III
d8 LE CREPUSCULE D'UN ROMANTIQUE
discussions de Rome. Félix Mendelssohn (felixmeriiis), aimable, « ingénu » (notait notre symphoniste de 1830), mais intraitable^ farouche (si poliment!) quand on attaquait Bach et les maîtres consacrés. Sur les principes sacro-saints, irréductible^ hérissé de piquants : « Un vrai porc-épic! On ne sait par quel bout le prendre!... y> Et Berlioz se souvenait que ses projets de vastes orchestrations, ses idées dramatiques, ses boutades, ses désespoirs n'avaient pas eu de prise sur le puritain Mendelssohn. Au contraire, le savoir et les nobles aspirations, la précoce maturité de Mendelssohn en avaient imposé au bouillonnant, à l'inteUigent Jeune-France : au lendemain de 1830, Berlioz n'était encore qu'un génial apprenti, passionné, tumultueux, tourmenté par la confuse vision du monde intérieur qu'il portait et qu'il s'efforçait d'exprimer, — mais, comme technicien de la musique, un compositeur encore improvisé, hasardeux, sans tradition ni culture réguHère, ignorant beaucoup et le sentant, assez avisé, assez artiste pour être préoccupé de tout ce qui lui faisait défaut (1).
Aussi, maintenant, hésitant à se risquer à Leipzig^ il redoutait les souvenirs, l'accueil de ce trop sage jeune homme, né classique et surtout tempéré, et qui avait dû le juger bien froidement.
Près de Mendelssohn et subissant son ascendant, Robert Schumann et Clara Schumann. Dans les Nouveaux écrits pour la musique, revue que Schumann avait fondée, avec quelques amis, pour défendre leurs idées (1834), Schumann, qui un des premiers avait proclamé le génie de Chopin, avait aussi proclamé le génie de Berlioz : d'après la réduction pour piano faite
(1) Voir, dans la Jeunesse d'un romantique, le cliapitre ix : le Suicide de Berlioz.
par Liszt, il avait analysé la Fantastique avec une intuition merveilleuse. Il avait aussi fait jouer du Berlioz à un orchestre d'amateurs... De son côté, dans la Gazette musicale^ Berlioz lui avait adressé naguère une longue lettre ouverte (1837). — Plus récemment, Clara Schumann était venue à Paris. Elle avait rencontré Berlioz, par hasard, chez les Bertin. Et quand le Jeune- France, « les cheveux énormément épais^ et les yeux toujours baissés vers le plancher d, s'était nommé en regardant Clara Schumann, il avait vu « son mouvement d'effroi ». Le lendemain, il lui rendait visite...
Non, il n'était ni un inconnu ni un indifférent pour les musiciens de Leipzig. Entre eux, qu'avaient-ils dit de lui? Comment le jugeait-on au Gewandhaus, si près de rÉcole Saint-Thomas, où le vieux cantor Sébastien Bach avait composé tant de fugues?... A Mendelssohn, et sachant lui complaire, Moschelès venait d'écrire sur la musique de Berlioz :
— « Quelle frénésie, genre Porte-Saint-Martin, dans les cuivres 1 Quel contrepoint barbare et méchant, qui semble vouloir nous montrer que le nôtre est pédantesque!... »
— « C'est tout à fait mon avis (avait répondu Mendelssohn)... Son instrumentation est si complètement malpropre et brossée au hasard, qu'on doit se laver les mains lorsqu'on a feuilleté sa partition... Cela me fait une grande peine, parce que Berlioz est intelligent^ froid et de bon sens dans ses jugements, et toujours réfléchi: mais il ne voit pas tout ce qu'il y a d'absurde dans ses œuvres. »
Notre romantique, vraiment, pouvait avoir quelques craintes. D'autant plus qu'il ne connaissait pas encore le noble caractère et le dévouement artistique de Mendelssohn et des Schumann.
De Weimar, incertain, inquiet (mais encouragé par
Chélard), il avait donc écrit à Mendelssohn, pour lui demander des renseignements pratiques : au ton de ta réponse, à sa promptitude, il jugerait s'il fallait ou non aller à Leipzig.
La réponse, sans tarder, arrive : franche, cordiale, prévenante, détaillée. Mendelssohn n'oublie rien, ni les frais de la salle et de l'orchestre, ni ceux des annonces (en tout cent dix écus), ni la recette probable (six à huit cents écus). Il s'est informé de l'état des esprits : Berlioz sera très bien reçu. Et même, pour se gagner le public, Mendelssohn lui conseille, discrètement, de participer à un concert de bienfaisance.
Rassuré par cette lettre, il accourt à Leipzig.
Mendelssohn, pour organiser le festival, aide Berlioz « comme un frère ». Ils échangent en signe d'affection leurs bâtons de chefs d'orchestre (3 février). Après deux répétitions, l'exécution est irréprochable.
Au concert (4 février), peu de public. Succès hésitant. Marie Recio chante des « romances françaises » ; on applaudit la Fantastique et deux ouvertures de Berlioz. On applaudit surtout Ferdinand David, remarquable violoniste et konzertmeister du Gewandhaus, qui « exécute supérieurement >•> Rêverie et Caprice.
Aussitôt, dans cette ville où se donnaient des concerts symphoniques depuis longtemps; dans cette ville où la musique était assez en honneur pour qu'un Conservatoire, fondé vers cette époque par des bourgeois et des fonctionnaires, put s'ouvrir avec des maîtres comme Schumann et Mendelssohn, Ferdinand David ou le savant théoricien llauptmann, — aussitôt s'engagent polémiques et discussions. Que valent le style, l'audace, la fantaisie de Berlioz? Pourquoi n'écritil pas l'harmonie comme tout le monde, et en particulier comme les maîtres? Pourquoi ce novateur a-t-il
PREMIERES <^ CAMPAGNES » ai
besoin d'instruments dont se passaient les classiques? Pourquoi un ophicléide, un cor anglais et une harpe? Pourquoi augmenter le nombre des violons? rs'est-ce pas afin de remplacer la musique par le bruit?...
— « Un aventurier de la musique », re'pètent quelques-uns, reprenant une boutade de Schumann.
— « Musique à programme, musique à réclame. »
— (' Sa musique démoniaque me plaît fort peu, écrit alors le théoricien Hauptmann à un ami. Combien d'affectation, — mais quelle pauvreté d'imagination... Il n'y a nulle beauté dans ses œuvres... A les entendre, je crois être dans Tarène d'un cirque, où bondissent des taureaux; et tout le temps j'ai peur d'être jeté en Tair, d'un coup de corne... »
Berlioz ne veut pas nous plaire (déclare ÏAllgemeine musikalische Zeitung); Berhoz veut être caractéristique... Il cherche un aftranchissement de son art : il ne souffre aucune limite, aucune entrave; sa fantaisie seule lui dicte des lois... Comparée au Sabbat de la Symphonie fantastique, la Gorge aux loups de Weber n'est plus qu'une berceuse.
. En hâte (6 février), il partit pour Dresde.
11 voulait, certes^ revenir à Leipzig dans trois semaines, pour le concert de bienfaisance. 11 espérait, par son voyage à Dresde, piquer la jalousie de Leipzig : pour la musique^ ces deux villes voisines étaient deux rivales.
Dresde, moins purement musicienne^ reprenait l'avantage au théâtre. A Leipzig, l'ascendant de Bach; à Dresde, le récent éblouissement de Weber. — Dresde disposait d'un grand théâtre royal pour jouer le grand opéra devant la cour de Saxe. C'était l'Opéra Allemand, dirigé dès la fondation 1^1817) par Weber. On y entendait entre autres les drames romantiques de Marschner;
quelques mois auparavant, le Rienzi de Wagner y avait triomphé.
Berlioz trouva donc les instrumentistes qu'il désirait, harpes et cors anglais. L'ophicléide fit encore défaut; mais il y avait des serpents et des bassons russes.
En deux concerts, de « formidables » programmes : Fantastique^ Roi Lear, fragments du Requiem^ de la Sumphonie funèbre^ d^Harold^ de Roméo et Juliette.., Hélas, il ne put éviter d'entendre Marie Recio chanter sa propre musique. Elle chanta même deux fois.
A Dresde, tous les musiciens et même ceux des musiques militaires, se mirent au service du voyageur : en première ligne, Lipinski, violoniste et compositeur que Berlioz avait connu à Paris, et Reissiger, le célèbre inconnu qui avait composé la Dernière Pensée de Weber.
Et Berlioz retrouvait Wagner (1).
Wagner, après les années de misère et d'humiliations qu'il venait de vivre à Paris (1839 à 1842), faisait applaudir enfin sa musique, non à Leipzig, sa ville natale, dominée par Mendelssohn et où l'on avait refusé le Vaisseau fantôme^ mais à Dresde. Là, il était le grand homme du jour. Rienzi (20 octobre 1842), le Vaisseau fantôme (3 janvier 1843) avaient encore la pleine faveur du public. — Deux chefs d'orchestre, coup sur coup, venaient de mourir; Wagner était solennellement intronisé comme kapellmeister royal : Berlioz assistait à la cérémonie. — -Ces succès accumulés devaient bientôt produire, à Dresde même, une violente réaction contre Wagner. Mais alors, fier de ses trente ans, tout à la joie de conduire lui-même ses œuvres, il mit son influence, son activité organisa-
(1) Pour les premiers contacts de Berlioz et de Wagner (184042), voir Un Romantique sous Louis-Philippe, cliap. ix etx.
trice. son génie de chef d'orchestre, au service du compositeur et journaliste de Paris.
Berhoz entend le Vaisseau fantôme et les trois derniers actes de Rienzi : il admire Wagner, qui écrit seul les paroles et la musique de ses œuvres; il admire les intentions de Tartiste et la ténacité de son caractère; il est sympathique à ses épreuves et reconnaissant de ses services; il remarque son instrumentation poétique et colorée.
Mais Berlioz n'aime pas la musique (la musicalité) de Wagner (1).
Il trouve que les idées sont trop espacées, et reliées par un remplissage trop lâche. Dès ce premier contact musical^ il a le sentiment que Wagner (qui a trente ans) est un artiste digne d'attention et d'intérêt. 11 ne le met guère au-dessus de tel autre musicien estimable, distingué. D'ailleurs maints connaisseurs vont bientôt le ravaler au-dessous. Sans voir très clair, Berlioz est donc plus clairvoyant que ses contemporains. N'importe, le Vaisseau fantôme ne l'émeut pas. Il n'y sent pas (et plus tard il ne sentira pas davantage) le génie fougueux et sensuel d'où, vingt ans plus tard, débordera toute l'ivresse wagnérienne. Mais il note « qu'il a vu Wagner diriger ses opéras avec une énergie et une précision peu communes » (2).
Les deux concerts donnés sur le Grand Théâtre à Dresde avaient été si productifs que Berlioz put envoyer cinq cents francs à sa femme. Et même, par lettre (tout en esquissant un sommaire d'article, où il parlait d'une aubade que lui avaient donnée les mu-
(1) Mots vagues, mais précis (je l'espère) pour les lecteurs qui ont le sentiment de ces choses inlérieures.
(2) Débats, 12 septembre 1843, et Voyage musical, t. I", p. 102. — Après l'aifaire au Tannhauser, il supprimera celle phrase. Voir Mémoires, p. 274 (édition iinprimée par Berlioz, 1865).
siques militaires), il chargea un ami de Paris, Morel, de passer à la maison prendre des nouvelles de llarriett Smithson et du petit Louis :
— « Maintenant, en me re'pondant, ne me dites pas un mot de M...., car elle m'a couru après et rejoint à Weimar. Je vous raconterai cela. Ecrivez-moi comme si je ne vous écrivais pas cette lettre. Tous vos renseignemens seront censés spontane'ment venir de vous. »
Clandestinement, ses lettres partaient; les réponses, interceptées, passaient par la censure de la tyrannique chanteuse. Pour elle, il venait néanmoins d'orchestrer, afin qu'elle s'apaisât en la chantant, une de ses plus belles mélodies, r Absence:
Reviens, reviens, ma bien-aimée...
Paroles qui la flattaient, et humihaient le fugitif repris : « Reviens, reviens, ma bien-aimée... » Oh oui, elle était revenue! (1;
Nos voyageurs (19 février) sont de nouveau à Leipzig.
Dans un concert de bienfaisance (22 février), donné par la Société des concerts du Gewandhaus, le finale de Roméo doit être exécuté. Déjà, « pendant huit jours » les chœurs ont répété sous la direction de Mendelssohn; le finale est su presque parfaitement. Aux répétitions complémentaires avec l'orchestre, BerUoz s'étonne de voir Mendelssohn rester poli, bienveillant et calme pour reprendre les musiciens : « Sa patience est inaltérable », note l'ancien Jeune-France. — Lui, au contraire, avant même de commencer une répétition, « une colère anticipée lui serre la gorge »; avant toute
(l) Sur le manuscrit de V Absence, Berlioz écrit : Instrumenlce à « Dresde, pour M.... ».
L'Absence est une des mélodies intitulées Nuils d'été; voir Un Bomanticjue sous Louis-Philippe, p. 586 et suivantes.
fausse note, avant telle expression à contresens ou telle platitude de style, il souffre, par l'imagination, il souffre, réellement, le martyre; et la crispation de ses nerfs^ il la sent concentre'e, nouée, dans son point malade : à la gorge.
Or, il y a là une certaine basse, dans le rôle du Père Laurence, qui menace de tout compromettre.
A la dernière répétition, force fut de renoncer, pour cette basse, au finale de Roméo. En haie, le matin même du concert (22 février), on répéta des morceaux donnés trois semaines auparavant. Le soir, dans l'Absence, Marie chanta :
Reviens, reviens, ma bien-aimée.
Une parole d'admiration, t un témoignage inestimable » toucha Berlioz. Après TOffertoire du Requiem, Schumann, qui jusqu'alors était resté sur la réserve, le <( taciturne Schumann^ tout électrisé » (écrit Berlioz), lui déclara :
— Votre Offertorium surpasse tout!
A Leipzig, toutefois, la terre devait brûler les pieds du symphoniste romantique. Les discussions, les polémiques, dont il ne pouvait saisir, ignorant Lallemand, qu'un écho assourdi et mystérieux, l'agaçaient. Que pouvaient penser de lui^ se demandait-il avec angoisse. ces musiciens d'une culture si différente?... Il lui tardait d'aller conquérir d'autres villes.
Serait-ce Berlin?... Une lettre de Meyerbeer (28 février) lui conseille de ne pas y venir avant un mois. Pour attendre, il touchera donc à Brunswick et à Hambourg.
11 y passera, en météore.
A peine arrivé dans une ville, force lui est de profiter de l'étonnement, de la surprise, s'il veut empor-
26 LE CRÉPUSCULE D'UN ROxMANTIQUE
ter un succès. Succès par l'assaut, par la furia francese. Voyageur rapide, étranger, facilement suspect, car il apporte une musique imprévue sur la terre de la « musique classique », Berlioz ne peut attendre son heure : il s'userait. Son heure, à vrai dire, c'est la première minute. Qu'il la saisisse. Qu'il combatte et triomphe, ou qu'il rentre chez lui. — Entre lui et le public, il sent peu de sympathies musicales. La tradition de la musique allemande prépare mal à de telles fantaisies descriptives et passionnées : donc il doit entraîner son orchestre, entraîner son public. Luimême écrira, révélant une de ses qualités : « Il y a des artistes qui sont d'irrésistibles entraîneurs ; il faut entraîner le public comme on entraîne les chevaux de course. »
Les Herr Doktor, hélas^ ont une pesanteur inamovible. Et quelle confiance en eux-mêmes, imperturbable^ chez ces « Nous autres Allemands » .
Luttant pour les entraîner, s'irritant aux répétitions, se consumant en démarches, visites, lettres, dîners et déplacements, brisé sans cesse par les contretemps, mais rejaillissant aussitôt, l'impulsif, le fébrile Berlioz avait les nerfs à bout :
— « Métier de galérien I J'ai été malade et le suis encore : en douze jours, huit répétitions de trois heures et demie chacune, et deux concerts... »
A peine remis, roulant vers Brunswick en diligence, il lui fallut passer la nuit (une des premières nuits de mars, et au nord de l'Allemagne)^ blotti « dans un coupé ouvert à tout vent » .
Mais à Brunswick, accueil enthousiaste, et orchestre « excellentissisme » :
— « Je viens de faire (6 mars) la première répétition; ils ont été d'une chaleur applaudissante et trépignante, toute française... On s'est crotté énormément dans le
PREiMIÊRES « CAMPAGNES » 27
sclierzo de la Reine Mab; mais, pour la première fois, c'est permis. Du reste rorchestre est admirable et je suis sur d'une fameuse exécution. Seulement, ils n"ont pas de cor anglais, presque pas de harpe, ce qui me gêne beaucoup »...
Aux répétitions, il admet quelques auditeurs privilégiés : ceux-ci, « réclame vivante » (écrit-il), excitent la curiosité du public exclu. Que fait donc ce mystérieux maestro de Paris? Est-ce vrai qu'hier « au milieu d'un morceau il a salué les trombones? i Est-ce qu'il ne boit pas sans cesse de Teau^ du vin blanc et de l'eau-de-vie? Et qu'est-ce donc, à la fm de son Harold^ que cette Orgie de brigands?
Le soir du concert, salle comble. Le pupitre de l'énigmatique voyageur est enguirlandé de feuillages. L'enthousiasme est tel qu'on bisse Marie Recio. — Après la Fête chez Capidet, catactysme d'applaudissements : les loges, le parterre, la salle entière, crie et frappe des mains; les archets crépitent sur les violons et sur les basses; les timbales roulent leur tonnerre, la grosse caisse mugit; et tous les cuivres, cors, trompettes, trombones, lancent, dans tous les tons, leurs fanfares fracassantes... Soudain, un silence : le maître de chapelle s'avance vers Berlioz, le harangue, et couvre de fleurs le pupitre et les partitions.
Cris, applaudissements, fanfares... Puis banquet de cent cinquante couverts; toasts, acclamations :
— « Je dois avouer que ces manifestations, écrira-t-il, me rendaient extrêmement heureux. »
Cette fois, les bulletins de victoire qu'il envoie aux camarades de la presse parisienne se rapprochent davantage de la réalité.
A Hambourg, nouveau succès (22 mars). Enthousiasmé, il mande à Paris :
— « Marie a chanté deux romances, et très bien celle
en fa (TAbsence). » Ainsi, ce qu'elle disait le mieiix^ c'était : « Reviens, reviens, ma bien-aiméel... »
Dans cette lettre, qui est encore un sommaire de compte rendu, il recommande prudemment à ses camarades de journalisme d'être laconiques :
— « J'ai peur que le public parisien ne commence à avoir assez de mes bulletins de la Grande Armée... »
Et lui-même était las de tous ces concerts, si difficiles à organiser, où il avait usé son temps dans les petites capitales ou villes secondaires. Il avait rêvé d'aller à Vienne, Munich, et avait dû y renoncer. Restait Berlin... Le temps d'attente, prudemment fixé par Meyerbeer, étant accompli, Berlioz accourt enfin dans la capitale de la Prusse.
Trop tôt encore (28 mars).
Tous les musiciens sont pris par les oratorios : pour organiser même ses répétitions, il doit attendre la fin de la semaine sainte. Il se repose. Il en a grand besoin, après l'excès de fatigue, après les triomphes du vovage.
Toutefois, à Leipzig et un peu partout, on lui avait tant parlé de Jean-Sébastien Bach, qu'il ne manqua pas d'aller entendre une Passion. Laquelle?... Notre romantique, comme s'il n'y avait qu'une Passion de Bach, ne le dit pas... Il admire la disposition des « trois cents chanteurs sur les gradins d'un vaste amphithéâtre » ; mais l'accompagnement d'un piano lui déplaît: à quoi sert-il, doublant l'orchestre?
En tout cas, c'est rhabitude. Le clapotement continuel des accords plaqués sur ce mauvais clavier produit bien un assommant effet en répandant sur l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans doute, pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage, quand il est mauvais!...
...Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi quelque chose d'inouï; le pivmier tutti des deux chœurs m'a coupé la respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand coup de vent harmonique î Il faut reconnaître qu'on se blase sur cette belle sonorité beaucoup plus vite que sur celle de l'orchestre., les timbres des voix étant moins variés que ceux des instrumens...
... Vous n'attendez pas de moi une analyse de la grande œuvre de Bach...
... 11 faut être témoin, pour y croire, de l'attention, du respect, de la piété avec lesquels un public allemand écoute une telle composition; ...on assiste en silence non pas au concert, mais au service divin, et c'est vraiment ainsi que cette musique doit être entendue. On adore Bach, et on croit en lui, sans supposer un instant que sa divinité puisse jamais être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même défendu d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu, c'est Dieu. ^
Aveu à la fois sincère et ambigu. Ici, Berlioz, sans cacher sa pensée, la laisse deviner plus qu'il ne la dévoile; il a le très beau courage de ne pas se laisser enrôler, hypocritement, dans une religion artistique qui n'est pas la sienne : cet acte loyal d'indépendance, les adversaires ne manqueront pas de le dénaturer, et de l'exploiter contre lui. On ira jusqu'à prétendre qu'il s'est inscrit en faux contre Bach.
r comme aussi contre Ilcendel, contre Mozart: et on en
I conclura que Berlioz, fermé à de tels musiciens, n'était pas musicien lui-même.
De fait, sur de tels sujets, impossible de raisonner. Il faudrait enfin reconnaître qu'il y a là un ordre de réalités intérieures et mystérieuses qui échappent à la
r raison. Aujourd'hui, quand nous prononçons idu moins la plupart d'entre nous) le nom de Bach ou celui de Mozart, nous désignons d'un mot une vivante
I partie de nous-mêmes, car nous nous sommes nourris
de ces ge'nies. A force de communier en eux nous nous sommes assimile', selon nos forces, leur âme même; nos joies, nos douleurs, notre mélancolie^ nos émotions, le rythme lent de notre lassitude ou les sursauts de nos espoirs, ont trouvé un écho dans leur musique : nous l'aimons, cette musique, parce que notre rêve a dialogué avec elle.. Et ce dialogue, où si souvent nous nous oublions nous-mêmes, où nous mourons à nous (ainsi que le disent les mystiques), est semblable à une élévation^ à une prière.
Oui^ nous croyons à Bach, à Mozart, à Beethoven. Nous croj^ons en eux. Nous avons pour eux un culte, une religion. Et c'est pourquoi notre mouvement fatal, en présence d'un hérétique ou d'un admirateur tiède, ou d'un sceptique, — c'est pourquoi notre réflexe est de Texécrer... Après, nous nuançons, nous adoucissons, par politesse ou par lâcheté, ou par manque de foi artistique. Mais le mouvement naturel, forcé, est de repousser, de combattre quiconque contrarie notre croyance. En effet, nous nous défendons : c'est notre cellule la plus intime^ la plus vivante, qui rejette un élément de trouble...
Et voilà pourquoi Berlioz, ne se prosternant pas au seul nom de Bach, s'expose à recevoir notre malédiction : nous sommes prêts à l'excommunier de la musique.
Pourtant, qu'est-ce que notre religion musicale; qu'est-ce que notre croyance esthétique? C'est l'état de notre sensibilité, et sans doute rien de plus. Nous nous sommes habitués à sentir de certaines manières ; nos émotions musicales, avec le cortège de rêves qu'elles suscitent, naissent plus facilement et nous plaisent mieux selon certaines successions des vibrations de l'air : tout credo musical, semble-t-il bien, n"est que Texpression personnelle (plus ou moins
habillée de vocables abstraits) de nos coutumières aptitudes à être émus. Notre credo, ce sont nos commodités.
Berlioz, à l'âge où l'on se forme, était devenu apte (avant 1830) à être le plus violemment ému par Gluck, Weber, Beethoven; il s'était habitué à les aimer, à les adorer^ comme les plus puissants stimulants des rêves tendres ou trépidants dont il avait besoin de s'enivrer. Dans la musique de ces initiateurs, il retrouvait son âme. Par une conséquence naturelle, leur langage musical lui montrait les éléments' ou les germes d'expressions avec lesquels, lui-même, il créerait son propre langage.
Une œuvre de Bach, qu'il entend une fois, â quarante ans. sans nulle adaptation préalable^ peut-elle trouver le chemin de son cœur? Berlioz est même prévenu contre elle^ contre ce style scolastique : car c'est au nom de Bach^ c'est à cause des habitudes prises à son commerce, que tel camarade (Mendelssohn, Hiller) résiste à l'emprise du symphoniste Jeune-France. Qu'on le lui dise ou non, il le sent. Tel mot, comme celui-ci : « Berlioz n'aime pas la fugue, parce que la fugue ne l'aime pas », marque nettement une antinomie fatale, et qui l'inquiète. La culture classique allemande, pour laquelle l'œuvre de Bach est le plus riche répertoire d'exemples, cette culture musicale manque à Berlioz. Avisé, ingénieux, il ne peut pas ne pas le sentir. L'avouer, c'est autre chose. Mais il sent aussi qu'à force de génie et d'opiniâtreté, aidé seulement par ce qu'il doit au chevalier Lesueur, aux tragédies lyriques de Gluck, aux drames romantiques de Weber et aux symphonies de Beethoven, il a créé des œuvres toutes vivantes de son âme même et des expressions qu'elle a commandées. 11 sent aussi qu'il créera d'autres œuvres encore. Seul, ou presque seul^ confiant dans
sa force, il s'est affirmé, il s'affirmera encore. Cela ne va pas sans une certaine négation de ce qui est différent de lui-même. Il le nie donc, aujourd'hui dans une forme ambigiie, à la fois respectueuse et narquoise, — d'autres jours, en ses chroniques fashionables, dans une forme plus nette, tranchante, outrancière, gaminante, où se dévoile l'impénitent Jeune- France. — Boutade, ou jugement ingénieusement amorti, il les écrit toujours sous l'impulsion de sa nécessité intérieure.
A Berlin, peu de jours après cette Passion de Bach, les Huguenots lui firent beaucoup plus de plaisir. Il est vrai que Meyerbeer lui rendait, alors, d'immédiats et tangibles services. Certes Berlioz, avec toute sa génération, avait pour les Huguenots une admiration que nous ne partageons plus aujourd'hui. Dans les jugements d'un musicien sur une œuvre de musique théâtrale, il entre maints éléments instables et de circonstance, surtout lorsque le compositeur est l'un des plus en vue de Tépoque, et lorsque le critique est un musicien plus jeune qui n*a pas encore conquis sa place au soleil. Sur la Reine de Chypre de Fromenthal Ilalévy^ Richard Wagner publia des articles enthousiastes. Sur les Huguenots, qui eurent une autre vitalité, et même sur Robert le Diable, Berlioz écrivit souvent avec une réelle admiration. Aussi bien^ replacés à leur date^, ni Robert le Diable ni les Huguenots ne sont négligeables. Par l'entente des effets scéniques, par les recherches et les réussites de l'orchestration, Meverbeer reste un très honorable fournisseur de musique théâtrale. Il nous est loisible, ou plutôt nous sommes contraints par notre culture actuelle, de prendre peu de plaisir aux effets de Meverbeer. Nous sommes forcés de reconnaître, néanmoins, que pendant quelque soixantedix ans, de 1830 à la fin du dix-neuvième siècle, aucune
PRIilMIÈRES <^ CAiMPAGNKS » 33
miisiqut'^, autant que la sienne, ne fut conside're'e, par Télite du public, comme la musique théâtrale par excellence (1).
A part lui, sinon dans ses articles, Berlioz pourtant lit maintes réserves... Mais alors^ à Berlin, Meyerbeer lui est si utile! Directeur général de la musique du roi de Prusse (depuis le récent départ de Spontini;, il s'emploie à faciliter les concerts de Berlioz. Souple, prévenant, serviabîe, l'astucieux Jakob-Liebmann italianisé en Giacomo Meyerbeer, sait bien que le chroniqueur des Débats lui rendra la monnaie de ses services en réclames, et par conséquent en droits dauteur : Jakob-Liebmann, fils de banquiers berlinois, place son influence à cent pour cent.
Le conceit de Berlioz, dans la salle de l'Opéra (20 avril), fut « royalement exécuté » et couvert d'applaudissements. Mais les critiques de Berlin (^d'ailleurs, tout à Meyerbeer) se montrèrent réservés, hésitants^ laconiques dans leurs éloges mêmes.
Invité à un concert de la cour, Berlioz put approcher le roi de Prusse : le roi promit d'.jssister au deuxième concert.
Et il y vint, pour entendre Roméo.
Marie Recio cependant, retenue dans Tombre par l'étiquette, n'avait pas chanté aux concerts de son amant. Elle se rattrapa en donnant une soirée spéciale.
Leur séjour à Berlin, durant tout un mois, fut parfaitement heureux. Le Jeune-France était la curiosité sensationnelle, le grand homme à la mode. Un jour, alin dentendre sa musique, le roi revient de Potsdam tout exprès. Un autre jour, athi de le fêter, le prince
(1) Voir tlaiis noire Carnet f/'itr/, le clia[)iti*e : « Un modiste, ou un musicien de théâtre. »
royal de Prusse donne une matinée musicale : il n'y a que douze ou quinze invités; mais, tout d'im coup, un rideau s'ouvre^ et, dans la plus grande salle du palais, trois cents musiciens font retentir Touverture des Francs-Juges.
— ff Ilélas! Hélas!... le voyage touche à sa fin! »
Après cette fièvre d'activité, treize concerts et plus de quarante répétitions; après des triomphes enlevés de vive force sur des publics inconnus, grâce à des orchestres de rencontre que l'auteur, en quelques jours, doit styler et fanatiser afin de les entraîner une heure, — triomphes qui sont d'enivrants coups d'audace; — fêté par Robert et Clara Schumann, Wagner^ Meyerbeer, traité comme un frère véritable par Mendelssohn^ soudain, Berlioz va retomber dans le Paris embourgeoisé par treize années de Louis-Philippe.
Et avec Harriett Smithson, abandonnée mais qui garde le petit Louis, quels arrangements va-t-il prendre?
Nos voyageurs (fin avril) quittent Berlin.
Par Magdebourg, ils atteignent Hanovre.
Répétition, concert (6 mai). Marie Recio chante trois fois. Le programme, tout entier de Berlioz, est acclamé; grand succès, médiocre bénéfice : quatre-vingtquatre thalers.
A Darmstadt un concert (20 mai).
A la fin du mois^ Berlioz et sa compagne étaient de retour à Paris.
Rentrerait-il au domicile conjugal (31, rue de Londres), dans cet enfer de cris et de scènes alcooliques? Sa femme, l'ancienne tragédienne, vieillie^ obèse, couperosée^ menacée par la congestion ou la
paralysie, jalouse et justement irritée, ne l'attirait guère. Puisqu'il s'était libéré par une évasion, mieux valait garder le bénéfice de la rupture. — Son fils le retenait, frêle, nerveux, et comme débilité par une mauvaise formation dans cet intérieur orageux. Pauvre petit, déjà grandelet, et que le père, le faisant souffrir, aimait plus tendrement encore.
D'Allemagne Berlioz avait, en deux fois, envoyé huit cents francs à sa femme : il avait aussi écrit au caissier de l'Opéra pour qu'elle pût toucher les droits de deux représentations du FreischiUz (soit trois cent cinquante francs)... Bien plus, les époux s'étaient écrit. Quelles lettres? De reproches, d'aigreurs, ou d'oubli des injures?... Elles ont disparu. Mais d'après d'autres lettres de Berlioz, on peut croire que les deux époux^ las l'un de- l'autre, longtemps fatigués des tiraillements et des luttes qui avaient précédé leur rupture, trouvaient quelque soulagement dans leur séparation.
Restait Tenfant, ce lien qu'on ne supprime pas.
Ils convinrent qu'ils continueraient à se voir; Berlioz subviendrait aux charges de la maison : c'était, comme il l'écrira, «• une séparation à l'amiable ».
Dès lors, l'ancien amoureux « volcanique » conçut pour sa femme, qui devenait lointaine, une sorte d'amitié fraternelle. Très souvent, et fort volontiers, il passait s'informer de sa santé et lui tenir compagnie. il continuait même à se faire adresser sa correspondance chez elle. Pour les étrangers, pour le monde il semblait encore y habiter.
Sa vie était ailleurs : la chanteuse ne lâchait pas son Hector, toujours prêt à s'ébrouer, surtout à Paris. VA la mère de la chanteuse, cette bonne Mme Martin- Sotera de Aillas, entourait leur Hector de ses prévenances et de son charabia franco-espagnol i^lle le soignait, elle le logeait, elle le couvait : appartement
pris au nom de la l)onnc dame, linge et meubles à elle... Si bien que Berlioz, biimé par Marie et englué par la mère de Marie, avait à payer tous les frais du faux ménage, plus une pension trimestrielle à sa dévouée belle-mère (cent soixante-quinze francs à chaque terme), — pension représentant la location du mobilier de la bonne dame.
Tout explorateur qui rentre s'étonne que son retour ne passionne pas la capitale. Pendant cinq mois, après chaque concert, et pour qu'ils fissent le tour des journaux amis, Berlioz avait envoyé ses « bulletins de la Grande Armée ». Et voilà, malgré les Débats, la Gazette musicale, la France musicale et la Sijlphide, tous lidèles, — voilà l'effet produit' On ne parle pas de lui, ou on le raille !
Aussitôt, çà et là^ lui-même les surveillant^ nouvelles annonces : « M. Berlioz, qui est de retour de sa marche triomphale dans le nord de l'Allemagne, va s'occuper maintenant de traiter la Nonne san<jlante, le grand ouvrage de Scribe, en cinq actes, qu'il écrit pour l'Opéra, et dont le premier acte est déjà terminé » .
Et peu après, à la Gazette musicale, grand article d'Antoni Deschamps, si berliozien qu'on y retrouve des phrases entières de Berlioz.
A quoi bon? En est-il plus heureux?... Comme compositeur, sa situation s'en trouve-t-elle améliorée?... De l'agitation, du bruit, de la notoriété?... Et après?
Heures tristes, pour un romantique qui revient a d'une marche triomphale ^.
1843! Le romantisme est mort. Il v a trois mois, chute des Burgraves. Treize ans seulement après la «- Bataille d'ilernani ». Où sont les bandes d'antan? Chevelus, truculents, bousingots, Jeune -France au regard dantesque sous un vaste feutre imité de Franz Hais, où sont-ils? Notaires, fonctionnaires, hommes
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d'affaires, gardes nationaux, ils sont morls pour l'art, et nulles recrues ne les remplacent. Pour soutenir les Burgraces, Hugo avait essayé de lever un ban de rapins. Impossible. Et le peintre Gélestin Nanteuil n'avait pu que répondre au fidèle Vacquerie :
— c( Jeune homme, allez dire à votre Maître quil n'y a plus de jeunesse. Je ne puis fournir les trois cents jeunes gens. »
Finie, consumée, la resplendissante flambade de 18»^0. Parmi les artistes^ les fnibles, ceux qui font nombre et sont destinés à l'oubli, mais qui entretiennent une atmosphère sympathique autour des créateurs et leur donnent des échos multipliés^ — les faibles, les anonymes, ont disparu^ éliminés par les lois naturelles. Quant à ceux dont le nom ne périt pas, ils évoluent, les forts; ils changent, puisqu'ils durent; ils se convertissent, renient leurs anciennes idoles et en adorent d'autres, abandonnent les hauts sommets où ils sont seuls et descendent vers la foule, quittent le moyen âge et regardent vers la Grèce, ou, prosaïquement, vers l'Institut. L'audace, )a passion, la couleur, le galbe et la truculence deviennent suspects. On recherche les qualités moyennes, honnêtes, de tout repos, — bourgeoises : on est mûr pour applaudir la Lucrèce de Ponsard. On devient « poncif, pompier, faux toupet et juste-milieu ». Les romantiques, même ceux qui ont du génie, sont pris de peur devant euxmêmes : dans cette'heure douteuse, ayant quitté leurs oripeaux, ils s'affolent comme un malade qui ne reconnaît plus ses habits posés sur une chaise... « Jamais, déclare Sainte-Beuve, la phrase et la couleur, le mensonge de la parole littéraire, n'ont autant prédominé sur le fond et sur le vrai que dans ces dernières années. » Delacroix, épris douloureusement de composition et de style, estime que les ouvrages d'Hugo
38 LE CRKPUSCIJLI-: l)'Ui^^ ROMANTIQUE
ne sont, malgré son génie, que des « brouillons ». Théophile Gautier, depuis quelque temps déjà, a quitté son gilet rose d'Ilrnifiui: il rêve à l'harmonieuse et calme beauté des Grecs : « Il a royu sa métope sur la tête. »
Berlioz^ à son retour, se sent dépaysé. Au départ, il n'avait pas le public pour lui : maintenant, aura-t-il encore ses quelque trois ou quatre cents fidèles? La jeunesse n'a pas soutenu les liunjmies...
Que faire? Cette Nonne samjlanle, dont Scribe n'a donné le livret qu'à regret, sera-t-elle jamais montée par l'Opéra? Si elle voit la rampe, ce sera pour une chute ]jire que celle de Benveniito. A quoi bon y travailler?... Plus de concerts non plus : trop coûteux à organiser, trop prenants, et pour un résultat nul. La Société des Concerts est hostile, llabeneck aussi et le gros des musiciens qu'il commande .. Que faire?
Des feuilletons. Encore des feuilletons... Reprendre le boulet aux Débats.
Et voilà de nouveau la corvée presque quotidienne :
— « L'Opéra-Comique s'est mis au régime d'une première représentation par semaine : avec un troisième théâtre lyrique, le succès durera vingt-quatre heures; vous aurez de la gloire, du génie et de Timmortalité pour vingt-quatre heures!... »
Sans oublier les concerts : pianistes, violonistes, et autres instrumentistes, chanteurs et chanteuses, virtuoses et professeurs...
Travaux forcés de la chronique musicale! Mais c'est un gagne-pain assuré; c'est aussi^ par la publicité dont le chroniqueur dispose, une « position ai-mée ». Par sa plume, s'il ne s'impose pas, du moins il se l'ait craindre. On ne le piétine pas : les colonnes de son ieuilleton servent d'étais à sa musique ou du moins à sa personne. Les Débats sont encore le journal officieux
des Tuileries, leur influence est toute -puissante; ils ouvrent les Bureaux des ministères; et même^ par les ramifications politiques, ils viennent de lui faciliter bien des contacts à Tétranger. Par ses chroniques, le musicien-journaliste reste en relations avec tout le monde, et en relations utiles, efficaces, agissantes, car tout le monde doit compter avec un journaliste en vue et avec un journal influent.
Cet ascendant, cet entregent, sa maîtresse les utilise pour elle : Berlioz ne devrait-il pas la faire engager à rOpe'ra-Comique?... Chose malaisée. Les débuts de Marie Recio, à l'Opéra, l'avaient rendue presque impossible à Paris. Mais un vieux camarade, Girard, le chef d'orchestre (celui même qui avait fait engager Ilarriett Smithson, naguère, au Théâtre-Nautique), dut encore s'entremettre : Marie débutera bientôt.
Si elle réussit, les charges de Berlioz seront un peu allégées. Deux ménages. Dans l'un^ aucun ordre : Harriett est incapable de réduire au strict nécessaire ce qu'il lui faut^ pour elle et pour Louis. Dans Tautre, où Berlioz vit davantage, une réelle économie. Mais la chanteuse, en guise de dot, apporte sa vieille mère, qu'il faut nourrir : Mme Martin-Sotera de Villas, veuve d'un officier supérieur! Celle-ci, d'ailleurs, s'empresse de son mieux, et soigne l'ami de sa fille comme un fils.
D'Allemagne, malgré les comptes rendus dithyrambiques, il ne pouvait pas rapporter grand argent. Certes, çà et là, à Weimar, à Berlin, on lui avait abandonné oute la recette; mais d'autres fois il avait dû supporter les frais en partie ou en totalité; et bien souvent, auditeurs peu nombreux; et partout, places peu chères. Par bonheur il avait reçu quelques « tabatières d'or », quelques « épingles de diamans ». Ces bijoux (monnaie dont les petits souverains des menus
Etats de l'Allemagne payaient les virtuoses) étaient-ils d'une grande valeur? Il fallait les revendre, bien entendu à perte. D'autre part, les frais avaient été très grands, avec une femme, avec de pesants colis de musique pour l'orchestre et les chœurs.
Restait, comme ressources assurées, le traitement à la Bibliothèque du Conservatoire (cent vingt-cinq francs par mois); plus le produit des articles aux Débats (cent francs par article), ou à la Gazette musicale (la moitié peut-être). Restait aussi la part à toucher sur son Traité d'instrumentation^ dont il commençait à corriger les épreuves.
Le plus urgent, c'était de publier aux Débats le récit du voyage en Allemagne.
Le premier article, qui sera bientôt suivi de neuf autres, parut le 13 août (1843). C'était un feuilleton qui occupait deux grands bas de page : les dix feuilletons, bientôt, fourniront deux cent trente pages inoctavo.
Ce long récit de voyage ne manque pas d'agrément. Dans quelque vingt ans^ avec des modifications dictées par les passions d'alors, Berlioz le reprendra dans ses Mémoires. Pour l'instant, ce sont les impressions d'un compositeur qui vient de diriger une série de concerts, mais des impressions arrangées pour le public. Un récit de ^ voyage triomphal ». Qu'a vu Berlioz? Des orchestres, des maîtres de chapelle. II dit donc, par le menu, quels sont ces orchestres, ces sociétés chorales, dénombre les violons^ les altos, les basses; il cite les chanteurs ou les instrumentistes ou les Konzertmeister qui lui ont été utiles, et les remercie par des éloges; il énumère ses programmes (presque partout semblables, forcément); il raconte ses difficultés pour trouver des harpes, des ophicléides, des
cors anglais... Pour couper un peu l'ennui de ces énuméralions par trop analogues et monotones, il développe, avec un sans-façon fashionable, toutes les petites scènes qui prêtent au pittoresque. Voici, par exemple, un directeur dont le voyageur n'eut pas à se louer :
...r,iihr arrive... Il parle français, mais pas assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle (sic), à chaque phrase, de ^v os inr émeus, prononcés à l al le m and e, du \)\us plaisant ellet. Je les désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant :
— Ohî S. N T. T... C'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reçu ma lettre?
— Uuelle lettre?
— S. N. T. T.. Attendez... Je ne parle pas bien... Ah! voilà iiotie régisseur qui me servira d'interprète. (Et coiitiniiant à parler français) :
— Dites à M. iierlioz combien je suis contrarié; que je lui avais écrit de ne pas venir encore. S. N. T. T...
Le régisseur. — M. Guhr me charge de vous dire, monsieur, que...
Moi. — Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.
Guhr. — Ah! ah! ah! j'ai parlé français. S. N. T. T., sans le savoir!...
Plaisanterie journalistique, et qui ne peut tirer à conséquence... Mais dans ce Paris désabusé, gouailleur^ blagueur. — et auprès de confrères dont la verve est aiguisée par les éloges qu'il se donne luimême, d'autres facéties pourront être dangereuses. Par exemple, il cite une lettre quil aurait écrite à Mendelsshon; donc, s'il n'invente pas la lettre après coup, c'est qu'il en a conservé un brouillon parce que le texte lui plaisait... C'était pour rechange de leurs bâtons de direclion. Le « sceptre musical » du clas-
sique Mendelssohn était un bâton ordinaire, long de trente centimètres, et couvert d'une peau blanche. Celui du romantique Berlioz, « un lourd morceau de bois de chêne » . Et voici la lettre :
Au chef Mendelssohn.
Grand chef! Nous nous sommes promis d'échanger nos tomawacks; voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les sqaws seules et les visages pâles aiment les armes ornées. Sois mon frère! Et quand le Grand Esprit nous aura envoyé chasser dans le pajs des âmes, que nos guerriers suspendent nos tomawacks unis à la porte du conseil.
On pouvait sourire. Les malintentionnés, les envieux faisaient bien pis. 1830 semblait déjà si loin : cette mascarade de style était fort aigrement jugée. Et comment pouvaient être reçues telles truculences dans le récit des ovations :
. . J'avais le battant d'une cloche dans la poitrine, une roue de moulin dans la tète, mes genoux s'entre-choquaient, j'enfonçais mes ongles dans le bois de mon pupitre... Si je ne m'étais efforcé de rire et de parler très haut... j'aurais, comme disent les soldats, tourné de VœU... Mais Wibrecht, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme...
Par un semblable récit, Berlioz se conciliait-il le public parisien? Ou plutôt n'accentuait-il pas sa situation d'excentrique, d'isolé? Il affirmait son romantisme, lorsqu'on s'éloignait des romantiques. Et il se diminuait lui-même, il ruinait son ascendant de chroniqueur musical, à trop parler de lui. Il discréditait même les éloges de ses camarades : en lui et en tout ce qui le touchait, il laissait trop percer le journaliste,
le réclamier. Son génie, on n'était que trop disposé à ne pas le reconnaître; et maintenant, il en venait à se présenter lui-même, dans la capitale de la blague, sous un grotesque chapeau de papier, taillé dans ses feuilletons.
Quelle imprudence!... Un compositeur qui fait des voyages et les met en chroniques : voilà de quelle formule on Taffublait.
Une lithographie le prouve; elle montre l'idée que l'on se fait alors de Berlioz et comment le public le situe parmi ses contemporains. Dans une sorte de défdé carnavalesque, de frise satirique, le caricaturiste Traviès représente et charge, sans nulle méchanceté, avec bonhomie, « les principaux compositeurs de 1843 ». A chacun, il donne la pose convenable pour illustrer le texte de sa légende, et aussi pour rendre mieux reconnaissables les portraits. Au second plan, les moindres : Niedermeyer, Labarre, Boïeldieu (le fils)^ Grisar, Montfort... Dans une aurore de gloire (ou un soleil couchant), un énorme Rossini, couronné de laurier, apparaît comme un Polyphème couché sur une montagne, ou comme un satyre pansu qui digère : sous son bras indolent une urne penchée laisse couler un « fleuve d'harmonie » où puisent de lilliputiens compositeurs en redingote à taille... A l'autre bout de la frise, l'autre dieu : Meyerbeer. — Giacomo Meyerbeer, frisé comme un premier communiant et la poitrine constellée de décorations, tient en cage deux bonshommes : le Prophète et l'Africaine, qu'il ne veut pas livrer encore; — mais il offre une prise de tabac à Fromenthal llalévy, qui est tout heureux de puiser dans « la l)Oîte à musique » de l'illustrissime maestro. — Adam, en « postillon de Longjumeau »^ caracole sur l'àne de son « roi d'Yvetot »; Auber, en « domino noir », monte son ^^ cheval de
bronze y> ; CarafTa, ancien officier de cavalerie. « carafolle à travers chants » (sic). Quant à Berlioz, il salue, le torse penché en dehors d'une diligence chargée de couronnes; sa main tient encore une plume d'oie, — et le texte précise les gestes de ce Berlioz en berline : — « M. Berlioz adresse au Joinnal des Débats ses impressions de voyage. »
A peine paru le premier feuilleton de voyage, Marie Recio débutait à TOpéra-Comique (18 août). Même insuccès qu'à l'Opéra, voilà deux ans. Berlioz n'ose même pas faire imprimer quoi que ce soit à la Gazette musicale, ni aux Débats. 11 ne peut plus même couvrir un tel échec. Marie, d'ailleurs, ne tient qu'un tout petit rôle, le dernier de Taffiche... Mais tel journal (le Corsaire) ne manque pas de constater :
Mlle Recio — est-ce bien là son nom? — qui avait passé comme une ombre dans le Cu)nte. Onj et sur une autre scène, a fait une appai-ition malencontreuse dans le rôle de Charlotte de V Ambassadrice. Après te Comte Orij, hélas! Après V Ambassadrice, holà! On [rèlend que la débutanie avait abordé le théâtre Favart avec un petit air délibéré el vainqueur! Il faut de l'aploud), pas tant n'en faut.
On la dit élève de M. Berlioz. — Il en est, ma foi, bien capable.
On constatait qu'elle n'était ni ^( chanteuse », ni « comédienne ». Pourquoi l'engager? « Il n'y a rien à eu faire. »
Nouveaux soucis pour Berlioz, aigreurs et récriminations. Sa femme^ l'ancienne tragédienne, que ne lui dit-elle pas de cette chanteuse dont personne ne veut, sauf lui?... Sa maîtresse, elle le harcèle. Il ne peut donc* rien, lui journaliste, pour la défendre. Qu'il écrive, qu'il fasse écrire .ses amis!... Car elle s'obstine,
elle veut continuer ses débuts, elle ira tant qu'elle le pourra ..
Triste automne Où fuir?... Il irait partout, il retournerait même en Italie (où la niusiqne n'est qu'une « dévergondée », une « prostituée ») s'il espérait y trouver un public... A Paris, que faire? A quoi bon composer?... Toute musique de lui, suspect, manquerait d'auditeurs.
Pour briseï* ce cercle d'indifférence, il aimerait réunir^ en une armée d'élite, les huit ou neuf cents meilleurs instrumentistes de Paris :
Quelles ressources immenses nous possédons, dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes les ambitions de loute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le Conservatoire et le Gymnase Musical, et nos trois théâtres lyriques, et les églises, et les écoles de chantî...
11 ne manque que deux choses : un local [)()ur les placer, et un peu d'amour de l'art pour les rassembler.
L'occasion (qu'il attendait, qu'il prévoyait) se présente : l'Association des artistes-musiciens (fondée et dirigée par un ami, le baron Taylor j annonce un festival; Berlioz est chargé de le diriger.
Courses, lettres, visites... Échos à faire passer dans la presse... Cette armée musicale, désagrégée chaque jour par mille jalousies, comment la recruter, la retenir? Où répétera-t-on ? Où aura lieu le concert? Aux Italiens, à l'Opéi'a?...
Trois mois durant (août, septembre et octobre), les annonces se contredisent, d'une semaine à l'autre.
Chaque jour tout s'écroule. C'est à désespérer.
Berlioz ne lâche pas pied : on verra bien si le mot //M/;o,s.siWp est français! — Et, dans cetle toui*mente, il surveille la gravure de son Traité (finstnanentat ion...
En relations avec tous pour le festival, il combine un concert de ses œuvres. Son concert personnel sera pour novembre, au Conservatoire.
Une cbose l'inquiétait : décidément, on le « blaguait ». — Ses « bulletins de la Grande Armée », puis dans les Débats le récit de ses triomphes, aiguisaient les mauvaises langues. On commençait, à Paris même, à imprimer que sa musique avait étonné les Allemands sans leur plaire beaucoup :
Les journaux français ont retenti de réclames en l'honneur de Berlioz (écrivait le correspondant allemand des Beaux-Arts)... La vérité, c'est que nous avons trouvé sa musique trop excentrique. Nos meilleurs musiciens, nos feuilletonistes les plus compétens, le blâment d'avoir tout sacrifié pour obtenir des effets extraordinaires, el d'être arrivé à la bizarrerie en cherchant l'originalité...
Et un journaliste parisien insinuait avec ironie :
... Dire l'enthousiasme soulevé par les compositions de M. Berlioz chez les paisibles enfans du Nord, ce serait écrire un poème en douze chants. Jamais empereur romain n'a été salué par de telles acclamations, ni divinisé par une telle apothéose!
Si vous voulez en avoir une faible idée, lisez les feuilletons de M. Hector Berlioz (homonjme du compositeur).
Si bien que Berlioz, se sentant « blagué », écrivait à l'excellent Théophile Gautier, pour lui demander d'annoncer son concert :
— « Vous pouvez, dans votre feuilleton, blaguer à mort sur mon voyage d'Allemagne, puis dire que le dimanche 19, au Conservatoire... » Et il lui envoyait une paraphrase du programme.
Le concert (19 novembre) fut un triomphe. « Auditoire nombreux et illustre : on y remarquait Meyerbeer et Spontini. » Et Mendelssohn était représenté : Ber-
lioz conduisait avec le bâton ganté de peau blanche : lui-même, la veille, l'avait annonce' dans les Débats.
Tous les numéros du programme étaient de lui : Roi Lear, Harold, Reine M ah, Oraison funèbre ^i Apothéose ; Allard jouait la romance pour violon (Rêverie)', Duprez, Massol et Mme Dorus Gras chantaient le Triode Renvenuto; cent trente exécutants étaient dirigés par le compositeur même. — Pour la première fois à Paris, on entendait l'Absence^ orchestrée à Dresde pour Marie Recio. Mais c'était Duprez qui la chantait.
Une surprise : la recette (2 570 francs) dépasse les frais, et laisse un bénéfice de 549 francs.
Comptes rendus excellents. — Les sceptiques même, les « blagueurs »^ reconnaissaient le succès :
Prodige de la volonté humaine! .. On a commencé par se moquer de lui; on a fini (le journal aidant) par trembler de ne pas le trouver sublime... Malheur à qui oserait, aujourd'hui, nier le génie de M. Berlioz.
... Sa musique a été écoutée avecle plus religieux silence, souvent avec enthousiasme, par un auditoire ^sérieux et recueilli.
D'après les amis, à V Apothéose, tous les auditeurs s'étaient levés, avec des cris et des acclamations frénétiques : — « Par trois fois, le parterre en délire a interrompu l'orchestre. »
Aux Débats, le sémillant Janin, dans un feuilleton dramatique qui paraisait le soir même du concert, avait fait la plus ingénieuse réclame à son camarade. Il rendait compte d'un mélodrame d'Alexandre Dumas; et, après un acte, il s'écriait :
— « Silence I Entendez-vous les premiers frémissemens de l'orchestre de Berlioz... ileconnaissez-vous la blanche épaule de Cordelia!... Qy\e\ grand traducteur de Shakespeare^ ce Berlioz!... »
Après un autre acte :
— « Silence! Voici la reine Mal), dans sa coque de noix. . . Silence ! Harold, et les brigands des Abruzzes. . . »
Dans un autre compte rendu, e'crit aussi par un ami, on voit à quoi tendait ce grand effort de la presse :
— « Un tel triomphe, si unanime^ si complet, prouve à la dernière évidence que la direction de l'orchestre de l'Opéra ne saurait appartenir à un chef plus digne. »
Le bâton directeur à l'Opéra, la place et les appointements d'Habeneck, une « dictature musicale », Berlioz revenait à son rêve de naguère. Pillet, avec qui il avait organisé déjà deux festivals à l'Opéra, était encore directeur, ce Pillet qui avait commandé les récitatifs du Freischûtz, et sur lequel Berlioz avait eu tant d'ascendant qu'il lui avait fait engager Marie Recio. Or, maintenant, par son concert et surtout par le festival qu'il prépare, Berlioz assiège 1 Opéra. Les musiciens sont avec lui : le festival est pour leur caisse de retraite. Mais Habeneck sait se défend l'c. Berlioz, en lui dédiant un article dés Débats, ne l'a pas endormi (1).
De jour en jour, à l'Opéra, on dresse des obstacles, on remet... Prétextes, faux-fuyants... On use l'agressive ténacité de Berlioz. On suscite des rivalités de chanteurs. Impossible d'arrêter un programme, « il durerait huit jours »... La Chronique^ dévouée au compositeur, imprime :
— « Ces retards semblentprovenirde personnes intéressées à ce que M. Berlioz, qui dirigera l'orchestre, n'ait point les honneurs de ce nouveau succès. »
Pourtant il était soutenu par Meyerbeer(qui donnait
(1) Pour les manœuvres de Berlioz autour du pupitre d'Habeneck, de 1840 à 1842, voir Un Boinanfique nous Louis-Philippe, chap. IX et x, nolammeul p. 544 a o54.
cinq cents francs à la caisse de retraite des musiciens); soutenu par le baron Taylor, bienfaiteur de l'Association; soutenu aussi par Spontini, auquel il cédait le bâton pour diriger un acte de la Vestale.
Tout un mois encore, durèrent les négociations et les tiraillements^ les intrigues...
Habeneck, enfin (mi-décembre), l'emporta.
Plus de festival à l'Opéra! Les chances de Berlioz, pour saisir le bâton directeur, occuper une place stable, utile à sa musique, et assez bien rétribuée (six mille francs au principal), étaient de nouveau ruinées.
Dégoût; écœurement; volcanisme de colère; horreur de ce Paris (dont il ne peut se passer; et de ce régime (auquel il doit tant)... Qui donc protège les artistes? « Les Médicis sont morts : ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront. » Paris n'est qu'une fourmilière grouillante où chaque insecte consume sa vie â chercher une parcelle d'or. Pas de place, et la mort de faim, pour ceux qui cherchent autre chose que le gain. Pas d'artistes; mais des gens de métier :
— « A Paris, le frère scrofuleux et adultérin de Varl, le métier, couvert d'oripeaux, étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence... 0 honte, le bâtard se ghsse dans le char de lumière, saisit les rênes et veut faire rétrograder le quadrige immortel... C'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne des âmes d'élite... Dans nos mœurs actuelles et avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus il doit souffrir. »
Malgré ces agitations, malgré ces inquiétudes, le Tiaité trinstrunientatioH. enfin, était imprimé. Restait à le « lancer » (janvier I84i), à lui donner de la diffusion par des articles, â faire couvrir la souscription.
Elle devait être close prochainement, disaient les annonces (i).
Bibliothécaire au Conservatoire. Berlioz avait quelque facilité pour « faire prendre » des exemplaires par les Beaux- Arts. 11 s'adressait aux cours étrangères. Presque dans chacune des petites capitales d'Allemagne, on avait reconnu son talent à manier l'orchestre : pouvait-on, après avoir fêté le maestro romantique, ne pas répondre à la souscription? Ainsi, à Bruxelles, sur Pintervention personnelle de Berlioz, la liste civile du roi achetait quatre exemplaires, et le ministre des Beaux-Arts dix autres : soit deux cent trente francs.
L'orchestration, la poétique de Porchestre, la mise en valeur fet en plus-value) des idées musicales par la combinaison des sonorités, voilà où il se sentait un véritable maître : ses adversaires même commençaient à ne plus lui dénier le génie de l'instrumentation. L'Invitation à la valse (de Weber)^ V Absence, transcrites pour orchestre, avaient été bien accueillies du public. Or, ayant rouvert sa partition de Benvenuto pour faire chanter un trio à son concert de novembre, il fut repris, comme chaque fois qu'il la relisait, par ce flot d'idées vivaces et souriantes : sa jeunesse, ses souvenirs d'Itahe, lui exaltaient le cœur... Un tableau pour orchestre, une « ouverture caractéristique », déjà il l'entendait en lui-même : sa propre musique chantait, transcrite pour les instruments.
Pauvre Benvenuto, égorgé à l'Opéra, combien il est fringant, dans son insouciance charmeresse. La fantaisie narquoise, la furie amoureuse de Cellini (ce bandit de génie), y palpite, y gambade; et voici cet endiablé Saltarello^ que le maussade Habeneck (Phomme à la
(1) Ce Traité est étudié dans notre deuxième Carnet d'art.
tabatière?) ralentissait, aux répétitions de l'Opéra, avec un plaisir de bourreau!
Ce Saharello, Berlioz le reprend : il lui redonnera sa juvénile prestesse. Pour l'opposition, un thème de douceur (« Térésa, vous que j'aime plus que la vie »), enlaçant, alangui de tendresse; — comme liens épisodiques, d'autres fragments, çà et là^. en surprise, mettront des accents ou des rj thmes inattendus... Pour donner au tout une couleur carnavalesque, chatoyante, les triangles feront tinter leurs notes lumineuses, cristallines; et les tambourins, ronflant sous le doigt ou claquant en rythmes capricieux, feront bruire leurs piatti minuscules comme un frisselis de paillettes métalliques.
Telle e^t la trame de cette transcription pour orchestre, le Carnaval romain. Mais quelle ingéniosité, quelle invention dans le choix des timbres, quel goût (et quel ragoût), quelle sûreté de main, quelle poésie par la couleur et la suggestion des sons, et combien tout cela vit, frémit, palpite.
Attaque tourbillonnante... Aussitôt, le thème de douceur est soupiré par un cor anglais au timbre nostalgique : le quatuor des cordes, timide, apeuré. Taccompagne de pizzicati hésitants. Peu à peu l'idylle se magnifie, s'élève, emportée lentement par un souffle de passion : le chant de douceur, que les altos et violoncelles murmurent avec angoisse, suscite après lui, comme un écho aérien et lumineux, le chant (en canon aux octaves supérieures) des flûtes et hautbois doublant ces violons énamourés.
Tout à coup, des gammes en rafales sifflent comme les mille flûtes d'une tempête; et, pianissimo, légers, bondissants, voici les souples entrechats des compagnons de Cellini, dansant leur i^altarello : on les voit, ces masques narquois, qui préparent l'enlèvement de
Térésa;ils chuchotent, ils pépient, « mystérieusement folâtres »; de courtes fusées de notes, aux altos, ronflent goguenardement, tandis que les petites flûtes^ à contretemps, lancent leurs paillettes imprévues... Sonorités, rythmes^ sauts de tonalités, tout vit, tout est expressif; les sons semblent prendre corps : le génie de Berlioz les transfigure, et on les voit, chatoyants, bariolés, qui dansent, gesticulent, se groupent ou s'accrochent en farandoles, s'éloignent, reviennent... Des fortissimo éclatent, « ivres, échevelés, éblouissants »... Soudain^ des murmures... Très faibles, comme perdues dans les ténèbres, les « voix d'un fugato » se cherchent, s'enlacent, s'entraînent, et bientôt, avec toutes ses clameurs, la foule des masques fait irruption, torrent de couleurs qui bondissent dans la lumière.
Pour faire entendre cette Ouverture (janvier 1844), il annonce un concert. D^autres œuvres de lui compléteront le programme, et notamment une Scène de Faust. C'est la septième des Huit Scènes : « Marguerite seule, soldats passant sous ses fenêtres; tambours et trompettes sonnant la retraite »... Est-ce que déjà il projetait de compléter ces Huit Scènes de 1828, et de composer, sur Faust, quelque oratorio de concert, ou quelque « symphonie avec chœurs », comme son Bornéo et Juliette?...
Le samedi 3 février, le soir, dans la salle Ilerz, le Carnaval romain, dès sa première apparition, éblouit les auditeurs. Berlioz « lance l'allégro dans le mouvement tourbillonnant des danseurs transtévérins ». Entraîné, conquis, le public exige un bis... On recommence... Comble de bonheur : en rentrant au foyer, cette figure décontenancée que découvre Berlioz, c'est Habeneck.
La Scène de Faust ne put être chante'e. Indisposition de chanteuse^ annonce-t-on ; et on la remplace par la Marche crUarold. — Marie Ilecio, qui n'est jamais indisponible, s'offre à chanter pour remplacer une scène de Gluck; elle chante V Absence :
Reviens, reviens, ma bien-aimée... (d).
Le succès de ce concert et surtout des quatre œuvres réorchestre'es (parmi lesquelles Vlnvitation à la valse), promettait une bonne vente au Traité d'instrumentation. La souscription, annonçait l'éditeur Schonenberger, serait close le 15 mars. Aussi, dans la presse, Teffort de publiciteVpour lequel le chroniqueur-musicien était si bien armé^ continuait son long crescendo. Par les Débats il avait barre sur ses confrères de la presse musicale : tous marchaient.
On raillait, on (c blaguait »... Lui, loin de désarmer, il tire à boulets rouges. Ses feuilletons sur son voyage d'Allemagne, augmentés de divers fragments, il annonce qu'il va les réunir en deux volumes. Déjà certains passages qui ont étonné les lecteurs, il les reproduit çà et là sous divers titres. — C'est ainsi que nul dilettante ne peut plus ignorer comment Berlioz a fait débuter un squelette dans le Freischutz :
(Ij Jouruaux; épreuve d'un prograniiiie avec corrections manuscrites. — Deux Mélodies irlauddises (voir la Jeunesse d'un romantique, p. 362), composées avant 1830, mais récemment revues par Berlioz, étaient présentées comme deux nouvelles œuvres : Hélène, ballade pour un chœur d'hommes et orchestre; — et un Hymne. Celui-ci était le Citant sacré (l'ancienne prière de la cantate Herminie), oichesti'é j)Our un récent concert de Marseille; njais dans la salle lierz, les voix étaient remplacées l)ar « six instrumens récemment perfectionnés et inventés par Adolphe Sax (petite trompette dixième eu mi 6; petit bugle à cylindres en nti b: grand bugle à cylindres en si b; clarinette soprano; ciariiietle basse; sa.voplwne). »
Une lettre inédite de Berlioz à Lecourt (avocat à Marseille) parle de ce Clianl sacré (Coll. Malherbe, 21 novembre 1843).
54 LL: crépuscule D'UN ROMANTIQUE
— « Histoire bien douce, bien pastorale, bien couleur de rose, qui m'arriva il y a quelques années; histoire véritable où Ton ne trouvera pas la plus petite pointe d'ironie, parfaitement exempte de romantisme, de fanatisme et de frénétisme, une florianerie, une bergerie, une idylle enfin!... »
Et l'idylle macabre paraît dans les Débats, dans la Gazette musicale, dans le Miroir,^ dans la Corbeille (en attendant de reparaître dans le Voyage musical, puis dans les Soirées de l'orchestre). C'est l'histoire d'un garçon épicier qui n'aime pas le Freischïitz. Berlioz, alors jeune carabin, le rosse fort congrùment. Le garçon meurt bientôt, non de cette bourrade pour l'art, mais d'une indigestion : le voilà promu sujet d'amphithéâtre, puis squelette. Et, en 1841, Berlioz le fait engager, ce squelette, pour la reprise du Freischatz,
Autre « idylle y^. Euphonia! Pins de squelette, mais on revoit Camille Moke, « le gracieux Ariel » de 1830; s'il y avait un squelette, ce serait celui de Berlioz, puisqu'il faillit se suicider en l'honneur de la perfide... Les voilà tous, les personnages que nous connaissons; les voilà, à peine déguisés ou mieux désignés, par les anagrammes de leurs noms véritables (1).
Objet de la curiosité dans le petit monde des théâtres et des journaux, raillé par les uns pour ses propres dithyrambes et ses récits d'une biographie fantastique et macabre, il n'en semblait pas moins porté par la vogue : irait-il jusqu'au vrai public; l'atteindrait-il; le retiendrait-il?
Tout s'annonçait bien, en ce printemps de 1844. Il recueillait enfin, à Paris, quelque bénéfice de sa longue ténacité, et de sa récente « campagne » d'Allemagne. Le
(l) Voir la Jeunesse d'un romantique, chap. viii et ix; Un Romantique sous Louis-Philippe, clia]). i<^% et page 320.
fils du roi, S. A. R. le duc de Montpensier, acceptait la dédicace du Voyage musical. Ces deux volumes, Berlioz alors les revoyait. Dans ses feuilletons des Débats^ à propos des opéras-comiques dont il rendait compte (ou même sans à-propos;, il en donnait volontiers de longs fragments : c'était autant de copie toute trouvée. Pour lancer les volumes, il attendait une occasion de grande publicité : déjà il projetait de clôturer, en juillet, par un festival monstre, l'Exposition industrielle qui allait bientôt s'ouvrir. Mais ce festival serait-il plus heureux que l'autre et triompherait-il des méfiances d'Habeneck?
Les amis étaient pleins de confiance, et non seulement les mieux fanatisés, comme le mystique d'Ortigue, le sémillant « J. J. » (le prince de la critique), le docile Morel, ou encore Théophile Gautier (le bon Théo)... Le sage, l'éclectique Stephen Heller, élégant et raffiné musicien de salon, était séduit alors et capté par l'entraînant génie de Berlioz. A la Gazette musicale^ il s'écriait :
Pourquoi, aux concerts du Conservatoire, n'entend-on jamais rien d'Hector Berlioz? Il me semble pourtant que c'est là un beau nom... C'est le premier compositeur français... Faudra-t-il que Berlioz prenne le parti d'aller dormir de ce long sommeil qui change subitement les ennemis les plus acharnés en panégyristes enthousiastes? Une fois mort, il vivra longtemps, j'en suis certain. Le cri a Berlioz est mort! » fera surgir mille voix qui crieront : « Vive Berlioz! »
Le 1" avril, nouvelle audition du Carnaval romain. C'était à un concert offert par la Gazette musicale à ses abonnés : l'ouverture était exécutée d'après l'arrangement de Pixis (deux pianos à huit mains).
Le 6 (samedi saint;, à l'Opéra-Comique^ Berlioz
conduisait le concert spirituel. Sur douze morceaux^ six de lui. — Marie Recio, avec Roger, chantait le Sanctus du Requiem. — Et encore le Carnaval romain : pour un samedi saint, le Saltarello du mardi gras.
Ce concert, par ses annonces, par ses comptes rendus innombrables et enthousiastes, c'était vraiment « l'événement musical de la quinzaine ». Et les journaux de parler soit de « ce génie bizarre, dévergondé, privé de mélodie », ou de « ce génie profond, inspiré, pittoresque »... « M. Berlioz est supérieur à Beethoven par le génie de l'instrumentation : il a plus d'invention », déclarait la Sylphide.
Six jours après (12 avril), nouveau concert. C'étaient deux virtuoses qui le donnaient, Herz et Sivori : Berlioz dirigeait l'orchestre, et faisait entendre son Carnaval romain. — La vogue de Berlioz profitait même à Marie Recio : çà et là, elle chantait en espagnol. Et le journaliste compositeur de faire passer des notes, où l'on vantait la « grâce andalouse » de son amie (1).
Au Théâtre-Italien (4 maij, concert de Berlioz. Liszt y joue^. sollicité par son camarade (lettre du 16 mars). Or les doigts et la crinière de Liszt^ « le grand agitateur musical » (constatait alors Henri Heine), bouleversaient le Paris dilettantique et fashionable. Au concert de Berlioz, le « lion du piano » lutte de puissance avec l'orchestre : le Bal de la Fantastique^ on l'entend d'abord joué par l'orchestre entier, que dirige l'auteur, puis joué par Liszt seul.
Au même théâtre, le samedi d'après (H mai), concert de Liszt « au profit des orphelines recueillies par les Sœurs du Gros-Caillou ». Le virtuose avait attiré l'auditoire le plus aristocratique : le piano d'accompagnement, même, était tenu par la princesse Belgiojoso. —
(1) Débats, Gazette, et lettre inédite à HeugeL
Dans cette élégante assemblée, on se montrait la chevelure rousse de notre romantique, car il était venu entendre son Carnaval roî^niin ioué sur deux pianos par quatre pianistes : Pixis, Heller, llallé et Liszt lui-même.
A ce printemps (1844), parmi cette bourrasque de concerts et d'annonces et de comptes rendus, le journaliste, comme toujours^ subsiste à côté du musicien. Oui, le virtuose de la chronique pimpante et claquante, l'articlier dandy, et aussi le réclamier, l'impénitent Jeune-France qui plastronne devant les bourgeois, qui s'amuse (tout en combinant les meilleurs effets pour répandre son nom) à les horrifier un peu proprement et à saccager leur benoîte candeur.
Un article, même caracolant, piaffant, pétaradant, — un coup de pistolet, tiré dans le rez-de-chaussée d'un feuilleton, — cela fait bien peu de bruit, comparé à la fracassante sérénade qu'il se fait donner à minuil, sous ses fenêtres de la rue de Londres, par toute une fanfare de trompettes, trombones, bugles, pistons, saxophones et autres cuivres fabriqués et perfectionnés par Sax! (Entrefilet des Débats, 6 mai.)
Étrange et fantasque Berlioz : faut-il lui tenir rigueur de ces outrances tapageuses et de ces incartades, boutades, insolences réclamières, parades et boniments où il s'ébroue comme un rapin en goguette?,.. Voici comment il rend compte, lui-même (et en signant!), de son concert du 4 mai :