AVA.NT-PROPOS
Figure-toi, loctenr, que ton mauvais génie....
On sait le reste. I/Opéra fait relâche, la pluie tombe à torrents; le lecteur, qui est de mes amis, aperçoit de la lumière à travers les fenêtres de mon cabinet; il sonne à ma porte et s'installe au coin du feu. Je ne puis, pour bien des motifs, lui donner, comme Alfred de Musset, un spectacle dans un fauteuil, mais je peux causer avec lui en lui offrant une tasse de thé. Nous sommes seuls, et le dieu Ganésa, qui n'a pour autel, chez moi, que la tablette de ma cheminée, ne nous dérangera pas : il est discret et tient modestement en main sa trompe de porphyre.
Mon hôte est mon contemporain, à six mois près nous sommes du même âge; il combat mes idées qui ne sont point les siennes ; il me raille et je ne m'en offusque point. Il se tait, il m'écoute, je re-
double d'arguments; mais au silence qu'il garde, je comprends qu'il a clos ses paupières. ÎJans la crainte de le réveiller par mon silence, je continue à parler, de sorte que le dialogue se termine en soliloque. Personne ne m'interrompt, rien ne m'arrête; mon contradicteur serait convaincu s'il m'entendait, mais il ne m'entend pas. Le ronron de ma parole entretient son sommeil.
En frappant minuit, le timbre de la pendule le fait sursauter. Il s'étire et s'écrie : « Tout ça, c'est du rabâchage ; mais c'est égal, vous devriez l'écrire. »
C'est ce que je viens de faire, afin qu'il puisse lire ce que je lui ai dit pendant qu'il dormait.
Janvier, 1893.
Il est une heure de la journée que je trouve douce entre toutes. Le ciel répand assez de clarté pour que l'on hésite à faire allumer les lampes, et cependant le soleil, disparu à l'horizon, l'ombre qui déjà se fait pressentir, invitent à cesser le travail. Le moment du repas n'est point venu et il n'est pas temps de reprendre les occupations du soir. On se repose en cette heure indécise qui n'est plus le jour et qui n'est pas la nuit. Elle est propice aux rêveries sur soi-même, aux évocations des faits que l'on a vécus, des pensées qui ont agité l'àme, des aspirations qui ont gonflé le cœur, des amis qui nous ont précédés sur le chemin des existences futures. On se revoit tel que l'on était, on se voit tel que l'on est, et Ton a grand'peino à se reconnaître.
Qui vive? — Celui qui fut et qui n'est plus, celui qui est et qui s'étonne d'avoir été.
Cette heure où tout se calme dans la nature, où le tumulte de l'esprit semble s'apaiser, c'est le crépuscule.
Bien souvent, enfoui dans mon fauteuil, immo-
bile comme si je dormais, éveillé mais silencieux, soustrait au monde extérieur, le regard fixe et les mains inertes, hien souvent je suis resté si profondément absorbé par mes rêvasseries, que je n'en sortais qu'avec un efTort douloureux, comme s'il m'avait fallu rompre un charme qui m'eût enchaîné. Que de chères voix parlent alors ! qu'elles sont harmonieuses, malgré l'accent de tristesse dont elles sont voilées 1 qu'elles sont ingénieuses à faire vibrer l'écho du souvenir! Elles émeuvent, elles enchantent; on voudrait les écouter toujours. Elles ont la douceur des airs qui ont bercé le sommeil de notre petite enfance et que l'on ne peut entendre sans avoir les yeux humides.
Cette heure « de lumière douteuse », comme le dit si bien l'étymologie du mot, qui chaque jour se reproduit, apparaît aussi et se prolonge plus ou moins au cours de l'existence; elle sonne entre la vieillesse et la caducité; elle conserve encore quelque reflet des lumières d'autrefois, mais elle annonce la nuit définitive, que souvent elle précède de bien peu. Bientôt il conviendra d'allumer la dernière lampe, la petite lampe sépulcrale qui doit éclairer l'obscurité permanente, sans astre, sans aurore et où peut-être elle s'éteindra. C'est le crépuscule de l'âge, qui, lui aussi, a sa douceur, car il est fait de renoncement et de résignation.
On ne s'irrite plus, on ne récrimine pas; on est enclin à excuser les fautes d'autrui et tout blâme pa-
rait pénible; car, au cours delà vie, on a souffert, on a été trompé, parfois même on a failli, et de là résulte la grande vertu des sages, qui est l'indulgence. Si Ton est sévère, c'est pour soi-même, car on s'aperçoit, en se racontant l'histoire de ses jours écoulés, que Ton a aimé plus pour ce que l'on donnait que pour ce que l'on a reçu, et l'on se reproche de n'avoir pas donné davantage. Le nid reste tiède et doux dans lequel l'amour — je ne dis pas le plaisir — est éclo^ jadis. C'est là que sont blottis les plus chers fantômes; on les contemple avec émotion et on leur demande pardon de ne pas les avoir mieux servis et plus adorés alors que leur jeunesse illuminait la nôtre.
Au vieux homme, je le reconnais, la vigueur fait défaut; mais la débilité venue graduellement est enveloppée d'une sorte de somnolence qui endort les forces corporelles et les maintient dans un état indécis que j'appellerais volontiers la rêverie de la matière. Une à une les joies physiques ont disparu, et l'on se souvient, non sans regret, de l'activité autrefois prodiguée. Rien ne fatiguait alors et tout lasse aujourd'hui. Une nuit passée en wagon exténue ceux qui, aux heures de la primevère, restaient juchés pendant des mois, sans défaillir, sur le dromadaire des caravanes. Au cours des années, les forces se sont épuisées par le seul fait du long usage ; l'élément vital qui les anime encore n'a plus l'énergie de les réparer; tout effort
LE CRErUSCULE.
leur est pénible, si pénible qu'il reste vain. — « Astu remarqué, me disait un de mes vieux camarades, que les architectes font maintenant les escaliers beaucoup plus raides qu'autrefois? — Oui, mon ami, je l'ai remarqué. »
La guenille, chère au bonhomme Chrysale, a fait son temps; elle ne rend plus que de faibles services, tout juste assez pour démontrer qu'elle n'est pas entièrement détruite; d'elle on n'exige plus rien, par prudence autant que par commisération ; on ne la contraint pas, on se contente de ce qu'elle donne d'elle-même, en vertu de l'impulsion originelle dont les vibrations ondulent encore par habitude plus que par volonté. Dans celte matière devenue incomplète et trop souvent souflreleuse, l'esprit a conservé son acuité, du moins il le croit. Quand même ce serait une illusion, cette illusion est si bienfaisante, qu'il serait cruel de la contredire ; vieille lanterne, mais vive lumière, que l'on ne saurait entretenir avec trop de soin. Du reste elle s'entretient d'elle-même, et si parfois, dans les heures de malaise, elle semble pâlir, elle se rallume promptement et reprend son éclat.
Dans les vieux cerveaux la bataille des idées ne prend jamais fin ; les armes sont plus courtoises qu'au début de la virilité, mais elles sont solides encore et de bonne trempe. Les aspirations sont ardentes, la foi aux grands principes de justice et de liberté est intacte, malgré les déceptions inhé-
rentes à la vie ; Thorreur des prévarications ne s'est point attiédie, le mépris des ambitions vulgaires et des intrigues souterraines n'a rien perdu de sa probité. Si l'esprit garde le silence et se complaît en ses propres conceptions, s'il ne les émet pas et les soustrait aux curiosités d'autrui, c'est quil n'ignore pas que les discussions sont rarement fécondes. Les idées se sont simplifiées et par conséquent fortifiées. L'élimination s'est faite d'ellemême; on dirait que l'âme s'est blutée au souffle des années ; elle a rejeté les scories, les parasites, les accessoires, les inutilités, les inconsistances : frivolités où se plaît la jeunesse et ({u'emporle le vent de l'âge mûr. Reste un petit nombre d'idées primordiales, très nettes, très fermes, débarrassées de tout hors-d'œuvre : cela suffit â la vie intellectuelle.
Cette lueur (|ui brille dans l'homme intérieur se projette avec prédilection vers le passé. La pensée se retourne et regarde en arrière. Dans la perspective de la vie parcourue qui ressemble à une longue, longue allée de cyprès, tout au bout on aperçoit une lumière : c'est le rayonnement du souvenir; clartés douces, un peu effacées, mais charmantes; on s'y attache, on les aime plus peut-être ([u'ilne conviendrait, et on les contemple avec émotion, sans se rappeler qu'on les considérait dédaigneusement lorsqu'elles brillaient en toute vivacité. On y revient sans cesse, comme attiré par une
force. supérieure, car elles permettent de revivre avec attendrissement les jours que, bien souvent, on a vécus avec indifîérence, sinon avec ennui, à coup sûr dans l'ignorance du bonheur qu'ils contenaient, et qui peut-être n'est si regretté que parce qu'il ne peut renaître. Est-on déraisonnable de se raconter, sans lassitude pour soi-même, le roman des jeunes heures envolées? Cela ne vaut-il pas mieux que de s'épuiser en conjectures et vouloir pénétrer l'impénétrable?
A quoi bon en effet regarder vers l'avenir et se hausser pour voir les années qui se préparent? L'expérience ne nous a-t-ell'e pas enseigné que pour le vieillard, comme pour l'adolescent, les ténèbres futures ne se déchirent jamais? L'homme n'est pas doué de prévision : nul n'est prophète, ni pour son pays, ni pour soi-même. Aujourd'hui serait horrible si l'on savait ce que demain tient en réserve; on l'ignore, et c'est un bienfait de l'ignorer. « Qui voudrait vivre, s'il connaissait l'avenir »? a dit Bernardin de Saint-Pierre. L'espérance seule donne la force d'exister.
Qu'elle est vraie, qu'elle est bonne conseillère, la devise des souffleurs du grand œuvre : Diun spiro, spcro. Sous ce rapport, l'humanité entière appartient à Hermès : tant qu'elle respire, elle espère. Elle a droit au bonheur, puisqu'elle en a conçu l'idée; ne pouvant le rencontrer en cette vie mortelle, tout au moins ne pouvant l'y fixer, elle l'a
placé au delà, dans les régions célestes des. compensations et de la justice. Ces régions, l'avenir les promet, mais le passé les a décrites en ses légendes sacrées; elles ont été le berceau des premières créatures humaines; elles rayonnent d'un tel charme, que l'on en a fait le séjour où seront admises les âmes sans tache ; c'est une sorte de patrie idéale, qui sera rendue aux descendants du premier couple après le long exil de la terre.
Tous, à des degrés divers, nous avons un paradis perdu : pour les uns c'est l'enfance, pour les autres c'est la jeunesse; pour tous c'est une période éloignée qu'embellissent les illusions du souvenir, où disparaissent les imperfections, les souffrances et les lassitudes. C'est comme un point lumineux que nulle ombre ne pourrait atténuer. Vu de loin et du haut des montagnes, le paysage est admirable : tout y est pondération des lignes, harmonie des couleurs, splendeur des formes, grâce et beauté. On s'extasie et l'on s'écrie : Qu'il ferait bon vivre là ! Que de fois cette exclamation m'est échappée en ma vie de voyageur! Je me hâtais pour aller regarder de près la merveille qui m'avait ébloui de loin. A mesure que j'approchais, la fantasmagorie s'évanouissait : marécages, sables, landes arides, arbres rabougris, rochers rongés par la lèpre des lichens, tristesse et stérilité. Qui donc a tout changé ? Est-ce une fée perverse ? Non pas ; la cou-
pable, c'est la fée des lointains, la fée bienfaisante qui transmue les cailloux en pierres précieuses, les broussailles desséchées en buissons bordés d'azur, pour la délectation du sage resté à distance, jouissant de l'apparence et ne se souciant point de pénétrer dans la réalité.
C'était le bon temps, dit l'homme; c'était le bon vieux temps, dit l'histoire ; lieux communs que Ton répète parce qu'on les a reçus des ancêtres, qui les tenaient de leurs aïeux. Ce n'est pas hier que Nestor, assis au milieu des chefs de l'armée grecque, raconte que de son temps, du bon temps de sa jeunesse, on était plus sagace, plus courageux, plus agile; tout a dégénéré : les pierres sont lancées moins loin, les flèches frappent moins vigoureusement, la force humaine n'est plus ce qu'elle a été. C'est la manie des vieillards, c'est leur consolation peut-être de dénigrer le présent au détriment du passé qu'ils glorifient :
Et les fils de nos fils qui sout moins grands que nous,
dit le vieux Job dans les /hirgravcs.
■ Notre enfance personnelle a pu être heureuse, mais le temps de notre enfance n'a pas été plus heureux que le temps de notre vieillesse. C'est là ce qu'il faut savoir, car partout et toujours les misères, les déboires, les erreurs ont été le lot de l'humanité. Apprendre à souffrir, c'est apprendre à vivre.
Si, par le caprice d'une divinité moraliste et railleuse, nous étions tout à coup reportés à soixante-dix ans en arrière, au milieu des rues boueuses, mal pavées, sans trottoirs et sans becs de gaz ; flans une ville sans omnibus, sans tramways, parcourue par un nombre insuffisant de fiacres sordides ; dans un pays que ne traverse aucun chemin de fer et où les diligences se traînent paresseusement sur des routes effondrées; si la censure comprimait la pensée, si une part infime de la population était seule appelée à désigner les mandataires législatifs qui votent le budget, ai)prouvent les emprunts et participent au gouvernement du pays; si les théâtres, les journaux, n'existaient qu'en vertu de privilèges toujours révocables ; si le transport des lettres était onéreux, si le système des communications télégraphiques n'était même pas soupçonné, si le chloroforme n'avait point émoussé le bistouri, si Pasteur n'avait point muselé la rage, si l'hélice de nos navires ne tournait point sur les océans, si l'isthme de Suez était toujours le désert que les Saint-Simoniens voulaient percer dès 183:2; si la police de sûreté était entre les mains d'un forçat libéré, si la chaîne des galériens voyageait en France à petites journées, nous serions en droit de nous écrier: Quelle horreur! Qu'est-ce que cela?
Cela, c'est le bon temps, celui d'hier; jugez de celui des siècles passés. L'homme est injuste en-
12 LE CREPUSCL'LE.
vers lui-même et semble s'ingénier à méconnaître les progrès qu'il accomplit.
Ce regret des jours d'autrefois est sans inconvénient, et ne peut rien aujourd'hui sur la marche ascensionnelle de l'esprit humain; mais jadis il n'en était point ainsi, et cet amour immodéré d'un temps que l'on n'a pas connu a été de conséquence grave, car il en est résulté que des doctrines sans valeur ont été allublées, en vertu de leur caducité même, d'une autorité qui paraissait indiscutable et avait force de loi. « En tout, les anciens sont maîtres » : c'est là un axiome par lequel, pendant longtemps, l'esprit d'initiative a été vaincu. Pour s'y être fortement attaché, le moyen âge a failli éteindre toute clarté et plonger le monde dans la nuit. Le progrès n'a pas été arrêté — rien ne l'arrête — mais il en a été ralenti. En matières scientihques, tout ce qui ne se trouvait pas, au moins en germe, chez les anciens, était frappé d'exclusion : eux seuls avaient découvert la vérité et l'avaient proclamée. C'était être imprudent et parfois hérétique que de la chercher ailleurs que chez eux : médecine, astronomie, géométrie, mathématiques, ils avaient tout aiiprofondi avec une telle perspicacité, que, pour si peu que l'on s'en écartât, on sombrait dans l'erreur.
Aux jours mêmes où un souffle de vitalité a passé sur l'Europe, où elle secoue sa torpeur, où l'Amérique est découverte, où l'imprimerie apporte à la
réforme de Luther une force d'expansion extraordinaire, à l'heure où tant de voiles sont déjà déchirés, cette passion du « jadis » subsiste avec énergie; elle est le support de l'iniquité et provoque des niaiseries criminelles : c'est sur la parole d'un ancien que Galilée est condamné. Ce ([ui n'a pas empêché la cosmologie de faire les progrès que l'on sait, car, elle aussi, elle se meut.
Le regret du passé, à tous les degrés, est instinctif à l'homme ; je n'ai point la prétention d'échapper au sort commun. Moi aussi je regarde avec émotion vers les jours écoulés; j'écoute leur murmure qui berce le crépuscule de ma vie, car je suis en plein cours de vieillesse. J'espère que l'arrêt sera brusque et que je n'aurai point à descendre, échelon par échelon , jusqu'aux ténèbres de la caducité : j'ai eu assez de mon enfance, je n'y voudrais pas retourner. La mort enviable est celle qui, en passant, a touché le général Chanzy, que j'aimais d'une si haute affection et qui portait au cœur un prodigieux amour de la France. Un matin on l'a retrouvé souriant, la tète sur l'oreiller : déjà il était froid. 11 n'a eu ni le déclin, ni l'angoisse, ni les affres. On dirait que cette fin paisible a été la récompense de son admirable existence.
Elle est odieuse, la mort, lorsqu'elle frappe des êtres d'élite que leurs qualités auraient dû rendre immortels; mais en elle-même elle n'a rien de redoutable. Elle m'apparaît sous forme d'une hori-
zontalité blanche qui est la détente des efîorts accumulés, le repos sans rêve, la sérénité que rien ne troublera, ni le regret de la veille ni Tinquiélude du lendemain. Les anciens ne semblent guère s'en être effrayés, eux qui ont dit : « Celui qui meurt jeune est aimé de Dieu. « On ne saurait trop se répéter la parole du Tasse mourant : « Si la mort n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus misérable que l'homme. »
Ce qu'il y a de laid dans la mort, ce qu'il y a de malpropre, c est l'appareil dont elle s'entoure, c'est le cortège qui l'accompagne. Ce n'est pas la fin qui est pour faire reculer, c'est ce qui la précède; c'est la lente décomposition de la matière, c'est la soufTrance agissant comme un tortionnaire qui prolongerait le supplice pour s'en délecter; c'est l'agonie qui dure non seulement pendant des heures, mais pendant des jours, parfois pendant des semaines. Là est l'iniquité suprême; la physiologie l'explique, la science la commente ; la raison se refuse à la comprendre et plus d'un conir en est révolté.
Rien n'est resté intact dans le pauvre moribond, les sentiments eux-mêmes ont été décomposés : de toutes les facultés qui avaient fait de lui un être complet et pondéré, la sensibilité de la chair seule subsiste ; la douleur physique s'en empare et en abuse jusqu'à l'exaspération. Pour les témoins de ces luttes sans merci, où l'immora-
VESl'EH. ib
lité de la nature se montre dans sa lâcheté supérieure, un soupir de soulagement se mêle au dernier râle de la victime : enfin, il ne soufï're plus! Certaines sectes annoncent le décès d'un des leurs par une phrase consacrée : Notre frère est entré dans le repos. Cela rappelle l'exclamation de Luther dans le cimetière de Worms : Invideo quia quiescunt ! — je les envie parce qu'ils reposent!
Nous avons la manie de chercher des causes morales à toute chose, même à des accidents exclusivement physiques. Combien de malades, de femmes dévorées par un cancer, d'hommes désarticulés par l'arthrite, disent avec une conviction qui est touchante à force d'être naïve : « Je ne sais pas pourquoi je souffre tant, car je n'ai jamais fait de mal à personne. » En somme, ils ont raison de ne pas comprendre l'incompréhensible, de s'indigner contre l'injustice de la douleur et de s'étonner de l'inaction de la Providence qu'on leur a enseigné à invoquer. J'avoue que je ne suis pas plus sage que le commun des mortels. Toute souffrance physique me fait moralement horreur, car je la trouve inique. Une seule me semble justifiée, car elle précède et détermine la plus exquise des compensations : c'est celle de la mère qui oublie tout en entendantle cri, l'ineffable premier cri du nouveauné. Mais quand la mort fait son œuvre, à quoi bon la torture matérielle? Cesser de vivre devrait suftire : le reste est superflu et par conséquent féroce.
Cette souffrance de surcroît, qui semble l'œuvre d'une divinité malfaisante, explique les Molochs dévorateurs, altérés de sang, éclatant de joie aux supplices et que la crédulité enfantine des superstitions s'imaginait apaiser en les gorgeant de victimes humaines. — « Puisque tu ne te plais qu'aux gémissements, aux sanglots, aux maux incurables, accepte en sacrifice les meilleurs, les plus purs, les plus innocents d'entre nous, et que cela nous mérite d'être épargnés par toi, ô Dieu de haine que rien n'apaise, maître de la guerre, générateur des pestes, protecteur des lentes agonies! 0 Seigneur du meurtre, de la lèpre et des ulcères, détourne ton souffle et laisse-nous mourir en paix! »
Les cultes sanguinaires ont fait leur temps et
ne reviendront plus; mais est-on bien certain que
les créatures simples, lorsqu'elles souffrent, ne se
tournent pas vers Dieu en l'accusant, en lui disant :
(( Que t'ai-je donc fait pour tant souffrir? » C'est le
cri de la douleur, comme le cri du bonheur est :
« 0 ! mon Dieu, je te remercie ! » Cela prouve qu'en
notre pauvre race les erreurs ont la vie dure, car
faire remonter à la divinité, quelle qu'elle soit, la
responsabilité dos incidents de la vie humaine,
c'est accepter la pensée qui semble naître avec le
monde historique et que l'on trouve inscrite en
tout chapitre des premiers livres de la Bible :
L'homme est ici-bas récompensé ou puni selon
ses mérites ou ses fautes, non point par le groupe au milieu duquel il vit, mais par Celui auquel un mot a suffi pour créer le ciel et la terre.
Cette conviction s'est emparée des esprits. Les croyants les plus convaincus d'une vie future et rémunératrice la subissent, s'y soumettent et font des actes de contrition et de charité, afin d'éloigner un malheur qu'ils redoutent ou de recevoir une faveur qu'ils sollicitent. Encore à cette heure, comme au temps de Jérémie, bien des gens croient que les plaies qui frappent les peuples sont un témoignage de la colère céleste, irritée du péché des hommes. Je me rappelle qu'en 1849, pendant que le choléra multipliait ses meurtres à Paris, on a prêché que l'épidémie était la punition de la révolution de Février. Couramment on disait : C'est la main de la Providence !
Pourcequilui paraîtencore inexplicablel'homme fait intervenir la puissance mystérieuse d'où tout émane ; c'est pourquoi il a sans cesse le nom de Dieusurles lèvres, etc'est pourquoi de touterégion, en tout idiome, à tout instant, un flot de prières monte vers le ciel. Prières vaines, a-t-on dit; il se peut; la question est redoutable et je ne me permettrai point de la traiter. Il m'est indifférent de passer pour un esprit faible; mais j'estime que si la prière n'atteint pas celui à qui elle s'adresse, elle n'en est pas moins bienfaisante pour celui qui prie ; ne serait-elle que le moteur de l'espérance^
elle est respectable, et c'est être peu compatissant que d'en démontrer l'inefficacité. La bonne femme qui fait brûler un cierge et s'agenouille devant l'autel se relève plus vaillante et rassérénée.
L'existence est si fertile en infortunes, qu'il faut conserver à l'homme tout ce qui peut l'aider à la supporter, fût-ce une inconcevable superstition. Les simagrées, les hurlements, les danses pivotantes des derviches à Constantinople et au Caire ne m'ont point fait sourire; à Jérusalem, les lamentations des Juifs, pleurant la tête appuyée sur les substructions du Temple, m'ont attendri; dans le désert, je cessais de fumer lorsque mes chameliers priaient, prosternés dans la direction de la Kaaba.
Tout ce qui fait du bien à la créature humaine, tout ce qui la soulage en ses misères, tout ce qui est comme une étape de repos sur son dur chemin, est digne de respect et ne doit jamais être raillé. Il est facile de nier Dieu, mais on ne l'a pas encore remplacé dans le cœur de ceux qui ont besoin d'y croire; la raison ne satisfait que le raisonnement, et le raisonnement est impuissant contre la souffrance et le désespoir. De telles opinions ne sont point d'un philosophe ; je m'en doute et ne saurais m'en affliger, car la philosophie n'est peut-être qu'un exercice agréable à ceux qui en ont le goût. Apprend-elle à vivre, apprend-elle
à mourir? Je ne sais; ;\ coup sûr elle apprend à discuter, ce qui est une bonne ressource le soir, en hiver, au coin du feu.
Ne sachant pas pourquoi il naît, pourquoi il existe, pourquoi il meurt, l'homme a inventé des hypothèses qui satisfont plus ou moins sa tendance irrésistible au surnaturel et son besoin de croire à la pérennité de soi-même, mais qui n'expliquent rien. A voir la quantité prodigieuse de dieux qui ont régné depuis que le monde est sorti du chaos, on est étonné de la fécondité des imaginations; mais on peut reconnaître que chacune de ces divinités a été, en son heure, un levier d'espérance, un stimulant et un point d'appui pour l'âme humaine. 11 est possible que tout ce que l'on nous a enseigné n'existe pas : il n'en faut pas moins conduire sa vie comme si tout cela existait : dans la crainte d'un châtiment, dans l'attente d'une rémunération? Non pas; dans le seul intérêt de notre conscience, par devoir envers nous-mêmes ; je dirai le mot brutal : par propreté pour notre âme. Toute bonne action qui vise une récompense perd de sa valeur. La véritable vertu est abstraite ; si elle se manifeste pour obéir à autre chose qu'à l'injonction intérieure, elle est diminuée.
Cette pensée est irréductible en moi ; elle me vaudra, j'espère, l'indulgence des « esprits forts » qui professent ce que Montaigne appelait « l'opi-
nion si rare et incivile de la mortalité des âmes », opinion qu'il m'est impossible d'admettre. De celui qui vient de mourir, je dirais volontiers comme le moyen âge : Non obiit, sed abiit^ — il n'est pas mort, il est parti. C'est presque la formule de la doctrine indienne rappelée par Chateaubriand dans les Mémoires d'outre-tombe : « La mort en nous touchant ne nous détruit pas; elle nous rend seulement invisibles. » Sans essayer de discuter des théories et des dogmes, je m'en tiens à la formule d'Epicure que Lucrèce a interprétée lorsqu'il a dit :
Ex nihilo 7iihi!, in nihiliim nil posse reverti.
Mot pour mot on peut traduire le vers latin en un vers français :
Rien ue vient du néant, rien n'y peut retourner.
Quand même la race humaine, rejetant toute doctrine spiritualiste, s'abîmerait dans les bestialités du matérialisme, l'homme individuel, en toute circonstance grave de sa vie, ne pourrait s'empêcher de prier, ne serait-ce que par une involontaire exclamation. Une parole, une seule, est souvent une oraison complète, une invocation à une puissance supérieure et infaillible. Où vont-elles, ces prières qui, comme l'encens des souffrances et des félicités de la terre, s'élancent vers les régions espérées par la ferveur et entrevues par la foi ? Voilà
VF.SPER. 21
bien des années que j'ai reçu une réponse à cette question, en des termes qui sont plus d'un poète mystique que d'un savant, mais que je n'ai pas oubliés. J'étais à bord d'un bateau à vapeur faisant le trajet de Malte à Syra. Nous avions doublé le cap Matapan; la nuit était venue, une nuit claire et douce, éclatante d'étoiles qui se reflétaient dans les eaux tranquilles. J'étais assis sur .le pont à côté d'un jeune missionnaire, né à Vérone, à la fois enthousiaste et ascète, qui rêvait le martyre et allait le chercher dans le Béloutchistan.
Nous restions silencieux, bercés par le flot, absorbés dans la contemplation du ciel où la Voie lactée se répandait comme un fleuve de lumière. Je la montrai à mon compagnon de hasard etjo lui dis : « Qu'est-ce que cela peut être ? « — Il me répondit : « Ce sont les Limbes célestes; c'est le séjour que Dieu a réservé dans l'immensité aux espérances déçues et aux prières inexaucées ; il y en a tant, que nul calculateur n'a pu les dénombrer; elles sont si haut, que nul télescope ne les peut apercevoir; elles sont hors de la portée des hommes ; heureusement, car il en sort de telles lamentations, que si la terre les entendait, elle mourrait de tristesse; si elles tombaient des profondeurs de l'Empyrée, où elles sont recueillies sous forme d'étoiles imperceptibles, le monde serait écrasé sous leur masse. » — Je lui dis : « Êtes-vous astronome? » Il se
mit à rire et répondit : « Non. » — Je ripostai : « Ni moi non plus. » C'est ce qui me permet de reproduire son opinion, qui, malgré mon ignorance, ne me paraît pas avoir une base scientifique sérieuse.
Lorsqu'un vieillard a failli être appelé aux destinées d'outre-tombe, lorsqu'il a traversé une crise que Ton avait crue mortelle et que, revenu à la santé, il parle des images qui s'évoquaient spontanément en lui, on constate presque toujours le même phénomène : ce qu'il a revu dans les heures où il avait perdu sa propre direction, c'est son enfance, c'est sa prime jeunesse, celle de l'initiation, de l'entrée impétueuse dans l'effervescence de la vie. Est-ce donc là ce qui a laissé dans l'àme l'empreinte ineffaçable, puisque l'homme, dès qu'il n'est plus en possession de soi-même, est hanté par les visions des exubérances de la vingtième année? On pourrait croire que la maladie en exaspère l'impression ; mais plus d'un sexagénaire solide encore et bien portant s'y reporte avec prédilection et seul, au coin du feu, souriant et soupirant, se raconte ses anciennes aventures.
Peut-être ces plaisirs ne valent-ils que par le souvenir amplifié que l'on en conserve ; et cependant, il faut bien admettre qu'à une heure donnée ils aient une importance en quelque sorte vitale, car
on leur a fait plus d'un sacrifice, car on les a célébrés sur tous les tons. Pour les avoir mis en vers, des poètes ont été illustres. Aux jours de mon enfance, ces fredaines juvéniles ont eu leur chantre attitré, qui les a exaltées 'sans rien leur enlever de leur médiocrité. Comme elle passe la gloire de ce monde et comme l'âge mûr dédaigne les enthousiasmes de sa propre jeunesse! Je suis étonné, et depuis longtemps déjà, de la hauteur du piédestal sur lequel on avait juché l'idole que nul autrefois n'eût osé ne pas encenser.
Pindare, Anacréon, Horace, Tibulle, il ne fallait alors rien de moins pour symboliser Béranger. J'imagine que les comparaisons sont moins pharamineuses aujourd'hui et que l'auteur du Dieu des Bonnes gens, de la Cantharide et de la Bacchante n'est plus, en si glorieuse compagnie. Parmi tant de choses qu'il a flonflonnées sur son luth, qui parfois sonnait un peu comme une guimbarde, il a placé en vedette « les plaisirs de son jeune âge que d'un coup d'aile a fustigés le temps ». Il regrette le grenier où il a vécu en son avril, car c'est là que l'on est bien « pour rêver gloire, amour, folie »; en y songeant, « sa raison s'enivre » et « il donnerait ce qui lui reste à vivre pour un des mois du temps où, leste et joyeux, il grimpait six étages ». Effet d"optique. C'est encore la fée des lointains, celle-là même qui embellit les paysages, qui pare aussi les mansardes, en les cachant si bien
SOUS les brumes de rimagination, qu'on ne les reconnaît plus.
Effet d'optique, effet de crépuscule : souvent c'est tout un; c'est peut-être plaisant en couplets avec refrain, mais dans la réalité c'est abominable. J'ai connu des hommes aujourd'hui célèbres qui, à la sortie du collège, ont connu les heures du dénuement et du jeûne. Ils n'estimaient pas que « dans un grenier l'on est bien à vingt ans » ; ils ne parlaient qu'avec ressentiment de cette époque de leur vie, et quelques-uns en ont conservé je ne sais quoi de morose qui a pesé sur leur existence. L'un d'eux, dont le nom est retentissant, me disait : « Là, j'ai eu une variole morale dont je suis resté marqué. » Je dois ajouter que ses visées étaient hautes et qu'il n'en était détourné ni par la grisette près de qui l'amour est un Dieu, ni par la gaudriole, ni par le bruit des verres, ni même par l'archet de la folie.
Ils sont respectables, entre tous, ceux qui ont traversé l'enfer de la jeunesse, de la misère, de la déception quotidienne et qui en sont sortis entiers, n'ayant rien sacrifié de leur foi en eux-mêmes, it'écoutant que la parole du Dieu intérieur et marchant par-dessus tout obstacle vers le but où leur vocation les guidait. Pour ne point mourir de faim, je parle sans hyperbole, ils ont accepté l'humiliation des métiers infimes, des métiers qui répugnaient le plus à leur nature d'artiste. Ils ont été expédi-
tionnaires dans des administrations, ils ont copié les adresses sur des bandes destinées à des prospectus; bien plus, ils ont couru le cachet et donné des leçons à des enfants rétifs. L'un d'eux surveillait le travail nocturne des ouvriers de la salubrité et faisait des vers en escortant, par fonction, les lourds tonneaux qui s'en allaient du côté de Pantin ou de Montfaucon. Il faut avoir une âme singulièrement énergique et une robuste conviction pour résister à de telles épreuves.
Nous savons ceux qui ont triomphé des avanies du sort, nous avons entendu proclamer leur nom au milieu des applaudissements, nous avons joui de leur gloire, qui accroît celle de la France ; nous les saluons, parce qu'ils sont illustres et que leur illustration rejaillit sur le pays ; mais ceux qui ont succombé en route, ceux que leur débilité physique aggravée par les privations a vaincus, ceux qui sont morts à la peine en disant comme André Chénier : « J'avais quelque chose là », ceux qui ont été détruits avant de pouvoir se manifester et qui ont emporté dans leur tombe ignorée le secret de leur talent, peut-être même de leur génie, nous ne les connaissons pas. Ils ont disparu avant l'heure propice, tombés dans la bataille inhumaine, faits pour la lumière, ensevelis dans l'obscurité, semblables à ces soldats du premier Empire, aptes à devenir des maréchaux de France, des dompteurs de nations, des improvisateurs de victoires
et qu'une balle perdue a tués alors qu'ils étaient lieutenants ou capitaines. A plus d'un l'on pourrait appliquer la vieille citation :
Et si fata aspera rumpas,
Tu Marcellus eiis!
Ils n'ont pu briser les destins contraires et n'ont pas été. Qui doit-on accuser? L'homme lui-même, ou l'état social dans lequel il a vécu? En vérité, je ne sais que répondre.
Ces jours d'angoisse, où l'on vit au hasard des heures et à la fortune des minutes, ces jours de délabrement m'ont été épargnés. Je doute fort que je les eusse supportés; en revanche, les fatigues et la vie brutale n'étaient point pour m'effrayer lorsque j'étais jeune. Je serais probablement parti pour r.\lgérie, j'aurais endossé le burnous rouge des spahis et j'aurais fait les chevauchées de la guerre. Plus d'un de mes camarades de collège, dégoûtés de la médiocrité de leur existence ou de la fonction qu'on voulait leur imposer, en ont fait autant et, malgré les revenants-bons du métier, coups de sabre ou coups de feu, n'ont pas eu à s'en plaindre. Aujourd'hui, lorsque je les rencontre, je puis dire, en leur serrant la main : « Bonjour, mon général, comment vas-tu? » Plusieurs sont tombés en Crimée, en Itahe, en Lorraine, ont bien servi notre vieille France et n'ont pas vécu sans gloire.
Ma jeunesse n'a point connu la gêne; dès que je fus majeur, j'ai vécu à ma guise, car j'étais orphelin et de situation indépendante. J'ai toujours aimé passionnément les lettres, mais si, au début même, il m'avait fallu en exiger le pain quotidien, je suis persuadé que j'y aurais renoncé sans esprit de retour. Il m'a été donné de pouvoir attendre; c'est là une bonne fortune dont j'ai gardé une gratitude inaltérable envers la destinée. Je n'ai pas hésité à refaire mon instruction, sur laquelle je ne me faisais aucune illusion, malgré le diplôme de bachelier que j'avais enlevé d'emblée, mais qui ne me rassurait guère sur mon ignorance. Que de choses on pourrait dire à cet égard, si ce n'était peine perdue! Je me contenterai de rappeler que Beaumarchais retrouvant, dans sa vieillesse, une lettre, prose et vers, écrite par lui lorsqu'il était jeune, a dit : « Il a toujours fallu refaire son éducation en sortant des mains des pédants. » Lire Virgile en Italie, Homère en Troade, Pausanias en Grèce, Champollion en Egypte et la Bible en Palestine, c'est là un bon complément pour les humanités: je le recommande à ceux qui seront de loisir, qui auront un peu de curiosité dans l'esprit et quelques écus en poche.
Ce n'est pas la seule grâce dont je sois redevable envers le pouvoir mystérieux qui distribue les dons au jour de la naissance. J'ai été naturellement exempt des deux passions qui, entre toutes,
LA VAMTÉ. 29
dépriment l'homme, le poussent à l'abîme et Tabrutissent. J'ai eu ce bonheur que le jeu m'ennuie ; il en résulte que je n'ai jamais joué, si ce n'est à labataillc, quand j'avais six ans, avec « ma bonne », qui me trichait. Je n'y ai aucun mérite, car je n'ai pas eu à lutter contre de mauvaises suggestions. Que de fois, recevant les confidences, écoutant les lamentations de quelque camarade effaré, j'ai eu pitié des pauvres gens qui ne savaient point se résister et succombaient à des tentations plus fortes que leur volonté! On m'a dit souvent : « Je vous plains de ne point connaître ces émotions qui centuplent la vie. » Si elles centuplent la vie, elles l'empoisonnent, et je n'en avais que faire. Par une double bonne fortune, je n'ai pas plus de goût pour la boisson que d'attrait pour le jeu.
Que l'on ne se récrie pas et qu'on ne vienne pas hypocritement dire : Fi donc! c'est là un vice populacier. C'est un vice humain. Nulle classe sociale n'y a échappé d'une façon absolue ; la qualité des boissons peut différer, mais le résultat est le même : vin d'Argenteuil, grand vin de Bordeaux retour des Indes, vin de Chypre, de Johannisberg, de Champagne ou de Romanée, piquette de Brétigny qui fait danser les chèvres, c'est tout un quant à l'effet, c'est tout un quant à la cause. La science commence à reconnaître que c'est une maladie : l'alcoolisme. Je crois que la science a raison. Quelle maladie digne de commisération et (|uel
homme de génie que celui qui en découvrira le remède! Si, jusqu'à un certain point, on l'excuse chez le malheureux qui n'a d'autre joie que de « s'étourdir « en buvant une gaieté factice, que penser des gens bien nés, instruits, auxquels nul honnête plaisir n'est interdit, et qui trouvent là je ne sais quelle jouissance suprême, qu'ils recherchent au lieu de la rejeter avec dégoût ?
Ni le rang, ni la fortune, ni l'éducation n'en garantissent, et de hautes intelligences y ont sombré. J'ai connu le descendant d'une de nos grandes familles historiques, qui roulait volontiers sous la table ; je pouri-ais nommer un millionnaire qui se grise, — pour être exact, — qui se soûle avec ses palefreniers ; il est telle femme du monde, correcte d'allures et distinguée, qui s'enferme et boit jusqu'à ce que sa femme de chambre la ramasse et la couche. 0 vous qui jamais n'avez bu plus que de raison, bénissez les Immortels, ils ont tourné vers vous des yeux bienveillants !
J'ai toujours eu en dédain les chansonniers dont la muse titubante célèbre le jus divin, le sang de la treille, les dons de Bacchus, « les joyeux drilles et les francs lurons ». Ils sont nombreux, en toute langue, les refi-ains à hoquets rimes pour la plus grande gloire de ceux que Rabelais nommait les « humeurs de piot », et ce n'est point à l'honneur de la poésie cosmopolite. Il serait mieux de reconnaître que toute ivrognerie est
crapuleuse et qu'elle met l'homme de plain-pied avec la brute. Des races entières périssent du mal d'eau-de-vie : regardez du côté des Peaux-Rouges, bientôt ils ne seront plus.
Dans un couvent situé non loin d'Agré Dagh, qui est le mont Ararat, un moine arménien m'a raconté une légende qui peut n'être pas déplacée ici. Lorsque Eve et Adam eurent détaché et mangé la pomme, ils furent subitement doués de connaissances qu'ils n'avaient point soupçonnées et dont le Seigneur Dieu fut inquiet. Au vingt-deuxième verset du troisième chapitre, la Genèse nous enseigne qu'il a dit : « L'homme est devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. » Craignant que l'homme ne fût semblable aux Dieux, ainsi que le serpent l'avait promis, l'Éternel créa la vigne afin qu'il devint semblable aux bêtes. Le bon moine, caressant sa longue barbe noire et faisant ronfler son narguileh, me regarda avec malice et ajouta : « Dieu était en cas de légitime défense, je le reconnais; mais j'ai peur qu'il n'ait dépassé le but, car, malgré sa prescience, il n'a pu deviner que l'on mettrait la fureur et la folie en bouteille. » Ayant dit cela, il avala un verre de raki et fit claquer sa langue.
Ces deux vices, ces deux maladies dont le remède pourrait bien être simplement un efïort de volonté persistant, n'ont point enlaidi « les plaisirs de mon jeune âge », qui se sont traînés entre la médio-
crité des choses et la banalité des relations. Ce qui a été plaisirs proprement dits, aux heures de mon printemps, ne m'a point laissé de bons souvenirs, et ma mémoire n'aime pas à les évoquer, car je sais aujourd'hui ce que j'ignorais alors. Dans ma bonne foi encore imberbe, j'étais persuadé que je ne cherchais qu'à me divertir ; mais à cette heure où l'ensemble de ma vie m'apparaît, où j'en puis relever les étapes et compter les relais, je reconnais que, pendant l'époque qui suivit la fm de mes classes et précéda mon entrée dans l'existence réelle, mes plaisirs, ou ce que l'on appelait ainsi, eurent surtout pour mobile un sentiment peu recommandable : la vanité. La vanité irraisonnée du jeune homme qui ne s'est pas encore complètement débarrassé des gangues de l'enfance, qui ne sait rien de la vie, n'en apprécie que la surface et se prend aux apparences où il voit des modèles qu'il brûle d'imiter.
L'écueil est périlleux; je n'y ai pas sombré, mais je m'y suis heurté et j'en ai conservé quelque rancœur contre moi-même. S'afficher en certaines compagnies, non point parce que l'on s'y plaît, mais parce qu'elles sont suffisamment mauvaises pour flatter l'amour-propre des novices et des niais; rivaliser de sottise avec les plus futiles et d'extravagance avec les plus frivoles; outrer les modes, par conséquent les ridicules de son temps ; s'astreindre à des lieux de promenade, à des spec-
tacles, à des façons d'être, réglés, déterminés par un engouement inexplicable; ne vouloir dîner qu'en tel endroit, parce que c'est de bon ton; ne consentir à occuper que telle place au théâtre, parce que « c'est bien porté » : en vérité ce n'est pas là « s'amuser « comme il convient à la franche jeunesse; c'est jouer un personnage, c'est faire l'important au détriment de sa propre satisfaction, c'est exciter les quolibets de ceux dont on cherche à se faire admirer, c'est être un sot. Je l'ai été, pas trop longtemps, mais assez pour m'en vitupérer lorsque j'y pense.
Plus d'une fois je me suis senti subitement rougir, lorsqu'un soubresaut de ma mémoire me rappelle quelque sottise de ma vingtième année. Il m'arrivc d'en sourire, le plus souvent j'en reste confus et mal à l'aise : est-il possible que j'aie été aussi nigaud? Toute cette période m'apparaît alors comme une sorte de bal masqué que j'aurais traversé avec un faux costume, un faux nez, de faux sentiments et surtout de fausses sensations. A cet âge l'équilibre mental est-il complet? Pour beaucoup l'on en peut douter. Dans l'exubérance même de la jeunesse il y a souvent plus qu'un grain de déraison. Et cependant est-il donc si digne de lilâme le bachelier qui, son diplôme en poche, s'imagine qu'il en a fini avec tout apprentissage, qu'il a droit à la vie et que le monde va lui faire place? Il a passé huit ou neuf ans au collège, dans
un milieu qui, de 1830 à 1840, participait de la caserne et du couvent; là il a vécu forclos de l'existence sociale; on lui a enseigné beaucoup de belles choses qui ne lui seront d'aucune utilité pratique au cours de sa vie, mais il n'a rien appris des usages du monde, et pour cause; il ne saura point se protéger, car on ne lui a pas indiqué les périls ; non seulement on ne l'a pas armé pour le combat, mais on ne l'a même pas averti qu'il aurait à combattre. Il est sans défense et sans défiance.
Tout le monde — pédagogues et parents — semble s'être donné le mot pour lui masquer la vie. Le plus souvent à ses questions on a répondu : Tu sauras cela plus tard. Non seulement il ignore la vie, mais — ceci est plus grave — il se la figure ; pour mieux dire, il la défigure, car celle qu'il imagine ne ressemble en rien à celle qui est. Lecteurs, souvenez-vous de vos dernières années de classes, dites si la vie a répondu à l'image que vous vous en étiez faite et que l'on s'était complu à vous en faire, sous prétexte qu'il ne faut pas porter atteinte aux illusions de la jeunesse. C'est charmant, la voix des illusions ; mais déjà au temps d'Homère c'était le chant des Sirènes qui conviait au naufrage.
Donc le garçon frotté de grec, bourré de latin, badigeonnéîde philosophie, empêtré de rhétorique, ébauché d'histoire et teinté de quelque science, en somme fort ignorant, car l'on n'a guère exercé
LA VANITE. 3o
que sa mémoire, ari'i\e en Sorbonne, le cœur battant. Ému jusqu'à l'angoisse, il s'assoit devant quatre honnêtes gens qui n'ont jamais causé préjudice à personne et qui cependant ont fait bien des malheureux. On l'interroge: il traduit trois vers de Sophocle, six lignes de Tacite, il ne confond pas Molière et Corneille, il reconnaît, avec bonne foi, que Louis XIV est mort en 1715, il fait une multiplication et démontre qu'une sécante est une ligne droite qui coupe une circonférence en deux points. Il n'a commis qu'un nombre toléré d'erreurs; il est reçu : Dîgnus, dlgnus est entrave ! On lui délivre un parchemin embelli de sceaux et de signatures : coût cent francs.
Il est libre. De l'obscurité scolaire, il passe subitement au plein soleil et reste ébloui. S'il fait quelques écoles, ce n'est peut-être pas lui qu'il convient d'en accuser, mais le système d'enseignement, c'est-à-dire l'absence d'éducation qu'il a dû subir. En une seule année, en moins d'une année souvent, il la fait, cette éducation dont on s'était ingénié à lui cacher les ressorts; mais toute expérience se paye, il l'apprend à ses dépens et constate qu'Emile Augier a eu raison de dire dans les Lionnes pauvres : « On fait ses classes au collège, on ne fait ses humanités que dans le monde. » bit il en sera ainsi tant que la paternité et la maternité, pour mieux sauvegarder la liberté de leurs allures, procéderont par délégation : ça commence par la nourrice, ça con-
36 LE CRErUSCULE.
tinue par la bonne, ça se prolonge par Finstilutrice, ça se termine par Tinternat; en somme ça ne dure guère que dix-neuf ans. Ai-je besoin de dire que ce reproche ne s'adresse qu'aux gens dont la fortune et la situation permettent les sacrifices en faveur et pour le plus grand bien de l'enfant? Il ne manque pas de jeunes hommes instruits et vaillants dont on ferait d'excellents répétiteurs pour l'écolier qui, suivant en externe les cours d'un lycée, resterait en contact permanent avec la famille, près de laquelle il prendrait des habitudes correctes et épellerait au moins la préface de la vie. Je crois que l'on pourrait ainsi éviter aux très jeunes gens bien des sottises et bien des déceptions.
Ces sottises, j'en ai commis quelques-unes et j'en ai vu commettre beaucoup; je me hâte de dire qu'elles ne tiraient point à conséquence et que plus d'un viveur en aurait souri. Elles n'en sont pas moins restées désagréables à mon souvenir, parce qu'elles étaient bétes et, je le répète, entachées de vanité. Ce sont, en quelque sorte, de petites maladies morales auxquelles on n'échappe que bien rarement et qui sont à la jeunesse ce que la rougeole est à l'enfance. Une locution vulgaire exprime bien cet état de l'éphèbe longtemps comprimé par la claustration scolaire et tout à coup délivré; on dit : 11 jette ses gourmes. S'il les jette, c'est au mieux, à la condition qu'elles ne reparaîtront plus ; mais s'il les garde,
quelle misère et quelle dérision ! Lorsque, par malheur, il a pris le goût de ces plaisirs médiocres oij les sens et un amour-propre peu exigeant trouvent leur pâture, si l'habitude dégénère en besoin, il est perdu ou bien près de l'être. S'il n'est qu'inutile, ce sera demi-mal ; en tous cas, l'exemple qu'il donne sera nuisible.
Il restera prisonnier des futilités qui constituent le fond même de ce qu'un singulier euphémisme appelle la vie élégante, et s'il veut, par hasard, s'en évader pour regarder vers une chose sérieuse, il s'apercevra que ses facultés atrophiées n'en ont plus la compréhension. A défaut de la jeunesse promptement disparue, car elle ne s'attarde pas près de ceux qui ont abusé d'elle, il en voudra simuler les apparences et se vieillira d'autant plus qu'il fera son visage, teindra sa barbe et exagérera la juvénilité de son costume. Qui de nous n'a pas réprimé un sourire en voyant les fioritures dont un vieux beau peut orner son visage? Les onguents, les pommades, les élixirs, n'y font rien : on a toujours le corps de son âge; en avoir l'esprit est plus difficile, et lorsqu'on ne l'a pas, il semble que la vieillesse, outrée du dédain qu'on lui témoigne, se venge et s'acharne contre le malavisé qui n'a point voulu d'elle. Le type même de ces Jézabels mâles a réjoui Paris pendant la durée du second Empire : mes contemporains n'ont point oublié certain duc
de Brunswick, ses perruques, son fard et le Irait d'antimoine dont il bordait ses yeux. Il ressemblait à un convive du festin de Trimalcion.
Aucun des jeunes hommes que j'ai côtoyés à l'heure des plaisirs faciles, n'est descendu à ce degré de ridicule ; ceux qui résistent encore et que je rencontre aujourd'hui, s'appuient volontiers sur une canne qui n'est point une badine; ils ont de belles barbes blanches et ne cherchent point à dissimuler leur calvitie ; ils ont compris ([u'il est sage d'aller au-devant de la vieillesse et de lui faire bon accueil. C'étaient des garçons d'entrain; mais ils n'étaient ni vicieux, ni bêtes, tant s'en faut, et la plupart avaient des qualités maîtresses qui leur ont permis de faire bon chemin dans la vie par la diplomatie, par la politique, par le ministère des finances et par l'épaulette. En traversant le ruisselet de la première jeunesse, ils n'ont jamais perdu pied, et le terrain sur lequel ils ont marché a été un terrain solide, fait pour porter des gens d'esprit droit et de cœur honnête. Lorsque le hasard nous met en présence, nous causons des choses du passé; nous sourions avec indulgence au souvenir des fredaines d'autrefois, mais je remarque que ceux qui ont des enfants sont plus sévères pour leurs fils qu'ils ne l'ont été pour eux-mêmes.
11 est un de nos anciens compagnons, qui n'est plus de ce monde, dont nous parlons avec regret,
car il était digne traffection, et avec d'inévitables éclats de rire, car il était doué d'une \anité qu'il éleva jusqu'au comique, quoiqu'il ait joué souvent sa vie pour la défendre ou pour la faire respecter. Je ne le nommerai pas ; mais comme, pour en parler, je dois lui donner un nom, je le baptiserai à l'aide du calendrier de la Nouvelle Héloïse; je dirai donc qu'il se faisait appeler Saint- Preux. Il était d'extraction fort commune, issu d'honorable petite bourgeoisie, mi-partie négoce, mi-partie robe, et devait à son acte de naissance un nom d'une rare vulgarité. Dès qu'il fut hors du collège, il rejeta avec humeur ce nom qui lui déplaisait, quoiqu'il l'eût entendu proclamer à la distribution des prix du concours général, et il en changea. Il n'y mit point de mystère. Un soir que nous descendions de cheval en revenant du Bois de Boulogne, il nous dit : « Je vous préviens que dorénavant je m'appelle Monsieur Saint- Preux. » Six semaines après, il était M. de Saint- Preux. En goguenardant nous le félicitâmes de sa promotion; il fut bon prince et nous répondit : « La particule est plus convenable » ; ce n'était que pour se mettre en goût, car il ne devait pas s'arrêter là.
Quelques mois plus tard, il arriva chez moi un matin avec l'air d'un homme préoccupé d'une idée grave. Comme il était assez prompt de l'épée, je crus qu'il avait eu quelque querelle et qu'il
venait me demander de lui servir de témoin. Je me trompais : qui ne se serait trompé? 11 s'assit et, sans sourciller, il me dit : « Vous êtes de bon conseil et je désire vous consulter sur une résolution que je vais adopter et sur la forme que je dois lui donner, car je suis encore indécis. Veuillez m'écouter, la chose en vaut la peine. Je suis Monsieur de Saint-Preux, mais cela ne me suffît pas. Il n'est aujourd'hui si mince croquant qui n'ajoute un de à son nom; il m'est désagréable d'être confondu avec ces espèces. Je vais prendre un litre, mais lequel? Je vous avouerai que mon embarras est extrême; j'hésite, conseillez-moi. Le marquis de Saint-Preux, c'est bien ; le comte de Saint- Preux, ça n'est pas mal; je' vous prie, tirezmoi de perplexité ; à ma place que feriez-vous?» — Je répondis : « L'un et l'autre sont de résonance agréable et l'on peut en être satisfait; mais tous deux offrent un inconvénient qui n'est pas sans gravité : la Restauration a fait des marquis, l'Empire a créé des comtes ; ne craignez-vous pas que, si vous choisissez un de ces deux titres, on ne s'imagine que vous êtes de noblesse récente? — Eh! parbleu! s'écria-t-il, je sais bien que c'est là l'objection, mais on peut l'adresser à presque tous les titres ; il est certain que je préférerais être sénéchal, mais il n'y a pas à y songer. Voyons, faisons une répétition, cela nous aidera peut-être à bien choisir. » 11 sortit, ferma la porte, la rou-
vrit et annonça : « Monsieur le marquis de Sainl- Preux! » — Je dis : « L'impression est favorable. » Il recommença le même manège : « Monsieur le comte de Saint-Preux! » Je dis : (< Ma foi, j'opine pour le comte; c'est du reste un titre de noblesse d'épée et que le théâtre a moins raillé que celui de marquis. — Vous avez raison, me répondit-il; adieu et merci, je vais commander mes cartes de visite. >>
Il vivait dans un milieu ironique et batailleur, on se moqua de lui, il se fâcha; après son troisième duel on le laissa tranquille et le titre lui fut acquis, si bien qu'il le porta pendant la durée de son existence et qu'on le peut lire sur son tombeau. J'ajouterai que c'était un homme de courage et de grand talent.
Est-il le seul, dans le monde parisien, qui ait reçu des lettres de noblesse de sa propre chancellerie? De ces vanités de la jeunesse en son aurore subsiste-t-il quelque chose aux heures du crépuscule? J'espère que non, mais je n'en répondrais pas.
Lorsque j'avais vingt ans, les vieillards étaient unanimes à reconnaître que les hommes de mon âge étaient fous; à l'heure qu'il est, mes contemporains proclament que les jeunes gens n'ont pas le sens commun. Refrain suranné, que chaque génération entend chanter sur le même air; cela ne change rien à Tordre des choses, surtout dans notre pays de France, où le paradoxe du matin est souvent le lieu commun de la soirée. Je crois que les vieillards d'aujourd'hui ne sont pas plus clairvoyants que les vieillards d'autrefois, et que les regrets du temps passé ne justifient pas le dénigrement du temps présent.
Je me souviens d'un ami de ma famille, excellent homme, pris en Russie avec la division Partouneaux dont il commandait une brigade, grand ergoteur, détestant l'odeur du tabac et déclarant que, s'il était «gouvernement», ilenverraitles jeunes fumeursaux compagnies de discipline. 11 parlait de tout avec autorité, comme s'il eût commandé une marche en échelons pour enlever une redoute. En matière d'art, de littérature et même d'histoire, il lâchait
des hérésies contre lesquelles je me hérissais, car alors je n'avais point la riposte lente. Il me regardait, levait doucement les épaules, souriait avec quelque commisération et me répondait : « Mon garçon, attends que tu aies fait la guerre pendant vingt ans, avant de te permettre d'avoir une opinion. » Je n'ai jamais pu en tirer d'autre argument. Ce vieux brave, — je n'ose dire cette vieille culotte, — se satisfaisait de peu, car bien souvent il m"a dit : « Si je redresse tes idées, c'est parce que je t'aime beaucoup : quand tu auras fait vingt ans la guerre »... vide supra.
Les hommes d'intelligence supérieure n'échappent point à ce travers, qui semble être le produit même de l'âge. « Je meurs avec l'Europe, » écrivait Joseph de Maistre en 48:21. Bah! petit bonhomme vit encore; Joseph de Maistre ignorait-il donc que décès et transformation sont choses différentes? Croire que tout meurt parce que l'on va mourir, c'est vraiment s'attribuer trop d'importance et c'est se diviniser plus qu'il ne convient. Faire de son De profundïs individuel un De profundis général est peut-être excessif, quelles que soient les illusions que l'on se soit faites sur soi-même ; nul n'est la clef de voûte d'un monde et le monument n'est point compromis parce qu'une pierre s'en détache. 11 y a quelque chose de maladif dans ce besoin de rapporter tout à soi-même et d'absorber la destinée. Ce fut la manie de Chateaubriand. 11
l'axtagonisme. 45
sonne le glas de son temps et de son pays; il prophétise les destructions; sur tous les murs il écrit : Mane, ihecel, phares; du haut de ses déceptions, il hulule, il se lamente ; il se cantonne dans les ruines du petit coin de l'histoire à laquelle il a été mêlé, et s'imagine que tout est détruit, que tout est pulvérisé, parce que sa tète branle de vieillesse et qu'il a des rhumatismes. La note lugubre de ces nénies assombrit son œuvre; elle donne à son talent quelque chose de monotone et d'emphatique qui en atténue la valeur.
Il a écrit : <- A l'époque actuelle tout est décrépit en un jour; qui vit trop meurt vivant. » Oui, certes, mais pour celui-là seul qui ne vit que de soi-même, qui compte les pulsations de son cœur en se figurant que c'est celui de l'humanité, qui, semblable au solitaire de THindoustan, s'hypnotise dans la contemplation de son nombril, qui s'adore et ne daigne pas abaisser les yeux sur le reste des mortels. Cette maladie de la sénilité, on peut la guérir. Comme la voie Appienne, la route de la vie est bordée de tombeaux, je le sais autant que personne ; mais jetez les yeux plus loin, sur les terrains qui vont être peuplés, et comptez les berceaux où vagit l'avenir. Il faut avoir le courage de rompre le charme qui retient attaché à la préoccupation personnelle ; au lieu de n'avoir pour souci que de se regarder mourir et de se pleurer, il faut regarder vivre les autres.
Le spectacle en vaut la peine; il est d'enseignement fécond, car il constate la marche incessante du progrès, — ù pessimistes, ne me lapidez pasi — et de l'amélioration. Je prends pour point de départ la date de ma naissance : 182:2. Énumérez les découvertes, les grandes œuvres, les grands hommes; calculez le prodigieux efîort accompli : la face et le cœur du monde en ont été renouvelés, tellement que si un homme, mort le jour où je suis né, revenait tout à coup sur terre, il mourrait de surprise ou deviendrait fou en présence du spectacle qu'il aurait sous les yeux. Nous y sommes accoutumés et n'y faisons pas attention ; nous vivons au milieu de notre propre histoire et nous la dédaignons; mais cette histoire, si nous en lisions un récit d'ensemble, au lieu de la voir se composer devant nous détail par détail, cette histoire naus arracherait un cri d'admiration. Nous exaltons le seizième siècle, nous célébrons la grandeur du siècle de Louis XIV: ce sont deux siècles enfantins si, sans opinion préconçue et sans esprit rétrograde, on les compare au nôtre.
Je sais bien que j'ai vieilli pendant qu'éclataient toutes ces merveilles dont je profiterai jusqu'à mon heure dernière. Eh bien! qu'est-ce que cela fait? Le jour où je disparaîtrai, il y aura un vieil homme de moins, voilà tout. Pour si peu, est-ce donc la peine de prendre les Dieux à témoin et de s'imaginer que « tout est décrépit en un jour » et que
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l'on meurt avec ou sans l'Europe? Phraséologie de Narcisses littéraires, éperdus d'amour pour euxmêmes, et qui ne s'aperçoivent pas qu'en croyant faire l'oraison funèbre d'une société, d'une civilisation, d'un monde, c'est la leur qu'ils prononcent par excès de vanité. Ils invectivent leur époque, mais ils sont désespérés d'en être éliminés par l'âge , mais ils redoutent les ténèbres oîi ils vont entrer et où ne rayonnei^a plus l'éclat de leur amourpropre. Si, au lieu de ne songer qu'à eux, ils avaient pu s'oublier et penser aux autres, ils auraient moins souffert et auraient compris la grandeur de leur temps ; ils n'auraient point médit des jeunes générations et douté de l'avenir qu'ils condamnent à la médiocrité, sinon à la nullité, parce qu'ils n'en feront point partie.
Ce n'est pas une des moindres infirmités de la vieillesse que cette myopie égoïste qui empêche de voir autour de soi; on en souffre et l'on en fait souffrir les autres. Comme tout ce qui est injuste, la négation systématique est douloureuse, et lorsque, sous prétexte de regrets, elle englobe toute une période, elle devient absurde. Les bonnes gens (|ui, ayant outrepassé la soixantaine, ferment résolument les yeux aux œuvres d'aujourd'hui, se voilent la face, lèvent les bras au ciel et crient : 0 iempora ! 0 mores! ces bonnes gens, à force de se tourner vers les choses d'autrefois, en ont contracté je ne sais quelle raideur qui les empêche de
LE CREPUSCL'LE.
se pencher vers les spectacles immédiats : c'est le torticolis du souvenir. Ils sont sincères dans leur erreur et c'est de bonne foi qu'ils accusent la race encore adolescente d'être dégénérée, pour ne dire déjà décrépite. Ils oublient, ces prophètes de la désespérance, qu'aux environs de leur majorité, alors qu'ils étaient joyeux et en éclosion de leurs passions nouvelles, à table, au dessert, à côté de camarades .trop désaltérés et de jeunes personnes moins farouches que décolletées, ils oublient qu'ils ont chanté la vieille chanson :
Les enfants de nos enfants Auront de f... grands-pères.
Ils oublient surtout que ces grands-pères ne sont autres qu'eux-mêmes. On peut conclure qu'il convient, lorsque l'on est vieux, de se rappeler que l'on a été jeune : je reconnais que pour plus d'un cela n'est pas facile.
Chaque époque a sa grandeur, sa gloire et ses joies; il ne suffit pas de ne pouvoir en jouir pour s'arroger le droit de les nier. J'imagine qu'ils étaient succulents les raisins que le renard trouvait trop verts. Les dyspeptiques ont coutume de prêcher la sobriété. Quelle est la vieille femme qui n'ait dit, qui n'ait cru que les jeunes gens ont perdu toute habitude de galanterie. S'accommoder du temps oîi l'on vit, c'est un grand art; s'accommoder de son âge, c'est preuve de sagesse. 11 n'est période si terne
qui n'ait sa lumière; il n'est vieillesse si lourde que ne puisse soulever quelque contentement qui ranime l'esprit et réchauffe le cœur. Plus que les jeunes gens, les vieillards tiennent à l'existence; ils ne la trouvent donc point stérile; pourquoi donc essayent-ils souvent de le laisser croire? Qu'ils déplorent d'avoir vu fuir leurs jours d'énergie et d'amour-propre satisfait, cela se conçoit et je n'y trouve pas à redire ; mais se figurer que l'on ne sait plus vivre, aimer, combattre et travailler, comme jadis ils ont travaillé, combattu, aimé, vécu, c'est une aberration qui démontre simplement qu'ils sont devenus incapables de faire ce qu'ils faisaient dans « le bon temps ». S'ils peuvent s'abstraire de leurs réflexions grognonnes, ils reconnaitront que le parfum des roses est toujours exquis, que le soleil est toujours le bienfait de la nature et que toujours il est bon d'aimer. Ils reconnaîtront également que le déclin d'un individu ne touche en rien à la vitalité d'une époque. Au lieu de morigéner les jeunes gens et de leur dire : « De mon temps on était plus généreux, plus fort et plus beau! » ils leur diront : « Courage à la vie et, si vous-le pouvez, faites mieux que nous n'avons fait. »
Qu'ils écartent le bandeau que l'âge rancunier a mis sur leurs yeux, et l'éloge leur viendra naturellement aux lèvres, car jamais on n'a plus, on n'a mieux travaillé que maintenant; jamais l'émulation n'a été plus active, jamais la haute ambition de
bien faire n'a été plus puissante. Comptez les élèves qui se pressent dans l'amphithéâtre des écoles spéciales, vous serez étonné de leur nombre et de leur assiduité. C'est une foule. Sous peine d'encombrement, il faut la tenir à distance, et c'est pourquoi les programmes d'examen se chargent tous les jours de matières nouvelles, de façon à former obstacle devant des carrières que l'on ne peut laisser envahir et qui ne s'entr'ouvrent que par la plus sévère des sélections. Cours libres et cours obligatoires sont aussi suivis les uns que les autres; les étudiants s'associent pour multiplier leurs moyens de travail ; les bibliothèques publiques sont assaillies : les journées ne suffisent pas aux lecteurs, on y ajoute les soirées.
Non, il n'est pas juste de contemner la jeune génération ; elle semble ne rien répudier des tâches de la vie, elle ne boude pas devant le devoir de la culture intellectuelle et, sans défaillance, elle accepte la charge du service militaire qui recule de plusieurs années l'instant où le labeur rémunéré pourvoira aux besoins de l'existence; d'un cœur vaillant elle s'offre aux sacrifices, et se tient prête à répondre : Mo voilà! lorsqu'elle sera ai)pclée. Les grands-pères se sont acheté un homme jadis, lorsqu'ils ont été pris par la conscription : j'en sais quelque chose; ce qui ne les empêche pas de trouver que la jeunesse est molle au travail et trop encline au plaisir. La jeunesse s'amuse, et elle a raison de
s'amuser; elle se trémousse dans certains bals, comme on se trémoussait à la Grande Chaumière, au bal Mabille, au Ranelagh; elle fait des monômes : nous en faisions; elle est tapageuse, turbulente, parfois agressive : nous Tétions autant; elle turlupine ses maîtres : nous respections bien peu les nôtres; si je citais le nom des professeurs que l'on a fait « sauter » en Sorbonne, au Collège de France, à l'École de Médecine et ailleurs, je n'en finirais pas.
Quelques-uns, comme Hippolyte Royer-Collard, prenaient leur mésaventure avec esprit; d'autres, comme Sainte-Beuve, ne s'en sont point consolés. Un des meneurs du « boucan » qui força l'auteur des Rayons jaunes à descendre de sa chaire est en ce moment l'un de nos plus laborieux députés et l'un de nos plus alertes écrivains. Non, la jeunesse qui fleurit aujourd'hui ne fait rien que nous n'ayons fait autrefois, car pas plus qu'elle nous n'étions nés podagres, sourds et rhumatisants. Elle est souvent excentrique, baroque, dévergondée dans ses allures : laissez faire, les années suffiront à la dépouiller de toute originalité et à lui infliger l'aspect uniforme qui réjouit les âmes bien pensantes. N'ayez souci, elle ne durera pas, elle se modifiera, elle aussi elle vieillira, et alors elle aura tout loisir, à son tour, de grommeler entre deux quintes de toux. Les sottises que font les jeunes gens, nous les avons faites, et de même que nous rabâchons, ils rabâ-
cheront plus tard; de sorte qu'au bout de la vie, quand on fera l'addition, on trouvera total égal. Si Ton m'avait dit cela lorsque j'étais jeune, je ne l'aurais pas cru : ce qui me fait supposer que les jeunes gens d'aujourd'hui ne me croiront pas.
Vieillesse et jeunesse n'ont du reste rien à s'envier : elles peuvent, sans compromettre leur dignité, se donner la main ; elles sont aussi injustes l'une que l'autre. Si les aînés doutent de la valeur des cadets, les cadets ne se gênent point pour faire des gorges chaudes de leurs aînés. « Jeunes écervelés, disent les premiers. — Vieilles perruques. » répondent les seconds. Les sous-lieutenants estiment que le colonel est une « baderne « et les aspirants de marine affirment que l'amiral est un « pot à tabac ». Ainsi va le monde, ainsi il a été, ainsi il ira : c'est son allure, et, en vérité, il n'en va pas plus mal. Si le travers des vieillards est de dédaigner les jeunes gens, le travers des jeunes gens est de nier les vieillards. Ce n'est pas hier qu'Élihu, fds de Barakuel, disait à Job : «Les gens âgés ne sont pas des sages, et les vieux manquent de jugement. » Ne dirait-on pas, en vérité, que chacun s'imagine que le monde a été créé pour lui?
Lorsque nous avions vingt ans et que nous venions de sauter sur la croupe déjà fatiguée du Pégase romantique, tout ce qui avait précédé l'avènement de la nouvelle école nous paraissait à peine digne d'être cité ; quelques rares exceptions
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admises avec réserve en faveur de Ronsard, do Philippe Desportes, n'étaient point pour nous faire accuser de trop d'indulgence ; depuis lors nous en avons appelé, et cependant j'ai connu des fanatiques impénitents qui sont morts avant d'avoir pardonné à Racine et à Boileau. Nous étions fort ridicules, j'en conviens; mais nous n'y regardions pas de si près, et le harcèlement de nos convictions ne nous permettait point d'être miséricordieux. L'intolérance dont nous étions animés pour tout ce qui touchait aux choses de l'art quel qu'il fût, je la retrouve chez les jeunes gens de nos jours. Les vers qui nous ont fait pleurer les font sourire et ils haussent les épaules devant des tableaux qui nous ont charmés. « C'est bien poncif! » disions-nous en parlant des œuvres que nos pères avaient admirées ; c'est ainsi qu'aujourd'hui on qualifie les œuvres que nous admirions. Hodie mihi, cras iibi ; c'est la loi, et cela se renouvelle, jusqu'à ce que la postérité désigne les places et donne un impartial numéro d'ordre dans son Panthéon.
Bien des fois en écoutant les jeunes gens discuter, en constatant la raideur, on peut dire l'intransigeance de leurs opinions, en voyant avec quelle cruauté jacobine ils décapitent les réputations que notre enthousiasme avait saluées, bien des fois je me suis rappelé les controverses de nos vingt ans, alors que l'on rugissait en en-
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tendant prononcer certains noms illustres, alors que Ton renvoyait au musée Curtius les grands hommes célébrés avant notre naissance et que nous les traitions de bonshommes de cire. Ar s long a, vita brevis ; celui qui a prononcé cette parole a dompté le temps et reste immortel ; j'ajouterai : Fama brevis. La réputation a peu de durée et pour beaucoup la trompette de la Renommée a l'haleine courte. Le terrain de TOlympe est glissant, il faut le croire, car on en tombe fréquemment. Que de chutes j'ai déjà vues, que de Phaétons précipités dans le vide !
J'ai connu des triomphateurs dont le nom est maintenant ignoré ; j'ai assisté à des succès éclatants qui présageaient un renom universel et qui n'ont pas eu de lendemain. Aux heures de mon enfance, un homme fut célèbre; il mettait les foules en rumeur, son nom était sur toutes les lèvres, tout applaudissement l'accueillait, on s'effaçait pour le laisser passer et l'on souriait d'aise rien qu'à l'apercevoir. 11 vécut très vieux, persistant plus que sa notoriété. Il disparut de la mémoire des hommes et rentra dans l'ombre. Je le rencontrai, voilà plus d'une trentaine d'années: il marchait comme un revenant qui a peur de la lumière. Je l'accostai avec le respect que l'on doit aux fantômes. 11 s'arrêta, parut étonné d'être reconnu et me dit : « Comment! vous savez que je suis encore de ce monde? C'est d'un bon cœur et
je VOUS en remercie ; mais vous êtes le seul ! » Le pauvre homme m'affligea. Je pensai à ceux qui font un peu de bruit de leur vivant, et je conclus qu'il est sage d'être modeste.
Cette déchéance de renommée, qui n'attend pas 1-e départ définitif pour se manifester, est souvent proclamée prématurément par la jeunesse, que son insouciance naturelle ne rend pas discrète et qu'éclaire, en certains cas, une intuition qu'il n'est pas facile de définir. L'homme que nous avons juché trop haut, elle le place généralement trop bas, par esprit de réaction ; le niveau se fait de lui-même et semble établir une transaction justifiée entre deux opinions extrêmes. En fait de réputation, la moyenne est encore ce qu'il y a do plus prudent, et dans cette œuvre d'équité la jeunesse a une part considérable. Pour ne citer qu'un exemple et répéter un nom que j'ai déjà prononcé, c'est la jeunesse de mon temps qui a mis en place Béranger, que la jeunesse de la Restauration avait installé précisément au milieu du soleil : à vouloir le regarder, on était aveuglé. La jeunesse actuelle est sévère pour des hommes auxquels nous n'avons rien ménagé, ni la gloire, ni les promesses d'immortalité : je crains que l'avenir ne ratifie plus d'un de ses jugements.
Entre des hommes éloignés les uns des autres par un grand nombre d'années, l'entente est souvent difficile, car nul malentendu ne les sépare. Ils
appartiennent à des ordres d'idées différents ; ils ne parlent point le même langage, ou pour eux les mots n'ont pas toujours la même signification. Cela tient à ce que la culture de l'esprit n'a pas été, n'a pu être analogue. Lorsque se produisent des œuvres nouvelles, contradictoires aux œuvres passées, le cerveau vierge de la jeunesse les reçoit avec curiosité, les cultive avec plaisir et les fait fleurir par son enthousiasme. Le cerveau de la vieillesse y reste réfractaire, car il est saturé : par habitude, par sélection, peut-être par tendresse du souvenir, les œuvres anciennes y tiennent toute la place. Où caser des admirations supplémentaires lorsque déjà l'esprit est encombré des admirations d'autrefois ? Je suis d'âge à l'avoir souvent constaté ; on dirait que la réplétion intellectuelle est telle, que nul aliment ne peut plus être accepté. Un aliéniste , physiologiste et psychologue, m'a dit : « Vers la cinquante-cinquième année, le cerveau de l'homme devient ruminant. »
Ce qui tendrait à prouver qu'il y a quelque vérité en cet aphorisme, c'est que le goût pour les productions de l'art se modifie d'une façon très sensible selon les générations qui se succèdent. J'ai vu cela pour la musique et j'ai assisté à des transformations qui ont renverse une à une les statues dressées autrefois. Au plus vieux qu'il me souvienne, je retrouve Spontini et Weber; Rossini apparaît, et tout semble rentrer dans le silence
pour mieux permettre de l'écouter; Boïeldieu, Auber, gravitent autour de lui comme les satellites d'une planète harmonieuse; l'engouement est aux Italiens: il faut l'énergie de Habeneck pour faire accepter Beethoven, musique savante ; on veut donner bonne opinion de soi et l'on applaudit; mais le cœur n'y est pas et l'on court se pâmer aux accents de Bellini, de Donizetti, qui se taisent à leur tour au retentissement de Verdi. Les Italiens, qui ont soulevé tant d'émotion, baissent la voix devant Meyerbeer, que ma génération a déifié et à qui, pour ma part, je suis resté fidèle. Arrive Wagner; on le discute ; des questions étrangères à l'art interviennent sottement et retardent, chez nous, l'heure de Tapothéose qui va sonner.
Les jeunes gens s'éprennent de ces formes nouvelles où l'art, dit-on, va se régénérer. Tout ce que les hommes de mon âge ont aimé est conspué : on ne veut plus rien entendre des mélodies qui nous ont émus ; nos Dieux sont détrônés et on les remplace par un Jupiter dont le langage est certainement admirable; mais ce langage, nous n'en avons qu'une intelligence incomplète, car nous ne l'avons jamais appris. Lorsqu'il se fit entendre pour la première fois, au milieu des éclats du tonnerre, afin de mieux promulguer laloi des sonorités, nous étions déjà saturés. Faut-il donc nier? Nullement, nous ne pouvons que confesser notre impuissance. Après la soirée du IG avril 1849, j'ai failli me
brouiller avec un de mes amis, qui avait une trentaine d'années de plus que moi, parce qu'il refusait de reconnaître que le Prophète est un chefd'œuvre. Au cours de l'hiver dernier, j'ai été sévèrement admonesté par un jeune homme qui estimait que j'avais parlé de Parsifalaxeo, trop de réserve. Juste retour des choses d'ici-bas. J'ai fait la part de la différence des âges, je me suis rappelé mon indignation parce que l'on contestait un opéra de Meyerbeer, et je n'ai soufflé mot.
Cette divergence d'opinions entre ceux que l'on pourrait appeler « les pères et les enfants », est une forme de regret, et c'est aussi une manifestation de l'antagonisme, qui semble être un besoin, sinon une fonctionde la créature humaine. On dirait qu'il est dans sa nature d'inventer toujours quelque chose qui lui permette d'être l'adversaire de quelqu'un. La religion, la politique, la philosophie, l'art, la littérature, tout, en un mot, semble créé pour engendrer des conflits où les hommes trouvent incessamment prétexte à leur esprit de discorde et satisfaction à leur goût des querelles. Diderot a dit : « Dans la nature les espèces se dévorent, dans la société les conditions s'entre-détruisent. » Je n'affirme que l'esprit et non la lettre, je cite de mémoire. Cela est tristement vrai. Dans l'animalité, depuis le ciron jusqu'à l'homme, tout être paraît né pour le combat. Dans le monde civilisé, la lutte entre les âges, comme entre les
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conditions, est permanente. Le mot de Hernani, de Hernani qui a vingt ans, n'a rien d'excessif :
Vieillard, va-t'eu donner mesure au fossoyeur.
Le vieillard regimbe, on ne peut l'en blâmer. Bien souvent la clameur est venue jusqu'à nous : « Place aux jeunes! » et l'on entend des voix affaiblies qui répondent : « Ayez quelque patience, et laissez-nous mourir en paix, ça ne va pas tarder. » C'est par politesse que les impatients ne répliquent pas : « Soit! mais dépêchez-vous! » On doit croire qu'il en a toujours été ainsi; n'est-ce pas le vieil Hésiode qui a dit : « Le potier porte envie au potier, le poète porte envie au poète >>?
Cet antagonisme, il est partout: inoffensif dans notre sujet, terrible et vraiment satanique dans l'ensemble des faits qui constituent la vie de l'humanité. Il existe et parfois il fait rage, de continent à continent, de nation à nation, de ville à ville, de village à village, de famille à famille. Si l'on regarde dans celles-ci, on sera parfois effrayé de ce que l'on y peut découvrir ; j'en vois de race et de prétentions souveraines, qui ont donné de détestables exemples. Tout sert de prétexte à l'acharnement des compétitions et des violences. La religion, qui aurait dû être la pacificatrice des âmes et la tutrice des cœurs, n'a pas échappé à la loi commune; quelle est la secte qui peut lever les mains et dire : « Elles sont vierges
de sang » ? Les annales humaines ne sont qu'un long gémissement poussé à travers les incendies, les massacres et les ruines. Si l'homme vieilli, rendu sage par expérience, devenu juste à force d'avoir souffert et d'avoir vu souffrir, monte sur la plate-forme de l'histoire, jusqu'au sommet d'où l'on peut contempler la série des siècles, il est désespéré et recule d'horreur.
11 assiste au détilé des nations; il ne voit que guerre, il nevoit qu'antagonisme. Depuis le barbare vêtu de peaux de bête qui lance des pierres, jusqu'au soldat pimpant qui marche en bon ordre et tue à distance, il n'aperçoit que des combattants. L'outillage est modifié, mais non pas le mobile; 1 action est identique. Le fusil a remplacé la fronde, la catapulte a disparu devant le canon; c'est là tout le progrès : on extermine mieux, plus rapidement, plus nombreusement. Dans cette danse macabre, que sa cruauté empêche d'être grotesque et qui se renouvelle partout et toujours, les masques sont différents, l'acteur est le même : c'est l'homme, liomo homini lupus. Ne dirait-on pas qu'il obéit à une force d'impulsion supérieure qu'il ne peut dompter et qu'il subit comme une fatalité de l'espèce? Voilà longtemps qu'il dure, cet antagonisme que rien n'a pu lasser; il date de la naissance de l'humanité ; il se dresse au seuil de la Genèse. Après chaque bataille, — et il n'en a point manqué dans notre siècle, — on peut
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croire que la voix, qui parle dans la nuée va se faire entendre encore, comme au jour où le premier meurtre ensanglanta la terre : « Qu'as-tu fait de ton frère, Gain? »
Cet antagonisme existe chez Thomme, en chaque individu. Le Faust de Gœthe n est pas seul à sentir deux âmes s'agiter en lui : l'une attachée aux vulgarités de la terre, l'autre essayant de s'élever jusqu'aux perfections idéales. La cervelle est un champ clos où se heurtent des idées contraires; lorsque les pensées ne se combattent pas, elles se boudent, et souvent il est malaisé de les mettre d'accord. L'homme n'est pas maître de ses pensées; ce sont ses pensées qui sont maîtresses de lui; de là tant de sottises, tant de fautes, tout au moins tant d'inconséquences dont on porte la peine sans l'avoir toujours méritée. Le présent est pénible, sinon odieux ; il opprime les idées qui font effort pour lui échapper en s'élançant vers l'avenir ou en se réfugiant dans le passé ; c'est pourquoi il est dans la destinée de l'homme d'être la proie des regrets et le jouet de l'espérance. Question d'âge : le jeune- homme aspire à son propre futur, qui lui apparaît brillant de lumière ; le vieillard s'enivre de ses souvenirs, qui ont oublié les mécomptes.
Si le vieillard est sage, il bannira de son cœur tout regret général, le regret « en bloc », qui est injurieux et qui est aveugle: tandis que le regret individuel, le regret spécialisé, pour ainsi dire, le regret enseveli dans les cryptes de la mémoire, me parait légitime et sacré. Qui donc ne conserve pas avec dévotion la relique du jour, de l'instant, de la minute où il fut heureux? Qui donc n'a pas tressailli, n'a pas eu un choc au cœur, en entendant tout à coup un air, en sentant un parfum par lequel un cher souvenir secoue sa torpeur et vous rend, ne fût-ce que pendant une seconde, la caresse d'une impression dont l'âme a été remuée autrefois? Un flot de sang rajeuni gonfle les veines, on se sent triste alors, mais d'une tristesse si tendre et si douce, que l'on voudrait ne s'en jamais séparer.
Vous souvient-il d'une admirable estampe de Daumier? Dans une chambrette de médiocre aspect, un vieil homme — quelque vieux célibataire — vient de sortir du lit; le bonnet de coton à la tète, les pantoufles aux pieds, les cordons du caleçon flottant sur les maigres mollets, il est devant la croisée ouverte et respire une bouffée de la brise matinale. Sur le rebord de la fenêtre un petit pot de fleurs est posé, car le pauvre homme est sentimental, il aime les choses de la nature. Au loin, on aperçoit la campagne, où seule, cambrant sa taille, serrant son châle contre sa poitrine,
une petite femme marche rapidement : où vat-elle de si bonne heure et si vite? On s'en doute. Le vieil homme la suit des yeux, la contemple avec une. sorte d'anxiété qu'accusent la désolation du regard el l'afTaissement des traits. Il a le cœur gros et le soupir qu'il exhale ressemble à une plainte. On dirait qu'il comprime un sanglot et qu'il murmure l'air du Tableau parlant :
Ils sont passés, ces jours de fête,
Us sont passés et ne reviendront plus.
Cela est intitulé : Regrets. Cette lithographie est une des plus fortes de l'œuvre de Daumier, et je n'ai jamais pu la voir sans quelque émotion, car elle exprime, sous une forme concrète, les chagrins qui rendent les vieillards moroses pour leurs années séniles, et parfois peu équitables envers les jeunes gens.
Les années de ma première jeunesse ne m'ont point légué de tels regrets; j'ai dit pourquoi: lorsque la vanité a pris la plus grosse part, le souvenir s'en détourne avec déplaisance. Sur quoi s'appuierait-il là où il n'existe rien de solide? En revanche, ma mémoire n'a rien oublié des courses que j'ai faites à travers le vieux monde, entre ma vingt-deuxième et ma vingt-neuvième année. Là sont mes années d'apprentissage les meilleures, peut-être les plus fécondes, à coup sûr les plus regrettées. Je ne sais quoi oiseau voyageur battait
de l'aile en moi, mais le besoin des migrations me tourmentait jusqu'à la soufîrance. Lorsque le vent du Sud soufflait, je tombais en langueur, semblable à un exilé qui se désespère en pensant à la patrie absente, car c'est toujours aux pays d'Orient que ma rêverie m'emportait. Une sorte de nostalgie confuse me tirait vers la contrée des palmiers. Dès l'heure même de ma majorité, j'avais failli tourner le dos à la civilisation, comme si j'eusse été sollicité par un retour à la vie sauvage.
J'avais lu et relu les voyages de Levaillant, j'en avais eu le cœur soulevé. Le jargon du temps, « les âmes sensibles, les lambris dorés de l'opulence et de Voisiveté, » la niaiserie de certains épisodes de galanterie, n'avaient point atténué le charme dont j'étais saisi. J'en avais l'imagination éperdue, je ne rêvais que de Namaquas et de Gonaquas; leur pays m'apparaissait comme une sorte de patrie pleine de promesses et charmante. Par suite d'un hasard, que ma mémoire ne peut plus préciser, je fis la connaissance d'un petitneveu de Levaillant. C'était un homme de trente-cinq à quarante ans, qui, si je ne me trompe, avait été officier d'infanterie. Tourmenté, lui aussi, par la passion qui avait entraîné son oncle, il avait donné sa démission et s'était fait chasseur naturaliste. Il prenait les commandes des principaux musées d'histoire naturelle d'Europe pour ce qui concernait la faune, la flore et la géo-
logie des contrées situées au nord du cap de Bonne- Espérance ; puis il partait, accomplissait sa mission en conscience, tuant, empaillant, alcoolisant, herborisant, minéralisant; revenait, recevait de nouvelles instructions et retournait vers les régions que les géographes appelaient encore Terrœ incognitiv.
Il avait déjà fait deux voyages, il préparait le troisième, qui devait durer sept ans. Il me parlait de . ses chariots traînés par des bœufs, de ses armes, de ses munitions, de ses campements, de ses chasses, de son existence errante à travers des tribus empressées à l'accueillir, de son mode de vie primitif, qui est une sorte d'enivrement et développe une surabondance d'énergie inconnue aux sociétés de la vieille Europe; il me rendait fou et me proposa de l'accompagner. Quelle tentation ! La lutte que j'ai soutenue contre moi-même, sans le laisser soupçonner, fut violente, mais j'eus la force de résister à une des impulsions les plus impérieuses que j'aie jamais subies. Sept années d'absence, c'était trop long; j'adorais ma grand'mère près de laquelle je vivais ; je ne me résignai pas à l'idée que je pourrais ne plus la retrouver au retour. Ce n'est que lorsqu'elle m'eut quitté pour toujours que j'entrepris mes longs voyages.
« Nous parlons souvent dans notre âme avec la populace des passions, » écrivait Mme de Montespan dans une de ses lettres familières. Il m'a
semblé que cette populace se taisait lorsque j'étais en voyage ; du moins elle m'a parlé si bas, que je ne Tai guère entendue. Cela tient peut-être à ce que, pendant la période de mes pérégrinations, j'ai moins cherché le séjour des villes, dont les distractions me laissaient indifférent, que les aspects de la nature, qui me causaient une véritable ivresse. Certains paysages m'ont semblé avoir une âme, et j'en ai été littéralement amoureux. Dans leur limpidité, dans leur douceur, dans leur puissance, je découvrais je ne sais quelle vertu mystérieuse dont je restais attendri. Si je n'étais pas assez païen pour en adorer la divinité, j'étais assez panthéiste pour rêver de participer à leurs obscures sensations et de m'absorber dans leur splendeur.
Aucune ville ne m'a retenu; de toutes celles où j'ai fait halte, je suis parti avec plaisir, avec une sensation d'allégement qui me faisait la respiration plus large et l'esprit plus alerte. Ce qui résiste au temps dans mon souvenir, ce que j'enveloppe de mon regret, ce n'est ni le Caire, ni Damas, ni Constantinople, ni Smyrne où les jeunes filles sont la joie des yeux, ni Athènes dont l'Acropole est la joie de l'esprit, ni la Rome de Grégoire XVI où j'ai vécu, ni même Venise qui est le plus émouvant des débris de l'histoire; non, ce n'est pas là ce que j'évoque lorsque, m'attardant à mon passé, je me reporte aux époques heureuses de mon existence.
Dans ces souvenirs qui me hantent, comme la
vision d'un monde merveilleux que j'ai traversé jadis et où jamais plus je ne retournerai, l'homme et les agglomérations humaines tiennent peu de place; les œuvres d'art mêmes, devant lesquelles je suis si souvent, si longtemps resté en contemplation, reculent à l'arrière-plan et semblent s'effacer de ma mémoire, pour laisser toute ampleur à des images qui la charment encore après tant d'années écoulées. Est-ce à dire que je voudrais, si j'en avais la force, chausser de nouveau la sandale du voyageur et refaire les routes où ma jeunesse a savouré tant de jouissances? Non pas; les impressions ne seraient plus les mêmes, les yeux qui ont regardé autrefois ne sont plus ceux qui regarderaient aujourd'hui; le cerveau si rapide jadis s'est induré au choc multiplié des jours, et s'étonnerait peut-être de ses émotions d'antan. 11 est cependant des paysages que je voudrais voir surgir sous mes yeux, afin d'éprouver cette sensation à la fois exquise et douloureuse que produisent certains rêves, en nous ramenant au milieu des plus précieux incidents de la jeunesse. Oui, je serais heureux de pouvoir contempler, ainsi que dans un diorama dont les tableaux se succèdent, certains spectacles dont je fus exalté au temps de mes grandes' courses : l'ile de Chio, éblouissante sous les rayons du soleil levant, avec ses forêts d'orangers et ses petits palais génois suspendus aux flancs roses de la montagne; la plaine de Cœlé-
Syrie, où paissent les troupeaux de dromadaires mêlés aux bandes de cigognes : les cimes blanches du Liban apparaissent au-dessus des cèdres, et dans les brumes nacrées les ruines de Baalbeck se détachent au loin sur l'horizon.
De mon long voyage sur le Nil, dont j'ai gardé tant de chers souvenirs , ce qui s'évoque de soimême le plus fréquemment, c'est un petit coin de la rive arabique, au delà de Cheikh-Abadeh, qui fut la ville d'Antinoé, bâtie par Hadrien en commémoration de son Antinous. Sous bon vent, toutes voiles déployées, ma cange remonte le fleuve, les matelots sont joyeux et chantent en s'accompagnant du darabouck; au fond d'une anse échancrant la grève, au pied d'une montagne qui semble être de miel, à l'ombre d'un mimosa, s'arrondit une basse coupole lavée au lait de chaux, autour de laquelle volent des mouettes blanches : c'est Cheick-Saïd, le tombeau de quelque derviche mendiant. Certes le paysage n'a rien de grandiose, mais il est si doux, qu'il m'a été impossible de ne le pas aimer et que j'y pense toujours avec tendresse.
Le 18 août 1850, fête de sainte Hélène, je ne l'ai pas oublié, je suis resté assis, du matin jusqu'au soir, sur une des collines lépi^euses qui bordent le lac Asphaltile, au-dessus du ravin par où l'on va vers le couvent de Mar-Sabah. A mes pieds, dans la coupe, qui n'est peut-être qu'un immense cratère
envahi par les eaux, la mer Morte, lourde et luisante, ressemblait à un lac d'étain en fusion; au delà s'élevait le pays de Hauran où furent les villes maudites, la terre de Moab et la tribu de Ruben. Les montagnes découpent sur le ciel des lignes si belles et si pures, qu'elles en ont quelque chose de féminin. Là seulement, par une chaleur torride et une impitoyable clarté, j'ai compris la puissance de la lumière. En quoi est-il le paysage qui se déroulait sous mes yeux émerveillés? A coup sûr en pierres précieuses transparentes qui, selon les heures de la journée, se superposent les unes aux autres, mais sans détruire leurs teintes particulières, sans en atténuer la vigueur et en se faisant valoir mutuellement : coteaux de rubis, anfractuosités d'améthyste, ciel de saphir, grève de topaze ; jamais écrin plus splendide ne fut étalé aux regards de l'homme. J'en fus et j'en suis resté ébloui. C'est le chef-d'œuvre de la fée des lointains; n'en approchez pas! La vieille malédiction du Dieu de la Genèse pèse toujours sur ce sol de prévarication. Comme à l'époque légendaire, alors que Loth s'enfuyait vers la caverne du double inceste, elle est encore stérile, desséchée, faite de pierres sans verdure, de sables sans eau, inhospitalière et repoussante. Je le sais, car j'y ai mis le pied. A distance, elle est incomparable; c'est ainsi que je la vois dans mon souvenir, et c'est ainsi que je la voudrais revoir.
Par un singulier caprice de mon esprit, je pense rarement aux endroits où j'eus la tentation de m'aï'rêter pour toujours, renonçant à la vie civilisée, acceptant l'existence d'un moine laïque perdu dans la contemplation de la nature. Le désir fut violent, et je ne pourrais dire quels motifs m'y tirent renoncer, car ces motifs furent confus, plus semblables à une intuition qu'à un raisonnement. Rien, du reste, ne me rappelait alors dans mon pays; la mort avait fait son œuvre autour de moi, et lorsque je dînais en famille, j'étais seul à ma table. Il est possible que ce soit cet isolement qui •m'ait poussé vers la solitude ; il est également possible que ce soit l'idée vague d'un devoir à remplir qui m'en ait éloigné.
Il s'en fallut de peu que je n'achetasse l'ile d'Éléphantine, ce qui n'eût pas été ruineux. C'est un bouquet de palmiers sur le Nil, aux confins de la Haute-Egypte et de la Nubie inférieure, à l'entrée de la première cataracte. J'ai songé pendant plus d'un jour à y planter ma tente pour jamais et à terminer brusquement le pèlerinage de ce bas monde. Pendant le temps que j'employai à descendre et à remonter le tleuve, cette pensée m'obséda. Une triste nouvelle qui m'attendait au Caire m'en détourna et me prouva que je n'étais pas encore assez désintéressé de la vie pour me résigner à l'exil définitif. 11 faut tant de choses à notre cœur pour rassouvir,qu'iln"esL jamais satisfait ni paisible.
Ce rêve de tout quitter et de m'ensevelir dans une retraite de choix me saisit de nouveau à Beyrouth avec intensité. J'y cherchai l'emplacement de ma future maison et je le trouvai sans peine. Sur les collines, au milieu des verdures, à l'ombre des pins parasols, j'ai vu là de petites villas blanches qui m'invitaient au repos, me souriaient, et me faisaient des promesses que sans doute elles n'auraient point tenues. Rienn'estmenteurcomme un paysage, car il n'est fait que pour le plaisir des yeux et ne se soucie guère des besoins de l'intelligence. Contemplation, paresse, abrutissement : j'ai peur que cela ne se ressemble beaucoup. Jamais, malgré des incidents qui parfois ont été douloureux, jamais je n'ai regretté d'avoir vaincu la tentation et d'être venu prendre ma part, ma toute petite part, aux luttes de la vie moderne. Je comprends maintenant que, si j'avais déserté l'activité de l'existence pour m'enfouir aux pays d'Orient, dans quelque nid de prédilection, j'y serais mort de désœuvrement et d'ennui, dévoré par l'oisiveté qui est le plus grand ennemi individuel et social dont l'homme soit attaqué ici-bas.
Chercher à faire renaître des sensations qui semblent devoir être d'autant plus belles qu'elles apparaissent à travers les mirages du regret, c'est s'exposer aux déconvenues, car on trouve les choses telles qu'elles sont et non telles qu'on se figure qu'elles ont été. Deux fois, sur le point de com-
LE CREPUSCL'LE.
mettre l'imprudence de vouloir ressaisir des impressions dont mon souvenir faisait un enchantement, je me suis arrêté. J'avoue qu'il y avait plus qu'un aspect de paysage qui me sollicitait. Au mois de juin 1844, venant de Magnésie, et me dirigeant sur Smyrne, je fis halte, pour passer la nuit, au village d'Iakakeui, triste hameau dont le cimetière est un admirable fouillis de myrtes, de jasmins et de grenadiers. J'avais pris logement chez une femme veuve ; la seule pièce habitable de la maison était la terrasse, je m'y installai sous la voûte du ciel éclairé par la lune.
La fille de mon hôtesse avait environ quatorze ans, elle s'empressait à me servir, sans obséquiosité, avec cette sorte de dignité extérieure qui semble un don de la race orientale, même dans ses conditions les plus humbles. Pieds nus, vêtue d'une robe qui n'était plus neuve depuis longtemps, le front couvert de cheveux noirs crespelés, elle marchait par ondulations, élégante sans le soupçonner, avec des attitudes de déesse. Elle se tenait debout devant moi, les mains placées sur les bras ; elle n'était plus enfant, elle n'était pas encore jeune fille; en la regardant je pensais à la Mignon de Gœthe. L'expression naturellement triste de son visage était augmentée par une cicatrice que la peste avait tracée au-dessous d'un de ses yeux et qui tirait un peu la paupière, comme on le remarque chez la vierge de Jean Belin, provenant de la
galerie Contai-ini et que Ton voit au musée de Venise.
Le lendemain matin, lorsque je montai à cheval, elle m'apporta le verre d'eau du départ ; je lui donnai un foulard que je portais au cou et qu'elle avait admiré; selon l'usage, elle me baisa la main. Je partis; plusieurs fois je me retournai, elle était restée immobile au seuil de sa maison et de la main me faisait un signe d'adieu. J'étais fort ému. Je retrouve la note écrite à l'heure même : « Qu'est-ce donc que cette mélancolie qui parfois nous saisit en quittant des êtres à peine entrevus? Est-ce un mystérieux avertissement que nous touchons au bonheur de notre existence ? Est-ce la réminiscence d'une création antérieure? Est-ce une promesse pour la vie future? »
Six ans plus tard, en 1830, je passai de nouveau à Smyrne. Le lendemain de mon arrivée, j'étais en selle et je traversais la plaine où les troncs des oliviers séculaires semblent avoir été tordus par les mains de quelque; Briarée. Le cœur me battait un peu. Je n'étais plus l'éphèbe à peine majeur, soumis aux impressions subites, mais je n'avais que vingt-huit ans et, tout en chevauchant vers le point que je connaissais bien, je récitais les strophes de la Tristesse d'Ohjmplo. Lorsque j'aperçus le village d'Iakakeui disséminé sur le coteau où ses maisons grises se confondent avec les terrains gris, longtemps je le contemplai, triste, hésitant, n'é-
touffant point un soupir de regret; puis brusquement je tournai bride; je franchis l'ancienne voie romaine qui va vers Magnésie, je cherchai, je retrouvai un caroubier à l'ombre duquel j'avais déjeuné lors de mon premier voyage, et j'eus plaisir à le revoir. Lorsque je revins à Smyrne, mon compagnon m'interrogea: « Comment est-elle?» Il écouta mon récit et s'écria : « Es-tu fou? » Non pas : j'avais été sage.
L'autre pays — l'autre maison — que je voulus aller revoir n'est point aux environs du Mélàze et du mont Pagus , nul champ des morts ne l'ombrage de ses cyprès. 11 est situé en plein cœur de France, dans le Maine, dans la vieille contrée de chouannerie, où les Bleus et les Blancs ne se ménagèrent ni les embuscades ni les assassinats. C'est là, dans une ancienne commanderie de Templiers, qui avait apparence d'un repaire de malandrins perdu au milieu des bois, que, jusqu'à l'année 1836, je passais mes vacances d'écolier. 11 était moins ample qu'aujourd'hui, le congé d'automne qui coupait en deux l'année scolaire; mes cinq semaines de libération étaient rapidement écoulées. J'en jouissais avec frénésie, me levant tôt, me couchant tard, pour tâcher d'en augmenter la durée. Comme ils fuyaient ces jours heureux et avec quelle amertume je les effaçais chaque soir sur mon calendrier! J'avais beau les compter ot les recompter, leur nombre allait en diminuant et semblait se
hâter de ramener le 1" octobre, où la « rentrée » refermerait sur moi des portes détestées. De ces vacances, si courtes pour une si longue claustration, je puis vraiment dire comme Martial de Paris : « Hélas ! le bon temps que j'avoye ! »
Était-ce parce que là je trouvais abondance do plaisirs, de jeux, d'amis et l'entrain des joies associées? Non pas, j'y étais seul, je veux dire sans compagnon de mon âge pour faire partie avec moi. Je m'en accommodais sans peine, car à défaut de camarades j'avais les champs, les bois oîi je m'étais construit une hutte de feuillage, les prés où je faisais la chasse aux capricornes musqués ; j'avais mon poney que je coiffais de grappes de sorbier et sur lequel je faisais des galopades jusqu'aux étangs de la forêt de Sillé. J'avais la liberté sans limite; le monde m'appartenait; à trois lieues à la ronde, les paysans me connaissaient. Si, au cours de mes excursions, j'avais faim, j'entrais dans la première ferme qui se rencontrait sur ma route ; on m'y servait une « miottée » de lait et de pain de seigle que j'avalais avec délices et qu'aujourd'hui sans doute je trouverais exécrable. C'était mon domaine ; tous les coins, tous les sentiers, tous les arbres m'y souhaitaient la bienvenue. « Hélas! hélas 1 le bon temps que j'avoye! »
Certes, j'aimais tout cela, mais bien plus encore j'aimais Jeannette, la fille d'un des fermiers, plus âgée que moi de trois ou quatre ans, paysanne
LK CREPUSCrLE.
avisée, éprise de cadeaux, sachant les provoquer, très déférente envers le « jeune maître » et s'en moquant avec sérénité. Le « jeune maître » c'était moi, romantique, troubadour et rêvant aux étoiles. Ah ! qu'elle était jolie avec ses yeux bleus qui s'efforçaient d'avoir le regard modeste, avec ses cheveux blonds échappés de la coiffe empesée, avec son air futé qui ne parvenait pas à paraître innocent; qu'elle était jolie malgré ses mains noirâtres, ses sabots cassés et les jurons qu'elle lâchait contre les vaches qui entraient dans le jardin pour marauder les choux.
J'étais amoureux d'elle, en tout bien tout honneur; je multipliais les gages de ma tendresse : fichus, croix d'or, anneaux d'oreilles, robe de drap ; c'est à cela que mon amour bornait ses témoignages qui n'étaient point découragés : « Jeannette, je suis décidé à t'épouser! — Ça, notre jeune maître, c'est une bonne idée, mais vous êtes encore trop mièvre, il faut attendre que vous soyez assez « achevé » pour enjouguer une paire de bœufs. — Oui, Jeannette, j'aurai le courage d'attendre, mais je veux dès à présent te faire le cadeau des fiançailles. — Ça, je veux bien; j'ai justement besoin d'une couverte pour l'hiver, sauf votre respect; la mienne est si tellement confondue par l'usé, que mes pieds passent à travers. » Je donnais la couverture et je n'en étais pas plus fiancé pour cela. Hélas! Je faisais office de paravent ; commentaurais-jepum'endouter?
Les niaiseries platoniques d'un enfant de quatorze ans servaient à masquer les prétentions plus sérieuses d'un solide gars de ferme. Il fut vainqueur. Un beau jour, pendant que j'étais au collège, ânonnant la grammaire grecque de Burnouf, il conduisit sa victime à l'autel et immédiatement après aux fonts baptismaux, ce qui fut une économie de temps. A cette époque et sans qu'il y eût aucune corrélation entre les faits, je cessai d'aller dans le pays des amourettes et des vacances.
Les années s'accumulèrent, si bien que déjà elles avaient fait de moi un vieil homme, lorsque je ressentis le désir d'aller revoir ces témoins de mon enfance, et les arbres, et la mare aux Bleus et le manoir et même Jeannette qui vit toujours. Pendant une semaine je ruminai ce projet, j'étudiai avec soin l'itinéraire que je comptais suivre, car je voulais procéder méthodiquement et visiter les uns après les autres tous les endroits où quelques-uns de mes meilleurs regrets étaient restés attachés. J'écrivis à Alençon afin d'y retenir une voiture qui pendant deux ou trois journées me promènerait là oîi mes souvenirs me conduiraient. Un matin, muni de mon sac de voyage, je montai en fiacre ; le chemin est long de chez moi à la gare de l'Ouest, rive gauche, où je devais prendre le train du retour vers les jeunes années. Entre la coupe et les lèvres, il y a place pour un malheur : entre le boulevard Haussmann et le boulevard
Montparnasse, il y a place pour la réflexion. Au lieu du pays charmant qui rayonne dans ma mémoire abusée par la perspective du temps écoulé, que vais-je trouver? La platitude des champs en culture, le coteau rocailleux où s'étiolent les maigres taillis, la maison avec ses fortes murailles et sa tourelle? La maison est à d'autres, on ne m'y connaît plus. Et Jeannette? Elle est plus âgée que moi; le soleil, la pluie, les travaux de la ferme ne l'ont point épargnée ; elle est aujourd'hui une de ces vieilles sempiterneuses dont a parlé Rabelais. Je me répétais une phrase de Voltaire : « Candide, en voyant sa belle Cunégonde rembrunie, les yeux éraillés, la gorge sèche, les joues ridées, les bras rouges et écaillés, recula de trois pas, saisi d'horreur, et avança ensuite par bon procédé. » Gardons la chère image et ne la détruisons pas. Comme autrefois près d'Ial<akeui, je tournai bride et je rentrai chez moi. C'est chose si heureuse et si rare de posséder un bon souvenir^ qu'il convient de ne le point exposer à des mésaventures.
Vieilles amours, vieilles demeures, il n'y faut point retourner.
Un de mes amis qui a débuté, en qualité de surnuméraire, dans une administration de l'État et qui, par le seul fait de son intelligence, de son travail, de sa rectitude, est devenu un très haut fonctionnaire, me disait : « Si mon fds voulait entrer dans la carrière que j'ai suivie et, comme moi, gravir pas à pas la montagne administrative depuis la base jusqu'au sommet, je serais désespéré ; plutôt que de lui laisser commettre une pareille sottise, j'aimerais mieux le voir se jeter à l'eau. » L'homme qui me parlait ainsi n'est point le premier venu, il n'a rien du « rond de cuir » légendaire; c'est un lettré, un artiste, un esprit ouvert aux générosités de la pensée. Je l'écoutais avec surprise, car j'avais été le témoin de sa joie lorsqu'il fut pourvu de la fonction qui lui a permis de multiplier les lumières là où avant lui il y avait trop d'obscurité, et j'avais vu son sourire de satisfaction lorsque, en récompense de ses efforts, il avait été nommé commandeur de la Légion dhonneur. Il s'est tenu parole; il a éloigné son fils des « bureaux » et il l'a dirigé vers une de ces carrières
LE CRIÎPUSCULE.
libérales où l'on reste indépendant, où l'on n'obéit qu'à soi-même, où l'on ne vaut que par sa propre valeur.
D'où vient cela? Pourquoi cette rancune contre un mode d'existence consacré à des occupations fertiles, où l'on a concouru au bien général, où l'on a récolté profit et considération? C'est parce que toute fonction, si noble, si haute qu'elle soit, devient fatalement un métier après quelques années d'exercice et que le métier est antipathique aux âmes élevées. Être astreint à une besogne toujours semblable, répéter des paroles toujours identiques, écrire des phrases toujours pareilles, se trouver en présence de circonstances toujours analogues, recommencer chaque jour ce que l'on a fait la veille, ce que l'on fera le lendemain, c'est tourner dans le même cercle, ainsi qu'un cheval de manège hydraulique; mais on n'a pas, comme lui, un bandeau sur les yeux, on ne croit pas que l'on marche et l'on s'aperçoit promptement que l'on pivote : quoi d'étonnant que l'on en soit étourdi et que l'on en reste écœuré?
Cette vie est celle de l'employé aux fonctions publiques, depuis l'expéditionnaire jusqu'au ministre, depuis le scribe du greffe jusqu'au président de la Cour Suprême. La nécessité, le « Item faut vivre » pèse sur les esprits indépendants et, malgré la révolte intérieure, les contraint de marcher à pas égiux, dans le sentier tracé par l'habitude; les
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esprits médiocres — c'est le grand nombre — acceptent par paresse la servitude, se plient à des usages dont l'observation leur devient un besoin et font machinalement une besogne sans initiative, où suFlit la routine.
Ce que le vieillard regrette, c'est la jeunesse; rarement, très rarement c'est la fonction, quoiqu'il en parle souvent avec déférence, parce qu'elle a flatté sa vanité et lui a valu des témoignages extérieurs de respect. Ce n'est point lorsqu'il exerce sa fonction qu'il convient de l'interroger; une sorte de franc-maçonnerie professionnelle lui clôt les lèvres, et, sauf en quelques instants d'impatience provoquée par un incident du métier, passe-droit ou remontrances, il est muet; mais lorsque l'heure de la retraite a sonné, lorsque le désœuvrement remplace le train-train des habitudes et que rien ne subsiste plus de l'importance factice dont il a été gonflé, alors on peut lui demander : « Qu'en pensez-vous? » Quatre-vingts fois sur cent il répondra : « Ah! si c'était à recommencer! »
Prenez-les tous, les uns après les autres, à l'heure des confidences, écoutez ce qu'ils diront; cela se résume en un mot : « Si j'avais su ! » Seuls ils échappent à cette rancœur ceux qui, prenant leur fonction au sérieux, ne la laissant jamais dégénérer en métier, l'ont aimée, l'ont grandie par l'estime qu'ils en faisaient, ont travaillé à la rendre féconde, l'ont ennoblie par la hauteur où ils la
plaçaient et lui ont donné autant d'honneur qu'ils en ont reçu. Ceux-là sont rares, je le reconnais, mais il en est plus d'un que je pourrais nommer. Je les découvre parmi les indulgents qui, oubliant les déceptions endurées, ne se veulent souvenir que du bien qu'ils ont fait et recueilli.
Les autres déblatèrent, ne se consolent pas, comme ils disent, d'avoir sacrifié leur vie au service de l'État; ils insistent sur les tracas de toute sorte qu'ils ont eu à subir, sur les injustices dont ils ont été victimes, sur l'insuffisance de la pension qui récompense mal leur long dévouement; ils détournent les jeunes gens de suivre un si fatal exemple, ils prêchent, et ne convertissent personne, car le goût des fonctions est un mal incurable. La maladie est tellement générale et invétérée, qu'elle détermine un résultat singulier : l'homme qui est en possession d'une fonction libérale ou administrative s'imagine que ceux à la disposition desquels il a le devoir — le devoir rétribué — de se tenir, n'ont d'autre droit que de se soumettre à son bon vouloir. Dans bien des cas, ^interversion est complète et l'on en pourrait conclure que le malade est fait pour le médecin, l'écolier pour le professeur, le public pour les employés d'administration. C'est prendre les choses au rebours du sens commun ; mais il en est ainsi et le maître n'est autre que le serviteur payé pour servir.
La Bruyère écrivait : « Il faut en France beaucoup de fermeté et une grande étendue d'esprit pour se passer des charges et des emplois. » Que dirait-il donc aujourd'hui que l'accroissement de la population, les différents systèmes politiques, tous hostiles les uns aux autres, qui se sont succédé depuis un siècle, le développement de certaines branches des connaissances humaines, la nécessité de se prêter à des exigences électorales, l'abolition des castes et le droit commun d'aspirer à toute situation ont augmenté la quantité des emplois dans des proportions extraordinaires ? Si tout fonctionnaire était astreint à porter un costume distinctif, comme au moyen âge les juifs attachaient la rouelle jaune à l'épaule, on serait stupéfait de leur nombre et l'on comprendrait cette boutade d'un étranger qui disait : « La nation française est exclusivement composée de fonctionnaires qui fonctionnent les uns contre les autres. »
A voir ce qui se passe, on se figurerait volontiers que certains hommes sont nés fonctionnaires, et que l'État péricliterait s'ils n'y exerçaient leur importance, car ils n'ont rien d'autre à lui offrir. Combien n'en a-t-on pas connu qui, au cours de leur existence, se sont carrés dans des « bureaux » d'attributions si diverses, que l'on serait tenté de croire qu'en toute chose ils avaient la science infuse? Préfectures, postes, beaux-arts, télégraphes, trésoreries générales, consulats, directions finan-
cières, missions secrètes, dans quoi ne se sont-ils pas montrés, selon l'aire des vents politiques, parlant haut, agissant peu, propres à tout, aptes à rien, d'humble échine avec leurs supérieurs et d'insupportable morgue avec leurs subordonnés! Ceux-là, on sait pour la plupart d'où ils viennent : la politique a déçu l'espérance de leur ambition; pour les consoler de leur déconvenue, on les fourre n'importe où, dans le premier poste vacant, et on les pourvoit d'une fonction qu'ils sont incapables d'exercer, mais qu'ils exercent.
Au mois de mai 1850, dans le désert qui va du Nil à la mer Rouge, j'ai rencontré le type même de ces fonctionnaires de pacotille, qui, sans éducation préalable, acceptent les charges d'un emploi dont ils ignorent le détail et l'ensemble. Au soir d'une journée de marche, je fis arrêter les dromadaires à Bir-es-Sed (le Puits de l'Obstacle), auprès d'un défilé formé par des collines de feldspath, de quartz radié et de granit rose. Dans une crique sablonneuse arrondie au milieu d'un écartement de rochers, j'avisai une tente, une toute petite tente surmontée d'une flamme tricolore deux fois large comme la main; je m'en approchai, je criai : « Qui vive? » On répondit : « France », et je me trouvai en présence d'un homme d'une quarantaine d'années qui était un nouveau consul envoyé à Djeddah par notre ministère des relations extérieures. 11 allait vers Kosseyr, j'en revenais : le
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lendemain, à raube,nous devions reprendre notre route en nous tournant le dos. Les préliminaires de la connaissance furent abrégés, et, dès que mon campement fut établi, nous entrâmes en conversation comme do vieux camarades. Aux environs du tropique du Cancer, parmi les sables, on se lie rapidement et volontiers.
Le pauvre homme me raconta son histoire, dont je fus touché, car elle était lamentable. Il avait, en sa vie, tâtonné autour de bien des métiers, mais toujours il avait échoué. Avait-il en lui quelque tare qui multipliait les obstacles contre lesquels il tombait? Je ne sais; je croirais plutôt qu'il était d'une incurable médiocrité; l'importance qu'il s'attribuait me le fit croire. Il avait été professeur, du moins le disait-il, commerçant, employé dans une maison de banque, et je ne sais quoi encore. Lorsque survint la révolution de Février, il était à bout de voie. Un de ses amis qui, grâce au bouleversement politique, avait été nanti d'une bonne position au Ministère des Affaires Étrangères, le fit nommer consul à Edimbourg. Le poste n'était point une sinécure; il y fallait développer de l'intelligence et la connaissance de certaines questions spéciales qui exigent de l'étude. Le bonhomme donna, sans effort, des preuves d'une telle incapacité, que l'on se hâta de le rappeler. On eut pitié de son dénuement et on lui offrit le poste inférieur d'agent vice-consul à Djeddab, devant lequel reçu-
lent les débutants les plus ambitieux, tant ils redoutent un séjour de trois ans, à la porte de La Mecque, au milieu de la population la plus fanatique qui soit, dans une ville misérable, sans société européenne et toujours étouffés sous une atmosphère implacable.
11 me disait, avec un sourire bienveillant pour lui-même : « C'est un contraste, cela me plaît, j'aime la variété; en sortant d'une ville où la civilisation se manifeste par ce qu'elle a de plus élevé, il me convient, je juge utile pour mes études, d'aller reconnaître de près les mystères de la vie musulmane et de m'initier ainsi aux arcanes des mœurs et des religions différentes. Je sais que Djeddah n'a rien do divertissant et que je risque de m'y « embêter »; qu'importe? J'aurai le travail du consulat, la protection de nos pèlerins d'Algérie et puis une acquisition que j'ai faite et qu'il faut que je vous montre. » Entr'ouvrant la tente, il me fit voir une Nubienne du Darfour, très jeune, et qui faisait singulière figure dans une robe européenne dont elle avait rabattu le corsage pour être plus à son aise. 11 la regardait d'un œil assez vif et ajouta : « Elle m'a coûté quatre cents francs, ça n'est pas cher. »
Ce qu'il est advenu de ce malheureux chargé de représenter la France dans un pays dont il avait ignoré le nom jusqu'au jour où il y avait été expédié, je le sais; je n'ai pas à dire les avanies qu'il
eut à essuyer et auxquelles il s'exposa sans même s'en douter; il eut à souffrir, et parles autorités de Djeddah, et par la population qui ne le respectait guère, et par ses employés qui s'en moquaient, et par sa Nubienne qui ne l'estimait qu'une distraction insuffisante à laquelle il convenait d'ajouter quelques suppléments. Le climat ne lui laissa pas le loisir de faire les longues études de mœurs qu'il avait méditées : six mois après notre rencontre, il était mort.
Bien souvent j'ai pensé à ce pauvre diable, qui après tout n'est pas trop coupable d'avoir ramassé du pain où il en a trouvé lorsqu'il en manquait. Il a commis bien des sottises dans son poste; la faute en est moins à lui qu'à ceux qui l'y ont envoyé. De telles erreurs sont fréquentes, surtout au lendemain des commotions politiques, à ces heures où l'on est ahuri par les clameurs et les sollicitations; où l'on veut prendre des routes nouvelles qui ramènent invariablement dans le sentier battu et même dans les vieilles ornières; où l'on se hâte sans avoir le temps de réfléchir ; où l'on tient compte du passé, des opinions affichées, des recommandations, de la camaraderie, de tout en un mot, excepté de l'intérêt de l'administration, qui devrait dominer les autres et que Ton ne consulte souvent qu'à la dernière extrémité, lorsque l'on est cerné par l'invasion des candidats.
Le titre d'employé de l'État exerce une attrac-
tion toute-puissante sur bien des hommes qui délaissent des métiers honorables, lucratifs et libres pour aller user leurs manches à noircir du papier sur les tables d'un ministère ou d'une préfecture. Si tous les postulants fonctionnaires étaient mandés à Paris, leur nombre ferait croire à l'exode d'une nation vers la terre promise de l'émargement. C'est pourquoi toute révolution est immédiatement applaudie par des partisans qu'on ne lui aurait point soupçonnés, car les révolutions, tout en maintenant la fonction, recherchent et appellent de nouveaux fonctionnaires. Les candidats qui ont été évincés forment, sans tarder, le parti de l'opposition, crient à la tyrannie, à la mauvaise foi : — Peuple ! on te trompe ! — tentent d'opérer un autre bouleversement, afin de se pourvoir, et n'aboutissent qu'à une insurrection brutalement réprimée, ce qui permet à la réaction de « relever la tête ».
J'ai vu cette aventure se produire plusieurs fois. Dans cette voie de revendications égoïstes, on ne s'arrête pas, on va jusqu'au crime, jusqu'au pétrole, jusqu'au massacre. 11 ne manquait pas d'aspirants fonctionnaires parmi les chefs et les soldats de la Commune. L'autonomie municipale qu'ils réclamaient à coups de canon, sous les yeux mêmes de l'ennemi, n'était quun prétexte; ce qu'ils voulaient, c'était une bonne situation personnelle : ils en ont fourni la preuve depuis qu'on les a amnistiés.
Cette poussée vers les emplois publics serait moins violente si chacun savait se rendre justice ; je reconnais qu'un tel miracle n'est pas près de s'accomplir, car nous excellons à nous faire illusion sur nous-mêmes. Certes il vaut mieux être surveillant d'usine, lorsque Ton sait surveiller une usine, que d'être chef de consulat quand on ne sait pas être consul; mais ce n'est pas si facile que l'on croit, car l'homme souffre d'une maladie à la fois aiguë et chronique : jamais il ne se trouve à sa place, si ce n'est, et encore! quand sa place est la première. Chacun s'imagine qu'il fait exception sur la masse commune, et qu'en conséquence il a droit à une position exceptionnelle. Du plus bas au plus haut, il en est ainsi, et nous avons vu ceux qui surgissaient et s'imposaient pour sauver les peuples, conduire les peuples à l'abîme avec une olympienne sérénité.
Après la chute, se reconnaissent-ils coupables d'impuissance? je ne veux pas dire plus. Nullement; ils accusent les autres, le mauvais vouloir, les circonstances; mais eux-mêmes, jamais. Jai assisté une fois à un dîner où se trouvaient trois anciens ministres déplacés par une révolution. Était-ce lugubre, était-ce grotesque? je ne le saurais dire. Ils ne parlaient qu'au conditionnel: « Si... si... si... j'aurais... j'aurais... j'aurais.... » Ils ne s'exprimaient que par aphorismes, le doigt presque menaçant et le regard autoritaire. Je gardais le
silence et je les écoutais. J'attendais un mot, un geste de meâ culpâ. Rien. Ils m'inspiraient une colère mêlée de pitié, car leur incapacité, que dés ruines avaient constatée, n'était même pas soupçonnée par leur infatuation.
Si médiocre que soit une charge publique, elle comporte une part d'autorité, part souvent infinitésimale, mais qui relève l'homme à ses propres yeux et l'attire d'un irrésistible attrait. Cela est pour beaucoup dans l'engouement et la compétition des emplois; la sujétion à laquelle sont astreints les commis n'est rien, puisqu'ils en tirent le droit de commander. C'est encore La Bruyère qui a dit : « Les hommes veulent être esclaves quelque part et puiser là de quoi dominer ailleurs. » Ainsi s'explique que parfois nous voyons des hommes, riches par fortune héritée ou acquise en contrat de mariage, briguer certains postes, qu'ils obtiennent grâce à des influences de famille, s'y maintenir et s'y perpétuer. On ne peut les déplacer, car le poste est inamovible ; ils y ont reçu l'avancement normal dû à l'ancienneté, car ils n'ont rendu, ils n'ont été capables de rendre aucun service exceptionnel; ils sont vieux, je le sais, car ils sont de mon âge, mais je les vois demeurer inébranlables et attendre que l'âge de la retraite les force au départ. Ils ont des millions cependant, et des maisons, et des terres, et des châteaux.
Pourquoi donc ne se retirent-ils pas? pourquoi,
ne serait-ce que par esprit de générosité, ne s'écartent-ils pas devant des postulants pour qui une telle charge, si peu rémunérée qu'elle soit, serait la récompense du labeur, la sécurité de la vie, le repos de la vieillesse? Parce qu'en donnant une démission justifiée par tant de motifs, ils perdraient l'importance de la fonction et que cette importance est la seule à laquelle ils aient le droit de prétendre. Le titre même, ou, pour parler plus exactement, la dénomination qui leur est attribuée, les ravit d'aise. Ne plus s'entendre appeler, ne fûtce que par un garçon de bureau. Monsieur le... ou Monsieur le... leur semblerait une déchéance. Ils se figurent être quelqu'un parce qu'ils sont quelque chose, et ne se doutent pas qu'ils ont manqué leur existence, que leur richesse aurait dû rendre féconde. J'ai regardé vivre beaucoup d'hommes parmi ceux auxquels leur situation financière permet les libéralités, les tentatives généreuses et les hautes fantaisies. J'ai été surpris de la médiocrité des joies qu'ils cherchent pour la plupart, et dont ils se contentent. Au lieu de voir dans Fargent le moteur de leur agrandissement intellectuel, ils ne l'ont considéré que comme l'entremetteur de leurs plaisirs. Ils ne gardent même pas Fémotion des appels courtois et de l'attente ; avec eux les préliminaires sont supprimés, car tout s'achète. La frivolité de leurs conceptions égale la sottise des mises en scène qui seules peuvent les satisfaire.
Ils n'ont de délectable que les jouissances de l'amour-propre. L'admiration des désœuvrés, l'applaudissement de la coterie des viveurs suffisent à les rendre fiers. Leur orgueil n'est que de la vanité. La meilleure part de leurs préoccupations, je dirai même la constance de leur pensée, est pour le cheval et la femme, la femme à prix débattu, sans compter les pourboires.
Celle-ci se prend de préférence lorsqu'elle est devenue célèbre à l'ancienneté; jeune, toute fraîche et charmante, on la dédaigne, car elle n'a pas encore la notoriété qui attire les regards et excite les convoitises réservées aux réputations solidement établies. C'est quelque chose que d'être le maître — en apparence — chez telle fille en vue et sur piédestal ; on cite les gens qu'elle a ruinés, les aventures où elle a joué son rôle, les hommes connus qu'elle a honorés ou déshonorés de ses faveurs. Si à cela on ajoute le jeu, on est accompli ; on marche tête haute au premier rang du « gratin », c'est ainsi que l'on dit maintenant ; on lit son nom dans les gazettes et l'on croit niaisement que l'on mène la « grande vie ». La grande vie, nous savons comment elle est faite; elle ne ressemble en rien à celle de ces soutiens de boudoirs, de baccarat et d'écurie qui, semblables aux chevaliers de Robert le Diable, ne sont bons qu'à chanter :
Le vin, le jeu, le jeu, le vin, les belles, Voilà, voilà, voilà mes seuls amours!
Grand bien leur fasse !
Us n'ont d'autre utilité sociale que de remettre en circulation l'argent amassé parles parents dont ils ont hérité. Lorsqu'un homme a fait une grosse fortune — il en est de colossales — dans la fabrication de ceci ou le commerce de cela, il rêve pour son fils les alliances les plus belles et les positions les plus hautes. Il meurt : son fils apparaît chef du nom et du sac. Il est si riche, que rien ne lui est interdit; vaguement, dans les petits théâtres plutôt qu'ailleurs, il a entendu parler des roués de la Régence, du maréchal de Richelieu, du vicomte de Létorière ; voilà les bons modèles : il s'ingénie à leur ressembler et n'en est que la caricature. L'argent étant la seule puissance des démocraties, le néophyte de la vie tapageuse est promptement entouré, encensé, enivré. On en rit, mais on en profite; on s'en moque, mais on l'exploite. Il jette l'argent par les portes et par les fenêtres : il se dégraisse de quelques-uns des millions paternels, ce qui est louable. Il est bon que le fils de Paris de Montmartel soit le Marquis de Brunoy; je trouve équitable que le descendant du maltûtier soit atteint de prodigalité maniaque.
Dans ce travail d'élimination du trop-plein, il est aidé par des demoiselles bienveillantes qui remplissent, dans notre société, le r<)le que le tuyau de drainage joue dans l'agriculture : leur corne d'abondance incessamment remplie est toujours
vide; elles répandent des trésors, n'en gardent rien, et vont souvent mourir à l'hospice, ayant dépensé des fortunes et n'ayant pas de quoi s'acheter le pain du jour. Elles n'ont été que les instruments du nivellement social ; à ce titre elles méritent peut-être quelques éloges : « Courtisanes, nos sœurs, » disait le sénat de Venise. Quant à ceux qui les ont momentanément enrichies sans profit pour elles, sans bénéfice pour eux-mêmes, ils meurent presque toujours obscurément, peu estimés, alourdis par leur oisiveté, abrutis par des plaisirs imprudemment prolongés, après une existence inutile et sans considération.
Certes, on n'est en droit d'infliger à personne un mode de vivre particulier; les héritiers largement pourvus qui gaspillent bêtement leur argent sont libres; mais n'est-il pas juste d'être surpris de les voir se rapetisser comme à plaisir, en suivant de propos délibéré les routes qui ne mènent à rien, car elles ne traversent que des terrains stériles pour aboutir au néant : néant des œuvres, néant de la culture individuelle, néant à la coopération de l'effort commun? Si au moment de mourir ces hommes se retournent vers leur passé, ils doivent être stupéfaits de la vacuité de leur existence. En somme, ils pouvaient être et n'ont pas été, car n'être que riche, c'est n'être rien. Les exemples pourtant ne leur ont point manqué. Que n'ont-ils imité quelques-uns de leurs égaux par la richesse
qui ont compris que le bien que Ton fait, les découvertes que l'on provoque, sont la légitimation des fortunes surabondantes? En voyant les hôpitaux, les asiles, les orphelinats créés et entretenus par certains personnages opulents, en admirant les merveilles rapportées des voyages défrayés par eux, j'ai constaté, une fois de plus, que les hommes sont comme les jours : ils' se suivent et ne se ressemblent pas.
On ne peut s'empêcher de ressentir quelque chagrin et quelque amertume en voyant que de tels exemples n'ont excité que bien peu d'émulation, et que l'idée de l'utilité générale ne peut germer chez les hommes exclusivement occupés de leurs jouissances matérielles. Tant pis pour eux, après tout; ils ignorent la plus grande des satisfactions, qui est la satisfaction intellectuelle et morale. Qu'aucun de ces viveurs, si promptement blasés sur les plaisirs dont ils ont fait le pivot même de leur existence, n'ait cherché ailleurs, je ne dis pas un devoir à remplir, mais simplement une distraction à l'ennui qui les étreint au milieu des bouteilles vides, des cartes et des femmes dont l'esprit consiste à n'en pas avoir, qu'ils n'aient point demandé un renouveau à des occupations fécondes, cela me confond.
Il ne manque pas de contrées admirables à parcourir, admirables par leur nature propre et par leur histoire, où chaque pas peut être une découverte. Histoire naturelle, archéologie, que de glo-
rieuses moissons à rapporter dont la science profiterait, dont notre pays serait enorgueilli, dont le voyageur garderait une célébrité durable! Pour ne parler que de notre temps, en laissant de côté Champollion, Botta, Place et tant d'autres, que l'on considère ce que Schliemann a fait à Issarlik et à Mycènes, Mariette à Memphis, Maspéro dans toute l'Egypte, Dieulafoy à Suze. N'est-ce donc rien que d'inscrire son nom à côté de celui des Pélopides, des Pharaons, des rois Achéménides ? de confirmer Homère, Eschyle, Hérodote? de verserun surcroît de richesse dans les trésors de l'histoire,, de projeter la lumière sur la nuit des temps et de fournir à la science le document positif, le document irrécusable qui lui permet la reconstitution des époques disparues?
C'est une jouissance sans égale, et je suis surpris que les maîtres de l'opulence n'en soient pas tentés. S'ils savaient comme tout dévient facile pour celui qui ne souffre point de la maladie que Rabelais nommait « faulle d'argent » ; s'ils savaient de quelle gratitude on entoure ceux qui, spontanément, aident au développement de l'esprit humain, enrichissent les musées et viennent au secours de la science que son dénuement paralyse souvent et métaux abois, s'ils savaient cela, ils n'hésiteraient guère et sentiraient sourdre en leur cœur une plus haute ambition que de se pavaner en compagnie de Tala Sel d'Oseille ou de se montrer au Bois de
Boulogne sur Talmouse — jument célèbre par Sésostris et Miss Trompette.
J'ai connu le type même de ces hommes que la richesse conseille mal, que le plaisir facile entraîne et qui s'en vont à la dérive au milieu de frivolités de mauvais aloi, parce qu'ils ont dédaigné les jouissances de l'esprit. Je ne prononcerai pas son nom, que ne savent même plus sans doute ceux qui le poussèrent à la ruine sur le chemin de la vanité et qui levèrent les épaules en apprenant sa fin tragique. Lorsque j'avais dix ans, il en avait vingt-cinq; il fréquentait dans ma famille et me témoignait une affection que je partageais. C'était un grand, gros garçon d'allures vulgaires, d'esprit très fin malgré sa lourde apparence, jovial, bon enfant, amoureux de tout ce qui touchait aux choses de l'art, fanatique de peinture et travaillant avec assiduité dans l'atelier d'Eugène Dévéria, dont la Naissance de Henri IV avait promis un maître qui ne s'est jamais révélé.
11 était le fils d'un de ces riches négociants en vins de.... qui rapidement savent amasser une fortune considérable. Son père avait rêvé de le voir continuer un négoce que d'anciennes et solides relations eussent rendu facile et fructueux. Il regimba contre l'avenir qui lui était offert, s'engoua de la palette, méprisa les futailles et déclara qu'il serait peintre, rien de plus, en dépit des vignes héréditaires et d'une clientèle assurée. Du chef de sa
mère morte, il avait hérité d'une petite fortune de cinq ou six mille livres de rente qui lui permettait de mener, sans trop de souci, Texistence d'un rapin; il s'en contentait; bien plus, il s'en délectait, et emmenait souvent ses camarades moins bien navtis que lui diner dans les gargotes du quartier latin, qu'il habitait par prédilection.
Bien souvent, attentif et silencieux, je l'ai entendu expliquer à des jeunes hommes de son âge les projets qu'il comptait mettre à exécution plus tard, mais le plus tôt possible. J'étais choqué d'une phrase qu'il répétait volontiers et qui semblait l'expression d'une pensée dominante; il disait : « Quand mon père sera mort! » C'était comme si, à cette heure attendue avec peu de patience, une ère nouvelle allait s'ouvrir devant lui. Donc, lorsque son père serait mort, il donnerait à son existence d'artiste une ampleur grandiose ; il irait à Rome étudier Michel-Ange, à Venise tâcher de surprendre le secret des colorations du Titien, en Hollande tenter de s'approprier les procédés du clair-obscur de Rembrandt. Il ne ferait pas seul ce fécond voyage : il s'entourerait de compagnons choisis parmi des artistes intelligents et pauvres, qui se fortifieraient au contact des maîtres et accroîtraient le renom de la France.
Revenu de cette croisade entreprise pour conquérir la couleur et le dessin, il ferait construire à Paris une sorte de cité des beaux-arts, où les
peintres, les graveurs, les statuaires, gratuitement logés, délivrés des soucis matériels de l'existence, pourvus des plus parfaits modèles que l'on pourrait découvrir, qu'au besoin l'on irait chercher en Grèce et en Italie, feraient des chefs-d'œuvre dont le pays s'enorgueillirait. « Il faut, disait-il, modifier l'enseignement et les méthodes, briser la tradition aujourd'hui surannée de l'école de David; il faut renouveler la face de l'art, et je m'en charge, quand mon père sera mort. »
Brusquement, le père mourut; une attaque d'apoplexie en ouvrit l'héritage et mit aux mains de son fds un peu plus de trois millions. A l'époque c'était une fort grosse somme et l'élève de Dévéria était en mesure de réaliser ses rêves. Enfin on allait donc pouvoir « renouveler la face de l'art ». J'attendis avec impatience, j'attendis longtemps, j'attends encore. Le pauvre garçon qui, aux jours de sa gêne relative, avait dressé de si beaux projets, les oublia dès qu'il fut en possession des écus sortis des tonneaux paternels. Il relégua la palette et les ébauches au grenier; il monta sa maison ; dans une de ses propriétés il installa un haras, il paria, il joua, il dîna dans un café célèbre. Il se montra dans les endroits consacrés par la mode, il saisit l'Amour vénal par ses ailes de dindon, fut de quelques cercles bien hantés et, probablement en vertu des lois de l'atavisme, il y mérita une réputation de beau buveur dont il se trouva honoré.
Il fit courir, remporta quelques prix sur de modestes hippodromes et, pour son malheur, arriva bon second à un des Derbys de Chantilly. Dès lors il fut perdu; il voulut être un grand éleveur, rivaliser avec les héros du turf, avoir, lui aussi, une casaque illustre ; mais on doit croire qu'il ne possédait pas les aptitudes du métier, qui coûte cher, car il se ruina. Il n'avait point la distinction extérieure qui séduit les cœurs peu exigeants; son nom plébéien n'était pas plus distingué que sa personne et ne pouvait exciter la convoitise d'une fille bourgeoise vaniteuse et riche ; il ne lui restait donc pas même la ressource souvent douteuse de ce que l'on appelle un beau mariage. L'escarcelle était à sec. L'écurie de course ne payait même plus son avoine: l'âge était venu, la soixantaine allait sonner; le pauvre homme voulut en fîniravec la sottise d'une existence qui, par sa faute, n'avait été qu'une série de déceptions ; il y mit de la persistance, car il ne réussit à se tuer qu'au cinquième coup de revolver.
Renier les belles aspirations, les conceptions élevées de la jeunesse, se matérialiser de parti pris, s'appauvrir jusqu'au dénuement en poursuivant des satisfactions dont le médiocre le dispute à l'inutile, hâter l'heure suprême parce que l'on recule devant un aveu d'impuissance et un mode de vivre diminué, en vérité ce n'est point une destinée enviable, et pour celui qui l'a résolument choisie, il eût mieux valu ne pas naître.
Les gens qui, gaspillant leur fortune, gâchent une force énorme, sont-ils de notre temps plus que de tout autre^ et, en présence de ces témoignages d'inintelligence, de cette abdication de dignité personnelle, devons-nous gémir et dire : « Autrefois, il n'en était pas ainsi >>? Non pas, le vice et la niaiserie sont de toutes les époques et nulle période de notre histoire n'en a chômé; les mémoires secrets, les souvenirs intimes, les chroniques scandaleuses sont là pour en faire foi. La seule différence que l'on pourrait constater est celle-ci : jadis la vie à outrance était presque exclusivement pratiquée par deux catégories d'individus : les grands seigneurs etles gros financiers. Les familiers de l'OEil-de-Bœuf et les hommes de la maltùte rivalisaient de sottise et de dissolution; le résultat est que souvent ils parvenaient au même but où les avaient conduits les mêmes prodigalités : la banqueroute Guéméné fait pendant à la ruine de Bouret, ce pauvre nigaud qui se crut monté au septième ciel parce que Louis XV, à court d'argent, avait été lui rendre visite, et qui mourut trop subitement pour s'être
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aperçu, un malin, que son coffre-fort était vide.
Aujourd'hui cette manie de dissipation s'est étendue en surface et a pénétré en profondeur : grâce aux progrès de l'industrie, du commerce et surtout de l'agiotage, bien des gens se sont enrichis, ont battu le pavé en matamores des piles d'écus ramassés dans des opérations peu douteuses, et ont déployé un luxe qui les rendait d'autant plus ridicules qu'ils ne l'étalaient que pour exciter l'admiration des gobe-mouches et récompenser l'adulation des aigrefins de leurs entours. Qui ne se souvient de ce financier de contrebande brusquement apparu, disparu plus brusquement encore, après quelques voyages aux contrées que gouverne Thémis, et dont la femme se montrait en plein jour avec un corsage fermé par des boutons de diamants gros comme des noisettes? Cette maladie faite d'extravagance, d'ostentation, du désir d'humilier le prochain, n'est pas près de finir, car elle est d'essence humaine et s'attaque de préférence aux pauvres d'esprit, qui jusqu'à présent ne sont en minorité chez aucun peuple.
Par une sorte de compensation salutaire, pendant quelafolle vie attire de plus nombreuxadeptes et gangrène des classes sociales qui l'avaient en partie évitée, le goût du travail se développe et élève certaines intelligences à un niveau qu'elles n'avaient pas encore atteint. On dirait, en vérité, que la nation, obéissant à l'instinct de la conser-
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vation personnelle, cherche à neutraliser le détestable exemple de Toisiveté tapageuse, en redoublant sonetTort d'ascension vers les hautes cultures où l'esprit trouve la fécondation et les joies les meilleures. A cet égard encore notre temps est supérieur à ceux qui l'ont précédé. La destruction des barrières, qui cantonnaient les castes dans des limites déterminées que l'on ne pouvait franchir que par vent de fortune exceptionnel, a permis à la foule d'encombrer les avenues de toutes les carrières. La poussée est forte, j'en conviens, mais c'est presque toujours l'intelligence servie par le travail qui prend la tête et renouvelle ainsi la puissance productive du pays.
Considérez d'où viennent aujourd'hui nos grands savants, nos grands écrivains, nos grands artistes, nos grands soldats, nos grands industriels, tous ceux, en un mot, qui constituent le cerveau même de la France, et vous reconnaîtrez, à l'humilité de leur origine, qu'ils doivent tout à leur énergie et à leur labeur. Le nombre de ces athlètes, qui luttent dans l'arène de la célébrité, augmente chaque jour et accroît l'ampleur des gloires nationales. C'est l'aristocratie démocratique. Elle est son propre ancêtre; volontiers elle répéterait ce que Kayserling disait, le 7 septembre 1764, à la diète qui appela Poniatovvski au trône de Pologne : <c Personne ne peut avoir vécu avant nous pour notre gloire. » Mieux que par les privilèges, les titres et
les charges, elle domine par le travail, par la science, par les découvertes qui sont le bienfait universel.
En regard de ces hommes assidus et silencieux, que sont les viveurs écervelés et bruyants dont il vient d'être parlé? Rien, ou tout au plus ce que Ton nomme « une quantité négligeable ». Les uns et les autres se dédaignent mutuellement et ne délaissent point leur mode de vivre; ceux-ci absorbés dans leur œuvre et grapillant les minutes, comme disait Littré; ceux-là ne sachant quelles sornettes inventer pour plus mal dépenser les heures, car l'habitude d'être laborieux, l'habitude d'être dissipé les a saisis et ne les lâchera plus. Duclos, dans ses Mémoires secrets de la Régence, a exprimé une indiscutable vérité lorsqu'il a écrit : « Le goût du travail naît de l'usage que l'on en lait, se conserve, mais ne se prend plus à un certain âge. Il y a deux genres de vie très opposés, dont l'habitude devient une nécessité : la crapule et l'étude. »
Malgré l'espèce de notoriété qui entoure les dissipateurs en quête de plaisirs, malgré l'applaudissement des parasites, on ne doit point se laisser duper par de telles rumeurs. Si je citais le nom des « Lions » de mon temps — alors on disait ainsi — on n'en reconnaîtrait aucun, car leur bouffissure a disparu avec leur dernier cheval, leur dernière maîtresse, leur dernière sottise. Tout le
bruit qui s'est fait autour d'eux s'est dissipé, n'a éveillé aucun écho, ne suscite aucun souvenir. Ceux qui jadis les ont aperçus, les ont oubliés, ou n'en parlent qu'en haussant les épaules.
Quelques-uns subsistent, survécus à eux-mêmes, se tramant çà et là pour démontrer que leur dernier souffle n'est pas encore exhalé ; ils sont ce qu'il y a de pire au monde, des vieillards ridicules que personne ne peut se résigner à respecter. Les pauvres sires d'aujourd'hui, dont l'ambition est de recueillir leur héritage de futilité, sombreront comme eux dans l'oubli dédaigneux que l'on doit aux oisifs qui ont répudié le travail, c'est-à-dire la loi primordiale de toute société. Parmi les hommes de vingt à trente ans qui, à cette heure, apparaissent dans le champ clos de la vie, ils seront une inûme minorité dont le tapage intempestif ne révèle ni la quantité ni la qualité.
En dehors de ces déserteurs de la bonne cause, la jeunesse actuelle — et celle-là se nomme légion — est à la besogne, penchée sur ses livres, au laboratoire, aux écoles, à l'atelier, au régiment, à la fabrique, sur le vaisseau, dans sa chambrette solitaire, les yeux vers l'avenir, ayant confiance el le cœur résolu. Elle s'amuse, je l'ai déjà dit, elle rit, elle chante, elle danse; si elle ne rosse le guet, elle s'en gausse; elle a beau faire, elle est de son âge et ne peut se soustraire aux injonctions de son printemps. Comme un écolier, elle a ses ré-
créations et ses vacances ; quoi de plus naturel? Mais, malgré ses escapades, ses cris, ses facéties, ses entrechats parfois excessifs, elle est mue par un souci qui domine tous les autres : le travail. Elle s'y contraint, elle y excelle.
Jamais la gymnastique intellectuelle n'a été plus en honneur parmi les jeunes gens. G(3 mouvement date déjà de loin, mais il s'est accentué et a pris de fortes proportions depuis une dizaine d'années. On dirait que dans chacun de ces jeunes esprits est née la conception d'un devoir futur et que nul n'y veut faillir. Ce devoir leur apparaît hors de la fonction qu'ils comptent exercer et à laquelle ils se préparent. Peut-être éprouveraient-ils quelque difficulté à le préciser.
A travers les brumes de l'avenir ils aperçoivent quelque chose qui sera à la fois général et particulier; c'est confus, mais on sent que ça sera redoutable. Le péril sera violent, on n'y échappera que par l'énergie et par des qualités acquises qu'aujourd'hui l'on s'efforce d'acquérir. D'où viendra le danger? Ils seraient embarrassés de le dire: ils en ont l'intuition plutôt que la vision, mais ils se virilisent pour y faire face et en triompher.
S'ils succombent, tout sera perdu, car l'assaut qu'ils prévoient sera double : autour de la maison et dans la maison mémo; guerre et insurrection combinées, l'une et l'autre profitant de leur action parallèle pour saccager la patrie et l'état social.
Ce cauchemar — c'en est un — tourmente bien des jeunes gens; si jamais ce mauvais rêve devient une réalité, ils veulent être debout et défendre le sol natal en même temps que leur situation personnelle; c'est pourquoi dès à présent ils s'entraînent à l'action et redoublent au labeur.
Dans les cours nouvellement ouverts et suivis avec assiduité, on dédaigne, trop peut-être, ce qui n'est pas d'une utilité pratique immédiate, et c'est pourquoi nous avons vu éclater la réaction contre les études classiques. Réaction et engouement ont été exagérés. « C'en est fait des belles-lettres françaises », s'écriait M. Dupanloup parce que l'on supprimait la confection des vers latins dans les lycées ; lesbelles-lettres ne sont point mortes, les vers latins ne sont point ressuscites; à la vérité, ceux-ci n'ont jamais vécu dans les pays qui ne sont point de langue latine. Grâce à ces éliminations que l'expérience a fini par imposer, on a, sous quelques rapports du moins, allégé le fardeau scolaire dont les écoliers étaient accablés, au détriment de bien des notions indispensables à la vie même. Ces notions, les jeunes gens les recherchent, et pour peu qu'ils aient l'intelligence ouverte, ils s'en rendent rapidement maîtres. Ils ont rejeté, comme superflus et souvent erronés, bon nombre de lieux communs ayant force de loi, à l'aide desquels on nous a guidés jadis et qui nous ont valu bien des idées fausses que l'expérience individuelle a dû rectifier.
Ils sont assurés aujourd'hui que Thisloire n'est pas l'enseignement de la moralité : s'ils croient le contraire, ils n'auront pas tort. Ils savent que certaines études naguère fort en honneur, professées avec prédilection, ne sont que des jeux d'esprit, derniers restes de la scolastique, bulles de savon qui peuvent revêtir des teintes charmantes, mais qui crèvent au premier souffle, en laissant le souvenir d'une apparence agréable un instant entrevue. Ils n'ignorent point que le talent ne s'apprend pas; on a beau l'enseigner, il reste un don naturel que le travail ne fait que développer, et ils sourient en lisant les traités dans lesquels on préconise les procédés aptes à produire le beau, l'éloquent et même le sublime. Ils s'occupent peu de philosophie, encore moins d'esthétique ; ils cherchent à se débrouiller dans le chaos de l'histoire pour en arracher la vérité, et la plupart subissent l'attrait des sciences exactes, parce qu'ils constatent les progrès que l'humanité leur doit et parce qu'ils espèrent arriver par elles à toucher de plus près la réalité.
A cet égard la jeunesse de nos jours vaut mieux que celle de mon temps; elle semble s'eflbrcer de devenir « homme », afin d'être en état d'attaquer la vie par les côtés sérieux et de la maîtriser. La différence est essentielle ; maintenant les jeunes gens veulent diriger la vie : c'est elle qui nous a menés, car nous étions des rêveurs ; ceux de mon époque
ont dormi sous le mancenillier ; il me semble qu'ils ne se sont jamais complètement réveillés. En d'autres termes, nous nous sommes bercés de telles espérances, nous avons été nourris de telles illusions et nous avons été si profondément meurtris parle choc de la défaite, que nous en sommes restés étourdis. Que le destin épargne une si terrible douleur aux générations qui succèdent à la nôtre ! Le coup fut brutal, plus d'un en est mort; ceux qui ont survécu ne sont pas les plus heureux.
Oui, nous étions des rêveurs, les amants de la lune, ainsi que disaient nos grands-pères en se raillant de nos enthousiasmes auxquels ils ne comprenaient rien. Enivrés par le romantisme que nous acceptions avec d'autant plus de ferveur que nous y étions les derniers venus, au moment même où, énervé par ses propres insanités, il était déjà entré dans la période de son déclin, n'y discutant rien, en admirant tout, nous avions pris pour paroles d'Évangile les billevesées débitées sur les théâtres, répandues dans les livres et même chantées dans les romances.
Nous avions la foi du charbonnier; pour mieux dire, elle nous possédait, elle nous aveuglait et abolissait en nous tout discernement. Nous avons cru au platonisme en amour, à la sainteté du ser- .ment, au dévouement jusqu'à l'immolation de soimême; nous avons eu toutes les exaltations. De l'ampleur de la forme nous avions conclu à la
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densité du fond ; il en résultait que, pénétrés d'exagération, nous avions grand'peine à reconnaître la vérité, qui, de son essence, est simple et souvent peu héroïque. Entre les choses et nous un verre grossissant était interposé; les objets en étaient dénaturés, et nous ne le soupçonnions pas.
Ce n'est point sans inconvénient et parfois sans préjudice grave que l'on vit dans des milieux factices, dans des perspectives disproportionnées, les yeux fixés sur un horizon qui n'est qu'un décor peint par la rêverie. Malgré l'expérience qui lentement corrige, on conserve de cette éducation Imaginative quelque chose d'indécis dans la conception, d'excessif dans les projets, de démesuré et par conséquent d'inutile dans l'action. Ceux qui furent ainsi, — et de mon temps ils étaient nombreux, — ont été frappés par bien des blessures au cours de leur vie qui, sans être malheureuse, a si peu répondu à l'idée préconçue, qu'ils se sont sentis désorientés et, pour ainsi dire, dépaysés. Nous marchions dans les nuages, route peu solide; elle s'effondre et l'on s'écroule avec elle; contusions internes, disent les médecins : on en souffre longtemps.
D'autres causes plus lointaines et moins trompeuses avaient concouru à nous mettre en tête des opinions que nous avions reçues en toute confiance et qu'il eût été sage de contrôler avant de se les assimiler. Nous étions excusables, car ces
opinions nous venaient de haut et s'alimentaient aux meilleures sources de notre cœur. Les hommes de mon âge ont été élevés sur les genoux des soldats du premier Empire, survivants de ces guerres gigantesques qui ont terrifié et bouleversé le monde. Elle était déjà faite, la légende dont on fut affolé. Des généraux, des colonels m'en ont bien souvent fait le récit, alors que j'étais un bambin et qu'en les écoutant je criais d'admiration, je trépignais de rage ou je sanglotais, selon qu'ils me parlaient d'Austerlîtz, du passage de la Bérézina ou de Sainte-Hélène.
Le désastre de Russie, rigueur du climat; la défaite de Leipzig, trahison; la catastrophe de Waterloo, conspiration monarchique; sans cela c'était la victoire, car la France est invincible. Que mes contemporains interrogent leur mémoire; n'est-ce pas là ce que l'on nous raconta dès que notre esprit put percevoir le sens d'une phrase, dès que notre langue put bégayer un mot? Les domestiques, qui alors avaient presque tous porté le harnais militaire et fait campagne en Europe, renchérissaient encore. L'un d'eux qui, les jours de congé, venait me chercher au collège, me disait qu'à l'entrée des Français à Vienne, l'armée était précédée par six mille tambours battant la charge. J'aurais juré qu'ils étaient six mille, pas un de moins.
Ah! les belles, ah! les sottes histoires! quelle perversion elles mettent dans les jeunes cervelles !
Aussi nous ne concevions d'autre nation que la nôtre, nous n'admettions d'autre gloire que celle de la France; à force de l'aimer, de l'admirer, nous en étions arrivés à ne plus la voir telle qu'elle est, et à croire, sans effort ni scrupule, qu'elle n'avait qu'à froncer le sourcil pour faire trembler la terre. Cette foi obtuse a duré longtemps et nous a coûté cher. Nous avons pu constater qu'il est imprudent, comme l'on dit, de s'endormir sur ses lauriers et qu'il est sage de répéter chaque jour, avec les premiers sujets et les doublures, le drame que l'on sera peut-être condamné à jouer. Cette conviction a pénétré aujourd'hui l'âme de la jeunesse; mais en mon temps on eût ri au nez de quiconque se fût permis de l'énoncer.
On le vit bien en 1840, lors de ma dixhuitième année, quand les complications des affaires d'Orient amenèrent l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre et la Russie à se lier par une convention dont la France était exclue. Pour nous autres, bacheliers de la veille ou du lendemain, il n'y avait pas à hésiter : partir au pas accéléré pour Pétersbourg en faisant étape à Vienne et à Berlin. Nous chantions la Marseillaise à tue-tête, nous n'apprenions même pas l'exercice, car d'instinct le Français connaît le maniement des armes. C'est « dans le sang », disait-on, et chacun répétait: « Oui, c'est dans le sang. » On attendait avec impatience le moment de se mettre en route, le sac
au dos et la giberne au flanc ; ce ne devait être qu'une promenade.
On ne partit pas; la Marseilkiise redevint « subversive » et nous dûmes renoncer à aller prendre, dans les capitales de l'Europe, le logement où nos pères avaient couché. La déconvenue fut cruelle et l'opposition contre « le Gouvernement de la paix à tout prix » en reçut une impulsion vigoureuse. Je ne crois pas me tromper en affirmant que cette « reculade », c'est ainsi que l'on disait, fut une des causes lointaines de la chute de Louis-Philippe. Après plus de cinquante ans, à distance historique, on doit reconnaître que le roi fut sage : il lutta contre l'opinion publique, contre l'effervescence belliqueuse de la jeunesse, il sauvegarda la paix et fort probablement l'intégrité du territoire. Cependant il ne sut pas alors — le sut-il jamais? — que la coalition des quatre puissances était disloquée et que l'Autriche s'était retirée parce qu'elle redoutait par-dessus tout de voir la France l'attaquer dans ses possessions d'Italie ^
1. Je tiens le fait du comte Dimitri Nesselrode, fils du comte Nesselrode, grand chancelier de Russie. Il était, en 1840, conseiller ou secrétaire de l'ambassade russe à Vienne. Le prince de Metternich le chargea d'aller à Pétersbourg faire connaître à sou père cette décision et les motifs qui l'avaient déterminée. Si je ne me trompe, le grand chancelier de l'empereur Nicolas garda le secret sur cette communication, afin de ue pas décourager la Prusse et l'Angleterre.
A la suite de ces événements, d'où sortit le dernier ministère qui devait présider aux destinées du gouvernement de Juillet et en précipiter la chute, il y eut un regain de folies parmi la jeunesse, comme si Ton eût cherché une diversion à la déception que l'on venait d'éprouver. Encore un peu, et les danseuses des bals publics vont exciter des curiosités qui furent pour surprendre ; les femmes de la bonne compagnie s'empressaient de les aller regarder. C'était déjà trop, et ce n'est que plus tard, sous le second Empire, au palais des Tuileries, qu'elles s'efforceront de les imiter et qu'elles abaisseront d'autant plus les usages qu'elles lèveront la jambe plus haut. Sous Louis- Philippe nulle femme ayant souci d'elle-même n'eût commis l'indécence de singer Clara Fontaine ou la reine Pomaré ; à la cour de Napoléon III, des grandes dames se firent gloire d'être les émules chorégraphiques de Rigolboche et d'imiter Thérésa en chantant :
11 a liché tout' la bouteille, Rien n'est sacré pour un sapeur!
Passons; le mal que l'exemple donné par certaines étrangères, dont on s'était engoué, a fait à la France est incalculable.
« Trahie vraiment par ses aînés, notre génération a droit de se plaindre. » C'est un de mes contemporains, l'un des plus illustres, c'est Ernest
Renan qui a formulé cette pensée. Est-elle équitable, et ne subissons-nous pas plutôt le châtiment de notre propre faute, de nos illusions, de la conception outrée que nous nous étions faite de la vie, des aspirations généreuses jusqu'à Futopie dont nous avons nourri nos espérances et par lesquelles nous avons aidé nous-mêmes à nous tromper? A force de regarder loin, nous avons perdu de vue ce qui se passait sous nos yeux, et nous avons été rassasiés de déceptions.
Quelle envolée vers l'avenir et quelle naïveté de confiance dans le progrès humain! Nous avions prêté une oreille curieuse aux prédications des Fouriéristes et des Saint-Simoniens, dont le panthéisme vague ne nous avait pas laissés inditïérents. Le thème était admirable, quoiqu'il ne fût pas nouveau : Aimez-vous les uns les autres. Nous avons rêvé de vastes prairies où les loups et les moutons s'embrasseraient mutuellement sur leurs côtelettes ; la loi d'amour, que nous aurions voulu promulguer, mettait à néant les haines et la guerre; nous avons cru à la solidarité des peuples, à la fraternité universelle, à l'aixleur vers le bien, à l'horreur pour le mal, à la fin des violences, au baiser de paix sur toutes les lèvres. Ce rêve, des hommes d'une intelligence suprême s'y sont associés : Littré l'a publiquement confessé et en a fait pénitence.
A ce rêve l'histoire arépondu, de mon vivant, par la révolution de Juillet, par les émeutes du règne
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de Louis-Philippe, par la révolution de Février, par l'insurrection de Juin, par le coup d'État du 2 Décembre, par la révolution du 4 Septembre, par la Commune, par le massacre des otages, parTincendie de Paris. C'était de quoi dissiper les songes où nous avons vécu ; c'est de quoi, j'espère, les éloigner à jamais de la jeunesse, qui peut méditer aujourd'hui sur les événements d'hier. Notre héritage n'est pas enviable, je le sais; tel qu'il est, que la jeunesse l'accepte d'un cœur viril et qu'elle soit prête à l'action. Qu'elle se pénètre bien de cette immorale vérité : Si elle est la plus forte — dans les conflits externes aussi bien que dans les luttes intérieures — le droit sera pour elle. Quia nominor leol La devise est détestable, mais elle est encore, malgré protestation, le seul dogme que reconnaisse l'humanité.
Ces rêveries, si douces qu'elles aient été par leur fausseté même, ont été funestes aux hommes de ma génération : elles ont assoupi leur vigueur et amolli leurs efforts. Combien en ai-jevu qui sont partis d'un vif élan et qui ne sont jamais arrivés! Ils se sont trahis eux-mêmes et n'ont pas eu besoi-n de la trahison d'autrui pour être arrêtés en route. Si quelques-uns, selon l'expression d'ErnestRenan, ont été « vraiment trahis par leurs aines », ce sont ceux qui ont pris la plume en main et que l'amour des lettres animait.
A l'heure où je fus jeune, il était trois hommes
dont nous avions fait des idoles; nous les adorions. C'étaient Lamartine, Victor Hugo et Alfred de Musset. Notre petit corps de troupes ne les quittait pas des yeux, afin de mieux tenter de les suivre. Ils ont déserté. Lamartine nous a trahis pour la politique; par émulation ou toute autre cause, Victor Hugo l'imita : il fallut les cruautés de l'exil pour le rendre à la Muse, qui pleurait son abandon ; Alfred de Musset nous a trahis pour un enivrement qui n'était point celui de la poésie.
Nos dieux descendaient volontairement de l'autel que nous leur avions voué ; il me semble qu'ils ont ainsi témoigné de peu d'intelligence et qu'ils ont délaissé la route lumineuse, la voie sacrée, pour suivre le sentier banal — petite vicinalité — qui ne mène point sur les hauteurs. L'exemple fut pernicieux, et plus d'un qui aurait pu glorifier les lettres a été en politique un comparse inutile; car « les hommes pratiques sont rares et les hommes d'imagination ne font jamais rien qui vaille » ; le mot est de George Sand et l'histoire le justifie. N'est-il pas vrai, — « réponds, amant d'Elvire, » comme eût dit Alfred de Musset, — n'estil pas vrai que le gouvernement dont vous étiez l'âme nous a conduits à l'insurrection du mois de juin 1848? La catastrophe fut telle, que Lamartine ne s'en est jamais relevé; l'homme politique en fut à jamais déchu, et quand le poète tenta de
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reprendre sa lyre, il reconnut que les cordes en étaient brisées.
Si l'on veut porter un jugement impartial sur les hommes de ma génération qui se sont exclusivement consacrés aux lettres, il faut considérer dans quelles circonstances ils ont débuté. Sur le seuil de leur trentième année, au moment où, vibrant d'ardeur, ils entraient dans la bataille littéraire, ils ont été vaincus, ou tout au moins désarmés par le coup d'État du 2 Décembre 1831, qui n'était point dirigé contre eux, mais qui les atteignit en plein cœur. La censure, immédiatement rétablie, fut bientôt remplacée par le décret du 17 février 1852, qui réduisait dérisoirement le nombre des journaux et asservissait la presse tolérée au bon vouloir — au mauvais vouloir serait plus exact — d'une administration timide jusqu'à la pusillanimité et par conséquent tracassière. Il ne s'agissait là que de politique, pourra-t-on dire, et non point d'oeuvres d'imagination. Écoutez un maître es politique et es lettres :
« L'indépendance de la pensée est aussi nécessaire, même à la littérature légère, aux sciences et aux arts, que l'air à la vie physique. L'on pourrait aussi bien faire travailler des hommes sous une pompe pneumatique en disant qu'on n'exige pas d'eux qu'ils respirent, mais qu'ils remuent les bras et les jambes, que maintenir l'activité de l'esprit sur un sujet donné, en l'empêchant de s'exercer
sur les objets importants qui lui rendent son énergie, parce qu'ils lui rappellent sa dignité. » C'est ainsi qu'a parlé Benjamin Constant, et ni les faits, ni les hommes ne le peuvent démentir. La politique, du reste, n'était pas seule en jeu; qu'avait-ellc à faire avec Madame Bovary, avec les Fleurs du Mal, dont les auteurs eurent à s'asseoir sur le banc que le tribunal de police correctionnelle réserve aux escrocs, aux vagabonds et aux filles perdues?
Les conditions dans lesquelles se développe la jeunesse d'aujourd'hui, que l'on pourrait nommer la jeunesse du centenaire de la Révolution française, sont différentes des conditions où nous nous sommes trouvés en notre vingtième année. Le mode électoral et le mode de recrutement mililaire constituent seuls une dissemblance essentielle ; sous ce double rapport, la modification est profonde. Autrefois entre les diverses catégories sociales l'inégalité des droits et des devoirs était flagrante. Le système censitaire, n'accordant le privilège du vote et de l'éligibilité qu'aux hommes payant une quotité d'impôts déterminée, rejetait hors du scrutin la masse de la population, cellelà même qu'en un jour de méchante humeur M. Thiers a qualifiée de vile multitude et qui, à cette heure, forme la majorité du suffrage universel.
La loi militaire, réglant la conscription par la voie du sort et autorisant le remplacement, permettait aux gens « aisés » de se soustraire au métier des armes, presque exclusivement exercé
alors par de pauvres diables, fils d'ouvriers, fils de paysans qui avaient besoin du travail de leur bras pour vivre. Ces deux dispositions légales, formant une sorte de privilège, avaient été jalousement maintenues, sous la Restauration et sous le gouvernement de Juillet, par la bourgeoisie, qui y trouvait son avantage. C'est en s'obstinant à protéger le système censitaire contre d'assez modestes revendications qu'elle a laissé renverser une monarchie qui lui était chère, et c'est en s'opposant à l'adjonction électorale de ce qu'en 1848 on nommait les « capacités », qu'elle a ouvert l'accès du pouvoir aux incapacités. Jamais comédie ne fut plus complète, mais on peut reconnaître qu'elle a été décevante pour ceux qui l'ont jouée.
Ce système censitaire avait cela de cruel et de particulièrement injuste, qu'il donnait l'exclusion législative à des hommes dont l'intelligence aurait pu être utile au pays et qu'il les repoussait vers une opposition systématique qui n'était pas toujours sans perfidie et sans danger. Beaucoup de candidats à une législature cotée trop haut pour être accessible aux médiocres fortunes furent découragés par d'insurmontables difficultés ; mais quelques-uns , plus avisés ou mieux apparentés que les autres, firent leur accommodement avec le scrutin sur le dos même de la loi. C'est le fait des mesures excessives, on les tourne lorsqu'on ne peut les détruire. On s'arrangeait entre amis ou
en famille ; les déclarations de propriétés immobilières étaient faites au nom d'un seul individu, qui dès lors était censé acquitter les droits dont le bulletin de l'électeur et le mandat du député étaient frappés. Il en est plus d'un — tous de l'opposition parlementaire — qui, grâce à ce subterfuge, n'ont point eu mauvaise attitude législative pendant le règne de Louis-Philippe.
Quant au service militaire, il ne s'agissait que de posséder quelque argent pour l'éviter. Si l'on avait tiré le numéro qui obligeait à sept années de présence sous les drapeaux, coupées généralement par un congé de semestre et diminuées des douze derniers mois, on en était quitte pour « acheter un homme » ; c'était le terme consacré. Les agences de remplacement étaient nombreuses alors. Moyennant une prime d'assurance qui, en période pacifique, variait de 800 à 1000 francs, ces compagnies fournissaient un remplaçant au iils de famille qui renâclait devant le havresac. Si l'on avait vainement compté sur la bonne fortune d'un numéro favorable, si l'on était « tombé au sort », il en coûtait plus cher ; les colonels faisaient les dégoûtés, ils exigeaient taille pour taille, ils avaient des préférences pour certaines catégories de mercenaires, et le conscrit, qui ne voulait pas aller manger à la gamelle, était souvent contraint d'ouvrir sa bourse plus largement qu'il ne l'eût désiré.
La conscription telle qu'elle était alors pratiquée, le cens électoral, — le cens d'élimination, — ont disparu et ont été rejoindre tant de lois abrogées que nous avons applaudies parce qu'elles constituaient un progrès sur les lois antérieures et qui maintenant, par le seul fait du mouvement des esprits et d'haljitudes acceptées, révolteraient la conscience publique si l'on tentait de les remettre en vigueur. Aujourd'hui le suffrage universel a remplacé le suffrage restreint ; le service militaire obligatoire pour tous a été substitué à la loterie d'autrefois.
Cette dernière mesure est rigoureuse, mais elle a été imposée par des événements tels, qu'elle n'est même pas discutable. Si Ton veut constater avec quelle gaieté de cœur, avec quelle inconséquence nous avons couru au-devant du désastre, il faut avoir le courage de lire, dans le Journal officiel, la discussion parlementaire sur la loi militaire, sur la loi de salut que le maréchal ISiel présenta en 1867 au Corps législatif, d'où elle sortit amputée, invalide, nulle. Il faut voir avec quelles billevesées, trop naïves pour n'être pas coupables, on la combattit afin de la réduire à néant, sans se soucier de reconnaître que, sous prétexte de diminuer l'Empire, c'était la France que l'on sacrifiait. C'est là un des incidents les plus tristes de notre histoire contemporaine, et c'est à cet incident qu'il convient, en bonne justice, de faire remonter
une large part de la responsabilité. Le résultat, nous le connaissons, c'est le traité de Francfort. L'expérience est faite, il eût été facile et patriotique de nous l'épargner; on en a du moins profité ; on a tâtonné, on a amélioré lentement, prudemment, et désormais la France a pour armée la nation entière.
Certes le fardeau est lourd ; c'est la jeunesse qui en porte le poids : mais nulle épaule n'a fléchi et l'on « se sent les coudes » pour le soutenir. Ce serait faire la part trop belle à la débilité humaine que d'affirmer qu'aucune protestation intérieure ne s'est élevée ; mais la protestation n'a pas eneore dépassé les lèvres, les cœurs n'en ont rien laissé paraître et jusqu'à présent chacun est ferme au devoir.
Il est dur cependant d'interrompre ses études, de voir reculer l'heure de l'entrée dans la fonction d'où l'existence va dépendre, de vivre dans la promiscuité des casernes, dans le pêle-mêle des chambrées, de faire des marches forcées, des factions énervantes, d'obéir aveuglément à des supérieurs subalternes dont le galon n'atténue pas l'infériorité, de n'avoir ni liberté pour la rêverie, ni loisir pour le travail, et de rester correct au milieu des « bamboches » oii s'empressent les camarades. Tout est accepté ; les moins résolus disent : « C'est un mauvais temps à passer, » et on le passe. Il n'est point possible, dès à présent, après
une expérience de si courte durée, de prévoiries conséquences de l'introduction par masse; dans Tarmée, de l'élément instruit, intelligent, bien élevé et trop souvent ironique. '
Est-ce la jeunesse laborieuse qui en souffrira et s'affaissera au contact des grossièretés dont on ne se fait pas faute au régiment ? est-ce, au contraire, l'exemple de ces conscrits d'élite qui exercera une influence salutaire sur l'armée, en y dissipant bien des ignorances et en y apportant des habitudes quelque peu raffinées ? Je ne sais; j'espère que la « classe éclairée » comprendra son devoir et deviendra la protectrice amicale de ces pauvres garçons, arrachés à la charrue, tourmentés par le mal du pays, que tout effraye, que tout rebute et qu'il est facile de dégrossir, pour leur bien pendant qu ils sont au service, pour leur plus grand bien lorsqu'ils seront retournés à la glèbe. Être à la fois soldat, consolateur, précepteur, c'est un beau rôle, et l'on peut être assuré que plus d'un jeune homme s'en emparera entre les exercices et les promenades militaires ; on y trouvera la compensation aux fatigues, aux dégoûts, et l'on en retirera le bénéfice d'avoir fait acte de bon cœur et d'intelligence.
Pour beaucoup d'officiers, vieillis sous les palmes, et ayant pénétré jusqu'au profond de l'âme du soldat, le service obligatoire est une cause d'inquiétude. Selon eux, le moral des armées en sera
modifié, ce ciui serait de conséquence autrement formidable que la poudre sans fumée et les fusils à répétition. Ils s'attendent à être souvent étonnés au cours de la prochaine guerre, tant on y sera dérouté par des éléments inconnus. Sans trop l'avouer, ils redoutent la clairvoyance qui souvent amortit l'élan des efforts que l'on juge inutiles, et plus encore ils redoutent l'esprit de discussion qui désagrège la discipline et substitue le raisonnement à l'obéissance passive. Quelques-uns vont plus loin et accepteraient l'opinion qu'un Anglais — Rudyard Kipling — a formulée en ces termes : «Pour parler net, une armée ne doit être composée que de brutes énergiques et de gentlemen ; ou plutôt, de brutes commandées par des gentlemen, afin que là besogne de boucher qui lui incombe soit dépêchée promptement et proprement ^ » La question est trop grave pour que j'essaye de la résoudre : je me récuse, je n'ai pas qualité.
Au début de la reconstitution de notre armée, on avait emprunté à l'Allemagne une disposition que je crois excellente et qui a été abrogée, sans doute parce qu'elle ne s'adaptait pas extérieurement au principe d'égalité, lequel, lorsqu'il est appliqué d'une façon pharisaïque et seulement selon la lettre, engendre des inégalités détes-
1. Voir Revue des Deux Mondes, l^r décembre 1891, p. 58.1, Deux petits tambours, p^r Rudyard Kipling, trad. Th. Benzon.
tables : je parle du volontariat d'un an, qui, tant qu'il a subsisté, a produit de bons résultats et qu'un accès de jalousie démocratique a fait supprimer. Il est élémentaire cependant qu'un garçon ayant reçu une instruction que l'on peut apprécier dans un examen public, est plus apte et plus rapide qu'un paysan, qu'un illettré, à s'assimiler les règles de la théorie et à comprendre les exercices enseignés.
En résumé, quel est le but poursuivi par toute loi militaire ? Prendre un homme, le soumettre à un entraînement particulier, lui donner une éducation spécialisée, de façon à en faire un soldat propre à maintenir l'honneur et à protéger la sécurité du pays. Selon les aptitudes, le tempérament, le degré d'intelligence, cette instruction, qui n'exige pas un grand effort d'intelligence, s'acquiert plus ou moins promplement. Je suis de l'avis de Moreau de Jonnès qui dit : « 11 suffît de soixante à quatre-vingts jours pour faire d'un étudiant échappé du collège un militaire sachant bien le service de l'arme (artillerie) dont l'instruction est la plus étendue et la plus difficile '. »
L'idéal serait une loi qui limiterait la durée du service à l'acquisition des connaissances indispensables au métier. Cela est impossible, je le sais, car chaque article de celte loi serait obligé de
1. IMoreau de Joniiù:;, Avenlures de guerre au temps du Consulat et de VEmpire, t. I, p. \'i\.
tenir compte des exceptions ; on a trouvé plus simple d'égaliser toutes les natures, si différentes qu'elles soient, par une mesure générale. Et cependant, si « tous les Français sont égaux devant la loi », le sont-ils devant l'instruction, qui est le résultat des facultés individuelles mises en œuvre par le travail ? Or Tinstruction militaire n'est pas autre chose que le produit d'un enseignement, au sens précis du mot : école du soldat, école de peloton, école de bataillon, officiers, sous-officiers instructeurs ; ces dénominations ne laissent place à aucun doute.
Une année de régiment permettrait amplement d'inculquer les notions militaires à des lettrés, familiarisés avec l'étude, un peu accoutumés à la réflexion et, pour la plupart, déjà rompus aux exercices du corps. Tout le temps égalitairement supplémentaire employé sous les armes est du temps perdu pour le soldat, qui n'a plus rien à apprendre, et pour l'homme, qui voit reculer l'heure d'aborder la carrière à laquelle il se destine ; l'armée n'y gagne rien et la fonction civile y perd. Non, le volontariat d'un an ne portait point préjudice au principe même de notre état social, et je regrette que des considérations médiocres l'aient fait disparaître.
J'ai vu avec peine les jeunes gens studieux et de bonne éducation privés du volontariat d'un an ; mais j'avoue, quitte à me faire vilipender, que je
verrais avec j^laisir instituer l'involontariat de sept ans pour les entrepreneurs de dissolution, coureurs de filles, de brelans, de soupers, qui jettent la fortune paternelle aux quatre vents de la sottise. Cela leur enseignerait que la vie n'est pas faite exclusivement pour polissonner, que chacun doit sa petite part de labeur à l'œuvre collective et que, sous peine d'y être contraint, il faut se rendre utile. Je serais satisfait qu'ils fussent ainsi relevés de leur déchéance morale et, comme les voyages forment l'esprit tout en raffermissant le cœur, je leur imposerais quelques déplacements du côté du Sénégal et du Tonkin.
Si les dames de compagnie qui les assistent désirent les suivre, je n'y contredirais pas et je pousserais la galanterie jusqu'à leur offrir le passage gratuit. Arrivées dans ces contrées, dont les paysages ne leur rappelleraient que vaguement les allées du Bois de Boulogne, elles serviraient, à leur manière, la cause de la civilisation. Entraînées par des curiosités d'artiste et désireuses de feuilleter le grand livre de la nature à toutes les pages, elles étudieraient de près les indigènes ; il en résulterait une race métisse, dont il serait avantageux de tirer parti pour la colonisation. Je crains que ce projet ne soit pas adopté ; ce serait fâcheux, caria mesure que je propose profiterait à nos possessions d'outre-mer tout en nettoyant Paris, sans qu'il y parût beaucoup, car les étran-
gers qui viennent y faire leurs frasques suffisent à lui valoir sa mauvaise réputation, « que TEurope nous envie ».
Si, par la loi militaire, la nation est astreinte au service des armées pendant un temps déterminé, par la loi électorale elle est souveraine ; le bulletin de vote dont elle est absolument maîtresse lui permet de fixer la forme et de susciter les actes du gouvernement. Il en résulte qu'elle est un moteur tout-puissant, mais dont la responsabilité est nulle à force d'être divisée, ou, pour mieux dire, éparpillée : ce qui autorise les erreurs et abolit les regrets. Donc servitude imposée par un devoir, prépotence reconnue par un droit : c'est là une compensation que le bon Azaïs n'avait point prévue dans son système ; nous ne l'avons pas connue au temps de ma jeunesse et je ne sais s'il y a lieu de s'en lamenter. Par notre âge, nous étions forclos des compétitions électorales, et lorsqu'elles nous furent accessibles, après la Révolution de 18i8, nous avions si bien pris l'habitude de n'y jamais songer, que bien peu de nous y pensèrent ; notre voie était déjà prise, et ils furent rares ceux qui bifurquèrent pour entrer dans le chemin par où l'on arrive plus souvent aux chutes qu'aux apothéoses.
Aujourd'hui il n'en est plus ainsi; le suffrage universel, rendant tout le monde électeur et tout le monde éligible, a déterminé sinon des passions.
du moins des aspirations politiques, dans les jeunes têtes. Plus d'un étudiant en droit n'écoutant pas les commentaires de son professeur sur le jus romanum^ plus d'un futur docteur portant le noble tablier de l'internat, plus d'un élève de l'École d'Alfort promenant son scalpel sur la carcasse d'un cheval crevé de la morve, plus d'un élève en pharmacie se faisant des limonades avec quelques gouttes d'acide sulfurique versées dans un verre d'eau sucrée, rêve de la tribune de la Chambre, prononce intérieurement des discours à succès, démolit sans barguigner toutes nos institutions, et devient enfin ministre pour les mieux conserver.
Cette vision ne nous tourmentait pas; nous avions d'autres préoccupations : un beau tableau exposé au Salon annuel, un bonvers dans un poème, un coucher de soleil sur la mer, un nouveau livre, nous intéressaient autrement que toute manœuvre politique; et en vérité que nous importait de savoir si M. Guizot conserverait son portefeuille ou s'il en serait débarrassé par M. Thiers? Les journées de Février nous réveillèrent en sursaut, mais pour peu de temps, et tout de suite nous fûmes rendormis dans les rêves où nous aimions à être bercés. Ah! nous n'étions guère pratiques, je le confesse. Nous aussi nous avions mangé le fruit du lotos, qui croît dans les régions de la rêverie mieux encore que dans la Petite Syrte africaine. Il me semble que tout ce qui nous a surexcités est pas-
sablement dédaigné aujourd'hui; sous prétexte de regarder vers des choses plus solides, on saisira peut-être des choses plus creuses et surtout plus éphémères que celles dont nous avons vécu. Je constate seulement que Tattrait politique, c'està-dire l'ambition du pouvoir — car ce n'est rien d'autre — a plus de partisans, ou, si l'on veut, fait plus de victimes maintenant qu'autrefois.
Parmi ceux qui chercheront la victoire électorale, qui abandonneront un bon métier pour l'aléa des inconstances parlementaires, beaucoup toucheront successivement au but qu'ils convoitent. Il en est arrivé tant, de si singulière ignorance et de telle platitude intellectuelle, que le désir et l'espoir d'escalader les sommets ministériels ne doivent être interdits à personne. Les candidats futurs, qui sont encore sur le banc des écoles, apporteront leur illusion d'eux-mêmes et leur manie de gouverner. Sera-ce un bien, sera-ce un mal? Nul ne peut répondre. La France le saura dans quelque cent ans, car il faut des expériences longues et renouvelées pour apprécier les résultats d'un mécanisme gouvernemental. Dans ce qui se passe sous nos yeux depuis déjà longtemps, — je ne parle pas plus spécialement du régime actuel que de ceux qui l'ont précédé, — il me semble — aussi peu que je m'en sois occupé — reconnaître de l'incohérence, de l'infatuation, la substitution de la parole aux actes, une soumission peu excusable
H des hommes dont la valeur serait à discuter, des engouements burlesques et une vanité qui aurait besoin d'être justifiée.
Je crois que. souvent l'on a choisi pour professeurs des gens qui n'avaient point appris la grammaire, et je cherche en vain une école politique basée sur l'expérience qui se dégage de l'histoire, sur l'étude des besoins de la société moderne, sur la constatation des phénomènes encore embryonnaires mais déjà perceptibles du mélange, pour ne pas dire de la confusion des classes, sur la nécessité de parer au péril qu'offre la hiérarchie factice et mobile qui excite la raillerie ou l'incertitude, selon qu'elle était hier ou qu'elle sera demain. Cette école, d'où sortira peut-être la grande politique de l'avenir, qui doit être la conciliation des intérêts, non seulement de citoyens à citoyens, mais de peuples à peuples, est-ce la jeunesse actuelle qui en dotera le monde, la jeunesse active, laborieuse, que je regarde avec une tendresse pleine d'espérance? Qu'elle soit à jamais bénie si elle formule les lois de la politique, comme l'on a promulgué les lois de la morale et découvert les lois de la science. — Dieu me pardonne ! voilà que, malgré mon grand âge, je me reprends à rêver. Incorrigible et impénitent, c'est trop de deux pour un vieux pécheur.
Le suffrage universel est-il -un danger pour la civilisation, justilie-t-il l'opinion de Gouverneur
Morris qui a dit : « La majorité numérique, non seulement peut, mais souvent veut ce qui est injuste et fou » ? Est-ce au contraire le génie, parfois indécis, mais bienfaisant, qui tient- en main la clef des portes de l'âge d'or? Question insoluble aujourd'hui et à laquelle l'avenir éprouvera peut-être quelque difficulté à répondre. Un étranger m'a dit : « Votre suffrage universel est une abomination : c'est le microbe qui infectera toutes les monarchies d'Europe et les détruira. » Cela est bien possible. Si la prophétie se réalise, il est certain que les monarchies ne seront point satisfaites ; mais il se pourrait que les peuples n'en fussent pas fâchés. Si « le vent qui souffle à travers la montagne » doit enlever quelques couronnes au delà de nos frontières, comme il en a emporté plusieurs en France, nous n'avons guère à nous en préoccuper; ces abdications peu volontaires sont, réservées — si l'on en croit les prophéties — pour les jours où vivront nos petits-enfants.
Que n'a-t-on pas dit pour et contre le suffrage universel? On le vilipende, on l'acclame selon que l'on regarde vers le couchant ou vers l'orient; il en est de lui comme de toute chose humaine: il a sa part de bien, il a sa part de mal; il n'est pas plus parfait que toutes les lois électorales qui l'ont précédé; il est préjudiciable aux uns, il est favorable aux autres;" il est à la fois aveugle et perspicace, il est méfiant, il est crédule et parfois l'on a
été surpris de sa" docilité. Pour beaucoup de gens, fort sincères du reste et de correcte probité, c'est le bouc chargé des péchés d'Israël: il n'est bon qu'à être conduit et perdu dans le désert; on le rend responsable de toute fâcheuse aventure; il est souverain et l'on ne s'aperçoit pas que, comme tous les souverains, il est fort dévoué à son intérêt personnel et assez benêt pour se tromper souvent; mais il n'est point responsable de tous les méfaits qu'on lui impute.
On lui reproche d'avoir abaissé les mœurs; c'est une erreur; j'en suis fâché pour les philosophes grognons qui accrochent leur maussaderie à toute nouveauté ; mais les moeurs, en tout temps et en tous lieux, sont les mêmes, car elles sont le résultat, souvent tyrannique, de la physiologie ; on les confond trop volontiers avec les usages qui n'en sont que le vêtement, parure ou guenille, selon les hommes.
Il en est de cela comme des jardins: jardins anglais, jardins à la française, ils sont plus ou moins plaisants, plus ou moins monotones, mais les éléments dont ils sont composés ne varient pas et ne peuvent varier : c'est toujours l'arbre, la Heur, le sable, le rocher, l'eau et le gazon. De même pour les mœurs, le fond en est immuable; la manifestation apparente, c'est-à-dire l'usage, change et revêt les formes les plus diverses. Que le sulTrage universel ait exercé de l'influence sur l'extérieur
des habitudes, je n'en disconviens pas; mais je crois que le haro crié contre lui n'est pas, à cet égard même, tout à fait mérité.
On se plaint beaucoup à cette heure du sansgêne de la jeunesse et de ses libres façons d'être; les reproches qu'on lui adresse, je les connais, car on ne nous les a pas épargnés il y a quelque cinquante ans. Les « familles » se dépitaient en voyant nos allures et ne se privaient guère de nous dire : « Mon Dieu! ètes-vous mal élevés! » Depuis le commencement du siècle, après la réaction qui suivit les grossièretés voulues de la période révolutionnaire où la fraternité s'affirmait par les jurons et par le tutoiement civique, les usages ont été se démocratisant et perdant, à la suite de chaque insurrection victorieuse, quelque chose de leur ancienne tenue. Nos pères étaient courtois, nous avons été polis — du moins je me le figure, — aujourd'hui l'on est familier. On dirait que l'on n'a plus de temps à perdre en vaines formules; on est si pressé, que l'on a même supprimé le salut ; on le remplace par un simple signe de la main qui, jugé impertinent aux jours de ma jeunesse, eût été payé d'un coup d'épée; et comme l'on eût été étonné alors si, au lieu d'une lettre, on eût reçu une carte de visite griffonnée de quelques mots !
Je me rappelle les cérémonies que l'on se faisai à l'entrée des portes : c'était presque un point d'honneur de passer le dernier. Vous souvenez-
VOUS du finale de la pièce de vers dialoguéc qu'Alfred de Musset a intitulée : Dupont et Durand'^. Après vous. — Après vous. — Après vous, s'il vous plaît.
C'était ainsi : la simple politesse l'exigeait et il eût été malséant de ne s'y point conformer. Nous n'abordions les femmes qu'avec un profond salut, qu'elles nous rendaient, le plus souvent, par une révérence divisée en trois temps et qui était fort gracieuse; maintenant une poignée de main suffit à leur témoigner notre respect; un tel oubli des convenances admises autrefois nous eût semblé l'acte d'un malotru. C'est sous le règne de Louis- Philippe, sous le système du suffrage restreint, que les usages adoptés entre les gens de bonne compagnie et ceux qui les voulaient singer en jouant au bourgeois gentilhomme, ont subi une dépression qu'il a été facile de constater, car ce changement a été une affaire de mode. Les Anglais se sont empressés de revenir en France, surtout à Paris, après la Révolution de Juillet; il en résulta que par esprit d'imitation on s'ingénia à faire comme eux. Je me souviens que l'on parodia un vers fameux de Boileau et que les partisans des us et coutumes dont la vitalité s'affaissait, s'en allaient répétant :
Le Français, né malin, créa l'anglomanie.
Or les Anglais, et depuis longtemps, avaient simplifié les formules de la politesse; ils les avaient
si bien simplifiées, qu'ils les avaient, en quelque sorte, abolies. Le shake hand dale de cette époque; auparavant, on le réservait aux amis, tout au moins aux égaux, et lorsqu'une femme ne dédaignait pas de nous tendre la main, ce n'est pas en la secouant que nous reconnaissions la grâce qu'elle nous faisait. Comme tout cela est loin! il me semble que je parle d'une civilisation disparue, ensevelie dans le linceul de l'histoire! Le shake hand n'est pas venu seul : l'Amérique semble s'être concertée avec l'Angleterre pour introduire peu à peu dans nos usages deux vilains produits d'outre-mer : le puff et le hnmbug, le « boniment » et la charlatanerie, que l'on aurait dû laisser aux inventeurs de pastilles pectorales et de bouleversements politiques. La trompette de la Renommée n'est plus que le cornet à piston de la réclame, c'est à qui l'embouchera pour y souffler son petit air.
En mon jeune temps on se battait en duel aussi fréquemment qu'aujourd'hui. Lorsque nous devions nous battre, lorsque nous nous étions battus, nous n'en parlions jamais ; il fallait des circonstances exceptionnelles pour qu'une « affaire » fût connue, et c'est alors la Cour d'assises qui la dévoilait.. Maintenant, chaque jour, les feuilles publiques nous racontent les querelles particulières, qui ne regardent personne, avec noms des combattants, noms des témoins, procès-verbal et bulletin de la santé des blessés, s'il y en a.
On imprime le nom des personnes qui suivent un ■ convoi funèbre, de celles qui assistent à un mariage. On cite les danseurs de tel bal, on détaille la toilette des danseuses; on sait à quelle heure Mme X... offre du thé à ses amis, où M. Z... donne à chasser. C'est déplaisant. Quelque indifférent que je sois aux usages nouveaux, celui-là me choque, car il est trop en contradiction avec les habitudes du savoir-vivre que nous pratiquions jadis. C'est de la notoriété à bon marché; à moins cependant, comme on me l'a affirmé, que ces réclames ne soient point gratuites; il ne manquerait que cela pour les rendre indécentes. Les femmes mêmes n'échappent plus à cette manie. Faire louer, dans les journaux, sa robe, ses épaules, sa bonne grâce, son cotillon, son souper, c'est ce qui se voit aujourd'hui; mais c'est ce qui ne se voyait pas de mon temps, car c'est de mon temps que date cette définition : La femme distinguée est celle qui ne se fait jamais remarquer.
YIII
Le suffrage universel impliquait nécessairement l'enseignement obligatoire ; on ne s'en est avisé que bien tard : on a feint de ne pas s'apercevoir que le nouveau droit était manchot, par conséquent périlleux, et qu'en réalité il s'exerçait aveuglément, par voie de bulletins imprimés, que des illettrés acceptaient de confiance. Selon mon humble avis, à l'obligation de l'instruction primaire et du service militaire on devrait ajouter l'obligation, pour l'électeur, d'écrire lui-même le nom du candidat de son choix. Cela ne serait que correct et assurerait, autant que possible, la probité du scrutin, que Ton ne saurait entourer de précautions trop minutieuses. Une telle mesure, si elle était adoptée, ne serait que légitime, mais satisferait médiocrement les scrutateurs condamnés au déchiffrement des gribouillages électoraux.
La question de l'enseignement obligatoire a soulevé bien des controverses, il n'est même pas exagéré de dire bien des tempêtes. Au début de mon existence virile, presque aux jours de ma majorité, j'en étais déjà un partisan convaincu : c'était
ma marotte et rien n'a moditlé mon opinion. J'ai soutenu des luttes héroïques et livré de fréquentes batailles en son honneur, à l'époque où le Père Enfantin, souriant de ma fougue, me disait : « Tu es un tison de discussion. » Alors j'argumentais à outrance et je disputais mon terrain pied à pied. Je suis revenu de ces belles ardeurs ; pour parler en toute sincérité, ces belles ardeurs ont cessé de me brûler et j'en ai compris l'inutilité aussitôt que le feu s'est éteint sous la cendre des années. C'est souvent ainsi que procède la raison; on cesse sans effort de faire de longues promenades lorsque l'on ne peut plus marcher, et c'est malgré lui, û m.oralistes, que l'homme devient sage en vieillissant. Vouloir et pouvoir sont deux termes entre lesquels l'âge met une distance toujours croissante et qui finit par devenir infranchissable.
Les adversaires de l'enseignement obligatoire — et ils étaient nombreux et ils étaient de qualité — s'irritaient et se désespéraient en voyant s'avancer ce monstre redouté, ce cerbère universitaire à trois têtes qui menaçait de tout dévorer. Ils sentaient que leur importance serait atténuée et, avec la perspicacité de l'instinct de la conservation personnelle, ils comprenaient qu'ils ne tarderaient pas à être « égalisés ». — « Voilà que tous les hommes sont égaux, disait-on à Beaumarchais, qui répondit: Bah ! il y en aura toujours quelques-uns qui seront plus égaux que les autres. » Oui, certes, en
prenant la plaisanterie au pied de la lettre, le plus ou moins d'égalité sera le résultat de l'intelligence cultivée et non point le fait de l'inégalité des moyens mis au service du défrichement cérébral de la nation. L'instrument primaire doit être le même pour tous ; c'est au plus assidu, au plus actif, au mieux doué à s'en servir d'une façon supérieure, à devancer ses émules et à parcourir, jusqu'au terme, la route ouverte devant lui.
L'État, sans tenir compte de la diversité des conditions sociales, facilite le départ de tous indistinctement; la collectivité, rangée sur la même ligne, au même jour, à la même heure, se met en marche sur le même chemin ; l'individualité reste seule maîtresse de l'énergie de la course et seule responsable de l'arrivée au but. Or ce but, qui jusque-là était en quelque sorte réservé à certains privilégiés, l'enseignement obligatoire l'ofire à tous : cela semblait excessif et redoutable. On dirait que tous les gouvernements de l'ancien régime ont eu peur de l'instruction et se sont efforcés de la distribuer avec une parcimonie qui la rendait illusoire. On vivait sous l'empire de ce principe du cardinal de Richelieu, que plus un peuple est ignorant, plus il est facile à conduire, principe qui plus d'une fois a reçu de cruels démentis. Il est possible qu'un tel principe ne soit pas absurde sous une monarchie absolue; mais avec tout système où la nation est, dans n'importe quelle mesure, consultée en la
personne de ses délégués sur une partie quelconque de la direction gouvernementale, — ne fût-ce que sur le budget et les emprunts, — ce principe est coupable, sinon criminel.
Le premier homme qui, en France, protesta contre la doctrine de l'ignorance obligatoire et des ténèbres indispensables, fut Jean-Baptiste de la Salle, qui en 1679 fonda l'Institut des Frères de la Doctrine chrétienne. Il eut pitié des enfants de l'outil et de la charrue, il voulut dissiper l'obscurité intellectuelle où ils étaient enfouis et fut le créateur de l'enseignement primaire. Tout ce qui constituait alors ce que l'on peut nommer les castes élevées delà nation française fut contre lui; il persista, démontra le mouvement par le mouvement même, et crut que l'on n'était point pendable pour enseigner la lecture, l'écriture et les premières règles ducalculàdes enfantsquinedevaientposséderd'autres moyens d'existence que la vigueur de leurs bras.
Qu'au dix-septième siècle on ait combattu les idées de Jean-Baptiste de la Salle, cela peut se comprendre et s'excuser; mais au dix-huitième, dans ce siècle de lumière, qui a, dit-on, délivré la raison captive, brisé le joug des préjugés et rendu l'homme à lui-même, un tel effort pour répandre la clarté et améliorer les esprits a dû être approuvé. Nous en jugeons ainsi, parce que, nous aussi, nous sommes imbus d'idées fausses €t pénétrés de croyances imaginaires.
J'ai expliqué ailleurs ce qu'il en faut penser et quelle était à cet égard l'opinion des demi-dieux, — soyons plus respectueux — des dieux mêmes de la philosophie : « Au peuple sot et barbare, il faut, comme au bœuf, un joug, un aiguillon et du foin. Je vous remercie de proscrire l'étude chez les laboureurs. » Ceci est de Voltaire. J.-J. Rousseau se rencontre avec lui; sur cette question les deux adversaires sont d'accord et le citoyen de Genève fait chorus avec le patriarche de Ferney : « N'instruisez pas l'enfant du laboureur, il ne mérite pas d'être instruit. »
D'après les citations que je viens rappeler on peut se douter que l'on ne favorisait guère la diffusion des connaissances qui sont nécessaires à tout homme, fût-il né dans un manteau de duc et pair, fût-il un « champi » trouvé au revers d'un sillon. Ces opinions burlesques étaient couramment préconisées, non seulement aux heures de ma jeunesse, mais lorsque déjà j'étais homme. La théorie de l'ignorance populaire, favorable à la prospérité des États, était acceptée et propagée par les fortes têtes politiques. Le thème était invariable : trop de livres, trop de journaux, trop de théâtres, trop d'écoles ; cela est à restreindre dans de larges proportions, puisque, malheureusement, on ne peut le supprimer tout à fait.
Je me souviens d'une soirée que, vers les premières années du second Empire, j'ai passée dans
un salon neutre où fréquentaient des hommes politiques, des gens du monde, des membres de l'Académie française et quelques artistes célèbres. M. Thiers, frétillant aux côtés d'une jolie femme, lui expliquait que l'Egypte avait été primitivement peuplée par une colonie chinoise; je savais qu'en penser et gardais le silence. Le comte de H..., ironique et railleur, élevait quelques objections, que M. Thiers réduisait à néant avec une indomptable facilité. J'avais eu le tort de me mêler à une discussion sur les méthodes scolaires et j'étais combattu, disons le mot, j'étais rabroué par Sylvain Dumon, qui avait été ministre de je ne sais plus quoi sous le règne de Louis-Philippe. J'eus le malheur de dire que j'étais partisan de l'enseignement obligatoire. Pour le coup c'en était trop, et je fus traité de Turc à More. — « Vous sapez les bases, monsieur; mieux vaut la pesle qu'une telle hérésie : ce serait la fin, oui, la fin de la société. L'enseignement obligatoire ! mais vous nous menez aux abîmes. Nous avons bien assez des boursiers élevés aux frais de l'État dans les collèges : ce sont eux qui suscitent les émeutes et font les révolutions. Ce sont des hommes dangereux et des sectaires, oui, monsieur, des sectaires. » Je ne bronchais pas; mais il est probable que je ne paraissais pas convaincu, carie brave homme invoqua l'opinion d'une autorité supérieure. Se tournant vers M. Thiers, il lui cria : « N'est-ce pas
l'enseignement. U9
([ue j'ai raison et que les boursiers sont tous des hommes dangereux, tous des sectaires? » De sa voix aigrelette, M. Thiers répondit avec douceur: « Sectaires, c'est peut-être beaucoup dire, mais hommes dangereux, assurément; hélas! à qui le dites-vous? » Personne ne put retenir un éclat de rire, car nous savions, mais le bon Sylvain Dumon oubliait, que M. Thiers avait été boursier au collège de Marseille.
Ce n'est point que Sylvain Dumon fût un personnage atrabilaire ; non pas, il avait de la rondeur et de la facilité dans les relations; mais il appartenait à la catégorie des gens qui se figurent que tout est bien quand ils sont à l'aise et que nul n'a plus de desideratum à formuler dès qu'ils sont nantis. 11 avait pu cependant apprécier par lui-même les l^enfaits de l'instruction, car il ne dédaignait pas do rappeler, avec quelque pointe d'amour-propre, ([u'il avait obtenu des succès scolaires; néanmoins cette instruction lui paraissait périlleuse, car elle était de nature à faire naître des ambitions dont la quiétude gouvernementale pourrait être troublée. 11 ne se doutait guère qu'il reproduisait l'opinion émise par un barbare auquel il eût rougi d'être comparé. Mouktar-Pacha, fils du Pacha de Janina, do celui que Victor Hugo a appelé : Ali Tépéléni, lumière des lumières, disait à Pouqueville qui l'a répété : « Il n'y a que nous autres Pachas qui devrions savoir écrire; si j'avais un Voltaire dans mes
États, je lui ferais couper la tête. » Belle maxime, en vérité, que nul en nos pays n'oserait formuler; et cependant, si Ton pénétrait jusque dans les replis les plus secrets de certaines consciences, on y découvrirait la conviction inébranlable que l'enseignement obligatoire constitue un danger social et que le meilleur moyen de supprimer l'effet serait de supprimer la cause.
Vieilles théories, mortes, je l'espère, réduites à l'impuissance après avoir régné trop longtemps et qui ne ressusciteront pas plus désormais que l'obligation de faire ses preuves de noblesse pour être officier dans nos armées. Cependant, lorsque plus tard on écrira l'histoire du dix-neuvième siècle, si fertile en découvertes, si fécond en résultats, on sera stupéfait de constater qu'en notre pays, qui a la prétention d'être le pays du progrès par excellence, il fallut attendre jusqu'au 28 mars 1882 pour obtenir enfin une loi prescrivant l'instruction obligatoire.
Cette loi salutaire aurait pu être promulguée bien plus tôt; un homme de bien en avait pris l'initiative, mais il se heurta contre de telles difficultés, que son bon vouloir fut neutralisé. Le 5 mars 1865, Victor Duruy, ministre de l'Instruction publique, présenta à Napoléon III un rapport concluant à l'obligation et à la gratuité de l'enseignement primaire. L'Empereur lut le rapport, l'approuva et le contresigna. C'était la victoire assurée ; mais on
avait compté sans Rouher, alors tout-puissant, qui, imbu des vieilles idées restrictives en cette matière, croyait sans doute que le scrutin de l'ignorance offrait des avantages qu'il convenait de ne pas négliger. Il n'est chicane qu'il ne souleva contre le projet Duruy; aussi, malgré les sympathies certaines du Conseil d'État et du Corps législatif, la France vit reculer de seize années ravènement de l'alphabet forcé.
A cet égard les générations qui ont précédé celle d'aujourd'hui sont coupables et méritent le reproche adressé par Ernest Renan à « nos aînés ». Était-il sage de tant tarder à mettre l'enfant en nourrice? Qu'est-ce en effet que l'enseignement primaire, sinon le lait, l'aliment de début sans lequel l'intelligence risque de rester embryonnaire et quelquefois bestialisée? Cette distribution générale des vivres de l'esprit, les hommes de ma génération ne l'ont pas connue.
En dehors des systèmes politiques, nés d'actes de violence et de coups de force, qui furent prédominants, si nous n'avons pas répondu aux espérances conçues, si, abreuvés de déceptions, nous avons été nous-mêmes une déception pour les autres, cela tient peut-être à ce que notre réserve de recrutement était singulièrement appauvrie par l'ignorance. A l'époque où la classe militaire dont je faisais partie fut appelée (1843), les illettrés étaient nombreux parmi les conscrits et il n'était
point de carrefour qui n'eût son échoppe d'écrivain public. L'heure va bientôt sonner où l'ignorance, cette ignorance commune autrefois et qui ne savait exactement ni A ni B, deviendra une si rare exception, qu'elle constituera une déchéance morale que nul ne voudra plus subir. Au temps de mon enfance et même de ma jeunesse, les paysans, les manœuvres des villes, les domestiques qui savaient écrire et lire formaient l'aristocratie de l'espèce, et j'ajouterai que l'on s'en méfiait, tant le vieux préjugé, le préjugé du moyen âge, du cardinal de Richelieu, do Rousseau, de Voltaire et de tant d'autres, était enraciné.
Si terrible, si douloureuse qu'ait été la défaite dont la France a été frappée, il faut reconnaître qu'elle a eu du moins ce résultat de contraindre la nation à tourner les yeux sur elle-même et à constater que son insouciance lavait empêchée d'accomplir bien des progrès. Pour la seconde fois en ce siècle, elle put répéter la parole de Déranger :
C'est en éclatant sur nos têtes Que la foudre nous éclaira.
En présence de nos ruines et de notre écrasement momentané, faisant allusion à l'enseignement obligatoire depuis longtemps passé dans les mœurs de l'Allemagne, on s'écria : C'est le Schiilmeisier, c'est le maître d'école qui nous a vaincus ! Erreur. Cer-
tes, comme toutes les institutions, quelles qu'elles soient, concourent au succès ou à l'insuccès d'un l)euple, l'école a eu sa part dans la victoire allemande ; mais cette part n'a pas été aussi considérable qu'on se l'est figuré ; elle n'a laissé tomber que bien peu de feuilles de laurier dans la balance des batailles, que le nombre des soldats et la science stratégique des chefs ont surtout fait pencher à notre détriment. Cette erreur néanmoins s'est propagée, elle est devenue article de foi; c'est au mieux, car elle a déterminé un effort dont le pays recevra le bénéfice. École et caserne, voilà les deux étapes où désormais la France doit faire halte et s'initier avant d'être admise aux droits et aux devoirs de la virilité. On n'a pas compté les sacrifices, qui se chiffrent par millions et par milliards ; on les a acceptés par piété filiale et portés résolument; si la jeunesse ne s'en montrait digne, elle serait coupable.
On ne s'est pas contenté seulement de veillera l'enseignement primaire qui, dans l'état actuel des connaissances, peut passer pour irréprochable: on l'a, pour ainsi dire, créé à nouveau par l'obligation et par les progrès que celle-ci a naturellement engendrés. Je l'egrette que ce bon vent de rénovation n'ait point soufflé sur renseignement secondaire et ne l'ait pas vivifié. Malgré quelques tentatives de relèvement, il reste ce que je l'ai connu jadis, lent dans son allure, confus dans ses mé-
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thodes, cheminant cahin-caha, au petit bonheur, vers le baccalauréat qui ne prouve rien et prétend mener à tout. Sauf dans ses parties relatives à la préparation aux écoles spéciales, on le croirait atteint de je ne sais quelle maladie de langueur qui Tétiole et dont il ne peut guérir. Ceci est de conséquence sérieuse, car l'enseignement secondaire est, pour ainsi dire, le seul précepteur chargé de l'éducation de la bourgeoisie. La France a été souvent déçue par sa classe moyenne : la médiocrité de l'école ne pourrait-elle pas expliquer la médiocrité de la caste ?
En revanche, TefFort dont l'enseignement supérieur a été l'objet est admirable et l'on ne saurait y trop applaudir. Le monument est grandiose ; c'est encore Victor Duruy qui en fut le premier ouvrier. Dès 1866, il envoie des missions d'enquête dans les pays d'universités — Allemagne, Amérique, Angleterre ; — de lumineux rapports en résultèrent, qu'il résuma et condensa lui-même dans la préface de la Statistique de renseignement supérieur pour r année 1867. Là, en quelques pages substantielles, il indique le devoir de l'avenir et il trace le programme des améliorations futures; on n'eut qu'à s'y conformer quand le moment d'agir fut venu. Il a quitté le ministère trop tôt pour donner un corps aux projets qu'il avait conçus; mais heureusement il laissait derrière lui un collaborateur qui fut son exécuteur testamentaire. M. Armand du Mesnil,
directeur de renseignement supérieur pendant de longues années, a été le facteur le plus énergique de ce développement. Aussitôt après la guerre, il se mit à la tâche, rien ne Fa fait dévier de la ligne tracée, et ceux qui sont venus après lui n'ont pu que continuer son œuvre en suivant le plan déterminé.
Je sais bien qu'en mon temps de jeunesse il existait un enseignement supérieur; j"ai trop battu des mains aux cours de Michelet et de Quinet, j'y ai échangé trop de horions avec les cabaleurs pour l'ignorer ; mais cet enseignement ressemblait bien peu à celui que je vois aujourd'hui. L'installation de nouvelles facultés en province, l'organisation de laboratoires amplement pourvus, la création de l'École des hautes études, les cercles, les bibliothèques d'étudiants fondés par la libre association, n'existaient point, et témoignent à présent de la sollicitude que la culture intellectuelle inspire à la nation qui pendant longtemps s'en était trop désintéressée.
On a compris, mais ça n'a pas été sans peine, que nulle ressource, je dirai plus, que nulle opulence ne doit être ménagée à l'enseignement supérieur, car c'est de lui que tout découle. On peut lui appliquer une expression arabe et dire : Il est « tète de source », et « père de la fécondité ». A cette heure les voies d'agrandissement sont accessibles à l'enfance studieuse et à la jeunesse
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intelligente. Grâce à la gratuité primaire, grâce aux nombreuses « bourses » accordées aux étudiants comme aux écoliers, la jeune France a ses entrées partout, aussi bien dans l'école où Ton épelle Talphabet que dans la petite salle peu fréquentée où Ton enseigne la mécanique céleste; nul n'est exclu, et je crois, sans me permettre de raftlrmer, qu'il suffit d'avoir donné preuve d'aptitudes pour être dégrevé des droits du fisc universitaire. On s'est ingénié à aplanir les routes qui jadis n'étaient point exemptes d'obstacles par lesquels plus d'un bon vouloir a été découragé ; on y peut marcher maintenant en toute liberté, en toute rapidité d'allure.
Parvenu au carrefour où s'embranchent les chemins conduisant aux différentes portes qui s'ouvrent sur la vie même, le jeune homme peut choisir, car, à chacun des relais, son passeport a été visé sous forme de diplôme; il a terminé l'apprentissage supérieur; je ne sais s'il est apte aux luttes de l'existence, mais il y est prêt. Avant qu'il ne se jette dans la bataille, je l'engage à méditer ce passage de Montesquieu : « Nous recevons trois éducations différentes ou contraires : celle de nos pères, celle de nos maîtres, celle du monde. Ce qu'on nous dit dans la dernière renverse toutes les idées des premières. »
Je m'abstiens de commentaire: la glose serait périlleuse, car il est bon de ne point jeter au feu
les livres de morale et de ne pas se hâter de reviser nos codes, qui ne sont guère que la réglementation de l'improbité deshommes : jusque-là, maispasplus loin. Lorsque la limite est dépassée, le magistrat met sa toque et le geôlier cherche ses clefs. Celui qui sest étudié à marcher en marge des lois, sans jamais poser le pied sur un des articles, n'a pas de casier judiciaire; mais il ne s'ensuit pas qu'il soit un honnête homme au sens précis du mot. N'être honnête que selon le code, être honnête selon la morale, sont choses différentes. Que ceux qui ont appris cette vérité en écoutant les voix de l'enseignement supérieur, ne l'oublient jamais.
On a reproché à l'enseignement jjrimaire d'avoir fait ([uelques folies et d'avoir, comme Louis XIV, sacrifié au goût des bâtiments. Beaucoup d'écoles ont été construites, je le reconnais, mais j'estime cependant qu'il vaut mieux.en avoir trop que pas assez. Soyez en paix, elles se peupleront, et si elles sont trop vastes pour le nombre d'écoliers qu'elles auront à recevoir, les conditions hygiéniques n'en seront que meilleures.
11 me semble que le souci — très légitime — de l'instruction populaire n'a pas été le seul motif déterminant de tant de pierres de taille ajustées et de tant de tables alignées dans des salles d'étude. N'aurait-on point voulu élever une école en face et peut-être en rivalité de chaque église, avec une arrière-pensée qui pourrait se formuler comme le
titre d'un chapitre de Victor Hugo : « Ceci tuera cela»? Je suis d'avis qu'il ne faut tuer personne, ni le prêtre catholique, ni le pasteur protestant, ni le rabbin d'Israël, ni le pope orthodoxe, ni l'uléma musulman, ni le bonze bouddhiste, ni le pédagogue libre-penseur. Quand donc comprendra-t-on que la liberté consiste moins à imposer sa volonté qu'à respecter la volonté d'autrui? Inquisition religieuse, inquisition laïque, c'est toujours de l'inquisition, et en notre âge le mot même ne devrait plus exister.
A voir ce que j'ai vu depuis que je suis sur terre, il me semble que la pratique de la liberté est ce qu'il y a de plus rare en ce bas monde. Ce rêve, ce rêve sacré de notre jeunesse, est resté sur la tour, les yeux fixés vers l'horizon ; il regarde, il attend, il espère et ne voit rien venir. Je crois qu'il faut s'ajourner aux existences futures pour saisir la réalisation de nos songes; nos descendants en jouiront peut-être, nous n'aurons pu que la concevoir. Dans cet ordre d'idées, contre lequel la jeunesse actuelle sera sans doute appelée plus tard à réagir, on a été très loin : si loin, en vérité, que l'on a fait la culbute dans le grotesque.
De tous les livres destinés à l'enseignement primaire on a enlevé le nom de Dieu, car Dieu est devenu un personnage inopportun que l'on veut laisser en dehors des cervelles enfantines. Tout dociles qu'ils soient, les petits écoliers n'oublient cepen-
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dant pas de dire « Dieu vous bénisse! » à ceux qui éternuent, de s'écrier : « Ah! mon Dieu! » lorsqu'ils sont effrayés, et de jurer, comme l'on devine, quand ils sont en colère et pour peu qu'ils soient grossiers. Qu'importe! Fermer les paupières nous empêche de voir le soleil, mais ne nous empêche pas d'en sentir la chaleur et le bienlait.
S'est-on assez moqué jadis des éditions ad tisum Delphinil et voilà que l'on recommence au profit ou au détriment des morveux qui vont à l'école ânonner la grammaire : précautions inverses, mais analogues, inspirées par la même étroitesse d'esprit. Pauvre bêtise humaine ! doit-elle être fatiguée de virer toujours dans le même cercle, de marcher dans les mêmes empreintes et de s'apercevoir, en fin de compte, qu'elle n'a jamais fait qu'un chemin qui ne mène à rien, comme tous les chemins de m.anège. J'ai vécu sous bien des gouvernements, depuis soixante-dix ans que je suis né ; je crois fermement qu'il existe un certain nombre de bourdes inéluctables, imposées par la fatalité, car je les ai vues se reproduire avec régularité, au cours de tous les régimes qui se sont succédé de mon vivant. Cela me fait supposer que l'art de gouverner n'est pas aussi difficile qu'on se l'imagine et qu'il consiste à répéter les fautes des prédécesseurs, à moins que l'homme ne soit une créature naturellement bornée, ce qui est peut-être une explication suffisante.
En cherchant à enlever l'enfant à rintluence religieuse — je parle de la foi et non pas de l'église, — ce n'est point à un certain enseignement que l'on a voulu le soustraire, c'est à une certaine éducation. Les programmes, dans toute espèce d'écoles, sont les mêmes et soumis au contrôle des inspecteurs scolaires ; les notions enseignées sont identiques, seuls les principes de morale diffèrent. Pour le prêtre un Dieu créateur est l'essence de tout ; pour l'athée tout a été produit par rien. Voilà le terrain du combat, il est assez vaste pour qu'on s'y gourme pendant longtemps. Je pense que l'issue de la bataille sera douteuse et que l'àme n'en sera point transformée. Certes on peut meubler l'esprit, c'est affaire d'enseignement; mais je ne sais trop si l'on réussit à modifier les instincts, ce qui est affaire d'éducation. L'orthopédie morale est en tout cas lente à produire ses effets; le bon résultat qu'elle a cherché n'est guère obtenu que tard, très tard, lorsque toute passion est éteinte; — triste, mais vrai.
Danscesquestions où se mêle trop de politique, on ne compte pas assez sur la pénétration héréditaire, sur la tyrannie des lois de l'atavisme, sur l'esprit de réaction naturel à l'enfant aussi bien qu'à l'homme. La plupart des philosophes du siècle dernier, qui furent fidèles au mot d'ordre donné par Frédéric II de Prusse : « Écrasons l'infâme, » n'avaient-ils pas reçu la nourriture intellectuelle de la main même
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des jésuites? Tous les principes qu'ils ont formulés furent contradictoires à ceux que les « Pères » leur avaient enseignés.
Les instincts de l'homme, résultat de son tempérament, sont autrement vivaces que Tinfluence des leçons de morale et de philosophie données par l'éducation ; les premiers persistent, la seconde s'efface, disparaît et s'oublie. Je dirai volontiers comme la reine Christine de Suède : « Il y a des paysans qui naissent princes et des rois qui naissent paysans, et il y a une canaille de rois comme il y a une canaille de faquins. » Le tort, c'est de croire que l'éducation morale peut agir sur les masses; elle n'agit que sur les individualités prédisposées. N'est-ce donc rien? C'est beaucoup, et ne modifierait-on que les idées d'un seul enfant, il faut persister à enseigner la droiture, la véracité, la correction des sentiments, l'abnégation de soimême et le dévouement. Quelque bon, intelligent, perspicace et prêchant d'exemple que soit un éducateur, on n'est jamais certain qu'il réussira dans l'œuvre entreprise et qu'il redressera une âme naturellement tortueuse.
Au dix-septième siècle, un homme qui était d'église a scandalisé son temps par la dépravation de ses mœurs ; il a peu honoré son nom et a déshonoré la pourpre ; il a suscité des troubles ; il a combattu la royauté dans la personne d'un enfant que son âge aurait dû rendre sacré pour un
prêtre; coureur de ruelles, fauteur d'émeutes, infatué de lui-même, fourbe et menteur, professant Tart de duper la loi, de mentir aux serments, de se moquer des scrupules, de rire de la conscience et de tout sacrifier à son propre intérêt, il est célèbre pour avoir laissé des mémoires qui sont le manuel de la duplicité. Je parle de ce Paul de Gondi, qui fut le cardinal de Retz. Sait-on encore quel a été son précepteur? — Saint Vincent de Paul.
Le mot laboratoire \ient du latin lahorare, qui signifie travailler. Si l'expression est plus particulièrement attribuée à la chimie, à la physique, à la pharmacie, elle n'en conserve pas moins sa valeur pour les autres branches des connaissances humaines. Là où l'on se réunit en groupe pour travailler sous une direction supérieure, il y a laboratoire : la Sorbonne, le Collège de France, l'École polytechnique, TÉcole des beaux-arts, l'École normale et tant d'autres instituts d'enseignement sont des laboratoires; il n'est pas jusqu'à la Chambre des députés qui parfois ne soit le laboratoire des discussions stériles : on la dit du moins, et j'ose à peine le répéter. Grâce à des efforts où nul ne s'est ménagé, où les municipalités, les départements et l'État ont rivalisé de patriotisme, la France est aujourd'hui un vaste, un multiple laboratoire ouvert aux nouvelles générations. Il me parait impossible qu'une belle moisson n'en résulte pas dans l'avenir. Il faut avoir le courage d'attendre; c'est hier que l'arbre a été planté, il n'est pas possible d'en récolter déjà les fruits.
Les maîtres futurs sont encore assis sur le gradin des amphithéâtres ; avant d'enseigner, ils apprennent ù apprendre, et les études auxquelles ils se livrent ne sont guère que des exercices où s'assouplit leur intelligence, où lentement la méthode se forme, où les aptitudes se fortifient et font leur choix. Là, dans cette sorte de travail préliminaire, travail à la fois de dégrossissement et de recherche, ils ont pu s'assurer qu'il n'est pas de champ, si glané qu'il ait été, qui ne puisse fournir quelques gerbes à des mains ingénieuses. « Tout est à découvrir », me disait un savant maussade. Non, tout n'est pas à découvrir, mais tout est à faire connaître. Lorsque je lis certains livres de science et de philosophie, qui ont la prétention d'être écrits en français, je regrette qu'il ne se rencontre pas un homme de bon vouloir pour les mettre « en clair », ainsi que l'on dit pour la traduction des dépêches chiffrées.
Autant que je peux apprécier les tendances dominant chez les jeunes gens d'aujourd'hui, je constate qu'elles diffèrent essentiellement de celles qui nous ont animés jadis. Nous n'étions pas des solitaires, tant s'en faut, mais le libre esprit d'association — qui est tout moderne — n'était pas en nous. Si nous formions quelques groupes, — quelques coteries serait plus exact, — c'était dans un but de plaisir; on s'assemblait pour se divertir, assez honnêtement du reste; mais, en dehors de
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cela, on restait isolé dans le travail, quand on travaillait, et dans la production. Cependant c'est aux jours de ma jeunesse que furent créés bien des conventicules mystérieux, à nombre restreint, qui restèrent inféconds et n'étaient que la conception de cerveaux enfantins, épris de Balzac et rêvant une sorte de puissance ésotérique dont le mécanisme était emprunté de toutes pièces au roman des Treize. J'en puis parler, car j'avoue avoir été le chef, le Grand Lama d'un de ces petits cénacles occultes où nous ne pouvions rien faire, car nous ne disposions d'aucune influence ni d'aucun moyen d'action. C'était fort ridicule. On se faisait mutuellement « mousser » ; le mot d'ordre aurait pu être transmis par Armande des Femmes savantes :
Nul u'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
Belle fadaise et bien inutile ! Nulle réclame, nul éloge ne fait croire à l'esprit de ceux qui n'en ont pas. Cette vérité, nous en fîmes, à nos dépens, l'épreuve, que plus d'un benêt renouvelle sans doute aujourd'hui.
Comme autrefois, les jeunes gens s'associent encore pour s'amuser et se débarrasser de l'exubérance de leur sève; mais j'ai lieu de croire qu'ils s'associent également pour le travail, un peu comme des ouvriers mineurs qui attaquent le même filon sur différents points, afin d'obtenir un rende-
ment plus riche et plus rapide. 11 ne s'agit pas ici des écoliers : il s'agit des jeunes hommes qui, munis de quelque diplôme et déjà familiarisés avec les habitudes laborieuses, s'adonnent, par vocation plus que par nécessité, à la culture des hautes études ouvrant toute issue à l'intelligence et à l'ambition.
Les sciences qui procèdent par recherches et par découvertes — la physique, la chimie, la géographie, l'histoire et bien d'autres — ^ont tout à gagner en concentrant plus d'un effort sur un point déterminé encore obscur ou seulement d'interprétation douteuse. Ceci, les jeunes gens actuels l'ont compris et ils agissent en conséquence. Sous une impulsion respectée, ils manœuvrent d'ensemble le levier qui brisera l'obstacle, dégagera la route et permettra de faire un pas en avant. Ils sont comme des soldats qui, dans la mesure de leur énergie, concourent à la victoire et qui, en récompense de leur action individuelle, seront appelés plus tard à diriger l'action collective. En parlant de la sorte, je regarde surtout vers ces jeunes hommes perspicaces et sérieux, qui se destinent aux travaux de l'histoire. « Le goût de l'histoire est le plus aristocratique des goûts, » a dit Renan.
Les travaux historiques publiés au cours de ma génération ou de la génération qui a précédé la mienne, ont été des œuvres étroitement personnelles ; je ne serais pas surpris que les études
historiques, mises au jour dans un avenir prochain, fussent des œuvres d'association. Il est à signaler, en outre, que la masse des documents livrés aux investigations ne permet plus à un seul et même écrivain de les étudier consciencieusement et avec fruit. Toute histoire générale, — histoire de France par exemple, — composée par un seul individu sera désormais pleine de lacunes, faute de temps pour consulter les pièces à conviction ; or toute lacune fausse l'histoire , puisqu'elle interrompt l'enchaînement des faits.
Les résultats obtenus par la méthode du travail divisé, quoique concordant à l'unité de la construction, seront considérables, renverseront plus d'une idée reçue et dissiperont bien des obscurités dont nos annales sont enveloppées. Pour tout dire en un mot, on verra clair là où il y a encore doute et tâtonnement. La vérité est au fond d'un puits, je le sais, et il n'est pas facile de l'y découvrir, parce que la crédulité, la passion, les intérêts, ont à l'envi entassé sur elle les lictions, les légendes et les impostures. Pour la débarrasser du fatras sous lequel on l'a ensevelie, ce n'est pas trop de se grouper et d'agir de concert.
Non seulement les récits historiques sont souvent erronés, mais parfois ils sont menteurs, résolument. A voir les relations que l'on ose publier sur les faits qui se sont produits de nos jours, sous nos yeux mêmes, on n'en peut douter, et cela met en défiance
sur les événements d'autrefois. En 1831, j'ai connu à Athènes le général Morandi ; il avait été Philhellène et l'un des plus vigoureux soldats de la guerre d'indépendance. En lisant la narration des combats auxquels il avait assisté et que, dans bien des cas, il avait dirigés, il éclatait de rire. Tout était si exagéré, si boursouflé, qu'il s'écriait : « Je ne m'y reconnais plus ! » Un jour que je lui parlais de Marathon, dont je venais de visiter le champ de bataille, il me regarda avec surprise et me dit : « Comment pouvez-vous croire à des fables pareilles? D'après ce que j'ai vu ici même et d'après les récits que l'on a inventés pour célébrer d'insignifiantes escarmouches que l'on travestissait en actions héroïques, j'en ai conclu que l'on s'est bien peu battu à Salamine et à Marathon. » Puis avec esprit il commenta le vers de Juvénal :
Et quidquid Grœcia mendax
Audet in hisloria.
C'était un paradoxe auquel il prenait plaisir, et qui signifie simplement qu'il faut en rabattre de ce que l'on entend raconter et qu'il est sage de contrôler les versions acceptées, afin de leur dérober, s'il se peut, la vérité qu'elles dénaturent.
Est-ce que la vieille exégèse historique n'a pas fait son temps? est-ce que l'heure n'est point venue de rendre aux personnages leur figure réelle, d'enlever les masques derrière lesquels leurs traits
sont dissimulés, d'arracher les oripeaux de convention dont on les a revêtus et de restituer à la pauvre Clio la belle nudité qui convient aux Déesses? Tout ment dans l'histoire écrite, ou du moins tout y est apprêté, tout y est frelaté. Le mobile de la plupart des actions est dissimulé, comme si l'on avait honte de le faire connaître, on le drape de sentiments généreux qui n'en sont que le travestissement.
Gela ressemble aux proclamations officielles qui précèdent, accompagnent et suivent les guerres. C'est toujours la même phraséologie : « L'honneur... la patrie... l'indépendance... les droits sacrés... la justice de notre cause... Dieu combat avec nous... » Soulevez ces grands mots qui servent simultanément aux parties adverses, si bien que la même proclamation peut passer d'un camp dans l'autre sans rien perdre de son opportunité; regardez derrière ces phrases qui se répètent invariablement lorsque les épées sortent du fourreau, et vous verrez les compétitions de la prépotence, l'esprit de conquête, la passion du lucre '.
1 . Se souvient-on do la proclamation lancée par Napoléon III, en 1859, au déliut de la campagne d'Jtalie : « La France seule aujourd'hui peut faire la guerre pour une idée » '. Le résultat fut l'annexion du comté de Nice et de la Savoie. Pourquoi avoir menti, avoir annoncé une guerre idéale et désintéressée, lorsque l'on voulait faire une guerre, non pas de conquête, mais d'accroissement ? J'avoue humblement avoir été dupe et déçu.
Il est rare que dans une guerre le point initial ne soit pas misérable; ce qui ne l'empêche pas de mettre en œuvre les grandes vertus humaines, le courage, le dévouement, l'abnégation, le sacrifice de soi-même. Lorsque tout est fini, lorsque la terre a bu assez de sang et que les nations en armes sont épuisées, on fait la paix, et parfois, après l'avoir faite, on reconnaît que l'on a oublié le prétexte invoqué pour justifier la guerre. En revanche on s'est souvenu du motif : les vaincus s'en aperçoivent, car les stipulations leur sont onéreuses.
Intérêts de la religion, intérêts de l'honneur des couronnes, intérêts de la magnificence souveraine, intérêts des peuples que soulève seul, dit-on, l'amour de la gloire : toutes ces hautes raisons morales, dignes de faire battre les cœurs, ont été tour à tour invoquées pour expliquer des conflits acharnés dont le mobile secret, mais tout-puissant, n'était autre qu'une question d'épicerie. Je ne plaisante pas, le sujet n'y convie guère. Ce serait presque l'histoire du monde que l'histoire des luttes soutenues pour se rendre et rester maître des quatre épices; je dis bien : les quatre épices : le poivre, la muscade, la cannelle et le girofle. Le Portugal y avait trouvé sa splendeur éphémère. De ces batailles et de ces efforts d'accaparement, un dicton a survécu : Cher comme poivre. Bonnes gens, qui ne détestez pas la cuisine un peu « relevée )>, songez que vos noix muscades et vos clous
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de girofle ont coûté la vie à des centaines de milliers d'hommes avant de paraître librement et à bon marché sur vos tables '.
Les vaisseaux de guerre, les coups de canon, les descentes à main armée, ont été les agents de propagande à l'aide desquels l'Angleterre a favorisé l'exportation de ses calicots. Pour sauvegarder les principes et .témoigner de sa piété, elle glissait quelques Bibles dans les ballots; une terre était conquise, les cotons tissés étaient placés avantageusement, et le tour était joué. L'Angleterre a cependant rendu un service capital à l'humanité : en 1807 et en 1808, elle vota, par son parlement, l'abolition de la traite des nègres, dont elle n'avait plus besoin depuis qu'elle avait perdu ses colonies de l'Amérique du Nord et qu'elle avait constaté
1. En revanche, c'est au même mobile, fort peu désintéressé, que sont dues les plus belles découvertes géographiques : « C'était pour arriver jusqu'aux îles à épices que les Portugais avaient fait le tour de l'Afrique et les Espagnols le tour du monde; que les Hollandais, nu siècle plus tard, s'étaient inutilement enfoncés dans les glaces de la Nouvelle- Zemble ; que Lemaire et Schouten, trouvant toutes les voies fermées par la jalousie politique ou par le monopole commercial, avaient pénétré dans l'océan Pacifique, après avoir découvert le cap llorn. » {Mémoires du vice-amiral Jurien de la Graviers; 1. 1, p. 144. Paris, Hachette, 1872.) C'est en cherchant la route la plus rapide vers l'île de Zipangu (le Japon) ou « le pays des aromates » que Christophe Colomb découvrit l'Amérique (Cf. Christophe Colomb devant l' histoire, çviV Henry Barrisse; Revue hebdomadaire, 8 octobre 18'J2).
que la culture des terres de l'Hindoustan n'exige pas l'emploi des noirs.
La force masquée d'hypocrisie, le brigandage accompagné de patenôtres ou de théories palingénésiaques, c'est ce que l'on trouve à chaque pas des annales humaines, et c'est ce qui est odieux. Au nom de la civilisation, les races les plus fortes et les mieux armées détruisent les races faibles, se substituent à elles, les supplantent sur leur propre territoire et, pour se mettre la conscience en paix, les appellent sauvages et barbares, quitte à se détourner avec indignation si l'un des grands machinateurs de la politique transcendante proclame la plus éclatante des vérités, en disant : La force prime le droit. — Hélas I La force fait plus encore que de primer le droit, dans l'état actuel de l'humanité : elle le constitue. — Ai-je besoin de dire que je ne parle ici que du « droit de possession »?
N'avaient-elles donc aucun droit, ne serait-ce que le droit de propriété, le droit de vivre et de mourir sur la terre des ancêtres, ces nations ou, si ce mot semble trop majestueux, ces peuplades qui, sans motifs plausibles, même sans prétextes acceptables, ont été dépouillées, asservies, parquées comme des troupeaux, anéanties? Ceux qui se sont jetés sur elles et les ont égorgées, sans mettre en avant d'autres raisons que l'abus de la force, le goût du meurtre, la volonté de s'emparer du bien d'autrui, me paraissent moins coupables que ceux qui s'abri-
tent derrière de prétendues idées de propagande supérieure dont, au fond, ils se soucient comme d'une noisette vide.
Quoi de plus abominable que la conquête — la conquête ! — du pays des Incas par Pizarre, ce gardeur de pourceaux qui portait Tépée, etparson moine Valverde qui brandissait l'Évangile ? Tue ! tue! Ce fut promptement terminé. C'est ainsi que plus d'une colonie a été fondée^ et les colonies sont la gloire des nations. Valverde du moins ne fut pas longtemps associé aux destinées de la vice-royauté du Pérou; devenu évêque de Cuzco, il fut pris par les Indiens, qui le mirent à la broche et le mangèrent. Repas médiocre, que l'on aurait pu appeler: Le banquet du chùlim'ent.
Pauvre race rouge, enfantine et crédule! Si elle n'est disparue, elle va disparaître. Les Anglo- Saxons prolestants ont été moins féroces que les Espagnols catholiques; ils l'ont un peu moins massacrée, et se sont contentés de lui offrir les produits de leurs distilleries; elle meurt d'alcoolisme prémédité par la civilisation qui la refoule, s'empare de ses territoires de chasse, sans lesquels elle ne peut subsister, et attend avec peu de patience qu'il n'en soit plus question que dans les romans deFenimore Cooper, Il est temps d'écrire l'histoire de ce peuple infortuné, car bientôt il n'en restera plus trace. Dans l'immense sépulcre creusé par l'avidité sans frein, que l'euphémisme politique
appelle l'extension coloniale, il aura été rejoindre les Caraïbes, qui, eux aussi, ont été une nation. Ceux-ci du moins, à Saint-Domingue, ont eu des funérailles que l'on croirait l'acte d'une justice toute-puissante se manifestant par voie de réversibilité. Les blancs les ont exterminés et remplacés par les nègres ; les nègres, à leur tour, ont exterminé les blancs, et voilà qu'ils s'exterminent entre eux.
Est-ce donc à dire que la mission de l'homme est de détruire l'homme? On le prétend et les plus rétifs à cette idée désespérante finissent par y croire, succombant sous le nombre des exemples et ne pouvant se soustraire à la tyrannie des faits. Depuis que l'âge historique s'est montré sur terre, — par là j'entends l'âge de l'écriture, — bien des peuples, dont nous n'avons jamais su le nom, ont disparu, emportés par un de ces ouragans de meurtre et d'asservissement dont nulle tradition n'a subsisté; à peine, à grand'peine en aperçoiton une apparence d'indices dans quelques légendes religieuses conservées par la poésie, et encore ces indices nébuleux ne sont que soupçonnés par des interprétations qui, presque toujours, s'appuient sur des hypothèses.
Dans leur naufrage ces peuples ont péri, corps et biens, et l'histoire même ignore qu'ils ont existé. Les Atlantes ont été, dit-on, engloutis par la mer; combien daulres races ont été effacées du livre de
vie par le seul animal qui tue pour tuer, dont la faim-valle ambitieuse n'est jamais rassasiée, par l'homme! Certes la crainte de l'alerte publicité des journaux enraye aujourd'hui les velléités cruelles; l'usage de procéder par extermination semble condamné et tombé en désuétude; mais pas plus à cette heure qu'au temps des Conquistadores on ne se fait scrupule de s'emparer de territoires sur lesquels le plus astucieux des juristes est incapable de faire valoir un simulacre de droit. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les atlas de 18:20 à ceux de 1892.
C'est l'usage des gouvernements policés de procéder ainsi, etlorsque les pauvres êtres que l'on incorpore malgré eux à une nation dont ils ne connaissent ni le langage, ni la religion, ni les lois, tentent de ressaisir leur indépendance, — ce qui est leur devoir absolu, — on les traite de révoltés, de rebelles ; on les décapite, à moins qu'on ne les pende, ou qu'on ne les fusille. Si c'est ainsi que, sous peine de déchéance, doit agir un peuple respectable, si, de cette façon seulement, il peut ouvrir des débouchés à son énergie commerciale, il faut le dire brutalement et ne point s'entourer de formules menteuses. Si la conduite qu'il est sage et glorieux de tenir est en contradiction permanente avec les principes que, dés l'enfance, on s'efforce de faire pénétrer dans l'àme des nations civilisées, à quoi bon les préceptes de la morale, à quoi bon les
enseignements de la philosophie, à quoi bon la voix des religions ?
Plutôt que de manquer, de dessein préconçu et avec orgueil, aux lois qui régissent l'âme et lui proposentla perfection comme but suprême, pourquoi ne pas briser les tables des commandements, où Dieu lui-même — c'est la Bible qui le raconte — a écrit : Non occides, — non furtum faciès, — Tu ne tueras pas, — tu ne déroberas pas? Au lieu de prêcher la vertu à l'homme et de l'employer — sous peine de honte et souvent sous peine de mort — à des œuvres d'iniquité, pourquoi ne pas lui dire : Carpe diem ! vis au jour le jour, l'existence est courte, ne t'y refuse rien, prends ce qui tente ta convoitise; sois le plus fort ^t ne te gêne pas; occupe la maison de ton voisin, et si le bonhomme regimbe, chasse-le, à moins que tu ne préfères le brancher à un arbre? Les scrupules sont pour les niais; les gens d'esprit n'en ont pas ; il suffit que tu plantes un étendard sur une terre pour que cette terre t'appartienne et que les propriétaires primitifs soient dignes de mort s'ils ne veulent pas être dépouillés par toi.
Puisque l'on agit ainsi, pourquoi ne pas le dire? Pourquoi celte contradiction entre l'acte et la parole? Pourquoi celle-ci est-elle toujours démentie par celui-là ? Comment parvenir à les mettre d'accord ? On y arrive cependant, sans trop de peine, grâce à une vieille fiction, passablement impu-
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dente, où la morale n'a rien à voir et que l'on nomme : la raison d'Ëtat. Elle change souvent de visage, mais on peut toujours la reconnaître à ceci, qu'elle ne dit jamais ce qu'elle pense et qu'elle ne va au but que par des sentiers détournés. Elle aime ù faire naître les conflits et s'emploie à les terminer lorsque le mal est irréparable. En ses heures de loisir ou de méditation, elle regarde avec convoitise vers le bien d'aulrui et parfois en dispose par anticipation, selon ses convenances du moment. Elle sert d'excuse et de prétexte à tout; elle est bonne fille du reste, elle se laisse dorloter sur les genoux de la diplomatie et n'est point trop avare de ses faveurs. Entre gens de façons courtoises, il n'est point malaisé de s'entendre.
Autour d'une table couverte du tapis vert traditionnel sur lequel est étalée une carte géographique « mise au courant d'après les découvertes les plus récentes », ainsi que disent les prospectus de librairie, des hommes graves se réunissent et discutent, en langage approprié, quelques questions que l'on a eu grand soin de laisser ignorer à la partie la plus intéressée. On se fait des politesses et l'on s'offre des peuples, comme l'on s'offre une prise de tabac : « Vous, messieurs de la Tamise, nous trouvons équitable que ce territoire de 4 793 oUO kilomètres carrés soit à vous; messieurs de la Sprée, vous convient-il d'accepterces diverses portions qui réunies ne forment que 2^270 800 kilomètres? cela
peut paraître exigu en comparaison de la part réservée à ces messieurs de la Seine, auxquels nous reconnaissons droit d'influence et de propriété sur 8 2G3 400 kilomètres carrés ; ne vous récriez pas cependant, car ce lopin contient un désert dont rétendue est moins problématique que la fertilité. » On se frappe dans la main, on signe des papiers que Ton timbre de quelques cachets, et l'Afrique est partagée, — est « dépecée », pour répéter le mot d'un géographe.
Les blancs se sont attribué le continent noir, c'est au mieux. Plaise au soleil que le climat de ces pays inconnus hier ne soit pas dévorateur de l'Européen. Ah ! si les nègres du Ouaday et du Darfour, sous prétexte qu'ils ont trop chaud chez eux, tentaient d'envahir les contrées de l'Europe tempérée, quelle indignation et quels cris de fureur! Si, par impossible, ils étaient vainqueurs et nous imposaient la civilisation des grigris et de la bamboula, les invocations ne manqueraient point au droit qui serait outrageusement violé. Oui, le droit serait violé, ce qui parait être sa destinée en tout temps et en tout lieu ; mais le droit ne se modifie pas selon les degrés de latitude, ni selon la couleur de la peau. 11 est parce qu'il est ; seulement il a l'inconvénient d'être impuissant à se protéger lui-même ; c'est pourquoi l'on ne s'en soucie guère quand on est le plus fort, et c'est pourquoi les blancs s'emparent des territoires
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nègres, comme les noirs s'empareraient des territoires blancs s'ils le pouvaient.
Ces expéditions ont pour but d'ouvrir un nouveau champ et de donner un nouvel essor à l'activité de l'industrieuse Europe : du moins c'est ainsi qu'il convient de parler lorsque l'on veut se conformer au langage de « l'expansion coloniale ». Dans ces régions sur lesquelles plane encore tant d'incertitude et qui, malgré le dévouement des explorateurs, restent en partie ignorées, il se produira bien des actions détestables, comme il n'en a pas manqué en tous pays où une race envahissante s'est substituée à la race autochtone. On entendra des imprécations et des gémissements, car tous les peuples, sans exception, répudiant l'esprit de justice, exaltent la conquête lorsqu'elle se fait à leur profit et la maudissent lorsqu'elle s'exerce à leur détriment. Ça aussi, c'est comme le droit, ça se retouine selon les circonstances et ça sert à démontrer le pour et le contre, d'après les besoins de la cause. Nous en pouvons conclure que la conquête de l'Afrique, si on la mène à bonnes fins, paraîtra légitime aux casuistes de la politique d'agrandissement, mais elle coûtera cher. On peut dès à présent se préparer aux sacrifices, aux insolations, aux fièvres paludéennes, et faire provision de sulfate de quinine.
Toutes les tribus de la grande famille européenne s'empressent et mettent à la voile pour
les rivages du pays d'ébène : l'avenir appartiendra à celle de ces tribus qui la première aura créé une race de mulâtres. Que cette parole ne fasse pas sourire : rien n'est plus sérieux ; car pour occuper efficacement ces territoires meurtriers il faut une race qui puisse y vivre, s'y développer, s'y reproduire, et la famille blanche ne le peut pas. Cette famille, cet audax Japeti genus, a, je le reconnais, une puissance d'expansion prodigieuse : en somme c'est elle qui possède le monde ; elle le dirige, elle l'éclairé ; elle en est l'âme et la vitalité. Partout où elle s'est établie, de gré ou de force, elle a donné la lumière ; si ses procédés de diffusion ont été exécrables, c'est parce qu'ils sont et ne peuvent être que d'essence humaine, c'est-à-dire sans moralité et inspirés par le seul égoïsme.
Elle a détruit là où elle aurait dû protéger ; elle a asservi ceux qu'elle aurait pu attirer à elle et associer à ses destinées. Malgré les reproches qu'on peut lui adresser, et que je ne lui ménage pas, au nom de la stricte morale et du droit abstrait qui, je me hâte de le dire, n'ont rien de commun avec la politique, elle a été la race initiatrice par excellence ; sans elle, l'humanité serait encore dans les ténèbres. Jusqu'à l'heure actuelle, ni dans le passé, ni dans le présent, aucune race ne l'a égalée : elle est supérieure, au sens précis du mot, et, comme à la supériorité de l'intelligence elle joint la supériorité des armements et de la science militaire,
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elle est la maîtresse, elle domine et s'adjuge ce qui lui convient. Elle devrait adopter la vieille devise : « Qui qu'en grogne, tel est mon plaisir. » Ce serait, en vérité, plus honorable que de donner des explications sophistiquées qui ne trompent personne, quoiqu'elles soient faites pour les benêts.
Dans ce monde, rien ne s'obtient que par la violence ; certains esprits, et je m'honore d'être du nombre, en restent désorientés et sont vaincus eux aussi par la force des coutumes. L'antique malédiction pèse sur l'humanité : « Tu enfanteras dans la douleur. » C'est comme une loi mystérieuse qui régit les actions des hommes et ne leur permet la conciliation qu'après épuisement par le combat. Il est possible que ces héros de la grande flibuste, que ces chasseurs d'hommes soient les agents inconscients d'une puissance occulte qui, par les ravages et la destruction, guide le genre humain vers des fms que nous ne pouvons prévoir.
Si l'âge d'or est devant nous, comme l'ont dit Bernardin de Saint-Pierre et après lui l'école Saint- Simonienne, il semble que nous n'en approchons qu'avec une lenteur excessive. Nous marchons vers la terre promise ; soit, je ne demande pas mieux que de le croire; mais, avant d'y mettre le pied, il nous faut, ainsi qu'Israël, traverser la mer Rouge, la mer de sang. Heureux ceux qui sortiront des
flots OÙ s'engloutissent les armées! La génération qui doit enfin aborder au rivage n'est pas près de naître et ses arrière-ancêtres ne verront le jour que dans longtemps.
Dans son impatience d'acquérir, la race blanche a donné de redoutables exemples, qui seront un jour retournés contre elle. Elle a déployé trop d'àpreté pour placer ses produits, organiser des contrats d'échange, installer des comptoirs, qui bien souvent ne sont que la première étape du chemin des conquêtes. C'est de cette façon que l'on prépare ce que l'on nomme les voies de pénétration. Ainsi l'on a refoulé des peuplades, ainsi, sous prétextes divers, on a châtié des nations, et l'on ne s'est pas aperçu qu'en les frappant, en leur imposant des traités humiliants, grâce à la perfection de notre outillage militaire, on leur démontrait l'inanité de leur instrument de défense et la faiblesse de leurs armées, qui n'étaient que des cohues sans esprit de résistance, sans cohésion, sans instruction préalable.
Nous avons donné une première leçon, c'est le vrai mot ; il paraît qu'en bons professeurs de l'art d'utiliser les forces, nous ne l'avons pas trouvée suffisante, car nous l'avons renouvelée et tout fait supposer que l'on ne s'en tiendra pas là. L'esprit d'aventure ne doit point faire négliger l'esprit de prévoyance. Le troupeau d'hommes eff'arés que quelques troupes blanches ont si facilement dis-
l'histoire. 183
perse va se transformer, se transforme et, dans un siècle, sera peut-être l'avant-garde d'une invasion formidable. On devine de qui je veux parler.
Vers l'Extrême Orient, dans le pays des grands fleuves, des rizières et des bambous, vit une nation prolifique, adroite, dénuée de nos préjugés qui sont contraires aux siens, apte à tous les métiers, menteuse par habitude, cruelle par tempérament, encore inhabile aux armes, mais cherchant à s'y instruire, avide, comptant la vie pour peu de chose, industrieuse et sans moralité ; son souverain se nomme le Fils du Ciel ; il est le plus puissant potentat de l'univers, car il commande à quatre cents millions de sujets. C'est le peuple jaune, le peuple chinois. Quand, au lieu de faire des magots, il fera des soldats, ce qui ne lui sera pas difficile, bien des problèmes qui tiennent la vieille Europe en suspens seront résolus.
Il est prudent de ne pas lui enseigner trop promptementà s'armer et à combattre, car l'avenir du monde semble devoir lui appartenir. La loi du nombre domine déjà chez plusieurs nations par le suffrage universel et le service obligatoire ; elle tend à se répandre et à s'imposer. La Chine a le nombre ; lorsque, avec son incomparable faculté d'assimilation, elle se sera approprié les notions indispensables aux peuples qui veulent être belliqueux, on ne voit pas qui pourra lui résister, à moins que
toute l'Europe et toute l'Amérique ne se réunissent pour aller l'étouffer sur place.
Est-ce là notre avenir? Des esprits profonds le prétendent. A Constantinople, en 1830, alors que la Chine n'était pas encore ouverte, on demandait, devant moi, à un grand vizir comment se liquidera la question d'Orient? Avec un triste sourire, il répondit : c La question d'Orient sera réglée dans cent ou cent cinquante ans, lorsque les Chinois seront maîlres du hassin de la Méditerranée. »
Après avoir publié le sixième volume de son Histoire Je France., consacré au règne de Louis XI, Michelet dit à Frédéric Baudry, qui me Ta répété : « Dès l'avènement des Valois, la quantité de nos documents historiques est écrasante ; à partir de Henri IV, le seul catalogue exigerait la vie d'un homme. » Il faut noter qu'à cette époque les archives des ministères des relations extérieures, de la guerre et de la marine étaient closes, ou peu s'en faut, par suite d'une vieille tradition bureaucratique qui se prolongeait, (|U()i((u'elle n'eût plus de raison d'être. La parole de Michelet dépassait peut-être la mesure, mais elle contient assez de vérité pour mériter d'être retenue, et elle explique pourquoi la plupart des historiens se sont copiés les uns les autres, ressassant les erreurs déjà commises, reproduisant les faits dans le même ordre primitivement infidèle et se contentant, pour toute besogne, de varier les commentaires et de modifier les gloses. De sorte qu'au lieu de donner une histoire puisée aux sources, ils donnent leur opinion sur l'histoire, ce qui est peu intéressant et encore moins instructif.
Les historiens les plus scrupuleux ont consulté les mémoires imprimés; mais ils se sont attachés de préférence à ceux qui concordaient avec leur manière de voir, et par suite n'ont montré qu'une face de leur sujet. Comme Janus, l'histoire a deux visages; découvrir l'un au détriment de l'autre, c'est être incomplet et quelquefois sans probité. Or tout récit historique qui n'est point basé sur la probité absolue, qui a mêlé son aloi à des alliages douteux, mérite d'être rejeté comme une pièce de fausse monnaie. Cette façon de présenter nos annales, selon des conventions plus que selon la vérité abstraite, ne doit plus subsister à une époque qui se glorifie d'avoir perfectionné, sinon créé, la méthode expérimentale.
Nos histoires de France sont nombreuses, mais de valeur discutable; les unes, avec des conceptions magnifiques, font la part trop large aux envolées de l'imagination ; les autres, d'un terre-àterre désespérant, recueillent pieusement les erreurs accréditées et ressemblent à un ramassis d'anas. Certes il serait injuste de les condamner en bloc ; telles parties de quelques-unes sont et restent des modèles qui ne seront point surpassés; plusieurs d'entre elles sont loin d'être sans utilité, mais dans l'ensemble elles sont incomplètes, car elles n'approfondissent que certaines périodes qui, plus particulièrement, ont excité l'intérêt de l'écrivain; pour les autres époques, en ne faisant
que les effleurer, elles infligent à leur récit des défaillances où Tesprit du lecteur se heurte à des mécomptes.
J'ai rêvé, je l'ai avoué plus haut, que la jeunesse d'aujourd'hui formulerait la loi de la politique ; puisque je suis en train de dénoncer les rêves dont ma vieille cervelle est encore hantée, j'en confesserai un autre que je voudrais bien voir réaliser par la création de ce que j'appellerai un Institut historique. On pourrait l'organiser en sections qui correspondraient aux principales divisions de l'histoire de France ; à chacune de ces sections une « escouade volante » serait attachée et aurait pour mission d'aller étudier les archives des gouvernements étrangers, afin d'y recueillir les documents qui sont de nature à éclairer notre histoire nationale.
On comprend le mécanisme, sans qu'il soit besoin d'insister. Par la subdivision du travail sur les points déterminés, les détails relatifs à une période seraient rassemblés; ces détails, réunis et juxtaposés chronologiquement, formeraient un ensemble qui, mis à la disposition de l'historien, lui fournirait les matériaux d'une histoire générale de notre race avec pièces à l'appui, confrontation des témoignages et sans solution de continuité. Un tel projet rentre-t-il dans la catégorie des utopies dont il convient de sourire, et ne peut-il tenter quelques jeunes esprits ardents au labeur.
amoureux de la France et se vouant à lui élever le monument historique, le monument de vérité, qui lui est dû? Deux cents jeunes hommes studieux, dressés aux recherches, qui se grouperaient dans ce but, seraient à mon avis dignes de tout encouragement ; eux aussi ils mériteraient bien de la patrie, car leur œuvre de conquête dans notre propre domaine serait une victoire sur la routine, c'est-à-dire sur Tignorance.
Par histoire générale de la France, j'entends l'histoire de la vieille France, de celle qui naît dans les marais préhistoriques de la Gaule et qui remet ses pouvoirs le 4 mai 1789 entre les mains des députés aux États généraux. La France nouvelle, celle qui apparaît pour la première fois, aux éclairs d'un orage, dans la salle du Jeu de Paume, est trop jeune pour que l'on puisse en parler avec certitude. Tous les travaux déjà inspirés par cette période, et dont plusieurs ont une importance de premier ordre, ne sont que des documents qui seront utilisés par un historien futur. Les prémisses posées par les faits se sont développées avec une logique intermittente, mais nous sommes loin encore de la conclusion et notre pays passera par plus d'une évolution avant de la formuler. Cela est dans l'ordre des choses : qu'est-ce qu'un siècle pour la vie d'un grand peuple et surtout d'un peuple qui, en vertu des lois de l'atavisme, est pénétré par des traditions souvent contradictoires àsesaspiralions?
Malgré des temps d'arrêt, malgré des mouvements de recul, plus apparents peut-être que réels, la marche en avant a persisté vers le but, plutôt soupçonné qu'aperçu, auquel tend l'esprit français depuis qu'il a été libéré par la plus violente et la plus féconde des commotions politiques. Malgré la diversité des décors et les changements à vue, il me semble que le grand drame de la Révolution française, — qui tend à devenir la révolution européenne, — n'en est encore qu'au premier acte.
Quant au prologue, il est tout entier dans la vieille France, et c'est là qu'on le trouvera sans peine, moins peut-être dans la hardiesse relative de certaines propositions philosophiques que dans les mesures d'État qui, procédant par élimination systématique, s'ingéniant à fortifier la puissance souveraine, vassalisant jusqu'à la domestication tous les soutiens du trône, ont si bien isolé le monarque, que, lui disparu, l'édifice monarchique s'est écroulé. On avait fait un Dieu du roi de France : en le supprimant on a produit le chaos d'où un monde nouveau a émergé au milieu des tempêtes.
A la veille de la Révolution, la monarchie française m'apparaît semblable à une de ces cathédrales à laquelle plusieurs générations ont travaillé; l'époque romane, les époques ogivales, l'époque de la Renaissance ont successivement concouru à la mise en œuvre; tous les styles, tous
les systèmes de construction s'y rencontrent. Si le monument estimposant, est-il solide par lui-même? J'en doute, car dès le principe on a dû l'entourer d'arcs-boutants qui le maintiennent en équilibre. Un à un, dans un but de grandeur et de magnificence, on a enlevé les contreforts ; les nefs, les flèches restent debout, comme par habitude; un ouragan passe, le temple oscille sur sa base et s'effondre avec un tel fracas, que la terre en a tremblé. Aussi ne serait-il pas excessif de dire qu'une histoire générale de l'ancienne France pourrait être intitulée : Histoire des origines de la Révolution française.
Cette histoire forme un tout complet, où les faits s'enchaînent et s'engendrent les uns les autres, où les causes produisent des effets applicables à Tordre des choses qui régna si longtemps; c'est une ère, au sens précis du mot, qui s'ouvre et qui se ferme, glorieuse malgré bien des infortunes, persistante malgré des somnolences, et qui a exercé une influence prépondérante sur les destinées du monde.
Je voudrais qu'une si haute entreprise fût conliée à cet Institut historique dont je rêve la création; en la poursuivant, on se convaincra que depuis les Mérovingiens l'expansion des idées françaises a remué l'humanité; car notre nation a cela de particulier, — et, dit-on, de périlleux, — que, victorieuse ou vaincue, elle a laissé partout sur son passage des
traces ineffaçables. Si l'étude de la période ouverte par la convocation des États généraux offre des dangers à l'impartialité de l'historien qui subira l'influence des passions politiques toujours en ébullition, il n'en est pas de même pour les dix-huit siècles précédents. C'est un champ des morts, les tombes y sont closes; on peut en évoquer les ombres, les interroger et rendre un témoignage de justice abstraite. Ils sont rares les historiens qui, soucieux de la seule vérité, se sont oubliés euxmêmes, ont su se soustraire à la pression de leurs croyances religieuses, de leurs tendances dogmatiques, de leur rancune ou de leur sympathie ; c'est pourquoi leurs récits, noyés le plus souvent dans le tlot des considérations personnelles, sont des plaidoyers ou des réquisitoires, au lieu d'être le procès-verbal authentique que l'on est en droit d'exiger. C'est là l'écueil qu'il est facile d'éviter, à longue distance, alors que les passions qui ont agité l'homme d'autrefois sont éteintes dans le cœur de l'homme d'aujourd'hui.
L'histoire de France telle que je la conçois, serait faite pour la France elle-même; les partis qui la divisent encore pourraient en faire le commentaire à leur guise; on leur offrirait un texte d'une sincérité absolue, leur glose serait libre de le dénaturer. On leur donnerait l'histoire vraie, ils en feraient l'histoire partiale, selon leur convenance, mais au moins nous posséderions nos annales
ayant force de loi, s'il se peut, comme un acte d'état civil. Un fait historique est digne de blâme ou d'éloge selon les conséquences qu'il a produites : or ces conséquences sont presque toujours lointaines, contraires aux prévisions et souvent, à leur tour, elles deviennent des causes suivies d'effets inattendus; on ne peut donc les apprécier qu'après un long temps écoulé, lorsque les prémisses ont fourni jusqu'à la dernière des conclusions qu'elles contenaient en germe.
Pour cela il est indispensable qu'une période d'histoire soit fermée par des événements tels, qu'il lui soit impossible de se rouvrir; or c'est le cas de l'ancienne France. Elle est embaumée dans les parfums de ses grandeurs, elle est ensevelie sous un glorieux linceul, son monument funéraire s'aperçoit de tous les points de l'horizon humain, mais elle est morte et ne ressuscitera pas. Si par miracle elle sortait de son tombeau, l'air respirable lui manquerait ; l'atmosphère est tellement saturée d'éléments qui lui sont contraires, qu'elle en périrait instantanément. Cela permet, si j'ose le dire, d'en faire l'autopsie et de n'en plus rien cacher. Il ne s'agira pas de démontrer que les conséquences d'un fait ont été favorables à telle conception de la foi, de la politique, de la philosophie, mais qu'elles ont été propices ou préjudiciables au pays. C'est à cela que l'on devra s'attacher, car hors de ce principe dont le respect doit
être de rigueur absolue, il n'y a qu'esprit de parti et non point la vertu même de l'historien, qui est linipartialité.
Si l'on ne se conforme pas à cette doctrine, on ne fera qu,'une sorte d'amplification des mémoires du temps que l'on essayera de raconter. Or tous les mémoires sont inexacts, — panégyrique ou diatribe,— car ils ont été écrits par les contemporains des événements relatés, c'est-à-dire pas des hommes qui les ont regardés à travers leurs passions, qui souvent y ont été mêlés, qui parfois même les ont provoqués. Il est bien difticile, sinon impossible, que l'auteur de mémoires soit impartial; c'est la pointe de médisance que l'on y trouve, même chez les plus bienveillants, qui en constitue trop souvent l'intérêt. Dans presque tous les cas ils ne sont à consulter qu'avec une circonspection qui n'aura rien d'excessif si elle dégénère en défiance.
Lisez, dans les chroniques du règne de Charles VI, le récit de la querelle d'Armagnac et de Bourgogne « pendant l'occupation de notre seigneur le roi de France » : ce n'est qu'un cri de haine ; lisez le récit des troubles de la minorité de Louis XIV dans les mémoires que l'on semble avoir multipliés à l'envi : quelle insécurité! on n'a entre les mains que des pamphlets; chaque parti ne se préoccupe que de la véhémence de son ressentiment et des fureurs de son ambition. C'est une moisson de médisances que l'on ne saurait bluter avec trop de
19 i LE CRÉPUSCULE.
soin pour en éliminer les perfidies et les mensonges.
Ce qui convient aux fantaisies du romancier n'est point pour plaire aux exigences de l'historien; or les mémoires ont été et seront encore pendant longtemps le grenier d'abondance des romans historiques; ils fourmillent d'anecdotes, d'aventures d'alcùve, de brigues, de valetailleries de toute sorte qui sont peut-être la broderie de l'histoire, mais qui à coup sûr n'en sont point la trame. Quiconque racontant le règne de Louis XIV consulterait uniquement le texte de Saint-Simon, ferait, je n'en doute pas, un livre amusant; mais ce livre fausserait l'histoire, comme elle a été faussée par ce petit grand seigneur vaniteux, qui prenait sa gloriole pour de la grandeur et son ambition pour du génie politique. Comme on l'eût scandalisé si on lui eût dit que ses mémoires, et rien de plus, sauvegarderaient son nom de l'oubli.
La vérité qui seule importe, — car seule elle explique et fait comprendre, — la vérité n'est point dans les mémoires, pas plus que pour les historiens de l'avenir la vérité d'aujourd'hui ne sera dans les journaux. Elle est ailleurs, elle est dans les archives des gouvernements, dans le cartulaire des souverains, dans les armoires de certaines familles où l'on garde jalousement, trop jalousement parfois, la correspondance des ancêtres. C'est là qu'elle est sur parchemin et sur papier, c'est là
qu'il est nécessaire d'aller la chercher. Lorsque le document écrit fait défaut, ce qui est le cas pour les premiers siècles de notre histoire, on est contraint d'avoir recours aux récits à demi fabuleux des scribes d'autrefois ; il faut alors interpréter les légendes, interroger les traditions recueillies dans les chansons de geste, dans les contes surnaturels, dans les romans d'aventure et surtout dans les poésies populaires.
Malgré l'insuffisance de ces données, on pourrait, en les utilisant avec sagacité, rectifier plus d'une erreur venue jusqu'à nous : une vieille chanson du pays basque ne tend-elle pas à prouver que, contrairement au poème de Théroulde, ce ne sont point les Sarrasins qui ont écrasé Roland à Roncevaux? Avec de tels éléments, douteux sinon menteurs, poétisés à outrance par les allégories et les allusions dont le sens échappe, on en est réduit à une reconstitution que bien des motifs rendent imparfaite. Il en est de cela comme de ces « restaurations » de monuments détruits qui servent aux architectes à démontrer la fécondité de leur imagination. Faute de mieux, l'on doit s'en contenter; mais, quelque bien faits que soient ces livres de primitive histoire, quelque ingéniosité qu'y ait déployée l'auteur, ils ne satisfont jamais complètement; leur lecture laisse dans l'esprit une impression indécise et approximative qui ne plaît ni à la curiosité, ni au raisonnement. C'est comme un
repas trop parcimonieux, on n'y mange pas à sa faim.
Dès que le document écrit apparaît, Tombre se dissipe et l'on voit briller la lumière. Or, lorsqu'il s'agit d'histoire, la lumière, c'est la vérité, la vérité toute seule, la vérité toute nue, comme la fable la représente. S'il est légitime d'idéaliser parfois jusqu'à l'absurde — j'en demande pardon ù ÏAstrée et au Grand Cyrus — les oeuvres d'imagination qui, après tout, nous rendent l'inappréciable service de nous enlever, pour un temps, au milieu médiocre dans lequel nous végétons, il est interdit, même dans le but de pallier les crimes et d'excuser les fautes, il est interdit de sophistiquer l'histoire et de substituer les caprices de l'interprétation à la rectitude de l'exposé des faits. Il me semble que l'on doit aborder l'histoire comme on aborde la barre des témoins devant la Cour d'assises, en prêtant serment de parler sans haine et sans crainte et de dire la vérité, rien que la vérité.
Les preuves de cette vérité, tout au moins les pièces qui permettent de la reconstituer, existent pour la plupart des incidents dont l'ensemble constitue l'histoire; ces preuves, il l'aut les poursuivre jusque dans les dépôts où elles se cachent, ce qui exigera bien des pérégrinations, car les documents relatifs à l'histoire d'un peuple sont loin d'être tous en sa possession; on les trouve soit par masse,
soit par fragments, dans des archives étrangères où bien souvent on ne les soupçonnerait pas '.
En matière de communications de cette nature, on ne saurait être trop libre-échangiste, et, pour la période où se meuvent les destinées de ce que j'appelle la Vieille France, il serait à souhaiter que nulle pièce ne fût désormais soustraite aux investigations des historiens. Plusieurs gouvernements — on ne saurait assez les en louer — ont entrepris de mettre au jour les documents relatifs à leur histoire ; c'est là un exemple qui devrait être imité, et je voudrais que le budget de tout gouvernement civilisé — j'entends par là celui qui a le respect du papier écrit — pourvût chaque année à la publication de ses annales. Que de richesses enfouies seraient livrées à la circulation! quelle leçon pour l'avenir par la franche divulgation du passé ! Ce serait une dépense considérable, je ne l'ignore pas; qu'importe! Tout pays doit être assez riche — je répéterai un mot connu — pour payer sa gloire.
Les volumes qui sortiraient de cette publication coûteraient fort cher, je le sais, et qu'importe encore! Ne seraient-ils point attribués de droit aux bibliothèques publiques et mis par conséquent à la disposition de tout le monde? Est-ce que le haut
1. Nulle histoire des guerres de Vendée ne sera complète si elle ne s'appuie sur les documents que possède le bi itisli Muséum. Je cite cet exemple; on pourrait le multiplier à l'infini.
198 LE CRÉPUSCiyLE.
prix de chacun des volâmes consacrés aux Docuvients inédits de Vhisioire de France a empêché un seul intéressé de les lire? J'en dirai autant de la publication sur Paris, entreprise à la tin du règne de Napoléon III, grâce à l'initiative du baron Haussmann et continuée jusqu'à présent par le conseil municipal. Par voie d'échange toutes les nations seraient en possession de ces documents, et ce trésor historique offrirait d'incalculables ressources aux recherches de l'intelligence et du travail.
Le jour où toutes les archives seront ouvertes de droit commun, bien des obscurités seront dissipées et peut-être pourra-t-on enfin regarder avec quelque confiance vers certaines époques tellement troublées, si particulièrement sombres, que Ton n'a pu, jusqu'à cette heure, tenter de les éclairer que par supposition. Les historiens ont eu beau s'évertuer, le moyen âge reste un chaos. Féodal, morcelé, ignorant au delà du possible, dévot et néanmoins hérésiarque, crédule, bestial, invoquant Dieu et se donnant au diable, de bonne foi cependant et se fiant aux cruautés de la superstition, servile et révolté, il reste indéchiffrable et a lassé les perspicacités les plus aiguës.
Cette période est lamentable. C'est miracle que l'Europe n'ait pas succombé sous son propre brigandage. Que de faits cruels dont l'histoire reste entachée — supplices et massacres — sont mysté-
rieux dans les causes qui les ont déterminés, mal- •^ gré les dissertations, les explications, les commen- ^ taires dont on s'est évertué de les élucider! On K n'a pu en découvrir le secret, parce que les documents révélateurs sont encore tenus en réserve.
Je crois que le mot de Ténigme n'est pas introuvable ; il doit être aux archives du Vatican, dont ^ ... l'accès n'a rien de facile ; très probablement il est là, prisonnier comme tant d'autres qui étonneraient 5 ^". le monde si on leur donnait la libre volée. Là aussi se cache la confession du moyen âge, l'aveu de "-^ ses confuses aspirations toujours étouffées, de ses
% , tentatives pour soulever le poids de la féodalité :^ r^-x qui l'accable, de son désespoir en reconnaissant ^ qu'il ne parvient pas à briser les liens minutieux dont il est garrotté, de son découragement lorsque, fcj '^ vaincu par la savante hiérarchie des oppressions, ^ ^ il se couche à terre pour mourir, affaissé, résigné, ^ V, laissant passer sur lui, sans même redresser la •î tête, la guerre civile, la guerre étrangère, les per-
7 ^ sécutions, la famine et la peste. L'âme du moyen 4 ' ' âge est au Vatican : c est au prêtre qu il a raconté ^\. ses douleurs et c'est aux seigneurs du temps que ^ "^ la papauté con liait l'exécution des desseins qu'elle ^ ^ avait conçus. Tant que les archives de la cité Léo- ^ ^ nine ne seront pas ouvertes, bien des parties de ^ ^ l'histoire resteront obscures, qui déjà devraient 7* "*=) être en clarté.
Au temps de Grégoire XVI, j'ai fait un long se-
jour à Rome. Que de fois je me suis arrêté, regardant les fenêtres de la salle des archives, mesurant des yeux la muraille, avec une vague envie de Tescalader et d'envahir la forteresse des parchemins, à la tête d'un bataillon de paléographes suivis de leurs copistes, afin de mettre les mystérieux dossiers en étude réglée ! Quel rêve — toujours des rêves ! — de délivrer le royaume des vieux papiers et de proclamer la libération des énigmes historiques ! Ce jour-là on illuminerait dans le monde des savants, qui, saisissant enfin la vérité corps à corps, rejetterait avec joie les conjectures auxquelles il est trop souvent condamné. Qui sait? Nous sommes dans un temps où, en toute chose, les modifications s'opèrent avec une rapidité prodigieuse ; ce que l'on interdisait hier est préconisé aujourd'hui, et l'on reconnaît alors qu'il n'existe aucun péril dans ce que l'on considérait comme périlleux.
Peut-être est-ce la jeune génération qui aura la bonne fortune et la gloire de franchir les antiques barrières, d'ouvrir les portes closes, non pas en les brisant, mais parce que les vieux usages, morts enfin de décrépitude, auront fait place à des coutumes intelligentes et libérales. Cacher aux nations les origines, les « dessous » de l'histoire âgée de plusieurs siècles, lorsque par le suffrage universel ou restreint, par l'enseignement et le service obligatoires, ces mêmes nations ont leur part réser-
vée dans la formation de l'histoire actuelle, cela me semble une anomalie. Lorsque je pense à toutes les découvertes qui seront laites, je regrette que rage ne me promette pas d'en être le témoin.
Je ne veux pas que l'on s'abuse sur mon compte et que l'on m'attribue des mérites que je n'ai pas eus: dans le désir que j'éprouvais d'être admis, il y a bientôt cinquante ans, à fouiller les archives du Vatican, l'histoire proprement dite et les problèmes qu'elle recèle ne me préoccupaient guère. Je visais moins haut et, parmi toutes ces richesses documentaires, je n'aurais guère cherché que des sujets de romans historiques; on les aimait fort à cette époque, et je partageais le goût général, comme il convient à un jeune homme soumis aux exigences de la vogue. Je souris à ce souvenir qui me prouve une vérité banale, que je n'ignorais pas et que j'ai souvent constatée par moi-même, à savoir que les idées se modifient avec les années. Les pensées sérieuses — le mot l'indique — sont les pensées du soir, écloses sous la réflexion, fécondées par l'expérience ; on s'y attache fortement, ce qui n'empêche peut-être pas de regretter les envolées juvéniles et le grain d'extravagance qui est le stimulant des conceptions de la jeunesse.
Je crois du reste que les romans, c'est-à-dire les travestissements historiques, n'entrent plus dans les préoccupations de la jeunesse d'aujourd'hui ; je
lui en fais mes compliments; nous les avons aimés à la folie, lus avec assiduité, mais ils n'étaient, ils ne pouvaient être qu'un passe-temps et ne nous ont rien enseigné. C'est ainsi que vont les choses : elles sont comme les hommes — dont elles émanent — elles ont la vie courte, et bien souvent ce n'est pas au préjudice de l'esprit humain. Aux jours qui suivirent notre délivrance scolaire, nous nous sommes passionnés pour des récits qui n'avaient d'historique que le nom des héros introduits, vaille que vaille, dans des œuvres de convention. Si aujourd'hui un de ces volumes, qui nous ont fait passer des nuits blanches, tombe sous notre main et qu'en souvenir des émotions d'autrefois nous voulons le relire, nous rions, à moins que nous ne nous endormions dès la vingtième page. Les auteurs de ces élucubrations sont bien oubliés à cette heure. Seul, répandant partout la vie qui débordait en lui, Alexandre Dumas nous tient toujours en haleine lorsqu'il nous raconte les hauts faits de ses Trois Mousquetaires ou les amours de la Heine Margot.
De tout le fatras des prétendues reconstitutions historiques sorties de l'imaginaliondes romanciers, il ne restera rien que l'indice d'un effort stérile, tandis que le moindre document original, enseveli sous la poussière du temps et retrouvé, a une valeur inaltérable qui subsiste et fait foi dans le jugement que l'histoire porte sur elle-même. Sous
Taridité du texte réside une force invincible, une sorte de force abstraite qui s'impose et qui, lorsqu'elle s'appuie sur un fait dont elle est la preuve, défie les arguties de l'interprétation. Elle a, en outre, un avantage qui n'est pas des moins considérables : elle n'a point été adultérée par l'opinion publique, comme tant de soi-disant vérités énoncées dans les mémoires et dans les correspondances particulières. Si je juge des correspondances d'autrefois par les correspondances de mon temps qui ont été publiées « après décès », j'estime qu'il n'en faut faire cas, et qu'elles ne méritent qu'une créance modérée.
Les mieux placés pour bien voir, parmi ces chroniqueurs épistolaires, — madame de Maintenon, par exemple, et la Palatine, — ont commis ou reproduit tant d'erreurs, que pour chaque volume de lettres ce ne serait pas trop d'un volume d'annotations rectificatives. Cela tient à ce que, si haut situé que l'on soit, si en dehors du propos vulgaire, on n'échappe pas à la tyrannie du milieu, on subit l'infiuence de l'opinion publique, variable de sa nature et le plus souvent injuste, parce qu'elle est ignorante et passionnée. Le poids en est tel, qu'il fait fléchir les plus robustes. Elle s'exerce non seulement sur les faits en évolution, sur les personnages en exercice, mais parfois, sous l'impulsion de certains événements, elle se retourne contre elle-même, répudie ses convictions passées, brise
ses idoles et de son pavois fait la claie où elle traîne les hommes qu'elle avait déifiés.
De ceci j'ai vu un exemple mémorable, qu'il n'est point inuiile de rappeler.
L ESI'RIÏ D OPPOSITION.
« La roche Tarpéienne est près du Capitole » ; ainsi parlait Mirabeau à l'époque oii nul discours n'eût paru correct s'il n'eût l'ait quelques emprunts au De viris. Le mot a la valeur d'un axiome et formule une vérité dont la preuve éclate à chaque ligne de l'histoire. 11 est rare qu'au cours de sa vie politique un homme d'Etat n'ait pas été élevé et terrassé par le flux et le reflux de l'opinion. La foule a des engouements inexplicables. Pour des motifs souvent si légers quils échappent à l'observation, elle adopte un homme; elle lui attribue toutes les qualités, le pare de tous les mérites, le rend dépositaire de toutes les espérances, l'entoure d'une telle popularité qu'elle l'impose et le hisse au pouvoir.
Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent l'idole est un homme fort ordinaire ; son extérieur ou sa parole a fait illusion ; parfois c'est un farceur habile, toujours c'est un égoïste enfiévré d'ambition. A l'œuvre on reconnaît l'artisan, et l'on ne tarde pas à constater la médiocrité du pauvre hère dans lequel on avait vu un héros. Seul il pouvait réaliser les
rêves, faire la fortune publique et le bonheur de tous. Or il n'a rien réalisé, il n'a point diminué le budget des dépenses et il n'a rendu personne heureux. Les illusions se sont envolées, la réalité apparaît triste et passablement sotte. On ne pardonne pas au fétiche de n'avoir aucune des vertus dont on l'a orné et qu'il n'avait pas; on brise l'autel qu'on lui avait dressé sur les hauts lieux, et lui-même on le fait dégringoler jusque dans les bas-fonds du mépris et de la rancune. On l'accuse de trahison; on dit : Comme il nous a trompés ! — Non, Démos, il ne t'a pas trompé; tu t'es bouché les oreilles et tuas refusé d'entendre ceux qui t'ont crié : Casse-cou ! Ce n'est point ta faute; tu es ainsi parce que tu as plus de passion que de raisonnement, et parce que, n'ayant nul goût ou nul loisir pour l'étude, tu es ignare, puéril et crédule.
J'ai connu plus d'une idole : toutes ont été mises hors du temple avant leur mort. .Je les ai vues dépouillées des oripeaux dont l'erreur publique les avait affublées, travesties sous des costumes d'emprunt, sauter en fiacre, — au galop, au galop ! — pour éviter la fureur de ceux qui les avaient fabriquées de toutes pièces et pour se soustraire à des vengeances imméritées. Comptez ' les demidieux que le peuple de la Révolution plaçait dans son panthéon et qu'elle en tirait aussitôt pour les conduire à la machine rouge qui fut son outil de prédilection.
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Cela est naturel; on ne pardonne jamais aux autres les torts d'illusion que l'on a eus à leur égard. A Naples, les Popolani insultent leur saint Janvier lorsque le bonhomme est distrait et tarde à faire son miracle; certains insulaires de la Polynésie assomment leurs dieux à coups de bâton quand la pluie réclamée se fait attendre. C'est le sort des idoles, de celles qui sont en bois comme de celles qui sont en chair et en os, d'être battues, injuriées et même réduites en poussière lorsqu'elles ne distribuent pas l'eau et le soleil au gré des foules. La politique le veut ainsi; elle crée un malentendu permanent, car, si elle est toute de calcul chez les hommes d'État, elle est toute de passion chez les peuples. Entre le raisonnement et l'entraînement, le combat est perpétuel, et ce n'est pas le raisonnement qui a le dessus.
Ces faits, nous en avons été les témoins ; nos enfants, nos petits-enfants, nos arrière-petits-enfants les verront, comme nos ancêtres les ont vus. Mais parmi les événements dont le choc ne devrait jamais atteindre que les hommes vivants, il en est qui, plus sévères que la loi, ont un effet rétroactif et frappent des personnages passés de vie à trépas, déjà devenus historiques et entrés dans le domaine de la postérité. Celle-ci s'est, en partie, redressée contre eux et les a accablés sous des faits dont ils ne pouvaient être responsables, puisque ces faits se produisaient trente-six ans
après leur déchéance et trente ans après leur mort.
Sous la pesée de circonstances politiques — qui ne pouvaient être qu'éphémères — j'ai vu l'histoire de Napoléon P'' faire volte-face, ou peu s'en faut, et se transmuer de dithyrambe en pamphlet. Derrière la gloire on a cherché les tares, afin de détruire la légende et de rabaisser l'homme au détriment du souverain. Je suis d'âge à avoir constaté cette évolution, qui n'eut d'autre motif, dans le panégyrique comme dans le dénigrement, qu'une tactique politique conduite par l'ambition déçue, par la rancune et par l'agression contre un pouvoir momentanément établi. En réalité, l'opinion émise sur Napoléon fut une arme de combat, arme à double tranchant, qui fut employée pour et contre lui, selon les besoins accidentels d'une cause compromise.
La politique est peu scrupuleuse : elle fausse l'histoire, lorsqu'elle y trouve son bénéfice; c'est pourquoi nul homme politique ne sera jamais un historien sincère; il regarde les événements passés à travers la loupe déformante de son opinion, qui n'est que l'expression de son intérêt personnel; il est possible qu'il soit de bonne foi et qu'il n'altère la vérité qu'à son insu, mais il l'altère, et dès lors il cesse de mériter confiance. J'ai assisté à trois incidents qui symbolisent les variations qui ont été infligées à l'histoire de Napoléon; j'ai vu l'apothéose et j'ai vu le supplice.
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En 1833, à l'un des trois jours anniversaires de la Révolution de Juillet, le 28 si je ne me trompe, j'étais sur le balcon de la maison où je suis né, mitoyenne à l'hôtel du Rhin et faisant le coin de la rue Saint-Honoré et de la place Vendôme ; des troupes de différentes armes garnissaient la place ; à toutes les fenêtres des têtes apparaissaient ; la foule était pressée dans la rue de la Paix; un long voile d'étamine noire ou violette parsemée d'étoiles ou d'abeilles d'or enveloppait la colonne de la Grande Armée depuis le faîte jusqu'à la base. A l'entrée de la place, du côté de la rue de Castiglione, un état-major très chamarré, selon l'usage du temps, se tenait à cheval. En présence du roi Louis-Philippe accompagné du duc d'Orléans et du duc de Nemours, on allait découvrir et solennellement inaugurer la statue de Napoléon modelée par Sudre :
Dans le moule profond, bronze, descends esclave, Tu vas remonter empereur!
En tête de l'état-major se tenait un général qui maîtrisait difficilement un cheval ombrageux. Nous étions plusieurs enfants réunis ensemble, et dans ce général nous n'hésitions pas à reconnaître le général Rapp, qui cependant était mort depuis une quinzaine d'années. Tout à coup le général tira son sabre, — un de ces sabres turcs si communs parmi les hauts personnages de l'armée depuis
l'expédition d'Egypte, — il fit faire trois ou quatre foulées de galop à son cheval, en agitant son « cimeterre ». C'était le signal. Le voile s'affaissa comme un nuage autour de la colonne, au pied de laquelle il se roula. On aperçut l'empereur, non le César lauré que nous revoyons aujourd'hui, mais le soldat, le petit caporal, avec le chapeau et la redingote historiques. Quelle clameur de tout un peuple ivre d'orgueil et de joie! Je ne fus pas le dernier à pousser un hurrah de triomphe. Que criait-on? Belle demande; on criait : Vive l'empereur! puisqu'il était mort.
Le 24 février 1848, suivant par curiosité une bande d'insurgés que j'avais rencontrée sur le boulevard des Italiens, je traversai cette même place et j'y entendis un cri analogue, un cri unanime, lancé par ces révoltés qui ne se connaissaient point les uns les autres, qui allaient proclamer la vacance du trône, qui obéissaient à une sorte d'impulsion historique et ne se doutaient guère, en ce jour, que leur clameur était un appel auquel il serait promptement répondu.
Vingt-trois ans après cette ovation spontanée, faite par l'insurrection au plus énergique autoritaire qui fut jamais, le 16 mai 1871, j'étais sur le boulevard, dans l'axe de la rue de la Paix, regardant la colonne en haut de laquelle la statue impériale était garrottée de cordages rattachés à un cabestan manœuvré par des communards, fiers de