BILLETS I)K COMPLAISANCE
La quatrième manière par laquelle on peut abuser du crédit, c’est la trop grande extension donnée aux billets qu’on appelle billets de complaisauce, en anglais accommodation s bills. Quand il s’agit de billets au porteur qui sont remboursables à vue, le public a pour se défendre contre les trop gra ndes émissions des états de situation qu’on publie périodiquement, et qui l’éclairent sur la quantité des billets qui circulent; s’il juge qu’il y en a trop, il n’a qua les présenter au remboursement. Il n’en est pas de même avec le billet de complaisance. Le public ne sait jamais quelle eu est la quantité en circulation ni sur quelle garantie elle repose; il n’y a aucun état de situation qui puisse le renseigner à cet égard, et il n’a pas pour se défendre contre les abus qu’on pourrait en faire, les mêmes moyens que contre les billets au porteur. Aussi, dans les moments de crise, est-ce toujours le papier de complaisance qui s’accroît outre mesure et qui fait le danger de la situation.
Mais, avant d’indiquer les abus, voyons d’abord en quoi consiste ce papier et sur quoi il repose. Lorsque le fabricant achète à crédit les matières premières qu’il veut mettre en œuvre, et qu'une fois mises en œuvre, il les revend également à crédit au négociant, ils souscrivent l’un et l’autre des billets qui
ont ces produits pour garantie et qui sont payables à l'époque présumée de leur réalisation, c’est-à-dire lorsqu’ils arriveront aux mains du consommateur. Ces billets constituent un crédit régulier et ne sont jamais de trop dans la circulation. Mais les choses ne se passent pas toujours ainsi. Souvent le fabricant n’attend pas qu’il ait écoulé ses produits pour se remettre à en fabriquer d’autres, et par conséquent pour acheter de nouveau à crédit des matières premières ; de même le négociant n’attend pas toujours qu’il ait réalisé ses marchandises pour en acheter de nouvelles. Cette seconde opération se règle, comme la première, avec des billets qui reposent encore sur des produits ; seulement, comme ces produits n’ont pas été créés en vue d’une consommation immédiate, la réalisation en est plus éloignée et, partant, plus incertaine; d'ici là ils sont soumis à toutes les vicissitudes du commerce; ils peuvent se déprécier s’ils ne sont plus en rapport avec les goûts, si le fabricant a fabriqué au-delà des besoins de la consommation, et si le négociant encombre ses magasins sans se préoccuper de la vente; ils peuvent même s’anéantir ; alors les billets n’ont plus de garantie. Ainsi il ne suffit pas que le crédit' ouvert aux billets de commerce repose sur des produits, il faut encore que ces produits soient d’une réalisation assez prompte : leur valeur n’existe qu’à cette condition.
Malheureusement, à cette tendance naturelle du fabricant à produire au-delà des besoins, et à celle du négociant à s’approvisionner au-delà de ce qu’il
pourra vendre, se joignent certaines manoeuvres de la spéculation, qui font illusion sur l'état réel des choses, et qui augmentent encore les embarras. On commence par mal équilibrer les deux éléments de la richesse publique, la production et la consommation, par produire au-delà de ce qu’on |>eut consommer; puis, quand on s’est mis trop en avance sur la consommation et qu’on ne peut plus soutenir sa situation avec ses propres ressources, on la soutient avec le crédit, c’est-à-dire avec la prorogation des engagements, et le renouvellement des billets. Ces billets reposent encore, comme je viens de le dire, sur des produits, mais sur des produits mal combinés en vue des besoins; c’est la première phase dans l’abus du billet de complaisance. Il y a la seconde, celle où les billets ne reposent plus que sur la spéculation. C’est la spéculation alors qui achète et vend les produits, qui en soutient et en élève les cours sans la moindre intervention des consommateurs, de même qu’à la Bourse on voit des valeurs se négocier en dehors du concours des capitaux de placement, de sorte que la production n’est plus réglée par les besoins de la consommation, mais par ceux de la spéculation, c’est-à-dire par une force idéale et élastique qui, lorsqu’elle est exagérée, bouleverse tous les rapports économiques. Le fabricant n’a plus d’autre limite pour s’arrêter dans la production que le crédit qu’on lui ouvre, et comme le crédit lui-même peut s’étendre indéfiniment, on arrive à ce singulier phénomène d’une production
exagérée, d’un encombrement de produits, coïncidant avec une élévation des prix. C’est le spectacle auquel on assiste toujours à la veille des crises, c’est celui auquel nous avons assisté notamment avant 1807, où nous avons vu le prix de toutes choses s’élever en moyenne de 35 pour 100 en six ans, malgré leur abondance relative. A la fin de 1857, la plupart des produits en entrepôt étaient plus du double de ce qu’ils étaient à la fin de 1 855 . Il n’en eût pas été ainsi si l’approvisionnement avait été réglé seulement sur les besoins de la consommation; les prix ne se seraient pas élevés aussi rapidement, et il n’y eût pas eu le même encombrement dans les entrepôts : on doit donc supposer qu’une grande partie de ces produits ne reposait que sur la spéculation, et n’avait d’autre valeur que celle qu’elle leur assignait.
Maintenant, il nous reste à examiner comment cette spéculation elle-même se soutenait. Elle se soutenait non-seulement en renouvelant ses billets, mais en en mettant en circulation qui n’avaient pour base aucune opération commerciale : c’était un négociant ou un banquier qui tirait sur un commis qu’il entretenait tout exprès dans une ville autre que celle qu’il habitait, lequel commis faisait escompter la traite et en tenait le montant à la disposition du négociant ou du banquier; c’étaient des maisons qui, avec un capital de a, 5 oo livr. st., souscrivaient pour 400,000 livr. st. de lettres de change; c’étaient des individus, sans aucune ressource, qui faisaient métier d’accepter des lettres de change, comme on a pu
le constater lors de la déconfiture de certaines banques d’Angleterre : il en est même de ces souscripteurs de billets qui n’ont pu être retrouvés; enfin des maisons importantes ont eu recours à un système de crédits ouverts les unes sur les autres, pour se procurer des ressources factices. Une maison de Londres tirait sur une maison de Hambourg, celle-ci sur une maison de Stockholm, et ainsi de suite jusqu’à ce que la traite revînt à son point de départ pour recommencer le même manège, si toutefois elle n’était pas arrêtée en route parla déconfiture de quelques-uns des acceptants, ce qui a eu lieu pendant la crise.
En 1857, le mouvement de la spéculation, qu’on avait laissé se développer tranquillement pendant plusieurs années, qu’on avait même favorisé, a été tel qu’il n’y a plus eu de digue assez forte pour l’arrêter ; il a fallu en subir les conséquences et voir éclater la crise la plus terrible qui ait existé depuis le commencement du siècle. On a évalué à 60 millions de livr. st., ou un milliard et demi de francs, le passif des faillites qui se déclarèrent tout à coup en Angleterre dans l’espace de quelques semaines. Il s’est élevé à un chiffre à peu près égal aux États-Unis. Ce sont des pertes considérables et d’autant plus à regretter, qu’avec ces faillites se sont trouvées tout à coup anéanties, sinon les seules, au moins les principales ressources d’une foule de gens ; ce qui faisait dire au capitaine M Connoch, dans un meeting à propos de la déconfiture de la banque oc-
cidentale d’Écosse, « que les souffrances qui avaient été éprouvées dans l’Inde n’étaient pas plus grandes que celles qui résultaient de la faillite de la banque occidentale »
Mais en Angleterre, comme aux États-Unis, comme en France, comme partout où la crise a existé, le chiffre des faillites a été loin d’exprimer celui des pertes : il n’a été rien ou presque rien à côté des ruines causées parla dépréciation instantanée de tous les produits 1 et par la cessation du travail.
C’est là la source principale du malaise qui accompagne les crises, malaise d’autant plus grand que les besoins s’accroissent en proportion de la richesse qu’on croit posséder, et qu’ils ne diminuent pas aussi vite que les ressources. Tout le monde se trouve frappé à la fois : les producteurs, parce qu’ils ne peuvent plus vendre leurs produits, et les consommateurs, parce qu’ils n’ont plus de ressources pour
' Times du 21 septembre 1857.
'Voici le cours de ces articles au 15 septembre 1857, avant la crise, et au I er janvier 1858, au plus fort de la crise :
1 r* quinuine de septembre 1857. !•» janvier 1858.
Coton, mi-ordinaire, New-Orléans. 50 kil., 124 à 12C fr. — 92 à 94 fr.
Sucre, qualité bonne 4' des Antilles, id. 75 — 52,50 5 55
Café marlinique 100 kil., 310 — 260 à 265
Potasses d’Amérique et de Rupel.. 50 kil., 58 5 63 — 39 5 43
Cuirs et peaux de laPlata 100 kil., 367,50 5 420 — 260
Riz, Bengale 50 kil., 13,65 5 18,75 6,50 à 7,75
Id., Caroline id. 35 à 36 — 24,50 à 26
Huiles de Colza 100 kil., 125 — 85 4 90
Suifs de Russie id. 150 4 155 — 120 à 125
Tous ces articles ont pu s’acheter à Hambourg, pendant la crise, à des prix fabuleux, le café, entre autres, à 100 pour 100 de perte.
les acheter : c’est comme une machine dont le grand ressort est brisé, elle ne fonctionne plus, et il faut du temps avant que le mouvement industriel et commercial reprenne son activité ordinaire.
The New-York shipping h'st nous apprend que les marchandises livrées n la consommation dans la principale cité de l’L'nion américaine ont été de 3 , 545 ,ooo dollars en octobre 1 858 , contre 4 j£97>ooo dollars pendant le même mois en 1 856 ; nous ne parlons pas du mois d’octobre 1807, où, sous l’influence de la crise qui sévissait alors dans toute son intensité, le chiffre des marchandises livrées à la consommation était tout à coup descendu à 772,000 dollars. Voici maintenant les chiffres de la diminution de l’importation à New-York pendant les neuf premiers mois de 1 858 , comparés à la période correspondante de 1857 :
1857. 1858. Diminution.
83 , 847,510 dollars. 48,a6o,7o3d. 35 , 586 , 807 d. C’est une diminution de [\i pour 100; et il faut savoir que les importations de la ville de New-York comptent pour 60 pour 100 dans les importations totales de l’Union américaine.
En Angleterre, les résultats n’ont pas été beaucoup plus satisfaisants. D’après le tableau officiel des exportations britanniques publiées par the Buard oftrade, du mois de novembre 1857, époque où la crise atteignit son apogée, au mois de novembre 1 858 , la diminution des exportations a été de plus de i 5 millions de livr. st.
La France est assurément, parmi les grands pays commerçants du monde, celui qui a été le moins atteint par cette crise; cependant il n’a pas été sans en souffrir aussi beaucoup ; le commerce extérieur a été sensiblement au-dessous des deux exercices précédents ; la diminution des droits à l’importation pour l’année entière aétéde6,8a5,ooo fr., comparée à i856, et de 8 , 104,000 fr., comparée à 1857 Voilà les tristes effets de la crise de 1 85y. Toute l’année 1 858 s’en est ressentie; il n’a pas fallu moins pour liquider tous les embarras qui en sont sortis.
S’il est difficile de se défendre contre l’exagération des dépôts, il est plus difficile encore de se mettre en garde contre l'exagération du papier de commerce, et contre la circulation des billets de complaisance. Il s’en glisse d’abord pour une faible somme à la faveur de noms recommandables, puis pour une somme plus forte ; et enfin, lorsque le crédit des diverses maisons de banque est bien engagé l’un dans l’autre, et en quelque sorte solidaire par des acceptations réciproques, il n’y a plus moyen de s’arrêter, il faut aller jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à ce que la crise éclate, sauf à chacun à se débrouiller ensuite comme il pourra. On voudrait, pour mettre obstacle à la mise en circulation du papier de complaisance, que les banques privilégiées le refusassent dans les bordereaux qui sont présentés à l’escompte. Mais la difficulté est de le
1 État comparatif des recettes de l'aimée 1858 avec celles des années 1857 et 1856. (Moniteur du 15 janvier 1859.)
reconnaître. Ecartera-t-on le papier qui sera présenté par telle ou telle maison, parce que cette maison sera suspecte d’émettre du papier de complaisance? C’est se jeter dans l’arbitraire. Qu’une maison de banque particulière refuse tel ou tel papier qu’on lui présente, elle a le droit de le faire ; elle est maîtresse de son crédit, et peut le donner à qui lui plaît sous sa responsabilité. C’est une transaction privée qui a pour base la liberté réciproque ; mais une banque privilégiée n’a pas le même droit ; elle n’a pas été établie pour donner son crédit à celui-ci et le refuser à celui-là ; elle le doit également à tout le monde, à certaines conditions déterminées par ses statuts, et, lorsqu’on se présente dans ces conditions, on a le droit d’être admis. D’ailleurs, nous le répétons, le billet de complaisance n’est pas facile à reconnaître, et on risquerait fort, en voulant faire la distinction, d’écarter du papier parfaitement motivé et d'en admettre qui le serait beaucoup moins.
Il est vrai qu’on a proposé, comme moyen de faire la distinction, d’exiger, sous une pénalité quelconque, une déclaration bond fuie de la part de ceux qui présenteraient le papier à l’escompte. Nous croyons peu au succès de ce moyen ; d’abord, il pourrait arriver que celui qui présenterait le papier à l’escompte ignorât complètement le motif de sa création. Se contentera-t-on de la bonne foi du déclarant ? Alors on ne sera plus à l’abri du billet de complaisance. Exigera-t-on une déclaration semblable de tous les signataires du billet? De deux choses Tune : ou la
responsabilité sera individuelle, ou elle sera solidaire. Dans le premier cas, il y aurait à craindre que toutes les déclarations ne fussent pas empreintes de la même sincérité; dans le second, quelle est la maison de banque un peu sérieuse qui, en acceptant un billet comme intermédiaire, voudrait se rendre responsable de toutes les déclarations antérieures sur la cause de ce billet? On arriverait évidemment ou à la fraude ou à l’impossibilité pratique.
D’ailleurs ces sortes de déclarations pourraient tout au plus être demandées dans les pays qui en ont l’habitude, où la déclaration personnelle' sert de base à la répartition de l’impôt; mais dans les autres, où le législateur n’a pas osé s’en rapporter à la déclaration personnelle pour l’impôt, quoiqu’il puisse V avoir une espèce de contrôle de la part de l’opinion publique, comment la proposer pour quelque chose d’aussi vague, d’aussi difficile à préciser que le motif qui a donné lieu à la création d’un billet?
Repoussera-t-on purement et simplement, comme l’a décidé après 1857, la Banque d’Angleterre à l’égard des bill-brokers, le papier des maisons qui réescomptent : c’est une façon de priver indirectement le commerce du crédit de la banque privilégiée ; car cette Banque n’admet le papier qu’à certaines conditions, que sous la garantie de certaines signatures, et ce sont ces signatures que vient chercher le papier qui se présente d’abord aux bill-brokers , ou maisons d’escompte, avant d’aller à la Banque privilégiée. Si la Banque refuse le papier qui aura passé
par cette filière, elle mettra en interdit une partie du papier de commerce, qui subira des conditions d’autant plus dures que l’accès de la banque privilégiée lui sera fermé. Que veut-on en refusant de réescompter le papier des maisons intermédiaires? on veut augmenter les ressources disponibles de la banque privilégiée, et se trouver à l’abri d’une pression trop forte dans les moments de crise. Nous ne voyons pas comment on arrive à ce résultat en refusant le papier des maisons intermédiaires. Que le papier soit escompté par les maisons intermédiaires ou qu’il le soit par la banque privilégiée, il n’absorbe pas moins de capital dans un cas que dans l’autre; par conséquent, il ne diminue pas moins les ressources disponibles. Au lieu d’avoir leurs réserves à la Banque, les intermédiaires, qui ne pourront plus compter sur les réescomptes, les conserveront chez elles ; et si la Banque est exposée à moins de demandes, elle aura aussi moins de ressources. D’ailleurs, c’est se faire illusion que de croire que le commerce, toujours fécond en expédients, n’arrivera pas à déjouer les obstacles et à faire accepter son papier d'une façon ou de l’autre. La Banque restera, comme par le passé, aux moments critiques, la pourvoyeuse en dernier ressort des capitaux dont on aura besoin ; reste à savoir s’il lui sera aussi facile de satisfaire aux exigences de la situation.