L'HERBE AUX PERLES
Il est y au bord des eaux, une petite fleur, A qui le ciel lui-même a donné sa couleur :
Feu follet végétal, qui dans l'ombre rayonne, Et se laisse approcher, sans égarer personne. Ami des prés mouillés, cet humble diamant. Ressemble aux pleurs de l'homme : il est doux et charmant. Et pas rare. Un mot grec, savant mais ridicule. Est parmi nous le nom sous lequel il circule : C'est le myosotis^ mot souvent mal compris, Qui veut dire en français, oreille de souris. Poétique et rêveur, il porte, en Allemagne, Un nom tout parfumé d'un amour de campagne, Que chacun, en partant, se répète ici-bas :
C'est le vergiss mein nicht, ou ne m'oubliez pas.
Ailleurs encor, c'est l'herbe aux perles qu'on le nomme. Ce rustique joyau, qui parle au cœur de l'homme, Se désigne partout sous des noms différents; Mais tous ces noms divers, symboles transparents. N'ont peut-être qu'un sens, dont la source est la même : La forme a beau changer, c'est le même baptême.
Commensales des morts couchés sous nos gazons. Ces petites souris, qui viennent, aux moissons, De nos épis trop mûrs glaner le grain qui tombe, Viennent peut-être aussi, voisines de leur tombe. Guetter notre mémoire, épier nos regrets.
Et, nous voyant cueillir, aux rebords des marais, Ces modestes saphirs, si chers aux cœurs fidèles, A nos amis perdus peut-être s'en vont-elles Porter, avec nos vœux, l'encens qui leur revient: Et les morts sont contents de voir qu'on s'en souvient. Laissons donc de ces fleurs les touffes passagères. Nous rappeler tout bas nos humbles messagères. Si la même saison entr'ouvre au même lieu Là l'oreille qui guette, ici la fleur d'adieu. Pourquoi, leur refusant une commune gloire, Ne pas les rapprocher aussi dans la mémoire ?