‹ Le credo du jardinierChapitre 36 sur 37 · Voir <ian9 ce volume (page 239) : une Légende normande · texte numérisé non relu

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aux batailles, donl la plus grande fortune qu'ils puissent rapporter est de n'être ni tués ni estropiés.

Romain était un pêcheur, fils de pêcheur. Arriva un ordre de départ pour lui et pour trois autresjeunes gens d'Étretat. Ce fut un grand chagrin dans les familles. Outre les dangers de |a guerre et les cha-. grins de la séparation, il y avait encore l'abandon où allaient se trouver les bateaux et les filets. Pour les trois jeunes gens, ils étaient désespérés.

Il n'y a pas quinze ans que les gens d'Étretat sortent de chez eux. Avant ce temps, je veux dire avant les quinze ans qui viennent de s'écouler, on naissait, on vivait, on mourait entre les deux portes et les deux falaises à'aval et d'amont, c'està-dire dans l'enceinte de l'étroite et pittoresque

petite vallée où est situé Étretat. Ce n'est que

depuis que le hareng ne vient presque plus sur nos côtes, qn!il a fallu prendre du service sur'les navires marchands etyque beaucoup de jeunes gens quittent le pays pendant quelques années. On assure que le hareng a quitté les côtes de France depuis l'abdication de l'empereur. On avait fait espérer que le hareng reviendrait lors de l'avènement du

neveu de Napoléon à la présidence de la République, mais cette flatteuse espérance ne s'est pas réalisée. On comprend donc qu'en ce temps-là c'était avçc toute la terreur qu'inspire -l'inconnu que les hommes se voyaient enlevés pour le service.

— Quel malheur d'être pris ! disaient les compagnons d'infortune de Romain, — Ma famille, disait l'un, n'a plus que moi pour appui ; mon père est vieux et mes frères sont trop petits. — J'allais me marier, disait l'autre ; c'est bien dur d'abandonner ainsi ma chère Noëmi. — J'allais faire pour la première fois la pêche de Dieppe, disait l'autre.

— Moi, je ne sais qu'une chose, dit Romain : c'est que je ne partirai pas I

En effet, quand vint le moment du départ, les trois autres partirent en pleurant; mais, quoi qu'on pût dire à Romain, il ne partit pas.

Le sous- préfet averti envoya des gendarmes. Romain se cacha, t Que je quitte Bérénice-* que je vais épouser, disait-il, et mes parents pour aller* me battre 1 et contre qui me battre ? Contre des gens que je ne connais pas et qui ne m'ont jamais rien fait ! A la bonne heure, si c'était contre ceux

qui m'envoient au service! Ceux-là m'ont fait quelque chose et sont mes vrais ennemis. » De nouveaux ordres arrivèrent. L'exemple était dangereux; il fallait prendre Romain à tout prix.

Il se réfugia dans un trou de la falaise, à trois cents pieds au-dessus de la mer, la hauteur de cinq maisons, dans une anfractuosité qui n'avait jamais servi d'asile qu'aux goélands, aux mouettes et aux guillemots. Là, Bérénice lui portait à manger la nuit, au moyen d'une corde.

On fit le siège du trou à Romain, comme on l'appelle encore dans le pays. Et, sur l'injonction deï'avoirmort ou vif arrivée de Paris, on lui tira des coups de fusil. Mais Romain, au fond de son trou, ne courait pas grand danger, et les pierres qu'il faisait rouler sur les soldats en* blessèrent plusieurs. D'ailleurs, on ne pouvait l'attaquer qu'à la marée basse ; à la marée haute, la mer battait le pied de la falaise.

Un matin, on trouva au pied de la falaise la vareuse et les sabots de Romain, puis on ne le vit plus sur Je bord du trou.

On comprit ce qui avait dû arriver. Romain, en voulant se sauver, était tombé à la mer, ou il s'v

était jeté, poussé par le désespoir. Personne ne douta de sa mort, et les poursuites cessèrent.

La vérité est qu'il s'était échappé par un chemin impossible et où un chat n'oserait se risquer. Il avait jeté ses hardes pour donner le change.

On ne sait pas bien où il se cacha ; mais toujours est-il qu'il na quitta pas le pays. La guerre finie, il reparut comme d'ordinaire, et il revint un des trois jeunes soldats qui étaient partis sans lui. Celui-ci était très-fier de ses succès guerriers ; il croyait avoir gagné deux batailles où il avait eu peur. Il eut le plus grand succès au village.

Or, voici la philosophie de l'histoire : Romain finit par être très-honteux et très-désespéré ! Cet homme, qui avait soutenu seul un siège, n'ayant que des pierres contre des balles de fusil, cet homme qui, à la volonté de l'empereur, avait presque seul osé répondre : Je ne veux pas t cet homme se crut lâche! On ajoute que Bérénice, elle-même, qu'il avait épousée, ressentit pour le soldat rentré dans ses foyers une admiration qui acheva de navrer Romain !

Un jour enfin, sous le trou qui a gardé son nom, on trouva encore une fois sa vareuse et ses sabots ;

loO AU BORD DE LA MER

mais, dans Ja vareuse, on trouva te corps de Romain broyé. Il s'était précipité du haut de la falaise.

Ainsi finit l'histoire de Romain. Savez-vous un plus grand soufflet pour ce qu'on appelle la gloire militaire?

Le douanier emporté par le diable.

Quant à l'histoire du douanier qui fut emporté 1 par le diable, Glam me l'a contée hier. Je vais tâcher de me rappeler ses expressions.

Nous ^ions assis devant ma cabane. Glam m'avait demandé du feu pour sa pipe, et nous devisions de choses et d'autres. Nons rappelâmes l'histoire de la barrique mise à l'ancre et de la joie qu'il a^ait eue à frauder la douane. Je voulus défendre un peu lçs douaniers, mais Glam ne m'écouta pas et me fît, pour toute réponse, le récit que vous allez lire.

— Il y avait un certain homme qui était un

SIXIÈME PROMENADE loi

grand douanier, un des maîtres des gabelous. Personne n'était aussi habile que lui à flairer la fraude et aussi âpre à vexer le pauvre monde. Il était la terreur de toute la côte. Beaucoup des plus fins contrebandiers avaient renoncé à la contrebande et s'étaient remis au métier d'honnête homme, par suite de quoi ils mouraient de faim; eux et leurs familles ; ainsi, on maudissait le douanier dans toutes les maisons, aussi régulièrement et avec autant de dévotion qu'on prie le bon Dieu. On prétend que les plaintes des malheureux montent et s'amassent au ciel et finissent par former un nuage d'où, tôt ou tard, la foudre tombe sur les méchants. Je sais bien qu'un douanier qui fait son état et obéit à sa consigne n'est pas tout à fait un méchant ; qu'on en a même vu qui étaient assez braves gens ; mais celuilà, sa joie était de surprendre le pauvre monde et de tout pratiquer pour engager les gens à se risquer en fraude, afin d'avoir sa part dessaisies. Bien des fois on avait juré de le tuer; mais c'était un homme, à ce qu'on disait, qui ne dormait qu'une fois par mois; et ce qu'on savait bien, c'estqu'il était toujours armé jusqu'aux dents. D'autres bruits plus étranges couraient sur lui. On prétendait qu'il voyait la

fraude au travers des pouches et des ballots. De là à penser qu'il s'était donné ou vendu au diable, il n'y avait qu'un pas, et ce pas, on l'avait bien vite franchi. Du reste, le douanier avait bien l'air d'un ami de Satan.

» Or, il arriva un jour que le pays en fut subitement délivré, et voici comment on raconte la chose : Le berger de la ferme . qui est auprès de la Mare-au-Glerc prétend que sa grand'mère a été témoin de l'événement, et le berger doit en savoir quelque chose; ces gens-là sont savants, connaissent l'avenir, et les plantes pour les maladies, et les paroles pour rebouter les membres cassés et guérir les entorses; mais c'est%une science qui ne vient pas de Dieu, mais de... l'autre, et, comme telle, c'est une science maudite; maudits sont ceux aussi qui la possèdent, car on assure que c'est au prix de leur âme qu'ils l'obtiennent de l'ennemi du genre humain. Ce berger donc, qui est berger de la fermé de la Mare-au-Clerc, aura son tour aussi. On a prétendu que c'était lui qui, l'été dernier, avait jeté un sort sur moi, si bien que j'ai manqué toute la pèche du maquereau; les autres en prenaient à bâbord et à tribord de moi ; et mai,

je n'en voyais pas un seul. Je ne crois pas trop aux sorts, mais il y a des gens qui portent mauvaise chance; ça, c'est connu.

— Revenons au grand douanier, maître Glam.

— Naturellement, puisque c'est son histoire que je vous raconte. C'était seulement en passant que je disais un mot du berger de la Marc-au-Glerc, parce que je ne serais pas fâché que quelqu'un de plus savant que moi m'affirmât qu'il sera Brûlé. Le grand douanier donc, pour en revenir au grand douanier, était devenu quelque chose, comme inspecteur des autres douaniers. II. allait visiter les postes sur toute la côte, depuis Sainte-Adresse jusqu'à Octeville et Saint-Juan. Il était devenu la terreur des douaniers comme il était celle des contrebandiers. Il était rigide pour le service comme on ne l'avait jamais été avant lui. C'est lui qui a défendu aux employés de la douane d'avoir des chiens la nuit, parce que ces chiens, les avertissaient de l'arrivée des rondes d'inspection, et tout le monde s'en trouvait bien; les pauvres employés pouvaient dormir un peu, et, pendant leur: sommeil, les pauvres fraudeurs pouvaient faire un peu leur métier.

loi AU BORD DE LA MER

. » Un jour que le grand douanier allait inspecter un poste ou porter les ordres des chefs, on ne m'a jamais bien expliqué ce qu'il allait faire ni où il allait, je crois bien cependant qu'il allait jusqu'à Étretat, il rencontra un homme qui semblait faire la même route que lui. Il avait l'habitude do regarder les gens avec soin; il regarda donc celui-là, et sa figure ne lui revint pas. C'était un grand homme sec, dont les yeux étaient très-brillants, et qui, sans se presser, marchait d'une grande vitesse, en ayant l'air de glisser sur la terre! Le douanier, d'un seul coup d'œil, avait bien vu que son compagnon de route ne portait rien, et, comme son air ne lui plaisait pas, il doubla le pas pour ne point voyager avec lui ; mais l'autre, sans paraître se hâter, se trouva toujours à côté de lui. 11 fit des questions au douanier; celui-ci lui en fit à son tour, tout en désirant le voir bientôt prendre une autre route.

» — Quel état faites-vous? demanda l'étranger. — Je suis douanier. — Vous avez un grade? Il répondit. s$ns doute en disant son grade, mais\je.ne l'ai jamais bien su au juste, et je ne puis vous le dire. — Vous allez?... — Je parcours la côte pour mon

SIXIÈME PROMENADE {oo

service. — C'est très-bien. — Et vous? — Moi? moi, je suis le diable I

» Le douanier frissonna de la tête aux pieds, puis il pensa que c'était peut-être une plaisanterie, et il examina de nouveau son compagnon, mais il reconnut alors parfaitement le diable.

— Vraiment, maître Glam! et à quels signes reconnut-il le diaj)le?

— Je n'en sais rien , mais lui le savait , puisque, selon le berger de la Mare-au-Clerc, il était de sa bande.

» C'est alors qu'il comprit la répugnance que lui avait d'abord inspirée le voyageur et qu'il désira ardemment ne plus l'avoir pourcompagnon.il changea de chemin plusieurs fois et prit des sentiers détournés; mais l'autre était toujoursà son côté, devisant de choses et d'autres, comme un voyageur ordinaire.

» Le douanier fut quelque temps sans parler; cependant, il ne tarda pas à se demander avec inquiétude pourquoi le diable mettait cette insistance à le suivre.

» — Où allez- vous? demanda-t-il encore au diable. — Partout; il n'y a guère d'endroits où je n'aie un peu affaire.

» A ce moment, ii passait un homme qui conduisait un porc; ce porc était attaché d'une corde à une patte ; mais il ne voulait pas marcher, se couchait par terre ou courait de çà et de là, sans vouloir suivre la route.

» — Que le diable t'emporte, maudite bétel s'écria l'homme au porc.

» Le douanier, à ces paroles, espéra que ce serait peut-être une occasion de se délivrer de son compagnon de route, et lui dit : — Écoutez, mon ami, voici un porc que son maître vous donne ; ne l'emportez-vous pas, ainsi qu'il vient de vous en donner le droit? le porc n'est pas à dédaigner , c'est un des plus gros que j'aie vus.

• Mais le diable répondit : — Je ne puis le prendre, parce que son mattre ne me l'a pas donné de bon cœur.

• Et le douanier continua à marcher, et le diable continua à marcher à côté de lui.

» Comme on traversait un autre village, ils virent un enfant qui pleurait. Sa mère imaginait toutes choses pour l'apaiser; mais les enfants sont de grands tyrans, et* ne pouvant parvenir à consoler

le sien, la mère s'écria : — Au diable soit le méchant enfant!

» — Pour le coup, dit le douanier* qui espéra encore se débarrasser du voyageur, voici ce que vous ne pouvez négliger. Il est possible que vous n'aimiez pas les choux au lard, quoique ce soit une des meilleures choses du monde, et ça m'explique que vous n'ayez pas voulu tout à l'heure prendre le cochon ; il y a des gens qui valent mieux que vous qui s'en seraient accommodés, maison ne peut pas discuter des goûts. Quant à cette fois, c'est un enfant qu'on vous donne, un enfant ayant une âme, un enfant du bon Dieu ; c'est une aubaine que vous ne laisserez pas échapper, ou je ne vous connais pas.

» — Je ne puis prendre cet enfant, répondit le diable, parce que sa mère ne me le donne pas de bon cœur. Elle dit bien : « Au diable ! le méchant enfant! » mais, si le diable voulait toucher seulement un cheveu du poupon, la mère deviendrait une tigressë pour le défendre, et elle m'arracherait les cornes.

» Le douanier continua à marcher, et le diable continua à marcher à côté de lui.

» L' inquiétude ilu douanier allait croissant. Il entrait dans les postes où il avait affaire et aussi dans les maisons où rien ne l'appelait. A chaque fois, il disait à son compagnon :

» — Je ne vais pas plus loin, et je vous souhaite un bon voyage. Puis, après être resté quelque temps dans la maison, il en ressortait pour se remettre en route, se croyant débarrassé du voyageur. Mais, chaque fois, au bout de quelques pas, il le revoyait à son côté, et le diable, sans paraître étonné, sans lui faire de reproches, reprenait la conversation où il l'avait laissée; et c'était, du reste, pour quelqu'un qui aurait eu la conscience nette et qui n'aurait pas eu peur, une conversation amusante... du moins, je le suppose, car les gens qu'on'vante pour avoir de l'esprit sont ceux qui disent le plus volontiers du mal des autres, et racontent leplusdemauvaises. histoires sur leurs proches, voisins et amis.

» Mais on approchait de... je crois bien que c'est d'Étretat; du moins quand c'est un Étretalais qui racontp l'histoire, il ajoute toujours que c'est près de chez eux que la chose est arrivée. Le berger de la Mare-au-Clerc dit que c'est auprès de Criquetot; mais, outre que ce berger est menteur...

(si c'est lui qui m'a jeté un sort pour la pêche du maquereau, je jure qu'il me le payera !), le berger est né à Criquetot, et on aime assez à dire, quand on parle d'une histoire intéressante, ou qu'on l'a vue soi-même, ou qu'elle est arrivée à quelqu'un^ que l'on connaît, vu que la chose s'est passée dans son village; toujours est-il qu'on approchait..., disons d'Étretat.

> Les habitants reconnurent le douanier. A quelque temps de là, il avait fait condamner plusieurs pêcheurs à la prison pour quelques mauvais cigares passés en fraude. Ils pensaient bien qu'il venait encore pour faire du mal à quelqu'un, et, du plus loin qu'ils l'aperçurent, ils se jlc montrèrent du doigt, en criant d'une seule voix-:

v — Voilà le douanier ? que le diable emporte le douanier!

» Entendant cela, le diable hocha la tête et dit au douanier en ricanant : — Voilà que les gens d'ici vous donnent aussi à moi; mais c'est de bon cœur, et du meilleur de leur cœur ! Et ainsi j'ai le droit de vous prendre, et vous êtes bien à moi 1

» Et le diable l'enleva dans l'instant même, et on n'a jamais su ce qu'il en avait fait.

» Et voilà comment un douanier fut emporté par le diable. f

— Et vous croyez cette histoire-là, maître Glam ?

— Je sais bien, monsieur Alphonse, que d'autres personnes ont dit que le douanier avait été assassiné par des fraudeurs ; que d'autres personnes ont prétendu l'avoir vu plus tard dans une autre ville, où il occupait un poste supérieur. Mais on n'en croit pas un mot, et on est parfaitement d'accord sur ceci : que le douanier a été emporté par le diable... Le berger de la Mare-au-Clerc dit que c'est auprès de Criquetot (si c'est lui qui m'a jeté un sort pour le maquereau !...); mais le plus grand nombre soutiennent que c'est auprès d'Étretat, à

Nla descente de la cavée, près le château de M. Fauvel, J'ancien maire.

— Mon cher Glam, lui dis-je, comme vous êtes un homme de bon cœur et de bon sens, j'ai quelques observations à vous faire sur l'histoire que vous venez de me raconter. Si je ne faisais que traverser ce village en voyageur, je trouverais l'histoire excellente, et je me garderais de vous détromper : les préjugés, les légendes, cela fait partie du pittoresque des voyages ; mais, comme je suis l'un

de vous, comme j'espère vivre ici, et comme j'ai choisi ma place dans le cimetière de la commune, je ne voudrais pas vous laisser dans ia tête trois ou quatre idées fausses, qui peuvent avoir pour vous une mauvaise influence.

Et je me mis à accumuler toutes les raisons que

je pus trouver contre les sorts, et l'intervention directe du diable.dans nos affaires. -Et, en parlant, je regardais la mer, comme c'est la coutume de tous les habitants des côtes, par suite d'un instinct naturel et invincible d'admiration. Quand j'eus déveveloppé mon dernier argument, je me retournai

vers Glam* pour. voir l'effet qu'avait produit un morceau dont j'étais assez content.

Glam dormait, pour me servir d'une de ses expressions, à trente sous par tête, sans le vin !

J'aime à croire que ce sommeil était uniquement produit par la fatigue de la marée du matin.

Il y a quelques années, deux voyageurs séjour nèrent pendant l'automne dans un des petits ports situés au milieu des anses, entre le Havre-dc- Grâce et Fécamp.

L'un des deux voyageurs, il est inutile de le nommer, était un homme d'à peu près vingt-cinq ans; son visage pâle et néanmoins un peu basané, sa taille, sa démarche annonçaient un homme robuste et accoutumé dès longtemps aux exercices du corps.

L'autre était noir avec un collier blanc. Il faut dire que c'était un chien de Terre-Neuve ; ses pattes, sa poitrine et l'extrémité de sa queue en pana-

che étaient également blanches ; le reste de sa belle robe soyeuse d'un noir parfait. Il n'y a aucun inconvénient à dire qu'il s'appelait Freyschùtz.

Les pécheurs .habitants du port avaient en deux jours épuisé leur curiosité sur les voyageurs.

Le jeune homn*e buvait volontiers un verre de genièvre le matin, écoutait des récits tant qu'on voulait lui en faire, sortait avec les parques quelque temps qu'il fît, tenait son aviron comme un autre, et n'avait pas le mal de mer. En peu de jours, il se fut concilié l'estime générale.

Pour Freyschùtz, il s'était tout d'abord trouvé en pays de connaissance.

Beaucoup de pêcheurs qui vont tous les ans au banc de Terre-Neuve et à l'île Saint-Pierre^, d'où viennent les chiens de cette race, avaient dit en le voyant, dans leur jargon peu intelligible : Un kien de Saint-Pie I

C'était surtout avec les enfants que Freyschùtz se liait lp plus intimement. Dans les grandes marées, quelques lames remplissent parfois à une distance assez éloignée les parties basses du terrain, et forment de grandes mares sur lesquelles les enfants font naviguer de petits bâtiments de leur façon.

Une planche forme la carcasse, ' la moindre baguette le mât, et des feuilles de chou la voilure ; ils calculent très-bien le vent, et disposent la voilure de manière à faire traverser la mare au vaisseau confié à cet océan sans tempêtes, Mais le moindre coup de vent, la moindre pierre que l'eau n'a pu recouvrir entièrement, suffit pour arrêter le navire ou quelquefois le renverser ;*et, ces mares étant le plus souvent très-profondes et les navigateurs très-petits, car à douze ans l'enfant est devenu mousse, il navigue déjà sur la mer partageant le travail et le danger des hommes, alors le petit armateur n'avait plus de ressources que ses larmes ; Freyschûtz, moyennant un morceau de tartine, se mettait à l'eau, allait chercher le bâtiment et le rapportait, au rivage.

Mais, comme la plupart de mes lecteurs ne se forment peut-être aucune idée de la mer, je ne saurais mieux vous peindre son immensité qu'en vous disant que les goélands, grands oiseaux blancs et gris qui, d'une pointe d'aile à l'autre, n'ont pas moins de cinq pieds, paraissent sur la mer de la taille des hirondelles de nos rivières, auxquelles, du reste," ils ressemblent parfaitement par le vol.

La mer est encaissée dans des falaises '. Los falaises sont de hautes murailles naturelles, soit de terre, soit de rochers, d'une prodigieuse élévation.

* La plus haute maison de Paris a tout au plus soixante-dix pieds de hauteur, les falaises ont souvent plus de trois centspieds, c'est-à-dire s'élèvent à la. hauteur de quatre ou cinq maisons les unes sur les autres.

La mer, du moins l'Océan, s'avance et se retire deux fois en vingt quatre heures. Quand la marée est basse, c'est-à-dire quand ht mer s'est retirée, elle laisse à sec au pied des falaises un espace assez étendu ; son lit est couvert de pierres, de roches, d'herbes, dé coquillages. On peut alors faire sur les rochers d'assez longs trajets entre la mer et la

' falaise ; mais il faut bien connaître les heures des marées, la moindre erreur coûterait la vie. La mer monte à une certaine heure, et s'avance en grondant ; si à ce moment on n'a pas atteint quelqu'un des chemins taillés comme des échelles dans la falaise, il faut mourir, et d'une mort hor-

1. Falcsia, de faleo ou fels, mot allemand qui signifie une roche.

rible ; car, je vous l'ai dit, la falaise est droite et lisse comme an mur, et ce mur, la plus haute maison n'en ferait pas le tiers. Aux époques surtout de la nouvelle et de la pleine lune, les marées sont beaucoup plus fortes ; la mer, que Ton appelle alors grande mer, descend plus bas et monte beaucoup plus haut qu'au moment du premier et du dernier quartier.

Celait au moment de la pleine lune. Freyschùtz et son maître partirent pour aller à Fécamp chercher un paquet à la poste. A cetle époque du mois, la mer est tout à fait basse à quatre heures, et ne recommence à monter d une manière sensible qu'une heure après; mais, dès trois heures, on peut passer sous la falaise. Il n'y avait que deux lieues à faire ; pour ces deux lieues, le voyageur avait devant lui un peu plus de deux heures : en marchant bien, un homme doit faire ce chemin en une heure et demie.

Le voyageur avait pris son fusil. Il commença d'abord à marcher d'un bon pas; mais. la chapelle de la Vierge qui domine Fécamp lui sembla bientôt si voisine, qu'il crut pouvoir ralentir sa marche sans inconvénient.

Et tant de choses sollicitaient sa curiosité i Dans la falaise., la mer avait creusé de profondes grottes toutes revêtues d'une sorte de mousse violette, dont' les reflets sont aussi riches que ceux du plus beau velours. Des roches blanches et polies comme du marbre avaient conservé de l'eau dans leurs excavations, et des crabes vivants y étaient restés ainsi que de petits poissons.

En d'autres endroits, les rochers étaient couverts d'herbes que l'on appelle algues ou varechs bizarrement formées. Quelques-unes appelées lacets, ne sont en effet qu'un lacet végétal long quelquefois de sept à huit aunes, et ne tiennent qu'à une racine prise dans le roc. D'autres, larges comme la main, se divisent à l'extrémité en plusieurs longs rubans. D'autres sont découpées et touffues. Au premier aspect, tous ces varechs paraissent noirs et sont d'un aspect triste et sévère, mais, en les regardant de façon que le jour pénètre à travers, quelques-uns sont verts, d'autres pourpres, d'autres violets.

Les galets, .pierres rondes, qui sont le sable de la mer, sont pour la plupart brillants et transparents comme de l'agate et de l'opale; quelques-

uns sont colorés de rouge et de vert par une sorte de mousse impalpable.

Freyschûtz, de son côté, poursuivait les oiseaux de mer; les mouettes ou mauves, de la grosseur d'un pigeon ramier, au plumage moucheté de gris et de bleu; les goélands, blancs comme des cygnes, avec le dos et le dessus des ailes noirs.

Les mouettes et les goélands ont le vol rapide et gracieux de l'hirondelle, et plongent pour saisir des poissons, se jouent avec joie dans l'écume des vagues, puis disparaissent dans tes nuées.

Freyschûtz se jetait à la mer pour les poursuivre ; l'écume de la mer est si blanche, que. la poitrine de Freyschûtz paraissait jaune dans cette écume. Il y avait encore des macreuses, oiseau noir qui se nourrit de moules, et dont se nourrissent fort bien les pécheurs.

Et surtout des fauquets, au sujet desquels il existe une tradition assez bizarre.

Le fauquet, gros à peu près comme un pigeon, est noir comme la macreuse ; mais, seul de tous les oiseaux de mer, il n'a' pas les pieds palmés à la manière des canards, c'est-à-dire les doigts unis par une membrane; distinction que partagent les

chiens de Terre-Neuve avec les oiseaux. Aussi dit-on que le fauquet n'est pas fait pour nager, et que c'est par suite d'un miracle qu'il est devenu oiseau aquatique de terrestre qu'il était autrefois. Il y avait jadis & l'Ile Saint-Pierre des vignes excellentes qui produisaient le meilleur vin du monde. Les fauquets faisaient leurs nids à l'île Saint-Pierre, et s'attribuaient illégalement plus de la moitié de la récolte. Après toutes les tentatives imaginables pour les chasser, on eut recours aux exorcismes de l'Église.

Un prêtre les anathématisa, leur défendit de reparaître sur la terçp, et les condamna à vivre désormais de poissons et à chercher leur nourriture dans l'Océan. Mais les fauquets, par leur construction naturelle, nagent assez mal et ne plongent pas du tout; il leur faut donc vivre en parasites, en chevaliers d'industrie, et se procurer par la ruse une nourriture qu'ils ne peuvent se procurer par leur industrie.

Ils suivent les mouettes, et, au moment où, après avoir plongé, elles sortent de l'eau avec un hareng ou tout autre poisson dans le bec, le fauquet le leur arrache adroitement et s'enfuit 1 tire-d'ailes. Frevs

chùtz et son maître poursuivirent longtemps des mouettes, et finirent par en tuer une.

Cependant, il s'écoulait du temps ; mais la chapelle de la Vierge paraissait si près, et, d'ailleurs, il y avait tant de belles choses à voir qui captivaient l'âme et l'esprit!

La mer commençait à monter, et d'autant plus vile, qu'un vent de sud-ouest lapoussait du large; cependant, le vpyafgeur ne songeait, lui, qu'à **e- ^arder les vagues qui venaient se briser sur le bord. Au loin, la lame se balance longtemps eh se gonflant; à chaque balancement, elle est plus grosse, puis elle s'élève, et sa crête devient d'un vert transparent. Bientôt elle se déchire et blanchit, la crête tombe, et toute la lame se déroule et la suit, puis glisse sur la mer avec une rapidité dont on ne peut s'apercevoir à cause du volume d'eau qu'elle entraîne.

Elle glisse ainsi en grondant jusqu'au bord; là, elle trouve de la résistance, se dresse en arrière comme un serpent, et monte écumante à une hauteur quelquefois de dix pieds, et de cent par le mauvais temps, jusqu'à ce que, affaissée par son poids, elle se brise, s'écrase, et coure en bondissant

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avec un horrible fracas. Chaque lame va plus loin que la précédente; en se retirant, elle entraîne avec elle les galets qu'elle a apportés, et leur choc fait entendre comme un bruit de chaînes. Et encore les bandes de pourpre que le soleil couchant laissait au ciel, et qui se reflétaient violettes dans la mer.

Une brise froide réveilla le voyageur de son admiration. Il s'aperçut alors que la mer montait depuis longtemps; il siffla Freyschûtz, tira pour le chien un gâteau de sa poche, et but lui-même une gorgée de genièvre, puis il se mit en route d'un pas rapide.

La marche est pénible sur les pointes de roche, et surtout sur les galets arrondis qui roulent sous les pieds. Il était souvent «forcé de s'arrêter pour respirer. Et, d'ailleurs, malgré le danger de sa situation, dont il commençait à s'apercevoir, il ne pouvait s'empêcher de se retourner de temps à autre pour contempler la dégradation des teintes du soleil couchant ; les nuages, d'abord couleur de pourpre, étaient devenus orangés. Une vapeur rougeâtre montait lentement à l'horizon. Une douce voix de femme l'interrompit dans sa rêverie et lui dit : t II ne fait pas bon de rester ici, c'est grande

mer aujourd'hui ; dans une demi-heure, la mer. battra la falaise. » Et la femme le dépassa.

Le voyageur doubla le pas pour la rejoindre, et lui demanda si elle allait comme lui à Fécamp.

— A Fécamp ? dit-elle avec l'accent de la plus grande surprise; il y a, d'ici à Fécamp, plus d'une heure de chemin, et je vous dis qu'avant une demiheure la mer battra la falaise ; tout ce que vous pouvez faire, c'est de remonter avec moi par la prochaine avallure qui conduit au poste de douane.

Et, ces paroles lui rappelant son propre danger, elle marcha plus vite.

— Mon Dieu I dit-elle un peu après, ce vent de sur-oue est terrible, il avance la marée !

Et elle marcha encore plus vite.

La sueur ruisselait sur son front.

— Marchons moins vile, dit le voyageur,' vous vous fatiguez trop.

— La mer ne marche pas moins vite, dit la

femme; hâtons le pas, au contraire, s'il est possible.

Notre situation est plus dangereuse que vous

ne le croyez, la nuit arrive et la mer gronde. —

Mes pauvres enfants, disait-elle, qui n'ont plus

que moi !

M'y AU BORD DE LA MER

. — Mais, dit le voyageur, donnez-moi au moins cet énorme paquet.

— Je le veux bien pour mes enfants, répondit la femme, car je n'ai plus de forces.

— Vous dites que vos enfants n'ont plus que vous, dit le voyageur; êtes-vous yeuve?

— Mon mari est parti, il y a un- an, pour le banc de Terre-Neuve ; tous les bâtiments sont re-

• venus, excepté le sien, on n'en a plus eu de nouvelles; ils étaient dessus dix-sept hommes qui ont tous péri. Je n'ai plus, pour nourrir mes enfants, que le peu de filets que mon mari avait laissés à la maison, et qui . ne me donnent pas une demi-part dans la pêche du bateau auquel je les confie; en outre, je recueille du varech pour faire la soude employée dans les fabriques de verre. Elle s'arrêta et écouta, car la nuit était tout à fait noire.

— La mer est près de nous; je ne comprends pas comment nous ne sommes pas arrivés à l'avallure ; d'un moment à l'autre, la mer va nous gagner, nous sommes perdus. — Jetez mon paqtiet, dit-elle ; trop heureux si nous avons la vie sauve ; il faut courir, et courir aussi fort que nous le pouvons.

Elle commença à courir sur les pointes de roche, lé voyageur la suivit, elle était épuisée; de temps en temps, elle s'arrêtait, joignait les mains ; puis elle disait « : Mes enfants I mes pauvres enfants ! »

Et, à travers l'ombre de la nuit, on voyait l'écume blanche des vagues. Une lame vint leur mouiller les jambes.

— Je ne vois pas l'avallure, disait la femme ; nous sommes perdus, nous sommes perdus !

La mer faisait un horrible bruit.

Pendant ce temps, Freyschûtz courait cà et là, faisant lever les goélands, cachés dans les roches et aboyant de plaisir.

Ils arrivèrent à un endroit où la falaise s'avan- . çait en pointe ; cette pointe était déjà dans, l'eau.

— On ne peut plus passer I dit la veuve. • Et elle se laissa tomber sur le galet.

La mer grondait toujours, la lune sortit un moment d'un nuage et montra les lames si près de la falaise, qu a peine s'il restait encore un passage!

Le voyageur voulut en vain relever sa compagne; la fatigue et le désespoir l'avaient écrasée.

Il lui parla de ses enfants; elle essaya de se lever et retomba sans mouvement.

Le voyageur se déchirait la poitrine de désespoir. Pour rien au monde il n'eût abandonné ainsi

cette malheureuse femme ; il la prit dans ses bras et marcha péniblement avec son fardeau. En vain son œil interrogeait. la falaise... Toujours le mur lisse et uni de trois cents pieds de haut 1 II vint un moment où chaque lame lui mouillait les jambes. Freyschûtz commençait à comprendre le danger et poussait de plaintifs hurlements. Une vague roula jusqu'au voyageur et le couvrit tout entier ; il fut renversé, mais sans lâcher son fardeau.

La lune encore une fois sortit du nuage et montra un spectacle affreux. La mer à l'horizon paraissait aussi haute que les falaises; on voyait les lames, blanches et pressées, descendre tout entières sur la

terre.. Une lame s'éleva à une hauteur prodigieuse, et s'avança en roulant et s' élevant toujours.

Le voyageur posa la femme à terre ; il arracha son habit et siffla Freyschûtz.

— Il est inutile de me sacrifier à cette femme peut-être déjà morte, pensa-t-il, et surtout de me sacrifier sans espoir. Je vais tâcher de me sauver à la nage avec Freyschûtz.

La lame tomba et l'entraîna ; il se' cram-

ponna à une roche d'une main, et de l'autre retint la pauvre femme inanimée. Freyschûtz disparut emporté par la vague.

Une sueur froide coula du front du voyageur ; il appela à'une voix déchirante son fidèle compagnon. La mer était toute blanche d'écume.

De cette écume sortit bientôt la large tête noire de Freyschûtz. Après de longs efforts, il revint à son maître, qui le serra dans ses brças.

— Mon pauvre Freyschûtz, lui dit-il, nous allons mourir ensemble. Quelque près de la falaise qu'il marchât, il avait alors de l'eau jusqu'aux genoux, Freyschûtz n'avait plus que le col dehors. Une voix se fit entendre. Une lueur parut dans la falaise.

— Ohé ! par ici !

— Qui appelle? dit le voyageur d'une voix défaillante.

— .Moi, un douanier. Mais ne perdez pas de temps.

— Par où ?

. Le douanier descendit avec son falot. C'était l'avallure qu'ils avaient dépassée sans la voir.

Le douanier aida le voyageur à monter son fardeau. Quand ils furent en haut, le voyageur regarda la mer; elle battait la falaise avec fureur. On entra dans la cabane du douanier, et l'on ranima la pauvre veuve.

Gomme ils arrivaient sur le port de Fécamp, c'était une grande joie. Au déclin du jour, un navire presque démâté avait paru dans la bande rouge du soleil couchajit. tes vieux du pays venaient de reconnaître le bâtiment que l'on croyait perdu depuis longtemps; mais la mer était si mauvaise, qu'il n'y avait pas moyen de mettre une seule chaloupe dehors.

On alluma de grands feux sur la jetée. Le navire mit en panne avec le peu de voiles qui lui restaient, car, par un pareil temps, il n'eût osé approcher du port de Fécamp, dont l'entrée était impraticable.

Toute la nuit se passa dans des transes succesfci- . vesdejoie et de crainte. Le matin, c'est-à-dire douze heures après, car il fallait attendre la marée, le navire entra dans le port. L,es hommes étaient pâles et maigres ; ils mirent pied à terre, et ne répondirent aux caresses de leurs femmes et de leurs enfants qu'en leur imposant silence par un signe de lamain.

On comprit que, dans le danger, ils avaient fuit •un vœu. On s'écarta respectueusement. Tout le monde se découvrit la tête ; les marins alors s'agenouillèrent;et, toujours rampant sur les genoux, ils montèrent jusqu'à la chapelle de la Vierge; là, ils entonnèrent un cantique que tout le monde chanta avec eux. C'est un cantique bien connu sur toute la côte et qui commence ainsi :

Vierge sainte, exaucez-nous, Notre espoir est tout en vous.

Chère dame de la garde, Très- digne mère de Dieu, Soyez notre sauvegarde, Pour nous défendre en tout lieu.

Puis les femmes, les enfants, les soeurs embrassèrent çn pleurant les pauvres marins que le cœur seul pouvait reconnaître, tant ils avaient souffert! et, dans les bras de son mari, la veuve ne pensa pas à remercier le voyageur ; mais, en voyant le bonheur de cette pauvre femme, le voyageux ne pensa môme pas qu'elle aurait pu le remercier.

Sainte-Adresse, 1849.

Au commencement de l'été dernier, la mer, dai*s une nuit de colère, avait brisé mon canot, la Langouste; la douane avait, selon l'usage, constaté le décès de l'embarcation. — Il fallut faire faire un autre canot, et aussi remplacer quelques filets, qui avaient été perdus dans le sinistre. — A cet effet, je pris la route d'Étretat, et j'allai trouver îe père Quertier, qui en avait, m'avait-on dit, quelquesuns à vendre, et qui demeure à moitié chemin à peu

près de Sainte-Adresse à Étretat.

• La mère Quertier, de temps immémorial, — Quertierestsonsecond mari, — tient uncabaret isolé, à une demi-lieue au moins de toute habitation, et bien connu sous le nom de CaféTerreux. — Je ne sais si le nom de Terreux vient de celui qui l'aurait fondé autrefois, — ou de ce qu'il est simplement creusé dans l'argile de la côte. La mère Quertier est une femme honnête et considérée, — qui vend du café et du cassis (dans le pays, on dit cassif), non pas, com^pe elle le dit, < du cassif drogué, — mais du cassif tel qu'il vient dans le jardin, sans sucre, sans rien ; » — également du pain et des

œufs durs; les chevaux y trouvent aussi de l'avoine et de l'eau, et rien ne les déciderait à passer devant le Café Terreux sans s'y arrêter.

Je ne tardai pas à m'arranger avec le père Quertier, qui me céda une partie de ses filets, et, comme il m'offrit un verre de cassif, auquel sa femme ajouta* une pierre de sucre », nous nous attablâmes dans un coin.

A une huître table étaient quelques hommes delà campagne, qui buvaient du cidre. — > Deux discutaient avec chaleur, les autres semblaient être le tribunal.

— Écoute, maître Jean, disait un des interlocuteurs, tu as tort, tu ne respectes rien ; tu es connu dans le pays pour un empiéteux. Chaque fois que tu laboures ton champ, tu fais un sillon de plus, — tantôt tu le prends à la sente, tantôt au grand chemin, tantôt à un de tes voisins. Quelquefois, on te fait rendre le sillon ; mais, d'autres fois, on ne dit rien, et tu le gardes ; ça n'est pas comme ça qu'on doit augmenter l'héritage de ses pères : c'est par le travail, c'est en améliorant son fonds, et non en empiétant sur celui des»autres.

— Qu'est-ce que tu viens me parler de sillon et de labour 1 reprit celui qu'on appelait Jean; il y a six mois que je n'ai labouré, et je ne labourerai pas avant quatre mois d'ici.

— Ce que je te reproche n'est pas d'hier; je veux parler de ton habitude ; mais ce qui est d'hier, c'est la haie et les arbres que tu as commencé à planter au bord de la propriété de M. Léon **\

— Est-ce qu'on n'a pas le droit de se clore, à présent? Je vous le demande, à vous autres.

— Oui, certes, dit l'un des assistants, on a le droit de se clore.

— Il ne s'agit pas de ça, et tu fais semblant de

ne pas me comprendre, maître Jean. Et à quelle distance planles-tu ta haie?

— A peu près à la distance ordinaire.

— Eh bien, moi, je te dis que tu n'es pas à distance.

— Pas à distance? — un pied et demi pour une sève (haie vive) d'épines 1 — l'article 259 de la • coutume d'Orléans est pour moi.

— Oui-da ! — mais l'article 259 dit que la haie sera sève d'épines blanches, et pas d'épines noires. . • .

— Qu'est-ce que ça fait?

— Tu* le sais aussi bien que moi, ce que ça fait : l'épine noire trace et envahit l'héritage du voisin.

— Eh bien, alors, il y a un arrêt du parlement de Rouen du 17 août 1751, qui fixe un pied et demi pour les haies, sans dire de quelle sève, et la coutume normande battra la coutume d'Orléans en Normandie.

— Nous verrons ça. Et les arbres ?

— Il y a règlement du parlement de Grenoble, du 8 octobre 1612, qui dit de planter à six pieds.

— Ah ! lu ne veux plus de la coutume normande, à €e qu'il paraît, pour tes arbres. Pourtant ton arrêt de 1751 en devise un brin : il dit de ne pas planter plus près que vingt-quatre pieds.

— Oui, pour de la futaie, mais ce que je plante, c'est des pommiers heuribles (précoces).

— Eh bien, l'arrêt dit alors sept pieds pour tout arbre.

— Alors, je garde l'arrêt du parlement de Grenoble. — D'ailleurs, en quoi ce que ça le gêne,

ton M. Léon **\ que mes arbres soient à quelques pouces plus près ou plus loin?

— Oh I mais c'est que tu es malin. Dans quelques années, tu viendras dire : « J'ai un pied et demi à reprendre sur M. Léon. Voyez ma haie. On ne me l'aurait pas laissé planter plus proche que je n'avais droit. » Et tu gagneras un bon pied... Et aussi : «J'ai sept pieds depuis mes arbres. » Et tu voudras bien alors de la coutume normande.

Maître Jean rit lui-même avec un certain air satisfait de voir son habileté reconnue. Tout le cabaret prit part à sa gaieté.

— Maître Pierre, laisse-moi faire mes affaires

avecM. Léon***, ajouta maître Jean, et je te payerai un pot de cidre quand tu voudras, car que que ça te fait?

Je sortis, un peu pressé par l'heure, car cette conversation me semblait étrange. Un autre voyageur sortit en même temps que moi. Je recommandai au père Quertier de m'envoyer mes filets par la voiture d'Étretat, et je me mis en marche pour Sainte- Adresse.

Mon compagnon de voyage avait serré la main à maître Pierre et à maître Jean. — Je lui demandai si c'étaient le maire et le juge de paix, ou deux avocats.

— Eux ! — me dit-il, — ce sont deux paysans, deux cultivateurs. — Jean est riche, et Pierre ne Test pas, voilà toute la différence. — Jean a une belle ferme, et Pierre n'a qu'un lopin de terre autour d'une masure ; — aussi il va en journée chez des bourgeois.

— Mais ces textes de loi qu'ils citent?

— Ah 1 dame, faut bien savoir un peu les lois; oomment qu'on défendrait son pauvre bien sans ça, et qu'on augmenterait tout doucement l'héritagede ses enfants?

— Savez- vous aussi les codes ?

— Je n'en sais pas aussi, long que Pierre et Jean, et il y en a plus comme moi que comme eux ; mais ils ne sont pas les seuls pourtant, et il y en a de plus forts qu'eux, parce que Jean ne sait presque pas lire, et Pierre pas du tout. Mais on ne refait pas un Normand sans se donner un peu de mal.

— Alors, je vous ferai la question que Jean adressait à Pierre quand nous sommes partis. — Maître Pierre me paraissait défendre le bon droit, mais je ne crois guère au désintéressement de gens qui ont pris la peine de devenir de si grands jurisconsultes. — Que que ça fait à Pierre ? est-il héritier, parent, ami, ouvrier de ce M. Léon *** ?

— Ni héritier, ni parent, ni ami, — ouvrier quelquefois ; mais, quand un homme a fourni ses bras et qu'un autre lui a payé ses journées, ils ne se doivent rien ni l'un ni l'autre.

— C'est juste.

— Mais maître Pierre a des raisons pour s'intéresser à la propriété de M. Léon***. — Où allezvous?

— A Sainte- Adresse.

— Moi, à Bléville. Nous allons ensemble presque jusqu'à lacavée de Sanvic. — J'ai le temps de vous raconterça. — Quand nous nous séparerons, nous ne serons pas loin de la propriété en question.

Voilà ce que c'est : — L'année passée, il y a. eu des clubs publics; cette année, il y a des réunions où ne se rendent que ceux qui sont du même avis. — Il y a là des gens qui promettent, offrent de grandes dore'js au peuple, aux pauvres et aux ouvriers, — tartines où il y a du beurre, et même des confitures dessus, — mais pas de pain dessous.

D'autre part, les bourgeois, qui ont eu trop peur en 48, n'ont plus assez peur en 49.

JIs sont un petit peu durs au monde et ont l'air de vouloir se revancher de leur peur de l'année dernière. Repoussés d'un côté, attirés de l'autre, lés pauvres et les ouvriers écoutent ceux qui leur font le plus de promesses, — à défaut de ceux qui leur donneraient le plus.

Et puis il y a une société qu'on appelle de la rue de Poitiers qui a fait distribuer toute sorte de

petits livres ennuyeux, qui disaient qu'on voulait ramener un gouvernement où les pauvres se'partageraient la fortune des riches. — Ces petits livres disaient que ça ne valait rien. — Mais, au contraire ça fait venir des idées à beaucoup; les uns disent que c'est pour dans longtemps; d'autres disent que c'est pour le mois prochain, quelques-uns que c'est pour la semaine prochaine.

Il faut dire la vérité, monsieur : tout ce qu'il y a 'de fainéants, de buveurs, de propres à rien, font semblant d'être socialistes, mais aussi tout ce qu'il y a d'égoïstes, d'avares, disent qu'ils agissent pour l'ordre. — Quand on regarde bien, on voit qu'ils n'ont raison ni d'un bord ni de l'autre, — mais chacun des deux partis donne un peu

raison à l'autre. — Les égoïstes, les avares font dire qu'il serait bon de les mettre un peu au pas, qu'il y a bien des choses à faire pour le peuple; que les subsistances devraient être à bon marché, etc.

Mais, quand on écoute les soi-disant socialistes, quand on voit des épaules pas fortes du tout demander les fardeaux les plus lourds, on pense que les .autres ont un peu raison et qu'il faut soutenir

l'ordre, dans l'intérêt même du progrès.

De façon que chacun plaide pour soi, et gagne la cause de son adversaire.

Une réunion s'est formée où des pauvres gens et des ouvriers se sont partagé par avance les biens des riches, pour qu'il n'y ait pas de confusion au jour où la chose pourra se faire. Maître Pierre est de cette réunion ; comme il connaît bien la loi, on l'écoute volontiers. Quand on a eu fait les lots, on lui aditde choisir; il achoisile plus petit; il achoisi le bien de M. Léon ***, qui n'est qu'une ferme et un jardin, et il a laissé les grosses parts aux autres. On a applaudi, car on a dit qu'il n'était pas ambitieux et on Ta laissé faire.

Depuis ce temps, Pierre considère la propriété de M. Léon*** comme à lui. Jamais le fils aîné d'un bourgeois ne s'est cru aussi sûr de l'héritage de son père. C'est pour cela qu'il en défend les limites avec tant d'acharnement; il ne permet à personne d'empiéter sur son bien.

Au commencement, ça allait bien. M. Léon*** ne savait rien de l'affaire, et il prenait souvent Pierre, qui est bon jardinier, pour faire quelques jourùées chez lui. Il faut voir avec quel cœur Pierre travaillait; il venait une heure avant l'Angélus du

matin, et ne s'en allait qu'an quart d'heure après l'Angélus du soir. — Il ne mettait pas une demiheure à dîner. Il faut dire que M. Léon *** n'est pas grand jardinier, pas très-curieux de ses plantes, ni très-ambitieux de ses arbres, et ce qu'il ordonnait à Pierre de faire, c'était le plus souvent de ratisser les allées, de faucher les gazons et d'arroser les fleurs autour de la maison ; — mais Pierre ne s'en tenait pas là. — Si vous saviez ce qu'il a greffé sans rien dire de coignassiers et de sauvageons avec des greffes de poires nouvelles qu'il sç faisait donner de côté et d'autre, et les belles roses qu'il a entées clandestinement sur les églantiers ! Un hiver, il s'est introduit trois nuitsde suite par-dessus une haie pour porter du fumier qu'ilavait acheté et l'enfouir au pied des arbres à fruits. — Il était bien mécontent de M. Léon ***, qui laissait ainsi dépérir les pauvres arbres par lésine; il racontait à tout le monde que les arbres étaient tout couverts de mousse, tant le terrain s'était amaigri.

La propriété de M. Léon *** manque d'eau, — il n'y a qu'une grande mare pour arroser, et, dans les mois de septembre et d'octobre, elle était toujours sèche. — Eh bien , Pierre, par une foule de

rigoles creusées à grand'peine, a conduit à cette marc l'eau qui se perdait sur les propriétés voisines, et aujourd'hui la mare est la meilleure et la plus abondante de la contrée.

Mais il y a quelque temps, M. Léon et Pierre se sont fâchés. — Il y a du côté de Pouest un vieux mur ruiné et crevassé, dans lequel poussent des pariétaires et toute sorte de plantes; de vieux lierres qui ont peut-être contribué à le renverser, ont l'air aujourd'hui d'être son seul soutien.

M. Léon *", qui, comme je vous l'ai dit, n'est pas très-curieux de jardinage, aime beaucoup le sauvage, ce qu'il appelle un style pittoresque, ce que nous appelons, nous, un genre bachique. Il s'avise d'adorer ce vieux mur; — c'est un drôle de goût, — mais c'est son goût, et le mur est à lui.

Gomme Pierre travaillait ail jardin il y a à peu près trois mois, et qu'il était près de ce mur, M.Léonlui dit : — Eh! maître Pierre, éloignez^vous du mur; il y a dans les lierres un nid de roitelet et vous pourriez effaroucher la couveuse.

— Elle sera bien mieux effarouchée, .dit Pierre, quand on va abattre le vieux mur pour le reconstruire.

— Et quiesl-ce qui abattra le vieux mur?

— Mais Joseph le maçon, aussitôt que vous lui en aurez donné Tordre, et ça pas plus tard que tantôt, car je lui ai dit de venir vous parler.

— Et qui vous avait donné cette commission, maître Pierre ?

— Le bon sens, monsieur Léon ; je ne suppose pas qu'il vous plaise de vous trouver déclos un de ces matins, et de voir les charrettes traverser votre jardin et les moutons paître dans vos fleurs.

— J'ai consulté ce même Joseph, et il m'a assuré que le mur tiendrait debout encore vingt ans.

— Possible, mais ça n'est pas propre, un mur comme ça.

— Comment , pas propre ! mais il est magnifique. Je ne donnerais pas pour cinq cents francs le lierre, les pariétaires et les fougères qui poussent dessus;— - je ne dérangerais pas pour cinq cents autres francs le petit roitelet troglodyte qui y fait son nid tous' les ans.

— Ça n'empêche pas, monsieur, que tout le monde est d'accord qu'un beau mur neuf, — en cailloux taillés et chaînes de briques, bien paré et crépi, fit formant des carreaux noirs et blancs

comme un damier, — est plus beau et plus propre qu'un vieux mur en ruine, couvert de mauvaises herbes et de plantes parasites.

— C'est une affaire de goût, maître Pierre.

— Oui ; mais savez-vous ce qu'on dit? On dit que vous êtes avare, on dit que vous laissez dépérir votre propriété par lésine, on dit bien pis que cela encore. . '

— Et que dit-on, maître Pierre ?

— Je n'ose pas trop le répéter, parce que c'est trop fort.

— Allez toujours.

— On dit que vous êtes ruiné, et que vous n'avez pas le moyen de faire réparer votre clôture.

— Est-ce là tout?

— Mais il me semble que c'est bien gentil comme ça.

Trouvant la volonté de M. Léon *** inébranlable, Pierre ne s'est pas tenu pour battu ; — il a officieusement et clandestinement averti le maire du mauvais état du mur et exprimé des craintes sur la sûreté des passants, le mur pouvant d'un moment à l'autre tomber, soit en dedans, soit en dehors du jardin.

Le maire est venu avec son adjoint. — On a ordonné une expertise. — Il a été décidé que le mur était vieux, ne faisait pas une clôture propre ( tout le monde est, à ce qu'il parait, d'accord là-dessus), mais que la sécurité publique n'était pas encore intéressée à sa démolition.

Pierre était furieux. — Il me laissera, disait-il en parlant de M. Léon, la propriété dans un bel étatl — Avec quoi veut-il que je puisse bâtir des murs..., moi? Est-ce que ce n'est pas le devoir d'un propriétaire d'entretenir son héritage en bon état? — J'en aurai au moins pour huit cents francs à refaire ce mur-là. — Et où veut-il que je les prenne ? C'est un brigandage t

Depuis ce temps, quand il travaillait chez M. Léon*4*, il répondait à peine aux questions de celui-ci et ne faisait rien que de mauvaise grâce.

— Cependant, M. Léon *** le gardait parce que, s'il diminuait de politesse pour le maître, il ne diminuait pas de soins pour la propriété, et son ardeurau travail semblait s'accroître chaque jour.

— C'était pour M. Léon *** sans cesse de nouvelles surprises. — Il voyait un matin splendidement épanouie la nouvelle rose jaune de Perse, rose encore

presque inconnue dans les jardins, là où il ne connaissait que des églantiers. — Une autrefois, lui qui n'a pas acheté d'arbres depuis vingt ans, il cueillait le bigarreau Napoléon ou la poire Williams, qui sont des fruits tout nouveaux dans les cultures et que beaucoup de ses amis se sont procurés à grands frais, il y a quelques années.

Mais Pierre, qui s'effrayait de plus en plus d'avoir à refaire le mur de l'ouest au jour du partage, Pierre, qui avait fait faire un devis de ce mur par le maçon Joseph, et qui avait appris avec indignation que ça lui coûterait non pas huit cents francs, mais douze cents, — Pierre s'est obstiné à le faire reconstruire par le maître actuel.

M. Léon tient aux fougères et à la pariétaire. — Pierre arracha les fougères et la pariétaire, — il coupa les vieux lierres au pied, à quatre pouces sous terre, de façon qu'ils ont jauni et perdu leurs feuilles; sans qu'on puisse savoir pourquoi, il a' détruit le nid du petit roitelet.

Et, un jour, M. Léon *** l'a surpris — debout sur la crête du mur, une pioche à la main — et le démolissant à coups redoublés.

Cette fois, M. Léon *** s'est mis en colère, il a

failli rassommeretramisdehors. Depuis, M. Léon *** a appris la dénonciation au maire, — et, qui plus est, les détails du partage et' les prétentions de Pierre sur sa propriété.

De sorte qu'ils sont très-malheureux tous les deux.

Pierre ne peut plus mettre les pieds dans son futur jardin, — si ce n'est clandestinement, la nuit; — et dernièrement un gros chien qu'on y lâche depuis quelque temps lui a enlevé un morceau de pantalon et quelque autre chose en sus. — ' Il s'informa aux domestiques : — Travaille-t-on au jardin? — Après l'ouragan de l'autre nuit, at-on fait visiter la toiture par les couvreurs? — Entre-t-il du fumier dans le jardin? — Est-il question de rebâtir enfin le mur de l'ouest ?

Et il n'obtient pas tous les renseignements qu'il voudrait, parce qu'il est tres-sévè rement défendu aux domestiques d'avoir aucunes relations avec lui.

M. Léon **\ de son côté, a l'esprit frappé des prétentions et de l'opiniâtreté de Pierre; — il en rêve la nuit; il semble que sa maison et son jardin ne sont plus tout à fait à lui. — Quand il voit

Pierre rôder autour de la maison, il s'inquiète et ne le perd pas de vue; — il a donné des ordres à Joseph pour reconstruire le mur de l'ouest, parce qu'il ne se trouve plus assez clos, et que Pierre pourrait bien s'introduire par là.

Pierre cependant, comme nous l'avons vu tantôt, ne laisse pas empiéter sur sa terre. — Le petit champ sur les limites duquel vous l'avez entendu discuter avec Jean n'est pas enclos dans le jardin, et c'est la seule partie de la future propriété où il puisse maintenant pénétrer. — Il est dévoré d'inquiétudes. En effet, il est comme je vous l'ai dit, habile jardinier; tout le temps qu'il a été chargé du jardindeM. Léon**\il taillait les arbres pourles faire pousser en bois, se réservant de ne les mettre à fruits que lorsqu'il entrerait en possession.

Maintenant, il se demande si on ne va pas les tailler au contraire pour les faire crocheter et donner du fruit. — Si on prend un nouveau jardinier, il n'y manquera pas, ne fût-ce que pour se faire valoir. — Si on n'en prend pas, on ne les taillera pas dy tout; ça sera bien pis ; ils seront chargés de fruits, s'épuiseront et se déformeront en deux ou

trois ans. Ces espaliers, ces quenouilles qu'il avait pris tant de soin et de joie à conduire, — on les lui livrera dans un bel état I

— - Mais voici, me dit mon compagnon, que notre roule se sépare; je vais prendre à droite pour Bléville, et vous allez, vous, descendre la cavée de Sanvic, pour Sainte-Adresse. — Adieu , monsieur.

Je me misv à descendre en effet la cavée de $anvic ; — et, chemin faisant, je me disais : Mon compagnon a raison, on laisse la classe pauvre entre des gens qui promettent tout et des gens qui ne veulent rien donner. — S/ils avaient à choisir encore entre des gens qui promettraient beaucoup et d'autres qui donneraient un peu I

Beaucoup de ceux qui s'intitulent socialistes n'ont pas de droits à ce titre. • — Le socialisme doit être la recherche des perfectionnements pacifiques de la société, — et ceux-là ne rêvent que ruines et désordres.

Mais il n'en est pas moins vrai que c'est une énorme sottise de s'intituler antisocialistes.

S'il plaisait au parti du mouvement de s'appeler amis du peuple^ serait-il juste et sage aux amis

de Tordre de s'intituler les ennemis du peuple?

D'ailleurs, une révolution qui n'apporterait pas de progrès dans l'état de la société ne vaudrait pas ce qu'elle coûte; - — si elle ne faisait 'que prendre les places et les dignités aux uns pour les donner aux autres, — il faudrait dire comme mon matelot Buquet: « C'est comme quand on change de logement pour ne faire que changer de punaises. »

C'est Racine, je crois, qui raconte qu'un prédi^* cateur ambulant, se trouvant sur une 'place de Naples, et voyant que la foule l'avait abandonné pour les lazzis d'un/polichinelle, ne s'amusa pas à invectiver le polichinelle ; il éleva son crucifix et s'écria : Ecco il vero pulcinella ! — Voilà le vrai polichinelle — celui qui dit la vérité, etc., etc. »

Il faudrait dire : « Nous sommes les vrais socialistes, voici notre programme I » et, ce programme donné, il faudrait le suivre.

Car la môme loi et le même gouvernement doivent, il est vrai, à la fois préserver le riche contre l'avidité et la haine du pauvre, et préserver le pauvre contre la tyrannie et l'égoïsme du riche.

Alors, on aurait avec soi tous les gens de bon

sens, de bon cœur el de bonne foi de tous les partis. — On n'aurait plus contre soi que les fous et les imbéciles de tous les partis, et l'issue de la lutte ne serait plus ni douteuse ni inquiétante.

Gomme je continuais à descendre la cavée, — mon esprit, chassant aux papillons, avait attrapé quatre vers quand j'aperçus la mer et Sainte- Adresse; — aussi la chose n'eut 'pas de suite, — tant je sens bien en face de l'Océan la vérité des paroles d'un vieux pécheur d'Étretat de mes amis, qui, entendant parler des troubles et des inquiétudes politiques, étendit les deux bras. vers la'mer, et — me la montrant, bleue et immense comme le ciel, riche et toujours la même, — me dit :

— Qu'est-ce que ça nous fait ?

Voici les quatre vers :

Le blanc veut pour lui seul les abus cou serves ; L'autre croit qu'à son tour il est temps qu'il y goûte. Les blancs sont simplement des rouges arrivés, Et les rovges des blancs en route.

Sainte-Adresse, 1850.

Vous me demande:} si je ne m'ennuie jamais au bord de la mer; c'est un beau spectacle, dites-vous, mais uniforme et monotone...

. Pour toute réponse, je vous dirai : Vous n'avez pas vu la mer, venez enfin cet été voir elle et moi, et vous me direz après si c'est uniforme et monotone. Vous aimez les tableaux; eh bien, toutes les cinq minutes, la mer vous présente un nouveau tableau de Gudin ; il y en a même qui sont remplacés au bout d'une ou deux secondes, et de ceux-là mêmes Gudin en a reproduit quelques-uns, grâce à son admi-

rable mémoire. Il y a dix ans que je cherche à revoir un coucher de soleil que j'ai admiré une fois. Eh bien, il ne s'est jamais reproduit; tous les jours, la nature a créé de nouvelles magnificences depuis dix ans, et ne s'est pas encore répétée.

Et puis aussi, il y a les habitants, les pécheurs, les marins, que vous aimeriez comme moi si vous les connaissiez. Je ne veux vous parler aujourd'hui ni de leur sage indifférence pour la plupart des choses que se disputent les autres hommes, ni de leur dévouement désintéressé; je veux vous dire seulement combien d'aliment ces gens simples et silencieux peuvent donner rien qu'à la curiosité.

Quand vous serez ici, nous irons ensemble acheter, après dîner, deux cigares chez un épicier qui demeure au fond du village. Si je ne vous dis rien, vous ne verrez rien ; vous entrerez dans une petite boutique, peinte en vert, sur laquelle sont les inscriptions ordinaires : Contributions indirectes.

Tabic. Vous demanderez deux cigares ; un homme de soixante ans vous désignera une boîte dans laquelle vous choisirez vos cigares; vous payerez, on vous rendra votre monnaie; nous sortirons; vous me direz: t Eh bien, après?.»

Eh bien, avant de venir ouvrir, dans le village où il est né, une petite boutique d'épicerie* cet homme, pendant plus dé quarante ans, a été dhercher, à travers les mers et les tempêtes, ce sucre et ce caïé, et ces clous de girofle, et ce tabacqu'il vous vend.

C'est déjà un peu plus intéressant que le débitant de votre quartier, qui va, depuis le même espace de temps, chercher son tabac à l'entrepôt, son sucre et son café rue de la Verrerie.

Mais ce n'est pas tout.

Cet épicier a fait les guerres de J'Empire; il s'est battu vingt fois avec les Anglais; il a été corsaire. Ce n'est pas tout, il a été pris dans un combat naval, sur un navire coulé bas; il a été emmené en Angleterre. Dix fois il a essayé de s'échapper, dix fois il a été repris et resserré plus durement, mais il était décidé à quitter l'Angleterre. Un jour, enfin, il s'est échappé avec un camarade aussi malheureux et aussi résolu que lui ;• ils ont volé un petit canot de douze pieds à je ne sais quels pécheurs anglais. Douze pieds est une dimension que l'inspecteur de navigation trouve absurde et dangereuse sur la Seine. On m'a personnellement, il y aune douzaine

d'années, mis en fourrière, confisqué, détruit un canot que j'avais sur la Seine, parcequ'il n'avait que douze pieds de longueur, et que la prudence paternelle de l'administration ne veut pas qu'on s'expose sur ki rivière avec u/ie aussi frêle embarcation.

Une fois en possession de ce canot de douze pieds, nos deux Normands se mirent en route pour revenir en France, et traverser la mer ; ils avaient une petite provision de biscuit et une bouteille de genièvre. A peine avaient-ils quitté la rive, que le ciel devint menaçant; tout présageait du gros temps. Ils se consultèrent ; ils furent parfaitement d'accord qu'ils aimaient mieux se noyer que de retourner chez les Anglais. Il» firent leur prière et se mirent en route : les présages du ciel se confirmèrent, et, au bout de trois jours, des pêcheurs trouvèrent le canot avec les deux hommes presque morts de faim, de soif et de fatigue; mais c'étaient des pêcheurs français. Ils étaient sauvés, et voilà comment notre homme est venu s'établir épicier dans le village où il est né.

Mais en voici un autre qui passe; celui-ci est encore pêcheur, il mourra pêcheur. Il a plus de soixante ans, il est robuste et vigoureux comme à

quarante ans. II n'a pas été au service. Il était toujours prêt, mais on ne l'a pas demandé. Cependant, il lui est arrivé une chose qu'envieraient .des marins qui ont passé toute leur vie au service.

C'était pendant la guerre; des navires anglais rôdaient aux alentours de la rade du Havre. Les pêcheurs français avaient ordre de rentrer avant la fin du jour, et de ne pas s'écarter hors de portée de la vue.

Maître Pierre était jeune alors, un peu aventureux, aimant à éluder les ordres des commissaires de la marine. D'ailleurs, il n'avait rien pris à la mer depuis plusieurs jours. Il décida les deux compagnons qui montaient son canot avec lui à dépasser les limites prescrites; bien plus, à passerlanuit dehors.

Leur désobéissance fut punie comme dans une fable. Le jour commençait à poindre lorsqu'une petite goélette anglaise, qui rôdait, quœrens quem devoret, avisa la petite barque, la héla, et lui fit signe d'approcher.

Nos pêcheurs virent un peu tard qu'ils avaient fait une sottise, firent semblant de ne pas entendre, hissèrent leurs petites voiles, et se disposèrent à regagner la rade et la terre à la faveur d'un vent favorable, espérant que la goélette les mépriserait,

ne daignerait pas se déranger pour une si chétive embarcation, et ne s'aviserait pas de tirer sa poudre aux moineaux.

Ils se trompaient. Le capitaine de la goélette avait besoin de renseignements. Il renouvela ses signaux, et crut devoir, pour en faciliter l'intelligence, les appuyer d'un tout petit boulet, qui ricocha à quelques pieds du canot, et qui. l'aurait percé et fait couler s'il l'avait atteint. Mais Pierre et ses compagnons savaient bien qu'on ne les avait pas visés, et que ce n'était qu'un avertissement, mais que le coup suivant les coulerait, et que d'ailleurs la goélette les rattraperait en deux enjambées. Il fallait obéir. On amena les Voiles et on rama de mauvaise grâce, mais on rama vers la goélette; on hissa les trois hommes abord, puis on défonça leur canot, qui coula et disparut. On leur fit des questions auxquelles Pierre refusa de répondre. Un de ses compagnons répondit de hardis mensonges, On allait interroger le troisième, lorsqu'on fut distrait par une alerte. Un brick français venait à toutes voiles sur la goélette. On mit à fond de cale les trois pêcheurs convenablement ficelés, puis on se prépara au combat.

Je veux bien ne pas vous donner tous les détails de ce combat. Il fut très-acharné. La nuit arriva et sépara les combattants. On s'était fait beaucoup de mal de part et d'autre. Chacun se considéra comme suffisamment vainqueur, et gagna le large. Le navire anglais avait été le plus maltraité, probablement. Le capitaine était tué, le second grièvement blessé. Il ne restait plus que sept hommes de tout l'équipage. On répara les cordages coupés par les boulets ; on remplaça un mât rompu ; puis on se mit en route pour un port anglais. Un * point noir, qui avait paru à l'ouest, monte en s'étendant. Le vent souffle par rafales ; les grains, mêlés de vent et de pluie, se succèdent rapidement ; la mer se gonfle. Il fallut amener une partie des voiles et une terrible tempête ne tarda pas à se déclarer.

Malgré l'absence du capitaine et la blessure du second, l'équipage se défendit bravement et habilement contre la tempête. Pendant ce temps, nos trois Normands se désespéraient ; ils avaient, pendant le combat, adressé au ciel de ferventes prières pour que les Français prissent le navire anglais et les délivrassent; mais il fallut renoncer à cet espoir.

Tous trois avaient au pays des femmes et des enfants et s'alarmaient avec raison du son de leur famille; de plus, ils se rappelaient tous les récils du sort des prisonniers au pouvoir des Anglais, et Pierre surtout disait que, puisque les Français n'avaient pu les délivrer, il eût été au moins bien heureux que la goélette fût coulée bas ; qu'il aimait autant être noyé que prisonnier, et que cela l'aurait consolé plus d'à moitié de voir les Anglais se noyer avec lui. «

— Quel malheur ! disait un autre, que nous n'ayons pas été sur le brick avec les Français ! Pour ma part, je ne suis pas soldat, je ne me suis jamais battu, mais j'aurais cogné si dru que ça n'aurait pas nui à l'affaire.

— Ma pauvre femme ! mes pauvres enfants ! disait le troisième

— Mais quel temps fait-il ? disait Pierre; le navire roule terriblement , la mer gronde sous la quille, les mâts craquent; je ne m'y connais plus, ou il fait ou il va faire un furieux temps.

Cependant, en effet, la tempête devenait horrible. L'équipage, réduit à sept hommes, dont quelques-uns blessés, avait peine à suffire à la ]ma-

nœuvre, surtout après les avaries subies pendant le combat. Tout à coup un matelot s'élança de la cale, pâle et essoufflé.

— Capitaine, dit-il au second, une voie d'eau ! Il y a une voie dans la cale t

Un grand tumulte se fit sur le pont. Le capitaine rétablit le silence et donna l'ordre de se mettre aux pompes. Il fallut que la moitié des hommes se 'mît à pomper, pendant que l'autre moitié s'arrangerait pour conduire le navire. Cependant, le charpentier chercha s'il verrait la voie d'eau et s'il pourrait la boucher. Mais il y avait déjà une grande hauteur d'eau dans le navire, et l'ouverture, faite sans doute par un boulet, ne pouvait se découvrir. Au bout d'une heure, les premiers hommes employés à la pompe étaient épuisés; l'eau n'augmentait pas, mais ne diminuait pas non plus. L'effort des pompes compensait seulement l'invasion de l'eau. Les trois autres les remplacèrent. Le lieutenant, quoique blessé, restait à la barre.

L'officier fit monter la barrique de rhum et en donnait lui-même des rations modérées. Au bout de quelques heures, la tempête était loin de se calmer. Les hommes, fatigués, pompaient plus mol-

lement. On s'aperçut avec épouvante que l'eau gagnait. On avait fait monter nos pécheurs sur le pont, à moitié pour qu'ils ne fussent pas noyés, à moitié pour qu'ils n'encombrassent pas la cale. Pour comble de terreur, on s'aperçut qu'on faisait très-peu de route vers la destination du navire. Le vent, favorable pour gagner les côtes de France, était presque contraire pour gagner les côtes d'Angleterre.

— Que faire? disaient les matelots; trois hommes ne suffisent pas pour les pompes ; l'eau gagne,, nous ne marchons pas. Nous sommes perdus !

Le second, qui ne se troublait pas facilement, envisagea la situation et en vit tout le danger ; il parlait français, il se fit apporter les trois pécheurs.

— Vous êtes marins, leur dit-il, vous comprenez ce qui se passe; le navire a une forte voie d'eau dans la cale; je ne puis mettre aux pompes que trois hommes, quatre au plus; l'eau gagne ; avant une heure, le navire sera coulé, et nous ne marchons que faiblement, ayant presque le vent debout, comme vous le savez aussi bien que moi. Le navire, d'ailleurs, va mal au plus près; dans cette situation, nous sommes tous perdus 1 la mer

est trop grosse pour mettre une chaloupe à la mer; dans une heure, vous serez noyés avec nous. Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas ! Vous êtes x prisonniers, mais vous ne voulez sans doute pas . mourir plus que nous ; je vais vous faire ôter vos liens, et vous allez travailler avec nous à la pompe et à la manœuvre pour le salut commun, pour la vie ! Vous me comprenez bien?

— Très-bien, répondit Pierre ; laissez-nous jaser un moment entre nous.

— Je n'ai pas besoin de vous dire que le temps presse.

Pierre et ses compagnons se retirèrent à l'avant. Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées qu'ils revinrent trouver le second, qui ne quittait pas la barre. ■

— Vous dites donc, l'Anglais, que vous êles.perdus si nous ne vous donnons pas un coup demain?

— Je dis que nous sommes perdus, vous comme nous. Ainsi, il n'y a pas à réfléchir. Tom, coupez les liens des Français.

— Merci, Tom. Mais il va sans doute falloir nous ficeler de nouveau, car nous ne voulons pas travailler avec vous.

— La peur vous rend-elle insensés ? ou, ignorants que vous êtes, ne comprenez-vous pas l'imminence du danger?

— Nous savons comme vous que nous serons tous noyés avant une heure ; mais nous ne voulons pas qu'il soit dit que des marins français ont aidé les Anglais à les conduire prisonniers dans leurs ports; on se gausserait de nous.

— Mais vous êtes perdus I

— Nous trouvons cela très -désagréable, mais pourtant ça Test moins que pour vous : pour des prisonniers, la vie ne vaut pas ce qu'elle vaut pour des hommes libres. Nous sommes vexés, mais vous l'êtes plus que nous, nous ne travaillerons pas.

Les trois hommes qui n'étaient pas aux pompes pressaient le capitaine de mettre les Français à l'ouvrage. Ils furent surpris et consternés quand il leur dit en anglais que les Français refusaient positivement d'aider à sauver le navire.

Un des matelots proposa de les jeter à la mer. Le capitaine leur fit comprendre qu'alors toute chance de salut serait perdue, et leur ordonna d'aller relayer leurs trois compagnons à la pompe. Ceux-ci remontèrent épouvantés ; l'eau gagnait

encore, et la marche du navire s'appesantissait. • — Mais, malheureux, disait le capitaine aux pêcheurs, vous voulez donc mourir?

— Nous aimerions mieux ne pas mourir, mais nous aimons mieux mourir que d'avoir l'humiliation de nous conduire nous-mêmes prisonniers en Angleterre.

— Eh bien; vous serez libres, et, aussitôt arrivés, on vous fera rentrer en France.

— Ceci est déjà mieux dit. Nous allons, s'il vous plaît, en jaser un peu encore entre nous.

— Mais le temps presse, chaque instant nous approche de la mort !

• — Nous le savons bien, dit Pierre, mais ça ne sera pas long.

En effet, quelques minutes s'étaient à peine écoulées, que Pierre revint près du second et lui dit froidement :

— Nous n'avons pas confiance.

— Alors', préparons-nous tous à la mort.

— Il le faut bien.

— Qu-est-ce qui pourrait vous donner confiance?

— Nous conduirons, si vous voulez, le navire au Havre.

2it> , AU BORD DE LA MER

— En France ?

— Oui ; en cinq petites heures, l'affaire sera faite, tandis que vous ne seriez pas en quinze heures au plus rapproché de vos ports.

— Je le sais. Mais nous serions prisonniers.

— C'est comme ça que nous l'entendons.

— Vous êtes fous !

— Pas plus que vous ; mais nous sommes bien décidés': nous allons nous noyer tous ensemble, ou nous conduirons le navire au Havre.

Pierre s'assit sur le pont et se croisa les bras. Ses compagnons l'imitèrent.

On appelait de la cale; l'eau gagnait toujours; le navire commençait à s'enfoncer. Un quatrième matelot descendit aux pompes:

Le second se leva, et#à son tour, armant deux pistolets, dit à Pierre :

— Si tu ne travailles pas, je te brûle la cervelle.

— Tué ou noyé, ça revient au môme ; j'en ai même connu qui disaient qu'ils aimaient mieux mourir d'un coup de feu.

Cette fois, ce fut le charpentier anglais, qui entendait le français, qui arrêta la colère du capi-

taiqe; puis il alla dans la cale, parla vivement avec les matelots aux pompes, ensuite avec les deux restés sur le pont, et revint dire au second :

— L'eau parait mains gagner, mais nos hommes se fatiguent ; il n'y en a que deux pour les relayer; la chose est claire, nous sommes perdus. L'équipage est d'avis de céder à ces chiens opiniâtres. Comme vous le disiez tout à l'heure, il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Nos pontons regorgent de prisonniers français, nous serons échangés.

— Jamais! reprit le second.

Le charpentier alla transmettre sa résolution aux matelots. Alors, tous abandonnèrent les pompes et montèrent sur le pont, entourant l'officier.

— Vous le voyez, dit le charpentier, ils refusent de s'exténuer plus longtemps pour retarder leur mort d'un quart d'heure. Nous allons vider ce tonneau de rhum et attendre que le navire coule.

L'officier creva d'un coup de pied la barrique

de rhum, dont les douves disjointes laissèrent le

rhum se répandre sur le pont.

La fureur des matelots s'exhala en imprécations.

218 AU BORD û£ LA MER

— Mon capitaine, dit le charpentier, nous sommes de bons soldats, mais nous ne voulons pas nous noyer comme des chiens. — Holà, les Français! Allons au Havre!

— Si tu répètes ce mot, je te brûle la- cervelle, hurla le capitaine en ajustant le charpentier.

On se précipita sur le capitaine; on le désarma.

— Êles-vous décidés? demanda Pierre.

— Oui, certes, car nous coulons.

— Eh bien, ficelez-moi ce brave capitaine que j'estime, mais qui parait décidé à nous gêner. Bien! maintenant placez-le dans un coin.

Le capitaine jurait, blasphémait ; néanmoins, on exécuta les ordres de Pierre.

— Je prends le commandement du navire, dit Pierre. Déposez là toutes vos armes.

— Pourquoi ?

— Ne causons pas," ou je m'assieds encore une fois, et nous nous noyons ensemble.

— Mais nous coulons !

— Obéissez donc !

On déposa toutes les armes auprès de Pierre. Lui et ses compagnons se munirent chacun d'un

sabre et de deux pistolets et jetèrent le reste des armes à la mer.

— Maintenant, cria Pierre, qui s'était placé à la barre, tous les Anglais aux pompes I... et Gésaire avec eux. Nous deux, attention à la manœuvre, et en route pour la France, et le Havre !

On obéit. L'eau avait cruellement gagné pendant ce débat, mais les Anglais retrouvèrent de la force dans l'espoir du salut prochain. D'ailleurs, avec Césaire, on se trouvait sept aux pompes, et le secours ne tarda pas à se montrer efficace.

Pierre commanda la manœuvre et fit changer les voiles pour virer de bord.

. Bientôt le vent, qui se trouvait au plus près pour la route d'Angleterre, se trouvait presque arrière pour aller au Havre. Le navire, allégé graduellement par les pompes, s'élança avec rapidité', coupant les lames ou les franchissant.

— Antoine, dit Pierre, descends en bas, et cherche-moi partout des morceaux d'étoffe. Il s'agit de mettre le drapeau tricolore au-dessus du pavillon anglais; ça sera plus convenable pour entrer au Havre.

Antoine chercha si bien, qu'il trouva les mor-

ceaux nécessaires en enfonçant les malles : un bel habit du capitaine tué forma le rouge du drapeau ; le drapeau tricolore exécuté, on le hissa audessus du pavillon anglais.

Pendant ce temps, on faisait grande roule, et on apercevait les falaises blanches de la grève. Les pompes avaient triomphé de l'invasion de l'eau. Les six. Anglais pouvaient se diviser en deux parts et se relayer. Les trois Français restèrent seuls sur le ponf armés jusqu'aux dents, promettant, foi de chrétiens, qu'ils brûleraient la cervelle au premier Anglais qui essayerait seulement de monter sur le pont.

. Une heure après, la tempête étant presque apaisée, sous les regards d'une foule innombrable couvrant les jetées, les trois pêcheurs entrèrent dans le Havre aux cris de Vive la France l et mirent au quai leur prise, le navire anglais et leurs sept prisonniers. Le navire avait tant souffert, que la part que les pêcheurs retirèrent de sa vente fut peu de chose. Cependant, Pierre acheta la chaumière qu'il habite.

Tenez, le voilà qui, avec sa figure douce et simple et ses grands yeux bleus souriants, vient me de-

mander du feu pour allumer sa pipe. Je suppose que vous serez .heureux et fier, quand vous viendrez me voir, de lui serrer" la main. Mais il ne faut pas tarder beaucoup : Pjerre est viaux, et il y a longtemps déjà que ses deux compagnons sont morts.

Sainte- Adresse, 1852.

C'était au moment dé ia pleine lune, c'est-à-dire à une des époques où les marées sont les plus fortes, et où la mer monte davantage sur les grèves et descend plus loin en laissant une. partie de son lit à découvert.

Le matin, je m'étais promené à pied sec là où en ce moment des navires voguaient à pleine voile. J'avais marché sur les prairies d'un vert sombre, sur les pelouses rouges formées de varechs et de fucus pourprés, herbes de la mer sur lesquelles à présent se jouent les poissons. J'y avais trouvé la moitié d'une bombe presque enfouie dans le sable. Quand cette bombe avait-elle éclaté? A deux époques différentes, des navires anglais ont jeté des *bombes sur la ville du Havre et sur ses environs. Cette cruelle invention de l'art sauvage de la guerre

présentait un spectacle assez singulier : deux huîtres y avaient établi leur domicile, et leurs coquilles adhéraient par une des vulves aux parois intérieures de la bombe rompue. Sarcasme de la nature sur ce^que l'homme pfeut faire de plus terrible! Ces deux huîtres, emblèmes du repos, pierres un peu vivantes, ont profité de ce qui faisait tant de bruit en voulant faire tant de mal, pour se faire un logis commode. Ainsi passent nos haines comme nos amours, sans déranger en rien Tordre immuable de la nature. Bizarre chose que la guerre, qui, au milieu de la civilisation la plus avancée, laisse subsister pour juges derniers et suprémes des questions de l'humanité la force et le

hasard.

C'est pour les grands guerriers que les hommes réservent leur plus sincère et leur plus générale admiration ; et cependant, sans parler du mal que reçoit de la guerre le peuple vaincu, le peuple vainqueur, celui qui a remporté tous les avantages . de la guerre, celui qui a inscrit avec orgueil tous . les détails dans ses annales, et qui fait des demidieux de ceux qui se sont offerts à eux-mêmes des hécatombes de victimes humaines, celui-là môme a

vu les erîfants arrachés à leurs familles et donnés en pâture au canon pour la renommée d'un seul, celui-là même a vu ses campagnes dévastées sous les pas des chevaux, ses maisons incendiées par les bombes, — et des hommes mutilés, des hommes sans bras et sans jambes restent pour témoins de ces actions si glorieuses. L'homme ne respecte en réalité que ce qui lui fait du mal. — Les premiers dieux dont il ait représenté la figure visible étaient des bétes terribles, des dragons fabuleux ou de grands guerriers; genuittimor de os, c'est' la crainte qui a failles dieux, dit un ancien. C'est une chose singulière et absurde que de voir deux armées en marche pour se détruire; de chaque côté, les soldats ont bien moins à se plaindre du prince contre lequel ils marchent que de celui pour lequel ils vont se battre : c'est le dernier qui, en effet, les enlève à leurs foyers, à leurs familles, à leurs amitiés, à leurs amours, et qui va jouer leur vie à un jeu de hasard. La civilisation n'est donc qu'un mensonge et une . hypocrisie , l'homme n'a changé que certaines de ses manières, il est resté toujours, au fond, un animal cruel, destructeur, sanguinaire, et, si les hommes ne se mangent plus entre eux, c'est que la

viande d homme est dure, coriace et de mauvais goût ; de môme que les gens les plus sérieux s'accordent de temps en temps quelques moments de relâche et de distraction, les hommes ont décidé qu'il fallait garder un moyen permis, et que l'on réputerait honnête de ne pas être toujours emprisonné dans les prétendus progrès de la civilisation, de l'humanité, des lois, de la justice, et autres choses gênantes. On a conservé les traditions de la guerre qui permettent de temps en temps à l'homme de se livrer à ses goûts dissimulés, mais non détruits, pour la rapine, pour le meurtre, pour l'incendie, pour le viol, en un mot, pour toutes les choses que les lois répriment d'ordinaire, mais dont il paraît que l'homme ne peut pas tout à fait se passer ; et l'on a établi et fixé des cas dans lesquels tout cela deviendrait non-seulement permis, mais glorieux, et où l'on pourrait s9 donner de l'injustice, de la cruauté à cœur-joie, non-seulement sans exciter la haine, le mépris et l'horreur des autres hommes, mais au contraire en se conciliant, de la façon la plus certaine, leur estime et leur admiration.

C'est la seule manière d'expliquer que les hommes soi-disant civilisés n'aient pas encore établi

entre eux des lois générales et respectées par tous, qui décideraient des intérêts des peuples, comme dans chaque pays elles décident des intérêts des particuliers, et qui rendraient la guerre quelque chose d'aussi impossible que c'est une chose aujourd'hui absurde, féroce, ridicule et honorée.

Comme je roulais ces choses dans ma tête à propos de la bombe que j'avais trouvée, un homme, que j'avais déjà rencontré le matin, au fond du lit de la mer, vint s'asseoir auprès de moi.

— Eh bien, me dit-il, la mer a repris possession de son domaine. C'est maintenant qu'il serait curieux d'être où nous étions ce matin, maintenant que les algues et les varechs ont retrouvé leurs habitants. On s'occupe beaucoup de la direction des ballons, ajouta-t-il ; si on réussit jamais dans ce problème, qu'en résultera-t-il ? qu'on passera aur dessus des routes, au lieu de passer $ir les routes; qu'on ne verra que de loin les arbres, les' prairies, les rivières, qui amusent les regards des voyageurs en voiture. Ce sera une exagération du voyage sur l'impériale, et voilà tout. On verra les mêmes choses, mais on les verra moins : c'est toute la différence. Il n'y a rien dans les plaines de. l'air, rien

de visible et de palpable du moins, qui puisse satisfaire ma curiosité. Mais parlez-moi de voyages au fond de la mer, là où les prairies sont couvertes de phoques et de vaches marines, là où les loups sont des requins, là où les cailloux sont vivants et se mangent sous le nom d'huîtres, de moules, de clavis, d'oursins ; là où les arbres sont de corail. — Sans compter les trésors enfouis par les naufrages.

A la bonne heure I ce serait là la conquête d'un autre monde, bien plus autre que ne l'était l'Amérique pour les habitants de l'Asie, de l'Eurbpe et de l'Afrique. Cela vaudrait la peine de se déranger ; car, pour voir toujours les mêmes choses, au gré de trois ou quatre mauvaises passions et vulgaires appétits toujours les mêmes, avec quelque* petites variations dans le coslume, je vous avoue que je ne sens pas la nécessité de quitter mon fauteuil et le coin de la cheminée. Aussi je ne voyage plus depuis longtemps.

—Vous avez donc beaucoup voyagé ?dis-je à mon voisin de coche dans le seul moment où il me permit de placer. un mot.

— Beaucoup.

— Où étes-vous allé ?

— Partout, et je voudrais aller ailleurs, pour changer; voilà pourquoi je veux aller au fond de la mer.

— ; A votre place, je dirais : « Je voudrais, » et non : t Je /Veux. »

— Moi, je m'y promènerai la semaine prochaine. Je regardai attentivement mon homme, il n'avait rien d'égaré dans les yeux. Il continua :

— Vous ne savez donc pas que le problème est résolu ? — 11 y a un bateau sous-marin qui fonctionne depuis plus d'un an ; — un bateau qui vous descend dans les profondeurs de la mer, et, là, vous tient non pas entre deux eaux, mais les pieds sur le sol de la mer, comtne nous étions ce matin, mais avec de l'eau par-dessus et à de bien plus grandes profondeurs..

— Comment respire-t-on?

— De la façon la plus vulgaire; on respire de l'air comme nous le faisons dans ce moment. L'inventeur du bateau sous-marin en fait. Il a renoncé au procédé ébauché des premiers essais de cloches à plongeur, qui consistait à conduire avarement un peu d'air au fond de la mer par des tuyaux mon-

tant à \£ surface de l'eau. Vous êtes dans le bateau de M. Payerne absolument dans une chambre pleine d'air respirable, comme vous êtes dans votre chambre quand les fenêtres sont fermées. Seulement, comme on n'a pas, au fond de la mer, la ressource de renouveler l'air en -ouvrant les fenêtres, on fait de l'air. Dans les voyages ordinaires sur la mer, on emporte de l'eau douce, et on est fort exposé à en manquer; au fond de la mer, on est plus prudent, on ne se contente pas de l'air qu'on emporte, on en fait pour les besoins de la consommation, comme on fait du pain. *

» J'ai déjà obtenu de M. Payerne la permission de descendre au fond de la mer dans son bateau, et je vais aller le rejoindre après-demain à Cherbourg, où j'espère obtenir là même permission. Mais ce n'est pas mon seul but. — M. Payerne est un simple savant qui s'est associé un autre savant ; ça n'entend rien aux affaires ; ils s'amusent à faire des choses utiles, à creuser des ports, à détacher des rochers qui présentent des dangers à la navigation ; ils se proposent aussi de se livrera la péché des perles et à la -pêche du corail, au sauvetage des cargaisons perdues, etc. Mais, moi, si je

pouvais m'entendre avec eux, je tirerais wn tout autre parti de l'invention. Notez que leur bateau va sur l'eau et marche au fond de l'eau. Vous n'avez pas l'air de quelqu'un qui s'occupe d'affaires et qui pourrait me voler mes idées, je puis vous en dire quelques-unes ; vous -écrivez, m'a-tron dit ; quand vous voulez travailler, vous vous enfermez dans votre cabinet, vous choisissez les heures de la nuit ou du matin pour être moins dérangé par les bruits de la maison et par ceux du dehors ; mais vous ne pouvez les éviter qu'en partie. Ne vous serait-il pas commode et avantageux de vous retirer au fond de la mer pour travailler tranquillement? Croyez-vous qu'un poëme, un livre d'histoire, une tragédie, un ouvrage philosophique, ne gagneraient pas beaucoup à être composés dans cette solitude si profonde que l'on est hors du monde et hors de la vie ?

» Que diriez-vous d'un hôtel garni au fond de la mer?

i Mais c'est loin d'être tout; beaucoup d'hommes, désabusés ou touchés de la grâce, ont renoncé au monde et sont allés cacher le reste de leur vie dans la retraite et la solitude; mais qu'est-ce la retraite

des chartreux, qu'est-ce que celle dès trappistes, en comparaison de ce que serait celle que Ton trouverait dans une petite Thébaïde sous- marine, au-dessus de laquelle rugiraient les tempêtes de la mer comme les orages de la vie? Voilà ce qui pourrait s'appeler se retirer du monde I à la bonne heure!

i Un homme fatigué des hommes se retire à la campagne ; là, il retrouve les même* vices, les mêmes appétits, les mêmes passions qui l'avaient tant choqué dans le monde ; seulement, vices, appétits et passions ne sont pas dissimulés et déguisés par la politesse et l'urbanité : on les voit dans toute leur grossièreté; ils ont pour objet et pour but de plus petites et de plus misérables choses.

» Si vous avez eu votre cœur déchiré par l'infidélité, la trahison, par l'ingratitude,— emportez vos amis reliés, vos livres au fond de la mer, — vous n'entendrez plus parler des hommes, vous ne vivrez plus qu'avec les morts choisis que vous aurez emportés.

. i Quel est l'homme qui, au moins une fois dans sa vie, étant amoureux, n'a pas songé à s'enfuir avec l'objet de sa passion dans un désert où ils ne

vivraient plus que «l'un pour l'autre? Mais il y a fort mauvaise compagnie dans les quelques déserts qui existent encore : on y est volé et assassiné. On pense aussi à l'île de Robinson, mais on est arrêté par le souvenir des pas imprimés sur le sable et des festins des cannibales. C'est ce sentiment qui porte deux amants à vouloir vivre exclusivement l'un pour l'autre, qui a fait imaginer aux nouveaux époux de s'enfuir à Ia*campagne au moins pendant quelques jours. C'est la fin de la poésie de la vie, ensuite on entre dans la prose du mariage.

» Il faut cacher son bonheur: on vous pardonnera d'être méchant, avare, injuste, mais on ne vous pardonnera pas d'être heureux. Que vous semble d'une lune de miel passée au fond de la mer? Deux époux, deux amants allant vivre l'un à l'autre, Tun pour l'autre, à trois cents pieds au-dessous du niveau de la mer, c'est-à-dire hors du monde habité et habitable, cela, je crois, serait un peu mieux que de s'en aller, comme on fait, se réfugier dans les auberges, dans des chambres mal fermées, où entrent tous les bruits du dehors avec l'odeur de la cuisine.

» Il y aurait, des bateaux sous-marins, mille autres

emplois auxquels ces savants ne songeront seulement pas.

» On pourraitétahlir ainsi un assez curieux système de prison cellulaire qui laisserait loin derrière lui les plombs de Venise et la Bastille. On descendrait le condamné au fond de la mer pour un an, pour dix ans, selon le cas, et on le repêcherait à l'expiration de sa peine. Un mari obligé de faire un voyage de quelque durée, se livre aux imaginations les plus désobligeantes. Les romans, les opéras-comiques et la vie, plus invraisemblable cent fois que les opéras-comiques et les romans, nous ont appris que les verrous, les duègnes, les eunuques, les grilles et tout l'arsenal de la jalousie, ne sont que jeux pour l'amour, et que ça ne présente pas plus ds garanties que les principes , le devoir , les serments, etc.

» Je voudrais savoir comment un amoureux pourrait parvenir à échauffer des rayons de sa flamme adultère le cœur d'une beauté que son époux prudent, avant de se mettre en routé, aurait préalablement pris, soin de serrer dans un petit logis que je lui louerais dans un coin de l'Océan, au plus fin fond de la mer. Almaviva et Figaro y perdraient

leur français, tout spirituel qu'il est; la voix grêle de la guitare n'y saurait parvenir , et Barlholo ' n'aurait pas besoin de compter les feuilles de papier laissées à Rosine ; les poissons ne se chargeraient pas de porter ses lettres.

v Voilà, monsieur, une partie de ce que je veux faire, si je parviens à m'entendre avec ces deux savants que je vais rejoindre à Cherbourg, où ils sont occupés à détacher quelques rochers qui rendent, m'a-t-on dit, parfois l'entrée du port assez dangereuse pour les navires qui tirent beaucoup d'eau.

» Il ne s'agira plus ensuite que-de trouver des actionnaires pour monter l'entreprise en grand.

» On est fort singulier en France, on demande du nouveau, on en exige. — Quand les Français s'ennuient, ils se livrent à des désordres inouïs, ils sont capables de tout, même de choses qui pourraient faire croire qu'ils ne sont capables de rien. Eh bien, en même temps qu'ils demandent si instamment du nouveau, ils ont un peu peur du vrai nouveau ; — le nouveau qui leur platt, c'est du vieux —7 retapé, ressemelé, retourné. — Voilà du nouveau cette fois ; on leur livre le fond de la mer,

c'est-à-dire les deux tiers du globe, et personne ne s'en occupe, personne n'en sait rien!

» M. Payerne a été bien longtemps avant de pouvoir faire la première épreuve de son bateau sousmarin. — On lui soutenait que cela ne se pouvait pas : c Mais, moi, disait-il, je ne vous dis pas que cela se peut, je vous soutiens que cela est. »

» Enfin, il avait offert une preuve un peu plus forte de la sécurilé de son invention. Il avait offert de descendre au fond de la mer dans un endroit qu'on lui désignerait, et d'y rester un an. Au bout d'un an, il serait remonté à la surface.

f Ceux qui sont capables d'inventer sont rares, dit Pascal; ceux qui n'inventent pas sont en plus grand nombre, et par conséquent les plus forts; et l'on voit'que, pour l'ordinaire , ils refusent aux inventeurs la gloire qu'ils méritent. »

» Un inventeur est un homme qui sur un trottoir marche seul à l'inverse de la foule.

» Quand un inventeur, comme un grand poète, est mort, on s'empresse de le louer, parce qu'on a hérité ; on dit : • Nous autres Français, nous avons fait cela. » De même qu'un bourgeois jouant aux dominos devant un bon feu dit : * Nous avons battu

les Anglais à tel endroit et les Autrichiens à tel autre.

» Pour moi, continue mon homme, j'ai les coudes solides et je saurais bien remonter le courant de la foule.. — Si je peux m'arranger avec ces messieurs et trouver des actionnaires, — je veux que, dans dix ans, non-seulement les établissements dont je vous ai parlé existent et se soient considérablement multipliés, mais encore qu'il soit du meilleur genre d'avoir sinon une maison de campagne, du moins une petite maison au fond de la mer.

» Les chemins de fer sont dans l'enfance ; la vapeur de l'eau est un moteur grossier ; on va tout à l'heure avoir l'électricité pour moteur ; on arrivera de tous les points de la France à la mer en quelques minutes. Quoi de plus simple pour les Fronsac d'aujourd'hui que d'avoir leur petite maison au fond de la mer? — cela compromettrait beaucoup moins les femmes; — il est vrai que beaucoup ont bien plus de plaisir à compromettre les femmes qu'à être aimés d'elles, et que beaucoup de femmes tiennent â être compromises, qu'elles veulent qu'on sache leurs folies et qu'elles ont l'air parfois de faire des extravagances par respect hu-

main. Mais — qui sait? — cela pourrait remettre le mystère à la mode.

9 Adieu, monsieur, me dit-il en se levant ; vous me croyez un peu fou, je le vois à votre air effaré; mais vous ne tarderez pas à entendre parler de moi et de mes projets.

Je restai en effet un peu effaré et ébahi, et je me demandais, en réalité, si ce spéculateur était un peu fou ou si j'étais un peu niais, car il n'y a pas tant de fous, et il y a bien plus de sots qu'on ne' croit; mon résumé fut celui-ci : — Le plus fort est fait, on respire, on vit, on marche, on travaille au fond de la mer exactement comme on le peut faire dans une chambre quelconque ; et, moi-même, j'ai reçu de l'associé de l'inventeur — qui est lui-même un homme fort savant et fort distingué — une invitation à un déjeuner d'huîtres au fond de la mer; — nous prendrons nous-mêmes les huîtres sur leur banc.

Une autre chose très-vraie que me disait mon voisin de roche de tout à l'heure, c'est que voilà, je crois, deux ans que ce bateau plongeur exécute des travaux publics, qu'il va et vient au fond de la mer, avec une douzaine d'hommes qui ne remon-

tent à la surface que parce que leur journée est finie. — Eh bien, cela est loin d'occuper dans l'attention publique le môme rang qu'une nouvelle chanteuse débutant à l'Opéra ou un nouveau gâteau inventé par un pâtissier.

Un matin du mois de juillet, lors de la pleine lune, c'était, comme on dit, grande mer, c'est-àdire que la mer, à chaque marée, montait et descendait plus que de coutume. Il était trois heures du matin; le jour ne faisait que de poindre; il n'y avait, au levant qu'une légère bande d'un jaune pâle, et déjà, au couchant, les nuées reflétaient les premiers rayons du soleil, qui ne paraissait pas encore ; se colorant, les nuées claires, de rose, les nuées sombres, de lilas.

Romain et Geneviève se rencontrèrent sous la falaise d'Antifer, car la mer alors laissait le galet à découvert. Geneviève portait un filet à salicoques,

à peu près semblable à ceux avec lesquels les enfants poursuivent les papillons dans lôg luzernes fleuries. Romain n'était venu là que pour rencontrer Geneviève.

— Ma pauvre Geneviève, dit Romain, le malheur s'acharne après moi. Je m'attends à voir un de ces jours les marins me fuir comme un chien fou, et refuser même, quelque matin, de boire le genièvre avec moi. Voilà-deux ans que je vais à la pèche du hareng, et deux ans que le bateau sur lequel je suis ne prend pas de quoi réparer les avaries des filets. Au lieu de gagner de l'argent pour nojis marier, je m'endette et gâte mes affaires. J'ai résolu de risquer quelque chose. On arme à Fécamp un bateau pour le banc de Terre-Neuve : ces voyages sont longs et chanceux ; mais il y a un bateau qui rapporte onze ou douze cents francs à l'homme : nous serions riches tout d'un coup.

— Romain, reprit Geneviève, il n'y a guère d'années où il ne se perde quelques bâtiments en revenant du banc ; songe aux mortelles transes dans lesquelles je passerais le temps du voyage ; songe que je mourrais de chagrin si je ne devais plus te revoir. .Si le malheur te poursuit, ne le brave

pas; nous n'avons pas besoin d'être riches : les plus durs travaux ne me feront pas peur si je les partage avec loi; je sais faire et raccommoder les seines ; je ne reculerai devant aucune fatigue.

— Non, dit Romain, j'aime à te voir brave et bien vêtue; je ne pourrais te voir exténuée par un travail au-dessus de tes forces. Il faut courir encore une chance : j'irai au banc; tu prieras pour moi, et le bon Dieu nous protégera tous deux. Ne cherche pas à me décourager; ma résolution est invariablement prise : je partirai.

Geneviève savait que Romain ne revenait guère sur une résolution arrêtée; elle leva les yeux au ciel, lui serra la main, et tous deux reprirent le chemin d'Étretat.

Geneviève ne disait rien, mais, elle était triste. Romain lui dit :

— Je ne partirai pas seul, Samuel Aubry vient avec moi.

Quelques jours après, Romain, revenant de Fécamp, dit, à Geneviève :

— Je pars dans une semaine, le bateau est paré.

Samuel Aubry alla par hasard le soir fumer une

pipe avec le père de Geneviève.

— Eh bien, Samuel Aubry, lai dit Geneviève, vous partez donc dans une semaine? — Non pas moi, répondit-il. — N'allez-vous donc pas au banc avec Romain? reprit-elle. — Je ne suis pas si fou, dit Samuel Aubry.

Il s'aperçut alors qu'il en avait trop dit, caril avait promis à Romain de ne pas rapporter ce qu'on leur avait appris à Fécamp; mais Geneviève insista de telle sorte, qu'il lui avoua ce qui lui était arrivé.

— Je ne comprenais pas trop, dit-il, pourquoi l'on cherchait des marins pour l'équipage du Triton, à Yport, à Étretat et partout, quand Fécamp, Dieu merci, ne manque pas dç bons et solides matelots. Lorsque nous sommes allés, avec Romain, pour signer notre engagement, nous avons tout découvert : c'est qu'aucun marin de Fécamp ne veut monter le Triton, et ils ont si bien raison, que, m'offrît-on trois parts et un lot de filets, je n'y laisserais pas voyager mômeNmon paletot. — Qu'est-ce donc? dit Geneviève. — Peu de chose, reprit Samuel Aubry; seulement, je ne parierais pas une mesure de harengs gais pour la vie de ceux qui partiront. Quand on a lancé le bateau dans le bassin, la proue s'est tour-

UNE LÉGENDp NORMANDE .243

née du côté d'Yport, et le bâtiment a présenté la poupe à la chapelle de la Vierge. Vous pensez bien aussi c^ue tous les engagements contractés à l'avance se sont trouvés rompus par ce fait, et qu'il a fallu que les armateurs se donnassent un peu de peine pour armer le bateau. — Romain a-t-il donc signé? demanda Geneviève toute pâle. — Romain a signé, répondit Samuel Aubry.Vous savez comme moi que c'est un opiniâtre, et qu'on ne peut lui ôter ce qu'il a dans la tête.

Quels que fussent, en effet, les conseils des amis de Romain et les supplications de Geneviève, Romain persista dans son. dessein. La veille de son départ, Geneviève et ses amis l'accompagnèrent jusqu'à. Fécamp.' Après la messe, on descendit vers la mer, le curé en tête, pour bénir le bâtiment. Arrivés au rivage, hommes et femmes entonnèrent à haute voix le cantique des marins, si connu sur toute la côte de Normandie, et dont retentissent depuis si longtemps les églises gothiques, aux grandes fêtes :

Vierge sainte, exaucez- no us !

Notre espoir est tout en vous ; Chère dame de lu garde,

Très-digne mère de Dieu,

Soyez notre sauvegarde,

Pour nous défendre en .tout lieu.

Si vous daignez nous garder, Nous pourrons tout hasarder ; Quelque effort que le Turc fasse, Nous nous moquerons de lui En abattant son audace ,Par votre invincible appui.

Qu'aucun écumeur de mer Ne puisse nous alarmer.!

Que nos vaisseaux, nos galères Et tout autre bâtiment Puissent, malgré les corsaires, Naviguer heureusement !

Soutenez de votre bras Et nos vergues et nos mâts ; Fortifiez le cordage, Les câbles et les haubans, Pour faire tête à l'orage Parmi la fureur des vents.

Conservez-nous l'artimon, La boussole et le timon.

Lorsque nous courons fortune, Au gré des vents et des flots, Tendez la main, blanche lune,, Au besoin de vos dévots.

Claire étoile de la mer, Montrez-vous dans le danger ; Dans la nuit la plus obscure,

Servez de phare et de nord A ceux qui, sous votre augure, Espèrent de prendre port.

Conservez à tous moments Tous nos pauvres bâtiments ; Faites que pas un n'échoue, Quand les écueils et les flots Font trembler de poupe en proue Les chefs et les matelots.

Conservez-nous la santé,

La vie et la liberté ;

Soyez notre ancre maîtresse,

Si l'ancre vient à chasser,

Et donnez-nous quelque adressé

Qui puisse nous préserver.

Suppliez votre cher Fils Qu'il bénisse nos profits ; Ajoutez au bon passage Un heureux et prompt retour, Et nous vous rendrons hommage Avec sentiment d'amour.

Puis tout le monde se mit à genoux, et le prêtre dit au bâtiment : Sois béni, toi et tous ceux que tu portes I puis il fit le signe de la croix et jeta de l'eau bénite sur le pont, dans la cale et sur les cordages.

Six mois après tous les navires rentrèrent, à

l'exception du Triton.

Un bruit sourd se répandit que le Triton s'était perdu avaut d'arriver au banc, car aucun autre bâtiment ne l'avait rencontré.

Un navire apporta au Havre une bouteille Cachetée qu'il avait trouvée flottant sur la mer; elle contenait ces mots : ,

t L'équipage du Triton, réduit à sept hommes, sans espoir de secours, démâté, avec ' deux voies d'eau, se recommande aux prières des chrétiens.

» Jean Mehom, Pierre Mehom, André Martin, Onésime Romain, Nicolas Moreau Jean Moreau, Jérôme Toussaint. »

On dit ^lors des messes pour le repos de l'âme des pauvres matelots trépassés. En effet, le sinistre avait eu lieu, comme la date l'annonçait, avant l'arrivée au banc.

C'est une mort terrible que celle du marin : ce n'est plus cette mort à laquelle on s'essaye toute la . vie par le sommeil de chaque jour, ce n'est plus cette mort qui consiste à s'endormir une* fois de plus sur l'oreiller où l'on s'endormait depuis cinquante ans. C'est une mort mêlée de rage, de lutte, de désespoir, de blasphème; on n'est pas préparé

par l'affaiblissement successif des organes: on n'ar-

rive pas à la mort par des transitions imperceptibles ; ce n'est pas un dernier fil qui se brise, ce sont tous les liens qu'il faut rompre à la fois : ç>n meurt

au milieu de la force, de la santé, de la vie.

Un soir, il faisait un triste temps, le vent soufflait du sud-ouest, la mer montait, les lames venaient du large et s'avançaient jusque dans les rues d'Étretat. On entendait au loin rouler le galet comme un bruit de chaînes: à l'horizon, la mer s'enflait et paraissait aussi haute que les falaises.

Tous lés pêcheurs étaient rentrés de bonne heure et avaient hissé, à force de bras et de cabestans, leurs bateaux jusqu'au delà des premières maisons.

Geneviève pleurait, car, depuis la perte de Romain, elle n'a va il pas eu un moment de joie, et la tempête lui représentait, sous les pi us sombres couleurs, la cruelle fin de son amant.

— Je plains en ce moment, dit Samuel Aubry, ceux qui se sont mis à la mer sans obéir aux pressentiments que le ciel ne manque jamais de donner aux chrétiens. Si mon pauvre cousin Onésime avait voulu m'écouter, il serait, à l'heure qu'il est tranquillement assis près du feu avec nous, et j'aurais

le plaisir de choquer mon verre contre le sien.

— Pauvre Romain! dit Geneviève. — Samuel Aubry, dit le père de Geneviève, ne vois-tu pas que Geneviève étouffe de chagrin, et que les souvenirs que tu lui rappelles en sont cause? — Vous avez raison, maître Jean, dit Samuel Aubry; aussi vaisje boire ce verre de cidre à la mémoire de *mon pauvre cousin Romain et n'en plus parler.

En ce moment, un coup de vent ébranla la maison ; tout Je monde se rapprocha du foyer; un coup retentit sur la porte.

— C'est le vent, dit maîtfe Jean. — C'est le vent, dit Samuel Aubry. — C'est le vent, dit la mère de Geneviève.

Geneviève ouvrit la porte et s'écria :

— C'est Romain I

Elle tomba sur le carreau.

C'était en effet Romain, recueilli seul' de son équipage par. un bâtiment chargé pour une lointaine destination : il arrivait d'Amérique.

Depuis le retour de Romain, ses affaires avaient pris une meilleure tournure; il avait établi un parc

sur la plage. Ce sont des perches plantées circulai rement dans le roc; sur ces perches on tend des filets : à la marée haute, la mer couvre la plage et cache les perches ; mais, en se retirant, elle laisse dans les filets des poissons de toute sorte, qu'on va ramasser à la marée basse.

Le parc de Romain lui avait rapporté assez d'argent, et Ton allait publier ses bans avec Geneviève, quand arriva l'époque de la conscription.

Plusieurs jeunes gens du bourg furent désignés, et entre autres Samuel Aubry et Onésime Romain.

Les deux cousins furent également désespérés; Romain surtout se voyait enlever à un bonheur qu'il allait atteindre après tant de. traverses et de cha- » grins. Il fut écrasé et anéanti.

— Encore, dit-il, si l'on nous menait sur la mer : c'est une vie, ce sont des dangers auxquels nous sommes habitués; mais faire de nous des soldats, nous faire manœuvrer avec de lourds fusils, avec des habits serrés et incommodes; nous entasser dans des casernes malsaines, nous, accoutumés à vivre dans le vent : c'est pour nous faire mourir. Et puis quitter Geneviève ! Geneviève que j'ai eu le bonheur de revoir après un naufrage auquel j'ai échap-

pé seul de tout un équipage! Quitter Geneviève ! ... Et, si je reviens, revenir avec une jambe ou un bras de moins, et une balafre sur le visage! Me battre pour des querelles dont j'ignore la cause, et dont les résultats seront pour d'autres !

Samuel Aubry formulait ses plaintes à peu près de la même manière; seulement, la conclusion pour tous deux était différente.

— C'est bien triste d'être soldat, disait Samuel Aubry.

— Je ne serai pas soldat, disait Onésime Romain.

À cette époque, c'était sous l'Empire, on ne laissait pas vieillir les jeunes soldats dans leurs foyers. On ne tarda pas à envoyer l'ordre de rejoindre le corps auquel chacun était attaché.

Romain était le plus triste de tous, et cependant seul il ne pleurait pas. Pendant que tout le mon (Je était allé à la mairie prendre chacun sa feuille de route, Romain était allé attendre la nuit chez Geneviève. Au crépuscule, il gagna la falaise par des détours, descendit par une avalure taillée à pic dans la falaise, puis attendit dans une grotte que la mer fût tout à fait basse. Quand elle fut basse, il

put passser au pied d'une partie de falaise qui s'avançait dans la mer; puis on n'entendit plus parler de lui.

Four Samuel Aubry, il fut soldat comme tout le monde : on le mit dans la cavalerie. Longtemps il ne pouvait s'empêcher de se retenir au pommeau de sa selle, à la crinière ou aux oreilles du cheval ; puis il prit un peu d'aplomb. D'abord le bruit du canon le frappa de torpeur ; s'il avait été seul, il se serait affaissé à la place où il était, sans avancer ni reculer; mais son cheval suivait les autres, et les autres le poussaient. Puis l'odeur de la poudre et le bruit le grisèrent; il tira son coup de mousqueton au hasard et en fermant les yeux.

Il finit par s'accoutumer à tout cela, et son colonel le prit pour so'n domestique ; il pansait trois chevaux, cirait les bottes, astiquait le fourniment, et était exempt de service; de plus, il ne sortait pas sans avoir la poche garnie. . . Laissons-le cueillir des lauriers.

Un soir, des marins en revenant de la pêche aperçurent une flamme qui sortait de la falaise, à peu près à une distance du sol dedeux cents pieds. La

flamme s'éteignit avantqu'ils eussent atteint laplage, et il leur futimpossible de reconnaître de quel endroit elle partait. Mais ils parlèrent de ce qu'ils avaient vu; d'autres pêcheurs se rappelèrent avoir vu la même chose : on en causa; les dou aniers pensèrent que ce devait être un signal pour les contrebandiers; ils profitèrent du premier quartier c(e la lune, époque où il y a une marée basse vers dix heures du soir, pour observer sous les falaises.

Plusieurs nuits se passèrent en observations infructueuses.

Un matin, on vit un homme sortir avec de grandes précautions de la maison de Geneviève, puis courir et disparaître par l'avalure qui conduisait sous la falaise d'amont.

On surveilla la maison de Geneviève, et plusieurs foison en vit sortir le même homme; un jour, on reconnut que cet homme était Oùésime Romain. On sut bientôt que c'était également lui qui allumait du feu dans la falaise, où il s'était réfugié dans une grotte depuis le départ des jeunes soldats ; on envoya un exprès au sous-préfet pour savoir quelle conduite on devait tenir à son égard.

Romain, averti par Geneviève, passa trois nuits

à entasser des vivres dans sa caverne, puis à rompre le chemin presque impossible qui lui avait permis de monter jusque-là. Le jour où arriva Tordre de s'emparer de Romain, il s'enferma dans sa retraite et n'en sortit plus. La nuit, Geneviève, au moyen d'une corde, allait lui descendre d'en haut de la falaise du pain et de l'eau. Mais on ne tarda pas à surveiller lapauvre fille de si près, qu'elle fut obligée de cesser ses voyages nocturnes.

On fit avec des porte-voix plusieurs sommations à Romain de descendre : il répondit qu'il ne voulait pas être soldat. On lui dit que, s'il ne voulait pas descendre, on le prendrait et on le fusillerait : il répliqua qu'il aimait mieux mourir que d'être soldat. On tenta l'escalade, mais il n'y avait pas moyen d'arriver avec des échelles à une hauteur de deux cents pieds ; quelques soldats tentèrent de descendre avec des. cordes du haut de la falaise, mais Romain secouait les cordes et les exposait à se rompre les os. On fit avec la hache quelques degrés dans la falaise pour la pouvoir gravir ; mais Romain faisait tomber sur les travailleurs une grêle de pierres qui les décourageait. On en référa encore au sous-préfet, qui répondit

qu'il fallait, pour éviter qu'un si dangereux exemple eût des imitateurs, s'emparer de Romain mort ou vif, à quelque prix qiie ce fût. On fit encore des sommations à Romain, puis on lui tira des coups de fusil. Romain, à chaque décharge, s'enfonçait dans sa caverne, puis ripostait par des pierres et des morceaux de roche. Il soutint ce siège pendant quatre jours.

Au bout de quatre jours, il manquait tout à fait d'eau ; son palais et sa gorge étaient desséchés ; une fièvre ardente l'épuisait; il songea qu'il fallait profiter de ce qui lui restait encore de forces pour arriver aux moyens de s'échapper ; que, s'il attendait encore un jour, il mourrait de faim et de soif, ou que la vigueur lui manquerait. On était à la pleine lune ; la iner, basse vers quatre heures, était à sa plus grande hauteur à dix heures ; il passa tout le jour à amasser des pierres.

Il faut ici que je vous fasse bien comprendre la falaise.

En cet endroit, elle s'élève à trois cents pieds de haut, c'est-à-dire à la hauteur de quatre des plus hautes maisons de Paris superposées, droite et lisse comme un mur. Une roche, haute à peu près de cent

pieds, appuyée sur la falaise, s'avance de dix à douze pieds ver3la mer. Quand Romain jetait des pierres, les soldats se réfugiaient derrière cette roche.

Quand la mer commença à monter, Romain ne leur permit plus de séjourner en dessous de sa caverne ; ceux qui s'y exposaient recevaient d'énormes pierres. Bientôt les lames vinrent frapper jusque sur la roche. Romain alors épuisa le reste de son artillerie. On lui riposta par quelques coups de fusil, mais l'obscurité dégoûta bientôt les soldats de tirer au hasard; ils se réfugièrent derrière la roche,

La mer alors était arrivée à sa plus grande hauteur,

c'est-à-dire qu'elle battait la roche et rendait le * passage impossible. Romain alors descendit, s'aidant des pieds et des mains, profitant de la moindre pointe et de la plus petite anfractuosité, suspendu à deux cents pieds d'élévation au-dessus des pointes de rocher, marchant où les oiseaux seuls avaient pu marcher avant lui. Les soldats l'aperçurent; mais la mer, qui venait jusqu'à la roche, ne leur laissait aucun moyen d'aller l'attendre au-dessous de sa caverne ; ils lui tirèrent des coups de fusil ; Romain, avec un incroyable sang-froid, continua son chemin. Après quelques minutes, il disparut

2o(i AU BORD DE 1A MER

pour eux derrière la roche qui seule les séparait. Les soldats, éloignés de lui seulement de quelques pieds, ne le virent plus.

A peu près à la môme heure, on vit dans l'ombre Ain homme se glisser dans la maison de Geneviève, puis en sortir presque aussitôt. Le lendemain, on trouva sur le galet la blouse et les sabots de Romain, que la mer avait rapportés. Depuis ce temps,' on ne le vit plus. Quelques perquisitions que Ton fît dans le pays, on ne put le découvrir.

Hauts faits eu tout genre de Samuel Aubry.

Nous avons vu plus haut que Samuel Aubry, exempt de service et la poche garnie, menait une vie joyeuse; outre les lauriers, il cueillait aussi des myrtes. v

Dans les villes de garnison, une foule de femmes abandonnaient leurs enfants et leurs maris, beaux, probes, estimés ; leurs maris, qui travaillaient durement pour leurs besoins et leurs caprices, elle les abandonnaient avec empressement pour l'amour d'un soldat médiocrement IkU'i, n'ayant de propre

que ce qui est exposé à la vue du sergent ou du maréchal des logis, parfumé d'cau-de-vie et de mauvais tabac;. car les femmes, en général, aiment à justiûer ce lieii commun mythologique de la tendresse de Vénus pour le dieu des combats.

Un jour, l'escadron de Samuel Aubry reçut Tordre de charger sur un bataillon carré; mais, selon l'usage, ils devaient faire -un demi-tour à gauche dès qu'ils seraient à portée de fusil. L'officier qui commandait l'escadron avait un cheval rétif et emporté; il s'enivra du bruit des trompettes et de l'odeur de la poudre, se lança le nez au vent, et son cavalier ne put réussir à lui faire faire le demi-' tour à gauche. Les autres chevaux suivirent le premier. Samuel, se croyant mort ou au moins dangereusement blessé, embrassa le cou de son cheval et s'abandonna au hasard. Le bataillon fut enfoncé. Trois croix d'honneur furent données à l'escadron. Samael en eut une.

Cependant, Geneviève fuyait toute société. Elle produisit un écrit de Romain par lequel il lui donnait ses seines, ses appelets et tous ses filets. Geneviève les mettait sur les bateaux pécheurs lors de

leur départ, et, à leur retour, elle avait droit à un ou deux lots, selon qu'elle avait confié à tel ou tel bateau plus ou moins de filets.

Elle fit réparer sa petite maison ;'elle acheta une vache et eut une domestique. Tous les garçons la courtisaient et la voulaient épouser. Mais elle répondait sérieusement qu'elle ne se marierait pas. Il n'était bruit que de sa sagesse; même à la fontaine, où se contaient toutes les nistoires du pays, on ne lui prêtait aucune intrigue. Cependant, on finit par voir que Geneviève était enceinte. Elle accoucha, et ne trouva qu'à grand' peine un par- 'rain et une marraine pour son enfant, qui fut baptisé sous le nom d'Onésime, fils de Geneviève, père inconnu... Le père de Geneviève lui-même ne voulut plus la voir. Néanmoins, Geneviève ne se désespérait pas.

Arrival814. Le corps d'armée où servait Samuel Aubry fut licencié, Samuel Aubry revint dans ses foyers avec deux ou trois camarades, seuls survivants d'une douzaine qu'ils étaient partis d'Étretat. Leur retour fit la plus vive sensation. Samuel surtout, chevalier de la Légion d'honneur, fut incroyablement fêté. Tous les honneurs furent pour lui. Son

morceau de pain bénit à l'église n'étaitpas beaucoup moins gros que celui du dépositaire de l'autorité municipale.

Une amnistie fut proclamée dans le même temps pour les déserteurs et pour les rèfractaires. Un matin, Onésime Romain conduisit Geneviève à La messe et lui donna son nom. Onésime était bien changé, il avait tant souffert pendant quatre ans!

Cependant, le bonheur ne tarda pas à rétablir sa santé ; il travailla avec courage et succès.

Quand on sut que Romain était le père de l'enfant de Geneviève, et que, s'il ne l'avait pas épousée plus tôt, c'est qu'il ne pouvait se montrer sans s'exposçr à être pris et fusillé, personne n'eut plus rien à dire sur la vertu de madame Romain.

Samuel Aubry vivait de sa croix et d'une petite ferme que lui avait laissée son père.

Romain et Geneviève vivaient de leur travail.

Comme le. savent tous les pêcheurs, la pêche du hareng manque tous les ans depuis la déchéance de l'empereur Napoléon ; ce n'est maintenant que par petites colonnes qu'ils passent sur nos

cotes. Les vieux pêcheurs normands racontent avec enthousiasme que, sous le règne de Napoléon, on ne se donnait pas toujours la peine de tendre les appelels ; qu'on prenait les harengs avec des seaux ; que les mauves flamandes, grandes mauves blanches aux ailes noires, qui suivent les bancs de harengs étaient si nombreuses, qu'elles venaient prendre* les harengs jusque sur les bateaux, et que, pour les écarter, on était forcé de les abattre i\ coups de bâton, r Ah 1 ajoutent-ils, quand nous revenions le matin au soleil levant, nos paletots étaient couverts d'écaillés de hareng, véritables pièces de dix sous. Aujourd'hui, les kiens (chiens de mer) nous mangent les harengs et les seines. » Il est impossible de leur faire admettre à ce changement de route des harengs d'autre raison que l'exil de l'empereur. Il n'y arien d'égal à leur vénération pour sa mémoire, si ce n'est leur haine pour les chiens de mer; il y a dans leur manière de prononcer le mot kiens quelque chose de féroce à la fois et de dédaigneux. Il faut dire que les chiens de mer leur font un grand tort. Rien n'est si simple que les appelets destinés à la pêche du hareng : ce sont de longues pièces de filet tendues,

tirées en bas par des pierres, soutenues en haut par des barriques vides. Le poisson qui marche en colonnes serrées trouve un obstacle et veut Je forcer ; sa tête passe à travers les mailles, mais le ventre l'arrête ; il tente alors de reculer et se trouve pris par les ouïes. Les chiens^ qui les poursuivent n'ont qu'à choisir, et ils choisissent si bien, que les pêcheurs friands ne mangent que les poissons en partie dévorés, qu'ils appellent bougons. Quelques kiens se prennent dans les seines, et alors chaque homme de l'équipage vient ci son tour prendre le captif par la queue et lui frapper la tête sur le bordage; ensuite, un pêcheur lui ouvre le ventre et en tire, avec deux ou trois petits kiens vivants, des harengs entiers . et à moitié mangés.

Cependant, Romain, que plusieurs pêcheurs d'Étretat ont parfaitement connu, plus audacieux et plus aventureux que ses compagnons, trouvait toujours moyen de faire bonne pêche: il lui eût été si pénible de voir Geneviève supporter la moindre privation. Plusieurs fois, il s'exposa à une mort presque certaine en sortant seul, par un gros temps, parce que Geneviève désirait un bonnet neuf. .

La pêche finie, dans les longues soirées d'hiver, on se rassemblait quelquefois pour fumer et manger des rôties au cidre, tantôt chez Romain, tantôt chez un autre. Dans les commencements, on aimait à faire raconter à Romain tout ce qu'il avait souf-

fert el osé pour échapper à la conscription.

Les plus audacieux marins s'étonnaient, Geneviève était fière et heureuse en pensant que c'était pour elle que son mari avait fait fie tels prodiges. Mais venait ensuite le tour de ceux qui s.\à\en[ servi; ils étaient on ne peut plus enorgueillis de la gloire qu'on les avait forcés d'acquérir; chacun .d'eux croyait avoir gagné la bataille où il avait eu peur. Les exagérations les plus grotesques trouvaient de crédules auditeurs. Pour Samuel Aubry, il affirmait que son portrait était sur la colonne de la place Vendôme, formé d'un canon qu'il avait enlev£ tout seul.

Les anciens militaires s'arrogeaient entre eux une incontestable supériorité sur ceux qui n'avaient pas servi ; ils avaient la parole dans les assemblées, désignaient les santés, prenaient des airs séducteurs avec les femmes et goguenards avec les maris; ils ne permettaient à personne

la moindre contradiction ni le moindre doute.

Geneviève elle-même, à force d'entendre chanter des refrains plus ou moins guerriers et patriotiques, tels que : Ah t qu'on est fier d'être Français, quand on regarde la colonne! ou Français et militaire, ouFrançUis et fier de l'être, etc., Geneviève se surprit par moments à regretter que son mari n'eût pas fait comme tout le monde et n'eût pas été soldat.

Romain finit aussi par être honteux de s'être dérobé au service militaire; il prit son prodigieux courage et sa résolution pour une lâcheté.

Un jour d'été, il partit pour la pêche du maquereau ; il n'avait qu'une petite barque, et deux hommes seulement l'accompagnaient. A peine eurent- ils gagné le large, que le vent tomba tout à coup.. Le maquereau se prend avec des lignes qu'on laisse traîner à l'arrière du bateau, tandis qu'on court des bordées à toutes voiles. Pour la pêche du maquereau, on sort d'ordinaire par un vent d'est, parce qu'il se soutient mieux que tout autre et qu'un vent un peu frais est indispensable pour le succès de cette pêche. Il fut obligé de virer de bord et de revenir; mais il avait à relever ses

filets qu'il avait tendus la veille pour les homards, l'occasion étant d'autant meilleure que le vent d'est par lequel il était parti l'avait fait naturellement dériver en aval du côté du Havre. C'était presque au-dessous de la Courtim, vieille fortification ruinée au-dessus de la falaise, que Romain avait tendu ses derniers filets. La mer était basse; il suivit le chemin sous la falaise, relevant ses filets, et donnant le butin à ses deux compagnons, qui conduisaient la barque à une demi-portée de fusil du bord. Quand il eut relevé le premier filet, il laissa ses hommes continuer le chemin par la mer, et lui suivit la falaise. II faisait un soleil dévorant. Arrivé à une profonde caverne, à laquelle une tradition a donné le nom de Trou à l'Homme, il y entra pour s'y reppser un moment.

Il n'y a rien de si beau que ces grottes que l'on trouve à chaque instant dans les falaises. Le bas est revêtu d'une roche blanche semblable au plus beau marbre ; la voûte est toute tapissée d'une sorte de mousse d'un lilas rouge, qui, dans l'ombre, semble, par ses riches reflets, une immense tenture de velours violet; des angles des roches pendent des algues et des varechs, sombre. verdure de

v UNE LÉGENDE NORMANDE 26ii

l'Océan, qui paraissent d'abord noirs, et, vus en transparent, sont des plus belles nuances de vert, de violet et de pourpre.

Romain tira sa gourde et but un peu de genièvre, puis il se disposa à se remettre en route.

Mais, au fond de la grotte, il entendit des soupirs... ; il avança, et à ces soupirs se mêlaient des baisers.

— Partons! dit-il, voici deux amants que je gênerais. — Cependant, il s'arrêta encore au bord de la grotte, la fraîcheur était si agréable 1 II tira sa pipe, battit le briquet et fuma.

Le temps passe vite pour les fumeurs. Si vous m'accordez ceci, vous admettrez qu'il passe encore plus vite pour les amants. Le soleil descendit derrière la haute aiguille placée presque devant le Trou à l'Homme. Romain resta à le regarder coucher. Néanmoins, la mer montait, et, comme il s'était élevé un fort vent de sud-ouest, les lames venaient par moment jusqu'à l'entrée de la grotte. Il allait partir, mais une pensée le fit rentrer dans la grotte.

— Holà, hé ! cria-t-il, mes tourtereaux, la mer monte.

Mais à sa voix répondit un cri. d'effroi et d'angoisse.

Romain se précipita au fond de la grotte. Une lutte s'engagea dans l'ombre, puis Romain sortit avec Geneviève. Tous deux étaient horriblement pâles. Personne ne sortit derrière eux. Romain jeta son couteau à la mer.

Le lendemain, Romain avait disparu. La mer apporta sur le galet d'Étretrat le cadavre de Samuel Aubry.

Plus en amont, non loin d'Étretat, au-dessous de l'endroit où Romain avait autrefois soutenu le siège, on trouva encore ses sabots et sa blouse ; mais, cette fois, il y avait dans la blouse un corps brisé et en lambeaux. •

Geneviève prit le deuil. Ce deuil extérieur pour Romain lui permettait de pleurer Samuel Aubry.

Il y a tant de morts qu'on pleure comme le lierre, qui, après avoir étouffé un arbre, pare sa tête morte de vertes guirlandes!

Tous les bateaux sont partis d'Yport et se sont dirigés vers Dieppe, car c'est là que se fait aujourd'hui la pêche du hareng.

Les vieux marins disent qu'autrefois les harengs venaient se faire prendre sur toute. la côte, qu'ils marchaient en si grand nombre et en colonnes si , serrées qu'on ne se donnait pas la peine de tendre les seines ni les appelets, qu'on les enlevait avec des . seaux et des baquets. Les mauves (gros oiseaux gris qui suivent les bancs de harengs) étaient si nombreuses, que Ton était forcé de les écarter à coups de bâton. Ce qu'on avait à craindre alors, ce n'était

pas une mauvaise pêche, c'était de voir les Blets se rompre sous le poids.

— Mais, ajoutent-ils les larmes aux yeux, ce bon temps est passé! Depuis que les harengs ont abandonné nos côtes, nous sommes bien malheureux ; nous avons bien du mal à gagner notre vie et celle de nos femmes et de nos enfants; sans compter qu'au lieu de rester chez nous, nous sommes forcés d'aller navigier, avec nos frêles embarcations, dans des parages que nous ne connaissons pas aussi bien, et que nous courons par cela même beaucoup plus de dangers.

Le jour du départ, il y a eu grand'messe le matin. Le messe a été consacrée à la Vierge, car la Vierge est la patronne, la protectrice des marins; c'est elle qu'ils invoquent dans leurs plus grands dangers.

Puis on a achevé de parer les bâtiments, et les marins ont mis leur costume de pêche.

Ce costume se compose d'abord du vêtement ordinaire: une chemise de laine, un pantalon, un gilet et une veste de gros drap. Par-dessus, une veste de toile tannée, un cotillon, c'ést-à-diré un large pantalon court, également en toile tannée :

une paire de grandes bottes qui couvrent les jambes et les cuisses; des gants en laine blanche, sans doigts, et sur la tête un bonnet de laine brune ou violette, et le plus souvent amarante ou écarlate. Le tout est recouvert du paletot; c'est un manteau à capuchon.

Tout cet attirail est nécessaire pour éviterlefroid, qui empêcherait les marins de faire la manœuvre, . et exposerait à la fois leur pêche et leur existence:

Le matin, chaque homme n'a bu qu'un petit verre de genièvre ; car le marin, qui boit autant qu'il peut payer à terre, est extrêmement sobre à la mer; ses provisions se' composent de pain, de pommes et de petit cidre.

Le curé est descendu jusqu'à la mer, tout le monde a chanté un cantique, puis le curé a béni les bateaux.

Alors, il a fallu les pousser à la mer à force de bras; quinze hommes au moins sont employés à cette opération. Chaque équipage se compose du maître et de dix hommes, mais les femmes ne sont pas les moins ardentes à mettre la main à l'œuvre.

Ensuite, on s'est fait.de courts adieux, car un quart d'heure ferait manquer la marée, et on ne

pourrait entrer à Dieppe; les bateaux ont déployé leurs voiles et se sont éloignés. Les femmes, les enfants et quelques vieillards, restés seuls à terre, se sont assis sur le galet et ont suivi les bateaux des yeux.

Ce jour-là, loin des autres groupes se tenaient une femme et une jeune fille vêtues de noir. Le chef de la maison s'était noyé au mois de mai précédent, à l'époque de la pêche du maquereau. Elles suivaient des yeux, en se serrant la main, un des bateaux sur lequel étaient leurs dernières espérances et ce qui leur restait de consolations dans cette vie.

La mère était vieille et cassée, la jeune fille était jeune et belle; elles, s'assirent sur l'herbe, entre les joncs, espèce de genêts épineux dont les fleurs jaunes sont si nombreuses et si serrées, qu'elles semblent de loin un immense tapis de drap d'or étendu sur les collines.

Voici ce que portait ce bateau, qu'elles voyaient partir le cœur serré d'une si cruelle sollicitude.

Il y avait encore un homme dans la famille, et cet homme était un enfant de quatorze ans ; il partait pour la première fois. Pour la première

Ibis, il allait s'exposer à des dangers qui avaient coûté la vie à son père.

Sur ce bateau aussi étaient' les filets du défunt.

Voici comment se partage le produit de la pêche: chaque homme a une part; puis une part appartient en outre à celui qui a mis sur le bateau deux lots de filets, c'est-à-dire seize seines. Une veuve a le droit de mettre les filets de son mari sur le bateau qui lui inspire le plus de confiance, personne ne peut lui refuser de s'en charger, et elle prend part ainsi au bénéfice de la pêche. La veuve avait confié au même bateau et son fils et les filets de son mari.

— Pauvre mère, dit la jeune fille, espérons que, cette fois, le ciel aura pitié de nous, et veillera sur mon petit frère Moïse. As- tu vu comme il était heureux de partir, comme il a sauté 'légèrement sur le bateau? — Jamais il n'a tant ressemblé à son père, répondit la vieille femme: c'étaient les mêmes yeux et la même ardeur. — Et, ajouta la jeune fille, Samuel Martin aura soin de lui. — Dieu le bénisse aussi, ma fille, car c'est un brave et digne homme, et qui est- bien bon pour nous I

La jeune fille rougit et balbutia, car Samuel

Martin l'aimait, et elle l'aimait aussi. 11 était riche, le bateau qu'il commandait lui appartenait, et il n'y avait aucun. prétexte d'espérer qu'il épousât jamais la pauvre fille.

Mais le brouillard qui s'élevait à l'horizon ne tarda pas à caeher les bateaux. La veuve et sa fille se mirent à genoux et prièrent.

Il y a quelque chose de bien louchant à voir ces prières sous le ciel, sous ce beau dôme de saphir du temple que Dieu s'est créé à lui-môme, à l'heure où les vapeurs du soir portent en s'élevant jusqu'aux .pieds de l'Éternel les doux parfums des fleurs, et en môme temps les prières des malheureux.

Voici ce qui se passait à bord des bâtiments. A peine fut-on au large, c'est-à-dire à une certaine distance de la côte, et quand les voiles furent bien disposées et que les bateaux, à des intervalles inégaux les uns des autres, eurent commencé à glisser sur la mer, semblables, par la forme et la démarche, à de grands cygnes aux ailes d'argent, que sur chaque bateau le maître s'appuya sur la barre, et dit: — Nous allons prier le bon Dieu et la sainte Vierge.

Alors, tout le monde ôtason bonnet et l'on pria.

La nuit, on arriva h Dieppe; on dîna et l'on se remità la mer, car c'est dans l'obscurité que se fait la pêche. Les bateaux se séparèrent, chacun selon son expérience ou ses prévisions, se plaçant plus près ou plus loin du bord, en amont, c'est-à-dire vers le nord-est, ou en aval, c'est-à-dire au sudouest de Dieppe.

Nous ne suivrons que le bateau sur lequel sont

les filets et le fils de la veuve.

En quittant le port, le patron, à la barre, a encore été son bonnet et on a encore prié; puis, quand on a été arrivé à un endroit favorable, on a carguô les voiles, pour ne pas donner de prise au vent, et on a commencé à mettre dehors.

Les pêches que connaissent les Parisiens ne peuvent donner aucune idée de la pêche du hareng ; il faut mille fois plus d'art, d'adresse, de ruse, d'attention pour prendre un seul petit goujon que pour capturer deux mille harengs. Avec quel soin sont faites les lignes des pêcheurs de nos rivières! comme le crin eii est précieusement égal! comme les hameçons sont empilés avec soin! comme ils sont d'un acier fin etarlistement travaillé !

Les filets pour la pêche du hareng, que l'on appelle seines ou appelets, sont d'une excessive simplicité : ce sont de longues pièces de filet en forme de pièces de toile; seulement, la largeur des mailles est bien fixée; on les étend à la mer retenus en haut par de petits tonneaux vides et bien bouchés, et tirés en bas par de grosses pierres; un bateau quelquefois en étend ainsi sur une longueur d'une lieue. Comme la largeur n'est que de trois brasses, c'est au patron à décider à quelle profondeur on doit les placer.

Après quelque temps, on les relève, on les épille, c'est-à-dire on en ôte les harengs, puis on les tend de nouveau, et souvent jusqu'à trois fois dans lanuit.

Voici comment se prend le hareng:

Au commencement de l'hiver, il quitte les mers du nord pour venir sur nos côtes ; il marche en longues colonnes serrées, suivi dans l'eau par une multitude d'ennemis, surtout par les chiens de mer, et hors de l'eau par de grandes mauves, les unes grises, les autres blanches, et d'autres blanches aux ailes noires. Au moment où j'écris ceci, j'en ai sous les yeux une que j'ai abattue il y a cinq mois, et qui a été mise à mort par mon beau chien Freys-

chûtz : elle a près de cinq pieds de l'extrémité d'une aile à l'autre ; le corps et le dessous des ailes sont blancs, le dessus seulement est d'un gris très-sombre; la tête est blanche et a la forme d'une tête d'aigle. La mauve a le vol capricieux de l'hirondelle de nos rivières ; son plumage est si épais, que l'on entend souvent les chevrotines ruisseler sur son ventre, elle se seôoue alors et continue sa route. On ne peut abattre les mauves qu'en les touchant à la tête, ou en leur cassant les ailes.

Le hareng ainsi poursuivi n'a garde de flâner sur sa route; aussi les premiers qui rencontrent les seines poussent dessus et passent la tête à travers les mailles; ceux qui les suivent en font autant, mais la maille est trop étroite pour que le corps puisse aussi passer ; ils veulent alors se retirer, mais ils sont arrêtés par les ouïes.

Le chien de mer, hideux poisson qui en est fort avide, n'a plus qu'à choisir, et entame les plus gros et les meilleurs; aussi les pêcheurs regardent-ils comme un manger exquis les morceaux de harengs entamés, qu'ils appellent bougons.

Il n'est pas rare que d'un seul coup de filet on retire de l'eau vingt mesures de harengs : chaque

27<i AU BORD DE LA MER

mesure contient deux cents harengs; cela fait quatre mille. Il n'y a rien de plus beau que de voir à la clarté de la lune retirer les appelets, qui semblent tout lamés d'argent.

Mais les chiens de mer se sont pris aussi dans les filets, et les pêcheurs tiennent leurs ennemis à discrétion. Le chien de mer n'a à attendre alors ni pitié ni merci. La haine de l'équipage s'exerce ingénieusement à le tourmenter. Chaque homme, jusqu'au plus petit mousse, vient à son tour le v prendre par la queue, et lui frapper la tête sûr le

bord du bateau ; puis on lui ouvre le ventre avec un couteau, et l'on en retire des harengs quelquefois entiers, avec deux ou troi^petits chiens vivants dans le sein de la mère. Il n'y a rien .de plus haineux que l'accent avec lequel les matelots normands prononcent le mot de kiens quand ils. les voient. J'ai connu un brave pêcheur, nommé, je crois, Toussaint, qui prétendait les sentir de très-loin.

C'est ce qui n'arriva pas au bateau de Samuel Martin ; pendant deux mois qu'il resta dans la rade de* Dieppe, il ne prit que juste de quoi payer les avaries du bateau et des filets, et les autres bateaux se paraient pour retourner à Y port, qu'il

ti y avait pas cent francs à partager entre tous les hommes de l'équipage du Triton d'Yport.

Le patron consulta ses hommes, et tous furent d'avis de rester encore.

Pendant ce temps,voici ce qui se passait à Yport : les nouvelles de la pêche étaient, comme ici à la Bourse, les nouvelles politiques. Quand on voyait une grande quantité de mauves sur la mer, les femmes des marins avaient crédit chez le boulanger; mais, quand il faisait du vent, quand le temps était peu favorable à la pêche, les cœurs et les boutiques des fournisseurs se fermaient.

Tout en se livrant aux soins de leur ménage, aux raccommodages des vieux filets, etc., la jolie Marthe et sa vieille mère s'entretenaient souvent des résultats delà pêche, et surtout du petit Moïse.

— 11 y a eu beaucoup de mouches cet été, disait Marthe, et c'est un bon soigne pour la pêche.

Puis toutes deux priaient.

Et Marthe ajoutait tout bas une prière * pour Samuel Martin.

Un jour, comme elles étaient à laver à une source d'eau douce qui se découvre à 1$ marée basse sous les falaises d'Yport, le soleil se couchait

comme il se couche en cette saison, vers le Havre, au sud-sud-ouest d'Yport; une vapeur orangée s'élevait à l'horizon, devenant jaune et plus pâle à mesure qu'elle s'éloignait du soleil ; les nuages, au-dessus du soleil,paraissaient d'un bel amarante, et les derniers rayons éclairaient le côté opposé, Tout à coup un cri partit : « Une voile f ce sont les bateaux ! ce sont nos hommes I » En effet, on ne tarda pas à reconnaître, à une distance de deux ou trois' lieues, les premiers bateaux qui revenaient. Les bâtiments des côtes sont faciles à reconnaître pour les yeux exercés : ils ont la carcasse plus large, leur beaupré est un petit mât presque horizontal placé à l'avant du bateau; ce mât, dirigé en haut sur tous les autres navires, est dirigé en bas dans les bateaux pécheurs d'Étretat, d'Yport, etc. ; alors, on s'empressa de rentrer le linge, et on prépara les câbles et les haussières, cordes grosses comme le bras, et aussi les cabestans, car il faut virer (hisser) les bateaux sur le galet.

La nuit ne tarda guère à arriver, on ne pouvait plus distinguer tes bateaux, mais on entendait le son des conques percées, sorte de trompes marines par lesquelles les pêcheurs annoncent leur retour.

Quand tout fut prêt pour les recevoir, les groupes se formèrent sur la plage. Marthe et sa mère étaient montées au plus haut d'une falaise pour découvrir de plus loin les signaux, et aussi pour ne pas laisser voir la violence de leur émotion et de leur anxiété.

Les sensations réelles ne sont pas babillardes; renfermées au fond du cœur, elles ne s'exhalent pas en paroles.

Alors, dans la nuit de la mer commencèrent à paraître les signaux des diverses embarcations.

D'abord une flamme s'éleva. Un cri partit de la rive : Pierre Martin t

Et, peu après, le bateau de Pierre Martin arriva en rade.

Des étincelles jaillirent d'un autre point de l'horizon : André Toussaint!

Puis des bouffées de flammes s'élancèrent par trois fois : Nicolas Maillard !

De la paille allumée traça sur la mer un long sillon de feu.

Et le cri répéta sur le bord :

C'est Jean Mathias !

— Mon Dieu ! disait la vieille veuve, nous ne

verrons pas la croix de feu de Samuel Martin.

Marthe ne disait rien, mais elle était oppressée et elle joignait les mains.

Il vint un moment où tous les bateaux furent arrivés, et on n'avait pas vu la croix de feu.

Marthe et sa mère descendirent lentement la colline, et vinrent demander des nouvelles.

Samuel Martin avaiteu mauvaise pêche, il voulait faire encore quelques tentatives avant de revenir.

Elles rentrèrent chez elles, et passèrent la nuit en prières. Le surlendemain matin, on signala le bateau de Samuel Martin, et quatre coups de trompe le firent reconnaître.

Les vieux pêcheurs étaient sur le galet.

— Eh I eh 1 dit l'un d'eux, le bateau plonge bien de l'avant. — Mais, dit un autre, c'est un bateau chargé de harengs, ou je ne m'y connais pas. — Mais il n'y a pas de harengs sur nos côtes! — Qui sait? il y a vingt ans que nous n'y péchons plus. — C'est peut-être pour cela que nous n'en prenons pas.

Le bateau approcha.

Samuel Martin était sur l'avant, il avait donné le gouvernail à son second.

Aux rayons du soleil levant, sonbonnelde laine brune et son paletot gris étincëlaient d'écaillés de hareng.

— Bonne pêche ! bonne pêche t crièrent les anciens, le maître est tout couvert de pièces de di.r sons.

Après deux heures d'attente, le bateau arriva à la portée delà voix.

— Cent cinquante mesures aujourd'hui, cria Samuel, et deux cent.cinquanle hier.

Quand le bateau fut viré, quand Marlhe et sa mère eurent embrassé le petit Moïse, qui était, lui aussi, tout argenté, d'écaillés ; quand Marthe et Samuel se furent embrassés du regard, Samuel raconta qu'il revenait désespéré, lorsque le petit Moïse avait dit comme par une inspiration du ciel : « Allons, un coup pour la veuve et pour les enfants du marin noyé ! » On s'était mis en prières, on avait mis dehors et pris du premier coup trente mesures de harengs. Le bateau se trouvait surchargé. Tous les pécheurs avaient embrassé le petit Moïse, qui venait de leur porter bonheur

Je partais le lendemain, je n'ai pas vu le mariage de Marthe et de Samuel Martin; mais tout le monde en parlait comme d une- chose faite, et tous les marins étaient si heureux, qu^ j'aurais voulu rester au milieu d'eux. Le bonheur, comme le soleil, assainit l'air que Ton respire et réjouit l'âme même des simples spectateurs.

En ma première et verte jeunesse, comme beau* coup d'autres, sans doute, après la lecture de Robinson Crusoe, jegfus pris de l'amour des îles désertes, et je me mis à en chercher une dans un rayon

très-restreint.

En ce temps-là, — il n'y a pas beaucoup moins d'une trentaine d'années, — la campagne n'était pas à la mode comme aujourd'hui.

Si l'on va à la campagne aujourd'hui beaucoup plus qu'il y a trente ans, ce n'est pas que l'amour des champs se soit beaucoup développé ; — c'est qu'il est devenu à la mode d'être riche, d'al-

28i Al! BORD DE LA MER

1er aux eaux l'été et d'avoir sa villa. — Dieu sait x et le diable aussi combien de pauvres femmes meurent d'ennui à la campagne, et mourraient de chagrin, cependant, si elles ne pouvaient dire au mois de juin : t Je vais à mon château ; » et au mois d'octobre : « Je reviens de mon château, j'ai passé l'été à ma terre.»

En ce temps-là, il n'y avait guère parmi les Parisiens que les ouvriers qui allaient à la campagne, et ils n'y allaient que le dimanche. Cette promenade les faisait utilement sortir de leurs demeures, et le petit vin d'Argenteuil à sixsous le litre les faisait sortir de leur vie et de leurs privations.

Pour la plupart, cependent, l'excursion champêtre se bornait à sortir strictement de Paris, car, aussitôt qu'ils avaient dépassé le mur d'octroi et qu'ils avaient épelé sur les enseignes : Bon vin de vigneron, — Vin d'Argenteuil, etc., ils se gardaient bien d'aller plus loin et revenaient « de la campagne » sans avoir vu un arbre ni foulé un brin d'herbe.

C'est alors que je découvris l'île Saint-Ouen, dont je m'emparai. On se rappelle l'effroi dont fut saisi Robinson en reconnaissant dans son île l'em-

LA VIE SUR L'EAU — SAINT-OUEN 28o

preinte d'un pied d'homme; — je ne fus pas beaucoup plus enchanté lorsque je m'aperçus qu'aune centaine de personnes venaient tous les dimanches encombrer le cabaret qu'avait fondé la meunière ; pendant deux jours, les échos restaient enroués des cris et des chansons d'un bucolique suspect qu'on leur avait fait, répéter.

Depuis, Léon Gatayes, en compagnie d'Eugène Isabey, de Camille Roqueplan, de Clément Boulanger, etc., ayant touché à Étretat, j'y abordai après eux, et,, plantant mon drapeau sur cette plage, je lui donnai quasiment mon nom comme fit Améric de la terre découverte par Colomb.

Puis je découvris personnellement Dives et Cabourg, dont les vaudevillistes sont à leur tour devenus les Vespuces.

Puis Sainte-Adresse, que j'ai enfin quittée pour Nice, où j'écris ces quelques lignes.

Me trouvant dernièrement à Paris, — il arriva un soir qu'après une longue causerie avec Gatayes, nous évoquâmes de bons souvenirs d'autrefois, et nous vîmes apparaître les ombres des journées de notre jeunesse, — les unes vives, alertes, avec un bon rire s'épanouissant sur trente-deux dents

blanches et acérées, les autres avec l'empreinte de ces douces et nobles tristesses de vingt ans, que nous ferions une bonne affaire de reprendre en échange des bonheurs de quarante ans.

Il nous prit un vif désir de revoir les lieux où nous avions élé jeunes, et si jeunes, et si bien jeunes, el, le lendemain matin, nous nous mîmes en route.

Il me sembla que mes cheveux avaient noirci pendant la nuit.

Nous vîmes de loin une maison dans l'escalier de laquelle j'ai fait quatre cents lieues ^our passer devant une certaine porte du troisième étage, et avec l'espoir qu'on reconnaîtrait mon pas; dans le jardin de laquelle j'ai fait dix mille vers dont je n'ai jamais osé montrer un seul à celle qui les inspirait.

Puis nous revîmes Saint-Oueiï ; là, nous fîmes comme une femme qui aurait, en dansant, rompu le fil de son collier et qui en rechercherait les perles èparses dans le gazon.

Voici encore les piquets où l'on attachait les

bateaux, et où fut longtemps mon canot rayé orjmge et noir ; — nous avions bien envie de

crier : t Ohé ! Bourdin 1... ohé ! Magdeleine I ... » — mais nous n'osions pas; — peut-être ils dorment dans le cimetière de la commune.

Sans rien dire, nous montons dans un bateau qui allait traverser la rivière sous la conduite d'un marinier inconnu ; nous nous montrons du regard un pont en construction sur la rivière; nous avons bien fait de venir aujourd'hui : l'année prochaine, l'île Saint-Ouen ne sera plus une île. Regardons plutôt ces beaux peupliers, — toujours les mêmes ; le temps ne vieillit pas les arbres, il les accroît ; ils ont grandi, et ils sont toujours verts ; — écoute, le vent joue sur leurs feuilles les airs d'autrefois.

Sur l'autre rive, nous trouvons Bourdin et sa femme, qui nous embrassent les larmes aux yeux, qui nous appellent Léon et Alphonse ; ils se portent bien, ils ont bien marié leur fille; ils ont fait une petite fortune, fruit du travail assidu, l'économie ; fortune de gros sous, — bronze dont ils ont bâti une maison dont l'aspect me touche plus que celui des colonnes bâties avec le bronze des canons !

Nous entrons dans leur maison, nous goûtons le

vin de leur vigne. Puis nous allons voir le moulin, là où était le cabaret de la mère Clément, la femme du meunier, qui criait si fort après nous, elle qui cependant nous aimait assez.

La mère Clément est morte ; ce sont des inconnus qui tiennent le cabaret ; nous irons alors dîner sur un autre point de l'île chez une des filles de la mère Clément.

Puis nous faisons le tour de l'île; — derrière le moulin est ce courant si rapide que nous seuls quelquefois remontions avec la gaffe, en revenant des petits bras de la Seine qui serpentent sous les saules autour de l'île Saint- Denis. De l'autre côté est l'îlot où j'ai écrit Une heure trop tard ; reconnaîtrai-je le saule creux où je cachais mon papier, ma plume et mon encrier ?

Voici le point de la rive où, chargés une nuit de transporter dans l'île « une société »,, nous passâmes les femmes et négligeâmes les .hommes sur la rive opposée; mais ils comprirent l'innocence de la plaisanterie, et l'un d'eux nous remercia le. lendemain des respects dont leurs compagnes teur racontèrent que nous les avions entourées.

Ici, nous nous sommes jetés à l'eau ensemble et

nous n'avons pu ramener que mort un pauvre enfant qui y était tombé en péchant à la ligne, sur une estacade- avancée.

C'est là-bas que, le dimanche, sous les ordres de Bourdin, en son absence et parfois concurremment avec lui, je m'étais fait passeur et transportais dans l'Ile les c sociétés » du dimanche.

Quelquefois, on se faisait mener à Saint-Denis et

l'on dînait dans l'Ile; puis, au dessert, on offrait, au c brave homme » un verre de vin qu'il buvait c à la santé des dames > .

Ici, je soutinsse paradoxe de me baigner une di- t zaine de fois en plein hiver,conduit par Bourdin, au milieu de la Seine prise sur les deux bords. C'est dans le bassin du canal que, toi aussi, Léon, tu fis la même expérience ; mais tu n'aurais jamais pu remettre les boutons de tes vêtements, sans l'obligeance d'une jeune et innocente villageoise qui vint heureusement à ton secours et reçut tes remercîments les plus respectueux.

Et alors nos souvenirs se réveillent et voltigent sur l'herbe de la prairie avec les libellules au corselet d'émeraude.

Te rappelles-tu, Léon? te souvient-il, Alphonse?

Oh! les dîners exquis, — et les charmants amours

Du temps de la jeunesse et des premiers beaux jours !

Un cervelas, du pain, les fruits âpres des haies,

La dernière venue à l'ombre des futaies.

Quels dîners ! quels amours I si bons, faits d'appétit.

Comme leur souvenir reste vivant dans l'aine! —

Quel cervelas ! quel pain ! quels fruits ! et quelle femme !

On n'en fait plus ainsi dans ce siècle maudit.

Qu'on* était riche alors ! qu'on est pauvre aujourd'hui !

Qui n'a trop à vingt ans n'aura rien à quarante. Il faut que la jeunesse immodérée, ardente. D'une sève excessive enflant ses beaux rameaux, Couvrant de trop de fleurs sa tête verdoyante Fasse la part du cœur, des frimas, des ciseaux * !

Je l'ai dit bien souvent, honorons la vieillesse ! Les vieux sont des amis qui s'en vont — et qu'il faut Conduire avec un peu de tendre politesse. Mais le temps ne fait pas à lui seul la sagesse. On ne devient pas sage à force d'être sot : Eût-on cent ans et plus, je tiens qu'on déraisonne Sur la jeunesse, si l'on croit faire plutôt Mûrir les fruits tardifs qu'amènera l'automne, En secouant les fleurs dont avril la couronne !

Soyez jeunes, 6 jeunes gens ! — et menez votre jeunesse dans les prairies, dans les forêts, sur Tonde et sur ses rives; livrez- vous à tes exercices qui

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