CHAPITRE III
iMConvéïilenU* de la trop grande Immobilisation du capital
Il y a en général à toutes les crises deux causes principales : i° la trop grande immobilisation du capital ; 2° l’abus du crédit qui en est la suite.
Voyons d’abord ce qu’on entend par capital. Le capital n’est autre chose qu’une accumulation de produits au-delà de la consommation ordinaire de la société. Si l’individu avait toujours consommé tout ce qu’il produisait sans rien mettre en réserve, il n’y aurait jamais eu ni progrès ni civilisation. L’animal dénué de prévoyance cherche sa pâture de chaque jour, se repose lorsqu’il l’a trouvée et recommence le lendemain, sous l’influence des besoins du moment, sans jamais prévoir les besoins futurs; aussi reste-t-il toujours dans le même état. L’homme, au contraire, et c’est là le cachet de sa supériorité, tout en travaillant pour satisfaire aux besoins pré-
' Ce chapitre est extrait d’une brochure que j’ai publiée au commencement de 1868, intitulée : Questions économiques et financières a propos des crises.— Paris, Guillaumin ctC", 14, rue de Richelieu.
sents, songe aux besoins futurs, et il proportionne ses efforts en conséquence. S’il parvient à produire plus qu’il ne consomme, si avec le travail d’un jour il peut obtenir la nourriture de ce jour et celle du lendemain, cette dernière portion mise en réserve constitue un capital qui lui permet de se livrer le lendemain à d’autres soins qu’à celui de sa nourriture. Étendez cette réserve, appliquez-la à tout ce qui sort du travail de l’homme, et vous aurez ces mille produits qui sont destinés sous toutes les formes à satisfaire à nos besoins et qui sont la richesse de notre civilisation. Tous ces produits sont l’accumulation successive d’un excédant de la production sur la consommation.
Supposez un moment que la consommation absorbe tout ce qui se produit à mesure qu’il est produit, en d’autres termes, que l’individu consomme, en produisant, la quantité même des choses qu’il reproduit, alors il n’y a pas de réserve, et partant ni richesse ni progrès. 11 faut, pour qu’il y ait richesse et progrès, que l’homme ne soit pas enchaîné à produire chaque jour ce dont.il a besoin, que la production marche en avant de la consommation, et qu’à la fin de chaque année, de chaque jour, il y ait une accumulation plus grande de produits, mise en réserve, et qui affranchisse d’autant le travail de l’homme.
Maintenant, de cette accumulation de produits, autrement dit de ce capital ainsi mis en réserve, ainsi épargné sur la consommation, on fait généra-
lement deux parts : on en destine une, la plus importante, à servir à la reproduction elle-même, c’està-dire à être consommée par ceux qui la reproduiront pendant le temps nécessaire à la reproduction, et- on destine l’autre à la consommation de ceux dont le travail s’appliquera à perfectionner les instruments de la production , c’est-à-dire à faire des routes, à construire des chemins de fer, à bâtir des usines , à établir des métiers, des machines, etc., toutes choses qui ont pour objet d’économiser le travail de l’homme et d’augmenter son revenu.
Le capital employé de la première manière s’appelle capital flottant, et celui qui l’est de la seconde prend le nom de capital fixe. La bonne administration économique d’une société consiste à répartir l’un et l’autre dans des proportions convenables. Il ne faut pas perdre de vue que l’ouvrier qui est occupé à faire des routes, à construire des chemins de fer, à bâtir des usines, etc., ne reproduit pas intégralement les choses qu’il a dû consommer pendant son travail. Il a beau accomplir un travail des plus féconds, augmenter les forces productrices d’une façon considérable, tout cela est pour l’avenir; il n’en est pas moins vrai que, dans le présent, il consommedes produits que son travail ne reproduit pas. Si on ne lui a fait que la part qu’on devait lui faire, c’est-à-dire si on n’a pris sur la réserve disponible que ce qui n’était pas nécessaire à la reproduction directe, c’est à merveille. Mais si on a fait plus, si on a diminué la part des reproducteurs directs pour
augmenter celle des reproducteurs indirects, alors l’équilibre est dérangé, et de deux choses l’une : ou il faut que le travail de la reproduction directe s’arrête dans une certaine mesure, ou il faut que ceux qui s’y livrent trouvent ailleurs les choses qui leur sont nécessaires pendant la reproduction.
La première conséquence de ce dérangement de l’équilibre, c’est que, le capital disponible étant insuffisant pour les besoins, le prix des choses représentées par ce capital s’élève, et que, sous l’influence de l’élévation des prix, l’importation augmente. Qu’importe, diront certains économistes, qu’on prenne au dehors ce qui manque au dedans? « en « définitive , les produits s' échangent contre des pro- « doits, et l’excès de l'importation se soldera par « un excès d’exportation. » Cette théorie est vraie au fond, en ce sens que, comme en fait de commerce rien ne se donne pour rien, tous les échanges ont une contre-partie, et que cette contre-partie ne peut pas être autre chose qu’un objet de valeur à peu près égale, c’est-à-dire qu’un produit du travail de l’homme, à moins pourtant que ce ne soit la promesse de ce produit, ce qui est alors l’échange au moyen du crédit ; mais elle a des résultats bien différents, suivant l’application qu’on en fait.
Voici, par exemple, une société dans des conditions normales, qui possède tout le capital nécessaire à la reproduction directe ; seulement, au lieu de produire chacune des choses dont elle a besoin et dans la proportion de ses besoins, elle trouve
plus commode d’en produire certaines, pour lesquelles elle a ou plus d’aptitude ou des éléments plus favorables, dans une proportion plus forte que ses besoins, et de demander les autres à l’étranger, en lui donnant en échange celles dont elle a de trop. Dans ce cas-là, la maxime que les produits s'èchan- " eut contre des produits se pratique à l’avantage réciproque ; personne n’est lésé ; chacun exporte ce qu’il a le plus d’intérêt à exporter et importe ce qu’il a le plus d’inlérèt à importer. Mais supposons un autre cas; supposons une société qui, dans la répartition de son capital disponible , accorde plus qu'il ne convient soit à ceux qui ne reproduisent rien du tout, et qu’on appelle les consommateurs stériles, soit à ceux qui, tout en travaillant à perfectionner, à agrandir les moyens de la production, ne reproduisent pas immédiatement tout ce qu’ils consomment. Alors le capital disponible, c’est-à-dire les objets nécessaires à la consommation directe deviennent rares, ils renchérissent, et il faut acheter au dehors ceux qui manquent. Comment les payera-ton? avec des produits? Mais on est dans un cercle vicieux ; si le prix des objets de consommation s’élève, il devient un obstacle à l’échange, car il augmente d’autant les frais de revient de tous les produits, de sorte que la faculté d’exportation diminue en même temps que le besoin d’importation augmente. Un a contre soi ce qu’on appelle la balance du commerce, et on est obligé de payer la différence avec du numéraire.
Les économistes ont beaucoup plaisanté sur la balance du commerce, sur les frayeurs puériles qu’elle inspirait jadis ; ils ont démontré qu’elle ne changeait rien au fond des choses, que les produits s’échangeaient toujours contre des produits, puisque le numéraire est lui-même un produit, et que ce n’est qu’à ce titre qu’il a une valeur dans la société. — Tout cela est vrai; mais il y a produits et produits. Il y a ceux qui peuvent devenir rares impunément sans que la société en souffre beaucoup, et ceux dont la rareté provoque les crises. Que demain les étoffes de soie soient rares; que le lin, la laine viennent à manquer dans une certaine mesure, avec les tissus qui en résultent ; qu’il y ait moins de cuivre, même moins de fer : ce sera un malheur assurément, mais ce ne sera pas un malheur comparable à celui qui existerait si le pain faisait défaut. Lorsque le pain fait défaut, l’économie générale d’un pays est troublée; le prix des denrées alimentaires s’élève d'autant plus qu’on ne peut s’en passer, et que chacun se restreint sur les choses accessoires en proportion de ce qu’il est obligé de réserver à la chose principale. Il en est de même du numéraire; le numéraire est l’instrument d’échange de toutes les marchandises, et il sert de mesure à leur valeur réciproque; il est à la facilité des échanges ce que les voies de communication sont à la facilité des transports : les unes mettent le produit à la portée des consommateurs, l’autre lui fournit les moyens de l’acheter. Dira-t-on que, lorsqu’on l’exporte, c’est
parce qu’il est trop abondant, et qu’on a intérêt à l’exporter ? Cela arrive quelquefois. — Ainsi l’Angleterre, qui est le grand entrepositaire des métaux précieux de l’Europe , a souvent intérêt à les exporter beaucoup plutôt que d'autres marchandises; elle y trouve plus de profit. Mais il arrive aussi qu’elle est obligée de les exporter, lorsqu’elle voudrait pouvoir les garder. Par exemple on a fait de grandes spéculations à l’intérieur, l’argent est devenu cher, il est vivement demandé, on voudrait pouvoir le retenir; mais comme d’autre part, pour une raison ou pour une autre, on a contracté de grandes obligations à l’extérieur, obligations qu'on ne peut plus acquitter avec des produits ordinaires, parce que l’élévation des prix a rendu les échanges impossibles à moins de pertes considérables, on préfère, quel que soit le change, envoyer des métaux précieux, et bientôt on n’en a plus assez pour ses propres besoins. Par conséquent, il ne suffit pas que les produits s' échangent contre des produits , il faut encore, en ce qui concerne les relations extérieures, qu’ils s’échangent contre ceux dont on a de trop, et il n’est pas indifférent qu’à tel moment donné l’échange ne puisse se faire qu’avec du numéraire, au lieu de se faire avec d’autres produits résultant soit de la fabrication intérieure, soit du sol. C’est absolument comme si l’on disait qu’au moment où les relations commerciales sont le plus actives, le mouvement de circu lation le plus fréquent, on peut diminuer impunément le nombre des voies de communication.
Sans doute l’analogie n’est pas tout à fait exacte, car la quantité du numéraire nécessaire aux échanges n’est pas une quantité aussi absolue que celle des voies de communication. Il n’y a pas une quantité rigoureuse de numéraire pour une autre quantité donnée de transactions. La quantité de numéraire proporlionnelle aux affaires varie selon les pays; dans tel pays elle sera de i à io, dans tel autre de i à 100 ; dans un troisième, de i à 1000 , sans qu’on puisse fixer de limite; tout dépend de l’éducation économique du pays, de ses habitudes , de l’état de son crédit ; et, pour ne citer qu’un exemple frappant, l’Angleterre fait, avec une circulation métallique de i,5oo millions, dix fois plus d’affaires que la France avec une circulation qui n’est guère inférieure à 4 ou 5 milliards; par conséquent, si le rapport du numéraire aux affaires est en France de i à io, nous prenons ce chiffre au hasard, il est en Angleterre de i à 4 à 5oo. La différence, comme on le voit, est considérable, et elle prouve que l’Angleterre est plus avancée que nous dans le perfectionnement des moyens d’échange, mais c’est un progrès qui, comme tous les autres, ne peut s’accomplir qu’avec l’aide du temps.
Ce qui est certain, c’est que la France, ayant besoin d’une quantité donnée de numéraire pour ses transactions, ne peut pas tout à coup s’écarter beaucoup de cette quantité sans voir l’équilibre de ses relations commerciales troublé. C’est en vain qu’on y suppléerait par un usage plus grand du crédit et
en mettant en circulation une plus grande quantité de papier-monnaie.
Le crédit , c’est la confiance, et comme la confiance est un élément moral en dehors du pouvoir du législateur, qui s’étend d’autant moins qu’on lui commande de s’étendre, il en résulte que si, dans les moments difficiles, pour parer A l’insuffisance du numéraire, on recourt davantage au crédit et, pour préciser notre pensée, à un des moyens de ce crédit qu’on appelle le billet au porteur, on déprécie d’autant ceux qui sont déjà en circulation. Supposons, par exemple, que dans un pays la circulation métallique soit par rapport à la circulation des billets au porteur comme 4 à i , par exemple de i milliards d’espèces contre 5oo millions de billets. Si, par suite de l’état contraire du change, -5oo millions de numéraire ayant été exportés, on veut les remplacer par une quantité équivalente de billets au porteur, et faire que le rapport, qui était de 4 à i , ne soit plus que de i 1/2 à i, c’est-à-dire de i milliard i/a d’espèces contre i milliard de billets au porteur, croit-on qu’un tel changement pourra s’opérer du jour au lendemain sans que la confiance dans les billets au porteur en soit altérée? Elle le sera d’autant plus qu’il ne faut pas seulement considérer la circulation métallique par rapport à la circulation des billets au porteur ; il faut la considérer encore par rapport à la circulation fiduciaire tout entière, c’est-à-dire par rapport aux billets du commerce, aux lettres de change et à tous autres engagements à
terme; elle est la base de tout; autrement dit : tous les effets payables à terme ou à vue le sont en espèces ; c’est sur le payement en espèces métalliques que repose tout le mécanisme de la circulation fiduciaire. On y aura recours plus ou moins suivant les circonstances et suivant les besoins ; mais on ne peut diminuer la garantie qu’il présente, c’est-à-dire diminuer sensiblement et tout à coup la réserve métallique, sans s’exposer à troubler profondément l’équilibre de la circulation fiduciaire. Supposons que la confiance publique n’accepte pas les 5oo millions de billets au porteur que l’on voudra mettre en circulation pour suppléer à la diminution de la circulation métallique : ces billets seront échangés aussitôt qu’émis, la circulation fiduciaire n’aura pas augmenté, et la réserve métallique, sur laquelle tout repose, aura perdu 5oo millions.
Décrétera-t-on le cours forcé : car c’est à cet expédient qu’on arrive toujours quand on veut aller contre les lois du change et se reposer, en ce qui concerne le numéraire, sur la maxime que les produits s' échangent contre des produits. Alors on entre dans une voie des plus périlleuses, qui aboutit généralement aux catastrophes; mais, dira-t-on, les inconvénients se corrigeront d’eux-mèmes : si, sous l’empire de certaines nécessités, on a exporté trop de numéraire, le taux du change s’élevant et le numéraire étant plus cher en France qu’ailleurs, l’étranger sera amené à nous le renvoyer en nous achetant davantage, tandis que nous lui achèterons
moins, et l’équilibre se rétablira tout naturellement. Cela est vrai, mais à quelle condition? A condition que pour faire revenir le numéraire indispensable aux transactions, nous vendrons à perte, car dans la pratique, vendre davantage parce que le change est contraire et le prix de l’argent élevé, c’est vendre en dehors des lois ordinaires du commerce, c’est échanger une marchandise qui n’a pas augmenté de valeur contre une autre (le numéraire) qui a pris une valeur exceptionnelle par suite de l’élévation du change; c’est, je le répète, vendre à perte, et cela se résout par une crise.
Telle a été, en 1807, l’histoire de plusieurs États, et notamment celle des États-Unis; obéissant à une impulsion industrielle des plus actives, les États- Unis avaient créé entreprises sur entreprises, spéculations sur spéculations, sans avoir égard le moins du monde au capital disponible ; ils s’occupaient peu de savoir si les exportations balançaient les importations et si les prix n’étaient pas excessifs ; ils s’en fiaient à la maxime que, les produits s échangeant contre des produits , ce serait le travail qui , en fin de compte, réglerait les différences. Qu’est-il arrivé ? Ils ont commencé par avoir contre eux les lois du change et par exporter tout le numéraire dont ils pouvaient disposer ; puis, quand ils furent arrivés à cette limite extrême où un écu ne peut plus être exporté sans inconvénient grave, ils se sont endettés, d’année en année, pour couvrir l’excédant de leurs importations sur leurs exportations. On a cal-
calé que, de i 85 a à 1807, les Anglais avaient avancé, aux États-Unis, parla voie des échanges commerciaux une somme de millions de dollars, soit près de i 3 oo millions de francs, plus une somme presque égale pour d’autres opérations ; de sorte qu’au dire d’un journal spécial, lhe Merchant' s Magazine (numéro de décembre 1857), ils avaient 420 millions de dollars, soit ua 3 i millions de francs, d’engagés dans les affaires des États-Unis au moment où la crise a éclaté.
Dans une situation aussi tendue il fallait bien peu de chose pour tout arrêter. H a suffi en effet qu’une compagnie d’assurance, lhe Ohio life's insurance and trust Company , manquât à ses engagements pour que, immédiatement, toutes les compagnies financières, toutes les banques qui avaient des valeurs les unes des autres, et dont la solvabilité se trouvait ainsi solidaire, manquassent également, et que de proche en proche les faillites se multipliassent, amenant une catastrophe générale. La veille tout paraissait en pleine prospérité : le travail était actif, les produits recherchés, et le lendemain le travail cessait partout, les produits ne se vendaient plus qu’avec une perte considérable, chacun s’empressait de réaliser ce qui était réalisable, et tout était ruine et désastre.
Que s’était-il passé pour avoir ainsi du jour au lendemain changé la face des choses ? bien, sinon que la réalité avait fait place à l’illusion ; un instant avait suffi pour montrer qu’il ne suffit pas de compter
indéfiniment sur le crédit, pour développer la richesse publique, qu’il faut encore compter avec les ressources disponibles, et que la maxime que les produits s' échangent toujours contre les produits peut être, à certains moments, la cause de grandes catastrophes. Sans doute le travail est la source de la richesse , mais le travail , pour être fécond, a besoin de se combiner avec le capital, c’est-à-dire avec la réserve disponible. Les deux choses se tiennent. Supprimez-en une des deux, laissez le capital sans travail ou le travail sans capital, et l’équilibre est dérangé dans le progrès de la richesse publique. Si c’est le travail qui manque, le capital se consomme improductivement et la société voit ses ressources diminuer. Si c’est le capital, le travail est obligé d’emprunter les ressources qui lui sont nécessaires pendant la production, il les paye cher et il ne produit plus assez pour ce qu’il consomme. Cette alliance féconde du capital et du travail n’existe qu’à la condition qu’on sache faire la part de ce qui doit être réservé pour le travail de la reproduction directe et de ce qui peut être destiné aux travaux d'amélioration ; en un mot, pour employer les expressions consacrées, qu’on sache faire la part du capital flottant et du capital fixe. Supposons un propriétaire qui, ayant 20,000 fr. de revenu, en consacrerait r 0,000 à des améliorations, lorsqu’il en aurait besoin de 1 5 ,ooo pour sa consommation ordinaire; il sera obligé d’emprunter la différence ; et comme ses travaux d’amélioration, quelque utiles qu’ils soient, ne
lui donneront pas immédiatement l’équivalent de ce qu’il aura dépensé, ni même de ce qu’il aura emprunté, il en résultera que, en continuant ce système pendant plusieurs années, il se trouvera de plus en plus en déficit, sans que jamais l’augmentation de son revenu puisse balancer sa dette. Le fruit de ses améliorations successives sera grevé d’hypothèques au prolit des autres, et, pour peu que l’échéance de ses engagements coïncide avec une crise, il ne pourra plus se liquider que par une vente ; alors ce ne sera pas seulement une partie de sa propriété qu’il lui faudra vendre pour acquitter sa dette, ce sera la totalité. — De sorte que ce propriétaire imprudent sera ruiné pour avoir voulu aller trop vite dans ses améliorations , sans tenir compte de l’excédant de son revenu. — Le progrès est l’œuvre du temps ; on manque le but en voulant l’atteindre trop vite. "
Ce que nouB venons de dire d’un propriétaire qui consacrerait plus qu’il ne doit à l’amélioration de son domaine s’applique encore mieux en ce qui concerne la société. — Car, si le propriétaire se ruine, d'autres profitent des améliorations qu’il a faites, et la richesse générale n’est pas diminuée. 11 n’en est pas de même lorsque le fait se généralise et s’étend à toute la société : il n’y a personne pour profiter de l’imprévoyance générale, ou plutôt il y a l’étranger qui a fait crédit, et vis-à-vis duquel on a contracté une dette perpétuellement exigible, qui sera surtout exigée au moment de la crise que cette situation aura
lait naître. Alors, si on n'a pas, comme aux États- Unis, la ressource de faire banqueroute, il faudra aliéner à des conditions défavorables une partie de son capital fixe, c’est-à-dire donner aux autres à vil prix le profit de ses améliorations.
Voilà quel sera le résultat définitif du développement d’activité en dehors des ressources disponibles : il consistera à avoir travaillé pour autrui; et, pour s’être trop reposé sur la maxime que les produits s' échangent contre des produits , on verra la richesse publique rétrograder au lieu d’avancer. Remarquez bien que j’ai pris la meilleure hypothèse, celle d’un capital employé à des travaux utilçs, réellement productifs. Si au contraire tout ce capital, ou une partie, a été consacré à des entreprises chimériques, à des spéculations insensées , alors la perte est sans compensation et généralement accompagnée des conséquences les plus tristes, decelles qui portent atteinte à la considération d’un pays.
On ne peut pas trop le répéter : la base véritable du progrès économique des sociétés, c’est de marcher avec le temps, et de ne consacrer aux travaux d’amélioration que le capital qui n’est pas nécessaire aux travaux de la reproduction directe, que celui qui résulte des épargnes de chaque année, que le capital enfin réellement disponible. Malheureusement on est souvent entraîné à manquer à cette loi, d’abord parce qu’on ne sait jamais bien quelle est la limite du capital disponible, et ensuite parce que le génie de l’homme aime à aller en avant. Alors on
u recours au crédit, non pas à ce crédit régulier qui fait passer d’une main dans une autre le capital disponible, mais à cet autre crédit irrégulier qui est une création de capital artificiel, une anticipation sur l’avenir et dont l’abus ne tarde pas à se mani* fester.