DIFFÉRENCE ENTRE LE CAPITAL ET L'ARGENT
Je voudrais dans ce chapitre nouveau compléter ce que j'ai dit ailleurs, et tâcher d’éclaircir plusieurs points de l’économie financière qui ont été fort obscurcis dans ces derniers temps et qui ont une importance extrême par les diverses questions auxquelles ils se rattachent. Je voudrais rechercher :
1° Quelle est la limite du capital disponible et comment on la reconnaît;
2° Si cette limite, une fois reconnue et atteinte, on peut ijnpunément la franchir, pour ce qu’on appelle îles travaux productifs, et demander à l’emprunt ce qu’on ne trouve plus dans l’épargne ;
3 ° Quelle différence y a-t-il entre le capital disponible et la monnaie; si le capital disponible peut être abondant lorsque l’argent est rare, et à bon marché lorsque l’argent est cher ?
Je voudrais rechercher enfin si, l’argent étant la base de toutes les transactions, le capital sur lequel tout repose, il y a pour le retenir lorsqu’il s’en va ou pour le faire venir du dehors lorsqu’il manque, d’autres moyens que l’élévation du taux de l’escompte, et si ce qu’on appelle la disponibilité du capital des banques d’émission serait un de ces moyens comme il en serait un aussi pour conjurer les crises.
Voyons d’abord quelle est la limite du capital disponible.
On appelle capital, nous l’avons dit déjà, tout ce qui constitue la richesse accumulée d’un pays. Une partie de ce capital est représentée par la terre, les immeubles, les usines, par les machines industrielles et agricoles, par les chemins de fer, par tout ce qui, enfin, n’est pas l’objet d'une consommation immédiate, mais qui sert à produire les objets de cette consommation. Le capital ainsi représenté est ce qu’on appelle le capital fixe ou immobilisé; en effet, du moment qu’il a reçu cet emploi plus ou moins utile, il est en dehors de la circulation et cesse d’être disponible. L’autre partie consiste dans les objets de toute nature qui sont nécessaires à la consommation de l’homme : ce sont les céréales, les vins, les étoffes, les denrées coloniales, les mille produits que le génie humain fait éclore et que le progrès de la civilisation a rendus nécessaires. Cette partie constitue le capital flottant, celui qui est destiné à passer de main en main, pour répondre aux besoins à mesure qu’ils
se présentent. Ces besoins seront plus ou moins étendus suivant les circonstances, suivant les progrès de la civilisation, l’état de la richesse; mais, quels qu’ils soient, il faudra les satisfaire, sous peine de voir un trouble apporté dans les rapports économiques de la société. Maintenant, tout ce qui est en dehors de ces besoius, qui n’a pas d’affectation spéciale, s’appelle le capital disponible, c’est comme la partie du revenu d’un particulier qui excède ses dépenses. On peut faire de ce capital tel usage que l’on voudra, on peut le gaspiller en dépenses folles qui ne laissent rien après elles ou l’employer en travaux utiles au progrès de la richesse publique; cela ne dimiuue en rien les ressources nécessaires.
Si on l’emploie en dépenses folles, tant pis pour la richesse publique, elle reste stationnaire; si on l’emploie bien , tant mieux, cette richesse augmente; mais, dans un cas comme dans l’autre, comme c’est un capital libre qui ne doit rien à personne et ne répond à aucun besoin essentiel, la situation présente n’en souffre pas.
Maintenant, comment déterminer cet excédant; comment fixer la limite où il s’arrête; comment, dans le capital flottant, faire la distinction de la part qui est disponible et de celle qui ne l’est pas ? C’est là le point délicat.
Dans un pays voisin, en Angleterre, un recueil des plus accrédités, the Economist , a cherché dernièrement à faire l’évaluation des épargnes annuelles en prenant pour base la taxe sur le revenu. Il a calculé la pro
gression des revenus qui ont été soumis à cette taxe dans une période de six ans, de 1 854 à iHGi, et, les capitalisant au vingtième, il en a déduit le chiffre de l’augmentation annuelle du capital dans le pays. Cette augmentation serait de i3o millions de liv. st. ou 3 milliards 2 ?>o millions. C’est un chiffre énorme, et cependant il y a lieu de croire qu’il est plutôt atténué qu’exagéré, d’abord parce que la base des calculs ne comprend pas les revenus au-dessous de ioo liv. st. qui ne sont pas soumis à la taxe, et ensuite parce que ceux qui y sont soumis, reposant sur des déclarations, ne sont certainement pas portés plus haut qu’ils ne devraient l’être. L’auteur du travail a fait en même temps, d’après d’autres données, le calcul des divers emplois qu’a pu recevoir cette augmentation du capital. Il attribue 4° millions à l’accroissement et à l’amélioration des habitations, 3o millions aux grands travaux publics au dedans et au dehors, tels que chemins de fer, canaux , mines, ports, lignes télégraphiques, et Go millions pour les améliorationsapportéesà l’industrieetà l’agriculture.
Nous n’avons pas en France de taxe sur le revenu ; par conséquent, ce moyen même, quelque imparfait qu’il soit, nous manque pour évaluer l’épargne du pays, et je n’en vois aucun qui puisse le remplacer. On a bien quelques statistiques officielles qui établissent la valeur de la propriété à diverses époques. Mais, outre que ces statistiques ont été faites d’après des bases diverses et dans des conditions différentes, elles sont loin de contenir des données assez précises
pour en déduire une évaluation même approximative de l’augmentation annuelle de la richesse publique; on ne sait donc pas chez nous exactement quelle est l’épargne annuelle du pays, et, quand on dit qu’elle est d’un milliard ou d’un milliard 1/2, on prend un chiffre hypothétique qui peut être plus ou moins rapproché de la vérité, mais à l’égard duquel on n’a aucun moyen de contrôle. D’ailleurs, arrivâton à connaître ce chiffre d’une manière assez précise, qu’on 11’aurait encore qu’un des côtés du problème : il faudrait savoir l’emploi qui en a été fait, si dans cet emploi on est resté en deçà de la limite, ou si on est allé au delà. Or comment calculer d’une façon, même approximative, les emplois à nouveau qui ont été faits du capital dans les mille formes qu’emprunte l’industrie? On peut calculer combien de millions ont été consacrés aux chemins de fer, aux canaux et aux grands travaux publics ; mais comment entrer dans le détail des petits emplois de capitaux, établir les millions qu’on a consacrés à augmenter, à améliorer l’outillage industriel et agricole, à introduire plus de luxe et de confortable dans les habitations? Ce calcul serait encore plus difficile que le premier.
Il y a, suivant moi, un moyen beaucoup plus simple et beaucoup plus pratique de résoudre la question. De quoi s’agit-il au fond? De chercher si, dans l’emploi qui a été fait du capital, on a dépassé les ressources disponibles. Il suffit pour cela d’interroger le prix du capital lui-mème. Il en est du capital comme de toute chose qui est soumise à la loi de
l'offre et de la demande. S’il est plus demandé qu’offert, c’est que les ressources sont inférieures aux besoins, et, si ellessont inférieures aux besoins, c’est qu’on a dépassé la limite. Maintenant dans quelle mesure l’a-t-on dépassée ? Les variations de prix du capital serviront encore à l’indiquer. Si nous admettons que le taux normal du capital soit de 5 pour 100 lorsque l'équilibre existe entre l’offre et la demande, chaque degré au-dessus marquera un écart entre les ressources disponibles et les besoins, comme on mesure le niveau de l’eau d’après les échelles d’un fleuve. Si l’intérêt esta 6 pour ioo, cela prouve qu’on a commencé à franchir la limite; s’il monte à 7 et à 8, l’écart devient plus considérable, et si enfin il arrive à 9 et io, comme nous l’avons vu, l’écart n’a plus demesure, la tension est extrême et l’on touche à une crise.
On dira que le capital que l’on s’est procuré ainsi en dehors des ressources disponibles a été consacré à des travaux utiles qui ont augmenté la richesse publique : c’est une question que nous examinerons tout à l’heure. En attendant, ce qui est certain, c’est que cette règle de la cherté relative du capital, pour montrer de combien on a dépassé les ressources disponibles, est un critérium infaillible. Sans doute, et c’est là la considération que font valoir ceux qui prétendent que les ressources de la France sont inépuisables, sans doute, toutes les ressources ne se montrent pas à la fois : il en est qui pourraient être parfaitement disponibles, qui résultent de l’épargne, et qui restent enfouies au fond des bas de laine et des
tiroirs sans que rien ne puisse les en faire sortir. On peut déjà répondre que ces ressources-là diminuent de jour en jour, à mesure que l’ignorance se dissipe et que les occasions de placement se multiplient ; que bientôt il n’en existera plus, comme cela a lieu en Amérique et en Angleterre. En attendant, qu’il en existe peu ou beaucoup, on a raison de ne pas les compter, car, du moment qu’elles ne sont pas disponibles pour les emplois qui pourraient les utiliser, elles sont sans influence sur le prix de celles qui sont disponibles. Le taux de l’intérêt ou loyer du capital se règle, non pas sur ce qui existe de capital, mais sur la partie disponible de ce capital.
Ceci bien établi, qu’on a dépassé la limite des ressources disponibles, lorsque le capital renchérit et s’élève au-dessus de ce taux de 5 pour ioo, que nous avons pris comme étant celui qui exprime un équilibre normal entre l’offre et la demande, faut-il se hâter de dire que le danger commence, lorsqu’on dépasse ce taux? Non, assurément; c’est une question de mesure. Il est bien évident que si, n’ayant pas chez soi tout le capital dont on a besoin, on emprunte la différence au dehors à 6 pour 100 pour des emplois qui rapporteront î o ou 1 1 , on fait une excellente affaire et on n’a pas à regretter ces emprunts. Il y a même des pays, comme les Etats- Unis, qui peuvent emprunter le capital à un taux beaucoup plus cher, à io et \i pour ioo, et lui faire rapporter davantage encore, l'out dépend des emplois auxquels ce capital est affecté et de la marge
qui reste pour les bénéfices. Mais ce qui est possible dans un pays neuf et industrieux comme les États- Unis, avec des ressources naturelles immenses, ne le serait pas dans notre vieille Europe où il y a moins de ressources naturelles et où la concurrence qui régne depuis longtemps tend à réduire de plus en plus les bénéfices. Un emprunt à 10 et 12 pour 100 trouverait bien rarement un emploi rémunérateur.
Quand on veut se rendre compte de l’effet produit par la cherté du capital, il ne faut pas considérer seulement le taux du loyer, il faut considérer encore l’élévation du prix des choses que ce capital représente; car, en définitive, le capital n’est que l’ensemble des produits, et, du moment que nous n’en avons pas assez chez nous, que nous allons en chercher au dehors, le prix s’en élève et réagit sur la situation générale. Il nous faudra payer d’abord le loyer du capital que nous empruntons, mettons-le à 7, ou à 8 pour 100; puis l’augmentation du prix des choses que cette cherté du capital aura causée, et qui se retrouvera dans les frais de revient de tous les produits. Supposons-la de 10 pour 100, voilà déjà 17 à 18 pour 100 que l’emprunt devra rapporter avant de donner aucun bénéfice.
Calculons maintenant ce bénéfice à 10 ou 1 2 p. 100 encore; il nous faudra donc vendre nos produits avec une surélévation de prix de 28 à 3 o pour 100, pour faire des bénéfices, c’est-à-dire pour être dans les conditions régulières de l’industrie et du commerce ; est-il permis de l’espérer? Si cette suréléva-
l ion de prix était l’œuvre de plusieurs années, si elle se justifiait par le progrès de la richesse publique, elle pourrait peut-être se soutenir et tout s’établirai l en conséquence; mais, si elle a lieu trop vite dans un ou plusieurs pays seulement, si elle est le résultat d’entreprises exagérées, de spéculations excessives, elle conduit k une catastrophe inévitable. On ne peut plus vendre des objets produits si chèrement, parce que la concurrence étrangère est là pour limiter les prix, et que, si la concurrence étrangère n’existait pas, ce serait la consommation qui ferait défaut; il y a un moment où la consommation s’arrête devant des enchérissements qui ne reposent pas sur la loi naturelle de l’offre et de la demande, qui ont un caractère factice.
Dernièrement M. le Préfet de la Seine se glorifiait beaucoup des résultats qu’il avait obtenus dans ses travaux pour la transformation de Paris; il nous parlait des salaires augmentés, d’une aisance plusgénérale répandue au sein de la capitale, et d’un accroissement notable des revenus de la ville; et, en présencede ces résultats, il dédaignait fort les économistes à courte vue qui se plaignent de l’excès des dépenses. Nous nous permettrons de demander à M. le Préfet s’il est bien sûr que cette transformation de la ville vaille les sommes qu’elle a coûtées; non-seulement le milliard que la ville a pu y consacrer, mais les 2 ou 3 milliards de capitaux particuliers qui sont venus k la suite, que la spéculation a entraînés; s’il est bien sûr que tous les terrains qu’il a mis en vente
ont la valeur qu’il leur attribue, que leur donne la spéculation qui les détient; s’il est bien sûr que ces fastueux immeubles que l’on voit s’étaler le long des grandes artères qu’il a ouvertes, se vendraient à des prix en rapport avec ce qu’ils ont coûté, qu’ils trouveront toujours preneurs au taux de ces loyers excessifs que l’on demande, et qui, il faut le reconnaître, sont à peine rémunérateurs des capitaux engagés; s’il est bien sur enfin que tout cet échafaudage de spéculation qu’il a créé soit très-solide, qu’on trouvera toujours à renouveler le papier de circulation au moyen duquel il se soutient. J'en doute fort, quanta moi.
Déjà la situation est difficile, l’initiative privée n’a plus guère de part dans les constructions nouvelles qui ont lieu. C’est la spéculation seule qui bâtit, ce sont des sociétés industrielles, et à quelles conditions? A condition d’escompter d’avance toutes les ressources dont elles peuvent disposer par subventions et autrement, et d’emprunter à 8 ou to pour 100. Croit-on que ce soit là une situation bien régulière, qu’on puisse prolonger indéfiniment? Cette spéculation sur laquelle on s’appuie, elle ne tient que par un fil, par celui du crédit qu’on lui ouvre; que demain, pour une raison ou pour une autre, par suite des embarras qui grossissent chaque jour, que demain le crédit vienne à manquer, que les billets ne soient plus renouvelés, immédiatement tout l’échafaudage s’écroule, et Dieu sait quelle crise en résultera. — Mais je veux admettre que, grâce aux procédés inventifs de M. le Préfét et des sociétés sur
lesquelles il s’appuie, l’échafaudage ainsi construit en l’air tiendra debout. J’admets qu’on puisse éviter la crise qui est la conséquence logique du système, toutes les objections ne seront pas résolues. On peut dire encore à M. le Préfet que, si la capitale se trouve bien des dépenses qu'il a faites, il n’en est pas de même du reste du pays. 11 ne faut pas croire que tous les capitaux qu’on emploie ici soient pris à Paris exclusivement : on en attire de la province par l’appàt de la prime élevée qu’on consent à leur payer; on en détourne d’emplois où ils auraient pu rendre de plus grands services; ils deviennent rares, et tel industriel , tel négociant de Lyon ou de .Marseille se trouve payer le capital 7 et 8 pour 100 parce qu’il a plu à M. le Préfet de rebâtir la ville de Paris dans des conditions anti-économiques, sans se préoccuper du temps et des ressources disponibles. Voilà une des premières causes de renchérissement du capital à produire devant la grande enquête qui se fait en ce moment sur les questions de crédit.
Ce n’est pas tout de se mirer dans les merveilles de la capitale, dans ces grandes artères qu’on a ouvertes comme d'un coup de baguette, dans les somptueuses habitations qui les bordent, et de s’écrier, au milieu de son triomphe, que tout est pour le mieux , puisque ces merveilles se sont opérées sans qu’il en ait rien coûté à personne, que les finances de la ville sont plus prospères que jamais, et que l'État retrouve la part qu’il a prise à ces dépenses clans la plus-value des octrois. Il faut encore voir si elles 11e réagissent
pas d’une façon fâcheuse sur l’ensemble de la situation , si ce n’est pas à elle parmi d’autres causes qu’il faut attribuer, depuis quelques années, ce renchérissement anormal du capital dont se plaint le commerce, cette crise latente qui arrête l’essor des industries les plus fécondes.
Croit-on que l’industrie ordinaire pourra, comme la ville de Paris, payer le capital 7 à 8 pour 100; que l’agriculture, notamment, qui est celle qui en a le plus besoin et qui en trouve le moins, pourra le payer aussi ce prix-là et vendre ses produits en conséquence? Si cela arrivait, si l’agriculture pouvait s’indemniser d’un capital aussi chèrement acquis, il faudrait le regretter, caria vie deviendrait trop chère pour que la prospérité publique put continuer dans ces conditions. — Ce serait le cas de rappeler la belle image de Turgot sur l’influence qu’exerce l’abaissement du taux de l’intérêt: — « On peut regarder, dit-il, le prix de « l’intérêt comme une espèce de niveau au-dessous « duquel toute culture, toute industrie, tout com- « merce cessent. — C’est comme une mer répandue « sur une vaste contrée; — les sommets des mon- « tagnes s’élèvent au-dessus des eaux et forment des « iles fertiles et cultivées; — si cette mer vient à s’é- « couler, à mesure quelle descend, les terrains en « pente, puis les plaines et les vallons, paraissent et « se couvrent de productions de toute espèce. Il « suffit que l’eau monte ou s’abaisse d’un pied pour « inonder ou rendre à la terre des plages immenses; « — c’est l’abondance des capitaux qui anime toutes
« les entreprises ; — et le bas intérêt de l’argent est « tout à la fois l’effet et l’indice de l’abondance « des capitaux. »
Ainsi, parce qu’il aura plu à M. le Préfet de la Seine de ne tenir aucun compte des ressources disponibles, d’emprunter quand même pour faire les travaux de Paris, il y aura des industries précieuses, beaucoup plus précieuses apparemment que la transformation rapide de la capitale, qui souffriront ou qui périront faute de pouvoir atteindre le niveau du taux de l ’intérêt que M. le Préfet aura fait monter artificiellement.
Mais cette prétendue productivité des travaux de Paris est elle-même très- contestable au point de vue économique. Quand un industriel met de côté un outillage imparfait pour le remplacer par un outillage meilleurqui produira davantage, il détruit, il est vrai, lecapital qui est renfermé dans cet outillage imparfait, mais, par la transformation qu’il opère, il augmente et complète les forces productives du pays ; de même, quand on fait un chemin de fer qui remplace avec avantage les anciens modes de transport ; et encore faut-il, pour que ces transformations aient toute leur fécondité, qu elles aient été faites avec des ressources disponibles, qu’on n’ait pas détourné le capital d’autres emplois peut-être plus nécessaires. Il n’en est pas de même avec la transformation de la capitale. Quand M. Haussmann vient jeter bas, pour faire passer un boulevard, de nombreuses maisons représentant un capital de plusieurs millions, il détruit ce capital; et par quoi le remplace-t-il? par une viabilité
meilleure, je le reconnais, par d’autres habitations beaucoup plus splendides que celles qui existaient ; mais qu’est-ce que cette viabilité meilleure, qu’estce que ces habitations splendides seront venues ajouter aux forces productives du pays ? rien, absolulument rien. Ce sont des dépenses que, dans tout pays . qui sait calculer, on classe parmi les dépenses de luxe. On les fait, et on doit les faire, quand on a des économies, quand les travaux les plus productifs, tels que chemins de fer, canaux et autres sont accomplis; on ne les fait pas avec des emprunts à 7 et 8 pour 100 et plus, au risque de bouleverser tous les rapports économiques d’un pays.
On lisait dernièrement dans une lettre publiée par le journal la Presse , et signée par un ancien représentant du peuple, la phrase suivante : « Puisque les grands travaux français laissent en France la totalité du numéraire qu'ils exigent, ils 11e sauraient contribuer à l’élévation du taux de l'escompte. » Je n’aurais certes pas fait attention à cette phrase, si elle 11’avait exprimé qu’une pensée individuelle : mais, il faut le reconnaître, c’est là une des plus grosses erreurs qui aient cours auprès de l’ignorance publique. Tous les jours, on entend dire que, du moment que l’argent est dépensé dans le pays, il n’y a pas à s’en préoccuper, qu’il en reste toujours la même quantité, et que, s’il a reçu un emploi productif, on a de plus la chose qu'il a produite. Il y a même des gens qui vous soutiendront que, si vous construisez en France un chemin de fer qui coûte aoo millions, vous avez toujours, lors-
que le chemin de fer est construit, les 200 millions, puisqu’ils ont été dépensés dans le pays, et de plus le chemin de fer représenté comme propriété par des actions, sans compter les avantages de la distribution de ces 200 millions en maind’œuvre et en salaires.
11 y a d’abord à se demander comment les aoo millions ont été dépensés pour faire le chemin de fer : ils l’ont été évidemment en donnant aux ouvriers qui y ont pris part, sous une forme ou sous une autre, toutes les choses de consommation dont ils pouvaient avoir besoin et que les 200 millions représentaient, telles que denrées alimentaires, étoffes, etc.; ces choses, elles ont été consommées, elles se trouvent de moins dans le capital du pays; si elles y étaient en excédant, si elles faisaient partie de ce que nous avonsappeléles ressources disponibles, rien de mieux, on les a consommées pour un travail utile ; il n’y a de préjudice pour personne. Mais, si les 200 millions de denrées alimentaires, d’étoffes, n’étaient pas en excédant ; si, pour les donner aux ouvriers qui ont fait le chemin de fer, c’est-à-dire des terrassements, des rails, un matériel roulant, il a fallu les prendre à ceux qui auraient fait du blé, du vin, des étoffes de coton ou de laine, etc., dont les travaux enfin auraient reproduit ce qu’ils auraient consommé, la question est différente. Il faut examiner alors si, par suite du renchérissement des produits, on n’a pas causé à la société un préjudice supérieur à l’avantage qui résulte pour elle de la création même d’un chemin
de fer. Supposez que, par suite de cette compétition des ouvriers faisant le chemin de fer, l’augmentation de prix des principaux objets de consommation soit de 10 pour 100 , et évaluez tous ces objets à 5 ou 6 milliards , vous voilà en présence d’une différence , d’une perte, il faut dire, de 5 à Goo millions, pour avoir emprunté aoo millions en dehors des ressources disponibles.
Pense-t-on que le chemin de fer, auquel ils auront été consacrés, pourra nous indemniser de cette différence? Oui, répondront certains esprits.
Cette différence se retrouvera dans la plus-value des objets que l’on aura à échanger; en définitive les produits s’échangent contre les produits, et, si les nôtres ont augmenté de io pour ioo, nous les échangerons contre io pour ioo de produits étrangers de plus. Cela pourrait être, si on n’avait pas à compter avec la concurrence étrangère; mais il se peut (jue cette concurrence soit telle qu’une 1 simple différence de io pour ioo suffise pour nous interdire l'accès des marchés étrangers : avec quoi payerons-nous alors ce que nous aurons acheté au dehors? Quel produit aurons-nous à donner en échange? Nous n’en aurons plus qu’un seul, si tant est qu’on doive lui conserver encore ce nom, ce sera l’argent; nous réglerons nos différences en argent; et, bien que les aoo millions du chemin de fer aient été dépensés dans le pays, qu'ils aient été distribués en salaires et-, en main-d’œuvre à des ouvriers français, comme ils ont été pris sur des ressources qui n’é-
talent pas disponibles, qu’ils ont contribué par cela même à amener un renchérissement de toutes choses, ce renchérissement nous a fermé la porte des marchés étrangers, et notre argent s’en va pour payer des différences. Mais, dira-t-on, si l’argent s’en va, qu’importe? c’est un mode de payement comme un autre, l’argent n’est qu’une partie du capital et n’est pas le capital lui-même; il ne résulte pas de la nécessité où on est de l’exporter, au lieu d’autres produits, que ce soit une chose fâcheuse, et que cela doive réagir sur le prix du capital et le faire payer plus cher.
■l’arrive ainsi au troisième point que je voudrais mettre en lumière, et qui consiste à rechercher si l’argent diffère autant qu’on le suppose du capital disponible; s’il peut être rare, lorsque le capital est abondant, et cher, lorsque le capital est à bon marché. Sans doute, le capital étant l’ensemble des diverses choses qui constituent la richesse d’un pays, l’argent, qui n’est qu’une de ces choses, ne représente pas tout le capital : mais c'est une chose d’une nature toute particulière, c’est l’étalon auquel se mesurent toutes les autres, qui leur donne leur valeur, et qui est accepté comme signe intermédiaire des échanges, à cause de certaines qualités qu’il possède. Cet étalon variera lui-même de prix, suivant le rapport où il se trouvera vis-à-vis de telle ou telle marchandise; un jour il faudra tant de
grammes d’argent pour acheter un hectolitre de blé, de vin, une certaine quantité de mètres d’étoffe, etc. ; à un autre moment il en faudra moins ou plus, suivant que l’une ou l’autre des choses à échanger sera plus demandée ou plus offerte. Cette variation du prix de l’argent par rapport à une marchandise en particulier se comprend, parce que les quantités et les besoins de cette marchandise peuvent se modifier, de même que les quantités et les besoins de l’argent; mais cette variation ne se comprend plus lorsqu’on considère l’argent vis-à-vis de l’ensemble de toutes les marchandises, de ce qu’on appelle le capital circulant d’un pays; il est impossible qu’il obéisse à d’autres lois que celles qui régissent ce capital, qu’il soit abondant si ce capital est rare, et rare si ce capital est abondant.
En effet, supposons pour un moment qu’il y ait dans un pays beaucoup de denrées alimentaires, beaucoup d’étoffes, beaucoup de matières premières, le tout audelà des besoins, et qu’une seule chose manque et soit inférieure aux besoins, l’argent. I. 'argenta un rôle tellement nécessaire dans les transactions, qu’on s’empressera immédiatement d’échanger ce qu’il y a de trop dans les autres produits pour avoir l’argent qui manque, ce qu’on fait quand il s’agit de toute denrée de première nécessité comme le blé, la viande, etc. On n’aura même pas besoin de l’aller chercher : il viendra tout seul, les étrangers eux-mêmes nous l’apporteront, parce qu’étant rare il aura plus de valeur chez nous que chez eux, et ils nous l’apporte-
ront jusqu’au moment où ils n’auront plus d’intérêt à le faire, c’est-à-dire jusqu’au moment où le niveau sera rétabli entre la valeur de l’argent et celle des autres produits formant l’ensemble du capital circulant. C’est donc une erreur complète de distinguer pour le prix du capital disponible, entre le capital et l’argent, et de dire que l’un peut être abondant, et l’autre rare. C’est absolument, avec la solidarité qui existe entre tous les marchés, comme si on prétendait qu’en mettant en communication des réservoirs, le niveau ne finira pas par s’établir.
De même, lorsque le capital vient à être rare, l’argent ne peut pas être abondant. Ce qui est rare en pareil cas, ce n’est pas telle ou telle chose, c’est l’ensemble des choses qui constituent la richesse publique, considérées au point de vue de la disponibilité immédiate. Il se peut qu’une de ces choses soit plus abondante que les besoins, qu’il y ait plus de vin, plus de fer, qu’il n’en faut; cette abondance d’une chose spéciale qui n’a pas de débouché partout et à tout moment, restera sans influence pour modifier les rapports économiques du reste du capital; mais cette chose ne peut pas être l’argent, car l’argent a un débouché partout et à tout moment: s’il se trouvait exceptionnellement abondant, lorsque le reste des produits nécessaires à la consommation et dont l’ensemble constitue le capital serait rare, on s'en servirait immédiatement pour faire cesser cette rareté, pour acheter ce qui manque, et cela jusqu’à ce que l’argent lui-
même ne fût pas plus abondant que le reste.
Aussi le public a-t-il raison lorsque, pour exprimer la cherté du capital en général, il se contente de dire que l’argent est cher. C’est en effet cette cherté de l’argent qui donne la mesure exacte de la cherté du capital.
Maintenant, quand y a-t-il abondance ou rareté de l’argent? c’est une question qui ne peut pas se résoudre par des chiffres. On ne peut pas dire d’une façon absolue qu’il y a abondance avec telle quantité de numéraire, et rareté avec telle autre : tout dépend des besoins, des moyens qu’on a de suppléer au numéraire, et de le faire circuler plus rapidement : dans tel pays on aura besoin de 4 à 5 milliards de métaux précieux; dans tel autre, un chiffre pareil constituera une abondance considérable.
L’Angleterre se contente de i , 5oo millions de numéraire, et fait vingt fois plus d’affaires que nous qui en avons, dit-on, /| à 5 milliards. Qu’est-ce que cela prouve? Que l’Angleterre est plus avancée que nous dans la voie du crédit, dans les moyens de faire valoir son capital. Nous devons chercher à l’imiter et à restreindre les besoins que nous avons d’une si grande quantité de numéraire; mais jusque-là, et tant que nous aurons besoin de ces 4 ou 5 milliards, on ne peut pas dire qu’il y a abondance avec ce chiffre, et (pie par cela même nous pouvons donner l’argent à bon marché, à meilleur marché que dans le pays où il y en a moins; c’est toujours la question du rapport de l’offre et de la demande.
Four être bien sur, en effet, qu’il n’y a pas de différence dans le prix du capital et dans celui de l’argent, on n’a qu’à interroger ce qui se passe, lorsque la situation commence à se tendre, et que le taux de l’intérêt s’élève : on verra toujours que l’argent n’est jamais seul cher, que tout est cher autour de lui, et qu’il ne fait qu’exprimer cette cherté relative de toutes choses. Si, au lieu d’emprunter du numéraire en pareil cas à 7 ou 8 pour 100, c’est-àdire de recevoir 100 fr. pour 107 ou 108 que l’on s’engage à rendre, 011 empruntait directement des matières premières, on les emprunterait au même taux, parce que ce taux est le prix, non pas de l’argent spécialement, mais du capital en général : je dis qu’on les emprunterait au même taux, je me trompe, on les emprunterait probablement à un taux supérieur, car l’argent est encore, de toutes les marchandises, celle pour l’échange de laquelle on se contente du moindre bénéfice, jusqu’au jour, il est vrai , où elle acquiert une valeur tout exceptionnelle : c’est le jour où l’on s’aperçoit que l’équilibre est rompu entre la production et la consommation ; qu’il y a des produits qui ne répondent plus à des besoins, qui ne trouvent plus de consommateurs et par conséquent qui n’ont plus la valeur qu’on leur assigne; ce jour-là, chacun cherche la marchandise qui a toujours sa valeur, qui répond toujours à des besoins, et qui trouve toujours des débouchés, c’est l’argent. Le prix de l’argent alors exprime non plus celui qui résulte de la rareté relative du capital, mais celui qui
résulte de sa propre rareté à lui-méme par rapport aux besoins, c’est-à-dire de la rareté d’un produit de premier ordre, sur qui reposent toutes les transactions, et qui est aussi indispensable, presque plus indispensable à la vie sociale, que des denrées de première nécessité, comme le blé, la viande, etc. ; quand le blé vient à manquer, il acquiert tout de suite une cherté exceptionnelle et sans rapport aucun avec le déficit qui existe; le déficit est d’un dixième, et l’élévation du prix est de 3o à 4° pour 100 . Et cela pourquoi ? Parce qu’il s’agit d’un produit qui n’a pas d’équivalent, qu’il faut se procurer à tout prix et dans un temps donné : il en est de même de l’argent ; lorsque, pour une raison ou pour une autre, il n’est plus en rapport avec les besoins, il faut se le procurer à tout prix, sous peine de voir toutes les transactions s’arrêter et la vie sociale suspendue.
On a, il est vrai, pour se le procurer, un marché beaucoup plus large que quand il s’agit d’une autre denrée. Quand le blé ou la viande viennent à manquer, on ne les trouve guère en abondance que dans deux ou trois pays, la moindre demande extraordinaire en élève tout de suite le prix, tandis que pour le métal précieux, le marché est large, bien pourvu, et la demande exceptionnelle que peut en faire un pays n’est pas de nature à altérer sensiblement le niveau. Mais il y a toujours pour l’argent, comme pour toutes les denrées de première nécessité, une certaine panique à craindre. Quand on voit que les marchandises ne se vendent plus, qu’il n’y a plus
(jue l’argent qui ait cours, chacun est pressé d'en réaliser le plus qu’il peut, et alors il se produit sur cette matière un renchérissement exceptionnel, ce qui explique comment les établissements qui en détiennent une partie sont si pressés de demandes.
Maintenant que doivent faire ces établissements ? Continueront-ils les mêmes facilités à l’escompte, au risque de se laisser dépouiller jusqu’au dernier sou des réserves métalliques qu’ils possèdent, et qui sont la base de leur crédit et la garantie des billets qu’ils ont en circulation ? Évidemment non. Ils n’ont qu’un moyen d’aviser, c’est d’élever le taux de l’escompte, et de faire payer l’argent assez cher pour agir sur la demande et la diminuer. Cette élévation de l’escompte, dit-on, provoquera une crise et amènera une liquidation. Quel mal y a-t-il à cela? Quand la situation est assez tendue, pour que les produits ne se vendent plus et ne trouvent plus de consommateurs, ce qu’il y a de mieux à souhaiter, c’est que cette situation cesse le plus tôt possible, et qu’un équilibre normal se rétablisse entre la production et la consommation. Cette liquidation amènera des faillites nombreuses, des pertes considérables, je le reconnais : tant pis pour ceux qui se seront engagés au-delà de leurs ressources, tant pis pour la société qui aura cru qu’on pouvait ne pas tenir compte des ressources disponibles, et emprunter quand même pour faire des travaux productifs ; elle apprendra à ses dépens que, quelque productifs que soient ces travaux, ils ne le seront jamais assez pour
compenser le trouble économique qu’ils auront causé : on aura emprunté a ou 3 milliards, et on en perdra peut-être 5 ou 6.
Après ce qui précède et ce que j’en ai dit ailleurs, je pourrais me dispenser de justifier encore l’élévation du. taux de l’escompte. Lorsqu’elle a lieu, elle arrive toujours comme une nécessité, comme le remède nécessaire à une situation qui ne ferait qu'empirer sans elle : aussi n’ai-je pas l’intention de revenir sur les moyens empiriques que l’on a proposés pour ne pas y avoir recours, tels que billets à rente, billets reposant sur une garantie autre que l’encaisse métallique sur des fonds publics par exemple, différences dans le taux de l’escompte, suivant qu’on accepterait du papier à vue, ou du papier à un ou deux mois d’échéance; j’ai déjà discuté suffisamment chacun de ces moyens; je ne veux revenir aujourd’hui que sur l’expédient que l’on propose le plus souvent pour conjurer les crises et empêcher l’élévation de l’escompte, et qui, il faut en convenir, a le privilège de surprendre le plus les esprits. Je veux parler de la disponibilité absolue du capital des banques d’émission, et, en particulier, de celui de la Banque de France. On dit : si la Banque de France avait disponibles les i5o millions de son fonds social qu’elle a immobilisés en rentes, elle aurait des moyens d’action qu’elle n’a pas aujourd’hui ; non-seulement elle pourrait augmenter ses escomptes ou ses avances jusqu’à concurrence de ces i5o millions; mais, comme on offre de lui payer ses
rentes en or, ces 1 5o millions viendraient s’ajouter à l’encaisse, et lui permettraient d’accroître la circulation fiduciaire en conséquence : ce n’est donc pas i5o millions de plus qu’elle aurait, mais bien 45o millions, si on prend la réserve métallique pour le tiers de la circulation fiduciaire. Voilà l’argument tel qu’il se produit, appuyé quelquefois par des noms qui sembleraient devoir faire autorité sur la matière. La réponse à faire est bien simple.
Je voudrais savoir d’abord où les financiers, qui proposent d’acheter les rentes de la Banque de France et de les payer en or, prendraient cet or. Iraient-ils le demander à la circulation générale, le puiser dans ces mille petits canaux où il se répand, et où il est plus ou moins utile? L’œuvre ne serait pas facile et demanderait du temps. Si elle était facile, la Banque de France qui, par ses succursales, est eu relation avec les diverses parties du territoire, et qui a des moyens d’aspiration du numéraire autrement puissants que n’importe quel autre établissement, quelque considérable qu’il soit, la Banque de France, dis-je, l’aurait accomplie depuis longtemps et y trouverait souvent de grands avantages, au lieu d’acheter de l’or à des changeurs ou à des banquiers qui le lui reprennent immédiatement. Si elle ne l’a pas fait, c’est que l'œuvre est à peu près impossible, que ces divers canaux qui retiennent l’or n’en ont pas plus qu’il ne leur convient d’en garder. Si on parvenait à leur enlever ce qu’ils n’ont pas en trop, le vide se comblerait bien vite, par une pression exercée sur
le grand réservoir du numéraire, c’est-à-dire sur la Banque de France elle-même : ce serait elle qui ferait les frais de cet or qu’on offre si magnifiquement de lui procurer. Mais on ne prendrait pas tant de peine, on n’irait pas chercher si loin les i5o millions d’or, on irait tout simplement les demander à la Banque, par un moyen de crédit qu’on aurait sur elle, et le prétendu payement en or se bornerait tout simplement à lui rendre ce qu’on lui aurait pris.
Cet offre est donc une pure illusion, et il faut voir dans la disponibilité du capital de la Banque ce qui s’y trouve tout simplement, c’est-à-dire i5o millions de plus à prêter au public. Et pour avoir ces 1 5o millions, on aurait produit un immense déplacement de capitaux, jeté sur le marché i5o millions de rentes, créé une grande perturbation dans le crédit, sans qu’il soit démontré que les gens qui achèteraient ces rentes ne viendraient pas encore, sous une forme ou sous une autre, demander à la Banque de France les moyens de les payer ; ce qui réduirait à zéro l'augmentation des ressources disponibles. Mais je veux supposer que cette réalisation ait lieu facilement, sans recours à la Banque, qu’on trouve dans le public les 1 5o millions, tout prêts à prendre les rentes qu’on lui offrirait. Je demande encore quel service exceptionnel la Banque pourrait rendre avec i5o millions de plus. Qu’est-ce que i5o millions auprès de la masse de papier escomptable, qui circule à côté d’elle, en dehors d’elle, et qui est peutêtre de vingt fois supérieur aux billets qui garnissent
son portefeuille? Quelle assistance sérieuse pourraient apporter ces i 5 o millions? Si la Banque s’en servait, comme je l’ai dit ailleurs , pour maintenir l’escompte le moins du monde au-dessous du taux normal, ils lui seraient enlevés en un clin d’œil, et alors, comme elle n’aurait plus derrière son portefeuille, pour maintenir son crédit, la garantie des 1 5 o millions de rentes, il faudrait qu’elle limitât d’autant plus ses opérations, c’est-à-dire qu’elle élevât d’autant plus le taux de son escompte. Croit-on, par exemple, que si la Banque de France, en i 863 et l’année dernière encore, n’avait pas eu en réserve ces i 5 o millions de rente, pour appuyer la solidité du portefeuille, elle aurait pu voir descendre son encaisse à environ 200 millions contre 800 millions de billets, et 200 millions de comptes courants? Personne n’oserait le soutenir. Elle aurait dû, bien avant d’en arriver là, recourir aux mesures les plus rigoureuses. Par conséquent, cette prétendue augmentation des ressources de la Banque par la disponibilité de son capital, n’aboutirait eu fin de compte qu’à un affaiblissement de son crédit. Et l’affaiblissement du crédit pour un établissement comme la Banque, c’est la diminution de ses ressources. Voilà le dernier mot de la réforme qu’on propose.
Les banques d’émission, comme les compagnies d’assurances, comme tous les établissements qui vivent de crédit, ont besoin d’avoir un capital de garantie pour assurer leurs opérations, précisément parce cjue ces opérations reposent sur le crédit. Le propre
d’une banque, a dit Ricardo, c’est de faire des opérations avec un capital qui ne lui appartient pas. En effet, en mettant à la disposition du public un capital qui ne lui coûte rien, ou presque rien, elle peut le donner à meilleur compte que si elle prêtait son propre capital, et elle rend ainsi plus de services à la société, indépendamment que ses opérations sont mieux garanties.
J’en ai fini de tous les points que je voulais examiner : je crois avoir démontré qu’on avait tort de considérer les ressources disponibles d'un pays comme inépuisables, qu’il était facile au contraire d’en reconnaître la limite, et qu’une fois arrivé à cette limite, on devait être très- réservé, même pour les dépenses les plus productives, car il n’y a pas de productivité, si grande qu’elle soit, qui puisse compenser le trouble économique apporté dans un pays par la cherté de l’argent.
J’ai démontré enfin que la distinction que l’on voulait faire entre le capital et l’argent, au point de vue du taux de l’intérêt, était purement chimérique, que le capital ne pouvait pas être abondant lorsque l’argent était rare, et à bon marché lorsque l’autre était cher, que ce terme l'argent est cher ou l'argent est à bon marché exprimait bien la situation , le résultat exact de l’offre et de la demande en ce qui concerne le capital, et que s’il était cher, c’est-à-
dire plus demandé qu’offert, il n’y avait qu’un moyen d’aviser, c’était non pas de demander au crédit des ressources factices, mais d’élever le taux de l’escompte assez pour arriver à réduire la demande.
Je n’ajoute plus qu’un mot. Autrefois, quand il y avait disette et que le prix du blé s’élevait, le public ignorant criait aux accaparements; il ne pouvait croire qu’une denrée aussi précieuse, aussi nécessaire, ne fût pas toujours en rapport avec les besoins, et il attribuait l’élévation du prix à des manœuvres coupables. Aujourd’hui on ne crie plus guère aux accaparements en ce qui concerne le blé, on se résigne à en voir monter le prix comme celui de toute autre denrée, et on commence même à comprendre que cette élévation de prix est le seul moyen de se procurer au dehors ce qui manque. Mais si on ne crie plus aux accaparements en ce qui concerne le blé, on y crie encore et plus que jamais en ce qui concerne l’argent, quand le taux de l’intérét s’élève. On ne se figure pas que les établissements qui ont la faculté d’émettre du papier accepté comme de la monnaie , ne puissent pas servir de régulateurs au crédit, ef maintenir à leur gré le prix de l’argent à tel ou tel taux ; on ne se le figure pas, surtout lorsqu’on est en présence d’un grand établissement comme la Banque de France , pourvu d’un monopole et jouissant d’un crédit incontestable; au lieu de se dire que si cette banque élève le taux de son escompte, c’est qu’elle y est poussée par des considérations d’intérêt général, par la force des choses, on aime
mieux supposer qu’elle obéit à des considérations d’intérêt privé et qu’elle pourrait, si elle le voulait, donner l’argent à meilleur marché. On ne réfléchit pas que la Banque de France, quelque puissante qu’elle soit, quelques larges que soient ses ressources, n’a pourtant qu’un rôle fort restreint dans la dispensation du capital; que de nombreux établissements à côté d’elle, que mille banquiers font métier de le recueillir et de le prêter comme elle, et que si au milieu de cette compétition générale elle s’avisait de vouloir changer les rapports naturels de l’offre et de la demande, et de donner le capital dont elle dispose à un taux sensiblement inférieur au cours du marché, elle serait bien vite épuisée et son crédit n’y résisterait pas.
La Banque de France, pas plus qu’aucun autre établissement, n’est la régulatrice du crédit et du loyer du capital ; elle en est seulement le thermomètre, thermomètre d’autant plus exact en temps de crise, que c’est sur elle, sur son crédit que s’appuient les autres établissements financiers du pays, et que c’est à elle en définitive que viennent aboutir toutes les demandes d’argent. Maintenant cetle élévation du taux de l’escompte à certains moments n’est pas plus un malheur que ne l’est l’élévation du prix du blé. Avec le blé cher, on se procure aisément ce qui en manque, on fait au dehors les approvisionnements nécessaires ; avec l’argent cher, on l’attire aussi du dehors, et on satisfait aux besoiusles plus pressants. Tandis que si, contre toutes les lois de l’économie
politique, on s’obstinait, par des expédients insensés, «à maintenir le prix de l’argent au-dessous de sa valeur réelle, la rareté s’en ferait de plus en plus comme cela a lieu sous les lois du maximum , et un beau jour la situation serait telle, qu’elle ne pourrait plus se dénouer que par un cataclysme épouvantable.
Voilà le dernier mot de tous les systèmes qui ne se rendent pas compte du fond des choses, et qui demandent à des ressources fictives ce qui manque dans les ressources réelles.
FIN ni: LA PREMIÈRE PARTIE.