sournoisement. Il y avait toujours entre eux un vieux levain de haine, mais Fin-
térét était plus fort que la rancune et dominait toute autre passion.
— Hé! tante Suzette, fit Talvande, il me semble que ça va mal !
La vieille femme haussa les épaules.
— Est-ce que le blé que Ton met dans la terre pousse sans peine? répliqua- t-elle. Est-ce que la récolte se fait toute seule et s'engrange elle-même?
— Non ! fit Talvande.
— Eh bien ! . . . tiens , mon gars ! il est encore fort heureux pour toi et pour les autres que la Suzette soit de ce monde.
Ses petits yeux pétillaient de malice.
— Veux-tu un bon conseil? reprit-elle. Oui, n'est-ce pas? Un conseil ne coûte rien et peut rapporter gros. Envoie ton garçon chez le Jeune, chez Chenedolle et chez Ganteloup, et fais-leur dire de venir ici tout de suite.
— Pourquoi faire?
— Tu le sauras tout à l'heure.
François appela son fils qui jouait dans la grange et l'envoya chercher ses parents. >
— Quand tout le monde sera arrivé, dit Suzette, tu m'appelleras.
Elle rentra chez elle.
César, dans la rue , méditait sur ce qui venait d'arriver. Une nature énergique n'eût pas manqué, en pareil cas, de prendre une décision radi-
cale, c'est-à-dire de quitter immédiatement le village et de faire cesser toutes relations avec son ingrate famille; mais César était lymphatique, au physique comme au moral, et professait en toutes choses la théorie des atermoiements, la plus fatale des théories , car lorsque la situation se trouve tellement aggravée qu'elle est insupportable, le moment opportun de la décision est passé, et, bon gré, mal gré, on accepte ce qui est, et mille sophismes viennent en aide à la pire de toutes les tvrannies.
Et puis, il faut bien l'avouer. César détestait le bruit, le mouvement, le changement; il s'était fait un nid où l'existence lui semblait douce, où il avait ses habitudes, et l'idée seule de l'abandonner, d'aller en quête d'un nouveau gîte, soit à la ville, soit à la campagne, lui eût été un supplice. Enfin, César, comme tous les hommes qui n'ont plus d'enthousiasme , comme tous les hommes que le travail a vieillis avant l'âge, était, sans qu'il s'en doutât, atteint de cette sorte d'égoïsme qui fait volontiers des transactions, pourvu que son existence de mollusque attaché au rocher n'en éprouve pas de graves perturbations.
Beaucoup de natures, sous ce rapport, ressemblent à César Perron.
La pensée de fuir le village ne lui vint donc
point; mais il prit la résolution de vivre exclasivement pour lui et pour sa nièce, et de n'avoir avec ses parents d'autres relations que celles rigoureusement nécessaires pour ne pas froisser l'opinion publique.
L'opinion publique!... Il venait de lâcher le grand mot. César redoutait l'opinion publique. Il avait peur du : « Que dira le monde? »
Or, l'opinion publique, au village, s'impose, pour les esprits faibles, bien autrement encore qu'à la ville, et sa stupide tyrannie , lorsqu'on n'a pas pour elle le plus profond dédain, arrive promptement à être insupportable.
César devait en avoir bientôt la preuve.
Arrivé à la maison, il trouva Louise debout.
— Je sais ce qui s'est passé à la sortie de l'église, lui dit-il ^ et la misérable calomnie qui s'abat sur toi. Le meilleur moyen de l'obliger à se taire, c'est de la mépriser; c'est, s'il se peut, de ne pas en être même émue. Tu as été la victime de quelque machination dont je n'entrevois pas encore le but; mais il est impossible qu'on s'y méprenne longtemps , la vérité se fera jour, et toutes les injustices se répareront. Quant à moi, ma chère fille, j'appliquerai tous mes soins à te faire oublier ce jour néfaste. J'ai été parfois dur, méchant pour toi, je le reconnais; je cédais en cela à des apparences trompeuses; mais
pareille chose ne se renouvellera plus, je te le jure, et, quoi qu'on dise, quoi qu'il arrive, sois certaine que mon affection pour toi, que ma tendresse paternelle, ne subiront jamais aucune altération. Embrasse-moi, Louise, et efface de ta pensée et de ton front tous ces vilains nuages. Tu es et tu seras toujours, après ta tante Aglaé, la seule affection de ma vie.
Louise embrassa son oncle, poussa un gros soupir et consentit à se mettre à table pour déjeuner.
Mais la pensée et le front, comme disait César, n'étaient pas sans nuages.
Louise comprenait que certaines calomnies, lorsqu'elles s'attachent à une jeune fille, laissent, quelles que soient la pureté et l'innocence de celle-ci, une tache indélébile.
César lui-même, dans sa conscience, ne croyait guère à l'avènement du jour de réparation et de justice. Il tentait de se faire illusion, et il offrait à l'esprit de Louise une chimère... voilà tout!
Talvande jeune, ChenedoUe et Canteloup arrivèrent à la suite l'un de l'autre chez François Talvande. Celui-ci appela la tante Suzette.
— Voilà! répondit la vieille d'une voix de mirliton fêlé.
En même temps elle apparut dans la cour et entra chez son neveu.
— Il s'agit, mes enfants, dit-elle, d'aller tous ensemble faire une visite au cousin César et à madame Louise.
— Bah! fit Canteloup tout surpris, et dans quel but?
— Nigaud! ne comprends-tu pas que si, aux yeux du cousin César, nous ne sommes pas avec lui, nous sommes contre lui?
— Oh! oh! c'est malin, ça, tante Suzette.
— Et adroit, mon garçon, je m'en vante.
— Oui, dit Chenedolle, je comprends la portée de la démarche. Elle éloigne tout soupçon et nous ouvre le cœur du cousin César. Honneur et profit, quoi 1
— Tu as deviné, toi, dit Suzette. Allons, vivement, mes enfants j certaines démarches gagnent beaucoup à être faites en temps utile. C'est toi qui porteras la parole, François, ajouta Suzette; tu n'as pas la langue trop déliée, mais je te ferai la leçon en route.
Nos cinq personnages se dirigèrent vers la maison de César.
Durant le trajet, ils furent rencontrés par une douzaine au moins d'habitants du Désert, et, comme leur réunion n'était pas chose accoutumée, on ne manqua point de les suivre du regard, et de se convaincre qu'ils se rendaient chez leur parent. Un quart d'heure plus tard, tout le vil-
lage connaissait cette démarche, et chacun se posait la même question : Que font-ils là?
La curiosité de tous ne pouvait manquer d'en être singulièrement excitée.
C'était^ sans que les Talvande, Chenedolle, Canteloup et Suzette s'en doutassent, un nouvel aliment qu'ils donnaient à la calomnie. A coup sûr, leur démarche, loin de l'effacer, en perpétuait le souvenir.
Louise, de la salle à manger où elle se trouvait, vit arriver ses parents. Soit qu'elle eût le sentiment que ces gens-là étaient ses ennemis, soit que sa pudeur fût effarouchée de se trouver en leur présence à l'heure où une imputation odieuse pesait sur elle, elle se leva toute rougissante et dit à César :
— Mon oncle, je vous en supplie, faites que je ne me trouve pas en présence de la famille dans un pareil moment.
— Retire-toi dans ta chambre, dit César, et sois tranquille.
Louise disparut aussitôt.
Les cinq personnages, graves et sérieux comme savent l'être les paysans quand ils s'en mêlent, entrèrent dans la salle à manger.
César se leva cérémonieusement et leur dit :
— Asseyez-vous.
Et, comme ils semblaient hésiter, le cousin César, toujours du même ton, reprit :
— Qu'est-ce qui me procure le plaisir de voir mes parents réunis dans ma maison?
Ce ton solennel déconcerta un peu François Talvande, qui, comme on le sait, devait être le porte-parole.
La tante Suzette vint à son aide.
— François va vous le dire, cousin , répliquat-elle, car dans les circonstances graves la femme s'efface, et c'est aux hommes à prendre la parole.
— Que François parle, je l'écoute, fit César. De nouveau, il leur indiqua des sièges et reprit
sa place à table, froid et calme.
— Cousin César, dit Talvande avec quelque hésitation et en balbutiant un peu, nous avons pensé que lorsqu'un des nôtres, un des membres de notre famille, étaitl'objetd'une erreur publique, la victime de l'opinion, il était de notre devoir de venir lui tendre la main, de prendre notre part de sa peine et de protester, par notre présence dans sa maison, contre la malveillance qui s'acharne après lui.
De sa vie, François Talvande n'avait prononcé si longue phrase.
Affirmer qu'il ne bourda pas en route, qu'il ne commit pas quelque pataquès, serait chose présomptueuse; mais il importe peu au lecteur. Il suffit à celui-ci de connaître le fond de la harangue qui fut débitée a César.
— Voilà une bonne pensée, mes chers parents, répondit-il ; je suis très-sensible à votre démarche, et je vous en remercie cordialement.
César disait-il vrai?
Il est permis d'en douter.
Les meilleures natures, quand le soupçon les a gagnées, finissent, elles aussi, par apprendre la ruse.
— Est-ce que nous ne verrons pas Louise, dit à son tour la tante Suzette, pour lui exprimer nos bons sentiments à son égard? M'est avis que notre présence ici, après ce qui s'est passé ce matin, doit lui être une satisfaction.
— Louise a été très-émue du fait auquel vous faites allusion, tante Suzette, répondit César; elle en est malade et s'est mise au lit. Pour rien au monde, je ne voudrais qu'on la dérangeât en ce moment. Toutefois, je ne manquerai pas de lui dire le bon sentiment qui a dicté votre démarche, et je suis certain qu'elle l'appréciera à sa juste valeur. Seulement — car il faut une grande franchise entre parents — je ne puis m'empécher de déplorer la fatalité qui a voulu que nul de vous, qu'aucune de vos femmes ne se trouvât à la messe ce matin. Il est certain que la présence sur la place de l'église d'un membre de la famille eût été suffisante pour empêcher la scène odieuse dont Louise, votre parente et ma nièce par alliance, a été victime.
Il y avait de l'ironie et du reproche dans ces paroles.
ChenedoUe, qui n'était point un sot, et la tante Suzette, dont on connaît la ruse, ne s'y trompèrent pas.
— Nous vous laissons à votre déjeuner, cousin César, s'empressa de dire ChenedoUe, et nous vous renouvelons, ainsi qu'à notre cousine Louise, l'expression de notre dévouement.
— Merci, encore une fois, pour elle et pour moi.
Et comme la sortie était froide. César, qui cédait à son ancienne religion pour la famille, ajouta :
— Nous nous reverrons un de ces jours, lorsque Louise sera rétablie de la terrible secousse qu'elle a reçue. A bientôt, mes chers parents!
— Bigre ! fit ChenedoUe, lorsque lui et les autres se trouvèrent dans la rue, voilà qui ressemble bien à un congé ! Vous qui êtes une finaude, tante Suzette, qu'est-ce que vous en pensez?
— Je pense, répondit la vieille femme, que le Parisien n'est pas si bête que nous le pensions.
— C'est-à-dire que nous sommes roulés, dit Canteloup.
— Possible, pour le quart d'heure, mon gars! Mais nous aurons notre revanche. Quant à la Louise, c'est une pimbêche et une mijaurée; elle
est malade tout comme moi. Je lui revaudrai ca. Je l'attends à sa première sortie dans le village. Ah! le charivari la rend malade! C'est bon à savoir! Nous nous arrangerons pour que la première fois ce soit un peu plus corsé que ce matin. Talvande jeune n'était pas content du tout. Il ne voyait pas que l'on prît le bon chemin de l'héritage.
— Toutes vos manigances ne me regardent pas, dit-il d'un ton bourru. Il faudra qu'on me compte mes cinq mille francs, et bientôt, sinon...
— Sinon quoi? demanda Canteloup, en enfonçant son bonnet sur ses deux oreilles.
— Je m'entends, et ca me suffit.
La querelle allait s'envenimer.
Suzette s'interposa.
— Voulez-vous bien vous taire, tous les deux! dit-elle : la rue est peut-être un bon endroit pour s'expliquer!...
— Suzette a raison, reprit à son tour Chênedolle , allons k la maison ; nous causerons en buvant un pichet de cidre.
Dès qu'il s'agissait de boire sans rien payer, les autres furent bientôt d'accord, sauf à reprendre la discussion dans un lieu plus discret.
Ils entrèrent tous les cinq dans la maison de Chenedolle, où nous les laisserons à leurs querelles et à leurs complots.
A partir de ce jour-là, Louise ne se montra plus seule dans le village , et peu à peu elle ne s'y montra plus du tout. Les occasions de charivari furent donc complètement perdues. César, qui accompagnait toujours sa nièce, s'était muni d'une forte canne, et les polissons du village n'étaient point soucieux que leurs épaules fissent connaissance avec le rotin du cousin César.
Toutefois, l'opinion publique, dont César était involontairement l'esclave, excitée par les insinuations et les demi-mots des Talvande, des ChenedoUe et des Canteloup , n'était pas favorable à l'ancien mercier ni à sa nièce, et l'on persistait ' à croire que celle-ci était la maîtresse de celui-là. L'insulte brutale ne venait plus frapper Louise en plein visage, comme cela était arrivé une fois; mais lorsqu'on voyait l'oncle et la nièce ensemble dans les rues du village, on ne les saluait plus, on ricanait souvent; ou bien encore, à leur approche, on fermait les portes. C'était une condition pleine de douleurs pour la jeune fille, et dont l'ancien mercier avait sa part.
L'un et l'autre, sans en rien dire, prirent la résolution de vivre tous les deux dans la plus complète solitude et pour eux seuls.
César se fit apporter toutes ses provisions de Bony-le-Bocage, et, de cette façon, rompit les relations qu'il pouvait avoir avec les gens du vil-
lafje. Il ne sortit plus de sa maison que pour aller faire , soit à pied , soit en voiture , quelques promenades avec Louise; mais ces promenades avaient toujours pour but les endroits les plus solitaires de la campagne.
Parfois et à des intervalles assez éloignés, un Talvande, un Chenedolle, un Canteloup ou la tante Suzette venait chez César faire une courte visite; on eût dit que les uns et les autres étaient bien plutôt guidés par le désir de savoir si César vivait, que par un sentiment d'amitié.
Du reste , la rareté de ces visites et leur brièveté s'expliquaient pour la tante Suzette, pour François Talvande et pour Canteloup , par leur position de débiteurs de César, n'ayant jamais payé ni intérêt des sommes qu'ils lui devaient, ni prix de fermage pour les prairies louées à l'un d'eux. Canteloup avait même poussé la négligence — volontaire, bien entendu — jusqu'à ne pas rembourser à César les mille francs que celui-ci avait déboursés pour le compte du marchand de bestiaux. C'était pousser le sans façon un peu loin.
Quand César faisait allusion à ces dettes et parlait d'un besoin d'argent, les uns et les autres s'enfuyaient au plus vite et restaient trois mois sans venir chez César, ou bien, acculés par lui dans quelque coin, ils chantaient misère, faisaient
mine de se lamenter, de pleurer même au besoin, promettaient un à-compte pour la semaine ou le mois suivants; mais le terme écoulé, rien ne venait, et la situation menaçait ainsi de s'éterniser. Les choses en étaient arrivées a ce point que l'ancien mercier avait presque honte de présenter ses réclamations.
Le temps et la force d'inertie, quelles puissances entre les mains des gens âpres auxécus!
Mais César y avait gagné au moins de savoir ce que valait cette prétendue famille pour laquelle il se serait volontiers dépouillé et qui l'avait récompensé de son dévouement, de sa bonté, de sa confiance en elle par le dol, la fraude, le mensonge et la calomnie !
C'était bien quelque chose !
L'existence que menait Louise, au Désert, entre un oncle que les déceptions rendaient triste et l'espèce de réprobation dont l'avaient frappée les habitants , eût été pénible , impossible même pour toute autre jeune fille qui, comme elle, après avoir habité longtemps Paris, se fut trouvée trans-
portée dans ce village où la calomnie la condamnait à la vie solitaire du prisonnier ; mais Louise possédait au suprême degré le sentiment d u devoir, elle se souvenait de sa naissance, et, connaissant rétendue [de la dette qu'elle avait contractée envers César, s'était fait une religion de ce qui eût été pour une autre peut-être un lourd fardeau.
Dire que Louise fût complètement heureuse de cette condition, que la calomnie ne l'avait pas atteinte dans les intimes délicatesses de son âme, qu'elle ne souffrît pas énormément, serait aller au delà de la vérité. Quelle est donc la jeune fdle qui n'a point fait de rêve d'avenir, dont le cœur ne se soit point ému aux heures du renouveau? Quelle est donc la femme insoucieuse de sa dignité , de son honneur? En est-il une seule qui en fasse si bon marché qu'elle soit indifférente à la voix de l'opinion publique, alors même que l'opinion publique est odieusement faussée par la calomnie ?
L'homme peut braver les clameurs de la foule et marcher dans la voie comme le sanglier à travers bois ; la femme — la jeune fille surtout — jamais !
Voilà pourquoi la calomnie qui s'attache à la femme, à la jeune fille, est le plus lâche et le plus détestable de tous les crimes !
Et cependant, il n'est point de loi qui le punisse ! . . .
A cette époque , la France était à la veille de subir la plus douloureuse des humiliations : l'invasion !
On sait avec quelle rapidité les événements se succédèrent et quelle terreur le uhlan prussien inspira aux malheureux habitants de l'est de la France.
Alors on vitce qui ne s'était jamais vu en France : une terreur folle, vertigineuse, s'emparer des populations rurales des Ardennes, de la Moselle, de l'Aisne, de la Meuse, de la Haute-Marne, de l'Aube, et les routes de ces départements se peupler de cavaliers, de piétons et d'animaux fuyant l'invasion. Toute famille ayant quelque aisance et comptant dans son sein jeune femme ou jeune fille accourait à Paris ou vers l'ouest de la France, chercher un refuge contre la violence des vainqueurs. Quelques-unes de ces familles s'arrêtèrent à Paris ; d'autres , mieux inspirées , poussèrent plus loin et ne furent un peu rassurées que lorsqu'elles se trouvèrent dans le Calvados et la Manche, et elles eurent raison, puisque l'invasion prussienne ne s'arrêta qu'aux collines du Lieuvin, qui sépare l'Eure du Calvados.
A la fin du mois de septembre, la petite ville de Vire, seule, comptait plus de deux cents familles arrivées de l'Est.
Mais les ressources de plusieurs d'entre elles étaient bornées; elles durent s'éparpiller dans
les campagnes environnantes pour y trouver la vie à bon marché ; d'autres, dans la prévision d'une guerre dont la durée était incertaine, et aussi dans l'impossibilité de se loger à Vire, imitèrent les premières et se réfugièrent dans les villages de l'arrondissement.
C'est ainsi qu'on vit arriver au Désert, dans le courant du mois de septembre , une famille composée du père, de la mère, de quatre jeunes filles et d'un jeune homme de vingt-trois à vingtquatre ans, portant le costume d'officier de la garde mobile; mais celui-ci ne fit au Désert qu'un séjour de vingt-quatre heures et s'empressa de regagner son bataillon, qui faisait partie de l'armée de Paris.
Le chef de cette famille se nommait Aubepierre ; il avait cinquante ans environ ; c'était un homme intelHgent et de bonne éducation. Quant à sa femme, malgré ses quarante-deux ans, elle était encore fort belle.
Les quatre jeunes filles se suivaient, comme âge, à quinze ou dix-huit mois de distance; l'aînée avait dix-neuf ans.
M. Aubepierre habitait, avant l'invasion, l'arrondissement de Montmédy, dans la Meuse, où il faisait valoir son patrimoine. Il avait tout abandonné, pour préserver ses filles de la brutalité des vainqueurs.
L'installation de cette famille n'était point chose facile au Désert, aucune maison n'ayant de dépendances assez grandes pour y donner l'hospitalité à six personnes. Seul, le cousin César était en état de les loger dans les deux ou trois chambres inoccupées de sa maison.
Il pensa qu'il était de son devoir de ne pas laisser ces honnêtes gens sur la voie publique, et il s'empressa de leur offrir une place sous son toit.
M. Aubepierre fut très-sensible à cette offre, mais la refusa, craignant de gêner, par la présence de six personnes, l'existence paisible du galant homme qui lui voulait donner si généreusement l'hospitalité. Un peu avant cette époque était mort au Désert un riche herbager qui avait fait construire à l'extrémité du village, et non loin de la maison de César, une assez jolie habitation qu'il destinait à sa vieillesse ; la mort l'avait surpris au moment où, la maison presque achevée, il allait l'habiter. Les héritiers de cet homme consentirent à louer cette maison à M. Aubepierre, à la condition qu'il prît à sa charge les quelques travaux de peinture qu'il y avait encore à faire. M. Aubepierre accepta et s'installa avec sa famille dans cette habitation. De nouveau, César donna une preuve de sympathie aux étrangers en mettant à leur disposition divers objets d'ameublement. Cette fois l'offre fut agréée, et il
s'établit tout naturellement entre César, sa nièce et M. Aubepierre et sa famille des relations de reconnaissance et de bon voisinage.
En agissant comme il le faisait, César Perron n'avait d'abord consulté que son cœur ; il n'était venu en aide à ceux que la guerre avait chassés de leurs foyers que parce que dans pareille situation il eût été heureux de trouver aussi, lui, aide et bon accueil. César, sans être un grand philosophe, comprenait que les hommes d'une même patrie se doivent un mutuel appui, et il obéissait tout simplement à cette loi des bonnes natures...
Mais quand il trouva dans ses relations avec M. Aubepierre tous les charmes de la vie sociale qui lui étaient demeurés inconnus jusque-là, et que l'on trouve dans la compagnie de gens bien élevés, polis, aimables, intelligents, il eut horreur de la solitude que lui avaient imposée les mesquines passions du village, l'étroitesse des idées, la jalousie, Fâpreté au gain, qui sont les grands défauts des villageois, et se jeta pour ainsi dire dans les bras de ses amis nouveaux, qui lui apportaient une existence dont il appréciait désormais toutes les douceurs. Avec ceux-ci, plus d'heures inoccupées et parfois pleines de tristesse! plus de jours monotones, plus d'ennuis, plus de préoccupations souvent douloureuses ! Au lieu de cela, la causerie vive, instructive et inté-
ressante d'un homme intelligent, ayant du goût et du savoir; un partenaire brillant aux échecs , plein de bonne volonté au billard; puis les amabilités de madame Aubepierre et de ses filles, toutes jolies de figure et charmantes de caractère, douces, prévenantes, bonnes, ayant mille attentions délicates pour leurs voisins.
Quelle différence avec la vie d'autrefois! quel abîme entre le Ganteloup, les ïalvande et les Chenedolle, et la famille Aubepierre !
Il n'était pas jusqu'aux tristesses de celle-ci, redoutant pour un fils bien-aimé, pour un frère chéri, les dangers de la lutte, jusqu'à ses angoisses patriotiques, qui ne fussent pour César la cause d'émotions qui le transportaient dans un monde nouveau, dans un monde de sensations inconnues pour lui. Il s'y complaisait et prenait une grande part de ces émotions, lesquelles jusqu'alors n'avaient point fait battre son cœur. Il vivait enfin d'une vie véritablement humaine.
Quant à Louise, elle oubliait, dans la compagnie de mesdemoiselles Aubepierre et de leur mère, les douleurs du passé; son cœur, meurtri par la calomnie, s'épanouissait sous le charme des douces intimités ; son intelligence , un peu éteinte par la solitude et la vie monotone qu'elle menait, se ravivait et prenait un essor radieux dans la conversation d'une femme à l'esprit
élevé, aux idées généreuses, dans ses rapports quotidiens avec de charmantes filles qui la traitaient comme une sœur, et dont le joli babil était une source de plaisirs toujours nouveaux.
Louise se transformait.
Jamais César ne l'avait vue plus belle , jamais il ne lui avait supposé une pareille intelligence, un esprit aussi vif, aussi con^plet, aussi délicat. C'était une révélation qui le renû:»it tout fier de sa nièce.
Mais comment et pourquoi toutes ces belles choses étaient-elles restées si longtemps dans l'ombre?
Voilà ce que César ne pouvait comprendre.
Il ignorait, l'excellent homme, que les fleurs les plus précieuses n'éclosent que lorsque le soleil rayonne vers elles, et que l'esprit, comme la fleur, a besoin, pour se montrer, d'une incitation vivifiante, d'un autre esprit qui agit sur lui comme le rayon du soleil agit sur la fleur.
Disons aussi que la transformation de Louise n'était pas due seulement à la présence de madame Aubepierre et de ses filles, au rayonnement de leur amitié sur la nièce de César, à leurs sentiments du beau et du vrai. Quelque chose de plus puissant que tout cela, l'amour, — l'amour chaste et pur que les Grecs nommaient Iméros, — était entré dans le cœur de Louise et avait
imprimé sur son front une auréole éclatante, presque divine.
La nature a des droits imprescriptibles. Louise en subissait les lois.
Elle avait vu Georges Aubepierre, le jeune officier de la mobile, durant les vingt-quatre heures que celui-ci avait passé au village du Désert, et le souvenir de ce vaillant garçon, beau, brave, à la figure loyale, avait complètement envahi son cœur et sa pensée, et à la place d'une personne un peu embarrassée, timide à l'excès et que la calomnie avait rendue craintive, avait surgi l'heureuse jeune fille devant laquelle s'ouvraient les horizons enchanteurs d'un monde nouveau et les plus doux espoirs.
Chose bizarre ! Louise ne concevait aucune crainte pour la vie de Georges. Valentine Aubepierre, l'aînée des trois filles, lui avait affirmé que son frère ne pouvait être atteint par une balle prussienne, et elle le croyait! comme elle croyait également qu'il était impossible que Georges ne l'aimât pas. Non qu'elle fût éprise d'ellemême, de ses mérites ou de sa beauté, mais parce qu'une voix mystérieuse lui disait sans cesse que le pur amour qu'elle éprouvait ne pouvait être ni méconnu ni indifférent à celui qui l'avait fait naître. Sa confiance sous ces deux rapports était absolue.
Louise aimait Georges Aubepierre non pas seulement parce qu'il était jeune et beau, mais encore, et plus peut-être, parce qu'il était brave et hardi à la guerre ; parce qu'elle voyait en lui la personnification de la force, de la Jeunesse, de la volonté, qui seules pouvaient sauver ^a patrie ; elle aimait Georges ainsi et ne l'eût point aimé autrement; de plus, elle avait la foi, ce qui explique suffisamnent pourquoi elle croyait Georges invulnérable.
Grâce au voisinage de M. Aubepierre et de sa famille, grâce aux relations qui étaient nées de la présence de ceux-ci au village du Désert, le cousin César et sa nièce avaient retrouvé les jours heureux d'autrefois, embellis encore par les pures jouissances que font naître le culte des belles choses et l'échange des pensées honnêtes. Il ne se passait pas un seul jour sans que M. Aubepierre vînt chez César, ou que celui-ci allât chez son voisin. Les dames en faisaient autant de leur côté; elles travaillaient en commun une bonne partie de la journée. Après le déjeuner, tout le monde se réunissait pour entendre la lecture des journaux que faisait M. Aubepierre, et nul ne l'écoutait avec plus d'intérêt et d'attention que Louise; son cœur battait, son regard était plein de flammes ; on eût dit que la lutte se passait sous ses yeux et qu'elle y prenait part. Le soir, on se réunissait
encore pour faire quelques promenades dans la campagne, tant que les beaux jours durèrent; puis, quand vint l'hiver, les soirées se passèrent au logis, souvent pleines d'anxiétés et de douleurs morales qu'on cherchait à se cacher mutuellement car la guerre se continuait sans grands succès pour les armes françaises, et l'invasion s'étendait chaque jour... Enfin, chaque dimanche, les deux familles dînaient en commun, tantôt chez César, tantôt chez M. Aubepierre.
On comprendra très-bien que cette façon de vivre de César et de sa nièce ne fût point du goût des Talvande, des ChenedoUe et des Canteloup, et que les relations quotidiennes de ceux-là avec la famille Aubepierre excitassent la jalousie des villageois. Sans avoir rompu ouvertement avec sa parenté, César ne s'occupait plus d'elle, ne s'y intéressait plus, — disons le mot, n'y songeait plus, — et il fallait que l'un ou l'autre de ses membres fît une apparition dans sa maison pour qu'il se souvînt qu'il existait au Désert des gens qu'il avait appelés jadis pompeusement ma famille !
De la jalousie à la haine, et de la haine au désir de la vengeance, il n'y a qu'un pas trop facile à franchir.
Ces bons parents se dirent que le nouveau venu et les siens étaient des personnes intelli-
gentes qui ne pouvaient manquer de dessiller les yeux du cousin César sur la conduite de sa famille, ce qui devait avoir pour résultat la ruine des espérances de celle-ci; de plus, prêtant à M. Aubepierre les idées perverses d'accaparement qui les animaient eux-mêmes, ils le soupçonnèrent de convoiter, pour lui ou pour ses enfants, une partie de Théritage de César, et résolurent de commencer la guerre contre le réfugié et sa famille. Il était impossible, selon eux, que le mensonge et la calomnie, habilement répandus, n'amenassent pas la désunion entre les nouveaux amis.
C'était toujours le même système lâche, misérable, bas; mais celui-là réussit presque toujours, et il est sans danger — grande considération pour ceux qui l'emploient.
Le froid extrême de l'hiver de 1870 rendit bientôt les communications difficiles entre le Désert et Bony-le-Bocage, où les deux familles faisaient leurs approvisionnements; il fallait donc de toute nécessité recourir aux marchands du village, et cela mit forcément M. Aubepierre et sa famille. César et sa nièce, en communications fréquentes avec le Désert et ses habitants.
Cette nécessité fut habilement exploitée^ et le soupçon, la défiance et les ombres noires ne tardèrent pas à se glisser entre les nouveaux
amis. Oïl a beau être intelligent, affectueux, disposé à l'indulgence , il est certains points délicats sur lesquels les concessions sont presque impossibles.
On s'attaqua d'abord au cœur de la mère, à sa prévoyance, à ses délicatesses. On lui glissa à Toreille que ses jeunes filles couraient les plus grands dangers dans la fréquentation de Louise, que leur innocence , que leur pureté étaient en péril en semblable compagnie.
Madame Aubepierre fut très-étonnée de ces avis officieux.
— Quels dangers courent mes filles? demandât-elle. En quoi leur innocence peut-elle être compromise par des relations avec mademoiselle Louise Talvande?
— Vous ne savez donc pas?
— Quoi?
— Mais... que Louise est la maîtresse de M. César Perron. Tout le monde le sait ici, et elle-même n'ose mettre les pieds dans le village dans la crainte d'avanies. D'aucuns disent qu'elle
est aussi sa nièce, la fille de Pauline Talvande, une coureuse qui est morte à Paris, dans un hospice, et que la fille a hérité des vices de la mère; d'autres prétendent que c'est une fille des rues que M. César Perron a ramassée chez lui après la mort de sa femme, et qu'il fait passer présentement pour sa nièce afin de sauver les apparences. Ce qu'il y a de certain, c'est que les proches parents de M. César Perron, qui sont nombreux ici , se sont émus de cette situation et lui ont demandé à voir l'acte de naissance de leur prétendue cousine : M. Perron n'a pu leur montrer cet acte.
Cette révélation surprit étrangement madame Aubepierre, et elle en fut singulièrement émue.
Et il V avait vraiment, pour une mère de famille, pour une honnête femme, motif à émotion.
Ainsi, au pis aller, Louise était l'enfant du vice, et si l'on disait vrai, elle était une fille pervertie, et... César Perron, un débauché.
Mais disait-on vrai?
Là était la question sérieuse.
Dans tous les cas, il était important pour madame Aubepierre de se renseigner au plus vite, et, sans rompre trop brutalement avec César et Louise, de rendre les relations avec ceux-ci moins fréquentes et moins intimes.
Les renseignements qu'elle prit furent de'sastreux; ils confirmèrent pleinement, avec des variantes plus ou moins habiles, la première version.
Tous ces gens-là pouvaient-ils se tromper? Madame Aubepierre ne le supposa point.
La calomnie a ceci de terrible, c'est qu'elle trouve des auxiliaires, inconscients du mal qu'ils font, parmi les bavards, les sots et les imbéciles, qui, jouissant d'une réputation d'honnêteté qui n'est cependant que relative , ne peuvent être soupçonnés de complicité ou de mensonge.
Ces gens-là forment la catégorie du tout le monde ^ le vox populi , devant lequel il faut s'incliner.
Madame Aubepierre instruisit son mari de ce qu'elle avait appris touchant César et Louise.
La première impression de M. Aubepierre fut l'indignation. C'est le sentiment qu'éprouve tout honnête homme lorsqu'il se trouve en face d'une accusation qui blesse ses affections. Mais il était père de quatre jeunes filles dont la vertu lui était plus chère encore que son amitié pour César, et, en présence*de cette voix de l'opinion publique qui accusait l'ancien mercier et sa nièce, il pensa qu'il était utile de prendre certaines précautions, de se livrer à une étude attentive de la conduite de ses voisins.
200 LE COUSIN CÉSAK.
— Jusqu'à nouvel ordre, dit-il à sa femme, nos filles n'iront plus seules chez mademoiselle Louise, et lorsque celle-ci viendra chez nous, tu surveilleras avec le plus grand soin son langage et son attitude. En ce qui concerne M. Perron, j'en fais mon affaire.
Mais pour que la calomnie atteignît son but, il ne suffisait pas qu'elle frappât César et Louise; il fallait aussi qu'elle s'acharnât sur la famille Aubepierre, pour que l'ancien mercier et sa nièce conçussent des doutes, des soupçons sur la
probité des réfugiés.
Si pour obtenir ce résultat, quelqu'un du village se fût présenté chez César, et lui eût dit brutalement : « M. Aubepierre est un intrigant, un fourbe, un malhonnête homme» , il est évident que César n'en eût pas cru un mot.
On s'y prit donc autrement et Ton apporta dans le mensonge une astuce diabolique, une perfidie raisonnée.
Tous les matins, quelle que fût la saison. César faisait une promenade d'une demi-heure dans son jardin. Il n'était pas un habitant du village qui ne connût cette particularité.
Or, un jour que l'ancien commerçant faisait sa promenade habituelle, il entendit dans le petit sentier qui longeait son jardin, à deux pas de lui, derrière la haie, que Ton causait de la famille
Aubepierre. Involontairement, il s'arrêta, prêtant
l'oreille. . i7 >^
Sait-on seulement, disait une voix, d ou
viennent ces gens-là et ce qu'ils sont?
Oh' que oui! répondait une autre voix. H y aLalouette, du village de Presles qui a^entendu parler de M. Aubepierre par un réfugie du même
pays.
— Eh bien?
Ces pens-là sont des mange-tout, couverts de dettes, devant à Dieu et au diable. Des faiseurs de dupes , quoi ! Us ont du bien , c est vrai , mais il est hypothéqué au delà de sa valeur et ne suffirait point pour payer les créanciers. Le mari e paresseux et aime la table et le bon vin; c est pour ca qu'il fréquente M. César Perron , un brave homme qui se laisse prendre à la pipee par de belles paroles. M. Aubepierre 1 exploite en le flattant, et l'autre n'y voit que du feu. Quant à la femme, il paraît que c'est une johe farceuse ; elle en a fait de toutes les couleurs ; mais comme le bien venait de son côté, le mari a ferme les veux On a dit à Lalouette que les deux plus ieunes filles n'étaient pas de M. Aubepierre. — Ca, c'est difficile à savoir.
Oui et non. L'histoire vient de la femme du percepteur de Bony, qui est du même pays. . . Vous m'en direz tant!
— C'est comme ça. La preuve qu'ils ne valent pas grand'chose , c'est qu'ils n'ont pas paye Lesourd , qui a fait les travaux de peinture dans leur maison; c'est qu'ils doivent à Camus, le boulanger, à Etienne, l'épicier, au boucher Durand, à un marchand de meubles de Vire, qui est déjà venu deux ou trois fois réclamer de l'argent, et au propriétaire de l'hôtel du Lion d'or une barrique de vin qu'ils se sont fait expédier en promettant de payer le mois suivant. Le mois est arrivé, mais pas d'argent!
— Diable !
— Ils profitent de ce que les tribunaux ne fonctionnent plus pour bien vivre et faire des dupes, et quand viendra la paix, ils déguerpiront un beau matin, sans tambour ni trompette, emportant l'argent de celui-ci et de celui-là, et les marchandises ou les fournitures des autres.
— C'est bon à savoir, tout cela! Du diable si je leur donne un sou de crédit.
— Et vous ferez bien. Au revoir, voisin!
— Au revoir!
Autant de paroles, autant de mensonges!
M. Aubepierre n'avait emprunté aucune somme sur ses propriétés; il n'était ni paresseux ni flatteur, et n'aimait la table que comme doit l'aimer tout homme intelligent; il ne devait au peintre que parce que celui-ci ne lui avait pas remis son
mémoire; quant à ses dettes envers le boulanger, l'épicier et le bouclier, le tout ne s'élevait pas à vingt francs. Le surplus était de pure invention.
En ce qui concernait madame Aubepierre, c'était calomnie indigne, racontars odieux, éclos dans la cervelle de l'un des parents de César.
De toutes ces choses, César savait par expérience ce qu'en valait l'aune; malheureusement, l'humanité est ainsi faite, que l'expérience ne l'instruit pas toujours et que le doute se glisse facilement en elle.
On se dit : « Tout cela est monsonge, perversité, calomnie. » Mais on y songe, bien involontairement, et, involontairement aussi, on ouvre la porte aux soupçons, à la défiance, et l'on brise ainsi les meilleurs cœurs, les plus chaudes amitiés.
Il arriva donc que M. Aubepierre et César se tinrent respectivement sur leurs gardes l'un et l'autre, et qu'ils reconnurent aussitôt qu'ils s'épiaient mutuellement sans comprendre cependant pour quels motifs ils agissaient ainsi.
Cela jeta nécessairement un froid dans leurs relations. Cependant elles ne furent pas interrompues, et M. Aubepierre sembla même, tant ses visites chez César étaient fréquentes, vouloir les étendre encore davantage.
M. Aubepierre mettait sans cesse la conversa-
tion sur le passé de César et de Louise, sur leur existence à Paris, sur leur famille, toutes choses sur lesquelles ni* celui-ci ni celle-là n'avaient jamais varié dans leurs conversations. Enfin M. Aubepierre ne se contentait pas d'interroger habilement, il suivait les gestes, épiait les regards, observait les détails de la vie d'intérieur, et s'ingéniait par tous les moyens possibles à découvrir la vérité.
Quant à Louise, qui ne savait rien de ces défiances réciproques, du travail souterrain qui se faisait autour d'elle et de son oncle, elle apportait dans ses relations avec madame Aubepierre et ses filles la même cordialité, la même franchise et la même loyauté. Toutefois, elle n'avait pas été sans remarquer que madame Aubepierre la contemplait parfois d'une façon qui lui paraissait gênante et même importune; il était même arrivé que l'une avait eu pour l'autre des paroles froides, un ton cérémonieux, presque glacial, qui avaient vivement affecté la jeune fille. Mais le lendemain apportait, par un nouvel échange d'amitiés , l'effacement des points noirs de la veille.
Une situation fausse ne peut s'éterniser; le dénoûment arrive bientôt, cordial ou brutal, selon le tempérament des individus qui y sont intéressés.
Avec un homme comme M. Aubepierre, le dénoûment ne pouvait arriver que de deux façons : par une rupture froide , si la vérité des allégations lui était démontrée ; par de cordiales paroles qui devaient être l'explication de son attitude dernière, si les minutieuses investigations auxquelles il se livrait n'apportaient aucune preuve de la vraisemblance de l'accusation.
Ce fut cette dernière voie qui prévalut.
Un matin, M. Aubepierre se rendit chez César.
Il trouva Louise au rez-de-chaussée, vaquant aux soins du ménage.
— Bonjour, chère enfant, lui dit-il d'un ton affectueux; M. César Perron n'est pas sorti, je suppose?
— Non, monsieur; il est dans sa chambre. Je vais l'appeler.
— N'en faites rien, je vous prie; je vais monter chez lui. Nous avons à causer un peu.
Il fit un pas vers l'escalier, et, se ravisant, dit à la jeune fille :
— Mademoiselle Louise , si ma famille et moi avions, bien involontairement, quelques torts envers vous, nous le pardonneriez-vous?
— Oh! monsieur! fit Louise, comme si ce doute eût été blessant pour elle...
— Eh bien! donnez-moi votre gentille main en signe de réconciliation et de pardon.
— Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur; mais voici ma main en signe de bonne amitié et de respectueuse affection pour vous et les vôtres.
— Merci! dit M. Aubepierre.
Et galamment, il prit la main de Louise, et tout souriant la porta à ses lèvres.
— Maintenant, dit-il, voilà un contrat bien scellé.
Ceci se passait au rez-de-chaussée, dans l'antichambre dont la porte, faisant face à la grille, était ouverte.
A ce moment, la tante Suzette entrait dans la cour; elle vit le geste, le baiser et le sourire des deux personnages. Toutes ces choses ne devaient pas être perdues pour elle.
— Mon cher voisin et ami, dit M. Aubepierre lorsqu'il se trouva en face de César, les plus beaux ciels ont parfois des nuages. Il en est ainsi des amitiés les plus cordiales et des affections les plus sincères. Depuis quelque temps, tous les deux nous avons ouvert nos cœurs à la défiance, moi le premier peut-être; je m'en accuse franchement, certain que je suis que vous m'imiterez dans cette confession, et que d'un commun accord nous chasserons les vilains nuages dont je parlais tout à l'heure. Il est inutile de vous dire, je crois, qu'un père de famille a de grands devoirs à remplir, surtout lorsque, comme moi, sa famille se
compose de jeunes filles, et qu'il tient absolument à ce que leur réputation ne soit jamais effleurée par le doute ni ternie par le soupçon.
— Je crois deviner, dit César; mais continuez, je vous prie.
— Eh bien! mon ami, vous et votre nièce avez été atteints par la calomnie, et, sans y ajouter foi, j'ai dû, par suite des devoirs qui me sont imposés, examiner ce qu'il pouvait y avoir de vraisemblable dans cela. Aujourd'hui, je suis arrivé à cette conviction que tout est mensonge et perfidie dans ce bruit public, et je viens très-nettement et très-loyalement vous le dire.
— Je vous remercie, répondit César, et sais à quoi vous faites allusion. On vous a dit sans doute que, usant de mon autorité et de quelques bienfaits, j'avais abusé de l'innocence de Louise et fait ma maîtresse de ma nièce?
— Oui ! et autre chose encore !
— Quoi donc?
— Que, en supposant que mademoiselle Louise fût votre nièce, il n'y aurait rien d'extraordinaire h ce qu'elle fût en même temps votre maîtresse, parce qu'elle tenait de sa mère des instincts vicieux; mais que, n'ayant jamais pu justifier à vos parents de sa filiation, il était presque certain que vous ne la faisiez passer pour votre nièce que pour sauver les apparences.
— Ah! je vois quelles gens ont agi dans toutes ces choses odieuses, dit César avec amertume; jusqu'à ce jour je doutais; maintenant la lumière m'arrive éclatante. Ah! les misérables!
— Calmez-vous, mon ami; je suis désespéré de réveiller de pareilles douleurs.
— Non ! une explication entre nous était nécessaire; elle sera complète»
César ouvrit un bureau, en tira une liasse de papiers, et de cette liasse sortit deux grandes feuilles portant le timbre de l'État.
— Ceci, dit-il, est l'acte de naissance de Louise. Elle est, en effet, enfant naturel, sa mère, Pauline Talvande, ma belle-sœur, n'ayant jamais été mariée. Cette autre pièce est l'acte de décès de Pauline. Rapprochez les dates, et vous verrez qu'au moment du décès de Pauline, sa fille avait deux ans. Voilà donc un premier fait éclairci : Louise est bien ma nièce, la fille de la sœur d'Aglaé Talvande, ma femme. Louise a hérité des vices de sa mère! dit-on. D'abord Pauline n'était pas vicieuse; elle eut une heure de faiblesse, et elle m'a donné plus tard les preuves de son repentir. Mais Pauline eùt-elle été l'incarnation du vice, que je soutiendrais encore que Louise n'a de sa mère aucun de ses instincts , ni son caractère. Elle avait deux ans lorsque celle-ci mourut; c'est à ce moment que je me suis
fait son tuteur, son père. Depuis cet âge, elle n'a pas quitté un seul jour le couvent où je l'avais placée, ou ma maison, et j'affirmerais sur ma vie sa pureté, son innocence. Louise est le portrait vivant et elle a toutes les qualités de la chère femme que j'avais associée à ma vie. Faut-il me défendre maintenant contre l'accusation de libertinage qu'on fait peser sur moi? Pour cela, il me suffira de vous citer deux faits : Mon enfance avait été douloureuse, la misère me faisait peur; toute ma vie, jusqu'à l'heure où je suis venu demeurer ici, avait été consacrée au travail. Ma jeunesse a été sans amourettes et'sans plaisirs ; je vivais comme un anachorète au désert, et quand je me suis marié , ma femme a eu mon premier baiser d'amour. Lorsque je Tai perdue, j'avais des cheveux blancs, et mon cœur n'a jamais rêvé d'autre amour. Voilà ma confession, croyez qu'elle est sincère.
— Ah ! je le crois ! je le crois ! s'écria M. Aubepierre en pressant la main de César dans les siennes. Mais, ajouta-t-il en souriant, elle est incomplète. Je vous ai dit mes craintes; à votre tour, dites-moi vos griefs.
— Ils partent de la même source, répondit César; je croirais vous offenser rien qu'en les énumérant.
— Ah! vous valez mieux que moi, mon ami!
— Non ! je ne suis pas père, voilà tout!
— Il est inutile de rapporter notre conversation à votre nièce.
— Je m'en garderai bien ; ce serait rouvrir une blessure qui est à peine cicatrisée.
Dans l'après-midi, César et Louise allèrent faire une visite à madame Aubepierre, qui fut pleine d'attentions délicates pour César et tout cœur pour Louise. Jamais celle-ci n'avait reçu si chaude réception de la part de sa voisine; elle en fut touchée jusqu'aux larmes.
Vers quatre heures, le facteur de la poste apport une lettre de Georges, venue par ballon. Cette lettre avait été écrite la veille du combat de Champigny et contenait mille promesses de succès. On voulut fêter ces bonnes nouvelles, et César et Louise furent invités à dîner.
La lecture de la lettre s'était arrêtée à la signature, mais il y avait un post-scriptum, et la plus jeune des filles de M. Aubepierre en fît la remarque. Celui-ci se contenta de sourire et de regarder Louise.
La jeune fille insista.
— Mademoiselle, répondit son père, c'est une commission très-mystérieuse que me donne votre frère ; mais comme il reviendra bientôt, je suppose, cette commission dont il me charge, il la fera lui-même et bien mieux que moi.
La rusée petite personne ne se contenta pas de cette explication; elle trouva moyen, dans la soirée 5 de s'emparer de la lettre de Georges et de la lire entièrement.
— Je sais ce que papa n'a pas voulu nous lire de la lettre de mon frère, dit-elle tout bas à Louise; Georges nous dit qu'il songe tous les jours à la nièce de M. César Perron. C'est gentil, ça, n'est-ce pas, ma bonne amie?
Louise rougit beaucoup de cette confidence, et cette soirée fut réellement la meilleure qu'elle eût encore passée au village du Désert.
Malheureusement, cette trêve aux mauvaises passions ne devait pas longtemps durer.
On s'étonna beaucoup, dans le village, de voir que les relations entre les deux familles continuassent leur cours.
— Bah! dit un des habitants, qui se ressemble s'assemble, Aubepierre vaut Perron ; la femme et les filles de l'un valent la maîtresse de l'autre!
Le propos fut rapporté à M. Aubepierre, et il en conçut cette sorte d'agacement qu'on éprouve
lorsqu'une mouche vous importune de ses bourdonnements.
Lorsque les deux Talvande, Chenedolle et Canteloup parlèrent a la tante de l'insuccès de leurs agissements, elle eut un sourire terrible.
— Laissez donc, rèpondit-elle, je ne suis pas encore au fond de mon sac. Ça se complique joliment, allez, et plus que vous ne pensez. Ah! j'en ai vu de belles, et j'en soupçonne de drôles.
— Qu'est-ce que vous avez vu, tante Suzette?
— Un joli tableau, bien sûr! Quelque chose de réjouissant, là !
— Quoi donc?
— La Louise se faisant embrasser par M. Aubepierre !
— Devant le cousin César?
— Pas si bête ! dans un petit coin, alors qu'elle se crovait bien seule avec son amoureux.
— Votre parole, tante Suzette?
— Puisque je vous dis que je les ai vus !
— Il paraît qu'elle aime les vieux, c'te Louise I dit Canteloup avec un rire cynique.
— Ces Parisiennes! Toutes des gueuses, quoil
— C'est un peu fort tout de même, dit Chenedolle d'un air de doute.
— Quoi? qu'est-ce qui est fort? demanda Suzette, qui devinait la pensée de Chenedolle.
— Rien. Allez toujours!
— Et après? fit Talvande le jeune, tout ça ne me donne pas mes cinq mille francs.
— Après? répliqua Suzette, tu ne comprends donc rien, toi? Tu ne vois donc pas que si le cousin César ferme les yeux, c'est qu'il est lassé de la Louise et qu'il la repasse à son voisin? Mais, pendant que celui-ci s'occupe de celle-là, le cousin César mène ses affaires bon train auprès de madame Aubepierre. C'est encore une belle femme, ma foi! et qui vaut bien la Louise. Et puis pas cruelle du tout, si ce que l'on raconte est vrai. Vous savez? l'histoire des deux petites dernières!... Avec ça que le cousin César n'a pas froid aux yeux, et qu'il pourrait bien avoir jeté son dévolu sur les demoiselles ! Dame ! les pommes vertes! On dit qu'à Paris, les vieux aiment ça!
— Oh! oh! fit Chenedolle, toujours avec l'accent du doute.
— Qu'est-ce que tu dis, toi? s'écria la vieille femme.
— Je dis que vous êtes décidément très-forte, tante Suzette, et que j'aime mieux que vous soyez mon amie que mon ennemie.
— Et tu fais bien, mon gars, répliqua la doyenne de la famille en se rengorgeant. Après ça, pour qui est-ce que je travaille? Bien plus . pour vous que pour moi; je défends vos intérêts encore plus que les miens, car je suis vieille, et
si je laisse du bien, c'est vous qui en hériterez.
— Cette bonne tante Suzette! firent en chœur les Talvande, les Chenedolle et les Ganteloup.
— Assez , mes gars ! Je ne suis pas encore morte, et je vous dispense de pleurer. Revenons à nos moutons. Nous avons donc trouvé les causes qui font que le cousin César et M. Aubepierre, au lieu de se brouiller, continuent ensemble leur commerce d'amitié, Mais si, d'une part, on éveillait la jalousie de la femme en lui apprenant les amours de son mari avec la Louise, et la susceptibiHté du mari et du père en lui disant les entreprises du cousin César à l'égard de sa femme et de ses filles ; si, d'autre part, le cousin apprenait, de droite ou de gauche, l'histoire des embrassades de la belle Louise, il me paraît certain que l'amitié se changerait en haine, la paix en discorde , et que le cousin César nous reviendrait. Il ne s'agit donc que de savoir tirer parti de ce que je viens de vous apprendre. Voyez si ça vous va!
— Mais comme un gant, tante Suzette! fit Canteloup.
— Et vous autres? demanda-t-elle aux Talvande et à Chenedolle.
— Pardine! répondirent d'une voix unanime les trois personnages.
— Eh bien! à l'œuvre, mes enfants, et soyez
prudents! Pour ma part, ma lanyue ne restera pas inactive. Et maintenant, au revoir, et fichezmoi le camp.
On le voit, la trame odieuse s'ourdissait de nouveau, et dans ses fils ténébreux menaçaient de s'engloutir non-seulement l'amitié qui unissait de braves cœurs, mais encore leur honneur, leur dignité, leur réputation, leur repos, leur bonheur.
Chenedolle avait dit le mot de la situation : c'était un peu trop fort tout de même !
Madame Aubepierre, instruite par son mari de la conversation de celui-ci avec César, n'avait pas hésité à reprendre, avec l'oncle et la nièce, les bonnes relations d'autrefois , et l'on a vu combien sa première réception avait été cordiale et empressée.
Mais lorsqu'elle apprit par les bonnes langues du village l'histoire du baiser , — on sait comment la tante Suzette avait travesti ce fait si simple , — lorsqu'on lui souffla à l'oreille que son mari n'avait été si indulgent qu'afin de mieux satisfaire sa passion pour Louise, le sentiment de la jalousie la mordit au cœur et l'aveugla complètement. Elle se dit que l'hypocrisie et le vice savaient prendre tous les masques, même celui de l'innocence et de la vertu ; qu'il était impossible qu'on s'acharnât sans cause contre Louise ; que les affirmations de César n'étaient pas sin-
cères, ou bien que son mari, ayant de trèsbonnes raisons pour cela, s'était contenté de simples dénégations; que Louise, ayant été ou étant encore la maîtresse de César, pouvait également être la maîtresse de M. Aubepierre ; qu'enfin, en supposant que la calomnie ou l'exagération jouât un rôle dans toutes ces choses, il devait y avoir un grand fonds de vérité, puisque le baiser avait eu des témoins, et que par conséquent, ce point étant vrai, beaucoup d'autres devaient également l'être.
La jalousie est une assez mauvaise logicienne, mais la femme jalouse n'en conviendra jamais.
Il arriva donc ceci, c'est que le dimanche suivant, jour où l'on devait dîner chez César, madame Aubepierre, à l'heure de partir, inventa mille prétextes pour ne pas y aller, et finit par affirmer qu'elle était indisposée.
— Pourquoi ne l'avoir pas dit tout de suite? demanda son mari.
Mais madame Aubepierre, au lieu de répondre^ cédant à l'émotion qui l'agitait, fut prise d'un spasme nerveux, eut des larmes dans les yeux et, toute désespérée, se réfugia dans sa chambre, où elle s'enferma.
M . Aubepierre courut après sa femme , mais il trouva la porte close.
— Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-iL
Et tout inquiet, pensif, il se rendit chez César, afin de le prévenir de ne pas compter sur lui et sur sa famille pour le dîner. Seulement, sans avoir trop la conscience de ce qu'il faisait, absorbé dans ses méditations , il prit le chemin des écoliers, s'égara dans les bruyères et n'arriva chez César qu'à l'heure où l'on se mettait habituellement à table.
— Arrivez donc, retardataire, dit César en apercevant son voisin. Et madame Aubepierre, et les demoiselles, où sont-elles donc?
— Ma femme est indisposée, et je venais vous dire que nous ne dînerions pas chez vous.
— Indisposée!... depuis quand?
— Depuis le moment où je l'ai quittée..., il y a environ deux heures.
— Deux heures! Mais d'où venez-vous donc, mon voisin?
— Je ne sais trop... J'étais préoccupé, j'ai marché tout droit devant moi, et je me suis trouvé dans les bruyères, où je me suis égaré.
— Alors j'ai une bonne nouvelle a vous apprendre.
— Laquelle?
— C'est que madame Aubepierre est remise de son indisposition , car depuis le moment où vous êtes sorti de chez vous, j'ai vu madame Aubepierre et deux de vos filles allant au village et en revenant.
, — Pourquoi ne sont-elles pas entrées ici?
— Je rignore; j'étais dans ma chambre au moment où elles passaient. Très-certainement elles ne m'ont pas aperçu. Le couvert est mis, à table; Louise va aller chercher votre famille.
Puisque madame Aubepierre était allée dans le village, c'est que son indisposition n'avait pas eu de suite. Le mari mit sur le compte d'un malaise nerveux l'état dans lequel il l'avait laissée, et ne fit aucune résistance pour prendre place à table.
Louise partit aussitôt. Il fallait dix minutes pour aller chez madame Aubepierre et revenir.
Louise y mit une demi-heure au moins. Elle était sortie par la grille, elle revint par le jardin. Nul n'y fit attention, mais elle revint seule,
— Eh bien? fit M. Aubepierre.
— Madame Aubepierre était à table avec ses enfants , répondit Louise , et elle vous prie de ne pas vous occuper d'elle.
— Elle ne viendra pas après dîner?
— Non ! son intention est de ne pas sortir ce soir.
M. Aubepierre conçut quelque mauvaise humeur de la conduite de sa femme. Refuser de venir dîner chez leur voisin, prendre des prétextes oiseux pour motiver un refus, se mettre à table sans attendre le retour de son mari; enfin,
vouloir rester chez elle lorsqu'elle savait qu'on l'attendait chez Gésar, toutes ces choses — lubies inexplicables — froissèrent M. Aubepierre et le déterminèrent à faire ce que demandait sa femme, c'est-à-dire à ne pas s'occuper d'elle.
Si César eût été moins absorbé par son dîner, si son convive eût eu Fesprit un peu plus libre, l'un et l'autre se fussent aperçus que Louise n'était pas dans son état normal, et que la cause ne pouvait en provenir que de la démarche qu'elle venait de faire chez madame Aubepierre.
Que s'était-il donc passé là?
Des choses pénibles et douloureuses pour Louise.
Madame Aubepierre l'avait reçue d'une façon froide, hautaine, brutale même, et lui avait répondu que son mari pouvait rester chez M. Gésar Perron, puisqu'il s'y trouvait bien; que certainement il avait des motifs pour agir ainsi ; mais que, de son côté, elle en avait aussi, et de meilleurs, pour rester à la maison et refuser, pour ce jour-là et pour l'avenir, de semblables invitations.
Louise était restée un instant tout interdite de cette réponse et de la forme qu'elle prenait. Et avant qu'elle eût eu le temps de se remettre et de demander des explications, madame Aubepierre lui avait tourné le dos.
La jeune fille, pour cacher son désespoir et ses
larmes, prit le chemin des champs , — c'est ce qui expHquait son retour par le jardin. — Elle resta là un quart d'heure, se désolant et pleurant. Elle ne s'expliquait la conduite de madame Aubepierre que comme le résultat d'une nouvelle calomnie qui était venue la frapper. Qu'avait-elle donc fait à ces hommes méchants et pervers pour qu'on se plût à la torturer, à lui ravir ses plus précieuses amitiés, à rompre ses rêves de bonheur, à briser sa vie?
Elle se voyait impuissante dans cette lutte contre des ennemis invisibles et en concevait un vif désespoir. Pour dissimuler les traces de ses larmes, elle dut se plonger la figure dans l'eau, avant d'entrer dans la salle à manger où l'attendaient son oncle et M. Aubepierre.
On comprend sans peine qu'elle ne pouvait reporter à M. Aubepierre les paroles de sa femme, et qu'elle dut refréner son chagrin...
C'est ce qui était arrivé.
Elle ne crut même pas devoir, le lendemain, instruire César Perron de l'incident nouveau, afin de lui éviter un souci.
Il fallait une victime à ses ennemis; elle préféra que ce fût elle plutôt que son oncle.
C'était une bien grande abnégation, l'acconlplissement du plus pénible devoir qu'elle eût eu encore à accomplir.
Lorsque M. Aubepierre rentra chez lui, sa femme était couchée ; il ne put donc y avoir entre eux aucune explication.
Dans ces temps néfastes, le service de la poste se faisait d'une façon fort irrégulière.
M. Aubepierre avait conservé de son existence de propriétaire rural l'habitude de se lever avant le jour, et il l'avait conservée au village du Désert. Il se leva donc le lendemain avant l'aurore et sortit aux premières clartés du jour, pour aller par les champs faire sa promenade quotidienne.
Comme il marchait vers Bony-le-Bocage, il rencontra sur la route le facteur de la poste , qui lui dit qu'il avait une lettre pour lui.
Le réfugié prit cette lettre, et, avant d'en briser l'enveloppe, la garda quelques minutes .dans sa main, cherchant à deviner, par l'écriture de la suscription, de qui elle pouvait provenir.
Avait-il le pressentiment des choses odieuses que recelait cette lettre?
Peut-être!
Enfin il rompit le cachet, déplia le papier et lut.
Bien vite il courut à la signature.
Il n'y en avait pas.
C'était une lettre anonyme, cette aide de la calomnie, cet autre masque de la lâcheté.
On lui disait tout crûment que M. César Perron était un débauché qui trompait sa confiance; on lui affirmait que, tandis qu'il courait les champs, l'ancien mercier hantait sa maison et séduisait sa femme; on le prévenait qu'on avait vu César tour à tour avec ses deux filles dans les bruyères. On ajoutait enfin que son voisin était si bien connu dans le village, qu'aucune domestique à peu près passable de figure n'avait pu rester dans sa maison; qu'aucune jeune fille du Désert ne voulait entrer en service chez lui , et que c'était à cause de cela qu'il avait été contraint de prendre une servante de Bony-le-Bocage.
— Infamie! s'écria M. Aubepierre en froissant le papier avec colère et dégoût...
Mais la blessure était faite, le soupçon et le doute étaient entrés au cœur du mari et du père^
L'auteur de la lettre avait atteint son but!
Ce qu'éprouva M. Aubepierre fut un sentiment de révolte.
— C'est impossible! se dit-il, c'est abominable!
Cependant la blessure saignait; le doute ouvrait la porte à la réflexion , et la réflexion arrivait terrible. .
Il se dégageait de cette lettre deux faits, presque exacts pour M. Aubepierre, et qui donnaient un caractère de vraisemblance aux autres. Il con-
naissait en effet ces particularités que la domestique de César était de Bony-le-Bocage, et que celle qui l'avait précédée dans la maison de son voisin j Annette, du village du Désert, une fille jeune et gentille, avait quitté cette maison subitement et sans vouloir s'expliquer sur les causes qui motivaient sa décision. Ce silence, cette réserve, n'étaient-ils pas déjà une accusation contre les mœurs de M. César Perron?
Les inductions sont parfois choses fatales, parce qu'elles se prêtent avec la même facilité à toutes les argumentations, aussi bien les vraies que les fausses.
La preuve en était dans celle-ci, que faisait M. Aubepierre : u Si M. César Perron a des mœurs telles qu'aucune jeune fille ne peut rester en service chez lui, il a bien pu abuser de sa nièce, et il est possible que le bruit public qui fait de Louise sa maîtresse soit vrai ; or , s^il n'a pas respecté sa nièce, il n'avait aucune raison pour respecter ma femme et mes filles. »
Ce dilemme était désespérant!
Il est vrai que la conscience de l'honnête homme se révoltait de ces imputations odieuses. Depuis le jour où il connaissait César, il avait vécu dans une grande intimité avec celui-ci , et jamais un geste, une parole, un regard n'était venu trahir ses mauvaises passions. Ou cet
homme était la personnification de Thypocrisie, et par conséquent un être dangereux et qu'il fallait fuir, ou il était victime de la trame la plus perfide.
Laquelle de ces deux hypothèses était la bonne, la vraie?
Alors venaient à la pensée de M. Aubepierre les prétextes insidieux que sa femme avait mis en avant la veille, afin de ne pas se rendre, en compagnie de ses filles, chez M. Perron : il se souvenait de son émotion, de ses larmes, de sa fuite, du refus très-net signifié à Louise lorsque celle-ci avait été la chercher, et il arrivait à cette conclusion brutale et vraiment désolante : « Il y a quelque chose! » Était-ce prudence et sagesse de la part de madame Aubepierre, avertie par quelqu'un des mœurs détestables de M. Perron? Mais pourquoi ne pas dire la vérité à son mari? Pourquoi cette émotion, ces larmes? C'était donc un remords? Et si c'était un remords, il y avait donc eu faute?
On voit sur quelle pente fatale M. Aubepierre était conduit.
Il voulut relire la lettre qu'il tenait dans sa main afin d'en bien peser les termes; dans ce but, il quitta la grande route et se jeta dans un petit sentier, à droite, qui conduisait vers un marécage et dont les deux côtés étaient parsemés
d'épaisses oseraies. Il fît cinq ou six pas dans ce sentier, et, masqué par les branchages, se mit à relire l'infâme missive.
Au moment où il quittait la grande route, arrivait en face de lui, semblant venir de Bonyle-Bocage, un aveugle guidé par un enfant. Cet aveugle et son petit compagnon mendiaient dans les villages du canton et logeaient un peu partout : dans les champs par la saison chaude, dans les granges lorsque l'hiver sévissait. Ils faisaient parfois des stations de deux ou trois jours au Désert et étaient bien connus de tous les habitants.
— Qui vient de quitter la grande route? demanda l'aveugle à son guide.
L'enfant, croyant M. Aubepierre bien loin dans le sentier, répondit :
— C'est le monsieur.
— Quel monsieur?
' — Le père des deux bâtardes.
— Ah! fit l'aveugle, M. Aubepierre?
— Oui.
0n sait combien la voix humaine porte loin, Iqrque la terre est dépouillée de ses récoltes, lorsque arbres et arbustes sont sans feuillage, lorsque le sol est couvert de neige.
Ces paroles arrivèrent donc très-nettement aux oreilles de M. Aubepierre.
Il bondit de colère à cette nouvelle insulte qui venait combler le vase, remonta vivement le sentier et se trouva en face de l'aveugle et de l'enfant.
— Qu'as-tu dit, petit misérable? s'écria-t-il en brandissant sa canne.
Mais l'enfant avait été chercher un refuge derrière l'aveugle.
— Réponds! continua M. Aubepierre, où as-tu appris ce propos?
L'enfant tirait tout doucement l'aveugle du €Ôté du fossé.
— Eh! monsieur! dit celui-ci, au Désert, sans doute. Il le répète comme il l'a entendu dire^ sans y rien comprendre et sans vouloir vous offenser. N'est-ce pas. Pierrot?
— Oui, fit Fenfant.
— Mais qui a dit cela?
— Les uns et les autres... personne et tout le monde!... Ah! on en dit bien d'autres au village!... Faut pas vous effaroucher pour ça, mon bon monsieur.
Cet aveugle avait raison.
Écouter le mensonge et la calomnie, s'y montrer sensible, c'est encourager menteurs et calomniateurs.
M. Aubepierre abaissa sa canne : il ne pouvait frapper un enfant idiot, un misérable aveugle.
Il resta un instant plongé dans les réflexions
les plus désolantes. Seulement, atteint par la calomnie dans son honneur de mari, dans sa dignité de père, il ne comprit pas que César Perron était sans aucun doute atteint également de la même façon, et que tout était mensonge dans la lettre anonyme.
Quand il releva la tête, il s'aperçut que l'aveugle et son guide avaient pris la fuite à travers champs.
— Au village, il faut vivre seul chez soi, se dit M. Aubepierre; j'ai méconnu cette loi suprême, et j'en suis puni! J'avais espéré trouver ici le calme, la paix, un adoucissement à mes chagrins, à mes inquiétudes, et c'est l'enfer que j'y ai rencontré]... Assez! aujourd'hui même je romprai avec M. César Perron, et désormais nul étranger ne franchira le seuil de ma maison !
Un peu de confiance, des explications loyales., eussent mis à néant tout l'échafaudage de monstruosités dont M. Aubepierre et César étaient victimes; la vérité se serait montrée dans tout Téclat de sa sereine majesté, et leurs ennemis eussent été réduits à l'impuissance. Malheureusement le dépit, la colère, le doute, la méfiance, l'amour-propre exagéré, toutes les passions aveugles, toutes les fausses questions de dignité, étaient en jeu et pesèrent dans la balance, contre la raison, la sagesse et l'équité^
C'est presque toujours ainsi que rhomme se laisse guider dans la vie. Et souvent, lorsqu'il reconnaît son erreur, toute réparation est impossible.
Ce fut une lettre apportée par la domestique de M. Aubepierre qui apprit à César la cruelle détermination de son voisin.
Cette lettre n'articulait aucun fait, ne contenait ni reproche ni récrimination; elle était conçue dans la forme la plus polie, mais affirmait la résolution inébranlable de vivre en famille et sans aucune espèce de relation avec les personnes étrangères. M. Aubepierre, pour ne pas faire naître une demande d'explication, terminait en disant que des considérations d'un ordre indiscutable lui imposaient cette pénible décision, qui était générale et n'avait rien de particulier pour M. César Perron.
Cette missive était sans réplique.
Elle fut un coup de massue pour César. Il avait appris dans la compagnie de M. Aubepierre et de sa famille les douceurs de l'amitié, tous les
charmes que procurent des relations suivies avec des gens bien élevés, délicats, instruits ; il s'y était habitué, et voilà que tout à coup, sans cause saisissable pour lui , cette grande joie lui était enlevée.
Il en fut tellement accablé qu'il ne songea même pas à chercher quels motifs avaient pu diriger M. Aubepierre dans cette rupture si imprévue, si subite. Il se contenta de remettre la lettre de celui-ci à Louise en disant :
— Ma pauvre enfant, on ne nous gâte pas au village du Désert.
Louise lut la lettre et répondit à son oncle :
— Je m'y attendais.
César ne comprit pas ces paroles et n'en demanda même pas l'explication. Il était complètement dévoyé.
La jeune fille pleura longtemps. Mais comme les larmes ne sont pas éternelles et qu'elle avait la foi, il arriva un jour où elle cessa de pleurer.
— Dieu prendra pitié de moi, se dit-elle : ayons courage et espoir.
Et elle espéra
A partir de ce jour^ elle ne sortit plus de sa maison, et son oncle fit, sur ce point, exactement comme elle.
Les ChenedoUe, les Talvande et les Canteloup étaient aux aguets ; ils s'aperçurent bien vite que
une grande peine et une grande joie : une grande peine de savoir l'ami de son cœur blessé, privé des soins affectueux de ceux qui l'aimaient; une grande joie d'apprendre qu'elle ne s'était point trompée sur sa valeur et son courage. Rien ne séduit plus les femmes que ces natures vaillantes et braves qui font volontiers le sacrifice de leur vie pour une noble cause ou une grande idée.
On arriva ainsi, sans trop d'incidents nouveaux, vers le milieu du mois de janvier 1871 , et un jour vint où la capitulation de Paris, dont on parlait depuis longtemps, prit un caractère officiel. On pouvait sortir de Paris, et la garde mobile étaitlicenciée. Beaucoup de gens doutaient encore.
Mais le doute disparut devant l'arrivée au Désert de Georges Aubepierre. C'était un matin des premiers jours de février. On se souvient combien le printemps fut précoce en l'année 1871. Il semblait que la nature voulût, par un prompt réveil, réparer les maux de la guerre. Louise, ravie de ce beau soleil, de cetle splendeur de l'atmosphère qui succédaient aux tristesses d'un hiver excessivement rigoureux, avait placé son fauteuil sur le perron qui faisait face au jardin, et assise là, travaillait. Mais, par instants, ses mains tombaient sur ses genoux, sa poitrine se gonflait, ses yeux devenaient humides, et son regard se portait vers la maison et le jardin
de M. Aubepierre, que l'absence de feuilles dans les arbres rendait visibles.
Tout à coup un cri joyeux , qui semblait venir du point qu'elle contemplait, arriva jusqu'à Louise. Elle en fut tout émue. Puis, quelques minutes après, elle vit dans le jardin de M. Aubepierre ses deux filles aînées donnant le bras à un jeune officier qui semblait marcher avec quelque difficulté. C'était Georges 1 Elle le reconnut parfaitement; son cœur bondit de joie. Dans le même moment, les deux sœurs agitèrent leurs mouchoirs pour la saluer. Georges se retourna vers elle et ôta son képi.
Louise ne put contenir l'élan qui l'entraînait vers ces affections si chères. Elle se leva d'un bond et tendit ses deux bras en avant. Mais tout à coup, confuse, honteuse de ce geste qui pouvait s'adresser aussi bien au frère qu'aux sœurs, elle rentra dans sa chambre la figure empourprée par le rouge de la pudeur et de la joie. Tout le monde ne la détestait donc pas dans cette maison dont madame Aubepierre l'avait pour ainsi dire chassée I
Il y eut de longs pourparlers entre M. Aubepierre et son fils au sujet de César Perron et de sa nièce. Georges ne pouvait manquer de s'enquérir des causes qui avaient amené la séparation des deux familles. M. Aubepierre devait des expli-
ni César ni Louise ne mettaient plus les pieds chez M. Aubepierre, et qu'aucune personne de la famille de celui-ci ne venait dans la maison de César. Ils avaient donc réussi à brouiller les deux familles. Ce ne fut pas un médiocre triomphe pour la tante Suzette. Mais ils reconnurent en même temps qu'ils n'avaient pas gagné de terrain en ce qui concernait Louise, et que César ne se jetait pas le moins du monde dans leurs bras. Mieux que cela, César semblait professer pour sa famille là plus complète indifférence. Non-seulement il n'allait plus chez eux, mais encore bien souvent, lorsque l'un d'eux venait lui rendre visite, s'il était dans sa chambre, il ne se dérangeait pas et le laissait en téte-à-téte avec la domestique. Quant à Louise, elle ne pouvait supporter leur présence et s'enfuyait bien vite chez elle dès qu'un Talvande, un Chenedolle ou un Canteloup apparaissait à la grille.
Et tous ces gens-là se dépitaient et se disputaient, car le but qu'ils avaient poursuivi n'était pas atteint.
Un matin, un bruit circula dans le village et fut apporté à César et à Louise par leur domestique. On disait que Georges Aubepierre avait été tué dans un des combats qui s'étaient livrés sous Paris.
— C'est impossible, s'écria Louise.
On sait pourquoi pareil malheur ne pouvait
être accepté par elle.
— Quoi qu'il en soit, dit César, la conduite de nos voisins, motivée sans doute par des faits praves que nous ne connaissons pas, ne m a pas dégagé de tout intérêt pour ce qui les concerne, et je vais leur écrire.
En efFet, il envoya dans la journée à M. Aubepierre une lettre très-digne, dans laquelle, faisant allusion au bruit arrivé jusqu'à lui, il lui disait qu'il espérait bien que ce bruit n'était pas fonde; mais que si, par malheur, M. Aubepierre avait eu l'immense chagrin de perdre son fils , nul plus que lui. César, ne prenait une part plus vive et plus complète au chagrin de M. Aubepierre et de
sa famille. , , .
Une heure plus tard, M. Aubepierre répondait à César pour le remercier de la marque de sympathie qu'il venait de lui donner, et lui dire que son fds Georges avait reçu une blessure très-grave, mais qui ne mettait point sa vie en danger. Il en avait reçu l'assurance par une lettre écrite, sur la prière de Georges, par le médecin qui avait opéré le premier pansement. Enfin il apprenait à César que, pour prix de sa bravoure et de sa belle conduite, Georges venait d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur.
Louise éprouva, de la lecture de cette lettre,
cations à son fils. Qu'elles fassent incomplètes, c'est certain, le père ne pouvait dire au fils les suppositions infâmes qui s'attaquaient à sa mère et à ses sœurs. Cependant le jeune officier en apprit assez pour savoir que la calomnie avait joué le grand rôle dans toute cette affaire. Il lui restait à connaître quel mobile l'avait dirigée; ce fut à quoi il s'appliqua.
Il ne partageait aucune des préventions de son père. Cependant, pour ne pas froisser celui-ci, pour rendre en même temps ses investigations plus faciles et plus sûres, il ne fit point visite à César et se contenta de lui envoyer sa carte.
Cette conduite devait faire supposer dans le village que César et sa nièce lui étaient indifférents. C'est ce qu'il voulait. Mais si cette démarche de politesse pouvait suffire à l'ancien mercier, elle ne donnait aucune satisfaction au cœur de Georges, vivement épris de Louise. Il fallait autre chose qui , en attendant l'heure de la réhabilitation bien complète, rassurât Louise et Téclairât sur les sentiments de Georges.
Cette autre chose, il la trouva bientôt.
Par ce beau printemps qui se montrait radieux et plein de promesses, Louise passait de longues heures dans le jardin de son oncle, changeant de place selon que le soleil se trouvait plus ou moins haut à l'horizon. Or, un jour qu'elle était
assise à l'ombre de la haie qui longeait le sentier, elle entendit, tout près d'elle, une voik qui
l'appelait. -n •
Un instant elle se crut le jouet d une illusion.
Mais la voix reprit aussitôt, — et cette fois elle la reconnut: c'était celle de Georges Aubep.erre.
Ne bougez pas, ne vous retournez pas; dites-moi seulement que vous m'entendez.
Louise était toute tremblante. Cependant elle
dit :
Je vous entends, monsieur.
Croyez bien, mademoiselle, reprit Georges, que ie n'ai pas le choix des moyens pour arriver jusqu'à vous, et que si je prends celui-ci, c'est que tout autre serait dangereux en ce moment. Louise, ma bien chère Louise, je vous aime, et je serais le plus heureux des hommes si cet aveu que je vous fais trouvait un écho dans votre cœur. Mais mon amour, ma vie même, — car tout hors de vous m'est obscurité et ténèbres, — votre considération, votre honneur sont en péril; tout cela menace de tomber sous les coups de la perversité la plus audacieuse. Quels sont vos ennemis, les miens, ceux de votre oncle et de ma famille? Je ne les connais pas encore, mais je saurai les découvrir, mettre h néant le mensonge et la calomnie, faire que toutes les têtes s'inclinent devant vous, et que la maison de mon père
devienne votre maison. Voilà ce que je veux faire, ce que je ferai certainement, et j'ai voulu vous l'apprendre, afin que vous sachiez bien qu'il y a près de vous un homme à qui votre honneur est plus cher que son propre honneur. Dites, mademoiselle, ai-je votre approbation? Avez-vous confiance en ma parole ?
Georges cessa de parler.
Il y eut un moment de silence.
— J'ai confiance en vous, monsieur, répondit Louise d'une voix émue, et je vous remercie.
— Avec ces paroles , je ferai des miracles, dit Georges. A bientôt!
Nous avons dit que Georges Aubepierre était un garçon brave, hardi, loyal, inspirant à la fois, et selon les individus, confiance et crainte. Il avait l'habitude d'aller droit au but et d'attaquer le taureau parles cornes. Son ignorance de la situation vraie l'obligea à biaiser un peu ; il en fut tout chagrin , mais le but qu'il avait à atteindre était son unique préoccupation.
On le croyait indifférent à César et à Louise , et à cause de cela, on lui répéta toutes les ignominies qui se débitaient au village sur l'oncle et la nièce. Toutes ces choses lui avaient déjà été dites à peu près par son père ; ce n'était donc qu'une nouvelle édition, un peu plus perfide peut-être, des mêmes racontars. Le point important était de
remonter à la source, car le plus ou moins de valeur de toutes ces choses gisait dans la valeur et la moralité du point de départ. Là était le difficile. Georges Aubepierre y employa beaucoup de temps et ne découvrit rien de précis. Pierre le tenait de Jean, Jean d'Augustin, celui-ci le tenait de sa femme, qui l'avait entendu dire par une voisine. Un autre lavait appris chez le barbier, un troisième au cabaret, et ainsi de suite. Impossible de remonter à la vraie source.
Si je savais à qui la calomnie devait profiter, j'aurais trouvé le calomniateur, pensa Georges; c'est de ce côté-là qu'il faut chercher.
Et, comme il arrive souvent, il trouva sans
Un jour qu'il revenait à pied de Bony-le- Bocage, il rencontra à l'entrée du bourg l'instituteur du Désert. Tous les deux firent route ensemble, et ils causèrent. L'instituteur était jeune, intelligent, sagace et observateur à ses moments perdus. Étranger au village , visant a une meilleure position, il employait ses heures de repos au travail ou les passait en compagnie de sa femme et de son jeune enfant. Indépendant autant que peut l'être un instituteur, il ne prenait parti pour aucune coterie du village, et jugeait des coups que chacun se portait en philosophe désintéressé de toutes les questions et qui refuse
de se mettre de la mélëe, c'est-à-dire avec beaucoup de justesse, d'équité et de raison. Ce qui échappait h tous , — la raison des causes , la cause des effets, — lui apparaissait avec une lucidité surprenante. Sa conversation était donc pleine d'intérêt et de charme, et Georges y prit un réel plaisir. L'instituteur se trouvait pour la première fois, depuis sa sortie de l'école, en face d'un vrai partenaire de la parole , et certain que ce partenaire n'était point un traître, il se laissa aller à démontrer qu'il était supérieur, par Tesprit et par la variété de ses connaissances, à un simple pédagogue de village. Georges était émerveillé.
— C'est un plaisir, monsieur, dit-il à l'instituteur, de faire route avec vous. Si cela ne vous déplaît pas, notre connaissance, ébauchée sur un grand chemin, se continuera à domicile. Voulezvous me permettre d'aller vous faire une visite?
— Une et plusieurs, monsieur, quand il vous plaira. Je suis libre le soir et le jeudi de chaque semaine.
Au moment d'arriver dans le village , ils rencontrèrent la tante Suzette qui en sortait.
Georges Aubepierre regarda la vieille femme et dit en souriant à son compagnon :
— Singulier type !
— Plus curieux et surtout plus terrible que vous ne sauriez l'imaginer...
— Ah! fît Georges, indifférent jusque-là; et comment nommez-vous cette femme?
— On la nomme ici la tante Suzette; elle est de la famille des Talvande et parente de M. César Perron, que vous connaissez sans doute.
Georges tressaillit; il était enfin sur la bonne voie.
— Ouij dit-il aussi froidement qu'il put, pour l'avoir vu une ou deux fois lorsque ma famille vint s'établir ici au début de la guerre.
— Le pauvre homme! ajouta l'instituteur, il n'est point sur un lit de roses!
Les deux personnages se trouvaient en face de la maison de M. Aubepierre.
— Me voici à ma porte, dit Georges. En attendant que j'aie le plaisir de vous recevoir dans la maison de mon père , permettez-moi de vous serrer la main et de vous dire : A bientôt !
— A bientôt, monsieur!
Si pressé que fût Georges Aubepierre de revoir l'instituteur, il comprit qu'une démarche prématurée pouvait tout perdre , et il eut le courage d'attendre jusqu'au jeudi suivant.
Ce jour-là, il se rendit dans l'après-midi chez l'instituteur. Il le trouva jardinant. Sa femme travaillait, assise sur un banc, et leur jeune enfant jouait sur le sable de l'allée.
L'instituteur voulut faire les honneurs de sa maison à Georges, mais celui-ci s'y refusa.
— Nous sommes bien ici pour causer, dit-il, restons-y. Fumez-vous?
— Beaucoup autrefois, aujourd'hui peu.
— Vous accepterez bien un cigare?
— Volontiers.
Lorsque les cigares furent allumés, Georges prit la parole.
— Au moment de nous séparer l'autre jour, il vous est échappé une réflexion qui est restée gravée dans ma mémoire, et dont je ne comprends pas très-bien la signification.
— Quelle réflexion? demanda l'instituteur.
— C'est à propos de M. César Perron. Vous m'avez dit :
« Le pauvre homme I... Il n'est point sur un lit de roses. »
— Je m'en souviens, en effet, et rien n'est plus vrai, j'imagine.
— Ne me croyez ni curieux ni indiscret, reprit Georges ; mais vos paroles et un fait inexpliqué pour moi, celui de la rupture des relations qui ont dû avoir lieu entre ma famille et M. César Perron, lequel avait été fort obligeant pour nous lors de notre apparition dans ce pays, ont fait naître en moi le désir de vous demander l'explication de vos paroles.
— Je comprends votre désir, et peut-être avez- \ous un intérêt assez sérieux à être renseigné d'une façon impartiale et vraie, car, si j'en juge par les résultats , votre famille a partagé , dans une certaine mesure, les préventions qui pèsent sur un homme bien innocent, selon moi, des accusations dont on l'accable,
— Eh bien ! cher monsieur, parlez, je vous en prie. Il n'est jamais trop tard pour réparer les injustices et secouer les préventions fausses.
— Je ne connais pas l'histoire de M. César Perron, reprit l'instituteur, et cependant je crois qu'il me serait facile de vous la raconter. C'est un de ces types de commerçants parisiens dont la vie, toute de travail, n'a dû avoir pour objectif que l'aisance et le repos pour les jours de sa vieillesse.
Le travail lui a donné l'aisance , mais il s'est trompé en venant ici chercher le repos. C'est l'enfer qu'il y a trouvé ! Cet homme a dû avoir une enfance pénible et être privé de tous les soins et de toute la tendresse que l'enfant trouve habituellement au foyer paternel. Il a dû être .même sans amitié dans sa vie. J'en trouve la preuve dans sa présence ici. C'est le pays de sa femme et point le sien. Or, l'homme tend toujours à retourner vers le lieu où fut son berceau, ses premières affections, sa famille; je oonclus de la présence de M. César
Perron au Désert, qu'il n'a eu dans sa jeunesse ni affections ni famille, et qu'il n'est venu dans ce pays que pour y trouver tout cela.
— Vos inductions me semblent justes, dit Georges; continuez, cher monsieur...
L'instituteur reprit :
— Si de l'inconnu je passe à ce qui, pour moi , est le connu — excusez-moi, j'ai beaucoup étudié le visage humain — il m'est à peu près démontré que, soit illusions ou réalités — dans ce cas-là c'est la même chose — M. Perron a trouvé dans son existence des causes de chagrins, dans sa route, de ces pierres qui sont des grains de sable pour certaines natures et des rochers pour d'autres. M. Perron est de celles-ci.
D'un tempérament lymphathique , il doit s'effaroucher de peu , s'affecter de petites choses et avoir une crainte horrible de l'opinion publique. Son éducation n'a pas du être très-développée. Je serais même tenté de croire que ce qu'il sait, il l'a appris lui-même , à force de patience , de volonté, et poussé par cette conviction que l'ignorance complète conduit fatalement à la misère. Mais ce qui lui manque en savoir, en expérience, en science de la vie est remplacé chez lui par une merveilleuse modestie, de la douceur, de la bonté, une obhgeance parfaite et le grand désir d'être utile à ses semblables. Je doute fort
que cet homme ait jamais eu le courage ou même la volonté de répondre : Non , i\ quiconque lui a demandé un service. On Ta accusé de passions violentes , d'un goût très-accusé pour le beau sexe. C'est à la fois une grosse sottise et un mensonge qu'on a dit là.
C'est une grosse sottise, parce que M. Perron n'a jamais pu avoir aucune passion de ce genre; j'affirme même que, sous ce rapport, son existence a dû être calme et placide. Imaginez un petit ruisseau suivant simplement et tranquillement son cours, mais point susceptible de vagues, de tempêtes et de débordements. Tel est M. César Perron.
C'est un mensonge, parce que les faits que l'on cite sont de pure imagination. Il n'est pas vrai qu'aucune fille de ce pays ait été victime de ses séductions; il est faux que sa domestique Annette l'ait quitté pour une cause semblable. Le départ de celle-ci est dû à la volonté de sa mère , à laquelle on avait monté la tête.
Ici se place tout naturellement ce qu'on dit de ses relations intimes avec sa nièce. Pour moi, la calomnie est flagrante; mais ne le fût-elle pas, que je me garderais bien d'en croire un seul mot. Ce serait offenser une charmante personne que je ne connais que de vue, mais qu'il suffit à un homme un peu intelligent d'apercevoir une seule
fois pour être certain de sa vertu. Le vice n'a ni ces dehors, ni cette attitude, ni ce regard. Ma femme, qui a causé plusieurs fois avec elle, se porte garant de son innocence et de sa pureté. Je l'ai vue à l'église, j'affirme que sa piété est réelle, sincère et sans ostentation. Si elle était ce qu'on dit, pourquoi cette comédie?
Georges prit la parole.
— J'admire votre haute intelligence, cher monsieur, et la sûreté de vos appréciations; elles démontrent chez vous des facultés d'observation exceptionnelles et un grand sentiment de la dignité humaine. Hier, vous m'avez charmé; aujourd'hui, vous me surprenez.
Et comme l'instituteur rougissait de ces compliments, Georges ajouta :
— Ce n'est qu'un hommage bien naturel rendu à votre mérite. Maintenant, expliquezmoi les causes de cet acharnement contre deux personnes de bien et aussi inoffensives que M. Perron et sa nièce.
— Oh ! cela est bien facile , allez ! Notez d'abord que, sauf sur un point, — l'histoire du baiser donné par votre père à mademoiselle Louise, et sur lequel il vous renseignera mieux que moi, — on n'articule rien de précis, on ne cite aucun fait, ce qu'on n'eut pas manqué de faire s'ils eussent existé. On se contente de
simples allégations. Je vois dans cette espèce de pudeur inconsciente, dans cette absence d'articulations précises et nettes, les agissements de parents jaloux, les compétitions d'héritage et toutes les passions égoïstes et malsaines qui sont encore plus violentes aux champs qu'à la ville, parce que là plus qu'ici l'ignorance et l'âpreté de la possession éteignent toute délicatesse, toute probité. Selon mes prévisions, les auteurs de ces manœuvres misérables ne sont autres que les alliés de M. Perron, c'est-à-dire cette vieille femme que nous avons rencontrée ensemble l'autre jour, la tante Suzette, l'incarnation de la duplicité, de l'astuce et de la rapine, et ses neveux et nièces : François Talvande , Talvande le jeune, Ghenedolle et Canteloup, et leurs femmes et leurs enfants. Tous ces gens-là sont riches ou tout au moins jouissent d'une grande aisance; cependant l'amour de la possession, chez eux, est plus grand que chez les plus pauvres de la commune ; il les absorbe au point qu'il éteint en eux tout autre sentiment, même celui de la reconnaissance qu'ils devraient avoir pour ce pauvre M. Perron, qui a été, dit-on, pour cette famille, très-bon, très-serviable et très-dévoué. Si ce n'était pas eux, qui ça pourrait-il être? Qui aurait intérêt à inventer la calomnie, à la propager? Personne, évidemment,
On a beau ne pas valoir grand'chose au village, les défauts ne vont pas jusqu'à inventer la calomnie sans un intérêt réel ou sans un sentiment de vengeance. Or, ici, nul n'a à se venger de M* César Perron et de sa nièce; nul, autre que ses alliés, n'est intéressé à semer la désunion autour de l'ancien commerçant. Et puis, je reviens toujours à mon raisonnement de tout à l'heure : d'autres que ces alliés eussent été plus loin ; ils eussent cité des faits, apporté des preuves, — faux, bien entendu; — les parents n'y ont pas songé, et c'est ce qui, à mes yeux, dévoile leur culpabilité! Vous voyez bien que j'avais raison d'affirmer que M. César Perron n'était point sur un lit de roses.
— Je vous remercie , cher monsieur , dit Georges Aubepierre ; soyez certain que, sans vous en douter, vous m'avez rendu un trèsgrand service.
— J'en suis ravi, répliqua l'instituteur, si surtout, de ce que je viens de vous apprendre, il en résulte prompte et bonne justice pour M. César Perron et sa nièce.
— J'y essayerai, dit Georges en souriant, et vous-même serez juge de la réparation.
On passa à d'autres sujets, et, après une conversation très-variée, Georges prit congé de l'instituteur et de sa femme, et rentra chez lui.
Le soir même, il y eut une longue conférence «ntre Georges Aubepierre, son père et sa mère. Placé sur le terrain des explications et des confî-' dences sincères, chacun d'eux dévoila son cœur, mit ses griefs au jour, et il en résulta que toutes les apparences mensongères furent écartées et l'œuvre de la calomnie mise à néant. Georges sortit de là avec l'autorisation de son père d'aller le lendemain faire une visite k M. César Perron , afin de préparer les voies de la réconciliation.
Lorsque Georges Aubepierre se présenta après «déjeuner chez César, celui-ci et Louise faisaient leur promenade habituelle dans le jardin.
La servante prévint son maître par un appel <le cloche, et César, laissant Louise sous les charmilles, s'empressa de regagner sa maison.
Il entra dans la salle à manger, où l'attendait Georges, et ne put se défendre d'un mouvement de surprise et d'émotion en se trouvant face à face ^vec le jeune homme.
Mais il comprit bien vite que cette démarche
du fils de ses voisins devait avoir une gravité exceptionnelle, et il se remit promptement.
D'un geste bienveillant, il lui montra un siège et s'assit lui-même.
— Monsieur, dit Georges, ma première intention en revenant dans ce pays avait été de venir vous serrer la main, et vous dire quel excellent souvenir j'avais emporté de votre personne. J'en ai été empêché par un devoir impérieux que jii'ont imposé les faits qui s'étaient passés ici durant mon absence. Vous et mademoiselle votre nièce étiez les victimes de la cupidité la plus effrénée, d'un complot abominable, d'une machination diabolique. J'ai voulu en connaître les auteurs, éclairer ma famille, que le mensonge et la duplicité avaient trompée. Je suis arrivé à ce résultat, et me voici chez vous avec l'assentiment de mon père et de ma mère.
César se leva, tendit sa main vers Georges et lui répondit :
— Vous ne pouviez, monsieur, me faire entendre de plus agréables paroles.
Georges pressa cette main amie et continua ainsi :
— Il se peut, monsieur, que vous ayez encore des illusions sur les sentiments de certaines personnes qui sont vos alliées; si ce que j'ai à vous apprendre devait vous être pénible, dites un mot,
et je me retire, laissant, dans ce cas, au temps le soin de vous éclairer.
César eut un sourire triste.
- — Je vous prie de parler, dit-il.
— Eh bien , monsieur , vos ennemis les plus cruels y sans qu'ils en aient bien la conscience peut-être, les inventeurs des calomnies successives qui ont atteint vous et mademoiselle votre nièce, et ma famille en même temps, sont vos parents Talvande, Chenedolle et Canteloup, et une vieille femme qu'on nomme, je crois, la tante Suzette. Ajoutez-y l'aide des sots, des envieux, des bavards, c'est-à-dire des neuf dixièmes des habitants de ce village, et vous aurez, après les p inventeurs, les propagateurs de la calomnie, les acteurs du drame odieux éclos dans la cervelle des gens qui osent se dire de votre famille. Je ne vous apporte point aujourd'hui une preuve palpable, matérielle, de la culpabilité de ces gens-là. Mais il n'est pas possible, si rusés, si perfides qu'ils soient, si indulgent, si bienveillant, si aveugle que vous puissiez être à leur égard, il n'est pas possible, dis-je, que leurs paroles, leur conduite, leurs actions, depuis le jour où vous êtes venu habiter le village, jusqu'à ce moment, ne vous aient pas fourni, en maintes circonstances, les indices les plus certains de leurs mauvais sentiments et de leurs ardentes convoitises. Si cela est , vous êtes
convaincu, et je n'ai besoin d'aucune preuve nouvelle. Si cela n'est pas, soyez certain qu'avant huit jours je vous la fournirai évidente et irrécusable.
— Je n'ai, hélas! besoin d'aucune preuve nouvelle, répondit César, je sais que vos affirmations sont exactes. J'ai douté longtemps, puis les faits sont arrivés, timides d'abord, plus osés ensuite, audacieux enfin. Un jour, j'ai conçu la pensée de prouver à ceux que je croyais être mes meilleurs amis que je n'étais pas la dupe de leurs comédies; j'ai voulu les démasquer et les jeter à la porte. Eh bien! j'ai repoussé cette pensée en songeant que ni Louise ni moi n'en serions plus heureux. Ni elle ni moi ne sommes assez forts pour tenir tête à un village entier, et tous les deux nous avons préféré la solitude à une lutte impossible. Tout s'use ici-bas, cher monsieur, ajouta César, même la calomnie, et j'ai résolu d'y répondre par l'indifférence.
— Le moyen peut être bon, mais il est lent, dit Georges, et si vous pouvez attendre, vous, il est une autre personne qui doit compter les jours et même les heures avec impatience.
— Qui donc? demanda César.
— Mademoiselle Louise, votre nièce! Pensezvous donc, monsieur, qu'une jeune fille puisse se contenter d'attendre du temps la preuve qu'elle a été faussement accusée ?
César resta un instant silencieux.
— J'y ai songé, dit-il. Louise doit souffrir beaucoup de la condition qui lui est faite, — mais je n'ai trouvé aucun remède au mal.
Il y en avait plusieurs, cependant. César, un peu égoïste comme tous les hommes qui sont entrés prématurément dans la vieillesse, n'y avait pas songé , ou plutôt il les avait repoussés comme étant d'une réalisation impossible.
— Aucun, monsieur? fit Georges surpris de ces paroles , et moi qui croyais vous en apporter un qui devait en même temps permettre à mademoiselle Louise de marcher dans la vie la tète levée, glorieuse et fière, et vous donner à vous, monsieur, la paix, la tranquillité et le bonheur!
César contemplait Georges Aubepierre avec un certain étonnement. Il semblait que son regard voulût deviner la pensée qui se cachait sous la figure loyale du jeune homme. Il ne vit chez celui-ci qu'une profonde émotion.
— Je vous écoute, dit César.
— Monsieur, reprit Georges, j'aime mademoiselle Louise, et je viens vous prier d'autoriser mon père h vous demander la main de votre nièce pour moi. Voilà mon moyen, monsieur, de faire taire la calomnie, et j'espère qu'il est radical.
César ouvrit de grands yeux.
— Je suis fort touché, monsieur, de cette démarche, dit-il; elle me prouve qu'il y a encore ici-bas des cœurs d'or, des natures réellement douées des plus nobles sentiments.
— Attendez , ajouta Georges , je vous ai dit mes projets, mes désirs, mes espérances en ce qui concerne mademoiselle Louise ; j'ajoute, pour ce qui vous regarde, et afin que mon programme soit complet : je suis nommé percepteur dans une ville de l'Est, à la porte de mon pays natal; quittez ce village, venez vivre avec nous, nos deux familles ii'en feront qu'une, et vous trouverez là ce que je vous ai promis : la paix, la tranquillité, le bonheur!
Quitter ma maison, mon jardin! s'écria le
cousin César, que cette idée épouvantait; oh! non! malgré mes ennemis, mes soucis même, j'y suis presque heureux.
— Vous, c'est possible, dit Georges, bien que je ne le comprenne guère; mais mademoiselle Louise es^-elle heureuse? Peut-elle l'être jamais dans ce village? Je vous laisse le soin de répondre à cette question. Votre refus de nous suivre lui imposerait le devoir de ne pas vous quitter, de ne pas vous abandonner à la rapacité de ces paysans. Elle vous a fait le sacrifice de sa considération; elle vous fera le sacrifice de sa jeunesse , de son avenir, de sa vie. Pouvez-vous l'accepter?...
Non , ce serait une mauvaise action , un acte d'égoïsme, dont vous êtes incapable.
César baissa la tête et se prit à réfléchir.
— C'est vrai! dit-il.
Tout à coup, il appela la domestique.
— Faites venir mademoiselle Louise, ordonnat-il.
La domestique donna deux coups de cloche, et, après quelques instants, la nièce de César entra dans la salle à manger.
En apercevant Georges, un vif incarnat se répandit sur sa figure.
Le jeune homme se leva, et la salua avec les marques du plus profond respect.
— Louise, dit César, allant tout droit au but, M. Georges Aubepierre me demande ta main.
Le cœur de Louise battit violemment; elle rougit encore davantage et baissa lentement les yeux vers Georges. Son regard était empreint d'une joie profonde.
— Je mentirais, dit Louise de sa plus douce voix, si je répondais à M. Georges que sa recherche ne me rend pas très-fière et très-heureuse; mais j'ai résolu, mon oncle, de ne vous point quitter.
— Quoi! tu ferais un pareil sacrifice? s'écria César.
— y Y suis déterminée.
— Et moi, je refuse! J'ai déjà bien assez pris
de ta vie, de ton dévouement, je ne puis accepter davantage.
— Vous pouvez refuser, mon cher oncle , répliqua Louise d'une voix ferme et qui ne souffrait pas de réplique ; mais à moins que vous ne me chassiez de chez vous, mon devoir est d'y rester. Je ne puis vous abandonner seul ici, au milieu de...
Georges l'interrompit.
— J'avais devancé votre désir, mademoiselle, et en même temps que je suppliais M. César Perron de m'accorder votre main, je lui demandais de nous suivre dans un pays où il ne trouvera que des amitiés et le dévouement le plus absolu.
Louise regarda son oncle. Il y avait une interrogation et une prière dans ce regard.
— Je suis vaincu, dit César. Mes enfants, je partirai avec vous,
— Ah! cher oncle! s'écria Louise, ne pouvant cacher sa joie... est-ce bien vrai?
— Je te le jure!... Alors tu veux bien que M. Aubepierre vienne faire la demande officielle?
— Oui, dit Louise, d'une voix un peu tremblante.
— Merci, mademoiselle! Merci, monsieur Perron ! dit à son tour Georges.
Et sa main alla chercher la main de Louise et
la main de Cësar, et toutes les trois restèrent unies dans une douce étreinte.
— Dieu te devait cette éclatante réparation, ma chère enfant, dit César; mais elle ne me suffit pas, je la veux plus complète encore.
— Que voulez-vous dire, monsieur? demanda Georges.
— C'est mon secret, répondit César en souriant. Cette fois, l'ancien boutiquier de Paris sera aussi malm que tous ces mauvais garnements que je croyais être une famille pour moi. Tu auras une dot, Louise, je t'en donne l'assurance.
— Ah ! mon oncle !
— Comptez sur ma parole, mes enfants.
— Quand se fera notre mariage, monsieur? demanda Georges.
— Dans six semaines. — En attendant, quoi que vous entendiez, quoi qu'on dise, n'en soyez pas émus. Dites à votre père que je l'attends aujourd'hui.
— Je cours lui porter la bonne nouvelle. A bientôt, monsieur. A ce soir, ma bien chère Louise!
— Vous ne l'embrassez pas? dit César en souriant.
Georges s'approcha de Louise, et ses lèvres effleurèrent celles de la jeune fille. C'était le premier baiser d'amour qu'elle recevait.
Lorsqu'elle se trouva seule avec son oncle, elle se jeta dans ses bras.
— Ah! mon bon oncle! lui dit-elle.
— Tu l'aimais donc? fit César.
— Oui, dit Louise tout bas. Songez si j'ai souffert depuis six mois !
M. Aubepierre vint a deux heures, en compagnie de sa femme, chez César.
L'entrevue, de part et d'autre, fut très-cordiale et sans aucune allusion au passé.
Tandis que M. Aubepierre faisait la demande officielle de la main de Louise pour son fils Georges, madame Aubepierre emmena Louise dans la chambre de celle-ci. Là, elle l'embrassa tendrement, l'appela sa chère fille et la tutoya. Toutes ses folles idées de jalousie s'étaient dissipées; livrée à son naturel, madame Aubepierre était bonne, affectueuse, tendre, se laissant complètement guider par son cœur, qui ne connaissait que les bons sentiments.
On fit là de grands projets d'avenir, et, pour la première fois de sa vie, Louise apprit ce que c'était que le bonheur.
Bientôt César et M. Aubepierre vinrent rejoindre les deux dames; l'accord le plus parfait régnait entre les voisins, et, cette fois, cet accord ne devait plus avoir de nuages.
— Louise, dit M. Aubepierre, un jour j*ai
baise la main que vous me tendiez en signe de bon accord; aujourd'hui, je veux vous embrasser sur les deux joues en signe de grande sympathie et de sincère affection, et j'espère que nul ici ne sera jaloux de ce baiser paternel.
Il sourit en regardant sa femme.
— Ah! mon ami, dit celle-ci un peu rougissante, tu n'es pas généreux!
— Ce sera ma seule vengeance, répliqua M. Aubepierre.
Et il embrassa Louise.
— Il faut fêter cette heureuse journée, dit César : nous allons aller chercher M. Georges et ses sœurs, et nous reviendrons tous dîner ici.
— Non, dit madame Aubepierre, c'est à notre tour à vous recevoir. Vous et Louise dînerez à la maison. J'emmène ma nouvelle fille, et nous vous laissons, messieurs, faire une partie de billard. A six heures, nous viendrons tous vous chercher. Je veux que ce maudit village voie aujourd'hui nos deux familles n'en formant qu'une. M. Aubepierre s'est un peu vengé tout à l'heure de mon aveuglement, je puis dire même de ma folie. Je veux aussi, moi, me venger des habitants du Désert en leur donnant le spectacle de notre union.
— Qu'il soit fait selon votre désir, madame, répondit César.
— Viens, ma chère Louise, dit madame Aubepierre.
Et elle partit, emmenant la jeune fille avec elle.
Une heure plus tard, la tante Suzette, les deux Talvande, Ghenedolle et Ganteloup, connaissaient la visite que Georges Aubepierre avait faite à Gésar Perron, celle de M. et madame Aubepierre dans la maison du cousin Gésar, et la présence de Louise chez ceux-là.
Le village a ceci de particulier, que le fait le plus minime est connu à l'heure même où il s'accomplit. G'est souvent lorsqu'on le croit inhabité, c'est-à-dire tout le monde aux champs , que dix ' paires d'yeux invisibles sont braqués sur vous. L'histoire nous apprend que Socrate voulait habiter une maison de verre ; s'il vivait à notre époque, il lui suffirait, pour que son vœu se réalisât, de vivre au village.
A la première nouvelle du fait incroyable qui leur était signalé, Ghenedolle et Ganteloup accoururent chez la tante Suzette.
— Eh bien ! tanle Suzette, dit le premier, vous savez la nouvelle?
La tante Suzette était d'une humeur exécrable ; elle prévoyait une défaite et ne pouvait s'en consoler.
— Après? dit-elle d'un ton rogue.
— Après? ajouta Ganteloup; dame! je ne sais pas... je ne suis pas malin comme vous, moi!
— Allez au diable ! fit la vieille femme, et restez-y jusqu'à ce que j'aille vous y chercher.
Et elle les mit brutalement à la porte. Ganteloup se grattait l'oreille.
— Si ça doit finir comme ça, dit-il à Ghenedolle, il était bien inutile d'inventer tant d'histoires,
— G'est vrai , répliqua GhenedoUe , et surtout de souscrire une obligation de cinq mille francs a Talvande jeune. Il est mauvais comme un âne rouge et capable de nousjouer de vilains tours, cet animal-là!
— Attendons! fit Ganteloup; il n'est pas possible que la tante Suzette se tienne pour battue.
— Attendons.
lisse séparèrent sur cette conclusion.
ils n'attendirent pas longtemps.
En effet, le dimanche suivant, on lut au prone la première publication du mariage projeté entre Louise Talvande et Georges Aubepierre. La nou-
velle se répandit dans le village avec la promptitude de l'électricité et eut pour effet d'opérer une réaction violente en faveur de Louise.
— Ah çà I elles n'étaient donc pas vraies, toutes les histoires que l'on racontait sur Louise Talvande et M. César Perron ! dirent ceux qui avaient été les plus acharnés à la propagande de la calomnie.
— Il paraît que non! Ce n'est pas un gentil garçon comme M. Georges... et riche en même temps, qui voudrait épouser une fille de rien.
— Et puis , voilà qu'il est certain maintenant que Louise est la vraie nièce de M. César.
— Il faut bien le croire, puisque c'est affiché à la mairie et que le curé l'a dit au prône !
— Ah! c'est un joli mariage! Le cousin César est riche et ne mariera point sa nièce sans lui donner une bonne dot.
— Peut-être bien cinquante mille francs, hein?
— Possible ! ... ça ne va pas amuser les autres. • — Qui donc?
— Eh! les deux Talvande, Canteloup, ChenedoUe et la Suzette.
— Oh ! ils l'ont assez pillé, le pauvre homme!
— Vous croyez ?
— Dame ! tout le monde le dit.
Certes non, ça ne les amusait guère, les excellents parents ; mais il fallait en prendre son parti
et 'renoncer surtout aux moyens employés dans le passé. Georges Aubepierre ne paraissait pas d'humeur à supporter tranquillement les mauvais propos.
Une seule chose les préoccupait au suprême degré.
Le cousin César donnerait-il une dot à Louise?
Voilà ce qu'il fallait savoir.
La tante Suzette fut habile comme un vieux diplomate.
Elle accourut chez le cousin César, afin de complimenter, dit-elle, sa chère Louise. Elle lui fit mille caresses et lui prodigua les baisers de Judas.
— Il ne sera point dit , s'écria-t-elle dans un élan de générosité, que ma petite-nièce Louise, la propre fille de Pauline Talvande, se marie sans recevoir un cadeau de sa vieille tante. Tu l'auras, ton cadeau, et si beau que toutes les autres en seront jalouses.
Ce langage, ces caresses, ces baisers apportèrent le dégoût et l'horreur dans le cœur de Louise.
Elle quitta l'appartement et laissa la vieille femme en téte-à-téte avec César.
Il fallait jouer serré avec la tante Suzette, et César y était décidé.
De son œil de chouette, la Suzette avait sur-
veillé l'attitude de César, et, le voyant sans enthousiasme, froid, presque soucieux, elle s'était repliée sur elle-même, prête à livrer un nouveau combat.
— Eh bien! cousin César, dit-elle, voilà un mariage bien inattendu!
— Oui!
— Et qui doit vous rendre heureux tout de même ! On prétend que le parti est bon.
— Plus malheureux qu'heureux, tante Suzette, dit César avec un soupir.
— Tiens! comme vous dites ça, cousin César!
— Dame! tante Suzette, c'est triste, k mon âge, de me voir abandonné par une nièce que j'ai élevée depuis l'âge de deux ans comme si elle eût été ma propre fille ! Il n'y a point de sacrifice que je n'aie fait pour elle, et aujourd'hui elle me quitte, elle m'abandonne, vieux, attristé, malade!... C'est une ingrate! Elle n'aura rien de moi!
— Allons! allons! cousin César, c'est un peu de dépit qui vous fait parler. Vous donnerez une bonne dot à Louise, j'en suis sûre, et c'est elle qui sera, comme de juste, votre héritière.
— Je ne lui donnerai pas un sou ! exclama César avec une colère bien jouée. Quant à mon héritage, nous en causerons un de ces jours, ma bonne Suzette.
Ces derniers mots avaient été dits avec un ton affectueux qui frappa la vieille femme.
— Oh! oh! fit tout bas Suzette dans son langage imagé, mon chien a fait lever un lièvre! Cependant, cousin César, dit-rcUe tout haut, si vous mouriez sans testament, c'est Louise qui hériterait de vous !
— C'est vrai, tante Suzette; aussi suis-je décidé à faire un testament.
— C'est agir sagement, cousin César...
— D'autant plus sagement, Suzette, que sans être d'un âge avancé, je sens tous les jours que ma santé s'en va! J'ai bien vieilli depuis quelque temps.
— Oui! je le sais! il y a des gens qui vous ont rendu la vie dure...
— Heureusement que vous étiez là, vous, SuzettCy pour me défendre.
La vieille leva la tête et regarda César fixement. Parlait-il sérieusement?
César devina que le soupçon frappait à la porte du cœur de sa parente, et il reprit son ton dolent et plaintif des malades :
— Je ne digère plus, ma chère Suzette, mon estomac est perdu !
— Pauvre cousin! fit la vieille, cherchant à assaisonner son exclamation d'un soupir...
— Mon sommeil est troublé et mélangé d'insomnies cruelles.
— Oh!
— La mémoire s'en va.
— Ohl ohl
— Et mes jambes sont parfois si faibles, qu'elles refusent de me porter. Vrai! je le sens, je n'ai pas une année à vivre. C'est à cause de cela que je ne pardonnerai jamais à Louise de m'abandonner. Elle aurait pu attendre que je sois mort pour se marier.
Ici , la tante Suzette tira son mouchoir de sa poche et le porta à ses yeux.
Elle eût donné vingt francs de bon cœur pour deux vraies larmes qui eussent coulé de ses yeux, et elle les eût laissé voir...
Mais ces larmes, qui n'eussent été que des larmes de crocodile, ne vinrent pas.
Cependant, César fut touché de l'intention.
— - Ne vous attristez pas, tante Suzette, dit-il; il faut en venir là tôt ou tard , et souvent y venir tôt est un bienfait.
— Ah! cousin César, fit Suzette avec un hoquet, vous me navrez.
— Je veux donc qu'à ma mort, reprit César, ma succession soit liquide et ne présente aucune difficulté à mon héritier.
De nouveau, Suzette dressa les oreilles.
— Votre héritier, cousin César, vous n'en aurez donc qu'un ?
— Ne vous Tai-je pas déjà dit, tante Suzette? fit César avec étonnement.
— Non, cousin César.
— Voyez combien ma mémoire est mauvaise. Je croyais vous avoir instruit de mes intentions à ce sujet. Allez, tante Suzette, je ne suis ni oublieux ni ingrat. Tenez la chose pour certaine! Aussi, dans ce but, je vais faire un emprunt d'une quinzaine de mille francs chez mon notaire.
— Un emprunt? Pourquoi faire? bon Dieu !
— Pour payer mes dettes et rendre ma succession liquide.
— Tout de même, fit Suzette, les deux Talvande, ou Chenedolle, ou Canteloup, sont assez riches les uns ou les autres pour payer vos dettes après votre mort.
— Mon légataire universel ne sera ni l'un des deux Talvande, ni Chenedolle, ni Canteloup, chère tante Suzette, souvenez-vous de cela!
— Ce sera moi ! se dit la vieille femme avec une joie qu'elle eut peine à contenir. — Et pourquoi donc, cousin César, qu'ayant de l'argent comptant à vous, chez la vieille tante Suzette, vous voulez emprunter chez le notaire?
— Ah! fit César d'un ton indifférent, nous parlerons de ça plus tard. Je ne veux pas vous gêner dans vos opérations, tante Suzette; vous savez quelle confiance j'ai en vous !
les LE COUSIN CESAR.
— Bien ! bien ! mais je ne veux pas , moi , que vous alliez chez le notaire.
— Tante Suzette, je ne puis accepter! Vous n'aviez pas d'argent il y a quelques mois, c'est vous qui me l'avez dit; il est donc impossible que vous en ayez aujourd'hui, et s'il est une personne que je ne voudrais pas gêner dans ses habiles combinaisons, c'est vous, à coup sûr!
— N y prenez garde, cousin César; il m'est . survenu tout à coup des rentrées importantes, et ^ vos quinze mille francs ne me gêneront pas.
— Faites donc comme il vous plaira, tante Suzette, dit enfin César. La chose n'aura, du reste, aucune importance.
— A la bonne heure! fit Suzette, que cette parole confirmait dans ses prévisions. Voulez-vous ■ les quinze mille francs aujourd'hui?
— Aujourd'hui, demain, quand ça vous plaira. Si c'est aujourd'hui, je réglerai mes affaires immédiatement, et je ferai mon testament ensuite.
— J'y cours, cousin César, attendez-moi. La tante Suzette partit comme une flèche et
revint de même. L'appât de la succession avait donné à cette vieille femme des jambes de vingt ans.
— Tenez, cousin César, dit-elle, voici quinze mille francs en bons billets de banque.
— Bien obligé, tante Suzette...
César prit les billets et les mit dans son tiroir.
— Vous me donnerez bien une reconnaissance de ces quinze mille francs, n'est-ce pas, cousin Gësar?
— Oh! cest écrit là, tante Suzette, reprit César en montrant son front.
Suzette se souvint avoir répondu de la même façon à une demande analogue de l'ancien mercier, et elle fut prise d'un vague soupçon.
Mais César ne lui laissa pas le temps de la réflexion.
— Vous savez, tante Suzette, reprit-il, ce que nous avons dit tout à l'heure au sujet de l'héritage, c'est entre nous, n'est-ce pas? Je ne voudrais pas que quelqu'un soit tourmenté à cause de moi.
Toutes ces choses ne voulaient rien dire et n'étaient que des banalités. La Suzette leur donna une interprétation favorable à ses intérêts.
— Je sais garder un secret, dit-elle.
— Je le sais, tante Suzette, je le sais; mais deux précautions valent mieux qu'une. Au revoir, nous dînerons ensemble un de ces jours.
Il la congédia ainsi tout doucement.
Dire que la tante Suzette fut sans regret, le lendemain, de ce qu'elle avait fait la veille, serait peut-être un peu osé, tant la méfiance était
grande chez elle. Toutefois, il était trop tard, e1 elle dut se contenter de vagues espérances.
Cette scène, qu'on croirait prise dans une comédie de Regnard ou de Colin d'Harleville, et dont nous garantissons l'exacte vérité, eut, à quelques jours d'intervalle, plusieurs représentations. François Talvande et Canteloup en furent tour à tour les acteurs, et tous deux, par les motifs qui avaient guidé la tante Suzette, mirent entre les mains de César, l'un, le solde de ce qu'il devait à celui-ci pour le prix de ses terres ; l'autre, l'indemnité payée par César à son ancien fermier et les locations échues de l'herbage.
Quelques-uns de nos lecteurs trouveront peutêtre que la comédie que jouait César Perron était indigne de son caractère franc et loyal. Nous croyons le contraire. Rien n'est plus satisfaisant que de tromper un trompeur. La dignité n'a rien à voir là dedans.
Mais si César Perron, se souvenant un jour qu'il avait été boutiquier parisien, c'est-à-dire un être doué de grande finesse, avait pu jouer la comédie pendant qnelques heures pour rattraper une partie de ce dont il avait été dépouillé par ses parents, il ne pouvait lui convenir de prolonger trop longtemps la douce erreur dans laquelle ceux-ci vivaient relativement à son héritage. Il avait pris sa revanche des mauvais tours
^ LE COUSIN CÉSAB. 269
qu'on lui avait joués, cela lui suffisait; il faisait le sacrifice du surplus. Seulement il lui restait encore un résultat à obtenir : il voulait que la parfaite innocence de Louise fût proclamée publiquement par ses parents eux-mêmes.
Ce résultat n'était pas aussi difficile à obtenir qu'on semblerait le supposer. Etant donné les appétits féroces de possession des deux Talvande, de Chenedolle, de Canteloup et de la tante Suzette, il suffisait, pour que la vérité s'échappât de la bouche de l'un d'eux, de frapper son esprit
J par une grande déception.
Dans ce but, César réunit tous ses parents dans un repas qu'il leur offrit; il invita à ce repas Georges Aubepierre, dont il voulait récompenser la belle conduite par la plus grande satisfaction qu'il pût lui donner : une éclatante réparation du dommage moral causé à sa fiancée,
I et deux ou trois de ses voisins, les plus enragés bavards du village.
Malgré la discrétion qu'il leur avait recommandée au sujet de son héritage, les uns et les autres s'étaient laissés aller à faire quelques confidences à leurs femmes, et les femmes n'avaient point scrupuleusement gardé le secret.
Il était résulté de ces petits bruits de la défiance, des soupçons entre ces bons paysans. Ils se regardaient, comme on dit, en chiens de
faïence. Talvande le jeune surtout. Il ne soufflait plus mot, mais son regard sournois exprimait bien le travail qui se faisait dans sa pensée. Il se ^ croyait victime de la conduite et des agissements de ses parents, et préparait sa vengeance.
Le repas se ressentit, à son début, du malaise et de l'incertitude qui régnaient chez tous ces gens-là; mais, peu à peu, le bon vin délia toutes les langues, et s'il ne fît pas disparaître complètement les soupçons réciproques, il éloigna une explosion.
Au dessert, César prit la parole.
— Mes chers parents et amis, dit-il, je vous ai conviés à ce festin afin d'avoir l'occasion de nous réjouir en commun du prochain mariage de ma nièce, Louise Talvande, avec M. Georges AubepierrCj et un peu aussi pour vous faire part de mes dispositions testamentaires, et de celles J que j'ai cru devoir prendre à l'occasion de ce mariage.
Ce préambule fit naître le plus grand silence parmi les convives.
Il est inutile, sans doute, de dire au lecteur que Louise n'était pas présente h cette scène.
César continua ainsi :
— Ma petite fortune se compose de deux parts bien distinctes : Tune qui appartient à Louise, parce que je l'ai amassée à son intention et afin
(le lui donner une dot; celte part s'élève à cinquante mille francs, que Louise recevra de moi le jour même de son mariage. L'autre est mon patrimoine personnel, celui qui doit me rendre indépendant et suffisamment riche jusqu'au dernier jour de ma vie. Je n'avais, je dois vous l'avouer, nullement songé à en disposer de mon vivant, et quand je suis venu habiter le Désert, mon intention était de la laisser par parts égales à chacun des membres de ma famille. Depuis ce moment, mes idées se sont complètement modifiées ; il est survenu des faits nombreux qui m'ont apporté une grande expérience des choses de la vie et en même temps de nombreuses désillusions. Alors, je me suis arrêté h cette pensée que je n'aurais qu'un seul héritier.
César fit une pause; il distillait sa vengeance.
Toutes les poitrines des intéressés étaient haletantes.
— Cependant, reprit César, en souriant cette fois, ma santé étant excellente et mon âge encore peu avancé, j'avais ajourné à d'autres temps rétablissement de mes dispositions dernières. Mais l'excellente tante Suzette, le bon François Talvande et cet obligeant Canteloup m'ayant fort sagement fait observer que l'homme peut mourir à tout âge, qu'un testament préparé à
l'avance n'enlève pas une minute de notre vie, j'ai cédé à leurs conseils désintéressés : — il souligna ce mot.
Le silence était si complet dans la salle à manger, qu'on eût entendu le vol d'une mouche.
César tira le papier de sa poche et lut ce qui suit :
« Je soussigné, César Perron... je passe le protocole... voulant reconnaître les bons soins, l'affection et le dévouement de Louise Talvande, ma nièce, et en même temps lui donner un faible dédommagement des grandes souffrances morales qui sont venues la frapper au village du Désert, par suite de sa présence dans ma maison, déclare, constituer ladite Louise Talvande ma légataire universelle et lui faire don en toute propriété de la totalité des meubles, immeubles, valeurs et objets mobiliers qui m'appartiendront au jour de mon décès.
« En foi de quoi, etc., etc. »
— J'espère, mes chers amis, dit César, et vous aussi, mes excellents parents qui êtes tous dans une honnête aisance, sans avoir de grands besoins, que vous approuverez le choix que j'ai fait de mon unique héritier.
— Très-bien, s'écria un des convives désintéressés dans la question.
La tante Suzette, François Talvande, Chêne-
dolle et Ganteloup se tenaient la tête basse, ahuris, hébétés, incapables d'articuler un mot.
Seul Talvande jeune se leva. La déception l'avait rendu livide...
— Où vas-tu, le Jeune? demanda César.
— Chez l'huissier de Vassy, répondit le paysan .
— Pourquoi faire?
— Demandez-le à ceux-là, dit-il en désignant son frère, Chenedolle, Ganteloup et la tante Suzette.
Mais ni les uns ni les autres n'étaient en état de s'expliquer.
Talvande jeune pétrissait son chapeau de colère et attendait vainement une parole de ses complices. Exaspéré, il leur montra le poing et
s'écria
— Ah! brigands que vous êtes! ce sont vos manigances et vos histoires qui m'ont fait perdre ma part d'héritage I
— De quelles manigances, de quelles histoires veux-tu parler, ami le Jeune? demanda César avec beaucoup de sang-froid. Explique-toi, mon bon compagnon.
— Oui, que je m'expliquerai!... Oui, que je m'expliquerai ! disait le Jeune , en jetant ces mots, répétés deux fois, comme un défi, à la figure de ses parents.
La tante Suzette eut le sentiment de ce qui allait arriver.
— Toi! dit-elle à Talvande le jeune, prends garde à ce que tu vas dire ! Il y a des témoins ici.
— Je me moque de vos menaces, vociféra le Jeune, je suis un honnête homme, moi! Je n'ai point dépouillé le cousin César comme l'ont fait François, mon frère, GhenedoUe, Canteloup, et vous aussi, la tante Suzette; ce n'est point moi qui ai inventé les histoires sur la Louise avec les messieurs du château de Presles, avec le cousin César... un tas de menteries pour faire chasser Louise de la maison ; ce n'est pas moi qui ai fait donner un charivari à Louise à sa sortie de l'église; ce n'est pas moi qui ai dit du mal du cousin César, de M. Aubepierre, de sa femme et de ses filles, pour que le cousin et ses voisins se fâchent ensemble; c'est toi, François! c'est toi, Chenedolle! c'est toi, Canteloup! c'est vous, la Suzette, vieille sorcière! c'est vous aussi qui avez écrit la lettre que Chenedolle a prétendu avoir trouvée dans le sentier!... C'est vous qui m'avez fait déshériter. Mais faudra me payer mes cinq mille francs , et jusqu'au dernier liard encore, avec les intérêts et les intérêts des intérêts!
— Oh! oh! fît César, qu'est-ce que j'apprends là, mes très-cliers parents?
Georges se leva, et s'adressant aux invités de César étrangers à la famille, il leur dit :
— Messieurs, je vous prie de vous souvenir de ce
que vient d'affirmer Thonnéte M. Talvande jeune et de le répandre dans le village. Vous avez assisté à la calomnie, il est bon de prendre part à la rétractation.
— C'est drôle tout de même! dit un des paysans... On rira dans le village et aux environs. Viens-tu, Justin?
Il se leva et fut imité par tous les convives.
— Ah! gueux ! dit la Suzette en s'adressant à Talvande jeune, tu trahis les tiens pour avoir les bonnes grâces du bourgeois! Ça te coûtera cher, va! Je te ferai manger en papier timbré jusqu'à ta dernière chemise.
— Et moi, je vous mettrai sur la paille! répliqua le Jeune.
— Assez! dit sévèrement César, allez vous disputer dehors. Et sachezbien surtout que, depuis longtemps, nous connaissions les auteurs des manigances et des histoires, pour parler comme le Jeune; il ne nous a rien appris de nouveau, mais il nous a rendu un service, c'est de rendre vos turpitudes publiques. Je ne vous retiens plus? mes chers parents. Serviteur!
François Talvande, Ganteloup et Ghenedolle étaient tout à fait mal à l'aise, et ne demandaient pas mieux que de sortir de là au plus vite.
Seule la tante Suzette ne se reconnut pas pour battue.
a76 LE COUSIN CESAR.
— Il y a de la traîtrise dans votre fait, cousin César, dit-elle; nous plaiderons!
— Tant qu'il vous plaira, excellente tante Suzette, mais pas ici! Je vous avise que j'ai vendu ma maison, et que je renonce à la campagne. Je retourne a la ville avec ma seule parente, Louise Talvande. Soignez votre santé, tante Suzette, et gardez-vous des émotions violentes. C'est le moyen de vivre longtemps.
Le lendemain , Louise Talvande épousait Georges Aubepierre et recueillait sur son passage le salut de tous les habitants du Désert. Elle était bien heureuse et bien jSère^ la gentille mariée!
Après le repas de noces. César quitta le village du Désert pour n'y revenir jamais. Il prenait les devants et se rendait à Stenay, dans la Meuse, préparer la maison des nouveaux mariés et la sienne. Mais, avant de partir, il n'oublia point d'aller faire à la mairie une déclaration de changement de domicile, ce qui mit le comble au désappointement de la tante Suzette. Une femme comme elle ne pouvait se résigner à plaider par procuration et sans prendre une part active à la procédure.
En revanche, elle plaida contre Talvande jeune, et celui-ci plaida à la fois contre la tante Suzette, François Talvande, Canteloup et Chêne-
dolle, au sujet de l'obligation de cinq mille francs. De dix années d'ici le procès ne sera pas terminé.
Il s'agit de savoir si l'obligation est sans cause, ou si la cause a cessé d'exister ! Pareil thème est une vraie rosée du ciel qui doit faire pousser cèpes et champignons dans les jardins de MM. les avocats, avoués et huissiers du département du Calvados. Or, comme cèpes et champignons ne se mangent pas sans sauce, gare aux plaideurs!
Que voulez-vous, nous sommes en terre normande!...