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DU BILLET AU PORTEUR

On peut abuser du crédit de quatre manières •

i° En émettant trop de ces billets dits billets au porteur, qui, par la facilité de leur circulation, sont assimilés à la monnaie ;

o.° En exagérant les avances sur valeurs mobilières et autres ;

3° En développant trop le système des dépôts en comptes courants ;

4° En multipliant outre mesure le papier de commerce, qui diffère du papier de banque en ce qu’il n’est pas payable au porteur et n’émane pas d’éta-

* Ce chapitre, avec toutes ses divisions, a été extrait comme le précédent, de la brochure intitulée : Questions économiques et financières, publiée eu 18â8. — Guillaumin et C l<: , 14, rue Richelieu.

blissements publics, mais qui s'en rapproche en ce qu’il sert d’intermédiaire aux transactions, qu’il est accepté comme règlement des échanges , et qu’il multiplie ou restreint ces échanges suivant qu’il est plus ou moins répandu.

Occupons-nous d’abord de l’abus du papier de banque payable au porteur.

La moindre réflexion enseigne que, pour faciliter l’échange des diverses marchandises entre elles, il était nécessaire d’avoir une mesure fixe de la valeur à laquelle on pût tout rapporter ; il fallait qu’à tous moments l’on sût ce que représente tel ou tel objet dans la valeur respective de tous les objets, ce que vaut une mesure de blé par rapport à un mètre d’étoffe, par rapport à une pièce de vin, par rapport à une paire de souliers, etc., et pour cela on devait naturellement choisir quelque chose qui eût une valeur propre, valeur assez forte sous un petit volume, qui fût d’un usage général, d’un transport facile et à l’abri d’altérations sensibles. On a trouvé que l’or et l’argent répondaient assez bien à ces conditions et on les a adoptés comme étalon de la valeur; mais, avant d’être des étalons de la valeur et des signes monétaires, l’or et l’argent étaient déjà des marchandises servant aux usages ordinaires de la vie, à l’ornementation par exemple, et c’est pour cela qu’ils ont été adoptés comme monnaie. Leur valeur comme marchandise a précédé leur valeur comme monnaie. Il ne faut pas perdre cette idée de vue, parce que c’est sur elle que repose toute la théorie de la monnaie,

et qu’elle sert à expliquer pourquoi on ne peut pas substituer à volonté un signe de convention sans valeur à une monnaie qui est une marchandise ayant une valeur par elle-même.

Mais cette valeur intrinsèque du signe monétaire est ce qui a inquiété plus tard les économistes. Ils se sont dit que, du moment que les signes monétaires avaient une valeur propre, il fallait pour se les procurer donner d’autres marchandises en échange, et que, plus on les multiplierait, plus on se priverait des choses qu’on serait obligé de donner en échange. Le problème à résoudre était donc d’avoir le moins de monnaie possible pour accomplir le plus grand nombre de transactions. Alors on a eu recours à un équivalent ; on s’est engagé par billets à payer une somme de .. au lieu de la payer réellement. La pro-

messe a tenu lieu de la réalité, et, quand ces billets émanés de personnes présentant les garanties désirables ont été admis dans la circulation, ils ont rempli l’office de monnaie et remplacé les métaux précieux en proportion. Ces billets ont été d’abord des engagements particuliers réalisables à terme et entre personnes qui se connaissaient; par conséquent ils ne pouvaient avoir qu’une circulation restreinte. Lorsqu’on voulut plus tard les étendre, on eut l’idée de les placer sous la garantie d’établissements publics et de les déclarer payables au porteur. Rien ne les distingua plus alors de la monnaie ordinaire; ils circulèrent comme elle, mais à la condition de l’avoir pour garantie et d’être payables à vo-

lonté en or ou en argent; c’était la raison d’étre de leur valeur. C’est en vain qu’on dirait que, comme ils sont le signe représentatif d’une transaction, ils tirent leur valeur de cette transaction même et qu’ils n’ont pas besoin d’en avoir une autre. Le signe représentatif d’une transaction ne tire pas sa valeur de cette transaction; c’est au contraire la transaction qui prend sa valeur dans le signe qui la représente. Quand on dit qu’une marchandise s’échange contre telle quantité d’un métal qui a une valeur à peu près fixe, on sait à quoi s’en tenir sur la valeur de cette marchandise. Il n’en serait plus de même si le signe représentatif n’était qu’un signe de convention , n’ayant pas de valeur par lui-même et qu’on pourrait multiplier à volonté. II n’y aurait plus alors de base pour l’appréciation de la valeur des choses ; elle varierait suivant l’abondance du signe représentatif.

On n’est pas plus fondé à prétendre que, lorsque le billet de banque repose sur des garanties sérieuses, telles que des immeubles, des fonds publics ou toute autre valeur, il peut faire fonction de monnaie sans avoir besoin de s’appuyer sur une réserve métallique. Pour qu’il en fût ainsi, il faudrait que la garantie ne fût pas plus sujette à dépréciation que ne le sont les métaux précieux eux-mêmes. Or les métaux précieux sont bien sujets à dépréciation , lorsque des causes extraordinaires, telles que des découvertes de mines abondantes, viennent agir sur eux ; mais le marché en est si large et le besoin si gé-

lierai que, même sous l'influence de ces causes extraordinaires, leur dépréciation est très-lente et ne se fait pas sentir du jour au lendemain, comme celle qui peut atteindre tout à coup les autres valeurs. Qui vous dit que les immeubles, que les fonds publics que vous avez pris pour garantie de vos billets de banque, auront toujours, au moment de la réalisation, la valeur que vous leur avez assignée? Il n’y a pas de valeur absolue; il n’y a qu’une valeur relative, dépendant de l’offre et de la demande. Si, au moment de la réalisation, l’offre dépasse de beaucoup la demande, la chose se vendra ce qu’il plaira à l’acheteur de la payer, et il la payera d’autant moins qu’on sera pressé de la vendre. Alors que devient la garantie et que devient le billet sur la foi de laquelle il circule? 11 se déprécie tout naturellement. Il ne sera pas même nécessaire qu’on en arrive là pour qu’il se déprécie; il se dépréciera auparavant avec la simple perspective que la garantie peut faire défaut.

D’ailleurs une circulation qui a pour garantie autre chose qu’une réserve métallique est confinée aux limites des États qui l’adoptent. Elle n’a pas de valeur au dehors; qui voudrait s’exposer à tous les embarras, à toutes les lenteurs de la réalisation? Pour commercer avec le dehors il faut ou une monnaie semblable à celle des autres pays, ou, si l’on a une monnaie différente, s’exposer aux chances défavorables de l’agio. Il n’y a donc, pour servir de base et de garantie sérieuse au billet de banque, que

les métaux précieux, parce qu’ils ont le même prix à peu près partout, qu’ils sont d’une réalisation facile et d’un transport commode.

Ceci dit sur la nécessité d’une réserve métallique pour servir de base aux billets au porteur, peut-on abuser de ces billets lorsqu’on reste soumis à l’obligation de les rembourser en espèces? Il semblerait à première vue que cela est difficile, puisque le public qui reçoit les billets est toujours libre de les rapporter au guichet de remboursement, s'il juge qu’il en a de trop. — Cependant, dans la pratique, les choses se passent souvent autrement : tous les jours, trompé par les apparences, on accorde à un négociant, à un banquier, un crédit exagéré; pourquoi ne ferait-on pas de même vis-à-vis des établissements qui émettent des billets au porteur, si ces établissements sont nombreux et qu’on n’ait pas un contrôle exact de leur situation? On peut prendre de leurs billets au-delà de ce qu’il faudrait et n’en plus trouver, dans les moments difficiles, le remboursement. Cette situation se produit surtout dans les temps calmes, lorsque le capital est abondant et se donne à bon marché; alors la confiance est générale, les entreprises se multiplient, et le billet au porteur s’étend facilement; il s’étend d’autant plus que les banques en concurrence ont recours, comme cela s’est vu, à certaines manœuvres pour le placer, et le donnent à un taux d’intérét inférieur au cours; mais bientôt la scène change, les embarras surgissent, on s’aperçoit que ce billet au porteur qu’on avait pris pour du ca-

pital n’en est pas, on le rapporte en masse à la banque qui l’a émis, et alors celle-ci, n’ayant pas les ressources nécessaires pour répondre à tous les besoins, suspend ses payements. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis en i838 et i84a, en Angleterre en i8a5 et i835, et c’est ce qui a déterminé dans ce dernier pays le fameux bill de 1 844- Peut-être cet acte est-il excessif, comme je le montrerai tout-à-l’heure, et pousse-t-il trop loin les précautions à prendre afin de maintenir intacte la circulation des billets au porteur et d’en assurer toujours le remboursement II n’en est pas moins vrai qu’il faut des précautions, et qu’on peut abuser de ce billet.

Une précaution essentielle, c’est de considérer le droit d’émettre le billet au porteur comme une espèce de droi t régalien, etde le déléguer à une seule banque pourvue d’un grand capital, et agissant sous le contrôle de l’État. Quand le billet au porteur émane de diverses banques, il faut, pour être en mesure d’exercer un contrôle, connaître la situation de toutes ces banques et être éclairé sur les modifications qui peuvent survenir à chaque moment dans leur solvabilité. Cela n’est pas facile; aussi le mauvais papier parvient-il à se glisser à côté du bon, et on arrive bien vite à l’abus; on y arrive, non pas tant parce que l’émission a été exagérée par rapport à l’encaisse que parce que la banque ne présentait pas au fond des garanties sérieuses. Le danger de la liberté des banques d’émisssion, c’est que généralement elles échangent leur papier, comptent les unes sur les autres, et qu’au

jour de la crise la première qui se trouve au-dessous de ses engagements entraîne la ruine de toutes les autres. C’est ce qui est arrivé aux États-Unis.

Une autre erreur, c’est de supposer que l’émission du billet au porteur est suffisamment garantie lorsqu’elle est représentée par des valeurs d’État. Voici comment s’exprimait, dans une lettre datée du 27 novembre 1 854, le sous-secrétaire de la trésorerie des États-Unis, à propos de cette garantie qu’on trouve dans les valeurs d’État :

a La politique de plusieurs États de l’Union, dit- « il, a été, dans les dernières années, d’encourager « l’émission de légères coupures, en autorisant l’é- « tablissement des banques vulgairement appelées li- « bres, et qui avaient, pour garantie dernière («///- « mate ) de l’émission de leurs billets, des dépôts de « valeurs. Cette garantie dernière vaut mieux assu- « rément qu’aucune garantie; mais l’erreur est de « croire qu’on la trouve lorsqu’on en a le plus be- « soin. Les causes mêmes qui empêchent les banques « de rembourser leurs billets aussitôt qu’on le dea mande entraînent la dépréciation des valeurs sur « lesquelles repose l’émission de ces billets. Elle est « bonne pour le négociant qui escompte du papier et « peut le garder des mois ou des années ; mais l’ar- « tisan qui a en main de ces billets ainsi garantis « trouve, lorsque les payements sont suspendus, que « la garantie dernière du remboursement ne l’empè- « che pas de perdre a5, 5.o et quelquefois 75 « pour 100 . Nous avons besoin, pour le papier de

« circulation, d’autre chose que d’une garantie der- « nière; nous avons besoin d'une garantie immédiate, « d’une garantie qui sera bonne aujourd’hui, de- « main, après-demain et toujours, et elle n’existe que « dans une réserve en métaux précieux. >•

Maintenant il est évident que si on peut abuser du billet au porteur en maintenant l’obligation de le rembourser en espèces, l’abus devient plus facile encore lorsque cette obligation est suspendue.

En 1718 ou 1719, le célèbre utopiste écossais I,aw, dans un mémoire adressé au parlement d’Ecosse et intitulé Considérations sur te numéraire, écrivait les lignes suivantes :

« La valeur des choses n’est pas en raison de leur « usage plus ou moins répandu, mais en raison de a leur quantité plus ou moins grande comparée à la « demande qu’on en fait. L’eau est d’un grand usage, a mais de peu de valeur, parce que la quantité de « l’eau est de beaucoup supérieure à la demande. « Les diamants sont de peu d’usage, et pourtant « d’une grande valeur, parce que la demande sur- « passe de beaucoup la quantité existante des dia- « mants.

1 1 [.a valeur des choses varie par deux causes dis- « tinctes : la plus ou moins grande abondance des « produits, et la plus ou moins grande abondance a de la monnaie. De ces deux causes, l’une échappe « à l’action de l’homme, tandis que l’autre peut être « soumise à son empire. — Il ne dépend pas de « l’homme que la quantité du blé, du vin, etc., se

« maintienne toujours en équilibre avec les besoins ;

« mais il dépend de lui que la somme de la mon- « naie demeure toujours dans un juste rapport avec a la demande, pourvu que cette monnaie n’ait pas a de valeur intrinsèque, qu’elle ne consiste point a dans l’or ni dans l’argent.

a 11 y aurait dans ce fait un immense avantage ; a car la monnaie est le principe du travail, de la cul- « ture et de la population. Les pays riches sont ceux a où il existe beaucoup de monnaie, les pays pauvres « ceux où elle est rare.

a Rien n’est plus propre à remplir les fonctions « de la monnaie que le papier ; aux avantages que a présentent sous ce rapport les métaux précieux il a jointd’autresqualités qu’ils ne possèdent pas : i° de « se compter et de se transporter plus facilement; a a° la matière ne coûte rien ou presque rien, tandis « qu’il faut acheter fort cher l’or et l’argent ; 3° en- « fin, par cette raison, on ne l’exporte pas, et l’offre a peut toujours égaler la demande. Ce dernier point « a la plus haute gravité.

a En effet il y a lutte perpétuelle entre les pro- « priétaires des choses et les détenteurs de l’argent : « les premiers font la loi aux seconds quand les dena rées et les marchandises de toute nature sont raa res, et ils la subissent, au contraire, quand elles a deviennent communes. Cependant la justice et l’ina térèt général veulent que la valeur ou le prix des a choses ne dépasse jamais la limite des frais de pro- « duction. Or il n’y a qu’un moyeu pour atteindre

« ce résultat : c’est de faire que la somme de la « monnaie soit constamment en équilibre avec la « quantité des choses, hypothèse qui se réalisera du « moment qu’on pourra fournir sur des garanties « réelles du numéraire à tous ceux qui en réclame- « ront. Si la monnaie sous forme métallique rend ce « desideratum une chimère, rien n’est plus facile « que son accomplissement sous forme de papier. » On sait à quelle catastrophe a conduit l’application de cette théorie; on sait aussi quel fut pendant la Révolution le sort des assignats, avant même qu’on eût abusé outre mesure de la planche qui servait à les fabriquer, et lorsqu’ils reposaient encore sur ce qu’on appelle des garanties réelles, c’est-àdire sur la propriété confisquée. Eh bien ! dès ce moment, le papier-monnaie des assignats , par cela seul qu’il ne reposait pas sur une réserve métallique, perdait a 5 à 3 o p. 100. Nous citerons encore l’exemple de l’Angleterre, où, pendant la suspension des payements, de 1797 à 1819, malgré la sévérité du contrôle qui présidait à l’émission des billets et malgré la faiblesse de cette émission , qui ne dépassa pour ainsi dire pas le chiffre qu’elle atteint aujourd'hui dans des conditions normales, les billets furent frappés d’une dépréciation de a 5 p. 100. Enfin, tout près de nous, à l’époque actuelle, le rouble de papier en Russie, qui n’est pas convertissable en espèces, perd 70 p. 100, et la circulation fiduciaire de l’Autriche est dépréciée de 12 à i 5 p. 100. Et cependant le rouble de Russie, comme le papier de

banque de l’Autriche, comme autrefois les banknotes de l’Angleterre, sont limités dans leur émission et ont pour garantie la solvabilité de l’État lui-même.

Il nous semble que ce sont là des exemples concluants pour prouver que la théorie de Law est complètement fausse, et que c’est caresser une chimère que de réver une circulation fiduciaire qui s’appuie sur autre chose que sur une réserve métallique.

Et pourquoi une circulation fiduciaire qui s’appuie sur autre chose que sur une réserve métallique se déprécie-t-elle ? Précisément par la raison qui la fait préférer dans le système de Law ; c’est-à-dire que, comme elle ne coûte rien ou presque rien, elle peut être multipliée à volonté. Déjà , avec la garantie qu’elle ne dépassera pas une certaine proportion, et lorsque cette proportion est en rapport avec les besoins , on n’évite pas la dépréciation , parce que, si la monnaie de papier conservait sa valeur à l’intérieur, elle ne pourrait l’avoir à l’extérieur dans les rapports avec l’étranger, et que cela suffit pour entraîner sa dépréciation. Mais, si on érige en théorie que l’avantage de la monnaie de papier, c’est précisément de pouvoir être multipliée à volonlé, alors, comme il n’y a plus de limite à l'émission, il n’y en a pas non plus à la dépréciation ; l’une est la conséquence de l’autre. Supposons que le papier-monnaie en circulation soit déjà déprécié de 5 o p. 100; si l’État, pressé par des besoins, augmente ce papier d’un dixième, immédiatement la dépréciation s’élève à (io p. 100; on paye les marchandises un dixième

en plus, et on ne gagne à ces émissions successives que d’apporter un plus grand trouble dans les relations commerciales sans ajouter un sou de valeur à la circulation. Quand Law a dit, dans le passage que nous venons de citer, « que la valeur des a choses n’est pas en raison de leur usage plus ou « moins répandu, mais en raison de leur quantité « plus ou moins grande comparée à la demande « qu’on en fait, » il a oublié une chose : c’est de te- f nir compte du travail. C’est le travail combiné avec l’utilité qui est la mesure de la valeur; si l’eau, quelque utile qu’elle soit, n’a pas de valeur, ce n’est pas seulement parce que l’offre dépasse la demande, mais parce qu’il n’en coûte aucun travail pour se la procurer. La monnaie métallique a une valeur, parce qu’elle est elle-même une marchandise, un produit du travail, qu’on ne peut pas multiplier à volonté, à cause des dépenses qu’il entraîne. La raison se refuse à admettre qu’une chose qui ne doit rien au travail, qu’on peut multiplier à volonté, puisse avoir une valeur qui serve de mesure à la valeur des autres choses ayant coûté un certain travail et dont la production est limitée par le travail même. Les produits , dit-on, s'échangent contre des produits ; mais on ne peut pas donner le nom de produits à un signe purement conventionnel, qui est en dehors de toutes les lois économiques, aussi bien de la loi qui établit la base de la valeur sur le travail, puisqu’il n’est dû à aucun travail , que de celle qui donne à cette valeur les variations qui résultent du rapport de l’offre et de la

demande , puisqu’on peut multiplier l’offre à volonté : ex nihilo nihil.

Ces principes certains ont reçu la consécration de l’expérience par les catastrophes qui sont survenues toutes les fois qu’on s’en est écarté ; et cependant on trouve encore aujourd’hui nombre de gens qui pensent que l'usage de la monnaie métallique comme intermédiaire des échanges est un préjugé dont on est appelé à se défaire avec le temps, et que le progrès de la civilisation doit amener l’usage universel et exclusif du papier de banque, en réalisant ce chemin dans les airs dont a parlé Adam Smith. C’est surtout aux époques de crise que se manifestent ces théories, lorsque le numéraire devient rare et que l’encaisse diminue dans les banques. On n’est frappé que d’une chose : on voit les agents de la circulation, monnaie et billets, insuffisants pour tous les besoins, la demande dépasse l’offre, et on se dit, comme dans le système de Law, que le problème à résoudre consiste à équilibrer l'offre et la demande ; et comme on ne peut pas multiplier le numéraire à volonté, que la circulation fiduciaire, basée sur la conversion facultative, a atteint sa dernière limite, il n’y a plus qu’à s’affranchir des restrictions qui s’opposent à l’extension de la circulation fiduciaire, c’est-à-dire qu’à décréter le cours forcé. On invoque alors les garanties nombreuses que présente la Banque d’émission, son capital social plus ou moins considérable, les valeurs de commerce qu’elle a en portefeuille et qu’elle a reçues en échange des billets,

la prudence enfin de ses directeurs, et on se demande quel péril il peut y avoir à augmenter une circulation ainsi garautie; bien entendu qu’il ne s’agit d’abord que de l’augmenter dans une faible proportion. Cela ne vaut-il pas mieux que de subir toutes les rigueurs d’une crise, que de voir l’intérêt s’élever à des taux inusités et le commerce paralysé par les restrictions les plus sévères? Voilà le langage qu’on tient généralement, qu’on tenait hier encore, en combattant les mesures restrictives adoptées par la Banque de France. Et quand on pense que ce langage a trouvé de l’écho dans le pays, que le système du cours forcé a été proposé au moment de la dernière crise par des hommes sérieux, jouissant d’une certaine réputation financière, et commenté avec faveur par quelques organes de la presse, on déplore qu’à certains moments il soit si facile d’égarer le pays sur les principes les plus certains.

On ne réfléchit pas que le numéraire n’est pas seulement, en tant qu’agent de la circulation, le représentant du capital, qu’il est encore, en raison de sa valeur intrinsèque, une portion du capital lui-même ; s’il est abondant dans les banques, cela prouve que le capital disponible est abondant; s’il est rare, c’est que ce même capital est rare. Cela ne veut pas dire que, considéré comme quantité absolue, il soit moindre à une époque qu’à une autre; cela veut dire seulement qu’il est moindre par rapport aux besoins ; alors le prix s’en élève comme s’élève le prix de toutes les choses qui sont plus demandées qu’offertes. Qu’y

a-t-il à faire dans une situation semblable? Il faut ou pouvoir augmenter le capital disponible pour le proportionner aux besoins, ou réduire les besoins : il n’y a pas d’autre alternative. — L’erreur de tous les gens qui proposent de rétablir l’équilibre en augmentant les émissions de papier-monnaie est de croire que le papier-monnaie est un capital à l’instar du numéraire et qu’en le multipliant on multiplie le capital. Le papier-monnaie n’est pas plus du capital que la promesse de payer n’est le payement. Il est tout simplement un des moyens de crédit par lequel on met le capital en circulation, par lequel on le prête de l’un à l’autre, et, s’il a une valeur, il n’a que celle qui est relative au capital qu’il représente. Mais il est clair que, si le capital fait défaut, ce ne sont pas les moyens de crédit qui pourront y suppléer. C’est absolumentcommesi un individu qui aurait en marchandises un capital de roo fr. prenait l’engagement de payer deux fois cette somme ; il n’aurait pas par cet engagement doublé son capital. Tant que le capital n’augmente pas, on a beau multiplier les moyens de crédit, on n’ajoute rien à la valeur de ce capital. Si cette valeur est de io, tous les billets que l’on émettra ne feront pas qu elle soit de 1 1 ; il y aura seulement plus de signes représentatifs pour une même valeur; voilà tout. Par conséquent, puisqu’on ne peut pas augmenter le capital, qui est le produit successif des épargnes et qui ne s’improvise pas du jour au lendemain, on n’a qu’une chose à faire : c’est, comme je l’ai dit déjà ailleurs, de réduire la demande en élevant le taux

de l’escompte et en employant certaines mesures restrictives qui rendent l’usage du capital assez onéreux pour qu’on ait moins d’intérêt à le rechercher. Alors, sous l’influence de ces mesures, l’activité industrielle et commerciale se ralentit insensiblement, la demande diminue, et l’équilibre se rétablit.

Il* SECTION.

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