‹ Le crédit comme stimulant et régulateur de l'industrie: La conception Saint-Simonienne, ses réalisations; son application au problème bancaire d'après-guerreChapitre 19 sur 97 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Le milieu : le groupe Saint-Simonien

K 1. — Saint-Simon

Dans son caractère et dans sa vie, comme dans sa pensée et dans son œuvre, Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, présente un rare .mélange d’incohérence et de fixité.

Il n’est à peu près aucune situation sociale qu'il

n'ait occupée, ni forme d’existence qu'il n’ait prise.

Adolescent noble d’instincts comme d’origine, porté

vers les rêveries philosophiques qui attendrissent le déclif de la monarchie et vers les recherches scienti-

fiques qu’on vulgarise tant à cette époque, passionné

de gloire et de libéralisme au point d’aller secourir

les Américains opprimés, officier de mérite qui ne se

sent pas la vocation des armes, colonel désœuvré et .

un peu aventurier, privilégié faisant dans sa commune sa petite nuit du 4 août, grand seigneur ruiné

par la Révolution et décidé à se refaire par elle,

acquéreur de biens nationaux, acheteur de couvents où. il installe des usines, spéculateur heureux à la

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ù de.

— 43 —" Ouvrard et à la Cabarrus, millionnaire fastueux et débauche d’une liberté cynique, marié un an à uné jeune femme (1) dont il divorce en versant d’abondantes larmes pour aller dire à Mme de Staël la phrase légendaire, gueux mourant de faim, copiste au Mont-de-Piété, besogneux recueilli par un de ses anciens employés, auteur de brochures à prétentions . scientifiques, pamphlétaire politique, fondateur d’une religion qui recrute une demi-douzaine de fidèles, désespéré qui ne parvient même pas à se suicider, s'éteignant enfin peu à peu, tout juste à l'abri du besoin (2) grâce aux secours d'un de ses disciples, « à peu près Dieu après sa mort », voilà guenuse -uns des avatars de ce « Protée sérieux » (3) qui croit toujours diriger délibérément son existence et qui dépense des trésors de logique et d’audace pour déformer et systématiser toule sa vie passée

< | À 1. Mlle dè Champgrand, filleule de Sophie Arnould, plus tard Mme deBawr. AS 2. M. G. Vauthier, arrière-petit-gendre de Mme de Bawr, nous a obligeamment communiqué la pièce suivante : Inventaire fait à la mort de Saint-Simon, demeurant, 9, Faubourg Montmartre, chez la demoiselle Jeanne-Julia Baron, le 13 juillet 1825, chez M° Chapelier (successeur : M° Couturier-Meignen, 20, Boulevard Malesherbes). Déclare légatairé universel son frère Herbert; demeurant à Carthagène, officier dans l’armée espagnole. — Les hardes sont estimées 153 francs. Dû au médecin : 150 francs ; au pharmacien : 155 francs : train de garde : -138 francs ; frais funéraires: 31 francs ; pompes funèbres : 118 francs ; à Niel, restaurateur à Noces puis, 18, rue du Louvre: 346 fr. 60 ; à Renard. horloger ::135 francs ; un marchand réclame aussi ice chose. . Médavy, par acte passé le 4 octobre 1786, réclame 25. 000 francs ; Pierre-Alex. Galle, ancien capitaine du génie, à Poligny, 7.840 francs, pour une obligation souscrite le 28 prairial an VHE.. 3, Faguet, doc:.cit,, pe2e..

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afin de la présenter comme une série d'expériences, indispensables au sociologue, qu’il aurait instituées sur soi-même.

Mais cette carrière fantasque a pourtant son unité: d’un bout à l’autre de sa vie si mouvementée, il montre, avec sincérité et ténacité, la même foi exaltée dédaigneuse de tout scepticisme, le même orgueil naïf ignorant de toute modestie. Ces deux : caractères convergents se traduisent chez lui par l'affirmation continuelle de la mission scientifique et religieuse dont Dieu l’a investi. Le D' Dumas, dans son étude si fine et si déliée de psychologie morbide, a démêélé les causes de ses prétentions messianiques : il est d’abord affligé de ce tempérament psychopathique qui porte les individus à se croire marqués au front du signe fatal des hommes prédestinés ; puis il vit en un temps que les bouleversements sociaux et l'influence certaine de Bonaparte ont fait particulièrement favorable à l'éclosion des prophètes et des vaticinateurs.

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C’est, du moins, un Messié très original, très

pénétrant, doué à un haut degré de ce don de seconde vue qu’on a cependant accoutumé d’attribuer aux simples d'esprit, puisqu'il a pressenti, formulé même nombre des grandes idées dont son.

siècle a vécu. 5

Ce n’est pas à dire que sa pensée offre moins d'incohérences que sa vie : l’une comme Faure sont surtout fécondes en avorlements. É

Son œuvre consiste en une multitude de hrodtéres

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brèves et désordonnées où il verse péle-mêle ses opinions confuses sur l'astronomie, la physiologie et la

politique et où il ne sort jamais des travaux prépa-

ratoires: chacun de ses écrits contient moins l’objet du livre qu'il fait que l'annonce détaillée de celui qu'il va faire, el il se montre perpétuel ébaucheur d'idées et faiseur de programmes. Son insouciance de gentilhomme, « de descendant des comtes de Vermandois », ne lui fait pas moins dédaigner la correction du style que le soin de la composition. L’incohérence de son plan et de son écriture provient d’ailleurs surtout de l’incohérence de ses idées, capricieuses, bizarres, incomplètes. IT croit d’abord nécessaire dé codifier la science du monde et celle de lPhomme et de fonder l’une et l’autre sur une seule vérité: successeur de Descartes et de Newton,

il ruine le déisme en montrant l'univers régi et expliqué par la loi degravitation ; c’est cette même loi cosmique d'harmonie et d'ordre qui règle chez l’homme les phénomènes connexes de la physiologie et de la psychologie ; c’est de cette même synthèse unitaire enfin qu’on pourra déduire, Comme une conséquence naturelle, les préceptes de la morale positive. Après Waterloo, il abandonne son désir de rénovation scientifique et s’altaque à l’œuvre de rénovation sociale : qu'’est-il dans cette dernière phase de sa pensée ? Bonapartiste où monarchiste ? Il l’est successivement et s’adresse, pour réaliser ses réformes, au pouvoir établi, quel qu ’il soit, indifféremment. Parlementaire ou absolutiste ? Il s ‘enthousiasme. un.

instant pour le régime politique anglais, mais il veut. imposer aussi le joug d’un césarisme. industriel. Aristocrate ou socialiste ? Aristocrate, il le demeure tou-

jours, en ce qu'il affirme sans cesse la nécessité d’une

élite ; socialiste, il l’est, si l’on veut, vers la fin de sa. vie, lorsqu'il vivifie son industrialisme par la frater-

nité et lorsqu'il propose comme but à la société : future l'amélioration du sort. des travailleurs ; mais

il ne l’est jamais, au sens technique et démocratique

du mot, en ce qu’il repousse constamment « le. dogme sanguinaire de l’égalité turque » et aussi en

ce que, pareil aux philosophes du despotisme éclairé,

il demande la réalisation de ce progrès social non

pas à l’action de la classe ouvrière elle-même, mais TES à celle de l’Etat-providence et des entrepreneurs. ; Voilà bien les opinions contradictoires de cette

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