INTRODUCTION
et reste un inadapté , soit aux conditions internes, soit aux conditions externes. L’absence d’adaj)tation, voilà, si je ne m’abuse, la caractéristique philosophique de l’escroc, du faussaire, du voleur et del’assassin. Voilà aussi pourquoi le crime est variable avec les temps et les pays ; il suit les mœurs et celles-ci changent.
Ch. DEBIERRE
Lille, 4 juin 1895
AVANT-PROPOS
Deux écoles se partagent aujourd’hui la faveur du public en Anthropologie criminelle. Pour l’une, Ecole italienne, dont le professeur Lombroso est le chef incontesté, il existe un type de criminel-né, criminel d’instinct, type qui porte dans ses lianes, pour ainsi dire, une prédestination presque fatale au crime et se reconnaît à son organisation physique; — pour l’autre Ecole, le criminel-né n’existe pas et le criminel n'a point une organisation physique qui le distingue du reste des hommes.
Eh bien! si l’on nous demandait le type criminel est-il une réalité ou une fiction, que répondrions-nous?
Si par type on entend en Anthropologie criminelle ce que l'on comprend sous ce nom en Anthropologie ou en Zoologie générales, on peut carrément répondre que le criminel-né entendu comme type, c’est-à-dire comme doué d’un ensemble de caractères qui permet de distinguer un groupe d’un autre groupe, une famille d’une autre, une race d'une autre, n’existe pas. — Gela ne veut pas dire que les criminels ne puissent point porter un eqehet commun, — et comment une même éducation, un même mode d’existence, ne conduiraient-ils point à ce résultat, — mais ils n’ont point le caractère spécifique de famille, et par conséquent anatomiquement il n’y a point de type congénital de criminel.
Il n’y a donc pas dans le monde de type criminel au sens propre que l’on attache à ce mot en Histoire Naturelle. Mais si le type criminel n’est ni un type de famille ni un type de race, il n’en existe pas moins comme type accidentel, comme type aberrant.
ÜEBiF.nnE.
AVANT-PROPOS
On peut croire, en effet, avec certains Anthropologistes français qu’il y a un type criminel, comme il y a des types collectifs accidentels, types marins, types montagnards, types paysans, types citadins, types professionnels, etc., mais tous ces types accidentels résultent de l’action fortuite des milieux physiques ou du milieu social.
Ou il y a un type de criminel-né ou il n’y en a pas. Mais s’il en existe un, tous ses membres doivent en porter les stigmates sous peine de détruire le caractère spécifique. Que penser d’une doctrine, — celle du criminel atavistique de Lombroso, — qui dit : le type criminel-né se rencontre trente-six fois sur cent assassins? Et les soixante-quatre autres n’ont donc pas ce type? Que penserait-on d’une race humaine brachycéphale dans aquelle 64 0/0 ne seraient pas brachycéphales?
Si je ne m’abuse, un seul cas négatif, en l’espèce, ne ferait peut-être pas sombrer la théorie puisqu’on dit que l’exception confirme la règle, mais un aussi grand nombre de cas exceptionnels transforment l’exception en règle et ne laissent guère de vie à la théorie.
11 y a dans le monde des types de famille, cela est incontestable, mais ces types s’ils sont héréditaires, comme on l’a maintes fois fait remarquer, se répètent bien, mais ne paraissent pas se continuer. Toutefois, si l’on n’hérite pas fatalement du nez ou du cerveau de son père, car talis pater talis filius est une formule un peu vieillie et démodée, il n’en reste pas moins vrai que l’hérédité des formes générales, des aptitudes physiologiques et morbides elles-mêmes, est un fait avéré et incontestable. Peut-être que si l’on parquait et développait une famille criminelle; que si on la croisait sans cesse, avec une famille d’assassins et de bandits, peut-être qu’on arriverait par sélection à augmenter chez les rejetons de cette famille les penchants au crime et qu’on lui donnerait un cachet particulier et caractéristique, un certain air de famille qui, pour être accidentel, n’en aurait pas moins de valeur.
N’est-ce pas ainsi que l’on a formé la race des moutons à jambes courtes du Massachussets, et les bœufs sans cornes du Paraguay?
Est-il irrationnel de prévoir, — si l’on croisait exclusivement ensemble pendant plusieurs générations des individus affligés
AVANT-PROPOS
d’un bec-de-lièvre ou de polydaclylie, — qu’un jour on metlrait ainsi au monde des familles de polydactyles ou frappées de bec-de-lièvre ?
Je crois jusqu’à un certain point qu’on hérite des aptitudes, des habitudes, des penchants de ses parents; l’héritage peut être sauté, je le veux bien, mais il peut se faire, et en réalité il a lieu souvent.
L’enfant qui vient au monde est une sorte de pâte molle, plastique et malléable que les circonstances extérieures et intérieures, influences physiques et milieu social, sont appelées à modeler, il est vrai, mais il ne faut pas négliger non plus le bilan avec lequel l’enfant se présente. Ce bilan, qu i 1 doit à ses ancêtres, est inscrit dans son organisation physique, dans ses penchants, dans ses réactions. Sans doute, il n’a aucune particularité nécessaire qui fera de lui un homme vertueux ou un scélérat, mais sa vie est néanmoins le résultat des vibrations de ses molécules organisées, et celles-ci réagissent jusqu'à un certain point, en vertu de traditions acquises par l’hérédité. L’éducation, les exemples répétés, les habitudes sociales peuvent orienter cette existence, l’aiguiller sur une certaine voie, mais elles ne peuvent faire table rase du terrain lui-même et n’arrivent pas toujours à lui faire produire le bon grain. La digue n’arrête pas constamment le torrent qui descend de la montagne et ravine la plaine.
Un bon signalement se distingue par des traits peu nombreux, mais bien nets et bien frappés, ce qui n’est pas le cas de l’homme criminel lombrosien. Aussi la théorie du criminel-né, du criminel atavistique, a-t-elle suscité de nombreuses controverses. En face de l’Ecole atavistique s’est élevée l’Ecole sociologique. La première dit : le vrai criminel vient au monde avec la criminalité en germe et en puissance dans son organisation; c’est un produit de l’atavisme, un type voisin du fou moral et de l’épileptique, irresponsable et incurable. L’autre Ecole, au contraire, considère que c’est le milieu social qui fait le criminel.
La doctrine du criminel-né a eu assez de succès, elle domine encore suffisamment dans le prétoire et dans le grand public, pour qu’on la discute à fond, à seule fin de lui donner la place qu’elle mérite réellement.
AVANT-PROPOS
La psychologie du crime est assez intéressante par elle-même pour qu’elle puisse tenter l’esprit du penseur, du philosophe et du moraliste comme celui du législateur et du sociologue.
Le scalpel et le compas à la main nous allons disséquer et analyser la tête du criminel, la physiologie cérébrale nous aidera à fouiller sa cérébralité et l’observation de sa physionomie nous permettra de voir comme sur une image changeante le reflet de ses passions.
Pour recueillir les nombreux matériaux qui seront comme les bases physiques de ce livre, j’ai visité les collections si précieuses des crânes de criminels des Musées anatomiques de Paris (Musée Orfila et Muséum d’histoire naturelle), de Garni, de Bruxelles, de Liège, et celles du Musée de médecine légale de Lyon. Grâce à l'affabilité de mes éminents collègues français et belges, les professeurs Hamy (de Paris), Lacassagne (de Lyon), Leboucq (de Gand), Héger (de Bruxelles) et Swaen (de Liège), à qui je suis heureux ici d’adresser mes plus vifs remerciements, j’ai pu étudier minutieusement plusieurs centaines de crânes de voleurs, d’assassins, d’incendiaires, etc., dont le moindre a été condamné à dix ans de travaux forcés et dont les deux tiers ont été condamnés à mort. J’ai dessiné au stéréographe de Broca plus de 100 de ces crânes ; au Musée anatomique de Gand, où existe une collection unique peut-être en son genre, j’en ai tenu dans mes mains plus de 300. — Je crois donc être suffisamment armé pour aborder aujourd’hui la pièce capitale de l’homme criminel, je veux dire la tête osseuse, si l’on veut bien m’accorder qu’anatomiste et anthropologiste de longue date, la crâniologie normale ne m’est pas tout à lait inconnue.
Avant d’entrer dans l’étude systématique de la tête des criminels, je vais étaler devant les yeux du lecteur un certain nombre de tableaux arides, — je le prie de me le pardonner, — qui résument mes nombreuses observations crâniométriques et qui seront comme les véritables assises sur lesquelles nous nous appuyerons pour faire la preuve qu’il existe ou qu’il n’existe pas, — ne préjugeons encore rien, — de type criminel.