Le couvre-feu: dernières poésies
Le recueil que je hasarde aujourd'hui était, sauf une pièce de date récente, déjà prêt à paraître il y a dix ans. Je n'y ai rien changé, pas même la préface, que j'avais préparée un peu plus tard, et qui me semble encore de saison. Je la donne ici, parce qu'elle est très-courte, telle qu'elle fut écrite en 1849.
« Les intérêts qui nous préoccupent, disais-je, les transformations qui nous tourmentent, serviront sans doute un jour merveilleusement la poésie; mais leur influence actuelle ne lui est pas très-favorable. Il est trop évident que nous avons maintenant toutes les libertés possibles, excepté celle de faire des vers et de les publier.
» Que prétend donc ce volume, s'il n'est pas une
protestation? La parole estr désormais à l'histoire, et cest folie ou vanité, que de vouloir l'interrompre avec un rêve, avec une larme. Ce n'est, je crois, ni vanité ni folie, et l'auteur n'a jamais eu l'espérance insensée de faire, par ses fantaisies, diversion à nos graves réalités. C'est tout simplement un compte qu'il règle avec le passé, pour être plus libre d'envisager l'avenir.
» Quels que soient les événements qui nous captivent et nous agitent, cela ne change rien au train ordinaire des existences. Dans ce monde, il faut toujours, quoi qu'on fasse^ en arriver aux adieux. Turbulente ou paisible, laborieuse ou nonchalante, la vie n'est qu'une succession de morts , et, en dépit de tout ce qui germe, pas un jour ne se passe qu'on ne prenne congé d'une amitié qui part, d'un amour qui s'en va, d'une illusion qui tombe, d'un désir qui s'éteint. Ce livre n'est pas autre chose que le salut d'un exilé aux songes de sa jeunesse.
» Je ne pense pas que la poésie meurt, mais je suis fermement convaincu qu'elle s'endort, et je n'espère pas assister à son réveil. Ce n'est donc
pas sa mort que je sonne, mais son sommeil, le couvre- feu. Quand la politique se lève, l'imagination se œuche; c'est l'heure d'éteindre sa lumière, et de couvrir son foyer. Ceux qui viendront demain ne seront peut-être pas fâchés, si l'hiver ou la nuit dure encore, de retrouver, pour rallumer leur falourde ou leur lampe, quelques charbons sous nos cendres. »
Demain n'est pas venu , et ne s'annonce même pas encore. Au bruit peu inspirateur des révolutions en a succédé un qui n'est pas plus encourageant pour les poètes : le bruit de l'or qu'on jette et qu'on ramasse au tapis de la Bourse. On ne s'occupe pas plus aujourd'hui qu'hier d'aligner des mots : on s'occupe d'aligner des chiffres qui représentent des écus. J'avoue que j'aime presque autant le choléra, qui a l'avantage de n'empoisonner que les corps. Tout le monde. Dieu merci! n'a pas gagné cette maladie de l'agiotage, cet amour désordonné de l'argent qui dessèche l'âme et la pensée, et c'est à ceux qui ne l'ont pas que ce volume s'adresse. Ils doivent être en bien petit nombre j mais plus ils sont rares^ plus, si je
Tobtiens , leur sympathie me sera précieuse. L'auteur ne se flatte pas d'avoir trouvé le beau, mais il est sûr de l'avoir cherché, et ce n'est qu'en le cherchant qu'on le trouve. Qu'on fasse comme lui, et son Couvre-Feu, qui ressemble beaucoup à un De profundis, deviendra peut-être le signal d'une résurrection.
A MADAME A. L. D
A MADAME A. L. D
Du champ fécond des vers douloureux moissonneur, On m'a vu , comme un autre y cueille le bonheur, De ses épis brûlés glaner la sécheresse, .
Et, nouant au hasard mes gerbes de tristesse. Aux jeux moqueurs du vent abandonner mon grain. Je me croyais alors un élu du chagrin.
Qui glaçait au soleil la terre de ses ombres : L'ardent midi pour moi n'avait que des nuits sombres. Grâce à toi , le nord même est chaud à mon regard , Et le jour, dans mon ciel, est venu de ta part.
Il est jour pour longtemps 1 L'inquiète mémoire N'étend plus sur mon front sa mante froide et noire.
2 A MADAME A. L. D
Dans mes foyers, brillants de joyeuses couleurs, J'entends rire Técho , qu'agaçaient mes douleurs : De mon réduit tranquille hôtesse familière, La paix, par ma fenêtre, entre avec la lumière; Le soir, la gaité vole autour de mes flambeaux; La nuit, des songes d*or nichent dans mes rideaux. Adieu la poésie, et ces rêves moroses, Dont les ailes de deuil pourraient ternir mes roses. Et de mes frais bouquets le sourire émaillé ! J'en ai plus aujourd'hui que je n'en eflFeuillai, Les guêpes de ma ruche ont fait place aux abeilles, Et mes fleurs, chaque jour, débordent mes corbeilles. Je laisse à mes oiseaux le soin de les compter : Moi, je jouis de tout, sans vouloir rien chanter.
Chanter ! c'est bon dans l'âge où l'on croit au génie ;
Des nuages alors combinant l'harmonie,
J'y voyais des palais damasquinés d'éclairs.
Qu'un ange exprès pour moi suspendait dans les airs.
Leur humide beauté s'est vite évanouie;
Le souffle du bonheur en a fait de la pluie.
Je ne regrette pas leur éclat pluvieux :
C'est un brouillard de moins à passer dans mes cieux ,
A MADAME A. L. D
Et je rends grâce au sort qui Ta fait disparaître. J'étais las de la gloire avant de la connaître, Mot sonore, mais creux, qui tinte pour les morts. Ou*un autre, mendiant le glas de ses accords, Attache à cette cloche une main désolée !
Je la trouve trop haute, et je la crois fêlée.
Limeil, inZI.