‹ Le credo du jardinierChapitre 37 sur 37 · Amo in adolescente quod resecari possit · texte numérisé non relu

Amo in adolescente quod resecari possit

fortifient l'âme et l'esprit en môme temps que le corps; celles de vos belles journées passées dans les salons, dans les théâtres, dans les cafés, à la Bourse meurent et .ne renaîtront plus; celles qui se soqt passées aux champs refleuriront tous les ans dans les boutons d'or et les pâquerettes des prés. C'est parmi les compagnons de ces plaisirs, de ces exercices, que vous lierez des amitiés franches, durables, que vous retrouverez votre vie; parce que, là seulement, on ne joue pas de rôle, on est soimôme, on se livre à tous les bons instincts sans restriction, sans contrainte; parce que, là, les distinctions de la force, de l'adresse, du courage, l'emportent sur celles de l'argent ; parce que, là, on est vraiment jeune, on est vraiment bon; là, on montre son visage, avant d'adopter le masque que l'on mettra plus lard dans le monde.

Juin 1856.

Stéphen demeure en Normandie, au bord de la mer. Il va tous les jours pendant quelques heures à la pêche ou à la promenade dans un canot avec son matelot Onésime. Quand le vent est bon^ Stéphen tient la barre du gouvernail et l'écoute de la voile et dirige la'marche du canot. Onésime fume à l'avant, et quelquefois raconte à son maître les pèches lointaines et périlleuses de la morue et de la baleine. Mais, au bout de quelques mois, Onésime avait raconté toutes ses histoires. Un jour que le patron et le matelot avaient tiré leurs filets chargés de poisson, Onésime dit en revenant :

— Je ne m'attendais pas à avoir un seul poisson. C'est aujourd'hui vendredi elle 13 du mois!

Stéphrn. — Croyez-vous sérieusement que les

poissons ne mordent pas aux hameçons ou passent à côté des filets le vendredi de chaque semaine et le 13 de chaque mois?

Onésime. — Tout le monde sait, monsieur, que* le vendredi et le 13 du mois sont des jours pendant lesquels il ne faut rien attendre d'heureux.

Stéphen. — Ainsi vous ne voudriez pas laisser juger un vendredi le procès que vous avez avec votre cousin ?

Onésime. — Non, monsieur, ni un vendredi ni un 13.

Stéphen. — Vous pensez donc que ce jour .n'est malheureux que pour vous ?

Onésime. — Il est malheureux pour tout le monde, monsieur, c'est connu.

Stéphen. — Vous ne pouvez cependant pas perdre votre procès tous les deux. Si le vendredi est malheureux pour vous et vous fait perdre votre procès , votre cousin le gagnera, et ce sera pour lui un heureux jour.

Stéphen fit parler Onésime et vit avec effroi et tristesse que ce pauvre homme (ainsi que tant de milliers à] autres 1) n'avait presque rien apprisde vrai et d'utile, mais qu'on ferait un gros livre avec toutes les idées fausses dont il s'était'rempli la tête. Gomme Onésime a naturellement du bon sens, Stéphen essaya de détruire dans son esprit les erreurs

et les préjugés qui malheureusement se conservent par tradition dans les classes populaires et souvent même dans les classes qui ont reçu plus ou moins d'éducation. Pendant tout un été, il y consacra le temps de ses promenades en mer.

Ceci est le résumé de ces conversations. ' Aujourd'hui, il faut instruire le peuple, qui est appelé à prendre part, chacun selon le degré de ses lumières acquises et de son intelligence naturelle, au gouvernement du pays. — De même qu'avant d'ensemencer une terre on en arrache les mauvaises herbes qui épuisent sa sève et étoufferaient les bonnes semences, il faut commencer par détruire les idées fausses.

Demande, — Je sais maintenant que le vendredi et le 13 du mois sont des jours comme les autres ; mais il y a cependant des choses qui portent bonheur ou malheur : répandre du sel, mettre sa cuiller et sa fourchette en croix, allumer trois chandelles, tout cela passe pour des présages funestes.

Réponse, — Ce sont des contes absurdes auxquels il ne faut faire aucune attention.

D. — Est-ce qu'on n'a pas remarqué que, si treize personnes se trouvent réunies à table, il en meurt une dans l'année?

R. — Le nombre treize à table n'est malheureux que lorsqu'il n'y a à manger que pour douze.

Z). — Un tison qui roule dans l'âtre n'annoncet-il pas une visite?

R. — Pas plus qu'un tintement d'oreille n'annonce qu'on parle de vous quelque part, en bien quand c'est l'oreille droite, en mal quand c'est l'oreille gauche qui tinte.

D. — Et les araignées ne portent-elles pas bonheur le soir et malheur le matin? c Araignée le soir, espoir; le matin, chagrin»

R. — Les araignées n'ont d'influence que sur le sort des mouches qu'elles prennent dans leurs toiles.

. D. — Mais est-ce que cela ne porte pas bonheur, de donner aux pauvres ?

R. — Dites plutôt que cela apporte bonheur. Les riches ont reçu de la Providence, outre leur part, celle des pauvres, qu'ils sont chargés de leur distribuer. Un grand orateur a dit aux riches : « Songez bien que, de toutes vos richesses, vous n'emporterez dans l'autre vie que ce que vous aurez donné dans celle-ci. » Un grand poëte :

Qui donne aux pauvres prête à Dieu.

D. — Peut-on sans danger faire couper ses cheveux pendant la décroissance de la lune?

R. — Il faut faire couper ses cheveux quand ils sont trop longs.

D. — Les comètes annoncent-elles de grands événements ?

R. — Les comètes n'annoncent rien, pas plus que le signe sous lequel vous êtes né.

D. — Faut-il s'inquiéter quand on a rêvé qu on perdait une dent, ou se réjouir de tout autre* songe réputé heureux?

R. — Les mauvais rêves sont le résultat d'un trouble porté au cerveau par le malaise de l'estomac. Les songes sont finis quand vous êtes réveillé, et n'ont aucune influence au delà du sommeil.

D. — N'existe-t-il pas des choses, des talismans ou amulettes qui font gagner de l'argent au jeu?

R. — On ne gagne jamais au jeu. Supposez que Pierre et Jean, venant de recevoir le produit du travail de leur semaine, soit 14 francs, s'avisent de jouer aux cartes la moitié de cette somme : Jean gagne, il adonc21 francs, et Pierre n'en a plus que 7; mais Pierre a diminué son argent de la moitié, et Jean se procurera des choses dont il pouvait se passer, telles que des friandises, etc. Pierre privera lui et sa famille de choses nécessaires, peut-être de pain.

Que, la semaine suivante, ils jouent encore et que, la chance ayant tourné, ce soit Pierre qui gagne : il aura à son tour augmenté son avoir d'un

tiers inutile, et Jean aura diminué le sien d'une moitié nécessaire.

Ils auront ainsi perdu tous les deux ; car chacun a augmenté une fois son avoir d'un tiers, et une autre fois l'a diminué de la moitié. Chacun des deux a gagné une fois des choses inutiles, et une* autre fois perdu des choses indispensables.

D'ailleurs, ne trouveriez-vous pas fous ou méchants deux amis qui se réuniraient un dimanche pour se faire un procès dont un des deux devrait payer les frais ?

C'est précisément ce que font deux amis qui se réunissent pour jouer de l'argent.

Z). — Existe-t-il des sorciers?

R. — Non ; mais il y a des fripons qui abusent de l'ignorance des autres.

Z). — Peut-on guérir avec certaines paroles une entorse ou une foulure ?

R. — On ne réussit pas toujours, même avec les soins et les médicaments enseignés par la science et l'expérience. Les paroles n'y font rien.

D. — Les bagues de saint Hubert que vendent les colporteurs préservent-elles ou guérissent-eiles de la rage ?

R. — Pour se préserver de la rage, quand on a été mordu par un chien suspect, il faut, aussi vite que possible, appliquer sur la blessure, après

l'avoir lavée, un fer rougi à blanc, ou verser sur la plaie de l'alcali volatil, et ensuite prendre les conseils d'un médecin.

D. — Existe-t-il des loups-garous ?

R. — Il y a des fripons qui jouent cette comédie et des imbéciles qui y croient.

D. — Faut-il sonner les cloches pendant l'orage ?

R. — Non. Presque tous les savants disent que le mouvement des cloches attire la foudre, mais il est au moins certain qu'elle frappe de préférence les endroits élevés tels que les clochers, et le moindre mal qu'il pourrait arriver serait d'exposer le sonneur.

Il faut également éviter de se réfugier sous un arbre et de courir.

D. — Court-on le danger de devenir fou en passant auprès d'un champ dé fève en fleurs?

R. — Cette sottise vient de la saison où fleurissent les fèves, saison qui est celle où, par diverses circonstances, on constate le plus de cas d'aliénations mentale.

D. — Les coqs pondent-ils des œufs d'où naissent des serpents?

R. — Les coqs ne pondent pas, et il ne sort de tout- œuf comme de toute graine qu'un animal ou une plante semblable à l'animal qui l'a pondu, ou à la plante qui Ta portée.

On prend pour des œufs de coq certains petits œufs stériles de forme bizarre , que pondent quelquefois les jeunes poules.

D. — Le dard de tous les serpents est-il dangereux?

R. — Les serpents n'ont pas de dard. Il n'y a en France, parmi les reptiles, que la vipère qui soit dangereuse ; mais elle l'est extrêmement, elle n'a pas plus de dard que les autres : en mordant, elle fait sortir de deux dents creuses un venin renfermé dans des poches* qu'elle porte aux gencives. Quand on a été mordu par une vipère il faut : i° presser la blessure; 2° mettre dessus quelques gouttes d'alcali volatil ; 3° aller consulter un médecin.

D. — Les lézards, les crapauds, sont-ils venimeux ?

R. — Le crapaud seul jette quelquefois une sorte de bave qui peut causer à la peau qu'elle touche des rougeurs ou des boutons qui passent d'eux-mêmes.

D. — Quelle est l'influence des colliers jaunes, bleus ou blancs qu'on met au cou des enfants lorsque veulent sortir leurs premières dents ?

jR. — Précisément celle qu'ont les colliers de bouchons de liège aux chattes dont on a noyé les petits, pour faire passer leur lait, c'est-à dire aucune.

D. — Qu'est-ce que les amulettes et les talismans? Peuvent-ils écarter certains dangers ou être une cause de prospérité ?

A. — Lear seul effet est de faire gagner de l'argent à ceux qui les Vendent.

D. — Existe-t-il des devins? Ceux qui s'intitulent ainsi peuvent-ils prédire l'avenir?; Les cartes ou le marc de café peuvent-ils donner des renseignements sur notre destinée?

R. — Ceux qui s'intitulent devins sont des fripons. Les cartes et le marc de café ne servent qu'à extorquer de l'argent à leurs dupes.

D. — Peut-on, au moyen d'une baguette de coudrier, découvrir les sources ou les trésors cachés?

R. — Pour les sources, l'expérience, l'analogie peuvent faire présumer leur direction. La baguette de coudrier ne sert qu'à donner un air de merveilleux à certaines connaissances naturelles. Pour les trésors, si cette faculté était réelle, ceux qui prétendent les découvrir auraient commencé par s'enrichir et ne mettraient pas eux et leur prétendue science à la disposition du public pour quelques pièces de monnaie.

D. — Peut-on, au moyen de certaines pratiques, empêcher un jeune conscrit de tomber au sort?

R. — Non. Les promesses que font à ce sujet certains imposteurs n'ont pour but que de se faire donner de l'argent par les gens crédules.

' D. — Est-ce donc un grand malheur d'avoir au tirage un numéro qui vous fait être soldat?

R. — Non. Un grand nombre de nos plus belles illustrations militaires sont sorties des rangs du peuple; dans les autres carrières, vous êtes arrêté par le manque d'argent'; dans l'état militaire, avec du courage, de Tordre et de la discipline, vous pouvez arriver à tout.

Ensuite, pour ceux qui ne restent au service que pendant le temps exigé par la loi, il est évident, au retour, qu'ils ont acquis des qualités précieuses; ils sont plus propres, plus rangés, pi us résolus que ceux qui sont restés au village ; les voyages leur ont appris beaucoup de choses utiles et agréables; ils parlent mieux; ils sont ensuite plus recherchés pour les emplois et pour la société; ils sont plus considérés.

D. — Pourquoi dit-on d'un homme heureux qu'il a la corde d'un pendu? Est-ce que cela porte bonheur d'avoir la corde d'un pendu ?

R. — On dit cela parce qu'on l'a entendu dire à d'autres; ce n'en est pas moins une sottise.

D. — Si, en allant visiter quelqu'un, vous rencontrez un troupeau de moutons par la tête, c'est-àdire venant vers vous, n'est-ce pas signe que vous serez bien reçu?

R. — Sans doute vous êtes bienveillant pour ceux que vous allez voir, et, s'ils venaient à vous vous leur feriez bon accueil. Eh bien, si par hasard ils s'étaient mis de leur côté en route pou?

vous aller voir, et que vous rencontrassiez en même temps à moitié chemin le même troupeau de moutons, pour vous qui verriez les moutons par la tête, vous pourriez compter sur un bon accueil de leur part; mais, eux, voyant* les moutons par la . queue devraient être sûrs d'être mal reçus par vous. Vous voyez que cela n'a pas le sens commun.

D. — Quel mal il y a-t-il à jurer ?

R. — Il n'y en a guère pour les autres; mais il y en a pour vous ; il n'y a pas assez de plaisir à proférer des paroles dénuées de sens, comme sont les jurons, pour qu'on s'expose à faire penser aux gens qui vous entendent que vous êtes un homme grossier et mal élevé..

D. — Pourquoi exige-t-on que les enfants ne se servent que de la main droite?

R. — Par une sotte habitude ; la main gauche devient aussi plus faible et plus maladroite. C'est se créer péniblement une infirmité; l'habitude nous % empêche de voir que c'est aussi fou qu'il le serait de ne vouloir marcher quç sur une jambe ou bien de se couvrir un œil ou se boucher une oreille.

D. — Est-il vrai que les anguilles naissent de l'écume de l'eau, et les insectes de la corruption des animaux et des plantes?

R. — La corruption n'engendre rien. Rien ne vient de rien. Les animaux, comme les plantes,- pro-

viennent d'animaux ou de plantes semblables à eux.

D. — Que faut-il penser des envies de femme grosse et des marques qui en résultent pour les enfants ?

R. — Si ces marques avaient des envies pour cause, elles seraient plus variées. Ces marques sont toujours rouges ou brunes, et cependant Ton voit telle femme désirer des fruits verts, telle autre désirer'un châle bleu. Cela n'est pas plus vrai que Tinfluence du regard de telle ou telle personne.

D. — Ne peut-on donc jeter un sort sur quelqu'un ou sur les troupeaux de quelqu'un?

R. — Les hommes ont malheureusement le pouvoir de se faire beaucoup de mal les uns aux autres ; mais la Providence ne leur accorde pour cela aucune puissance surnaturelle.

D. — Ne faut-il pas se tenir proprement vêtu et suivre ce dicton : « Il vaut mieux faire envie que pitié? •

R. — il faut se tenir proprement vêtu ; mais il est aussi inutile et dangereux d'exciier l'envie, qu'il est triste d'exciter la pitié. En ayantjun extérieur au-dessus de votre état^ vous excitez à la fois l'envie des sots et la pitié des honnêtes gens.

Il faut surtout ne pas s'enorgueillir d'être bien vêtu; les plus riches ajustements sont une preuve der rhumilitô de l'homme. L'homme, qui est le

roi des animaux, ne doit pas être fier d'avoir besoin de leurs dépouilles pour se parer.

Cette femme hier était douce et bonne, elle est aujourd'hui dure et arrogante. Qu'y a-t-il donc de changé en elle? Rien ; elle a sur la tête cette plume arrachée à la queue d'une autruche. Gomme une autruche doit être fi ère, elle qui en a tant et' qui lui appartiennent!

Croyez-vous que l'orgueil sera moins ridicule s'il est causé par un châle appelé cachemire, fait des poils de certaines chèvres ?

Et cette robe de soie, c'est une enveloppe qu'un vilain ver blanc appelé ver à soie abandonne avec dédain, pour devenir un papillon.

Et les diamants, que sont-ils pour les savants? Du Charbon !

Aujourd'hui, on commence par s'habiller, se parer; on se déguise en riche; ensuite, on mange, on boit, on se chauffe avec le reste, quand il reste quelque chose. Chacun a la passion de paraître plus qu'il n'est; mais cette passion coûte cher. Pour la satisfaire, chacun dépense un peu plus qu'il n'a. Le seul résultat de cette triste comédie est une parfaite égalité de pauvreté et de misère, même pour ceux que la fortune avait voulu en affranchir.

Il faudrait que le bon sens et l'honnêteté publique arrivassent à créer des lois somptuaires,

de ces lois qui sont toujours respectées parce qu'elles sont sous la protection du mépris et du ridicule. Aujourd'hui qu'on peut être fier d'être ouvrier, pourquoi certains ouvriers qui avaient un costume à eux l'ont-ils abandonné pour s'affubler d'habits chers?

Les charpentiers avec leurs vestes et leurs pantalons de velours n'étaient-ils pas mieux mis que lorsqu'ils portent gauchement des habits et des redingotes qui cherchent à imiter les vêtements .des marchands riches ?

Que la femme ou la fille de l'ouvrier aiment à être bien mises, je le conçois, c'est un sentiment naturel, mais seulement pour être jolies et pas pour paraître riches; qu'elles évitent avec mépris les bijoux faux, les imitations d'hermine; qu'elles se fassent un costume conforme à leurs moyens, et qu'elles se fient, pour le reste à leurs grâces naturelles, à leurs yeux, à leurs dents, à leur modestie, à leur beauté.

Outre la misère à laquelle condamne le semblant de luxe, l'ouvrier pauvre n'ose plus mener sa femme et sa fille dans les lieux de plaisir honnêtes, où elles seraient humiliées, aujourd'hui qu'i7 faut une toilette trop chère. Il les laisse à la maison, s'il ne peut pas leur donner cette toilette. Plus de promenade, plus de danse, pas de mariage; Ici seul

va au cabaret. Le dimanche, le jour de la famille, du repos et du plaisir, se passe dans la tristesse pour les femmes, dans la débauche pour les hommes.

Je ne parle pas ici seulement pour l'ouvrier: l'employé et sa femme, le rentier à tous les degrés, et t son épouse » , tout le monde veut se tromper. Triste et coûteux carnaval !

Il n'y a pour ce mensonge que fait tout le monde que deux résultats possibles. Si vous réussissez à avoir l'air très-riche, on vous envie ; si vous ne réussissez pas, on se moque de vous.

Voici une femme qui passe; à dix pas, elle a l'air d'une femme riche. Un manchon d'hermine, un voile de point d'Angleterre, des bracelets et des bagues jusque par-dessus ses gants !

A trois pas, c'est une sotte qui promène une mascarade; son hermine est du chat, ses bijoux du cuivre, son voile je ne sais quoi..

C'est la femme d'un employé à quinze cents francs: ceux qui ne l'ont vue qu'à dix pas, ceux qui ont été dupes de l'hermine, des bijoux et du point d'Angleterre disent : « Son mari est un voleur, ou elle est une prostituée. On n'est pas vêtue ainsi quand on a quinze cents francs à dépenser par an. Je nevoudrais pas être son mari. •

Que la même femme ait une robe de coutil l'été, de laine l'hiver, un chapeau simple, des cols unis

mais bien blancs, ses cheveux bien lisses, la tournure décente, on dira: tj C'est une jolie femme; c'est sans doute la femme d'un employé à quinze cents francs, qui est modeste, bonne ménagère et point coquette; » et Ton enviera un peu son mari.

D. — Est-il vrai que, lorsqu'on trouve un noyé, on doit lui laisser les jambes dans l'eau, et ne pas lui donner de soins jusqu'à l'arrivée du maire ou du commissaire de police? Doit-on aussi attendre l'arrivée d'un fonctionnaire public pour couper la corde d'un pendu ?

R. — Il n'existe aucune loi aussi sotte et aussi inhumaine. Si l'on a le bonheur de retirer un homme de l'eau ou d'arriver à temps pour détacher un pendu, il faut s'empresser de leur donner tous les secours possibles.

D. — Doit-on prendre le noyé par les pieds pour lui faire rendre l'eau qu'il a bue?

R. — Non pas ! c'est le moyen d'étouffer un homme en bonne santé ; à plus forte raison un homme déjà malade. Un noyé, le plus souvent, n'a pas trois verres d'eau dans l'estomac. Il faut desserrer ses vêtements ; le coucher sur le dos, la tête un peu élevée et inclinée sur le côté ; lui frotter la poitrine, le ventre et les jambes avec de la laine et appeler le médecin.

D. — Les morts reviennent-ils ? Doit-on avoir peur des revenanls ?

R. — Si les morts revenaient, Dieu ne permettrait pas aux âmes des méchants de renverser Tordre de la nature pour venir faire du mal aux vivants. Si les âmes des bons obtenaient cette permission, ce serait pour veiller sur ceux qu'ils ont aimés. Seriez-vous donc fâché de revoir un bon père ou un ami sincère que vous auriez perdu? Mais les morts ne reviennent pas.

D. — N'est-ce pas une pratique superstitieuse que de saluer en passant devant un mort ?

R. — C'est une consolation et une marque de sympathie que l'on donne aux parents et aux amis du mort. C'est aussi une marque' de sérieuse méditation : pendant que le corps va être rendu aux éléments, l'âme qui l'animait est déjà devant Dieu, où elle reçoit la récompense ou la punition de ses actions criminelles ou vertueuses.

. D. — Le respect pour les vieillards n'est-il pas un préjugé?

R. — Ce serait un préjugé de faire tout à fait abnégation de sa propre raison pour suivre les avis des vieillards; mais cependant il est bonde les écouter, comme vous demandez des renseignements à un voyageur qui a parcouru une route que vous entreprenez. Ne pas honorer la vieillesse,

c'est démolir le matin le toit de la maison où vous devez coucher le soir.

Les vieillards sont des amis qui s'en vont, il faut les reconduire avec politesse et affection.

D. — Doit-on aux femmes le respect et les égards?*

il. — Mesurez ce que vous voulez que les autres aient de respects et d'égards pour votre mère, votre femme, votre sœur et votre fille. C'est juste ce que vous devez à la mère, à la femme, à la sœur et à la fille d'un autre.

D. — Faut-il boire du vin?

R. — Boire en mangeant une médiocre quantité de vin ou de cidre ou de toute autre boisson fermentée répare les forces épuisées par le travail ; mais aller dans les cabarets pour en sortir botes, fous ou furieux, c'est aussi déraisonnable qu'il le serait d'aller chez le pharmacien boire de l'acide prussique qui vous ferait mourir.

D. — Peut-on parler politique?

R. — Oui, si l'on a acquis les connnaissances nécessaires; mais il est ridicule et imprudent de se croire suffisamment en état de parler des intérêts des nations, parce qu'on a bu dans les cafés un certain nombre de demi-tasses de café ou de petits verres d'eau-de-vie. Quel que soit votre état, vous ri riez d'un homme qui voudrait l'exercer sans l'avoir appris. La politique, c'est-à-dire le gouvernement du pays,

est un métier qui demande autant à être étudié que le métier de maçon, de cordonnier ou de tailleur.

D. — Il y a-t-U inconvénient à lire le journal?

R. — Aucun, si vous vous représentez suffisamment qu'un journal est un avocat qui plaide pour une cause qu'il a intérêt à gagner, et qu'en lisant un seul journal vous sere^ comme un juge qui voudrait juger une cause en n'entendant que l'une des parties.

D. — Comment voulez- vous que je n'envie pas le sort des gens qui ont toutes les joies dont je suis privé?

R. — On compare le plus souvent l'envers de sa vie à soi avec l'endroit de la. vie des autres.

S'il vous manque une chose, vous dites : c C'est là le bonheur! » et vous portez envie à celui qui la possède. Mais peut-être ne possède-t-il que cette seule chose, peut-être fait-il semblant de la posséder.

Il y a deux manières d'être riche : élever son revenu au niveau de ses désirs ; abaisser ses désirs au niveau de son revenu.

Vous n'avez pas de chevaux : aimez votre chien.

Merci, mon Dieu, de tout ce que vous avez créé de richesses pour le pauvre ! merci du ciel et du soleil ; merci des eaux fraîches et murmurantes et. de l'ombrage touffu des chênes; merci des bluets des champs, et de la giroflée des murailles, et de l'aubépine des haies; merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol ; merci de l'amour

pour la famille et pour les amis; merci de toutes les belles et douces choses que votre magnifique bonté a faites communes !

D. — Il est cependant impossible que les pauvres n'aient pas de l'envie et parfois de la haine contre les riches?

R. — Les riches, je vous l'ai dit déjà, sont surtout favorisés en ceci qu'outre leur part légitime des biens de ce monde, ils ont reçu en dépôt la part des pauvres qu'ils ont la charmante charge de leur distribuer. Cependant, comme beaucoup, au lieu de s'acquitter avec joie et reconnaissance de cette douce et noble mission, préféreraient rester comme d'inertes sacoches pleines d'argent, la Providence leur a donné plus de besoins qu'aux autres hommes, et ces besoins ne peuvent être satisfaits que par le travail d' autrui, qu'il faut bien rétribuer, ce qui rend une partie de leur argent à sa destination.

D. — Mais. les avares?

R. — Je n'ai rien à vous dire de l'avare; c'est quelque chose de hideux, d'inutile et de repoussant; c'est parmi les hommes ce que sont parmi les animaux les crapauds et les punaises.

La plupart des choses dont s'enorgueillissent les riches sont des imitations imparfaites de ce que la nature vousjclonne pour rien. Cette colonne demarbreavec un chapiteau corinthien cou te plus d'argent

que vous n'en gagnerez dans toute votre vie. On loue l'artiste d'avoir assez bien imité les feuilles de l'acanthe qui pousse et qui fleurit dans votre jardin, et le tronc des hêtres, qui sont devant votre porte.

Vos hêtres ont tous les ans un nouveau et frais feuillage, et ils servent d'asile aux oisteaux qui y chantent de si douces chansons, que le plus grand éloge qu'on fasse d'un chanteur ou d'ihie cantatrice auxquels on donne cent mille francs par an, c'est de les comparer au rossignol ou à la fauvette.

Ce vieux saule, cette mare où nagent les canards, reproduits très-imparfaitement sur une toile plate, par un peintre célèbre* se vendraient vingt mille francs. Le luxe des riches est d'avoir le portrait des plaisirs gratuits du pauvre. Les riches ont les œuvres des hommes, vous avez les œuvres de Dieu.

Z>. — Qu'est-ce que la liberté?

ft. — La liberté est le droit d'agir d'après sa raison et son cœur, en se conformant aux lois de son pays.

D. — Mais les lois ne gênent-elles pas la liberté?

R. — Ces lois ont pour but d'assurer la liberté à tous en donnant pour limite à la liberté de chacun la liberté des autres. La loi, par exemple, vous ôte la liberté de casser les lanternes et de faire du bruit la nuit, parce que ce serait ôter aux autres la liberté de voir clair ou de dormir, liberté qui vous

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est garantie à vous-même par cette même loi qui vous empêche de faire aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit.

D. — L'égalité peut-elle exister? Qu'est-ce que c'est que l'égalité?

R. — L'égalité n'existe pas plus entre les hommes qu'entre les arbres d'une forêt. Le germe de certains arbres est tombé dans une terre plus fertile, où ils ont plus d'air et de soleil, ils sont plus grands et plus vigoureux. Ce n'çst pas une loi humaine contre laquelle on doive et on puisse s'insurger, c'est une loi inexorable, la loi de la nature et de Dieu.

Mais cependant l'égalité, qui n'existe pas absolument, existe beaucoup pi us que vous ne le croyez, Certes, les ormes et les châtaigniers ne sont pas des chênes; mais les grands ormes, les robustes châtaigniers sont d'aussi beaux arbres que les beaux chênes. L'égalité ne consiste pas à être tous à la même place, ni à être tous la même chose. Elle consiste à remplir aussi bien la place qui nous a été assignée, à nous acquitter aussi bien du rôle qui nous a été donné. Un excellent laboureur est l'égal d'un excellent écrivain; mais un écrivain médiocre n'est l'égal ni d'un grand écrivain ni d'un grand laboureur.

D. — Qu'est-ce que l'aristocratie?

ERREURS ET PRÉJUGÉS POPULAIRES 3io

R. — Aristocratie est un mot formé de deux mois grecs, qui veut dire pouvoir des meilleurs.

D. — L'aristocratie et le peuple çont deux classes ennemies?

R. — Non, l'aristocratie est ouverte à tous. Si vous êtes soldat, en étant brave%et discipliné; si vous êtes ouvrier, en étant laborieux, habile et probe, vous vous placez par cela seul dans l'aristocratie. Rien que par la bienveillance et la politesse, vous vous faites compter parmi les gens bien élevés, et c'est encore là une aristocratie.

D. — r Qu'enlend-on par les travailleurs et les oisifs? Est-il juste que les uns travaillent et que les autres ne fassent rien ?

R. —Il ne faut pas confondre ceux qui ne font rien et ceux qui se reposent après avoir travaillé; il ne faut pas prendre pour des oisifs tous ceux qui ne travaillent pas avec les bras. Remarquez que beaucoup de gens que vous croyez oisifs s amusent le dimanche et dans leurs moments de loisir en ramant, en bêchant, en rabotant, etc.* c'est-à-dire en se livrant à vorre travail le plus dur, et cela pour se reposer. Le général qui ne monte pas la garde et ne porte pas de fusil n'est pas plus oisif que le soldat soumis aux corvées. L'architecte qui donne le plan d'une maison travaille autant que le maçon et le charpentier qui la' construisent. Les

véritables oisifs sont ceux qui, sous prétexte qu'ils s'intitulent eux-mêmes travailleurs, voudraient, sans travailler, partager le fruit du travail d'autres gens qu'ils appellent oisifs, sans savoir pourquoi.

D. — L'homme libre doit-il travailler?

R. — C'est précisément pour être libre qu'il faut travailler. Je ne pense pas que l'homme puisse avoir une liberté plus grande que celle des animaux sauvages.' Tous pèchent, chassent ou voyagent pour trouver des pâturages.

D. — Mais chacun ne travaille que pour soi?

R. — Si vous ne travailliez qne pour vous, vous n'auriez rien à attendre du travail desautres.il vous faudrait labourer la terre, semer le blé, le moudre et faire le pain; il vous faudrait, pour avoir des souliers, tuer les animaux, les dépouiller, tanneries peaux,, couper et coudre les chaussures ; pour avoir une chemise, il vous faudrait semer le chanvre, le rouir, faire le fil, tisser la toile, couper, coudre, etc., et ainsi de même pour chacun de vos besoins.

Au lieu de cela, si vous êtes laboureur, vous faites venir du blé pour cent personnes; mais, de ces cent personnes, Tune le moud, l'autre fait du pain ; trois ou quatre font subir au cuir les préparations nécessaires pour que vous ayez des soutiers ; trois ou quatre travaillent à la laine pour que vous ayez des habits, etc. Il y en a même qui traver-

sent les mers et leurs dangerspourallervous chercher du coton, du sucre, du poivre. Vous faites une chose pour les autres, les autres en font cent pour vous.

D. — Beaucoup disent que ce n'est pas voler que de tromper la douane ou le fisc, en un mot que ce n'est pas voler que de voler le gouvernement ?

R. — Le gouvernement n'a d'argent que celui que nous lui donnons tous. Il doit, avec cet argent, payer les ministres, les préfets, les députés, les juges, solder l'armée de terre et de mer, entretenir les routes, conserver la paix au dedans, au dehors faire la guerre si la liberté ou la dignité de la France sont menacées, ordonner de grands travaux , protéger l'agriculture , les arts, l'industrie et le commerce, et assister les malheureux. C'est votre part de tout cela que vous payez en payant les impôts. Si un citoyen trouve moyen de tromper le fisc, ce qu'il ne paye pas, il faut que d'autres le payent. Par suite, on augmentera les impôts; vous aurez, et tous les autres, davantage à payer.

D. — N'est-il pas honorable de chercher à s'élever au-dessus de sa sphère?

R. — Je vois en ce moment sur une pelouse une

chèvre blanche, qui n'a pour occupation que de

tondre l'herbe dans tout le cercle que lui permet

d'atteindre la corde qui l'attache à un piquet. Deux

ou trois fois par jour, on la change de place pour

qu'elle trouve toujours de l'herbe nouvelle. Voilà bien des fois que je regarde cette chèvre, et, chaque fois, je fais à son sujet la même observation.

Sa cordé est longue, et elle pourrait paître une herbe grasse et verte pendant deux heures. Mais elle commence toujours par tirer sur son lien et manger à l'extrémité de saborde, se mettant sur les genoux , dont le poil est usé, pour atteindre plus loin, attirant du bout de la langue des brins d'herbe hors de sa portée, et faisant tant d'efforts que son collier l'étrangle et la fait tousser. Ce n'est que lorsqu'elle a mangé au ras de la terre l'herbe qui paraissait hors de sa portée qu'elle se décide à manger celle qu'elle peut atteindre plus facilement, tout en faisant de nouveaux efforts de temps en temps et en donnant des secousses à sa corde.

Pour l'herbe qui est au centre, elle ne la touche pas, quelque belle et appétissante qu'elle soit; elle ne la mange que lorsqu'on a planté plus loin le piquejqui l'attache et que cette herbe se trouve à son tour placée à l'extrémité du nouveau cercle qu'il lui est permis de parcourir.

C'est précisément ce que nous faisons tous dans la vie... Chacun de nous a son piquet, sa corde et son cercle tracé. Presque toujours, au dedans du cercle, il trouverait une pâture facilapour son corps, pour son esprit et pour son cœuç. Chaque pelouse

a au moins ses pâquerettes. Eh bien, nous usons notre force, et quelques-uns aussi leurs genoux, à atteindre ce qui est en dehors.

C'est une inquiétude, une maladie plus épidémique en ces temps-ci qu'en aucun autre, il y a cinq ou six rôles que tous veulent jouer, quelque peu aptes que la nature les y ait créés...

Cette fable prouve que les animaux, quelquefois, ne sont pas plus raisonnables que les hommes.

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