‹ Le crédit comme stimulant et régulateur de l'industrie: La conception Saint-Simonienne, ses réalisations; son application au problème bancaire d'après-guerreChapitre 26 sur 97 · KO ET · texte numérisé non relu

KO ET

Fe PAPA TR

entourage. La société en nom collectif et surtout la

commandite qui permettait de commercer sans

déchoiïir et aussi de tourner la prohibition du prêt à intérêt, se répandirent beaucoup sous - l’ancien régime. L'histoire des moulins à papier d’Essonne (1) est assez caractéristique de cette forme d’organisa-

tion : ce sont d’abord les frères Leclerc qui les diri-

gèrent ; le 26 mars 1789, les deux frères Didot ies leur achetèrent et s’associèrent le fils et le gendre

(c'est Bernardin de Saint-Pierre) de l’un deux ; ce

n’est que le 26 juin 1841 qu'après des vicissitudes nombreuses l'entreprise fut érigée en société anonyme. Les débuts de l'industrie cotonnière . nous offrent des indications analogues : un certain Le

Péscheux, pour créer une filature à Saint-Véran en

Lyonnais, conclut, le 16 mai 1785, avec un sien

neveu et les Pourtalès de Neufchâtel un contrat de

commandite, aux termes duquel les Pourtalès fournissaient 200. ooolivres en espèces et les Le Pescheux un capital équivalent en machines et marchandises (2); de même, en 1780, on voit un artisan anglais, Milne, inventeur d’une mécanique : à carder, - monter une manufacture dont le capital s'élevait ‘à 600.000 livres avec l’aide financière de son père,

d'un de ses frères, d’un sieur Perret, et de nombreux -amis comme Mme de Luqui . participait pour

1. Voir les Grandes Usines de Turgan. Cf. la monographie de “Ja maison M...de constructions mécaniques donnée par Ch.Benoist dans l'Organisation du Travail. SAS 2. Ch. Schmidt, dans la Revue d'histoire économique et sociale, 1913, p. 271. é SORTE

: 50.000 francs. Ce ne. sont là que des exemples d'une À É £ tendance qui. était générale : la famille ancienne, à unifiée et sédentaire, permettait de maintenir sans à trop de tiraillements ces societates duorum fratrum, comme disaient les canonistes.

Mais le cadre dé la commandite ordinaire risquait de dévenir trop étroit, puisqu'elle ne recueillait les fonds disponibles que dans le cercle de la parenté et de l’amitié et l’on devait songer à substituer aux asso-

ciations de personnes les associations de capitaux = sous la forme anonyme. Néanmoins les formalités sévères imposées par le Code de 1807 les rendaient a difficiles et, de 1807 à 1815, le Bulletin des Lois ne contient que onze décrets d’autorisation, dont cinq

sont accordés à des entreprises industrielles (forges, | fonderies, mines, verreries).

Après l'individu, après la famille, E Etat enfin con-

tribuait à alimenter les industries naissantes, Le Col-

bertisme en avait donné lexemple : c’est sous son influence que les Etats provinciaux consentaient des prêts aux fabricants (1). Le pouvoir central ouvrait lui-même des crédits pour élever des manufactures |

de Eugène Guitard, L'industrie des draps dans le Bas-Languedoc ; Mém. et doc. pour l’hist. du com. et de l'ind., t. E pp. 32-34, cite, d’après les archives de la Haute-Garonne, des décisions des Etats du Languedoc assemblés en janvier 1697 consentant des prêts à des fabricants et même un état de nantissement d’un prêt accordé en 1698. SE 2

De même Germain Martin, loc. cit., p. 208, cite une délibération” des Etats du diocèse du Velay (28 mars 1721) décidant d’emprunter 100.000 livres qui seront distribués aux producteurs moyennant cautions ou nantissements. ,

\ privilégiées ou pour distribuer des gratifications aux inventeurs qui en sollicitaient ; Trudaine constitua même, en vue de faire face aux exigences des créationsnouvelles, une Caïissé dite du Commerce alimentée par les confiscations, les amendes, un droit de 1/2 0/0 sur les retours des colonies, les contributions de certaines grandes villes, et 90,000 livres versées par les fermiers généraux (1). C’est ainsi que sous le règne de Louis XVI on voit encore l'inspecteur des manufactures Brisson faire l’avance des dépenses entrainées par la construction d’une manufacture dans le Lyonnais, le gouvernement donner de l’argent pour créer une filature dans les Dombes, le subdélégué de Compiègne en organiser une lui-même en 1783, l'anglais Milne, dont il a déjà été question, obtenir en 1785 du Contrôle général la somme de = 60.060 livres que les particuliers, « occupés seulement des spéculations pour l'emprunt », n'ont pas consénti à lui apporter. La Révolution ne changea pas de politique : c'était l’Etat lui-même qui faisait les fonds des industries de guerre, notamment des fabriques d’armes, et aux autres manufactures il continuait d’accorder de fortes primes et encouragements (2). Le Consulat et l'Empire y persistèrent aussi : Bonaparte dotait certains établissements

‘industriels (3) et Napoléon, pendant la crise de la

1. Voir la Circulaire du Garde des Sceaux. Arch. Nat., F!?, 935,

2. Loi du 25 février r991 ; décrets du 11-23 août et du 16 août 1792. , F2

3. Exemple : « Subvention de 6.000 livres par mois à la manufacture de Sèvres qui ne faisait plus guère que de la porcelaine

j quatrième coalition, contraignait la Caisse d’amortis-

sement d'employer 6 millions en prêts sur nantisse-

ment à 2 0/0 afin d'assister les manufacturiers (1); en

1811, 14 maisons considérables (2) demandaient des

avances à ce gouvernement distributeur de crédit. De

toute évidence, ces prèts officiels ne pouvaient cons-

tituer qu’une très faible part du capital affecté à la production, et d’ailleurs la Restauration ne la proté-

geait plus par ses subventions directes, mais seulement en édictant des prohibitions douanières. …

En résumé, ces trois sources étaient impuissantes, même réunies, à fournir en quantités suffisantes cet élément de plus en plus indispensable à la prospérité de la Grande Industrie. Le manque de capitaux explique la déchéance des Compagnies de colonisation (3), et aussi le petit nombre de nouvelles manufactures créées sous la Régence (4). De même, Imbert Saint-Paul, inspecteur des manufactures sous Louis XVI, écrivait : « L'argent manque pour créer des entreprises; cet antidote à tous les maux semble se refuser à l’occasion de faire prospérer une branche

ordinaire pour avoir ün plus grand débit » (Moniteur, an X, P. 1472).

1. Lettre à Cambacérès, 5 avril 1807, Corresp. de Napoléon, XV; D:

2. Parmi lesquelles les forges du Creusot Mme de Buffon, Van-

dessel, fabricant de dentelles à Chantilly, les Moët d'Epernay, les Deschamps de Nevers. On repoussa beaucoup de pétitions; néanmoins au commencement de 1812 on avait avancé 18 millions pris sur la Caisse du domaine extraordinaire.

3. Pierre Bonnassieux, Les grandes compagnies de Commerce, p. 496.

- 4. Germain Martin, loc. cit., p. 209.

d'industrie dont le prix deviendrait un jour inesli-

mable en France ». À partir de 1789, il fut encore plus malaisé de se procurer des capitaux, ceux qui en détenaient « préférant en tirer 30 à 50 o/o en achetant des biens nationaux » (1). C’est pour celte raison que la plupart des inventeurs allérent porter leurs découvertes à l'étranger : ainsi Louis Robert qui avait imaginé une machine à produire du papier sans fin dut s’expatrier en Angleterre pour réaliser l'application de son système perfectionné ; Jacquard fut empêché par le manque d’argent de construire le métier qu'il avait inventé et refusa constamment les offres brillantes qu’on lui faisait à l'étranger pour y monter des fabriques : Lebon qui conçut le premier l'idée de faire servir à l'éclairage, au chauffage et à la

production de la force motrice le gaz se dégageant

dans la distillation du bois, se ruina dans ses essais de

réalisation auxquels les:capitalistes ne porièrent

aucun intérêt ; Carcel, Leblanc, Philippe de Girard,

. et tant d’autres, furent dans le même cas.

Ainsi l’industrie naissante ne trouvait souvent pas les ressources nécessaires à sa conslitulion.

Comment la banque ne mettait-elle pas à sa disposition l'épargne à long terme existant dans le pays ? Une description rapide de l'organisation bancaire montrera qu’elle dirigeait son activité dans un sens tout à fait différent.

- 1. Fr, d'Ivernois, Tableau historique et statistique des pertes que la Révolution et la iguerre ont causées au peuple français, t. I, p. 256.

Vergeot : 5

$3. — L'indifférence des banques

Sur cu outillage financier de la France d'il y a un siècle, exception faite pour l’ institut gouvernemental d'é mission, il faut humblement reconnaître qu’on-est à peu près sans renseignements exacts. Les quelques pages consacrées à celte matière par MM. Liesse et Kaufmann (1) semblent tout au plus des inductions vraisemblables, et l'inaccessibilité des archives privées ne permet pas. d'espérer qu’on parvienne d'ici longtemps à de plus grandes précisions (2). Le défaut absolu de documents a favorisé l’éclosion de la légende, éloquemment parée des presliges du passè”

du banquier local exerçant dans sa sie natale et sur.

une clientèle bien confue une « magistrature com: merciale » paternelle et généreuse ; si l’on en croit une pièce assez récemment publiée, il pourrait bien »’y avoir là qu'un tableau fait de chic, une idylle du bon vieux temps : en l’an V, l’administration de la

Moselle demandait à François de Neufchâteau la

1. Liesse, Portraits de financiers, p. 254 ; Kaufmann, la Banque en France, p.17. Cf. Lanzac de Laborie, Paris sous Napoléon, : t. VI, le monde des affaires.

2. Voici cependant, d'après Herriot, Madame Récamier et ses amis, t. I, p. 145, le dossier de la faillite Récamier (11 février 1806); mais les indications en sont bien vagués: caisse, 819.000 fr.; portefeuille, 361.000 fr. ; débiteurs en compte courant,

1.053.976 fr. 95 ; créanciers par compte courant ou fonds prets 6. 800. 000 francs.

ni } L 4 PO RES, AGE Pr PA ER

AY

détail et les consommateurs.

nn “AT ESS

“création de banques régionales’et:se plaignait que

les commerçants de Metz dussent recourir aux ban-

-quiers de Paris (1 (1) ; la centralisation des banques ne

serait pas fait nouveau. / Ce qui paraît du moins Car c'est que ce sys-

| tème de crédit ne comprenait que des banques de

commerce, D’après le schéma de Kaufmann, il y avait d’abord dé petits banquiers de médiocre surface, pratiquant l’escompte d'un papier assez court, faisant en d’autres termes des avances momentanées et très sûrement garanties à des entreprises commerciales ou méme industrielles pour des opérations constamment ou périodiquement renouvelées ; au-

. dessus, s’érigeait la future haute banque (2) absorbée dans le commerce de l'or et de l'argent, dans l’arbitrage des effets et des métaux, dans les opérations = de change : enfin la Banque de France, avec son

. monopole d’émission,-réescomptait les traites tirées par le grand commerce sur les commerçants de

= Mais aucune de ces trois catégories de banques

. n'intervenait pour fonder des entreprises indus-

trielles ou pour accroître les capitaux qu’elles pos-

-sédaient déjà, soit par commandite directe ou en se chargeant de placer leurs titres. Cela s’explique : elles dataient toutés d’une époque où la grande industrie

1. Bulletin de lacommission- économique de la Révolution, p. 73 (1908).

2. Hottinguer, Mallet, Delessert, Ternaux, Odier, d’Eichthal, Cahen d'Anvers, Rothschild, Casimir Périer, Laffitte,

n'existait pour ainsi dire pas dans notre pays; puis

l’industrie ne pouvait leur offrir d’autres garanties que les besoins plus ou moins pressants auxquels elle répondait, c'est-à-dire un avenir. toujours incertain ; bref, il n’existait aucune banque de spéculation ayant pour objet de favoriser l’industrie.

À la vérité, on avait tenté, un siècle auparavant, de doter la France d’une telle institution.

En 1716, Law avait présenté au Conseil le projet d’une Banque d'Etat, qui serait seule dépositaire de l'argent des particuliers, qui & mettrait le crédit à Ja portée de tous et susciterait de grandes entreprises » ; ce plan avail été repoussé et le 2 mai l'Ecossais avait obtenu des lettres patentes créant la Banque générale, de prétentions plus modestes, mais dont Le principe demeurait à peu près le même ; il avait par elle fondé le Crédit public et en même temps le Crédit industriel. Mais le « Système », après avoir inculqué aux Français le sens des spéculations de bourse où les Anglais et les Hollandais étaient déjà experts, leur avait, par ses folies et son écroulement, laissé la crainte insurmontable de ces opérations qu’il leur avait apprises et du mot même de banque qu'il avait compromis. |

L'activité bancaire était donc purement commerciale. La chute de Napoléon et la liquidation des charges laissées par les invasions lui ouvrirent un champ nouveau, en rendant inévitables l'appel au crédit et la négociation de forts emprunts : le marché

‘de Paris,pour pourvoir à ces besoins d’une ampleur

inconnue, fut amené, par la nationalité de son per sonnel et l'insuffisance de ses capitaux, à recourir aux marchés étrangers.

D'abord la plupart des banques de Paris appartenaient à des familles israélites ou protestantes d'origine étrangère (1): leur dispersion sur les diverses places européennes créait entre ces places une solidarité étroite. Puis, les sommes demandées (2) excédaient les disponibilités très limitées du marché (3).

Ces deux faits contribuèrent à internationaliser le crédit public, et le rôle capital joué sous la Restauration par la « finance internationale » fit apparaître

1. Le 2avril 1806, Napoléon disait au Conseil d'Etat : « La France manque d'hommes qui sachent ce que c’est que la Banque ; c'est une race d'hommes à créer. » Les principaux banquiers étaient : Mallet, Hottinguer, Rothschild, , Perrégaux, Cahen d'Anvers, d'Eichthal...

2, L'Empire laissait : + Détente ee Se... ..090 Min:

Occupation. . . Hi ns" 030 ee

Réclamation des sers étrangers. boo —

IBdemmMié ss AU. Le 700 =: = 2.480 — àliquider.

3. Le 3 frimaire an VII, Bonaparte n'avait pu obtenir « de la collectivité des banquiers et commer çants de Paris » qu'une pro- messe d'avance de 12 millions, sur lesquels trois seulement

furent versés (Stourm, Les Finances du Consulat, p. 58). *A la fin de l'Empire, Blücher menaçait de livrer Paris au pillage si on ne lui versait une contribution de guerre de 300.000 fr. . «La somme m'était pas énorme ; mais on ne savait où la prendre. » : On ouvrit une souscription, où les banquier s versaient qui 1.000 francs, qui 500 francs. Seul patte put fournir l'indemnité. (Eiesse, Ra de financiers, p- 261). :

eg EC re

la.puissance virtuelle et la faculté d'adaptation ren

fermées par la banque (1).

Mais l’industrie lui demandait en vain le crédit.

qu’elle s’empressait de vendre aux gouvernements ; manquant de ce moteur de toute production qu'est le capital, elle ne pouvait prendre tout l’essor dont elle était capable et risquait de tomber dans un état de stagnation.

Voilà le besoin que Saint-Simon apercevait nettement et la lacune qu'il voulait combler : il conseillait aux banquiers de multiplier leurs affaires toujours fertiles en profits et semblables, « par leur nature, à ces matières onctueuses que la main ne touche jamais sans en conserver. quelques traces » (2); il

leur reprochait de n’avoir pas compris que les indus-

triels seraient leurs meilleurs clients et qu’il y avait

pour eux « plus à les rois ». Pourquoi, dans leurs salons de la Chaussée

d’ Antin, recevaient-ils surtout des « faiseurs de

phrases, des rentiers insignifiants, des fonctionnaires publics destitués », et plaçaient-ils & presque toujours au bas de la table le très petit nombre de

Page 1