‹ Le couvent de Carmes et le séminaire de Saint-Sulpice pendant la TerreurChapitre 1 sur 200 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Parmi les monuments qu'on remarquait à Paris à l'époque de la Révolution, il y en eut trois qui jouèrent un grand rôle. Ce furent le Temple, la prison de l'Abbaye et le couvent des Carmes de la rue de Vaugirard. Les deux premiers ont entièrement disparu, et quand on en veut étudier l'histoire, il faut, en quelque sorte, reconstruire par la pensée chacune de leurs parties. Le couvent des Carmes, au contraire, existe encore, à peu de chose près, dans le même état" où il se trouvait en 1792, et rien n'est plus curieux que de parcourir ces vieux bâtiments qui eurent à subir tant de phases diverses et qui se virent, tour à tour, monastère, caserne, bal public et prison. A chaque pas que l'on fait, le sol et les murailles révèlent

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un passé qui excite rémotion la plus profonde. L'église, le jardin et l'oratoire connu aujourd'hui sous le nom de Chapelle des Martyrs, font revivre à nus yeux les épouvantables scènes du massacre qui eut lieu -■•ptembre, et où plus de cent ecclésiastiques perdirent la vie en moins d'une heure. Ici, on retrouve la place où la première victime est tombée; là, on franchit l'allée qui vit périr l'archevôque d'Arles; plus loin, on gravit les quelques marches au bas desquelles la plupart des prêtres furent massacrés : partout l'ombre de la mort se dresse devant vous.

Et puis, si on pénètre dans l'intérieur du couvent, si on en traverse les cloîtres et les vastes corridors, la pensée se reporte vers ces malheureux citoyens, de tout âge, de tout sexe, de toute condition, qui ont été entassés, pendant la Terreur, dans les cellules destinées aux religieux, et qui y ont souffert toutes les angoisses et les douleurs d'une longue captivité.

Il y a plusieurs années, je me pris à lire Y Histoire des Girondins publiée par M. de Lamartine, et j'y vis un chapitre entier consacré à la description d'une partie du couvent des Carmes, notamment d'une chambre où, suivant l'illustre poète, les Girondins auraient enfermés. La peinture si dramatique que l'auteur

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faisait de cette chambre m'inspira le désir de la visiter à mon tour, et grâce à l'extrême bienveillance de M. l'abbé Cruice, alors directeur de l'Ecole des hautes études ecclésiastiques et aujourd'hui évoque de Marseille, je fus autorisé à pénétrer dans l'ancien couvent des Carmes. Là, je ne tardai pas à me convaincre (pie le récit de M. de Lamartine excellait en la forme, mais que, au fond, il laissait beaucoup à désirer sous le rapport de la vérité. L'imagination si féconde du grand écrivain avait créé une foule de choses qui n'existent point et n'ont jamais existé, tandis qu'il en passait sous silence beaucoup d'autres qui frappaient les yeux. C'était donc, de sa part, une description purement de fantaisie, où le lecteur ne pouvait puiser qu'une idée imparfaite de ce qui est la réalité. Aussi quittai-je le couvent des Carmes en souhaitant que quelque autre écrivain puisse un jour rectifier de pareilles inexactitudes.

Les choses en étaient là, quand, il y a deux ans, M. Dupin fit paraître ses Mémoires. En parcourant le quatrième volume, j'y trouvai le récit d'une visite que l'auteur avait faite au Couvent des Carmes. Il raconte notamment l'impression qu'il ressentit en lisant les distiques de mort, les pensées philosophiques plus ou

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moins résignées que les détenus avaient tracés sur les murs de La chambre dite des Girondins : « J'en fus, a dit-il, singulièrement frappé, et si j'avais eu le temps «j'aurais voulu en prendre copie. Je crus que ce soin « serait rempli par un célèbre écrivain qui s'occupait «de leur histoire; mais il n'en a pas tiré le parti (( que je croyais. Il aurait dû copier littéralement ces « adieux à la vie; photographier, pour ainsi dire, ces « murailles parlantes. Cela eût mieux valu que de a mettre des amplifications à la place de la réalité « et de poétiser ce qu'il eût suffi de simplement « raconter. »

La lecture de ces quelques lignes réveilla en moi le sentiment que j'avais éprouvé, et je formai le projet de mettre à exécution le plan que venait de tracer si nettement l'éminent magistrat. Photographier, pour ainsi dire, les 'murailles parlantes et raconter simplement ce qui existe, tel fut désormais mon programme.

Cependant, non loin du couvent des Carmes, on voyait en 1792 le Séminaire Saint-Sulpice, qui servit de siège à la Section du Luxembourg. Ce sont les membres de cette section qui ordonnèrent ou facilitèrent l'arrestation des prêtres emprisonnés dans l'église des Carmes; ce sont eux qui, pendant la Terreur, firent

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incarcérer dans le couvent, converti en prison, une foule de citoyens regardés comme suspects. On ne pouvait donc écrire l'histoire de la maison des Carmes sans parler à chaque instant de V ancien Séminaire, Saint- Sulpice; et les investigations que j'ai faites ont dû porter à la fois sur ces deux monuments.

Je n'ai rien négligé pour arriver à la constatation de la vérité : je me suis imposé les recherches les plus minutieuses pour éclaircir certains détails qui , au point de vue politique, ne présentent peut-être pas un grand intérêt, mais qui, dans une monographie purement historique, devaient trouver leur place.

Je n'ai eu d'autre prétention que de mettre sous les yeux du lecteur les événements qui se sont accomplis au couvent des Carmes et au séminaire Saint-Sulpicc pendant la période révolutionnaire, notamment sous la Terreur. Je l'ai fait sans passion aucune et sans opinion préconçue. Je n'ai point cherché des effets de style, que ma plume n'aurait certes pas trouvés, et je me suis tenu constamment dans les régions simples, mais vraies. Mon travail n'est en quelque sorte qu'une suite de documents authentiques que j'ai essayé de coordonner entre eux; aussi n'ai-je rien avancé sans en donner la preuve à l'appui.

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1. \anien des moindres circonstances m'a forcé de retourner plus d'une fois sur les lieux mêmes où elles s'étaient produites. Ces investigations m'ont été rendues focil< - | ar le gracieux accueil qu'ont daigné me faire les RR. PP. Dominicains et les Ecclésiastiques qui occupent aujourd'hui l'ancien couvent des Carmes.

D'un autre côté, bien des pièces ont passé dans mes mains : la plupart sont inédites. Parmi ces dernières, je citerai celles que M. Faillon, Sulpicien distingué, avait recueillies avec sollicitude, pour la biographie de M. Emery, ancien supérieur du séminaire. Ces matériaux m'ont été d'un grand secours pour toute la partie relative à l'arrestation des prêtres et au massacre du 2 septembre. Je prie donc les personnes qui m'en ont favorisé la communication de vouloir bien agréer ici l'expression de ma bien vive reconnaissance.

Enfin, j'ai cru qu'il n'était pas sans intérêt de dépouiller les registres d'écrous qui existent aux archives de la Préfecture de police et de dresser, sous forme alphabétique, la liste exacte des sept cents personnes qui gémirent, pendant la Terreur, sous les verrous de la maison des Carmes. Les noms de Beauharnais, de d'Aiguillon, de Hoche, de Santerre et tant d'autres

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encore, donnent à cette nomenclature une valeur véritablement historique.

Qu'il me soit permis, en terminant, de remercier aussi tous ceux qui ont bien voulu me guider dans mes recherches, surtout les honorables archivistes de la Préfecture de police, de YHôlel de ville et des Archives impériales, qui m'ont signalé une foule de documents dont j'aurais certainement ignoré l'existence, sans une complaisance à laquelle je suis heureux de rendre un public hommage.

Paris. 15 février 1Rfi3

ET L'ANCIEN .SÉMINAIRE BAINT-SULPIGE

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