Ces registres se composent
1° De deux répertoires par lettres alphabétiques; sur l'un d'eux est écrit: « Répertoire du registre d'arrestation de la maison d'arrêt dite des Carmes, rue de Vaugirard, faubourg Saint-Germain, par nous Roblâtre, concierge de ladite maison, ce jourd'hui vingt et un germinal l'an 11e delà république une, indivisible et impérissable. »
2° Un registre d'écrou sur lequel ont été transcrits littéralement les ordres d'arrestation de 532 détenus. Le dernier écrou est daté sur ce registre du 3 messidor an 11. Sur le premier feuillet on lit: « Registre des écrous de la maison d'arrêt dite des Carmes, commencé le 28 germinal l'an ne de la république une, indivisible et impérissable, coté et paraphé et numéroté par moi Roblâtre, concierge de ladite maison. »
3° D'un énorme registre, beaucoup plus lar^< que haut, contenant 12 colonnes pour inscrire les noms, prénoms, qualités de chaque détenu, son entrée dans la maison, les motifs de son arrestation, etc., etc. La dernière colonne porte en tète ces mots : « Observations tendant à informer jour par jour, et sur-le-champ s'il y a lieu, du plus ou moins de tranquilité dans la maison d'arrêt, des projets d'évasion, de soulèvement, d'incendie ou tentative pour forcer la maison d'arrêt, ainsi que <\<t la mauvaise conduite des concierges et celle des guichetiers. »
Sur le premier feuillet existe la mention qui suit: «Le présent registre, contenant cent quatr. -vingt-dix-neuf feuillets, a été coté et paraphé par première et dernière par nous officiers municipaux, admi-
A ces prisonniers en succédèrent d'autres, et, bientôt, lr> couvent regorgea de citoyens de tout âge, de tout sexe, de toute condition. C'était d'ailleurs un triste spectacle que celui des prisons à cette époque; il s'y Opérait un va-et-vient continuel qui entretenait les malheureux détenus dans une constante perplexité ; souvent, à peine étaient-ils installés dans une prison que l'ordre arrivait de les transférer dans une autre ; la dernière étape était toujours la Conciergerie; et de là à l'éehafaud il n'y avait qu'un pas. Souvent aussi, le mandat d'arrêt indiquait le lieu d'incarcération ; mais quand les gardes préposés à la conduite de la personne arrêtée frappaient à la porte de la prison désignée, le geôlier leur répondait : « Il n*y a plus de place ! » Et il fallait bon gré mal gré s'acheminer vers une autre maison. Tels on voit, certains jours de fête, des voyageurs envahir une ville et mendier, pour ainsi dire, d'hôtel en hôtel, une pauvre chambre où ils puissent abriter leur tête l.
Quand le séjour dans une même prison se prolon-
oistrateurs au département de police pour servir au concierge de la maison d'arrêt des Carmes à inscrire jour par jour et sans aucun blanc, tous les prisonniers qui lui seront amenés pour être conliés. à sa garde, avec indications conformes aux titres des différentes colonnes.
« l'ait au département de police, à La mairie, le 28 pluviôse de l'an u «le la république une et indivisible.
« Signé: Figuet, Dange, Heissée, administrateurs de police. »
1. Cette situation se trouve décrite d'une façon piquante dans une relation faite par un prisonnier :
« L'ordre du comité de sûreté générale, dit-il, en vertu duquel je fus arrêté, ne désignait pas la maison où il fallait me conduire.
« Je demandai à L'agent du comité, chargé de l'exécution conjointement avec deux membres du comité révolutionnaire de ma section, si
geail pour plusieurs détonus, ils'opérail entre eux une touchante intimité qui leur faisail parfois oublier 1rs rigueurs de leur situation ; à la colère, au désespoir, succédaient le calme et la résignation ; les plus énergiques soutenaient les plus faibles ; les plus insouciante cherchaient à égayer ceux dont 1rs yeux étaient rougis par les larmes. Dans certaines prisons, notamment au Luxembourg et à Port-Libre, on en était même arrivé à organiser îles réunions qui, grâce à l'esprit et à l'entraînement de plusieurs détenus, rappelaient celles d'un temps meilleur ; on y chantait, on y faisait des vers, et la galanterie y prenait une large part; souvent même, on se laissait aller à de douces inclinations du cœur, sans songer que le lendemain peut-être l'impitoyable bourreau viendrait séparer à jamais ceux qui venaient de se jurer un éternel amour. Singulier effet d ■ notre organisation humaine ! nous nous plaisons à rêver joie et bonheur quand l'abîme se creuse sous nos pas, et telles sont les aspirations de notre âme que nos yeux se couvrent alors d'un fatal bandeau ! Toutefois, le régime de la prison des Carmes différait
d'après ce silence j'avais le choix. Il répondit honnêtement qu'il ne demandait pasmieoi que de m'obliger.
De m'obliger? l'aimable politesse!
Je demandai le /.< Il me fut fait ce refus net et court :
•n je ne peux, car on s'y trouve en presse.
— Les Carmes, citoyen ? — Bêlas I c'esl même cas;
— Picpus? — C'est encore pi, ainsi qu'à Saint-Lazare.
Enfin, pour sortir d'embarras, Je pensai demander d'aller droit au Ténar-.
(S* Tnhle.au des prisons sous le règne rie Robespierre, p. 64.)
de celui de plusieurs autres maisons ; les détenus y étaient mal logés, mal nourris et durement traités, ce qui ne contribuait pas peu à attrister encore leurs esprits. Aussi les malheureux qu'on y transférait se prenaient-ils à regretter la prison qu'ils venaient de quitter. De ce nombre fut Coittant, qui raconte ainsi le changement qui s'effectua pour lui le 7 thermidor de l'an ii (25 juillet 1794) :
« On nous descendit dans la maison d'arrêt des Carmes. Qu'elle était désagréable, affreuse, en comparaison de celle que nous venions de quitter ! On nous renferma dans une vilaine écurie où nous restâmes pendant plusieurs heures sans qu'on eût l'air de songer à nous. Après une attente qui nous parut bien longue, nous en sortîmes quatre à quatre pour aller nous coucher dans des corridors, dans des cachots où l'humidité était si grande que le matin nous tordions nos habits. Nous n'en fûmes tirés qu'à dix heures et demie, dévorés par mille insectes de toute espèce, et tous presque morts de faim, car on avait refusé de nous laisser prendre quelques provisions à Port-Libre. En attendant l'heure du réfectoire, on nous distribua un morceau de pain.
« Ici les corridors ne sont point éclairés; on n'a pas toujours la jouissance du jardin ; l'on n'a pu longtemps entrevoir que par leurs fenêtres, les femmes qui sont détenues au nombre de vingt, et ne mangent au réfectoire qu'après les hommes. Les corridors sont vernis; quoique spacieux, ils sont peu aérés, et infectés par le
*tî LE COUVENT DES CARMES
méphitisme des latrines. Les fenêtres sont bouchées aux tmis quarts, de sorte qu'on ne reçoit le jour que d'en haut, et encore Le peu d'ouverture qu'elles ont est-il grillé avec de forts barreaux. C'est directement une prison de force dans toute son horreur. Les détenue ne soignent point leurs personnes comme à la Bourbe ; ils sont décolletés, pour la plupart sans cravate ; en cbemise, en pantalon, malpropres, les jambes nues, un mouchoir autour de la tête, point peignés, la barbe longue. Les femmes, nos tristes compagnes d'infortune, sombres, rêveuses, sont vêtues d'une petitr robe ou d'un pierrot, tantôt d'une couleur, tantôt d'une autre. Du reste, on est assez bien nourri ; à l'unique repas du réfectoire nous avons le pain à discrétion et chacun une demi-bouteille de vin. Mais notre concierge est dur, rébarbatif
« La conduite des concierges et guichetiers à notre égard est le thermomètre de notre position future ; quand nous les voyons doux et s'efforcer d'être gracieux, les circonstances nous sont favorables; se montrent-ils insolents et farouches, soyez sûrs que le vent n'est plus en notre faveur l. »
Près de huit cents personnes furent emprisonnées dans le couvent des Carmes depuis le 26 frimaire de l'an n (16 décembre 1793) jusqu'à la fin de vendémiaire an m (octobre 1794), c'est-à-dire pendant moins d'une année. La plupart d'entre elles se distin-