SCÈNE VI
Va dresser aux baisers cette lèvre où j'épèle Les secrets qui jadis égaraient ma raison ! C'est pitié! J'aimerais autant voir le blason Arrosé par le sang d'un brave gentil bomme Servir de bat au dos d'une bête de somme, Que de voir cette noce et ces longs cheveux bruns Où le désir furtif se prenait aux parfums, Coiflés et décoiffés par une main rougeaude!
ANGÉLIQUE, insistant.
Monsieur, les dix écus?
DUFRESNY
Hein? tu disais?., ce Claude, Tu l'aimes?
ANGÉLIQUE
Hé, Monsieur! il faut faire une fin!
DUFRESNY
Sans avoir commencé?
ANGÉLIQUE
Monsieur, le diable est fin.
Et j'ai vingt ans!
DUFRESNV.
Dis-moi si tu l'aimes?
ANGÉLIQUE
Qu'importe?
Que j'aime ou non, j'épouse, et ma sagesse est forte!
DUFRESNY
Très-bien!
ANGÉLIQUE
Claude est vaillant, et...
DUFRESNY
Tu ne l'aimes pas!
Allons donc!
ANGÉLIQUE
Oh! Monsieur, plus bus, parlez plus bas! Est-ce ma faute, si je reste sans défense Contre les souvenirs de ma joyeuse enfance? Car, quand j'étais petite, on s'amusait chez nous! Notre cabaret fut longtemps le rendez-vous Des auteurs en renom !
DUFESN Y.
Vraiment! Où donc était-ce?
ANGÉLIQUE
Devant le Châtelet, au Noè de Lutèce.
DUFRESNY
Un Noé costumé comme Adam ! Je le vois, Ce biblique patron de monsieur Pillevoix !
.Mon père !
DUFRESNY
Hôte commode et que je me rappelle!
Sous sa treille, en été, Despréaux et Chapelle Devant un large pot de clairet angevin, Et le vidant'tous deux, prêchaient contre le vin ! Santeuil balbutiait d'une voix incertaine Un distique latin fait pour une fontaine, Lulli gesticulait tousses airs d'opéras!
ANGÉLIQUE
Et vous, Monsieur, un feutre à plume sous le bras, (J'avais douze ans alors, vous n'en. aviez pas trente), Vous veniez, l'œil en feu, la mine conquérante, Hardi comme un sergent, paré comme un écria ! Et des gaités! Je sais encore le refrain Des vendangeurs qui vont dans la vigne à Claudine! Vous me l'avez appris.
DUFRESNY
Oh ! oh ! l'œuvre est badine, Mais je t'aime d'avoir retenu mon couplet!
ANGÉLIQUE
Moi, je m'en veux du mal ! Et comment, s'il vous plait,
Être heureuse et docile aux devoirs de la vie,
Moi qui jusqu'au lavoir banal suis poursuivie
Par l'éternel regret de ces hôtes fameux!
Moi que le désir tient, non pas d'être comme eux,
Comme vous, connaisseuse en musique et savante,
Mais d'exister près d'eux, à leur ombre, en suivante!
DUFRESNY
En suivante? En maîtresse!
ANGÉLIQUE
Oh! monsieur Dufresny, Vous me raillez trop vite et je n'ai pas fini! Que me demandiez-vous? Si je suis fort contente