‹ Le couvent des Filles de Notre-Dame de La Flèche, 1622-1905Chapitre 11 sur 58 · DÉBUTS IDE L'ORDRE · texte numérisé non relu

DÉBUTS IDE L'ORDRE

La Peste à Bordeaux (1605). — Charité de M^^ de Leatonnac. — Elle est désignée aux PP. de Bordes et Raymond par saint Pierre comme fondatrice d'Ordre

Sœur Jeanne de Saint -Bernard était redevenue M'"'' la marquise de Montferrant sans qu'aucun murmure ne fût sorti de ses lèvres. Dieu lui manifesta trop bien sa volonté pour qu'elle eût la pensée de résister, et, à peine eut-elle quitté l'habit des Feuillantines, qu'elle se trouva subitement guérie, preuve miraculeuse et évidente qu'une autre destinée lui était réservée.

Après un court séjour auprès de ses enfants, Jeanne se retira dans sa terre de La Motte-Darriet, où, « pendant deux années entières, elle se livra, sous les habits du siècle, à toutes les pratiques de la vie religieuse )) (1). Elle y reçut des grâces abondantes et des lumières nouvelles sur l'Ordre qu'elle devait fonder.

Pendant l'été de 1605, elle rentra à Bordeaux pour

(i) p. Teyssèdre, p. 28.

trouver à ce sujet une direction sûre. Au moment de son retour, la peste ravageait la ville, et Jeanne trouva là un véritable champ d'action pour sa charité ; elle se dévoua sans compter au soulagement des malheureux pestiférés. « Quelques vertueuses filles, gagnées par son exemple, se joignirent à elle ; dans le plan divin, elles étaient les premières pierres vivantes rassemblées, pour composer la base de l'édifice spirituel qui se préparait. »

C'était l'époque où les deux Jésuites déjà nommés, les Pères de Bordes et Raymond, avaient eu pendant leur messe la même vision, le 23 septembre 1603. Nous avons vu que le premier entretien qu'ils eurent avec Jeanne de Lestonnac n'avait amené aucun résultat. La Bienheureuse ne voulait pas prendre une décision trop hâtive et elle désirait avant tout consulter Dieu dans la prière. « Peut-être aussi son humilité se troubla-t-elle de l'honneur et des titres qui lui étaient offerts. » Mais Dieu , pressé à la fois par les deux Jésuites et par la vertueuse veuve, ne tarda pas à donner sa réponse. Pendant que le P. de Bordes célébrait la sainte messe, demandant à Notre-Seigneur de lui faire connaître la fondatrice de l'ordre futur, saint Pierre lui apparut, ayant à sa droite saint Jean, l'apôtre bien-aimé, et lui montrant Jeanne de Lestonnac âge nouillée près de l'autel.

De son côté, la Bienheureuse « se vit investie d'une lumière céleste, et entendit une voix intérieure qui lui ordonna de consentir au choix dont elle était l'objet. Son humihté parut s'alarmer encore. Mais le P. de Bordes, au lieu de cette gloire et de ces honneurs que redoutait la servante de Dieu, lui prophétisa les croix

et les ignominies qui l'attendaient comme fondatrice de l'Ordre nouveau. Cette perspective, si peu séduisante pour un moins mâle courage, l'attira au lieu de l'efïrayer et triompha de toutes les répugnances de son cœur. »

Un grand pas était fait pour le succès de l'œuvre entreprise. Au reste, Dieu continuait toujours de manifester sa volonté. Il suscita des vocations, et bientôt M™® de Lestonnac eut autour d'elle neuf compagnes, qui, avec elle, suivaient ardemment les directions du P. de Bordes. Ce saint religieux fut, dès lors et toujours, regardé comme le véritable fondateur de l'Ordre.

Après avoir fait faire à ces saintes iîlles, pendant huit jours, les exercices de saint Ignace, il permit à M™« de ^Lestonnac de leur révéler les projets de l'avenir. La Bienheureuse Mère leur développa les desseins de Dieu, leur expliqua le but apostolique du nouvel Institut qui prenait Marie pour patronne, devant faire profession spéciale d'étendre son culte, d'honorer ses grandeurs et d'imiter ses vertus. L'éducation des jeunes filles était le champ ouvert à l'activité de son zèle.

Cet exposé fait avec feu excita l'enthousiasme des neuf compagnes de M™« de Lestonnac, et toutes approuvèrent ce saint projet. Ces neuf compagnes étaient Sereine Coqueau, Madeleine de Landrevie, Isabeau de Maisonneuve, Marie de Roux, Anne deRichelet, Françoise de Boulaire, Blanche Hervé, Henriette de Casaubon, Raymonde de Capdeville.

« Les éléments de l'œuvre étaient complets; il s'agissait de les grouper pour en former un tout. Deux choses restaient donc à faire : tracer d'abord un plai;

du nouvel Institut, en attendant qu'on pût dresser des constitutions; puis obtenir des autorités ecclésiastiques l'approbation du nouvel établissement. »

Le cardinal de Sourdis. archevêque de Bordeaux,

après avoir pris connaissance du plan de l'Institut, en signa une première approbation le 2.") mars 1006. L'approbation du Pape fut donnée le 7 avril 1007. Paul V érigeait le nouvel Institut en Ordre religieux sous le nom d'Ordre des Filles de Notre-Dame et laissait au cardinal de Sourdis le choix de l'une des

quatre grandes Règles (1) à laquelle serait agrégé l'Institut.

Le Pape était heureux de la création de ce nouvel Ordre. H disait : « Je niouri-ai content après avoir établi un Ordre de Religieuses dont la fin est le salut des ànies, et qui doit cultiver dans l'Eglise la pureté de la foi et des mœurs ». Peu après, recevant en audience le P. Acquaviva, général des Jésuites, il lui dit : « Père Général, je viens de vous donner des sœurs. — Et qui donc, très Saint-Père? répondit Acquaviva. — De vertueuses filles qui veulent rendre à l'Eglise, parmi les personnes de leur sexe, les mêmes services que vous rendez à toute la chrétienté. »

Le 29 janvier 1608, le cardinal de Sourdis agréga le nouvel Institut à celui de saint Renoît pour l'habit et les privilèges, mais en permettant d'avoir une règle et des constitutions particulières. Les postulantes pouvaient dès lors commencer leur noviciat. Elles s'installèrent dans l'ancien prieuré du Saint-Esprit, à une extrémité de la ville de Rordeaux.

En s'enfermant poui- la première fois dans ces murs, la sainte Fondatrice tressaillit de bonheur. Sa joie fut courte pourtant, car, presqu'aussitôt, par une défection inexplicable, cinq de ses compagnes l'abandonnèrent. Sans se laisser décourager, Jeanne commença à suivre les règles du nouvel Ordre. Le cardinal de Sourdis donna à la première vèture un éclat inaccoutumé; elle eut lieu le 1'^'^ mai 1G08, au milieu

(i) Ces quatre règles sont : celle de saint Antoine, premier instituteur delà vie érémitique ; celle de saint Basile, père des moines d'Orient; celle de saint Augustin, rédigée pour ses disciples d'Afrique; celle de saint Benoît, patriarche des religieux d'Occident.

d'une afïliience considérable. Il donna le voile noir à M""® de Lestonnac avec le titre de supérieure, le voile blanc aux quatre autres.

Une véritable tempête suivit le triomphe. Le nouveau monastère devint un objet de censure universelle dans toute la ville; on attaquait tout, jusqu'aux intentions de la Fondatrice. A de si injustes propos, elle n'opposa que le silence et la prière. L'orage dura peu, et, comme il arrive souvent en pareille occasion, les mépris se changèrent en estime. Le premier fruit de ce changement fut le retour inespéré des cinq fugitives. Elles aussi reçurent le voile blanc le 8 décembre, et Mère de Lestonnac profita de cette solennité pour consacrer à la Sainte Vierge la congrégation naissante.

Cependant il ne fallait pas perdre de vue le but de l'Ordre : l'éducation de la jeunesse. Des classes ouvertes dès le commencement de 1608 furent aussitôt remplies. « Le succès prit les proportions d'un triomphe, et la ville ne parla plus bientôt que de l'éducation reçue à Notre-Dame. »

Le 8 décembre 1610, les dix novices tirent profession entre les mains du cardinal de Sourdis, qu'une intervention (liviiir avait retenu dans son désir d'unir le nouvel luslilut à l'Ordre de sainte Lrsule (I). Puis, (( parce (ju'aucun corps ne prend mouvement que d'un clief ». il f;illaiten ce moment élire une supérieure. I.e 1)1(1 (l'approbalion exigeait (]ue la supél'ieiiic fùl due par les Mères et prise dans leui's rangs; il deniandiiil eu uièuie temps dix ans de religion i)Our (jii'uue religieuse fut admise à ce litre : deux points

(i) Histoire de l Ordre.

qu'il était alors impossible d'accomplir à la lettre. Pour concilier les besoins de la communauté avec les exigences du moment, le cardinal promut les nouvelles professes à la dignité de Mères, seulement « à l'eflect des élections ». Le 24 décembre 1608, on procéda par voie de scrutin à la nomination d'une supérieure. M""* de Lestonnac, dont on admirait la prudence et les vertus, fut élue pour trois ans, à l'unanimité des suffrages, a Mère première », et confirmée dans cette charge le même jour, par ordonnance du cardinal (1).

L'Ordre des Filles de Notre-Dame était définitivement établi. Dieu n'avait cessé de montrer que lui seul conduisait ce grand ouvrage, à rencontre de toutes les oppositions humaines.

(i) p. Mercier, p. io8.

§ IV

Prospérité de l'Ordre.

Aperçu de trois siècles de vie religieuse.

On trouvera peut-être que je me suis trop étendu sur la vie de M""*^ de Lestonnac et les débuts de son ordre. J'ai cru le devoir faire pour bien indiquer au lecteur ce qu'est l'Ordre des Filles de Notre-Dame ou plutôt ce qu'il fut dès son origine, sur quels fondements sérieux il fut assis, tant au point de vue humain qu'au point de vue surnaturel.

Je vais me liàter désormais. « Dieu avait visiblement béni l'Ordre naissant et le nombre des sujets d'élite s'augtnentait sans cesse. Consolidé au dedans, le nouvel Ordre allait manifester au dehors cette force intime d'expansion, caractère distinctif des œuvres catholiques. »

Beaucoup de villes, voyant les avantages que la société civile elle-même retirait de cette bienfaisante congrégation, demandèrent à Jeanne de fonder dans leurs murs des maisons similaires pour l'éducation de la jeunesse. Notre ville de La Flèche a l'insigne

honneur d'avoir été des premières à faire cette demande.

Ce fut d'abord Béziers en IGIG ; puis Poitiers et Le Puy en 1(J18 ; Périgueux en JG20; Agen en 1G21 et La Flèclie en 1G22. La Flèclie, fondée par Poitiers, est donc la 7'^ maison d'un Ordre qui n'avait pas quinze années d'existence ; Alençon, fondé par La Flèclie en 1G28, est la 15*^ maison, et La Ferté-Bernard, également fondé par La Flèche en 1G33, est la 23^

Si la rapidité avec laquelle un Ordre religieux se propage est une preuve, comme on le croit avec raison, de la bénédiction divine, on peut conclure que les Filles de Notre-Dame étaient vraiment les élues du Seigneur. Avant sa mort, qui arriva le 2 février 1G40, Jeanne de Lestonnac eut le bonheur de compter 29 maisons oii ses pieuses filles priaient et enseignaient. La rapidité de cette propagation tient vraiment du miracle.

De 1G07 à iG52, c'est-à-dire en 45 ans, l'Institut eut donc une telle réputation, en même tenips qu'une telle vitalité intime, qu'il put créer 40 maisons, toutes en France.

A la fin du XYII*^ siècle, on en comptait 53, en France et en Espagne. En un mot, l'Ordre est prospère au XVII® siècle, mais il reste stationnaire au XVIIP, époque de l'incrédulité qui gagne bientôt toutes les hautes classes delà société, celles qui, jusqu'alors, avaient toujours fidèlement entendu les appels à la vocation religieuse. Le XYlll" siècle ne vit ouvrir que 9 maisons nouvelles, et c'était en dehors de France.

Voici venue l'épreuve de la Révolution ; toutes les communautés furent fermées, détruites, et, l'orage

passé, plusieurs ne se relevèrent pas de leurs ruines ; celles qui disparurent ainsi tout-à-fait, comme Alençon, La Ferté-Bernard, furent au nombre de 39, mais on en fonda de nouvelles, et, il y a quatre ans déjà passés, lors de la béatification de leur Fondatrice, les Filles de Notre-Dame occupaient encore en France trente- trois maisons, prospères malgré les persécutions, toutes, du moins, exemplaires pour la pratique des vertus religieuses. Mais, à l'heure présente, que reste-t-il de ces trente-trois Maisons ? Des cloîtres vides, des cœurs brisés, des âmes en détresse, des familles éplorées, et des enfants douloureusement étonnées de se voir arracher des maîtresses qui leur apprenaient si facilement à aimer Dieu et la France.

Le XIX'^ siècle fut comme la Renaissance de l'Ordre de Notre-Dame, qui conq)te actuellement vingt-trois Maisons en Espagne, trois en Italie, et huit en Amérique ; ce qui en portait le nombre à soixante-sept, avec les trente-trois Maisons de France.

Dans quelques mois, l'Ordre de Notre-Dame n'aura plus aucune de ses Filles dans ce pays qui l'a vu naître, dans cette France dont il a, trois siècles durant, enseigné, moralisé les enfants. C'est à l'étranger que des Françaises, filles de la Vierge qui aime tant la France, pourront reprendre leur Règle, et en accomplir librement les saintes fonctions.

0 Bienheureuse de Leslonnac, pardonnez à ceux (jui percent d'un glaive de douleur voire cœur maternel ! A cause de ceux qui souffrent de l'exil de vos saintes filles, demandez au Très-Haut que cet exil soit de courte durée ! Priez donc que l'épreuve terminée, tous ces cloîtres, demain mornes et déserts, redevien-

hent bientôt vivants de la pleine vie des œuvres divines, dont la mort n'est jamais permise de Dieu que pour être appelée à une plus triomphante résurrection !

Jacquette de Chesnel à Bordeaux, 1613, à Poitiers, 1618.

Jeanne Audebert. — Marie Mangin.

Catherine Engaigne.

Un dernier mot avant de terminer ce premier chapitre : je le crois nécessaire pour présenter au lecteur quelques-unes des saintes fdles qui, dès les premières années, vinrent se mettre sous la conduite de la Mère de Lestonnac. Quelques-unes d'entre elles nous intéresseront plus particulièrement, comme la fondatrice de La Flèche, M'^'^ Jacquette de Chesnel.

Il n'est donc pas sans utilité de donner dès maintenant quelques détails sur sa vie avant son arrivée à La Flèche,

« La vénérable Mère Jacquette de Chesnel, lisonsnous dans un manuscrit de la fmdu XVIP siècle (1),

(i) Ce manuscrit, in-40, de 114 pages doubles, est conservé aux archives de Notre-Dame de La Flèche. Il porte ce titre : Livre contenant

estoil native de Xainctonge. Issue de parens nobles el seigneurs de Ja Caronnerie, elle passa jusques à l'âge de trente ans ou environ dans la maison de ses parens. xMenant une vie fort vertueuse, dans une grande innocence et simplicité. Ayant atteint cet Age, elle alla dans la ville de Bourdeaux et fut reçeue dans la maison de Nostre-Dame qui est la première de l'Ordre. Y ayant pris le s^ habit et faict profession, elle demeura dans cette maison environ cinq ans, dans un grand recueillement, silence et exacte observance de toutes les reigles; et fist un tel progrèz en la vertu que nostre très digne Mère de Lestonnac, première religieuse et fondatrice de tout l'Ordre, la jugea capable de fonder une nouvelle maison, la mena avec elle en la ville de Poictiers en compagnie des RR. Mères Anne de Guérin et Anne d'Arrérac avec une sœur compagne où elle jetta les premiers fondements de la Maison de Nostre-Dame dud. Poictiers. Y ayant séjourné trois mois, elle s'en retourna, laissant la R. Mère de Chesnel supérieure de ceste nouvelle maison qu'elle gouverna avec beaucoup de prudence, douceur et fermeté à faire garder ponctuellement toutes les reigles; non sans soulîrir plusieurs peines, travaux et difiicultez à cause de la pauvreté de sa maison non encore fondée; y ayant passé cinq ans (?),ellc fist faire les élections pour le grand désir qu'elle avoit de se voir deschargée de la supériorité, bien que le nombre des professes parvenues au degré de Mère fût encore petit : son dé-

les actions les plus remarquables de la vie de nos Révérendes Mères et tre^ chères Sœurs, dècédécs dans ceste maison de Xostre-Dame de La Flèche. C'est ce manuscrit, avec plusieurs autres, que j'indiquerai toujours sous ce titre : Annales manuscrites.

sir fut accomply, la R. Mère de Guérin fut eslue en sa place; se trouvant donc libre d'une si onéreuse charge, elle vivoit en grand repos, silence et exactitude de novice, ne pensant à rien moins qu'à ce qu'on projettoit, scavoir de la choisir pour sup''^ d'un nouvel établissement dans la ville de La Flèche. Elle y fut destinée par les Mères et anciennes de Poictiers, et fallut obéir et subir de rechef ce rude joug. On luy donna pour adjoinctes les Mères Jeanne Audehert, Marie Mangin et Calherine Engueigne. Elles arrivèrent en ceste ville le cinquièsme d'octobre mil six cens vingt deux, riches de la grâce de Dieu, pauvres et sevrées des biens temporels. »

Mais n'anticipons pas le récit de la fondation fléchoise, récit qui viendra en son temps dans un chapitre suivant.

Jacquette de Chesnel lut lune des premières religieuses de l'Ordre, et, pour préciser, la treizième après la Fondatrice, à prendre le saint habit de Notre-Dame. « Elle quitta le monde, dit le P. Mercier, au moment où ses parents s'occupaient de l'établir, et devint très utile pour aider la Mère de Lésion nac dans l'exécution de ses desseins. »

Je ne veux point raconter ici la fondation de Poitiers, l'historien de l'Ordre l'a fait amplement et supérieurement. Je la résume donc en ces quelques lignes.

Quelques jeunes filles de Poitiers, édifiées par la réputation de la communauté de Notre-Dame de Bordeaux, voulurent aller s'y faire religieuses, mais en furent empêchées par leurs parents. Ce refus ne les détourna point de leur projet, et, de 1613 à 1618, elles

menèrent chez M^i*' de Tusseau, veuve de Jacques Desfrans, seigneur de la Bretonnyère, la véritable vie de religieuses. Le vénérable évèque de Poitiers, Monseigneur Louis de Chasteigner de la Roche-Posay, prêta une oreille favorable aux désirs de ces saintes filles, et remit leur afïaire entre les mains du cardinal de Sourdis. Par l'intermédiaire de l'archevêque de Bordeaux, les Filles de Notre-Dame furent priées de vouloir bien venir s'établir à Poitiers. Le cardinal de Sourdis laissa à la Mère de Lestonnac le choix des religieuses et l'autorisa à les conduire à Poitiers. « Dieu, observe l'Historien de l'Ordre (1), voulut qu'elle allât en personne dans cette grande cité, soit pour jouir du fruit de sa victoire encore une fois, après les difficultés quon avait surmontées, soit afin qu'une ville dont la sainte Vierge tient miraculeusement les clefs entre ses mains , ne fût pas privée de la présence de celle qui a été suscitée d'une manière extraordinaire pour soumettre tant de cœurs sous l'empire de cette Souveraine; soit, enfin, qu'elle prévît par quelque lumière intérieure que cet établissement serait un des plus considérables de la Compagnie de Notre-Dame, et la source de plusieurs autres, dont il fallait par conséquent jeter les fondemens. »

La Mère de Lestonnac était toujours prête à entendre l'appel de Dieu. Elle partit de Bordeaux au mois de juillet 1618, accompagnée de la Mère Jacquette de Chesnel, nommée supérieure, de la Mère Anne d'Arrérac et de la Mère Anne de Guérin, « religieuses d'une haute vertu, dont les éminentes qualités promettaient

(i) Histoire de l'Ordre, par le P* Bouzonnien T. I, i86.

beaucoup pour le bien de la nouvelle maison et la gloire de l'Ordre » (1).

La Bienheureuse Fondatrice et ses compagnes trouvèrent dans la maison, qui était destinée à la nouvelle communauté, les pieuses personnes qui, depuis si longtemps, « y priaient en attente de prendre le voile de religion » : C'étaient Marie de Tusseau, Jeanne Guignard, Madeleine Thomas, Jeanne Audebert, fille de M. Jacques Audebert, seigneur de la Guillonnière, et Jacquette Engaingne ou Engueigne, fille d'un célèbre avocat de Poitiers, qui donna à la communauté naissante, avec deux de ses filles, le précieux concours de son expérience et de son entente des afïaires.

(( M. Engaigne éprouva souvent les effets d'une protection spéciale de la Sainte Vierge en récompense de sa sollicitude pour la communauté de Notre-Dame. »

Un jour qu'il était en voyage, il se trouva dans un grand péril au passage d'une rivière. Entraîné par la rapidité du courant, il allait périr lorsqu'il invoqua Marie : « Souvenez-vous, s'écria-t-il, que c'est pour le service des religieuses qui vous sont dévouées que je me suis exposé à ce danger ! » Aussitôt, une main invisible le conduisit au bord, sans qu'il se donnât un mouvement; au retour, il alla promptement remercier sa libératrice à son autel, et publia 'de toutes parts la faveur qu'il en avait reçue (2).

Ce pieux et zélé chrétien méritait bien l'insigne faveur que lui fit le Ciel d'appeler à la vocation religieuse deux de ses filles, Jacquette, déjà nommée, et Catherine qui sera du groupe fondateur de La; Flèche.

(i) p. Mercier. P. i83.

(2) P, Bouzonnier, Histoire de l'Ordre, I.

« Mère de Lestonnac demeura quelque temps à Poitiers pour consolider la nouvelle fondation. Elle prépara l'entrée de Marie Mangin et de Catherine Tudert qui prirent le voile peu après son départ. Son départ ne la fit pas oublier à Poitiers, où la Mère de Chesnel, établie supérieure, n'entreprenait rien d'important sans la consulter. » De son côté, elle conserva pour cette première maison, qu'elle avait fondée en personne, des sentiments tout particuliers d'estime et d'attachement. Elle l'appelait : « sa fille hienaimée, l'objet de sa complaisance en Notre-Seigneur». Ses lettres sont remplies d'expressions de la plus vive tendresse; on y lit « que son cœur était tourné vers cette maison bénie, qu'elle attirait ses inclinations, etc., etc. ».

(( La pensée lui vint même d'y aller finir ses jours, pour trouver le repos au milieu d'atïaires épineuses qui exerçaient sa patience. On lui fit savoir qu'elle serait reçue avec joie, et on la supplia de venir; mais sa charge de Mère Commune l'appelait en divers endroits. Constamment courageuse au milieu de l'épreuve, elle ne chercha pas à écarter les difïicultés permises pour son bien et l'honneur de Dieu; la maison de Poitiers dut se contenter du cœur et des inclinations de cette aimable Mère » (l).

Ces quelques lignes suflisent à prouver au lecteur que le groupe des saintes religieuses qui vinrent de Poitiers à La Flèche était bien composé de vraies filles de la Mère de Lestonnac; elles avaient puisé dans le cœur de leur Mère Commune le véritable esprit de leur Ordre, et elles apportaient aux Fléchois un zèle

(i) p. Bouzonnier, Histoire de l'Ordre, I-195.

et un dévouement constamment tenus en haleine par les exhortations, les conseils, les encouragements de la Bienheureuse Mère de Lestonnac.

Une règle de l'Ordre voulait que la Supérieure fût élue ou au moins réélue tous les trois ans. Mère Jacquette de Chesnel resta donc trois ans supérieure de Poitiers, et non cinq ans, comme le porte le manuscrit, par une faute du copiste, assurément. Les élections durent avoir lieu à la fin de 1G21 ou au commencement de 1622. Mère Anne de Guérin lui succéda. La Providence, en permettant que Mère de Chesnel fut libre, au moment où les députés fléchois viendront demander des religieuses, la désignait de la sorte au choix commun pour fonder la nouvelle maison.

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