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Le crépuscule d'un romantique

Evadé de son double enfer (Paris et la maison conjugale), Berlioz, trépidant compositeur sans public^ fuyait vers Bruxelles {i^' à 5 décembre 1842).

Espoirs « volcaniques », après l'angoisse d'un départ subreptice, clandestin... L'évasion, enfln^ avait réussi : libre, maître de lui, enfiévré par un renouveau

(*) Ce volume fait suite à Va Romantique sous Louis-Philippe et à la Jeunesse d'un romantique.

Pour la méthode suivie, pour les sources (grand nombre de documents inédits), pour les confrères qui m*ont aidé, voir, dans la Jeunesse d'un romantique, l'introduction sur la biographie, la note de la page i , les pages 513 à 520. — Voir aussi, dans le présont volume, p. 663 (sur les dates des déplacements) et p. 66i (fiches dont ce volume est extrait; document."^ en nombre presque illimité).

Sources particulières du CHArixuE ^^ — H. Berlioz — Lettres inédites (surtout collection Malherbe, voir p 664); collec-

IIL 1

2 Li: CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

cramour, il courait vers une destinée nouvelle, éblouissante!... Rêves de victoires! Dans peu de jours, à Francfort, à Weiniar. à Leipzig, à Dresde, ou à Munich et à Vienne, à Beilin. à travers ces terres allemandes qui lui semblent le paradis de la musique, il va trouver enfin — lui, rejeté de France, — des salles toutes prêtes, des orchestres disciplinés^ des peuples d'auditeurs intelligents et enthousiastes! Rêves enchantés: il s'élançait vers eux. il le saisissait déjà, croyait-il:

tion de programmes à la Côte-Saint-André et au Conservatoire de Paris; compte rendu manuscrit d'un concert: articles dans la Sylphide, les Débats, la Gazette musicale. — H. Berlioz, Traité d'instrumentation, édition originale; Voyage musical, 2 vol. chez Labille (1844); œuvres musicales, grande édition critique (Malherbe et Weingartner); sur le Carnaval romain, article de .Maurice Bourges {Gazette musicale, 1844), écrit sous les yeux de Berlioz.

Griepenkerl, Ritler Berlioz in Braunschweig. — F. Grenier, Hitler. — Nohl. Musiker Briefe. — Azevedo, Félicien David. — Malherbe, notice sur le Désert (programmes des Concerts Colonne). — Hiller, Kïinstlersleben. — Heine, Lntéce. — R. Schu- MANN et Clara Schumann, écrits divers. — Thureau-Dangin, Histoire de la monarchie de Juillet. — Léon Vallas, Berlioz à Ltjon {Revue musicale de Li/on, 1906). — L. Schneider et Maréchal, Schumann. — Sur Wagner, Chamberlain, Glasenapp, Lichten- BEHGER, Noufflard, etc. — Almanach des spectacles, 1843 à 1845.

Journaux. — Disons, une t'ois pour toutes, que nous avons dépouillé, feuille à feuille, depuis 1844 jusqu'à 1870, les Débats et la Gazette musicale, et presque continûment la France musicale.

Pour ce chapitre et le suivant, nous avons sondé, autour des dates les plus importantes ou d'après des indications venues d'autres documents, la Sijlphide, VEnîracte, la France théâtrale, le Courrier de Paris, Ja Quotidienne, le Correspondant, le Moniteur, la Chronique, le Corsaire, les Coulisses, la Corbeille, le Follet, la Mélodie, la Revue Parisienne, le Miroir, et les journaux cités dans la note de la page 93.

Allgemeine musikalische Zeitung. — Zeitung in Hamburg. — Schwàbischer Merkur.

A Lyon, M. Vallas a dépouillé les journaux locaux; à Marseille, M. Louis Ritz a bien voulu les dépouiller sur nos indications,; enfin, à Bruxelles, nous avons dépouillé le Moniteur belge, VÉmancipation, Méphistophélès, VEclair.

PRExMIÉRES « CAMPAGNES » 3

et il se grisait, impulsif et frénétique, de cette ivresse imaginaire.

Blottie contre lui, dans un de ces brutaux wagons des chemins de fer naissants, sa compagne de hasard, Marie Recio, exultait d'un bonheur rageur. Elle le tient donc, son grand homme. Durant ces heures de crise, tandis qu'elle l'entraîne vers le malheur, il faut qu'elle l'étourdisse : clairvoyant, il pourrait se ressaisir... Mais non, il ne lui échappera pas, fasciné^ enchaîné par les sens, et toute autre attache étant rompue ! Elle vient de Tarracher à l'ancienne Ophélia (sa femme), à cette puissante et lourde Harriett Smithson, tragédienne célèbre un hiver puis oubliée, et qui sombre dans des torpeurs d'alcoolique dramatiquement coupées par des crises de jalousie et des mimiques de vieille chatte amoureuse : toute une tragédie à domicile, où l'ancienne interprète de Shakespeare, admirée jadis pour ses agonies ou ses scènes de démence, déployait tous ses moyens.

Evadé de cet enfer, il court vers le bonheur. . . Peut-il, toutefois^ ne pas imaginer une scène déchirante : Harriett, au retour d'une promenade, trouvant l'appartement vide, déserté. Plus de mari; ses manuscrits et ses effets emportés. Mais, bien en vue, une enveloppe, une lettre explicative... Quels cris, quelles larmes!... Pour le pauvre petit Louis Berlioz, pour ce fils si frêle, quel déchirement! Cœur à vif, sous sa poitrine d'enfant, des fibres secrètes se brisent, mvstérieusèment, les plus profondes : celles qui relient le fils à son père...

La fuite, la certitude de la victoire, les caresses de la chanteuse à demi espagnole, enivrent Berlioz : à Bruxelles, puis à travers l'Allemagne, il va faire acclamer son génie. Toute Tœuvre de sa jeunesse romantique (à quarante ans, déjà fatigué, soutenu par les

nerfs, exalté par les fièvres de ses désirs et de son imagination tempétueuse), il va la faire revivre dans une auréole d'admiration, dans une aurore de gloire! Ce bonheur, Marie llecio le stimule par le sien. Chanteuse sans engagement, elle va chanter, chanter partout. A chaque concert de son amant, dans chaque ville, elle chantera. Et comme Berlioz est aussi journaliste, comme il ne manquera pas, chaque jour, d'écrire à tous ses amis de la presse, oui, leurs deux triomphes « éclabousseront » les Parisiens ébahis. Au retour, après cette triomphale « campagne ^. Paris sera conquis!

A Bruxelles, un contretemps. Ils se consument à attendre. Le concert, annoncé pour le 10 décembre, est remis au 17.

Berlioz a tout le loisir de relire farticle qu'il vient de publier à la Sylphide.

Dirigée par Villemessant (futur directeur du Figaro, cette publication parisienne réunissait, sur sa couverture, les noms de Jacques Arago, R. de Beauvoir, H. Berlioz^ Emile et Antoni Deschamps, A. Dumas, Féval. Théophile Gautier, Gérard de Nerval, A. Houssaye, Hugo, E. Pelletan, Alfred de Vigny, et autres. Ces noms resplendissaient dans un sentimental et composite encadrement : romantique, mais enguirlandé à la Louis-Philippe, il était fait de torchères, de vases à parfums, de Muses, de glands de rideaux, d'acanthes en spirales supportant des cierges allumés, d'amours joufflus, d'écussons, de banderoles symétriquement cintrées. Et, tout en haut du frontispice, dans un médaillon, une danseuse aérienne, une sylphide^ faisait des pointes sur des fleurs.

Dans ce journal httéraire et fashionable, Berhoz, évincé des théâtres, des concerts, candidat échoué à la

porte de l'Institut, exhalait les mêmes plaintes qu'aux Débais et à la Gazette musicale; il avouait pourquoi un compositeur (lui-même!) devait fuir Paris :

... Des concerts? 11 n'y en a pas...

... S'agit-il de l'Opéra-Comique, dont vous êtes [vous directeur de la Sylpliide] fort partisan? Si je le blâme, je rne brouille avec vous; si je le loue, on croira que c'est seulement pour vous plaire.

Faut-il aborder les théâtres lyriques?... Ça-ne-se-peut pas!...

... L'Institut, maintenant!... chbhhhhhuttttt!... On dirait que... et moi qui... ah! par ma foi!... En vérité?... C'est comme je vous le dis.

— Eh bien donc, parlez-nous des musiciens qui ne sont pas de l'Institut!

— Je n'en connais pas, ils en sont tous; de sorte qu'à la première vacance vous devrez peut-être vous mettre sur les rangs; vous serez alors perdu pour vos amis qui diront, philosophiquement :

— « C'est un fauteuil qui lui est tombé sur la tête! »

Plaisanteries d'un candidat qui vient d'être battu, et qui se représentera.

Cependant, à Bruxelles, le concert annonce' pour le 17 décembre n'avait pas été donné. Indisposition de chanteuse, prétextaient les journaux. Et cette chanteuse n'était pas Marie Recio^ niais une cantatrice aimée du public bruxellois, Mme Treillet-Nathan.

De fait, Berlioz trouvait un milieu hostile. Trois mois auparavant, pour ses premiers concerts à Bruxelles, tout le monde l'avait aidé. Fétis même, son ancienne victime, l'avait aidé. Mais le public brabançon ne s'était pas plus dérangé que le public parisien; et Marie, qui avait chanté plus qu'à Paris, n'avait pas chanté mieux. Elle vexée, lui déçu, les amants, mécontents l'un de l'autre, avaient envenimé leurs ressentiments : des

entrefilets acerbes, anonj^mes certes, avaient paru dans les journaux dévoués à Berlioz. A Bruxelles, on les avait relevés... Et maintenant, après ces ^'cAo^ rancuniers, il revient : nulle sympathie, nulle aide. Son concert n'est annoncé que sous le couvert d'une cantatrice portée par la vogue. — Soudain, cantatrice indisposée, dit-on. — Indisposée par les allures de Marie Recio?... Plus de concert.

Berlioz, comme à Paris, est réduit au silence.

Inquiet, « humilié », il presse son départ.

Il gagne le Rhin, et remonte en bateau jusqu'à Mavence. Il admire le fleuve, oublie ses soucis. Il rêve, heureux comme s'il voyageait seul.

A Mayence, il veut organiser un concert : chose facile, espère-t-il, bientôt faite, puisque chaque petite ville, écrivait Wagner dans la Gazette musicale j peut réunir un ou deux orchestres d'excellents amateurs.

Donc Berlioz va voir Schott^. « le patriarche des éditeurs de musique ». Schott avait quatre-vingts ans. Berlioz l'interroge, insiste... Mais le « digne homme, qui a l'air de dormir depuis cent ans », répond surtout par des silences. — Exaspéré, Berlioz lui fait avouer que Mayence n'a ni orchestre^, ni public, ni argent.

Le musicien court au « chemin de fer » . Il part pour Francfort-sur-le-Mein : il s'y croit « attendu » (1).

Le train n'avance pas!... Et Marie Recio est là, mécontente, acerbe.

Francfort.

« Ville charmante et bien éveillée », active, riche, brillante et toute blanche sous un beau ciel d'hiver,

(1) 21 ou 22 janvier. — Pour les dates détaillées des déplacements, voir le Tableau chronologique (p 667) et la note spéciale (p. 663).

doux et lumineux comme l'espoir. Berlioz est si heureux, si confiant, après une promenade dans les jardins qui entourent la ville... « A demain les affaires sérieuses! »

Le lendemain il se rend au théâtre. Tout doit y être prêt pour la répétition. Les musiciens le fêtent. Enfin, leur chef arrive : c'est lui-même qui a fait venir Berlioz pour deux concerts. Tout est parfait.

Mais le chef d'orchestre, aidé du régisseur comme interprète, explique à Berlioz qu'il est venu trop tôt : en ce moment toute la ville est fanatisée par deux petites violonistes, les sœurs Milanollo. Que Berlioz attende le départ des sœurs Milanollo, les petites violonistes!

Il se console en écoutant Fidelio.

Dans une loge, il aperçoit Hiller, Ferdinand Hiller. Le voilà donc, « ce gros scélérat », Tamoureux de Mlle Moke, l'amant paisible (ou avisé) que Berlioz évinça lors de ses délires shakespeariens!... Toute leur jeunesse, en bouflees brûlantes, revient aux deux camarades, et les extravagances, les truculences de 1830... Douze ans, déjà... Ah! l'apparition de Harriett Smithson^ inaccessible Ophélia : la trombe damour, de folie et d'inspiration, la Fantastique,,. Et la cantate pour le prix de Rome, Sardanapale, académique platitude que transfigura la fusillade des Trois Glorieuses... Et Ariel-Moke^ virtuose du piano et de Tamour; et le triple massacre de l'innocent M. Pleyel, de l'inconstante séraphique et de son « hippopotame » de mère! Quelle tuerie, mais qui s'arrêta avant la douane franco-sarde... Et le retour à Paris, la tirade de l'acteur Bocage en plein Conservatoire, Fétis ou « le gigot fondant »... Et de nouveau Ophélia, la reprise de délires, les rugissements hamlétiques, et un suicide aux pieds de la cruelle, car elle

avait peur d'épouser un volcan, la « sensitive (1) ».

Quels souvenirs! Et maintenant, lliller retrouve l'ancien Ilamlet avec une chanteuse espagnole...

Causeries des vieux camarades... lliller revient d'Italie. Mais il connaît assez les gens de Francfort^ sa ville natale, pour mettre son ami en garde contre le chef d'orchestre... Berlioz parle de sa compagne : il voudrait bien s'en séparer, mais comment faire? « Marie miaule comme une chatte, et^ à tous mes concerts, il faudra qu'elle chante » (2).

Econduit à Francfort-sur-le-Mein^ grâce au zèle ambigu du chef d'orchestre (et peut-être aussi d'Hiller qui préparait la première audition d'un oratorio de lui-même), Berlioz, s'impatientant dans le placide hôtel de la Grenouille Verte, ne savait plus dans quelle ville d'Allemagne tenter la fortune, et désespérait de son voyage... Bruxelles, Mayence, Francfort, trois échecs. Il ne peut pas « rentrer sottement » à Paris. Et, en Allemagne, où aller? Dans les petites villes quels orchestres, quels chœurs trouvera-t-il? Et aussi quels publics et quelles recettes? Ce qu'il vient de voir ne répond guère à son attente. Quant aux grandes villes, elles sont comme des places fortes où d'autres musiciens se sont établis et qu'ils sauront défendre et garder. Des correspondants serviables, et notamment Meyerbeer que Berlioz tient par ses feuilletons des Débats^ le préviennent : avant un mois et plus, il ne pourra rien tenter ni à Munich ni à Berlin.

Il se rabat sur Stuttgart.

Le Freischïdz le réconforte. Orchestre excellent. Chose rare, un harpiste.

(1) Voir la Jeunesse cVun romantique, cliap. v à ix, — et Un Romantique sous Louis-PJiilippe, chap. i à m.

(2) IIiLLER, Kûnstlersieben.

Bientôt on répète, et cela s'annonce bien. Les violons, nombreux, sont élèves d'un même maître : <ï style large, sévère, parfaite unité de sentiment, et intrépides lecteurs » .

Le jour du concert (29 décembre), la moitié des violons se fait excuser^ soudain décimée par une épidémie unanime. N'importe! Il dirige la Fantastique, les Francs-Juges, la Marche d'Harold. L'impression est bonne. — Malheureusement, Marie chante.

Aussitôt, lettres aux camarades de Paris. C'est son premier concert : il a déjà traversé trois villes sans pouvoir se faire entendre; depuis quatre semaines, combien de lieues a-t-il faites pour trouver enfm un orchestre? Donc il faut donner le change sur ce triste début :

— « Voulez-vous être assez bon pour faire un peu mousser cela dans les journaux de nos amis?... N'oubliez pas de prier de ma part M. Yillemessant de reproduire l'article des Débats dans la Sylphide; idem pour Schlesinger, directeur de la Gazette musicale » (1).

Aux Débats^ paraîtra bientôt la note annoncée (et envoyée) par Berlioz :

On écrit de Stuttgart :

M. Berlioz vient de donner ici son premier concert avec le plus brillant succès. Le roi de Wurtemberg et la cour y assistaient. Sa Majesté donnait le signal des applaudissemens, etc..

Dans la Sylphide^ cette note deviendra :

... Tous les Princes de la Confédération germanique se disputent le compositeur français... A Stuttgart, il a accompli sa première station artistique. Le roi de Wurtem-

(1) Lettres inédites du 30 décembre 1842, Stuttgart. (Manuscrit à M. Malherbe.)

berg. qui n'avail assisté à aucun concert depuis plus de deux ans, a honoré de sa présence celui de M. Berlioz; le monarque était entouré de toute sa cour. Le festival...

... Le roi, qui avait souvent donné le signal des applaudissemens. a envoyé féliciter le maestro...

En réalité, un demi-succès. Les morceaux les plus entraînants avaient eu peu de prise, faute d'exécutants sans doute; et les auditeurs, attirés parce Jeune-France légendaire, par ce « phénomène exotique », avaient été déçus. — Le Schtvàbischer M erkur iuge3.ii ainsi :

Ce que Berlioz veut exprimer dans sa musique est, pour lui. absolument clair; mais, dans ces régions fantastiques, tous les auditeurs ne peuvent le suivre. Si poétique que soit l'idée fondamentale, si géniale que soit l'expression, cette musique ne peut être comprise qu'après de fréquentes auditions.

La recette, d'après une lettre de Berlioz, fut insignifiante. « Le prix des places est si misérable que le bénéfice est presque nul. On paie au maximum quarante-huit kreutzer par place; et la salle de la Redoute contient quatre cents personnes » .

Du moins il recevait une invitation pour le 1'^ janvier : le prince de Hohenzollern-Hechingen conviait le maestro à un concert privé, chez lui.

Hechingen est à quelque vingt lieues de Stuttgart. — Une petite ville, nichée sur une colline, et qu'on atteint en traversant la Forêt-Noire. Une petite cour, pleine de bonhomie et d'ennui familial, où le jeune prince régnant trompe les heures comme il peut et même avec de la musique. Il entretient une petite chapelle, c'est-à-dire quelque douze ou quinze instrumentistes,, renforcés par quelques amateurs : le pasteur-archiviste tient la contrebasse.

A cet embryon d'orchestre, que peut confier le symphoniste romantique? Il n'a dans ses colis que ses vastes ensembles. Le voilà donc, tant bien que mal, qui réduit les parties, remplace les cors par les altos, et les harpes par un piano. — Le prince, auprès d'un timbalier redoutable, compte les pauses et le fait partir à temps ou le fait taire... Mais toute la cour d'Hechingeh, c'est-à-dire les hobereaux de la ville et des environs, se montrent enchantés du divertissement offert par Son Altesse.

Après le souper, le prince mélomane chante une de ses romances : son maître de chapelle tient le piano, tandis que Berlioz fredonne la partie de violoncelle obligée. — Soirée sans faste, si cordiale, d'une petite cour allemande d'autrefois; notre boulevardier s'y amuse et s'en amuse; on le choie si gentiment, avec de bons regards satisfaits et aussi des gâteaux, des sucreries et autres délikatesses. Il serait parfaitement heureux^ s'il ne voyait pas là cette Marie, cette chanteuse qu'il n'a pas pu faire taire, et qui a encore « miaulé comme une chatte » .

Le surlendemain (3 janvier 1843)^ tous deux revenaient à Stuttgart. « La neige, écrit-il, fondait sur les grands pins éplorés, le manteau blanc des montagnes se marbrait de taches noires... Le vent munissait... C'était profondément triste.... Le ronge-cœur put travailler encore... »

Impressions et pensées, douleurs qu'il faut secouer. Il faut écrire à Paris. La-bàs, que devient sa femme, que devient son fils?... Il faut écrire, il ftiut plastronner à distance (avec un cœur brisée; il faut envoj^er, en hâte, de nouveaux bulletins de victoire :

— « J'ai eu tous les succès imaginables, et cadeaux

i2 LE CRÉPUSCULE D'UN ROMANTIQUE

et gracieusetés du prince;... voyez pour cela ce que le Journal des Débats dira » (1).

Peu après, les Débats, comme s'ils avaient fait suivre leur critique par un envoyé tout à fait spécial^ publiaient, dans une note enthousiaste, une allocution du prince à leur collaborateur. — « Le lendemain (ajoutaient-ils), le prince a fait remettre à M. Berlioz une épingle en diamans d'un grand prix. »

Les journaux amis, la Gazette musicale entre autres et la Sylphide, reproduisaient ou développaient la note des Débats :

... Le compositeur a fait fureur. . . il a été comblé de complimens et de cadeaux. Il est hors de doute que notre ami et collaborateur ne reviendra en France que chargé de tabatières d'or et d'épingles en diamans, et chamarré de rubans de toutes les couleurs...

En attendant, à Stuttgart, Berlioz et Marie Recio ne savent que faire. Où aller? Où trouvera-t-il une salle, un orchestre, un public, une recette, choses si rares, et partout captées par des confrères qui n'aiment guère à s'en dessaisir? Il a écrit, il écrit encore, dans toutes les directions; il envoie « des paquets de lettres »: il attend des réponses... Que décider? Et Marie est là, dans cette chambre d'hôtel, exigeante, vindicative, aigrie par ses échecs : quand elle n'abîme plus sa musique, c'est k lui-même qu'elle s'en prend.

Il se ronge d'impatience, d'inquiétude, de colère impuissante. Où ira-t-il? Où ira-t-il? Et à quoi bon : pour la seconde fois, il « remarque » la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en général les conceptions même les plus colossales de l'immense Beethoven. Il regrette déjà les bourgeois qu'il a laissés

(1) « Dira ». Il convient d'apprécier ce futur.

à Paris, les sujets et gardes nationaux de Louis-Philippe, ceux mêmes qu'il traitait d' « huîtres ».

Où donc, en Allemagne, trouvera-t-il des auditeurs?

Mais avant, où trouver des musiciens?

11 part en chercher à Carlsruhe.

Là, il y a un orchestre. Mais le théâtre ne sera pas disponible, pour un concert, avant une dizaine de jours : un engagement est pris avec un flûtiste pie'montais.

Berlioz ricoche (9 janvier) sur Mannheim.

— « Ville bien calme, bien froide, bien plane, bien carrée ». Un Français entoure Berlioz de prévenances. Tout s'arrange pour le concert. On répète... Mais le temps est alTreux. Notre romantique s'ennuie « splendidement ». 11 s'ennuie « horriblement ». Son concert, il va le donner dans un théâtre « grand comme un chapeau », et avec « un petit avorton d'orchestre ». Et Marie chantera... Tout cela le rend. triste « prodigieusement ».

Sa distraction à l'hôtel, malgré son impérieuse compagne^ c'est de tuer le temps en décomposant la résonance d'une cloche voisine. Cette distraction même lui échappe; car sans cesse son oreille est perforée comme par une vrille : c'est le cri aigre, crissant d'un épervier qui ulule sans arrêt.

Et au concert de ses œuvres (13 janvier), il entend sa Marie Recio.

Cette fois il perd patience :

— '( Plaignez-moi, écrit-il à un ami : Marie a voulu chanter à Mannheim, et â Stuttgait, et â llechingen... Les deux premières fois, cela a paru supportable; mais, la dernière!... Et l'idée seule d'une autre cantatrice la révolte !... »

Quant à la musique de Berlioz, elle reçut un accueil que l'on devine à ce qu'il écrit sur .Alannheim : — « On

y est tout à fait étranger au mouvement de l'art;... je ne crois pas que la passion de la musique empêche les habitans de dormir. »

Maigre' tout, il envoie à Paris des bulletins triomphants. Et les Parisiens peuvent lire dans les feuilles :

— « M. Berlioz poursuit ses succès en Allemagne. A Mannheim ses symphonies ont fait fureur... »

Dépité, dégoûté, et harcelé par la chanteuse, il n'aspirait qu'à fiiir^ et à se délivrer d'elle. — Sans rompre encore^ il se remet en route, avec elle.

A Francfort-sur-le-Mein, mal de gorge, fièvre.

Et, dans cette ville qu'il a déjà battue avec Hiller,un mois auparavant, aucun moyen de donner un concert!

Énervé, irrité, obsédé (et malade)^ il n'y tient plus. Il court à Fhôtel de la poste, et loue une place dans la diligence, une seule place, pour lai. Quant à Marie, qu'elle s'arrange, qu'elle reste à la Grenouille Verte , qu'elle aille à Paris, ou au diable !... Demain, il s'esquivera, lui laissant de l'argent pour le retour^ mais aucune indication sur son voyage à lui : elle se lancerait à sa poursuite, et il n'en veut plus, non^ il n'en veut plus... Son plan est bon : il vient de réussir, en décembre, avec Ophélia... D'ailleurs, n'est-ce pas la tactique napoléonienne, si l'on en croit la parole prêtée au grand stratège : « Avec les femmes, la seule victoire, c'est la fuite. »

Et déjà, en hâte, heureux d'un avant-goût de liberté, il annonce aux amis de Paris qu'il est délivré de Marie! (1).

Mais voici que Ferdinand Hiller veut retenir le fugitif... « Gros scélérat », toujours malicieux et trop spi-

(1) Lp post-scriptum d'une lettre à Morel (18 janvier) le prouve. (Collection Malherbe, inédit.)

rituel, il vient encore, au moment de la crise, glisser, près du trépidant Berlioz, son œil narquois : il voudrait retenir son vieux camarade pour lui faire entendre son oratorio, la Chute de Jérusalem.

C'est bien de Jérusalem et de sa chute qu'il s'agit! Berlioz veut fuir; demain il fuira : pendant que Marie le croira attablé chez M. de Rothschild^ où il a feint d'être invité, il roulera vers Weimar. Et quelques heures plus tard, elle recevra des mains de l'hôtelier, un pli cacheté, mais énigmatique : sur l'itinéraire du fugitif, pas un mot. — Et les deux amis de rire...

Seul enfin, il arrive à Weimar.

Tout s'annonce bien. On prend jour pour les répétitions et le concert. Un camarade, ancien prix de Rome devenu kapellmeister, Chélard, facilite tout. Et voilà Berlioz remis, guéri, heureux. 11 est seul. Il peut aller et venir à sa guise, errer, rêver dans ce Weimar si riche de souvenirs. <i Ville littéraire, ville artiste!... Calme, lumineuse, écrit-il, aérée, pleine de paix et de rêverie... Des alentours charmans, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées... »

Il est seul.

Voici le pavillon de Gœthe. Ici venaient s'entretenir Ilerder, Wieland, Schiller!... Schiller! mais voilà son pauvre réduit avec deux petites fenêtres: c'est là qu'il est mort, le grand poète des « nobles enthousiasmes », mort comme un simple étudiant... Ah! Gœthe, riche «ministre d'Etat d^ ne pouvait-il changer le sort de son ami le poète?... Gœthe s'aimait trop... Schiller! Schiller ! ... « Mes yeux (écrit Berlioz ) ne peuvent quitter ces étroites fenêtres, ce toit misérable et noir... Il est une heure du matin, la lune brille. Tout se tait... Ils sont tous morts... Peu à peu. ma poitrine se gonfle, mon corps entre en vibration ; je tremble; écrasé de

46 LE CRÉPUSCULi: D'UN ROMANTÏQUI-:

respect, de regrets et de ces affections infinies que le ge'nie à travers la tombe inflige quelquefois à d'obscurs survivans, je m'agenouille auprès de Thumble seuil, et, soullrant. admirant, aimant, adorant, je répète : Schiller!... Schiller!... Schiller!... »

Marie, le lendemain, rattrape Berlioz.

— « Feux et tonnerres! »

A peine son amant évadé, elle l'avait cherché, furieuse, terrorisant les habitués de la Grenouille Verte... Mais cette lettre?... Lettre d'adieu, ou de congé, qui lui brûle les jeux... Où fuit-il?... Nulle indication... Où fuit-il?... Elle court au bureau des départs : à cette époque les voyageurs devaient y inscrire leur nom et leur itinéraire... Elle le dépiste... Berlioz, Weimar... Elle le tient!

Quelle scène, quand elle le surprend, quand elle l'agrippe! Elle le gourmande, son grand homme, sa chose... Elle l'invective... Ah, elle saura le garder, et lui enlever l'envie de recommencer; elle ne fera pas comme cette grosse et molle Smithson, qui l'a laissé fder...

En effet, elle ne le quitte plus d'un pas; elle Tépie, elle le chambre. Toute correspondance, elle lïntercepte. Et c'est ainsi qu'elle découvre la demi-complicité de Ferdinand Hiller. Resté à Francfort pour sa Chute de Jérusalem, témoin narquois, curieux d'apprendre les suites de cette nouvelle évasion, il était allé aux nouvelles, à la Grenouille Verte ou au bureau des départs; si bien qu'il annonçait à son camarade l'arrivée de Marie. Mais la lettre, moins prompte que l'amante outragée, tombait, à Weimar; dans les mains mômes de Marie.

Elle, aussitôt, de prendre sa bonne plume, et de remercier Ililler pour son zèle intempestif. Bien plus^ elle contraint Berlioz, penaud, prisonnier, et gardé à

vue, de joindre un mot à la lettre et d'avouer qu'il est enchanté de cette solution involontaire... Pauvre grand homme... Rudoyé comme un chien qu'on remet à l'attache^ il s'en tire du mieux qu'il peut; la mort dans rame, il esquisse un calembour :

— « On n'a été ni attrapé, ni rattrapé; mais on s'est trouvé réunis. »

. A Weimar le concert (25 janvier) fut satisfaisant pour Berlioz et pour sa délicieuse amie : Marie, par trois fois, chanta {Jeune pâtre breton, Absence, Belle voyageuse); — la Symphonie fantastique, l'ouverture des Francs Juges furent bien accueillis. Même la recette fut bonne; et le compositeur put envoyer deux cents francs à sa femme.

Il envoya aussi des notes enthousiastes à ses amis de la presse parisienne. Dans la Sylphide, entre autres, on put apprendre que « la Grande -Duchesse avait témoigné sa satisfaction au compositeur français par l'envoi d'une tabatière d'or »... Toutefois, parmi les critiques musicaux de Weimar, on remarqua que Mlle Recio « avait surtout prouvé combien elle avait de confiance dans l'indulgence des auditeurs d'Allemagne » .

De Weimar à Berlin, Berlioz pouvait passer par Leipzig. Il « hésitait »... Comment traverser Leipzig sans s'y arrêter, sans profiter du merveilleux orchestre du Gewandhaus? Fallait-il renoncer à se faire consacrer dans la vraie capitale de la polyphonie allemande, dans la citadelle du classicisme musical? Mais aussi, quelle partie aventureuse pour le romantique français! A Leipzig, le puriste Mendelssohn était alors toutpuissant.

Or Tancien Jeune-France, jadis pensionnaire fashionable et ténébreux à la Villa Médicis, se rappelait les

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