‹ Le Cousin du roiChapitre 17 sur 32 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

DUFRESNY

Eh bien?

LUCRÈCE

Qu'il eût mal fait de suivre son dessein !

BIANCOLELLI.

Le bon seigneur mourut hier sans médecin...

LUCRÈCE

Et par un testament dont la forme est unique, Il lègue tout son bien au fils de Dominique, A Bianeolelli même !

DUFRESNY

0 sort toujours mesquin !

Que ne m'as-tu donné pour père un Arlequin, Si pour avoir la chance égale, et te combattre, C'est trop peu de tenir mon sang de Henri quatre ! Résigne-toi, poète, et vieillis sans effroi ! Te voilà délaissé des femmes et du roi, Tout est dit !

LUCRÈCE

Taisez-vous! L'Amour et la Clémence Toujours aux vrais buveurs tendent leur coupe immense. Je devine pour vous le salut, moi qui crois Au Dieu qui tient le cœur des belles et des rois ! Clémence, amour, en vain notre oubli vous insulte, Le poète fervent doit garder votre culte, Car le feu redescend toujours sur vos autels, Et comme nos espoirs, vos dons sont immortels !

DUFRESNY

Je suis vieux. Le flot d'or fuit les sables arides.

BIANCOLELLI.

Mais je veux fuir l'ennui, la sagesse et les rides : Juge si plus longtemps je puis rester auteur!

DUFRESNY

Et qu'exige de toi ce digne testateur ? Veut-il un mausolée et son éloge en chaire ?

BIANCOLELLI.

Il veut que je le pleure en faisant bonne chère, Et nous le pleurerons, malgré les envieux ! 11 m'ordonne de boire en tout temps du vin vieux, J'en veux boire ! 11 défend d'une façon expresse Que je meure d'amour aux pieds d'une maîtresse,

J'en vivrai! Chaque été n'a qu'une fois des lis, Je ne serais jamais que Dominique fils : Meure la poésie, et vive la paresse !

1ILIRESNY.

Vous entendez pourtant ce blasphème, ô Lucrèce ! Qu'en dites-vous ?

LUCRÈCE

11 est heureux, il a raison !

Après nous, qui voulons cueillir la floraison, Vienne l'Hiver, ce vieux qui baisse la paupière, Et se chauffe en tremblant auprès d'un feu de pierre ! Vos maîtres les anciens, en vers mélodieux Disaient que le bonheur est agréable aux dieux : Eh bien ! je suis pareille à ces dieux égoïstes ! J'ai dépassé le but des graves alchimistes, Mon cœur est un creuset,

Elli- effeuille une rose.

Ma raison, la voici!

Fi! que me parlez-vous d'un poète transi Près de la Faim songeuse accroupie à sa porte ! Il a, me dites-vous, l'avenir? Que m'importe ! Moi, je veux de soleil emplir mes yeux ardents, Aspirer l'air, et mordre avec mes blanches dents A tous les fruits pourprés qui pendent sur les branches! 11 faut la forêt verte à mes allures fi riches, A ma jeune beauté l'éclair des chaînants, Et les satins et l'or, afin que les amants Comparent, éblouis, au regard qui les noie, Tous ces rayonnements de lumière et de joie!

Élevant son verre où le Champagne brille.

Au bonheur!

DUFRBSNY.

Le bonheur! un mot qui n'a plus cours ! C'est un dieu pèlerin dont les repos sont courts! Le bonheur! son sourire émerveilla la France Quand je naissais, jadis, aux saisons d'espérance Où le monde suivit, par le rhythme guidé, La flûte de Ségrais, les clairons de Coudé; Où, près des palais neufs qu'envahira le lierre, Daphné ressuscitait pour troubler La Vallière! Mascarades du Louvre et de Fontainebleau,

Page 1