SCÈNE VIII
Va dresser aux baisers cette lèvre où j’épèle Les secrets qui jadis égaraient ma raison !
C’est pitié! J'aimerais aulant voir le blason Arrosé par le sang d’un brave gentilhomme Servir de bât au dos d’une bête de somme,
Que de voir cette noce et ces longs cheveux bruns Où le désir furtif se prenait aux parfums,
Coiflés et décoiffés par une main rougeaude !
ANGÉ LIQUE, insistant.
Monsieur, les dix écus?
DUFRESNY
Hein? tu disais?., ce Claude,
Tu l’aimes?
ANGÉLIQUE
Hé, Monsieur! il faut faire une fin!
DUFRESNY
Sans avoir commençé?
ANGÉLIQUE
Monsieur, le diable est fin,
Et j’ai vingt ans !
DUFRESNY
Dis-moi si tu l’aimes?
ANGÉLI QUE.
Qu’importe?
Que j’aime ou non, j’épouse, et ma sagesse est forte!
DUFRESNY
Très-bien!
ANGÉLIQUE
Claude est vaillant, et...
DUF RESNY.
Tu ne l’aimes pas!
Allons donc!
ANGÉLIQUE
Oh! Monsieur, plus bas, parlez plus bas!
Est-ce ma faute, si je reste sans défense Contre les souvenirs de ma joyeuse enfance?
Car, quand j’étais petite, on s’amusait chez nous! Notre cabaret fut longtemps le rendez-vous Des auteurs en renom !
DUFESN Y.
Vraiment! Où donc était-ce?
Devant le Châtelet, au Noc de Lxilèce.
DUFRESNY
Un Noé costumé comme Adam ! Je le vois, Ce biblique patron de monsieur Pilleroix !
Mon père !
ANGÉLIQUE
DU FR ESN V.
Hôte commode et que je me rappelle!
Sous sa treille, en été, Despréaux et Chapelle Devant un large pot de clairet angevin,
Et le vidant tous deux, prêchaient contre le vin ! Santeuil balbutiait d’une voix incertaine Un distique latin fait pour une fontaine,
Lulli gesticulait tous ses airs d’opéras !
ANGÉLIQUE
Et vous, Monsieur, un feutre à plume sous le bras, (J’avais douze ans alors, vous n'en aviez pas trente), Vous veniez, l’œil en feu, la mine conquérante. Hardi comme un sergent, paré comme un écrin !
Et des gaités! Je sais encore le refrain
Des vendangeurs qui vont dans la vigne à Claudine!
Vous me l’avez appris.
Oh ! oh ! l’œuvre est badine, Mais je t’aime d’avoir retenu mon couplet!
ANGÉLIQUE
Moi, je m’en veux du mal ! Et comment, s’il vous plaît, Être heureuse et docile aux devoirs de la vie,
Moi qui jusqu’au lavoir banal suis poursuivie Par l’éternel regret de ces hôtes fameux!
Moi que le désir tient, non pas d’être comme eux, Comme vous, connaisseuse en musique et savante, Mais d’exister près d’eux, à leur ombre, en suivante!
DUFRESNY
En suivante? En maîtresse!
ANGÉLIQUE
Oh! monsieur Dufresny, Vous me raillez trop vite et je n’ai pas fini!
Que me demandiez-vous? Si je suis fort contente