CHAPITRE Xll
LE C0UVEN1 DES CARMES SOUS i. '. fERREUR
Location du couvent à un jardinier. — Soas-location au profit d'un marchand de vin traiteur. — Le bal des Tilleuls. — Arrestations nombreuses à Paris. — Création de prisons nouvelles. — Le couvent des Carmes est transformé en maison d'arrêt. — Principaux détenus.
— Prétendue conspiration. — Quarante-six prisonniers sont condamnés à mort. — Le vicomte de Beauharnais. — Le comte de Soyecourt.
— Mademoiselle Camille de Soyecourt, sa fille. — Chute de Robespierre. — Evacuation de la prison des Carmes. — Mémoires de madame Elliott.
A l'époque où l'église des Carmes avait été convertie en prison, il restait encore dans le couvent quelques religieux qui ne furent nullement inquiétés, même pendant l'envahissement des septembriseurs l. Les Carmes- Déchaussés s'étaient en effet rendus populaires par leur attitude vis-à-vis du district du Luxembourg, et personne n'avait songé à les englober dans cette funeste persécution dont le clergé français était l'objet. 11 y a
1. Le sieur Pierre Magnin, ex-religieux carme, a déclaré le 7 pluii iv (27 janvier 1796) « que ses confrères carmes lui ont dit que les assassinats avaient commencé à trois heures et demie de L'aprèsmidi et qu'ils avaient fini entre cinq et six, quoique un abbé Dubray n'ait été massacré qu'à neuf heures du soir. »
{Archives du palais de justice, greffe de la cour impériale.)
mieux, on chercha à les tranquilliser dans leurs propres cellules au moment môme où leur jardin devenait le théâtre de ces scènes atroces que nous avons vu se dérouler sous nos yeux ' .
Toutefois, cette sorte de protection occulte n'alla pas jusqu'à rendre inefficaces à leur égard les dispositions de la loi du 17 août qui, ainsi qu'on se le rappelle, prescrivait à tous religieux ou religieuses d'évacuer, a^sant le Jr octobre, les maisons par eux occupées, et ordonnait que ces maisons seraient mises en vente. Aussi, dans le courant des mois d'octobre et de novembre I792j les nommés Joseph-Jacques Vermotte, Nicolas Taisin, Pierre Magnin, Etienne Aleu, François Martin et Claude-Thomas Mira 2, vinrent-ils devant la section du Luxembourg prêter serment et déclarer qu'ils rentraient dans la vie civile. Dès lors, le couvent resta pendant plusieurs mois dans l'abandon le plus complet.
Le 5 mars 1793, les administrateurs des biens nationaux le louèrent pour trois, six ou neuf années, moyennant quatre mille deux cent quatre-vingts li-
1. Description historique des prisons de Paris, par Saint-Edme, page 60.
a Du registre destiné à recevoir l'inscription du serment décrété par l'assemblée nationale, le 17 août 1792, 4e de la liberté, 1« de l'égalité, appert le sieur Claude-Thomas Mira, citoyen français, demeurant rue de Vaugirard,, âgé de C-2 ans, avoir prêté le serment de maintenir la liberté et l'égalité, de mourir en la défendant et de maintenir la propriété des mes et l'exécution de la loi.
« Certifié véritable et le présent délivré au comité de la section du Luxembourg, le 3 septembre 1792.
« Signé: Mira; Gcéroult, président ; Stanley, commissaire. » (Archives de l'hôtel de ville de Paris.)
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vres, au sieur fîuillaumc-François Dufrancastel, jardinier ', qui en sous-loua la plus grande partie au sieur Langlais, que nous connaissons déjà comme traiteur des Carmes.
Ce dernier y transporta tout son matériel et convertit une partie du jardin, encore teint du sang des victimes, en un bal champêtre, où il disposa des bancs, tables, chaises, lanternes, etc., etc., en un mot, tout ce qui est l'accessoire obligé de ces sortes d'entreprises. Un transparenl suspendu à la porte du couvent et sur lequel se lisaient ces mots : Bal des Tilleuls -, vint compléter cette triste métamorphose, et à partir de ce jour cet asile sacré, témoin jadis de tant de pieuses médita-
1. Voici la désignation portée au bail dont s'agit. Nous croyons devoir la transcrire ici, afin qu'elle serve de terme de comparaison avec ictuel du couvent.
« Cette maison a son entrée par une grande cour sur la rue de Vaivgirard, à gauche et en aile de laquelle est une grande salle. En face est L'église; le petit doit re au pourtoui duquel sont en deux sens deux corps de bâtiment ayant vue sur deux cours élevées de deux étages et greniers. Le grand cloître en trois sens duquel sont des corps de bâtiment de deux étages au-dessus du rez-de-chaussée et greniers. Le quatrième coté de ce cloître forme un grand corps de bâtiment de face sur un grand jardin élevé de trois étages au-dessus du rez-de-chaussée. En retour des cloîtres est un corps de bâtiment entre une petite cour et la grande cour des remises; dans ladite cour remises, serres et quatre pièces au rez-de-chaussée du bâtiment servant de caserne occupée par les volontaires nationaux, pompe, arbre, roue horizontale et réservoir fournissant île l'eau pour toute la maison. Ensuite basse-cour et dépendances, logement de palefrenier et autres, cour avec logement de jardinier. Sous la totalité des bâtiments sont de très-spacieuses et belles caves. Enfin trois grands jardins potagers, plantés d'arbres fruitiers et en plein rapport avec allées île tilleul, serres et bassins d'eau. »
(Archives de l'hôtel de ville de Paris.)
-1. Un peu plus loin, au coin de la rue de Bagneux et de la rue de Vaugirard, on avait ouvert un autre bal, appelé Bal des Zéphirs, sutremplacement du cimetière Saint-Sulpice.
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lions, devint le théâtre de ces danses effrénées où l'on oublie jusqu'au respect de soi-même.
Pendant ce temps, les événements politiques marchaient à grands pas : la mort de Louis XVI avait été suivie de celle de l'infortunée Marie-Antoinette; le parti des Girondins lui-même était terrassé ; celui de la Montagne triomphait, et une ère plus sanglante encore devait commencer pour la France tout entière. Bientôt la terreur allait être mise à l'ordre du jour, et le nombre des prisons ordinaires devenant insuffisant en présence des arrestations qui se pratiquaient chaque jour, il fallait aviser aux moyens de les tripler partout. C'est ainsi que vers la fin du mois de brumaire an u (novembre 1793), le comité de salut public prit un arrêté aux termes duquel le couvent des Carmes devait être disposé en maison de détention. Aussitôt, grand émoi de la part du sieur Langlais, qui adressa aux administrateurs du département la réclamation suivante :
Citoyens,
Le citoyen Langlais, traiteur des cy-devant Carmes de la rue de Vaugirard, et principal admoniatcur de la plus grande partie de cette maison, a ayant transporté tout son ameublement de cuisinier et marchand de vins, ainsi que ceux de sa famille et tout son ménage, ayant appris que les officiers de. l'administration des biens nationaux venaienl de destiner cette maison pour y détenir les prisonniers et ennemis de la république, et qu'il fallait qu'en conséquence tous les localaires en délogeassent subitement, le citoyen, grandement lésé par la cassation de son bail qu'il a passé avecl'adjudicataire de cette maison dans la bonne foi qu'il le terminerai)
SOUS LA TERREUR. Ml
paisiblement, vient réclamer votre justice, non pur, en voua demandant une indemnité pécuniaire, mais en vous priant de lui accorder la place de gardien geôlier de ladite maison d'arrêt, ou en L'acceptant pour l'entrepreneur de la nourriture nécessaire à ces prisonniers, pane que par l'obtention (1 un de ces deux emplois ou la réunion d'iecux, il aurait au moins le temps de se pourvoir d'un autre local propre à y loger tous ses ameublements et ceux de son propre ménage, qu'il avait transporté dans cette maison pour suivre sou étal de traiteur et marchand de \ins.
De plus, ledit citoyen Langlais ayant fait d'une partie du jardin de cette maison un bal champêtre, il a construil dans ce lieu une cuisine, un cellier et un comptoir pour cet efTet, il y a fait placer cent cinquante tables, nue infinité de bancs, des chaises, lanternes, etc., etc., dont la totalité de cesmeubles demande un local plus vaste pour les y retenir, et dès lors plus difficile à trouver qu'un local à l'usage d'un simple citoyen qui n'a de meubles que pour sou usage domestique et privé. Le citoyen Langlais termine sa réclamation par vous demander que, dans le cas où il n'obtiendrait pas l'office de gardien ou de traiteur desdits prisonniers, vous lui accordiez les remises de cette maison qui n'y sont point contiguës, pour y serrer luis ses meubles jusqu'à ce qu il ait trouvé un local à cet effet. Enfin, le même citoyen s'offre à être l'admoniateur de la portion de jardin qu'il avait à bail pour son bal, et qui est séparée de tous les autres jardins destinés à la promenade ou à la détention des prisonniers. 11 espère et de votre justice et de votre humanité que vous voudrez bien prendre sa réclamation en considération.
A Paris, le 28 brumaire de l'an u de la république une et indivisible (18 novembre 1793).
., L'.XGLAIS, Traiteur de la maison des ci-devant Cannes, rue de Vaugirard.
La requête du sieur Langlais eut peu de succès, car il l'ut évincé, ainsi que Dufrancastel, son principal locataire, le 14 frimaire an h (4 décembre 1793), et moins de huit jours après, le 21 du même mois, le nommé Roblâtre, menuisier, était installé à la prison des Carmes en qualité de concierge '. Le même jour, un grand nombre de détenus entassés dans le réfectoire de V abbaye 2 s'y virent transférer, et leurs noms, prénoms et qualités furent consignés peu de temps après, sur des registres qui existent encore aujourd'hui aux Archives delà préfecture de police 3.
1. Roblâtre (Pierre-Louis-Marie), menuisier, 116 à Saint-Germain en Lave, était alors âgé de 43 a^s.
2. La prison -de l'abbaye Saint-Germain était tellement encombrée qu'on avait mis des détenus dans l'ancien réfectoire du monastère.