‹ Le couvent de Carmes et le séminaire de Saint-Sulpice pendant la TerreurChapitre 54 sur 200 · Relation manuscrite fie l'abbé Bardet · texte numérisé non relu

Relation manuscrite fie l'abbé Bardet

«reurs, tous les crimes dont vous vous êtes souillés en (( égorgeant les chers amis et les soutiens de la patrie. « Vous comptiez Livrer au fer et au l'eu nos possessions, « piller, violer cl égorger dus maisons, nos femmes et <( qos enfants. Non, le glaive de la loi serait trop lent, : par nos mains l » Et en parlant ainsi, ils passaient à travers la grille leurs armes , au point que M. René Nativelle, \ieaire d'Argenteuil, se retira au chœur avec nous pour éviter un meurtre dans le sanctu lire, et il resta jusqu'au moment où le massacre reoommença.

« Un commissaire avait obtenu qu'ils n'entreraient point dans l'église; ce commissaire se tenait devant la porte de la balustrade et nous faisait signe des yeux de ne point avancer, n'osant, sans crainte d'être massacré lui-même, s'expliquer autrement,

« Mais deux des nôtres s'étant présentés d'euxmêmes pour aller à la mort, dès lors le commissaire [u'il dit lui-même) n'avait plus été maître d'arrêter ces furieux, qui tout de suite entrèrent dans l'église , formèrent une barrière pour qu'aucun de de nous n'entrât dans la nef. Ils vinrent ensuite prendre deux à deux nos malheureux confrères et les firent passer ainsi pour aller à la mort. »

Suivant l'abbé de la Pannonie, ce fut au contraire le commissaire nommé Violette, l'aîné, qui vint s'établir avec une table et le registre d ecrou de la prison des Carmes, auprès de la porte par laquelle on descendait dans le jardin. Là, il aurait appelé et

fait venir les prêtres devant lui deux par deux pour constater L'identité de leurs personnes et s'assurer qu'ils persévéraient dans le refus du serment. 11 les aurait fait passer ensuite dans le corridor aboutissant » à l'escalier au bas duquel les attendaient les assassins pour leur donner la mort aux cris de Vive la nation!

Comme on le voit, ces deux récits présentent entre eux une certaine contradiction à l'égard de la conduite tenue par le commissaire Violette. Mais, au fond, ils sont d'accord sur ce fait, que les prêtres étaient reconduits deux par deux jusqu'au jardin et là mis à mort.

Quant à nous, nous pensons que les choses ont dû se passer comme le rapporte l'abbé de la Pannonie, mais que c'est Maillard ou quelqu'un des siens qui a rempli le rôle qu'il attribue au commissaire. Il y a, en effet, une analogie saisissante entre cette manière de procéder et celle qui, deux heures plus tard, prévalut à la prison de l'Abbaye. Or chacun sait que l'affreux tribunal qui réglementa les massacres de l'Abbaye eut pour président Maillard lui-même, et pour assesseurs une partie de ses affîdés. Sans doute le commissaire Violette a bien pu assister à cette terrible scène, mais rien n'établit qu'il en ait été le principal instigateur. Nous l'admettons d'autant moins que plus tard, comme on le verra, il a contribué à sauver plusieurs prisonniers ; or une telle attitude se concilierait difficilement avec celle que lui prête l'abbé de la Pannonie.

Quoi qu'il en snit, chaque prêtre, à l'appel de son

Bom, se levait, traversait le corridor qui le séparait de l'endroit où siégeait cette sorte de comité sauvage, et de là franchissait paisiblement le fatal escalier où la mort l'attendait. Tels on voyait jadis les premiers chrétiens marcher gaiement au-devant des bêtes qui les devaient dévorer, heureux d'assurer ainsi par leur martyre le triomphe de la foi qui les animait!

Quand vint le tour de l'abbé Galais, celui-ci, qui depuis deux jours s'était fait l'économe des autres détenus, et qui n'avait pas eu le temps de régler ses comptes, prit son portefeuille, et s'adressant au commissaire Violette : « Monsieur, lui dit-il, je n'ai pu voir le traiteur pour lui suider notre dépense. Je ne crois pas pouvoir déposer en mains plus sûres ce que nous lui devons. Je vous prie donc de' lui remettre ces 325 livres f. » Puis il ajouta: «Je suis trop éloigné de ma famille, et d'ailleurs elle n'a pas besoin de moi. Voici mon porte-

1. Le commissaire Violette s'est-il acquitté fidèlement du mandat qui lui était donné?

Nous avons de graves raisons d'en douter en présence de la pièce qui suit :

« Commune de Paris, le 2G novembre 1792. « Lecture faite du mémoire du citoyen Langlais, traiteur, demeurant aux Carmes, qui, dans la journée du 2 septembre, a perdu tout ce qu'il avait, tant en effets, bijoux qu'en fournitures de vivres, donnés aux prêtres réfraçtaires qui étaient détenus aux Carmes,

«Le conseil, sur plusieurs motions qui ont été faites, les unes tendant à renvoyer le réclamant par-devant M. le ministre de l'intérieur, les autres à passer à l'ordre du jour, « A passé à l'ordre du jour.

Signé: Dabnaudery, vice-président; Coulombeac, secrétaire greffier par intérim.

{Archives de la préfecture de la Seine.)

134 MASSAC15E DES PRÊTRES.

feuille et ma montre. Veuillez en consacrer la valeur au soulagement des pauvres. » Cela dit, il marche à la mort avec la confiance qu'inspire une si belle âme.

A Bd. Galais succédèrent les abbés Menuret, Gantières-Desgranges, Lefèvre, les frères Nativelle, l'abbé Guilleminet et son ami dévoué M. Régis de Valfons.

M. Régis de Yalfons, le seul laïque qui ait partagé jusqu'au bout le sort des prêtres enfermés dans l'église des Carmes, était un ancien officier au régiment de Champagne qui avait dû son arrestalion à son intimité avec l'abbé Guilleminet, prêtre de Saint-Roch, son confesseur et ami. En vain lui conseilla-t-on, pour le sauver, de décliner ses qualités; il s'y refusa, et quand on l'interrogea, après avoir donné "son nom de baptême, il ajouta qu'il n'avait d'autre profession que celle de catholique, apostolique et romain. Puis il demanda comme une grâce de mourir à côté du saint prêtre à qui il devait, après Dieu, les sentiments de religion dont il était pénétré. Son attitude devant les assassins ne démentit en rien la grandeur de son caraclère.

Bientôt après retentit le nom de Pierre-Louis de la Rochefoucauld, évêque de Saintes. Le prélat marcha résolument au supplice, espérant que la blessure grave dont son frère était atteint exciterait au moins la pitié des persécuteurs et qu'il échapperait ainsi à la mort; mais il n'en fut rien. Aveuglés parleur rage homicide, les massacreurs entrèrent dans l'église en s'écriant :

«Où est révoque de Beauvais? — Me voici, répondit M. François-Joseph de la Rochefoucauld gisant sur un mauvais matelas; je ne refuse pas d'aller mourir comme les autres ; mais vous voyez que je ne puis marcher. Ayez, je vous prie, la charité de me soutenir et de m'aider vous-mêmes à me porter où vous voulez que j'aille. »

Et, en effet, on le porta jusqu'à l'escalier, d'où il alla bientôt rejoindre au ciel le frère auquel il était si tendrement uni.

Près de cent vingt prêtres venaient ainsi de perdre la vie en moins de deux heures, et le nombre des victimes eût été bien plus grand encore si , par des circonstances toutes providentielles , plusieurs des prisonniers n'avaient réussi à s'évader, tandis que d'autres se voyaient sauvés par ceux-là même dont ils devaient redouter la fureur.

Après la mort de Mgr l'évêque de Beauvais, le massacre général cessa. Une partie des septembriseurs regagna la prison de l'Abbaye en entonnant certains refrains révolutionnaires et en agitant dos sabres et des piques d'où le sang dégouttait encore. Le reste demeura dans l'église ou dans quelques salles du couvent et passa une partie de la nuit à boire, avec les gardes du poste, le vin que le traiteur avait été forcé de livrer pendant le massacre '.

1. Ce dernier fait est établi par les déclarations du traiteur et de sa sœur. Ces déclarations sont ainsi conçues :

« Je soussigné, Landais, cy-devailt traiteur des Carmes-Deschaux de la rue de Vaugirard, y demeurant en 1792, certifie et atteste que je n'ai

Vers neuf heures du soir, ceux qui étaient dans l'église, entendant un léger bruit du côté d'une chapelle latérale, firent des recherches et aperçurent l'infortuné abbé Dubray qui, caché, ainsi que nous l'avons dit, entre deux matelas, avait été contraint de faire quelques mouvements pour respirer. Aussitôt ils s'emparèrent de sa personne, le traînèrent devant le sanctuaire, et là ils lui fendirent la tête d'un coup de sabre. Ce fut la dernière victime de cette épouvantable journée, qui restera toujours dans les annales de notre histoire comme une tache ineffaçable.

Nous avons maintenant à faire connaître le nom des prêtres massacrés, en rectifiant, autant que possible, les inexactitudes qui se sont glissées dans plusieurs listes précédemment publiées et en ajoutant la qualité de chacun d'eux.

C'est par erreur que l'abbé de la Pannonic, dans

point vu le citoyen Mayeur, le 2 septembre 1792, au nombre de ceux qui ont tué, ni parmi ceux qui sont venus me forcer à leur donner du vin.

« J'atteste de plus qu'à cinq heures du soir le massacre était fini.

«En foi de quoi j'ai donné le présent certificat au citoyen Mayeur pour lui servir et valoir ce que de raison. « A Paris, le 25 nivôse 1796.

« Signé : Laxglais, traiteur, rue de Provence, maison des otages et du tribunal militaire.

« Je soussignée, atteste que, demeurant chez les cy-devant Carmes de la rue de Vaugirard, comme sœur de leur traiteur, et étant chez eux au moment du massacre des prêtres, je n'ai point vu le citoyen Mayeur au nombre des septembriseurs, qui cependant sont venus, la plupart, à la cuisine, forcer mon frère à les faire boire. « Paris, 6 frimaire de l'an iv.

« Signé : Fe Macnin. »

(Archiv. du pal. de justice, greffe de la cour impériale.)

son récit, a parlé d'un registre dCècrou. Il n'y a eu, pour les détenus du mois d'août 1792, aucun registre de cette nature applicable à l'église des Carmes. On se contenta d'une simple liste sur laquelle on inscrivait purement et simplement les noms des prêtres incarcérés. Après le massacre , cette liste fut remise entre les mains du secrétaire de la section du Luxembourg, nommé Daubanel, et ce dernier s'en servit pour dresser tout à la fois le tableau de ceux qui avaient péri et de ceux qui avaient été sauvés. Cette sorte de procès-verbal, rédigé le 18 octobre 1792, se trouve en ce moment dans les Archives de l'état civil, à l'hôtel de ville de Paris.

Cinq prêtres y figurent à tort comme ayant été massacrés. Ce sont MM. Auzuret, Breillot, de Rochemur, Sausin et Vialard. Les trois premiers s'évadèrent; les deux autres furent sauvés dans des circonstances que nous feront connaître plus loin.

DES PRÊTRES QUI O.NT ÉTÉ MASSACRÉS AU COUVENT DES CARMES LE 2 SEPTEMBRE 1792.

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