‹ Le couvent des Filles de Notre-Dame de La Flèche, 1622-1905Chapitre 45 sur 58 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

L'expulsion du S septembre 1905

Depuis le jour où les pages qui précèdent furent achevées , de rapides et tristes événements se sont déroulés, que l'historien de Notre-Dame ne peut passer sous silence, et que nos lecteurs nous sauront gré de leur raconter : Ce récit sera le couronnement forcé de cette histoire. Puisse ce désolant complément nous faire pardonner la longue attente imposée à nos lecteurs !

Du 15 au 30 août, Mère Devaux avait envoyé de tous côtés, là où on leur ofïrait l'hospitalité, la plus grande partie de ses religieuses, et le 30, au soir, le couvent, jadis encore rempli, était presque vide : il n'y restait plus que huit religieuses, la Révérende Mère Devaux et ses officières, les Mères Hostin, seconde, Lassay, discrète, Lecesne, des Landelles et Tiger, conseillères; deux tourières. Sœur Marie-Louise et Sœur Jeanne, avaient tenu à assister les bonnes Mères jusqu'à la fin. Et, cependant, force admirable de la foi chrétienne et de la grâce divine, — la règle s'observait toujours exactement au cloître, et l'on peut dire que jusqu'à la dernière minute, malgré l'imminence du départ, ces saintes Filles accomplirent à la lettre, simplement et dignement, toute leur vie religieuse.

Le liquidateur de Notre-Dame, M. Godin, comniissaire-piiseur à La Flèche, — que rien, disons- le en passant, ne forçait à accepter cette pénible et odieuse fonction, — avait prévenu la Révérende Mère Supérieure qu'il viendrait pour son récolement, le ^'^ septembre. Sans doute, en agissant de la sorte, il était dans le rôle que lui conférait la loi spoliatrice, mais il n'en est pas moins vrai qu'il prêtait la niain à un vol, puisque le couvent est la propriété des religieuses, et qui plus est, à un vol sacrilège, tombant par conséquent sous les censures ecclésiastiques ; si ces censures n'ont pas été nommément appliquées, c'est grâce à l'esprit de modération et de miséricorde qui anime toujours l'Eglise, quoi qu'en disent ses ennemis.

La R. M. Devaux répondit à M. Godin par la lettre très digne et très ferme qu'on va lire et qui revendique hautement les droits sacrés de la propriété (1) :

T « Monastère de y otrc-Dame, La Flèche, ol-S-OJ.

« Monsieur le Liquidateur,

« Il y a quelques jours, vous nous avez prévenues que vous alliez procéder à un second inventaire des biens de notre Couvent; je dois vous avertir que notre honneur ne nous permet pas de subir cette nouvelle atteinte à l'inviolabilité de notre domicile : c'est dans la plénitude de nos droits que nous avons géré nos biens, nous ne pouvons accepter de contrôle à ce sujet.

« Nous attendons...

(i) Eclio du Loir du 3 septembre igoS,

(( Pendant trois siècles, et au prix des plus grands sacrifices, notre Monastère a poursuivi son œuvre près des enfants de toutes les classes de la société; c'est assez, il me semble, pour que nous ayons le droit de rester maîtresses chez nous.

a Agréez, Monsieur le liquidateur, mes religieuses salutations.

« Marie DEVAUX,

« Supérieure du monastère des Filles de Notre-Dame.

« A Monsieur Godin, Commissaire-priseur. »

En recevant cette lettre, le liquidateur dut commencer à comprendre que son œuvre, ingrate entre toutes, ne se poursuivrait pas sans encombres, comme il le désirait. La supérieure de Notre-Dame représentait, dans la circonstance, toute la communauté, et prétendait, avec raison, défendre ses droits de propriétaire; comme son caractère religieux lui enlevait l'usage de tout moyen violent, elle voulait tout au moins s'enfermer dignement chez elle et attendre qu'on l'en expulsât par la force.

Le vendredi matin, l^"^ septembre, M. Godin vint sonner au couvent : nulle réponse. Dans l'après-midi, il revint avec toute une escorte : le commissaire de police, M. Oury, un huissier, M. Bailleul, deux gendarmes et... le directeur du Journal Fléchois, M. Charier-Beulay, que nous allons voir, pendant ces deux jours, constamment sur la brèche, impatient, nous semblait-il, de constater le départ des cloîtrées. La vue d'inofïensives religieuses le gène-t-elle donc à ce point?

Triple sommation fut faite devant la grande porte du couvent, par ministère d'huissier, mais toujours en vain. Les cloches du couvent, sonnant à toute volée, lépondaient seules aux sommations. Liquidateur

et escorte se retirèrent.

Toutes ces démarches n'avaient pu s'effectuer sans émouvoir tous les habitants du quartier, et, pendant toute la soirée du 1'^'' septembre, la rue de la Madeleine fut remplie de curieux , mais surtout des amis des religieuses; le son des cloches avait également annoncé le danger, et nombre d'anciennes élèves étaient accourues, prêtes il recevoir leurs maîtresses, à les accompagner, k les proléger.

Leur dévouement fut admirable, au-dessus de tout éloge en cette douloureuse circonstance. Dès cinq heures du matin, le samedi, 2 septembre, elles se tenaient nombreuses et résolues, à la porte du couvent, et toute la journée, jusqu'à l'heure suprême,

elles se relayèrent dans leur angoissante faction. Leur attente ne fut pas trompée.

A midi, M. Godin, fort, sans doute, d'un arrêt du Tribunal civil, vint, toujours par ministère d'huissier, signifier aux religieuses — devant leur porte close — qu'à 3 heures, il procéderait à son récolemenl, et en assurerait l'exécution par tous les moyens mis à sa disposition : c'était promettre le vulgaire crochetage et l'expulsion violente... 3 heures! L'heure était bien choisie pour unir plus intimement ces nouvelles crucifiées à la divine Victime du Calvaire.

Dès deux heures, la circulation devenait difficile dans la rue de la Madeleine, et la foule des pères et mères de familles, des élèves de Notre-Dame y était compacte et serrée, lorsque, à deux heures trois quarts, arrivèrent les gendarmes et la police urbaine. On fit immédiatement dégager les abords du couvent, depuis la rue du Lion et la rue des Ongrais jusqu'à la maison de M. l'Aumônier de Notre-Dame. Le clergé de la ville, qui se trouvait à son poste d'honneur, avec, à sa tête, son vénérable et dévoué Archiprêtre eut, seul, la permission de stationner devant la grande porte du couvent ; ce fut pour peu de temps.

Trois heures sonnent. On voit s'ouvrir le portail de la cour Fournigault, donnant en face la grande porte du couvent. Un premier personnage entre en scène : tête ronde, rasée de court, teint olivâtre, regard inquiet, dos voûté, corps flottant dans une redingote trop vaste, tel nous apparaît M. le Commissaire. En homme prudent qui se souvient des expulsions bretonnes, désormais légendaires, il scrute d'abord la rue; n'y sentant la menace d'aucun horion, il semble

retrouver son sang froid et fait audacieusement quelques pas, tenant en sa droite une canne magistrale, et brandissant en sa gauclie un petit rouleau tricolore. Un peu embarrassé de sa personne, semble-l-il tout d'abord, il commence par faire trois ou quatre tours sur lui-même, tel un lion en cage : c'était, assurément, pour se donner le temps de la réflexion; le groupe noir de soutanes était toujours là, en eflet, formant un nombre assez respectable de témoins gênants, dont il fallait se débarrasser. S'avançant brusquement vers nous :

— Que faites-vous là, Messieurs? dit-il d'une voix un peu aigûe et tremblante.

— Nous attendons, Monsieur, répond l'un de nous. Vous ne pensez pas que nous soyons venus ici pour troubler l'ordre?

— Mais, enfin, vous n'avez pas de raison pour rester ici plus que tout autre.

— Pardon, répond M. l'Archiprètre, nous sommes ici à notre place : c'est notre droit et notre devoir.

— Vous êtes des ciloyens comme les autres! et ce disant, M. le Commissaire, de plus en plus rageur, se ceint de son écharpe et nous ordonne de circuler; les gendarmes nous conduisent au barrage établi devant la maison de l'Aumônier.

J'eus la bonne fortune de m'arrêter en route et de pénétrer dans la maison située juste en face la petite porte du couvent, celle que l'on va crocheter tout à l'heure.

La rue étant bien dégagée, le liquidateur et son

clerc, accompagnés toujours de l'indispensable Cha-

rier-Beulay, sortent par le portail Fournigault et s'a-

vancent vers la grande porte. Le liquidateur paraissait de moins en moins assuré sur ses jambes llageolanles. Il frappe, de son parapluie, trois coups bien discrets à la porte, et sans résultat. Alors, notre petit commissaire de police frappe à son tour trois fois, avec sa canne : « Au nom de la loi, ouvrez! » Silence, toujours.

C'est alors que va commencer la partie la plus émouvante de ce drame. Tous les acteurs sus-nommés se retirent un instant dans la coulisse — pour la circonstance, c'était la cour Fournigault — et en sortent presque immédiatement ; trois nouveaux acteurs entrent en scène : c'étaient — car il faut clouer ces noms au pilori de l'histoire — Vielle flls, patron charpentier, de Sainte-Colombe, avec son beau-frère, et Dumaine, patron serrurier, successeur de Gandin, 5, rue Boierie, à Sainte-Colombe.

Vielle, conseiller municipal de La Flèche, a montré ouvertement ce jour-là ses sentiments de sectaire acharné. On dit que, mari d'une institutrice de l'école laïque (de cette école, rappelons-le, volée jadis aux Frères delà Doctrine Chrétienne), il était heureux de participer à l'expulsion de maîtresses dont la concurrence était fort gênante. Il faut bien, en tout cas, qu'il ait été poussé par quelque sentiment analogue pour être venu, dès le vendredi et sans en être prié, inspecter son (( terrain de manœuvres » du lendemain. Il n'est peut-être pas téméraire d'affirmer, non plus, que c'est lui-même qui entraîna la « collaboration » de Dumaine, et il faut le crier à la honte de ce dernier comme à la louange de tous ses collègues: nul autre serrurier de la ville n'avait voulu se charger de

la triste besogne de cioclieter un couvent et d'en violer la clôture.

Ces exécuteurs des hautes œuvres se dirigent vers la petite porte de la communauté (1); le silence effrayant de la foule paraît les impressionner plus que toute injure; ils gardent bien encore la cigarette à la bouche, mais ils opèrent comme machinalement, sans parler; pendant que le serrurier et le beau-frère de Vielle utilisent tout leur attirail de fausses clefs, Vielle attend, appuyé sur une énorme barre de fer, puis quand il

ne reste plus que les verrous à forcer, il prête la main à ses tristes acolytes et, de sa barre, fait sauter la porte. Tout cela se passait sous l'œil quelque peu anxieux du commissaire, ce pendant que, en face et un peu en côté, attendaient, appuyés au mur, Godin et Charier, lequel n'est décidément pas un citoyen

(i) La porte du premier plan est l'entrée des classes gratuites; la deuxième porte est celle de la chapelle, par où sont sorties les religieuses, et, plus loin, la petite porte, masquée par un groupe d'enfants, est la porte désormais historique pour la façon insolite dont on l'ouvrit le 2 septembre igo5.

comme 1rs nutrru, sinon on l'aninil fait circuler comme les autres.

Dès qu'il voit la porte ouverte, le liquidateur se précipite à la suite du commissaire et des croclieteurs, non sans être salué d'un ironi(jue : Bon courage!

Ces violateurs de clôture se dirigent à droite par le corridor ([ui conduit au vestibule de la grande porte et au tour.

Pendant que l'on crochetait leur porte, les religieuses, calmes et résignées toujours, après avoir, une dernière fois, sonné leurs cloches dont les appels n'avaient plus la joie habituelle, finissaient leur office dans la chapelle des fidèles, et leur supérieur, M. l'abbé Lapérelle, qui, jusqu'à la fin, s'est montré le Père dévoué de ces pauvres filles, se tenait prêt à prendre le Saint-Sacrement.

Pendant que les « cambrioleurs légaux » poursuivaient leur besogne, nous attendions anxieusement; les cœurs étaient serrés, angoissés, les yeux se remplissaient de larmes, les poings se crispaient, mais les lèvres restaient muettes, et ce silence était plus éloquent que toute parole de protestation; on sentait que les cœurs de cette foule battaient à l'unisson, et étaient indignés de cet acte inique et odieux.

On a bien dit « qu'il s'est trouvé quelques personnes, d'assez bas sentiments, pour vouloir, des fenêtres ou de la rue, assister à ce spectacle honteux comme à une véritable fête ». Inutile de citer des noms, Dieu connaît ces curieux et saura les retrouver.

Knfiu, a[)rès sept luinulcs (jui seudjlèrent des siècles, la porte de la chapelle s'ouvre, et les pauvres expulsées nous apparaissent, chargées des quelques

objets qu'on leur a permis d'emporter, et précédant le Saint-Sacrement, porté par M. Lapérelle.

Jusqu'à présent, on a vécu pour ainsi dire dans un rêve, et on ne peut croire à la réalité de ce douloureux cauchemar. C'en est fait pourtant : des femmes, dont la vie s'est passée à faire le bien aux enfants de notre cité, sont jetées à la rue; propriétaires de leur maison, elles en sont inolemment expulsées.

Elles sont là, ces huit malheureuses victimes d'une loi injuste, et ce spectacle est si navrant que nul n'en veut croire ses yeux. Mais le premier instant de stupeur passé, chacun se précipite; il n'y a plus de barrage qui tienne, la police est impuissante à arrêter le flot qui veut entourer les religieuses et le Saint-Sacrement.

Bonnes Mères, vous vous souviendrez toujours de ces premiers pas en dehors de votre cloître béni; vous reverrez longtemps ces visages amis où se reflétaient si sincèrement vos douleurs; vous n'oublierez point ces marques d'affectueuse sympathie, de tendre reconnaissance qui vous furent alors témoignées.

On n'a vu dans la manifestation de ce jour « qu'une démonstration du clergé »; c'est M. Charier qui l'a fait écrire dans son journal. Il faut vraiment avoir mal vu ou n'avoir pas vu clair du tout, et je dois au rôle d'historien que les circonstances m'adjugent de rétablir la vérité. Le clergé n'était point seul à manifester; il y avait là une foule d'anciennes pensionnaires. Mais surtout, si M. Charier, « l'ami du peuple », avait vu clair, il aurait reconnu des anciennes élèves des classes gratuites de Notre-Dame dans ces centaines d'ouvrières qui firent escorte aux

expulsées. Oui, c'était bien les enfants du peuple qui criaient : « Vivent les Sœurs! Vive la liberté! » C'était bien le cœur du peuple qui jetait son indignation à la face des quelques contre-manifestants, assez dépourvus de sens moral et de délicatesse pour oser proférer des paroles hostiles. Oui, le peuple fléchois était là, et il se souviendra!

Mais le mot d'ordre est donné : à Saint-Thomas ; du reste, le « bourdon » nous y convie et, bientôt après, toutes les cloches appellent, à l'abri de leur sanctuaire, les saintes Filles (]ui n'ont pins de demeure.

Le cortège remonte la rue de la Magdeleine et, par la rue du Parc, gagne la rue Carnot, puis la place Henri IV et Saint-Thomas.

— (( Que le chemin ma paru long jusqu'à Saint- Thomas ! disait le soir la \\. M. Dovaux, — c'était hélas ! une véritable voie douloureuse, et la désolation muette qui se lisait sur votre visage et celui de vos fidèles compagnes, ma Révérende Mère, faisait plus pour attendrir les cœurs que toute parole, et sur notre parcours nous vîmes d'amères larmes couler spontanément de bien des yeux.

« Tout s'est passé, en somme, avec dignité et avec calme », le Journal Fléchois est obligé de l'avouer. Ce cortège de femmes de toutes conditions, de toutes classes, entourant à l'envi leurs maîtresses, ce groupe imposant de prêtres et de laïques amis de la liberté, faisant une escorte d'honneur au Dieu de l'Eucharistie, chassé lui aussi de son Tabernacle, tout l'ensemble de cette manifestation avait quelque chose d'impressionnant, il était impossible de n'en être pas pro-

fondement ému, surtout lorsque de cette foule s'éleva, dominant toutes les acclamations, le chant de la supplication, le Mmrere, les pieuses expulsées le chantent également, imitant ainsi le Divin Maître demandant pardon pour ses bourreaux.

On arrive à Saint-Thomas et, en quelques instants, l'église se trouve remplie. Du haut de la chaire, notre vénéré Archiprêtre, laisse tomber sur cette foule les accents de douleur qui débordent de son âme. Je voudrais pouvoir reproduire ici textuellement ces paroles qui trouvèrent si bien le chemin de tous les cœurs, mais, à mon grand regret, je n'en puis donner que la substance.

(( ... Mes chères Sœurs, c'est le devoir du pasteur de vous adresser en ce moment le salut du cœur, au nom du divin Maître, d'abord, au nom de tous les fidèles, ensuite. L'émotion, la tristesse, causées par le spectacle auquel nous ne croyions jamais devoir assister, arrêtent toute parole, et, cependant, je veux vous dire combien votre douleur est nôtre, combien la cité fléchoise est dans la tristesse et la désolation de perdre les saintes âmes qui, depuis trois siècles, l'édifient par leur dévouement et leurs vertus.

« Ah ! si vous aviez cherché ici-bas la récompense de ce dévouement et de ces vertus, ne l'auriez-vous pas trouvée dans cette manifestation si douce et si consolante par sa spontanéité et sa sincérité? N'avez-vous pas entendu, tout à l'heure, sur cette « voie douloureuse », les accents les plus vrais de la reconnaissance? Elles étaient toutes auprès de vous, celles dont vous avez dirigé les premiers pas dans la vie ; elles étaient là, laissant parler leur cœur et vous pro-

diguant les plus tendres consolations; elles sont là encore, devant cet autel, pour atïirmer plus solennellement que leur reconnaissance sera éternelle, et qu'elle se traduira chaque jour par des prières plus ferventes pour le retour des expulsées.

« Que le Dieu des miséricordes pardonne à ces malheureux qui, en notre ville, comme en tant d'autres endroits de notre chère patrie, viennent briser des cœurs pour la vie, et arracher de leur demeure celles qui ne demandaient qu'à faire le bien dans le silence et l'humilité.

(( On vous a chassées de chez vous , mes chères Sœurs, comme des misérables ou des criminelles, mais vous n'étiez pas seules en votre asile béni : Jésus était là dans sa divine Eucharistie pour vous garder et vous encourager, et voilà qu'on l'a chassé, Lui aussi, de la retraite où depuis des siècles II recevait avec amour vos prières et vos adorations. Vous êtes en bonne compagnie : mieux vaut souffrir avec Jésus que triompher avec l'impiété et l'iniquité.

« Votre récompense vous la trouviez chaque jour dans la paix de Notre Sauveur, mais elle ne sullisait plus à vos vertus, et le Maître vous a jugées dignes de porter sa croix avec Lui. Entendez-vous ses paroles : Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour In justice I Oui, soyez heureuses! votre vie sainte et dévouée reçoit aujourd'hui son digne couronnement.

« Mais, vous allez partir, vous allez quitter cette ville, dont vous étiez la sauvegarde! Vos prières et vos vertus nous préservaient de bien des misères et peut-être des vengeances divines. Oh! nous vous le demandons en grâce, où que vous soyiez, même en

exil, ne nous oubliez pas, nous qui ne vous oublierons jamais! Priez pour nous, toujours! Priez pour que Dieu ne punisse pas les hommes ingrats et pervers ! Priez pour la persévérance de vos chères élèves! Priez pour que nous méritions bientôt la joie, la consolation de votre retour parmi nous ! Par la prière, malgré la séparation, malgré la distance, nous resterons unis devant le Dieu de miséricorde et de bonté !

« Chassées de votre demeure, ne croyez pas cependant que notre pieuse cité soit devenue pour vous inhospitalière ! II n'est peut-être pas, au contraire, beaucoup de familles qui ne regarderont comme un bonheur et une bénédiction de vous abriter sous leur toit aussi longtemps que vous le voudrez. Mais on me pardonnera cette légitime revendication : je tiens à honneur, mes chères Sœurs, de vous recevoir le premier. Les hommes vous chassent et vous méconnaissent, mais Dieu vous reste, et c'est son ministre, son représentant en cette paroisse qui veut, dans votre détresse, vous montrer la vérité de cette parole de nos saints Livres : Quam jucimdum habitare fratres in unwnl Vous viendrez donc au presbytère, mes chères Sœurs, et c'est là que nos pieux fidèles, dont vous venez d'éprouver l'affectueuse reconnaissance, viendront vous chercher. Trop nombreuses, j'en suis sûr, seront les portes qui s'ouvriront devant vous, et, d'avance, j'en dis merci à mes chers paroissiens.

(( Oui, merci, mes frères, merci de ce que vous allez faire pour Jésus-Christ et ses dignes épouses ! Merci de cette touchante et si chrétienne manifestation! S'il est des douleurs qui broient le cœur du pasteur, il est des joies qui relèvent et consolent; vous

venez de me causer Fiine de ces joies en montrant si simplement, si dignement, mais sans crainte et sans respect humain, les sentiments de foi profonde qui animent vos âmes! Au nom du Christ Jésus, merci! Puisse-t-il faire descendre tout à l'heure sur vous et toutes vos familles ses plus abondantes bénédictions... »

Longtemps encore M. l'Archiprètre fit entendre aux chères expulsées, à toute cette foule, des paroles de consolation et d'espérance, mais ce qu'il faudrait reproduire ici c'est l'émotion qui animait ces paroles et leur donnait la véritable éloquence du cœur.

Aussitôt (juil fut dc^cenihi de chaire, M. l'Archiprètre donna la bénédiction du Saint-Sacrement et fit chanter le Pane Domine. Puis le cortège se reforma pour conduire les religieuses au i)resbytère. Ce ne fut, sur toul le parcours, que des cris répétés de : « Vivent les sœurs! Vive la liberté! o Et au presbytère, ([uol spectacle touchaiil i\\ic ces adieux des maîtresses et des élèves! Quelle simplicité et quel courage chez les premières! Quelle sincère douleur chez les secondes! Que pénible et cruelle fut cette suprême séparation, et comme tant de sacrifices généreusement ofïerts doivent ménager aux âmes des grâces précieuses pour l'avenir!

Pourrais-je oublier de dire avec quel affectueux empressement on se disputa l'honneur de loger les religieuses? Il y eut vingt maisons ouvertes pour les recevoir.

Et, maintenant, bonnes Mères, vous (|iii avez le bonheur de rester en notre cité, ou tout au moins sur* le sol français, et vous qui allez goûter au pain amer

de l'exil, ne perdez pas l'espoir de reprendre un jour la vie commune. Un insensé, insultant à votre sainte vocation, a osé parler « du tombeau » où vous viviez depuis tant d'années ; vous en emportez l'impérissable souvenir de ce tombeau, vous l'aimez, et vous n'aurez jamais qu'un désir : y venir mourir un jour. N'est-il pas enviable entre tous le sort de celles qui reposent là-bas, au fond de votre saint enclos, en attendant l'heure triomphale de la résurrection? Bienheureuses mortes, vous, qui, déjà, avez reçu la récompense des mains du Souverain Juge, veillez sur le troupeau dispersé et demandez pour lui la grâce et la joie d'une réunion prochaine.

En apprenant cette inique expulsion, M^' l'Evêque du Mans a adressé à M. F Archi prêtre la touchante lettre suivante, que nous sommes heureux de reproduire :

« Cher Monsieur l'Archiprêtre,

« J'ai pleuré, mais surtout de joie, en lisant le récit que vous voulez bien me faire du départ des pieuses religieuses de Notre-Dame.

« Dites à vos chers et fidèles Fléchois que je suis fier d'être leur évêque et que je leur envoie, avec mes plus vives félicitations , mes plus chaleureuses bénédictions.

. « Suivis par de tels chrétiens, nous pourrons traverser la tempête et en sortir plus forts.

(( J'envoie aussi mes bénédictions paternelles aux chères religieuses.

« Je vous renouvelle, cher M. l'Archiprètre, l'assurance de mon très affectueux dévouement en Notre-

Seigneur.

t MARIE-PROSPER, « Ecêque du Mans.

(( Le Mans, le i septembre ioor,. »

Plus quun mot, pour ne pas ennuyer le lecteur ! mais ce mot est nécessaire pour réduire à néant les dires de M. Charier en son Journal Fléchais. Si son article reflète les sentiments des crocheteurs, comme on peut le croire, nous ne pouvons douter que nul d'entre eux ne soit lier de son expédition : on les supposerait plutôt honteux de leur besogne, à voir le silence qu'ils font sur leur genre d'opération, ou bien on dirait qu'ils ont peur de l'opinion publique qui est bien quelque chose à La Flèche. Quoi qu'il en soit, M. Charier, qui pourtant était bien placé pour être documenté, ne souille mot du crochetage. Rappelonslui donc que lesdits crocheteurs et les violateurs de clôture tombent sous la sentence d'excommunication. Peut-être les intéressés eux-mêmes s'en moquerontils ? Ils resteront, agissant de la sorte, dans leur caractère et leur tempérament, mais les Catholiques prendront plus au sérieux cette censure ecclésiastique et ne manqueront pas d'observer toutes les règles quelle impose. Rappelons, de même, que celui-là est

excommunié qui achète ou récèle quelque chose, biens, meubles et immeubles, fruits, etc., des communautés religieuses ; nul ne peut participer à un vol sacrilège ; qu'on s'en souvienne ! Qu'on se le dise!

Pour en revenir au Journal Fléchois, il insinue que cette expulsion est utile pour rendre à la liberté « de malheureuses cloîtrées, enterrées vivantes, trop souvent sans l'avoir voulu », et, par conséquent, que les expulsées devaient être contentes. Que ce pauvre rédacteur est loin de notre foi et de nos convictions religieuses ! Il ajoute que l'enseignement donné à Notre-Dame était devenu suranné, — c'est l'idée sinon le terme, — que « les sœurs ont fini leur rôle d'éducatrices, et, aujourd'hui, dépassées par les institutrices, elles doivent leur céder la place ».

L'enseignement donné à Notre-Dame était si peu inférieur à tout autre qu'il obtenait, chaque année, les mêmes succès que l'enseignement laïque, et, en juillet dernier, ces dévouées maîtresses faisaient obtenir à plusieurs élèves le brevet.

Où est le suranné ici ? Et pourquoi l'a-t-on ainsi consacré ofiiciellement dans votre monde, M. le rédacteur du Journal Fléchois? En tout cas, à Notre- Dame, on apprend l'orthographe que vous ignorez : relisez votre prose.

Qu'on me permette, pour finir, cette petite anecdote; l'héroïne ne m'en voudra pas, et, du reste, l'historien doit être complet et ne peut négliger aucun détail.

Les religieuses et leur supérieur, M. l'abbé Lapérelle, portant le Saint-Sacrement, venaient de sortir de la chapelle, on était déjà en marche vers Saint- Thomas, quand la bonne MèreLassay quitte le groupe

en disant : — Mais, j'ai laissé mon sac au tour. — Et, ce disant, simplement et dignement, elle pénètre par la petite porte crochetée, demande au gendarme la permission d'aller chercher ce qu'elle a oublié, prend sou bien et sort par la grande porte qu'on vient lui ouvrir. Revenue parmi ses compagnes, sa première parole est pour Tune de ses élèves qui, toute en larmes, venait l'embrasser : — Mon enfant, pensez à me réclamer le diplôme de votre brevet, je l'ai dans mon sac. —

Que les sectaires et les impies méditent sur cette présence d'esprit dans un tel moment ! Ils y reconnaîtront d'abord la tranquillité, le calme d'une conscience pure ; ils y constateront ensuite l'absence de cette agitation que pourrait donner en pareil cas, (( la sortie d'un tombeau » et la rentrée dans le monde; ils y verront, enfin, la condamnation des paroles citées plus haut, et seront obligés d'avouer que ces maîtresses aussi dévouées, aussi intelligentes que les institutrices laïques, méritaient au moins, qu'en leur donnant leur congé, on leur rendit pleine et entière justice pour ce qui n'est plus aujourd'hui que le passé !

En la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge.

8 septembre 1905.

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