‹ Le couvent de Carmes et le séminaire de Saint-Sulpice pendant la TerreurChapitre 34 sur 200 · Aujourd'hui rue Servandoni · texte numérisé non relu

Aujourd'hui rue Servandoni

't. La rue des Aveugles comprenait la portion de la rue Sainl-Sulpice qui existe depuis la place jusqu'à la rue Garancière. Sur le pilier qui sert de soubassement à l'une des tours de l'église, on voit encore, tracés en lettres creusées dans la pierre, ces mots : Rue des Aveugles.

surveillance toute particulière, et les maisons religieuses qui s'\ trouvaient eurent à subir les visites les plus minutieus

Indépendamment de Msr Dulau, archevêque d'Arles, MM. de La Rochefoucauld, l'un évoque de Beauvais et l'autre évêque de Saintes, furent arrêtés le 1 1 août dans l'appartement qu'ils occupaient en commun. Les révolutionnaires semblaient n'en vouloir qu'àM*1 de Beauvais, et par une sorte de générosité qui contrastait singulièrement avec leur attitude, ils allèrent jusqu'à offrira Mgr de Saintes de le laisser en liberté. « Messieurs, leur répondit le digne prélat, j 'ai toujours été uni à mon frère par les liens de la plus tendre amitié ; je le suis encore par mon attachement à la même cause. Puisque son amour pour la religion et son horreur pour le parjure sont tout son crime, je vous supplie de croire que je ne suis pas moins coupable. Il me serait d'ailleurs impossible de voir mon frère conduit en prison et de ne pas aller lui tenir compagnie. Je demande à y être conduit avec lui1. »

De telles paroles auraient dû sauver des frères aussi dévoués ; elles les perdirent au contraire tous deux:

1. Hist. du clergé pendant la Révolution française, par l'abbé Barruel.

Nous n'avons pu connaître la cause de cette prétendue animosité contre Mgr l'évèque de Beauvais. Il se distinguai! par un caractère fort doux et séjournait presque toujours à Beauvais, où il avait su se concilier l'affection de tout le monde. 11 était d'une nature si pacifique, que, quand ses loisirs le lui permettaient, il ne dédaignait pas de faire quelques ouvrages en tapisserie. Nous avoDs vu, au château de M. le comte de Merlemont, près de Beauvais, des fauteuils qui sont l'œuvre de L'infortuné prélat.

l'un et l'autre furent incarcérés dans l'église des Carmes, où bientôt les rejoignirent plusieurs prêtres, parmi lesquels figurait M. Savine, supérieur de la communauté des Clercs de la paroisse de Saint-Sulpice '.

Voici en quels termes un témoin oculaire de l'arrestation de ce dernier en a raconté les péripéties :

« Depuis l'intrusion de Poiré - à Saint-Sulpice, la communauté des Clercs cessa entièrement de fréquenter les offices delà paroisse. Tous les Clercs se rendaient à Issy le samedi chez M. Dubourg et revenaient à Paris le lundi matin. Or la journée du 10 août ayant rempli tout Paris d'alarmes, M. Savine, supérieur des Clercs, crut qu'il était prudent que tous ses élèves se confessassent la nuit suivante, qui fut celle du 10 au 11. En effet, chacun fit sa confession comme pour se préparer à la mort et être prêt à tout événement.

« Le lendemain matin 1 1 , on vit arriver à la communauté M. Dubourg, déguisé en maître de danse ou en ménétrier, vêtu d'un habit vert si écourté que les manches ne dépassaient guère ses coudes, avec une perruque et un violon sous le bras. M. Dubourg venait d'Jssy pour chercher un asile dans cette maison. On lui fit remarquer qu'il n'y serait pas en sûreté, la maison ('tant si connue, et après qu'il eut déjeuné il partit et alla se cacher près de la Sorbonne.

1. Cette communauté, ainsi que nous l'avons déjà dit, était établie dans la rue Cassette, la troisième maison à gauche en entrant par la rue du Vieux-Colombier.

2. C'était un Oratorien, qui prit possession de la cure de Saint-Sulpice par suite du refus de M. Panceniont de prêter serment.

a En effet, il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était sorti lorsqu'à grands coups redoublés de crosses de fusil, on frappe à la porte de la communauté*. C'était une bande d'hommes armés de piques, de sabres, de fusils, portant des lambeaux de vêtements des Suisses massacrés et même des oreilles encore sanglantes de ces braves, qu'ils montraient comme des marques de triomphe. Ils l'ont mettre en ligne le long du mur tous les Clercs, qu'ils laissent là pendant que les chefs vont fouiller la maison et visiter les papiers du supérieur. Celui-ci recevait le journal connu alors sous le nom de Y Ami du roi; à chaque fois qu'ils en rencontraient quelque numéro, ils le jetaient dans la cour avec fureur. La visite étant achevée, on saisit M. de Savine, supérieur, M. Boubert, ancien élève de Saint-Nicolas, qui était diacre et directeur de la maison, et un troisième qui était un saint prêtre : celui-ci était d'Abbeville. On prit aussi un nommé de Rest, élève de la communauté, et on les conduisit aux Carmes, ainsi qu'un élève du séminaire de Saint-Sulpice appelé Letellier, qui était sorti du séminaire depuis peu et demeurait rue Cassette, devant la communauté des Clercs *. »

Après avoir ainsi consacré plusieurs jours à fouiller toutes les maisons de Paris, on songea à en l'aire autant dans celles de la banlieue. Dès le 15 août plusieurs bandes armées se rendirent à Issy, et mettant

1. Souvenirs de M. Le1ourneur,évéque de Verdun. (Documents particuliers inédits.)

les autorités municipales en demeure de marcher a leur tête, elles envahirent tout d'abord la maison de M. Dubourg, y installèrent, en quelque sorte, leur quartier général, et firent ensuite procéder à la visite de tous les établissements religieux, où nombre d'ecclésiastiques furent arrêtés ainsi que plusieurs élè\ es placés sous leur direction.

«Le 15 (août 1792), dit un de ces derniers, nous nous promenions dans le parc lorsque nous vîmes arriver des jeunes gens qui demandaient si un jeune prêtre dont je ne me rappelle pas le nom n'avait pas été dire la messe au pensionnat de M. l'abbé Dubourg, mort archevêque de Besançon. Comme nous ignorions ce fait, nous nous empressâmes de les suivre (plusieurs auraient [tu se sauver). Arrivés chez M. Dubourg, nous fûmes enfermés dans la salle des récréations; le prêtre qui avait dit la messe fut violemment injurié; nous empêchâmes toujours qu'on se portât envers lui aux mauvais traitements dont il était souvent menacé ; quoique jeunes, nous comprenions bien que si nous laissions faire un martyr, nous serions tous égorgés. Nous restâmes dans cette pénible situation jusqu'à huit heures du soir. On amenait à chaque instant les prêtres du village et les vieux prêtres qui occupaient la maison de retraite sous l'invocation de saint François. « Je dois rendre justice au maire de cette époque (il était épicier et fournisseur de la maison '). Il montra la

1. Ce maire s'appelait Jean-BaptisteGogue; il avait cinquante etun ans.

plus grande énergie pour nous l'aire mettre en liberté ; il voulût répondre de nous tous; mais il ne put obtenir que la liberté de M. Duclaux.

«Les jeunes gens qui vinrent nous arrêter étaient des étudiant- de l'Université de Rennes; nous fîmes conversation avec eux; nous les avions calmés; aussi ils nous protégeaient eontrela populace de Paris, qui nous aurait égorgés sans pitié. On nous fit partir à l'entrée de la nuit au nombre de quarante ; plus de la moitié des personnes arrêtées étaient étrangères au séminaire. Arrivés à la Croix-Rouge, notre escorte avait toutes les peines du monde à nous préserver de la fureur du peuple, prévenue' que, si elle nous conduisait à l'hôtel de ville, comme c'était son projet, nous serions massacrés. Elle nous mena à la section la plus voisine, qui se réunissait dans une des salles du séminaire.

« La section délibéra que nous serions conduits aux Carmes. Nous y arrivâmes à onze heures du soir, entourés d'une immense populace ; au bruit que faisait notre escorte, les prêtres enfermés dans l'église crurent qu'on venait les égorger ; nous les trouvâmes à genoux aux pieds des autels l. Une heure après notre entrée

1. M. l'abbé Barruel a reproduit cet épisode en ces termes : I. - prisonniers eurent souvent des alarmes qui semblaient annoncer leur dernière heure. Un jour, surtout, ils entendent au loin les cris d'une nombreuse populace et les coups de fusil qui se mêlent aux hurlements de la fureur. Le bruit approche, le fatal Ça ira, le chant de mort s'entend 'listinctement ; nos confesseurs ne doutent plus que c'est eux qu'il menace. De toutes les parties de l'église, tous courent au sanctuaire, tous' à genoux se mettent sous la protection de la Reine des martyr.-, tous offrent a Dieu le sacrifice de leur vie. La porte s'ouvre : ce sont les vénérables prêtres, les curés octogénaires, îes professeurs et les prédica-

dans l'église, le commandant qui nous avait fait prendre à Issy vint chercher les élèves et nous amena dans une chambre du couvent où nous étions gardés à vue ' . Le lendemain à midi nous fûmes interrogés sur nos études et le genre de vie que nous menions à lu Solitude. Deux heures après, sept furent mis en liberté. Ceux qui étaient dans les ordres furent ramenés dans l'église avec les autres détenus 2. »

Le lendemain ce fut le tour de Vaugirard, et c'est encore un ancien élève qui nous fournit les détails de cette perquisition :

« M. Galais, dit-il, n'était pas sans crainte pour sa communauté. Déjà les révolutionnaires de Vaugirard étaient venus deux fois aux Rohertins pour demander que les jeunes gens se joignissent à eux pour aller après les ennemis de la nation... M. Galais leur donna

teurs émérites arrachés à l'asile de la vieillesse; c'est toute la maison de François de Sales, fondée pour le repos des ecclésiastiques consumés de travaux et d'années qu'amènent les cohortes du Finistère. Ce suit, avec ces respectables vieillards, tous les jeunes lévites préparés pour la maison du Seigneur daus celle des Messieurs de Saint-Sulpice qui arrivent, avec leur directeur, sous la même escorte, et que les mêmes fureurs ajoutent au nombre des captifs.

« 11 serait impossible, dit M. de la Pannonie, d'exprimer le saisissement que nous éprouvâmes à l'aspect de ces respectables vieillards. Plusieurs pouvaient à peine se soutenir. Les traitements qu'ils avaient essuyés dans leur route me font frémir d'horreur. Il en est un surtout que ses infirmités empêchaient de suivre à pas égal ses cruels conducteurs; ils l'avaient tout meurtri en le poussant avec leurs fusils pour Le faire marcher. Revenus de notre frayeur, nous nous empressâmes de procurer à ces nouveaux hôtes les secours dont ils avaient besoin. »

1. Cette pièce était située au-dessus de la nef de l'église. Elle sert aujourd'hui de bibliothèque.

2. Relation manuscrite de M. Gaston de Forcade, qui, en 1788, était entré aux Philosophes de Saint-Sulpice.

deux jeunes gens dos plus robustes pour les satisfaire ; mais jugeant qu'il ne pourrait conserver plus longtemps la communauté et qu'il était urgent de lui faciliter les moyens de s'évader, il fit venir le tailleur, qui prit mesure à chacun deux et leur fit très-promptement des habits laïques, en sorte que la veille de l'Assomption ils quittèrent leur costume ordinaire et prirent ce nouvel habit, ainsi que M. Galais lui-même. Le jour de l'Assomption ils allèrent cependant, selon leur usage, assister à une messe basse à la paroisse de Vaugirard, que M. Galais leur disait ce jour-là au grand autel, car ils restaient renfermés chez eux pendant tout le temps des vacances et n'avaient point d'office.

« Le lendemain de l'Assomption , lorsque ces messieurs sortaient de déjeuner et environ vers huit heures et demie, les gardes nationaux de Vaugirard, accompagnés d'une horde de brigands armés de piques, se présentèrent pour les saisir et leur enjoignirent de les suivre. Ils leur permirent de monter à leurs chambres, et les Robertins profitèrent de ce moment pour détruire les lettres qui auraient pu les compromettre. On les conduisit ensuite à la mairie de Vaugirard au nombre de douze en comprenant M. Galais, leur supérieur. La garde nationale se porta aussi à la maison de campagne de la communauté de Laon l et y saisit M. Psalmon, M. Hourrier et M. Rousseau, ainsi que quelques élèves

1. Cette maison de campagne était établie en partie à l'endroit occupé depuis par la mairie. Le reste est une promenade publique. Les jardins étaient contigus à ceux de la maison du petit séminaire.

qui se trouvaient avec eux pour les vacances dans cette maison. Ces messieurs étaient encore en soutane; M. Calais et les siens étaient en laïques. M. Nogier, qui était économe, ne se trouvait point alors à Vaugirard. Ou saisit aussi le supérieur de la communauté des Trente- Trois; mais celui-ci était seul de sa maison.

Comme ces arrestations traînèrent assez en longueur et qu'il était déjà près de onze heures, M. Calais fit observer aux officiers municipaux ou à ceux qui les avaient saisis que, dans leur maison, on avait préparé à dîner, et que s'ils le voulaient bien, ils dîneraient avant de partir pour Paris; ils y consentirent; on apporta le dîner h la mairie et ils mangèrent debout.

On se mit ensuite en marche pour Paris en prenant la rue de Sèvres. Ils ne marchaient point au son du tambour comme leurs confrères qu'on avait conduits d'Issy la veille; mais ils étaient escortés par la garde nationale, qui était doublée par une ligne de révolutionnaires de fort mauvaise mine, armés de piques, de sabres, et enfin accompagnés et suivis d'une foule de peuple qui, les regardant comme des ennemis de la patrie, n'épargnait ni les vociférations ni les menaces. Lorsqu'ils furent arrivés devant la rue du Bac, on tira un coup de fusil qu'ils avaient lieu de regarder comme le signal d'un massacre général ; ils arrivèrent cependant à l'église des Prémontrés l, où était le comité le

1. L'église des Prémontrés était située au carrefour de la Croix- Rouge, à l'angle formé par les rues de Sèvres et du Cherche-Midi.

plus voisin, et y pénétrèreni par une porte de la rue de Sèvres qui sert aujourd'hui d'entrée à un établissement de bain- '. C'était dans l'église même que le comité tenait ses séances. Là, on les fit placer au milieu de la nef, puis on détacha les quatre messieurs de Sainl-Sulpice et le supérieur des Trente-Trois, qu'on conduisit dans une pièce au bas de l'église, et on envoya les autres dans le chœur.

« Ils s'assirent clans les stalles et y demeurèrent jusqu'à trois heures et demie du matin sans qu'on songeât à leur rien donner à manger.

« Cependant deux ou trois heures après leur arrivée aux Prémontrés, on apporta une table couverte d'un tapis vert devant laquelle se placèrent quatre individus chargés de leur interrogatoire. Ils leur firent vider leurs poches à chacun et leur firent diverses questions, de manière que les autres jeunes gens ne pussent entendre les demandes et les réponses. Après ces interrogations, l'un de ces quatre commissaires dît à ces messieurs qu'ils seraient conduits aux Carmes. Un autre ajouta : « Vous avez un de vos messieurs qui est dans un bien c mauvais cas; son affaire est très-grave.» 11 parlait de M. Rousseau, sur qui on avait trouvé une lettre du cardinal Maury très-hostile à la Révolution.

«Le premier projet de ces messieurs avaitété d'envoyer tous ces jeunes gens aux Carmes; mais sur les trois heures et demie de la nuit, on leur signifia l'ordre

Page 1