‹ Le crédit populaireChapitre 1 sur 30 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

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L'éloge de nos progrès industriels n'est plus à écrire. Leur intensité et leur étendue sont également étonnantes ; à juste titre le xix* siècle se félicite et se fait honneur de ces progrès. Ils attestent son ardente et infatigable recherche du mieux; ils témoignent du haut avancement des sciences et des arts, ainsi que du rare génie d'application qui caractérisent l'époque où nous vivons. Ils renforcent les facultés créatrices de la société, multiplient les produits et les jouissances, et ainsi accroissent la richesse générale, le bien-être de tous. Cette abondance plus grande de biens profite à ceux surtout dont la part avait naguère été la moins large. Le merveilleux dé* veloppement de l'industrie contemporaine a pu

modifier la manière de vivre des autres classes de la société; il a changé le mode d'existence de la classe travailleuse. Il y a plus de jouissances, plus de confort, plus de luxe, et tout cela à moindre prix, pour la bourgeoisie, haute et moyenne; il y a de l'aisance, du confort, du luxe même, pour le peuple qui jadis les connaissait de nom à peine. Quelle différence entre la façon dont se loge, se vêtit, se nourrit, le travailleur de nos jours, et son genre de vie d'il y a quatre-vingts ans ! Quoi qu'en disent des es» prits prévenus, la fécondité extraordinaire dont le travail humain a été doté par les grandes découvertes de l'industrie moderne profite aux travailleurs en première ligne.

La médaille a son revers aussi. Toute grande innovation industrielle dérange un certain genre de travail, un certain nombre d'existences. Les innovations sont de nos jours plus nombreuses et plus importantes qu'à aucune époque antétérieure ; les perturbations semblent ainsi devoir croître en fréquence et en intensité. Cela arrive effectivement, mais pas dans la mesure redoutée. Grâce à la liberté du travail et à une meilleure éducation professionnelle, des transformations qui jadis auraient entraîné la ruine

— m — des intéressés il ne résulte aujourd'hui, dans la plupart des cas, qu'une gêne momentanée. À mesure que la liberté industrielle deviendra plus effective, à mesure que se perfectionnera l'instruction professionnelle, on verra s'accroître la facilité pour les capitaux, les intelligences et les bras, de se déplacer, de changer d'emploi, chaque fois que par suite d'une innovation ou transformation industrielle ils se trouveraient mal engagés. Déjà, des expériences rassurantes viennent prouver que les frayeurs avaient du moins été exagérées. N'avait-on pas prédit que les industries du voiturier et de l'aubergiste devaient immanquablement être écrasées sous les roues de la locomotive? Jamais ces industries n'ont été plus florissantes; leur prospérité augmente à mesure que les chemins de fer développent le mouvement des voyageurs et des marchandises. N'avaiUon pas affirmé que l'introduction de la machine à vapeur dans la manufacture jetterait les travailleurs sur le pavé? Les industries même qui font l'usage le plus large de cette force motrice — la filature, par exemple — n'ont jamais employé autant de bras d'hommesqu'elles en occupent aujourd'hui.

« Des bras d'hommes 1 » La locution est con-

sacrée. Elle traduit, en la matérialisant, la locution russe qui exprime la fortuné du propriétaire foncier par le nombre d'âmes qu'il possède. Et ceci n'est pas une pure façon de parler. Des bras seuls se soucie d'ordinaire la fabrique ; ce sont des forces musculaires qu'elle occupe. Nous touchons à l'un des changements les plus caractéristiques que l'industrie moderne ait opérés dans la situation des classes travailleuses. L'ouvrier anglais parle de Milttords, seigneurs fabricants, ou barons de l'industrie, comme on disait chez nous sous le gouvernement de juillet ; le manufacturier répond Mill-hands, bras de la machine, engins de travail. Combien est grande la dissemblance entre les rapports que trahissent ces désignations et les rapports qui autrefois liaient compagnons et patrons ! Elles mesurent aussi la distance qui aujourd'hui sépare le travailleur de l'entrepreneur. Du compagnon au maître il n'y a, surtout dans les pays de liberté industrielle, que la largeur d'une occasion favorable ou d'un petit capital d'établissement ; que Tune ou l'autre se trouve, et du jour au lendemain, le compagnon peut devenir maître, de salarié se transformer en entrepreneur. Mais quelle dépense de temps

et d'efforts, quel concours de circonstances favorables, ne faut-il pas pour franchir l'immense espace qui sépare le « mill-hand » du « mill— lord, » le bras qui représente peut-être la cent* millième partie des forces agissantes dans la manufacture, du seigneur-fabricant qui commandite toutes ces forces?

Le compagnon n'est pas seul atteint; souvent le maître est atteint plus fortement encore. Le compagnon est empêché de monter; le maître est forcé de descendre. Dans les fabriques de machines, dans les ateliers des chemins de fer, on cesse de les compter, les ouvriers mécaniciens, ébénistes, serruriers, qui, hier encore, avaient enseigne sur rue, et occupaient bon nombre de compagnons et d'apprentis. Visitez les grandes fabriques de filature et de tissage ; là encore, vous rencontrez, simples manœuvres de la vapeur, bien des salariés qui naguère avaient ateliers à eux. Le moyen d'y échapper I Le métier à bras du pauvre tisserand, le modeste soufflet du forgeron peuvent-ils toujours lutter contre le gigantesque engrenage pour qui c'est un jeu de produire en un quart d'heure ce qui leur coûtera une année d'efforts? Aide ou victime, s'atteler au char du nouveau triompha-

teur ou être broyé sous ses roues, telle est souvent l'alternative. Tous ne veulent ni ne peuvent être victimes.

Le changement qui ainsi s'accomplit dans la position du travailleur, compagnon ou maître, n'est pas limité au domaine seul de la vapeur. Naturellement envahissante — n'est-elle pas parvenue? — la vapeur impose ses lois à toute l'industrie productive. La centralisation des forces ouvrières, la production en masses, tendent à devenir la règle générale. C'était immanquable. Tout s'enchaîne dans le mouvement économique. L'atelier ne saurait point ne pas suivre l'impulsion de la fabrique; il doit s'accommoder au développement qu'elle a donné à la production, aux habitudes qu'elle fait prendre et aux exigences qu'elle inspire au monde des consommateurs. Le groupement de nombreux travailleurs sous une même direction, la « confection » au lieu de l'ouvrage commandé :

voilà les traits saillants de l'industrie moderne, dans les branches même où domine encore le travail manuel. De gré ou non, tantôt le mal* tre-ouvrier se fait boutiquier, tantôt il transforme l'atelier en simple pourvoyeur dir «magasin » : au clientalors se substitue le débitant . Et les résul-

tats? L'industrie y gagne sans cloute; T industriel , pas toujours. Souvent de cette transformation il ressort une existence plus chanceuse pour Pouvrier, « rétablissement » rendu plus difficile, le petit industriel absorbé, sinon écrasé par le grand, la sujétion du travail au capital qui le commandite, à l'entrepreneur qui l'exploite.

Ces ombres dans le tableau de l'industrie contemporaine ont effrayé plus d'un esprit timoré. D'aucuns vont jusqu'à prôner le rétablissement des maîtrises et jurandes, jusqu'à combattre les progrès de la machine. Entreprise insensée, dont le succès serait fatal ; par bonheur, il est impossible. Conseillerez-vous au paysan le retour au servage, parce que, le seigneur devant alorsavoir soin de lui au même titre que du bétail , sa situation matérielle pouvait à certains égards sembler moins précaire que ne l'a faite le régime moderne? Défendrez-vous le maintien de l'esclavage par la raison que, le lendemain de l'affranchissement, les noirs auront peut-être une existence plus tourmentée à subir? Demandez aux travailleurs industriels eux-mêmes, là où ils ont acquis l'intelligence des lois économiques et de leurs intérêts réels, s'ils ne

préfèrent pas leur situation accidentée d'aujourd'hui à la quiétude animale où les faisait vivre, quand il ne les tuait pas, le régime du patronage et de la restriction! I/ouvrier du jour sait, lui aussi, que la lutte est le lot naturel de l'homme, que les avantages et les triomphes en compensent amplement les inconvénients et les dangers. Par le combat même qu'il nécessite, le régime de la liberté — en industrie comme ailleurs — trempe les caractères, aiguise les aptitudes , développe les facultés. Comment son influence pourrait-elle dès lors ne pas être bienfaisante? comment l'empire de la liberté ne profiterait-il pas aux hommes qui savent la comprendre et l'utiliser? Il contrarierais paresseux d'esprit et de caractère ; ils'aiment se pousser lentement dans les ornières battues; se frayer le chemin en remuant bras et jambes répugne à leur inertie. Tant pis pour eux; les lauriers ne poussent pas pour les traînards. Les capacités réelles percent malgré tout et plus sûrement que jamais ; les ouvriers qui par leurs efforts seuls arrivent à la fortune et à la considération ont cessé d'être de rares exceptions. Aucun ami sincère de la classe travailleuse ne saurait donc chercher dans le retour en arrière

le remède aux inconvénients dont elle pourrait se plaindrez Nous les avons signalés sans détour; ils sont Feffet surtout de la transition. Pour sortir du régime intermédiaire, n'est-il pas plus rationnel de hâter le pas vers le point d'arrivée que de rebrousser chemin vers le point de départ? Nous supposons bien gratuitement que Ton puisse y revenir, quand l'impétueux courant vous pousse dans la direction opposée :

en avant et toujours en avant.

Déjà, à mesure que nous avançons dans la nouvelle voie, s'amoindrissent les maux inhérents à la transition. Le progrès industriel, en se développant, rélève et arme ceux que son premier choc semblait terrasser. Avec l'aiguille pour tout outil, l'ouvrier et l'ouvrière en couture pouvaient à peine continuer la lutte contre l'atelier de confection ; la machine à coudre vient d'amoindrir notablement la disproportion; elle permet à l'ouvrier en chambre de produire en grand, relativement du nroins; il peut ainsi abaisser, lui aussi, ses prix de revient en répartissant les frais généraux sur une quantité plus considérable de produits.

L'atelier, en maints endroits, a dû se fermer quand la fabrique a installé chez elle la ma-

chine à vapeur; l'appropriation en dépassait et les ressources et les locaux de l'ouvrier ; aujourd'hui, la machine Lenoir (à gaz dilaté) met à la disposition de l'atelier ordinaire une force motrice, égale ou supérieure même à la irapeur; plus d'un ancien patron, devenu simple ouvrier de la fabrique, se réinstallera chez lui en maître. Le petit cultivateur se trouvait énormément distancé par le riche propriétaire lorsque ce dernier eût appelé la vapeur à son aide; un pas de plus, et à côté de la machine fixe, dont les vastes exploitations peuvent seules se donner le luxe, surgit la locomobile qui voyage de champ en champ, de grange en grange; le labourage, le battage peuvent désormais s'exécuter sur le modeste lot du paysan dans les mêmes conditions que sur la possession seigneuriale.

Il n'est donc pas vrai que la liberté industrielle livre fatalement le faible à la merci du fort. Il est faux que le progrès du travail s'o-

père aux dépens du travailleur, que la production immole le producteur. Voici qui est vrai : les instruments et les modes de production particuliers à l'industrie moderne, exigent la concentration des forces travailleuses et une large intervention du capital* Ceci donne au capitaliste, à l'entrepreneur, une grande supériorité sur l'ouvrier qui n'a qu'une paire de bras à mettre en balance, sur l'artisan qui a peu ou point de capitaux. Les armes, les conditions de la lutte sont inégales. Le vœ victis! semble prononcé d'avance sur l'ouvrier isolé, sur l'artisan pauvre.

Mais le remède n'est-il pas indiqué par la nature du mal? C'est l'isolement qui fait la faiblesse des travailleurs ; pourquoi ne le feraient-il pas cesser en s' unissant? C'est l'absence de capital qui constitue l'infériorité des artisans; serait-il impossible, au moyen de leur solidaire engagement, d'y suppléer par le crédit ? Voilà ce qu'a fini par se dire la population travailleuse en plus d'un pays avancé. L'association coopérative naquit : les ouvriers s'unissent entre eux pour devenir leurs entrepreneurs ; ils travaillent pour leur propre compte. Dès aujourd'hui l'Angleterre et l'Allemagne

voient ,dans fcette combinaison un excellent réactif contre certains effets douloureux et contre certaines tendances fâcheuses de l'industrie moderne. Dans notre pays, l'association coopérative est peu en faveur; elle est même, dans certaines régions, fort discréditée. Elle doit ce discrédit aux souvenirs qu'a laissés l'année 1848. Ils ne sont pas brillants, à coup sûr. Mais l'expérience a-t-elle été décisive? Non : elle ne s'est pas faite dans des conditions normales., Des événements imprévus vinrent précipiter l'application ; l'idée n'avait pas encore eu le temps de mûrir, dans la tête même de ses promoteurs ; les masses intéressées sur lesquelles on fallait expérimenter n'avaient que des notions confuses* L'avortement fût inévitable. Mais quelle est l'innovation féconde qui soit arrivée sans tâtonnement à son entière réalisation ? où trouver la combinaison heureuse qui n'ait pas passé par quelque méprise?

L'association coopérative, telle que depuis dix ans surtout . l'appliquent l'Angleterre et l'Allemagne, telle qu'on recommence à la pratiquer en France, n'a rien de chimérique; elle ne contrarie pas les éternelles lois de la morale et de la justice; elle ne heurte point les

lois économiques qui régissent la société moderne. L'association ouvrière ne part plus d'un antagonisme « fatal » entre le travail et le capital ; elle reconnaît combien est indispensable la coopération du capital dans toute œuvre de production, combien est légitime sa participation aux bénéfices; elle est tellement pénétrée du suprême besoin de son concours qu'elle vise surtout à pourvoir de capital le travailleur. Elle n'artieule, en faveur de ce dernier, aucun droit particulier; le « droit du travail » et le « droit au travail » sont écartés; elle parle surtout du devoir de l'ouvrier de demander à ses propres efforts l'amélioration graduelle de son sort. C'est dire déjà qu'elle ne réclame à l'État, à la Société, ni subvention, ni protection spéciale,, ni faveurs exceptionnelles ; elle ne veut que la liberté pour ses membres d'user du droit commun. Elle n'entend point annihiler l'individu, en l'absorbant dans une communauté fantastique et plus ou moins despotique ; elle ne demande au sociétaire que son concours déterminé pour un but nettement limité ; elle le laisse entièrement libre pour toutes les autres manifestations de la vie, pour l'emploi de ses facultés et de ses

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