CHAPITRE I
Le besoin : L'inexistence du Crédit à l'industrie avant les Saint-Simoniens (1)
En décrivant le milieu des Saint-Simoniens, on vient de montrer comment et pourquoi leur pensée, dégagée de la gangue de folies qui l'entoure souvent, renferme des vues précises et fécondes dans leur
hardiesse. Le Saint-Simonisme n’est donc pas une *
utopie conçue miraculeusement, bâtie ex nihilo par
I: La manière dont ont été « financées » les premières grandes
industries constituerait un sujet d’études des plus intéressants.
Malheureusement ce travail de synthèse supposerait l'existence : de documents nombreux et divers. Or ces documents: nous manquent absolument, La ‘Commission de recherche et de publi cation des documents relatifs à la vie économique de la Révolution (Bulletin, année 1913, n° 2, p. 358) nous a fait espérer que dans la prochaine décade elle consacrerait ses soins à les ras= sembler. Leur recherche ne manquera pas que d’être malaisée : car les archives publiques, les seules : qui soient d'accès facile,
ne peuvent donner d' indications que sur les rapports-de l' industrie .
avecl'administration ; pour décrire l’évolution dela grande industrie depuis la fin de l’avant-dernier siècle, il n’y aura d'autre ressource que d'explorerles précieuses, mais mal accessibles, archives privées {papiers de famille, registres et bilans des sociétés industrielles, ‘Cofrespondances commerciales et financières ….). Pour le moment, on ne’ “dispose, en vue de Fhistoire de l'industrie et du “crédit, que-d'ouvragés généraux et superficiels ( où ce dr rares et minuscules monographiés locales. - °” Le
° des rêveurs purement abstraits. Il est le fruit et comme le reflet des circonstances économiques, à savoir de la révolution industrielle, Il est né tout entier de l'observation très juste des faits contemporains dans de j jeunes esprits enthousiasmés par le développement de la production mécanique (1), mais impressionnés aussi par les nombreuses crises qui coïncident avec l'avènement du machinisme(2). Dans ses parties comme dans son ensemble, il est influencé par la conjoncture économique et orienté par les problèmes qu’elle pose : si, notamment, il se préoccupe de la question du Crédit industriel et est ainsi amené à deviner le rôle immense qu'il doit jouer | dans les sociétés modernes, il n’est pas douteux que sa conception soit pour beaucoup déterminée par le spectacle des difficultés rencontrées par l'industrie pour se procurer les capitaux plus abondanis requis par sa forme renouvelée ; par suile, il convient tout d’abord de décrire d’une façon objective et concrète ce besoin dont la constatation a été pour les Saint-
Simoniens le point de départ d'une conception qui est allée s ’amplifiant, RE
CAEN À Chaptal, a au début de la Restauritida. estime à près de 2 mil-
‘liards la valeur totale de la production industrielle. Quoiqu'il :soit impossible d'arriver :à des évaluations: exactes, on admêt .qu'e en 1788 le rendement des manufactures aurait été seulement “de 1 milliard (Tolozan l'évalue sans preuves à525 millions).
2. Crises en 1803, en 1805, en 1806, en 1811, en 1814 et 1815, ën <a818, en 1826 (Glément Juglar, les Crises commerciales). ©
$ 1.— La nécessité d'une concentration des capitaux
Dans les dernières années du xvinre siècle et dans les premières du x1x°, l’industrie subit une modification profonde dans la technique interne de ses pro-
cédés, qui entraîna dansson organisation externe une transformation essentielle.
Les causes et les conséquences en sont bien connues. C’est l’évolution commerciale qui a devancé et déclanché la révolution industrielle (1) : à partir. des grandes découvertes maritimes du xvr siècle,
pour pourvoir aux besoins croissants du marché :
national dont les facultés d'absorption se développaient, pour approvisionner ensuite la clientèle étran>gère et coloniale dont les remparts de douanes n’empêchaient pas le cercle de s’élargir, on dut chercher à
augmenter le rendement du travail productif; mais, la main-d'œuvre étant limitée et coûteuse, on aper-
çut l'intérêt qu’il pouvait y avoir € à provoquer et à favoriser l’invention de toutes les machines qui tendraient à suppléer l’homme » (2).
Sous la pression de celle nécessité, un rapprochements’ opéra entre la science et l’industrie trop longtemps indifférentes l'une à Pautre et l'Académie des Fate fut, dès le début du xvur siècle, un centre
x: Schulée Géternité, £a Grande idastrés, P- 36: « Éiéedristonse fut l’âme intérieure qui donna l'impulsion à la grande industrie ».
2. Mémoire français cité par Georges Renard et Albert Dulac, L'évolution industrielle et agricole depuis 150 ans, p. 7.
“actif qui coordonna les inventions d'autrui et poursuivit d’utiles rechérches personnelles (1).
Pour permettre aux fabricants d'introduire dans leur outillage les améliorations découvertes au laboratoire, il fallait relâcher les liens de la réglementation colbertiste et du régime corporatif ; l’école de Gour- ‘nay et de Turgot parvint à faire atténuer le protectionnisme qui engourdissait les initiatives des manufacturiers et le corporatisme qui entravait celles des “artisans. La liberté économique proclamée, les uns et les autres perfectionnèrent eux-mêmes leurs procédés de fabrication.
Mais jusque là ces perfectionnements consistaient seulement dans l'amélioration des instruments de la
: production sans toucher à l’essentiel, à savoir la force
-moirice qui les animait, et qui continuait d’être celle de l’eau où même du bras de l'homme, Enfin d’Angleterre nous vint la merveilleuse découverte de James Watt: en 1769, il utilisa le premier la force expansive de la vapeur d’eau.
Au moment même où l’on consiruisait et utilisait ‘cheznous les premières « pompes à feu », la Révolu- ‘tion éclata et l’ère des grandes guerres s’ouvrit pour “trente ans. Contre toute prévision, loin d'arrêter l’es- sor industrie}, elles le surexcitèrent plutôt. Malgré LD émigration et l'exil de nombreux fabricants, malgré les assignals, les réquisitions, le re même
4 V. 2. Montre La grande indüsfrie | en France. s sous le «règne. de Louis XV ;-pP: pps 466 et.suivs; € A. suffit. de entamer | Le
” noms de Buffon, de Vaucanson, de R Bépnianr, de Helldts us
-en 1593, sous le coup de la Terreur, dans le désordre des forces révolutionnaires déchainées, la production --de la France a grandi: nous avons sur ce point le RARE de Saint-Simon lui-même qui fut mêlé de près à tous ces événements économiques Ge
C'est que la France encerclée de la Convention, réduite à soi-même, privée par les croisières anglaises de matières premières, d'acier, de salpêtre, de cuivre, dut pousser au maximum sa force inventive et créatrice, et transformer en vue de la guerre son où- VE tillage et ses procédés: les adaptations nécessilées | par l’action militaire profitèrent ensuite au dévelop- | pement industriel et, « après avoir été la libératrice LISE
du territoire, la science fut aussi génératrice de ‘richesse » (1). = Er
Sous l'influence de ces diverses causes s’amorça ? à cette révolulion économique dontles développements ” ne sont pas encore achevés de nos jours.
Elle était tout entière contenue en germe dans ce seul fait, l'application de la vapeur à l’industrie, et | c’est ce même fait qui lui a imprimé sa tendance 4
‘constante et sa direction générale, qui peuvent s'exprimer d'un mot: cette révolution a été une : A l'instrument dutra- 5
Se VE unes Dchias opinions bhiques à Fes du xix° siècle (Œuvres t. XXXIX, Re T20- RE « Tue <sestdéveloppée-sous Ia Révolution». ::. these:
2. A. Mathiez, La mobilisation des savants en l'an II (Rene 4e Paris 1° décembre 1917) : «Fourcroy contribua au développement des tanneries ; Lavoîsier perfectionna la fabrication ‘du salpêtre et ‘de la poudre ; “Chaptal nn Montpellier? tee D Cab grande fäbrique dé prodaiis € chimiques 5
pi 4 3 KEtO
vail, elle a transformé les facteurs de la production, et notamment le capital. La vapeur ne pouvant être employée avec économie que pour une production intense, il a fallu d'abord concentrer les instruments du travail ; puis, la concentration des instruments du . travail exigeant de grandes mises de- fonds, il a en concentrer le capital.
Quelques chiffres le montreront aisément.
Déjà,sous l’ancien régime, l'installation des grandes usines est coûteuse. Les constructions d’une petite fabrique de toiles de coton ne valent pas moins de ‘ 20.000 livres; ‘les -bâtiments d’une manufacture d'armes blanches d'Oberbruck valent 25.000 livres ; une manufacture de draps de Bordeaux qui est incendiée est estimée à 60.000 livres ; les raffineries de Cette à 400.000. L'installation de hauts-fourneaux à Montbard coûte à Buffon, terrain non compris, 300.000 livres (1). Les chiffres augmentèrent peu à peu, et en 1811 on voit Richard Lenoir demander une ‘avance de 500.000 francs, Erard, le fabricant de pianos, en demander une de 400.000, simplement en vue d’assurer la continuation de leur produetion (2). | | |
$ 2. — L'insuffisance des fournisseurs de capitaux
Comment les premières grandes industries se pro- ATEN lés or dont elles exi- Ex pa mate gobsisEHi puis dan tien 285 sh 3. Mollien, M FAURE ae de Trésors: t M; pire 5
—. 64 Es
geaient l'investissement? Ces capitaux ne prove: naient que de trois sources : na
C’est d’abord la- fortune re 4 l'entrepreneur, {1 ne faut pas s’étonner que cela fat possible : presque jamais les fabriques ne se fondaient immédiatement sur le pied de la production en grand ; les usines importantes dont les documents de cette époque font mention n'étaient que de petits ateliers qui s'étaient peu à peu dilatés et dont le capital inital n'avait pas excédé les facultés individuelles; c'était très lentement qu'ils s'étaient développés, au fur et à mesure de l’accumulation des profits. La bourgeoisie industrielle de ce temps ne se composait à peu près que de parvenus.
Comme le disait déjà Messance (1},« dès qu'il y a = un homme de trop dans la campagne, il va dans les
villes et devient ouvrier, artisan ou fabricant ; s’il est actif, économe, intelligent, s’il est enfin ce qu'on
“appelle nn heureux, il est bientôt riche ». C’est ainsi
qu'Oberkampf avait créé sa fabrique de toiles peintes et Réveillon sa papeterie. On sent néanmoins comment les ressources personnelles des chefs d’'industrie devinrent assez vite insuffisantes (2). |
Aussi durent:ils faire appel aux apports de leur
1. Frailé de la Popülation (I 766). | r 2. Voir les réponses des administrations départementales à la “circulaire de François de Neufchâteau, an V (Bulletindela Commission. économique. de. la Révolution, 1908, pp: 30 et 38).: « La
‘principale Cause du peu de succès des manufactures êt dés
: fabriques est la fortune bornée des propriétaires. Les ressources de ces fabriques consistent uniquement dans les, FR des entrepreneurs quine.sont Ras RS ÉLERAUES eu à ce
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