‹ Le couvre-feu: dernières poésiesChapitre 149 sur 172 · LIVRE QUATRIÈME. Î · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. Î

Que l'homme soit poëte, ou ne soit qu'érudit, Ce qui transmet nos vœux vaut bien ce qui les dit.

Quant à ce nom si doux, dont la douceur rappelle Soit le riche collier dont se pare une belle, Soit le saint chapelet qui pend à son côté, N'a-t-on pas eu raison de l'avoir adopté ?

Exhalant les trésors de leur encens posthume, En frais anneaux de fleurs, dont le cœur se parfume, Nos souvenirs entre eux ne s'enchaînent-ils pas ? Gomme les chants du soir, qui s'égrènent tout bas. Ou les notes d' aident, que font tinter les merles. Ne peut-on pas aussi les prendre pour des perles ? Perles qui dureront ce que dure un chagrin 1 C'est vrai, que voulez- vous ? Le cœur est un écrin , Où jamais les joyaux qui durent ne demeurent : Il ne peut contenir que des perles qui meurent.

Cette fleur, fugitive ainsi que nos beaux jours. Ne porte pas partout, ne porte pas toujours.

Un de ces noms bénis que notre âme lui donne; Au village, on l'appelle aussi la scorpionne,

Et je crains qu'au village on n'ait souvent raison. La cicuta, sa sœur^ recèle un noir poison^ Et bien des souvenirs^ aussi vénéneux qu'elle, Distillent dans notre âme une âcreté mortelle. Au lieu de la charmer, ils aiment mieux l'aigrir; Mieux vaut pour eux, jaloux de nous faire souffrir, Fût-ce pour y jeter un germe de folie, Un dard qui reste au cœur, qu'un bienfait qui s'oublie. N'importe donc quel nom l'on garde à cette fleur, A qui le ciel lui-même a donné sa couleur, Qu'il rappelle à l'oreille ou la Grèce ou la France ^ Qu'il cache une amertume , ou cache une espérance, Qu'il soit fait pour maudire ou fait pour supplier, Ce n'est jamais qu'un nom, qui défend d'oublier.

LES TOMBEAUX THIBÈTAINS.

Qui n'a pas quelquefois , en voyant les nuages Se grouper dans le ciel en fuyantes images , Partagé d'Ossian la croyance et la foi, Et cru sentir, le soir, voler, autour de soi. Des héros disparus les ombres familières?

Religion de deuil, pleurant dans les bruyères. J'aime sa poésie, exaltée et sans art.

Qui trahie , aux flancs des monts , sa robe de brouillard. Cela nous rend la tombe et moins lourde et plus douce , De voir ses habitants en soulever la mousse, Pour venir se suspendre au-dessus des vivants, Et mêler leurs soupirs aux haleines des vents.

Il existe autre part une sainte coutume, Qui me fait plus rêver que ces dogmes de brume. Dans quelque fosse obscure au lieu de les coucher, On dit que tout le peuple au Thibet va chercher, Pour y porter ses morts, quelques cimes hautaines, Et qu'au lieu d'en nourrir l'herbe ingrate des plaines, A leur pâle dépouille on décerne, en plein jour. Le sépulcre vivant de l'aigle ou du vautour.

N'est-ce pas une idée, au niveau des plus belles. D'animer le cercueil, de lui prêter les ailes, Dont notre âme s'empare, en sortant d'ici-bas? Et quand des vieux héros les fils vont aux combats, Quel spectacle de voir, incarnés dans leurs tombes , Tous ces morts alliés passer comme des trombes , Surveiller la victoire, ou, leur aidant des yeux, Planer sur les enfants ces légions d'aïeux I

Pensée antique. et forte, à la taille de Rome!

C'est beau, c'est grand, c'est fier, fait pour relever l'homme.

Retirer au néant son immobilité.

N'est-ce pas à nos sens prouver sa nullité?

Plus de corruption, plus de ver, plus de cendre,

Et l'on monte à la mort, en croyant y descendre.

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