CHAPITRE I Origines de l'Ordre de IVotre-Dame
La France et les hérésies du XVI- siècle.
Nécessité d'un ordre enseignant pour les jeunes filles.
Les Pères de Bordes et Raymond, jésuites.
Les discordes civiles et religieuses furent plus que jamais, et pour toujours, hélas ! le triste apanage de la France, dès Tapparition de Luther et de Calvin.
Tous les historiens impartiaux nous ont transmis
le douloureux écho des terribles luttes qui, depuis le commencement du XYI^ siècle, ont mis toute la France à feu et à sang. Sur son lit de mort, en lo4G, le moine augustin pouvait être satisfait de son œuvre sacrilège ; ses trente années de révolte avaient porté leurs fruits, et les ruines amoncelées en tous les pays, dans le midi de la France surtout, image des ruines de la Foi dans les âmes, prouvaient trop clairement les succès de la Réforme. Au trouble, à l'erreur jetés dans les esprits, ajoutons ce soulèvement des peuples les uns contre les autres, cette division de la famille contre elle-même, cette haine satanique du Luthérien contre le Catholique, haine qui se traduit par des. prises d'armes injustifiées, par des massacres odieux, des représailles épouvantables, et l'on constatera avec tristesse que Martin Luther avait eu raison de compter sur son audace pour se créer des partisans. Quand Charles-Quint le citait à comparaître devant la diète de Worms, beaucoup de disciples lui i;ii>pelaient le sort de JeanHuss : « J'irai, s'écria Luther, y eùt-il à \Yorms autant de diables qu'il y a de tuiles sur les maisons ». Cette audace, du reste, avait trouvé sa cause et sa force chez plus d'un prince germanique, et les continuateurs de Luther eux-mêmes surent faire pénétrer leurs doctrines à la Cour de France (1).
Pour changer de nom plus tard, la Réforme n'en resta pas moins funeste et dangereuse : luthériens ou huguenots, disciples de Calvin ou de Luther, tous
( i) II suffit dëtudier les règnes de Henri II, François II et Charles IX pour connaître ce que la cour renfermait d'ambitions prêtes à servir la Réforme.
n'avaient qu'un but, l'aire du a royaume très clirétien )) le tombeau du Catholicisme. Au regard des hommes, cette entreprise devait être couronnée de succès. Mais Dieu, qui garde la terre de Clovis et de saint Louis, ne pouvait laisser périr la patrie d'adoption de son Verbe divin, le Christ Rédempteur. Pour la sauver, au siècle précédent, il avait envoyé Jeanne la Pucelle; pour la défendre contre les hérétiques, il va faire surgir des âmes d'élite, des institutions puissantes, des communautés actives et ferventes.
(( Dieu est admirable dans ses saints, nous dit le P. Teyssèdre (1), admirable, sans doute, par les trésors de grâce dont il les enrichit, mais aussi par l'à-propos avec lequel II les suscite au sein de son Eglise. Contre tout nouveau sectaire, signalé sous le drapeau de Satan, se lève sans retard, un de ces grands victorieux, que la sagesse du Créateur a préparés au monde pour les heures critiques. .Vinsi, les deux cités, toujours en présence, sont en lutte toujours ; et si l'histoire de l'Eglise n'est que l'émouvant récit de celle longue guerre, la vie de chaque saint en peut être appelée un glorieux épisode. »
Cette loi de la Providence, nous pouvons la constater à chaque page de notre histoire nationale; partout, nous devons voir et bénir la main divine qui protège et conduit « la fille aînée de l'Eglise ».
A l'heure où la Réforme croit régner en maîtresse, Ignace de Loyola apparaît. Assiégé dans Pampelune par André de Foix, il fait une sortie le 21 mai 1521.
(i) La Vénérable Jeanne de Lestonnac, par le P. Teyssèdre, S.-J., Toulouse, 1884, p. 7.
{( Il reçut, dans cette sortie, cette blessure qui lui brisa la jambe droite et le lit tomber entre les mains de l'assiégeant. Sa double carrière d'bomme de cour et de soldat était finie )) (1). Dieu le voulait ainsi, pour se révéler à lui pendant sa maladie. Ignace, coucbé sur son lit de souffrance, médite la Fleur des Saints, la Vie du Christ parLudolphe le Chartreux, et, pendant que Luther commence à bouleverser l'Allemagne, le Fondateur de la Compagnie de Jésus entend l'appel divin, et se prépare à sa nouvelle vie. « Voilà bien une première réponse de Dieu à la sacrilège audace des réformateurs » (2).
C'était un miracle de Dieu, et Ribadenéira peut rapporter de saint Ignace cette parole attribuée déjà à saint Bernard : « Lui-même fut le premier et le plus grand de tous les miracles ».
L'année même de la mort de saint Ignace, en 1556 (31 juillet), Dieu préparait une « autre réponse aux nouveautés impies de Luther et de Calvin » (3) en faisant naître la Bienheureuse Jeanne de Lestonnac. Comme Ignace sous la bannière de Jésus, Jeanne devait marcher au combat sous la bannière de Marie.
Dans quel but spécial Dieu suscitait-il ces deux âmes d'élite? C'était pour lutter, nous le savons. Quels combats devait affronter Jeanne de Lestonnac? Voyonsle brièvement, d'après les doctes et pieux historiens de la Bienheureuse.
(i) Saint Ignace de Loyola, par M. Henri Joly, p. 2.
(2) P. Teyssèdre, Icc. cit. p. 8.
(3) Vie de la Bienheureuse Jeanne de Lestonnac, par le Pi Mereier.
Sous la sage administration de Henri IV, la France voyait peu à peu renaître sa prospérité, les ruines matérielles s'effaçaient, et ce qui avait été détruit se relevait. Les ruines morales, au contraire, ne faisaient que s'accentuer, ce pendant que l'ignorance et la corruption continuaient à propager l'erreur, surtout parmi les jeunes gens.
(( La perversion de la jeunesse avait été l'un des plus funestes résultats produits par l'hérésie du XVP siècle. La lettre de Luther sur l'éducation montre bien quelles avaient été, dès l'origine, les préoccupations de la Réforme sur ce point important. On espérait, grâce aux préjugés inculqués de bonne heure aux enfants, que leur raison, en se développant, résisterait fortement aux lumières de la vérité. Le protestantisme n'éprouva aucune difficulté à se glisser même dans les écoles presbytérales » (4).
11 suffisait, en effet, les protestants le comprenaient, de corrompre la jeunesse pour arriver à une réforme complète du beau pays de France.
Mais la Providence veillait. Le Concile de Trente vint donner, à temps, un catéchisme élémentaire dont il imposa partout l'enseignement. Il fallait plus encore, et le saint fondateur de la Compagnie de Jésus institua ses collèges où les garçons pouvaient recevoir les conseils, l'instruction qui leur servaient de préservatif.
Restaient les jeunes filles, qui n'avaient point le même bonheur. « Elles étoient livrées, pour leur édu-
(i) Vie de la Bienheuveuse Jeanne de Lestonnac, par le Pi Mercier
cation, à des maîtresses hiigiienottes qui, seules en ce tems-là, exerçoient cet employ; soit que par un faux zèle pour leur secte, elles s'y fussent ingérées
d'elles-mêmes, soit qu'on les crût les plus propres à enseigner la politesse et les manières du monde; mais elles étoient encore plus habiles à pervertir leurs élèves et à
corrompre leur esprit; et c'étoit là un désordre qu'on ne pouvoit assez déplorer » (l).
Les Pères de la Compagnie de Jésus s'étaient émus déjà de cette situation. On lit, en effet, dans la vie de M"^^ de Sainte-Beuve, fondatrice des Ursulines de Paris (2), qu'elle eut souvent des entretiens sur-ce sujet avec le P. Lancelot Marin. Le suivant est particulièrement instructif.
Le bon Père déplorait, à son ordinaire, les dangers que l'hérésie et la corruption des mœurs faisaient
(i) Vie de J. de Lcstonnac, [ar le P. Guillaume Beaufils, S. J., Bordeaux, 1742, p. 63-G6.
(2) Aime de Saiutc-Dettvc et les Ursulines de Paris, p. 154.
courir à l'Eglise de France, quand, cédant tout à coup à l'impétuosité des sentiments que de tels discours réveillaient toujours en son àme : « Je vous confesse, mon Père, s'écria la sainte veuve, ciue depuis longtemps je me sens pressée de grands et continuels désirs de faire quelque chose pour conjurer ce péril et avancer la gloire de Dieu ! Mais ces désirs sont pour moi une source de douleur et de confusion, tant je me sens incapable de les exécuter. Dites, mon Père, ajouta-t-elle, en savez-vous quelque moyen? »
(( Madame, répondit le Père, je vous veux bien dire ce que Dieu me met dans l'esprit au moyen d'une naïve comparaison : figurez-vous une belle pomme devenue pourrie ; que faudrait-il faire pour la renouveler? Sinon tirer ses pépins d'au milieu de la pourriture, les planter en une bonne terre, les fumer et arroser, en sorte qu'ils viendraient à produire des arbres, lesquels porteraient d'aussi belles pommes que celles dont ils seraient provenus ? De même, pour renouveler le monde corrompu, il s'y faudrait prendre par la petite jeunesse. Notre Père, notre bienheureux Ignace, a visé à ce but, destinant notre Compagnie à la bonne éducation des petits garçons. Ce serait chose très louable et très utile d'établir une Congrégation où l'on transplantât les petites tilles comme en un terrain fertile, afin qu'ayant reçu là de bonnes instructions, elles en sortissent pour porter la vertu dans les familles. Les familles bien réglées réformeraient les villes et les provinces, et ainsi le monde deviendrait tout autre, et du moins les pauvres catholiques ne vivraient plus dans cette ignorance qui est la cause de tant de vices. »
Depuis soixante ans déjà (1 537), les Ursulines avaient été fondées en Italie par Angèle de Brescia, pour l'éducation gratuite des jeunes tilles. L'Ordre, introduit en France, à L'Isle (Yaucluse), en 1596, fut établi à Paris, en 1604, par les soins de Marie L'Huillier, comtesse de Sainte-Beuve. Les Ursulines se répandirent bientôt dans toute la France, mais c'était surtout dans le Nord que llorissaient leurs écoles. Pour le Midi de la France, où l'édit de Nantes avait encore augmenté les foyers d'erreur et de discorde, il fallait d'autres religieuses, un nouvel Ordre enseignant, et c'est précisément ce dont s'inquiétaient, en 1605, deux Jésuites du Collège de Bordeaux, P. de Bordes et P. Baymond.
Ces deux religieux, hommes d'une grande vertu, voyant les merveilleux résultats obtenus pour les garçons dans leurs collèges, désiraient ardemment le même bonheur pour les filles et demandaient au Ciel avec instance une femme forte, capable de tenir en échec les maîtresses calvinistes. Il fallait un Ordre qui s'adressât aux pauvres comme aux riches,
aux enfants du peuple comme aux enfants de la bourgeoisie et de la noblesse. Devançant les belles théories modernes de l'instruction obligatoire et gi'atuite, — et, du reste, ils n étaient pas eux-mêmes en cela les premiers — les deux Jésuites concevaient déjà une organisation pour des maîtresses catholiques. Elles réaliseraient l'alliance d'une double vie, d'une vie de retraite avec une vie d'action. Elles uniraient la contemplation et la prière à l'étude et à l'enseignement. Elles devraient, en effet, se consacrer à l'instruction des enfants du peuple, et donner cette instruction gratuitement. Quant aux jeunes fdles de condition plus élevée, comme chaque jour la vie au sein des familles divisées devenait plus dangereuse pour leur jeunesse et leur vertu, on créerait pour elles des pensionnats, et pour cette création, profitant précisément de l'expérience des Ursulines, on éviterait tout ce qui avait fait échouer, dans le Midi, l'œuvre de M"^^ de Sainte-Beuve et de ses tilles.
Cet ordre à créer, les Jésuites en faisaient l'objet constant de leurs conversations et de leurs prières quotidiennes. Dieu les écouta. Pendant qu'ils célébraient la messe, à la même heure, le 23 septembre 1G03, le jour de sainte Thècle, ils furent tous deux éclairés d'une vive lumière. Notre-Seigneur leur demandait une congrégation de religieuses spécialement consacrées à l'éducation des jeunes tilles. Il voulait que sa sainte Mère eût une compagnie comme luimême avait la sienne. En conséquence, ces religieuses auraient comme patronne la Reine du Ciel, comme modèle d'instruction la Compagnie de Jésus et elles porteraient le nom de Filles de Notre-Dame.
Les deux Pères, troublés par cette révélation, se la communiquent mutuellement. Etonnés de ne s'apprendre rien de nouveau, ils reconnaissent un signe de la volonté de Dieu et se mettent à l'œuvre sans retard.
a Après un essai infructueux, ils se demandèrent si l'éliie du Ciel ne serait pas M'"" de Lestonnac, cette femme d'un grand courage, d'une rare sagesse, dont toute la ville racontait les mérites et les vertus. » Le plus jeune frère de la Bienheureuse, le P. Roger de Lestonnac, qui se trouvait à ce moment au collège de Bordeaux, ménagea aux deux Pères une entrevue avec sa sœur. « M'"'' de Lestonnac ne fut point surprise de l'ouverture qu'on lui fit, nous dit leP.Beauflls, ces vues s'accordaient trop bien avec les siennes. Toutefois, elle se montra peu enipressée à offrir ses services. On aurait dit qu'elle s'étudiait à refouler dans son cœur la joie qui, malgré tout, en jaillissait à travers son visage. Rien pour cette fois ne fut conclu. »
Mais avant de découvrir davantage les origines de l'Ordre des Filles de Notre-Dame, il ne sera point inutile de donner une esquisse rapide de la vie de la fondatrice jusqu'à ses premières entrevues avec les deux Jésuites.
Je laisse aux historiens de la Bienheureuse le soin de louer longuement ses mérites, de proclamer devant ri'nivers entier ses héroïques vertus. Les Pères Beaulils, Teyssèdre, Mercier, déjà cités, en ont trop bien et trop complètement écrit, pour (jue le lecteur ne soit pas, par eux, suffisamment renseigné.
Je me contenterai donc, en cet ouvrage dintérêt local avant tout, de dire de Jeanne de Lestonnac,
quelle fut sa jeunesse et les premières phases de sa vocation religieuse. Au reste, pour le faire, je n'ai qu'à résumer les historiens précités.
JEANNE DE LESTONNAC
Sa famille, sa jeunesse, son mariage. Vocation religieuse et séjour aux Feuillantines de Toulouse.
Lorsque l'on ouvre l'histoire de Jeanne d e L e s 1 0 n n a c , on éprouve une sorte de ravissement à constater que tout dans cette vie est marqué du doigt divin, depuis sa naissance jusqu'à sa mort; je dirai plus, jusqu'à sa béatification, comme nous le
verrons dans la cinquième partie de cet ouvrage. Le surnaturel, dans la jeunesse de Jeanne, se découvre à chaque pas, et, sans vouloir tirer des événements plus d'enseignements qu'ils n'en comportent de par les décrets divins, il ne me semble pas téméraire d'afTirmer que, dès ses premières années, Jeanne fut prédestinée à être fondatrice d'Ordre, et que Dieu l'a conduite comme par la main, à ses sublimes destinées. Il n'y eut néanmoins aucune pression de sa part, car c'est toujours en pleine liberté d'esprit et de cœur que Jeanne n'a cessé de dire : Fiat volontas tua,
Domine; librement et volontairement, elle se soumit et s'abandonna.
(( L'année même où Jeanne d'Albret, abjurant la foi de ses pères, embrassait la religion réformée, qu'elle favorisait depuis longtemps et allait bientôt établir par un édit dans ses états. Dieu (jui proportionne les remèdes au mal, envoyait au monde une enfant, une autre Jeanne, destinée à réparer les brèches faites à la Cité sainte par l'hérésie dans le midi de la France » (1).
Jeanne de Lestonnac naquit à Bordeaux, en loo6, alors que précisément mourait saint Ignace.
Jeanne fut l'aînée de quatre enfants selon les uns, de sept selon les autres; on lui connaît en réalité, d'après le P. Mercier, deux frères et trois sœurs : Guy, Roger, Françoise, Jehanne et Jacquette. Audet qui aurait été le septième, mourut enfant.
Son père, Richard de Lestonnac, conseiller au Parlement de Bordeaux, était catholique. « Il avait hérité d'une longue suite d'aïeux les vertus et les qualités des grands magistrats. Dans un temps où les troubles de l'Eglise et de la France firent tant d'apostats et de rebelles, il garda pour ses convictions politiques et religieuses, un attachement, une fidélité qui ne se démentirent jamais. »
Sa mère, Jeanne Eyquem de Montaigne, sœur du célèbre auteur des Essais, n'avait pas gardé la même fidélité à la foi de son baptême ; elle tomba dans les erreurs de Calvin et y persista jusqu'à sa mort.
Entre un père catholique et une mère calviniste,
(i) p. Mercier, p. i.
que va devenir Jeanne? Comment, au sortir du berceau, pourra-t-elle se défendre contre sa propre mère?
Dieu pourvoit à tout : aux pernicieuses intluences de sa mère, il oppose un lieureux contrepoids dans la foi vive et l'ardente piété du père. M. de Lestonnac luttait au Parlement contre les réformes et l'établissement d'un consistoire à Bordeaux, et celui qui mettait tant d'énergie à défendre sa ville contre l'hérésie, ne devait pas mettre moins d'ardeur à en préserver sa famille et ses enfants, Jeanne en particulier. Sa vigilance n'était pas du reste inutile. « Une mère, on le sait, aime à se retrouver dans son enfant )). M"^*^ de Lestonnac voulut former sa fille à son image, et, de concert avec une de ses sœurs , employa tous les moyens pour détourner Jeanne de la foi catholique. Dieu qui veillait, fit intervenir à temps M. de Lestonnac, et dès l'âge de douze ans, Jeanne fut soustraite à la néfaste influence de sa mère pour être confiée à des mains plus sûres. Il faut confesser à la louange de Michel de Montaigne, qu'en cette circonstance, il approuva son beau-frère et l'aida à préserver sa nièce.
Dieu avait encore placé un autre protecteur auprès de Jeanne : c'était son frère Guy. Dès 1568, Guy fréquentait les classes du collège de Guyenne à Bordeaux. Dans ces classes, les Jésuites préparaient leurs élèves aux luttes présentes et futures. Ils leur dénonçaient les erreurs nouvelles et leur fournissaient, pour les combattre, des arguments proportionnés à leur âge. On trouvait même parmi ces jeunes écoliers, d'intrépides soldats de Jésus-Christ, et Guy se distinguait entre tous. Jamais il ne se lassait d'écouter ses mal-
très, et, de retour à la maison, le jeune argumentateur communiquait à sa sœur Jeanne les trésors de science amassés pour elle dans la journée. Ensemble, Guy et Jeanne, affermissaient leur foi contre les menaces de leur mère.
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Je voudrais pouvoir attirer plus longuement l'attention du lecteur sur ces heureux fruits de l'enseignement chrétien dans l'àme des enfants, mais il me suffirait, je crois, d'avoir rappelé ce fait de la vie de Jeanne de Lestonnac, pour que l'on comprenne combien, aujourd'hui aussi bien qu'au XVI-^ siècle, les enfants eux-mêmes — pouniuoi ne pas dire les enfants surtout? — ont besoin d'avoir des armes à leur taille, afin de défendre leur foi, se préserver des erreurs, des impiétés qui les pressent de tous côtés! L'enfance a besoin, pour sauvegarder sa foi, de maîtres et mal-
tresses éclairés, guidés, dominés eux-mêmes par la foi chrétienne.
Non contents de se défendre, ces jeunes enfants, Jeanne surtout, prenaient souvent l'offensive; ils cherchaient à ramener leur mère à la vraie foi : ce fut peine inutile. La mère résista aux prières, aux supplications et aux larmes de ses enfants, et cette opiniâtreté maternelle sera dans la vie de Jeanne une de ses plus lourdes croix.
Bien plus, la mère conçut une véritable haine pour sa fille, et ne manqua jamais une occasion de la lui témoigner. Loin de se laisser décourager, Jeanne se montra, envers sa mère, plus respectueuse et plus affectueuse que jamais. « Ce fut jusqu'au bout sans succès, mais aussi sans défaillance. »
Privée de l'affection maternelle , orpheline pour ainsi dire, éprouvée par le Ciel, dans ce que le cœur a de plus cher et de plus doux, dans son amour filial, Jeanne, pourtant si jeune, ne se révolta point, et, docile à la grâce, elle mérita que Dieu lui-même vint l'aider à porter le poids de l'épreuve. « Dieu lui fit trouver dans les délices de son amour des compensations surabondantes aux joies de la vie de famille qui lui manquaient. » Il semble même l'avoir privée de ces joies, l'avoir livrée à la solitude au milieu des siens, l'avoir préparée à la visite de la grâce, pour mieux l'attirer à Lui et la consoler. Quoi qu'il en soit, cette enfant de douze ans, s'adonna avec une ardeur et une sincérité vraiment surnaturelles à la mortification et à l'oraison. Bientôt même elle se sentit attirée vers le cloître ; elle y serait entrée sans les résistances de son père. Dieu la consola de ce sacrifice en l'assurant
qu'elle ne devait pas oublier ses désirs ni perdre ses espérances qui se réaliseraient dans l'avenir : « Prends garde, ma fdle, lui dit-il, de ne jamais laisser éteindre ce feu sacré que j'ai allumé dans ton àme, et qui te porte maintenant avec tant d'ardeur à mon service. » Jeanne comprit par là qu'elle devait , avec le temps , mûrir ses projets de vie religieuse, pour les voir mis un jour à exécution.
Parmi ces persécutions , ces saints enthousiasmes et ces dillicultés, l'innocente enfant avait grandi. A dix-sept ans, elle était l'une des jeunes fdles les plus accomplies de la province; sonalliance était recherchée, non pas tant à cause de sa beauté, qui, cependant, était sans égale, de sa richesse qui était fort grande, ou de sa naissance qui était des plus distinguées, mais à cause surtout de sa vertu inébranlable, — elle l'avait assez prouvé — à cause de son jugement sur et solide, de sa piété insigne, de .sa modestie si vraie et si sincère.
Le Ciel inspira le choix de M, de Lestonnac. Il unit
sa fille bien-aimée à Gaston, marquis de Montferrant Landiras, dont la famille, alliée aux maisons de France, d'Aragon et de Navarre, descendait des premiers barons de Guyenne. Gaston et Jeanne étaient dignes l'un de l'autre.
Comme elle avait élé le modèle des jeunes filles chrétiennes, elle devint le modèle des épouses et des mères chrétiennes. Pour employer les paroles d'un des avocats de sa cause, « elle s'acquittait si bien de tous les devoirs de son état qu'elle reproduisait en sa personne une fidèle image de la femme forte et craignant Dieu, décrite au livre des Proverbes ».
Dieu lui donna de goûter l'une des plus douces joies terrestres , celle de la maternité. Mais en même temps, comme s'il eût voulu l'empêcher de s'attacher trop à la terre, et élever son cœur au-dessus des affections les plus légitimes, Il multiplia les croix sur son chemin.
Elle perdit successivement, dès le berceau , ses trois aînés, et les jeunes mères qui ont passé par ces cruelles douleurs comprendront, ou plutôt envieront l'admirable soumission de M"*^ de Montferrant, disant auprès des berceaux, vides de leurs petits anges : (( Vous me les aviez donnés, Seigneur, vous me les avez ôtés ; que votre saint Nom soit béni 1 »
Quatre autres enfants, un garçon et trois filles vinrent la consoler de cette perte; elle les éleva pour le Ciel et eut le bonheur de voir grandir en ces jeunes âmes la semence des bons exemples et des leçons chrétiennes qu'elle leur avait donnés.
Ses enfants n'étaient pas son seul souci : elle avait à suppléer sa mère auprès de ses frères et sœurs. Guy
succéda à son père dans la charge de conseiller, au Parlement. Roger entra à dix-sept ans dans la Compagnie de Jésus, et nous le retrouverons au cours de notre histoire, au moment de la fondation de La Flèche. Quanta ses sœurs, Françoise épousa Jean d'Aulède, en 1582, Jehanne épousa, en 158G, Geofïroy d'Aulède, seigneur de Pardailhan, et Jacquette se maria avec Ogier de Cursol, en 1592.
Un peu auparavant, vers 1580, son oncle, Michel de Montaigne, publiait ses E.wais, ajoutant ainsi à la gloire et à la célébrité de sa famille.
Tout semblait donc appeler Jeanne et les siens au bonheur complet. Dieu gardait sa servante et de nouveau lui présenta la Croix et ses douloureux sacrifices. En peu de temps, Jeanne perdit son oncle Michel (1592), son père (1595), son mari (1597).
Son union avec Gaston de Montferrant avait duré vingt-quatre ans, sans qu'aucun nuage ne soit jamais venu la troubler.
« Assurément l'épreuve fut vivement ressentie. Toutefois l'épouse chrétienne ne fut en rien semblable à celles dont parle saint Paul, qui pleurent sans espérance. Après avoir courbé la tète sous le poids de rafïliction, elle sut la relever chrétiennement pour bénir la divine bonté dans ses miséricordieuses rigueurs. Bientôt même, fortifiée par la prière, elle se sentit surnatLirellement heureuse d'une liberté qui allait lui permettre de suivre ses premiers attraits pour la vie religieuse, et de rendre à Dieu la pleine possession de son cœur » (1).
(t) p. Teyssèdre, p. 20.
Après son veuvage, M'^^ de Montferrant, que nous appellerons désormais Jeanne de Lestonnac, comme elle le faisait elle-même, selon la mode du temps (1), passa six années à servir Dieu dans la pratique de toutes les vertus, et à examiner profondément sa vocation. Elle comprenait que Dieu ne lui avait rendu sa liberté, en brisant les liens terrestres d'une tendre union, que pour « lui faire contracter des engagements plus saints. »
Toutefois, avant de quitter le monde, elle voulait remplir jusqu'au bout ses devoirs envers les siens.
Le 8 juillet 1600, elle maria son fils François à Marguerite de Cazalis. De ses trois filles, les deux aînées, Marthe et Madeleine, entrèrent chez les Annonciades de Bordeaux. Jeanne, la plus jeune, pouvait rester sous la tutelle de son frère.
La pieuse mère se croyait donc libre de quitter le monde, et, après avoir consulté le provincial des Feuillants, Jean de Saint-Etienne, elle se décida à entrer aux Feuillantines de Toulouse.
Ce que fut la scène des adieux, les historiens de la Bienheureuse nous le disent dans les termes les plus touchants ; ni les supplications du fils, ni les larmes de la fille n'ébranlèrent la résolution de la mère, à qui, cependant, on le conçoit, cette séparation n'alla pas sans causer la plus crucifiante douleur, c J'aurais moins souffert pour mourir que pour quitter mes enfants », disait-elle ensuite. C'était au printemps de 1603, Jeanne avait alors 47 ans.
Entrée au monastère des Feuillantines, et devenue
(i) p. Mercier, p. 3-j.
sœur Jeanne de Saint-Bernard, elle ne devait passer que six mois dans cet asile. « Imitant le voyageur attardé qui hâte le pas pour arriver au terme avant la nuit, elle se mit à courir dans les voies de la sainteté » (1). Avide de mortifications pour son corps, « elle le livra sans ménagement aux austérités d'une règle excessive. » Sa santé en fut tellement ébranlée que l'on fut obligé de suivre l'ordre des médecins, d'éloigner la novice trop fervente et de la rendre au monde.
Cette décision bouleversa un instant l'àme de Jeanne, mais elle dit presque aussitôt son Fiat. Dieu, immédiatement, l'en consola, et pendant qu'elle passait en prière sa dernière nuit aux Feuillantines, Il l'inonda de ses grâces et de ses lumières. « Dieu lui lit entrevoir qu'elle serait fondatrice d'un Ordre nouveau, instrument de salut pour un grand nombre d'àmes. Au même instant. Il la favorisa d'une vision extraordinaire : elle vit l'enfer ouvert, et, sur la pente de l'abîme, une infinité d'àmes qui réclamaient son concours. Soudain, son cœur fut plus que jamais embrasé de zèle pour le salut du prochain, et elle entrevit comme les premiers linéaments de la Compagnie de Notre-Dame qu'elle était appelée à fonder. »
(i) p. Teyssèdre, p. 24.