‹ Le couvre-feu: dernières poésiesChapitre 30 sur 172 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Il condense les temps au foyer du cerveau, De leur triple unité débrouille le faisceau, Et, foulant du présent l'espace épisodique, Au seuil de l'avenir historien fatidique, Il fait, devant son luth, passer illuminés Les siècles qui naîtront des siècles qui sont nés.

Une sagacité vigilante et profonde L'avertit de la foudre, avant qu'elle ne gronde; Il semble de ce globe, habitant les confins.

Au premier bruit d'orage en deviner les fins; Il voit, aux temps voulus, dans leur lit resserrées. Des peuples convulsifs se gonfler les marées; Et, sachant quelle langue il faut parler au flot. Ce qu'un mot fait monter pourrait tomber d'un mot. Morts ou vivants, partout dans sa noble carrière Il tend aux malheureux sa lyre hospitalière : Ses vers sont des bienfaits, un asile; sa voix Commande et s'entend mieux que le clairon des rois. 11 nourrit, il éclaire, il flagelle, il console; Il fait vivre avec lui ceux même qu'il immole ; Et, portant d'âge en âge un magique flambeau. Il passe, sans entrer, à côté du tombeau.

6i LE COUVRE-FEU.

Sans doute quelquefois un décret de Tenvie Met au ban de la terre et sa gloire et sa vie ; Mais d*un temple vivace architecte immortel, Où le chaume lui manque il se dresse un autel. Que lui fait le séjour que T homme lui conteste ! Il habite en lui-même une sphère céleste, Qui projette partout ses feux législateurs.

Tout s'émeut, tout renaît sous ses pas créateurs : Et, rallumant des yeux Téclat mort des royaumes. Il en pèse en ses mains les énormes fantômes. Il ramasse, en marchant, les peuples démolis; Dans sa bière de marbre il prend Persépolis, Il exhume Balbek, il redresse Ecbatane; De climats en climats sa justice qui glane.

Aux dépens des tombeaux, repeuple Tunivers.

Les morts dignes de vivre ont tous place en ses vers ; Les autres dans leur nuit n'ont plus qu'à redescendre, Son dédain sans appel les rejette à la cendre, Et comme ce pasteur que Dieu seul interrompt. Il franchit nos brouillards aux lueurs de son front.

Ses éclairs vont plus loin que les déserts du monde : C'est toujours en hauteur qu'il dirige sa sonde.

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