L ESPRIT D OPPOSITION
la besogne qu'ils allaient accomplir aux yeux de l'armée allemande campée sous nos murs. J"ai raconté ailleurs les péripéties de cette journée, je n'ai pas à y revenir. La colonne s'abattit; les soldats du pétrole et du massacre firent ce qu'avaient essayé de faire des royalistes, après l'écrasement de la France, en 1814.
Les extrêmes se touchent; dans les partis les plus adverses, les procédés sont les mêmes, car la médiocrité est égale. C'a été la conception où les énergumènes des deux camps irréconciliables se sont rencontrés, comme s'ils s'étaient transmis le mot d'ordre, à travers tant d'années, pour célébrer de la même façon la capitulation de Paris. Entre la déification qui succéda à la déchéance, à l'exil, à la mort, et la projection de la statue sur le fumier de la Commune, que s'était-il donc passé pour qu'une mémoire si prodigieusement encensée fût vilipendée jusqu'à l'abjecLion?
Il s'était produit plusieurs changements de gouvernement qui avaient fait tourner la girouette de l'opinion publique selon le vent du jour et l'intérêt des partis. L'esprit d'opposition ne se préoccupe guère de logique ; il saute d'un pôle à l'autre avec une agilité sans égale et avec une sérénité qui serait comique si elle n'était honteuse. Or l'esprit d'opposition est fréquent cher, le Français, surtout chez le Parisien; il en a l'habitude, il en a le goût, si bien que l'on pourrait conjecturer qu'à l'heure
' de sa naissance une fée goguenarde lui en a fait don. Il aime à fronder, il fronde ; il fronde jusqu'à ce que le caillou qu'il a lancé lui retombe sur le nez; alors il s'indigne et crie : A l'assassin!
Sous la Restauration la fronde était partout excepté à la cour, chez les familles de vieille roche et dans le clergé ; mais elle ne se ménageait pas dans les salons de la bourgeoisie aspirant au pouvoir, dans les cafés avec les officiers en demi-solde, dans les cabarets avec les anciens militaires, dans les casernes avec les soldats. Les libéraux, comme Ton disait alors, qui gémissaient et s'indignaient du retour de la légitimité, se coalisèrent avec les bonapartistes de souvenir et de conviction. Ils représentaient des opinions différentes qui s'étaient souvent combattues; qu'importe! ils se réunirent pour adorer la même idole et ne parlèrent plus qu'avec attendrissement, qu'avec enthousiasme de Napoléon, l'homme du siècle, l'homme du destin, le César invincible, le Prométhée moderne. En comparaison d'un tel héros que pouvait-on penser de Louis XVIII et de Charles X ?
Tout ce qui appartenait à l'opposition systématique, et c'était la majeure partie de la nation, n'avait qu'un nom à la bouche, celui de (( l'Empereur ». C'est alors que le culte naquit; il eut sa liturgie, ses hymnes et ses prêtres. Dans une de ses Orientales, datée de 18:27, Victor Hugo n'a été que le porte -paroles de l'opinion générale : « Ton-
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jours lui! Lui partout! » La bonne compagnie récitait des vers à sa louange ou écoutait avec émotion les récits de ses « compagnons d'armes ». Les guinguettes chantaient les couplets de Déranger et d'Emile Debraux ; lorsque l'on entonnait le Vieux Drapeau, on restait debout et tête nue; aux derniers vers, qui contenaient une prophétie :
Oui, je secouerai la poussière, Qui ternit tes nobles couleurs !
plus d'une larme coulait. Manifestations à portes closes et qui ne se promenaient point sur la voie publique, par le motif qu'en ce temps les tribunaux n'avaient pas la main légère; c'est pourquoi les journaux ne se mêlaient que par allusion voilée à ce mouvement de l'opinion; ils redoutaient la prison, qu'on ne leur épargnait pas volontiers.
Si ardent que fût le culte, il restait en quelque sorte secret, car le gouvernement, tout en ayant l'air de le dédaigner et d'en sourire, le craignait et le surveillait. Quelques conspirations de soldats et de jeunes gens avaient été réprimées avec une sévérité qui serait digne d'un autre nom. On était prudent, on y trouvait le bénéfice du mystère, qui plaît aux hommes en leur faisant croire qu'ils sont les martyrs d'une cause et qu'ils bravent des dangers pour rester fidèles à leurs convictions. Tout avait concouru à rendre chère la renommée du vainqueur d'Austerlitz et du vaincu de
Waterloo, dont le nom était profondément gravé dans le cœur du peuple ; à l'histoire que l'on connaissait mal encore, la légende se substitua, la légende née des récits populaires imaginés par les vieux soldais qui disaient : « J'y étais», et. que l'on croyait sur parole.
Lorsque survint la révolution de 1830, la religion napoléonienne n'avait que des adeptes, pour ne dire des fanatiques. Sur les barricades, oii l'on peut dire que le drapeau tricolore apparut spontanément, on cria: Vive l'empereur! comme autrefois, comme lors du retour à Paris des armées victorieuses, noires de la poudre d'iéna, de Friedland, de Wagram. Si Napoléon eût encore été de ce monde — il n'aurait eu que soixante et un ans — l'on eût, sans aucun doute, tenté de le faire revenir et de le réinstaller au Palais des Tuileries, sur le trône de France. On ne regardait que sa gloire; comme le soleil, la gloire éblouit; on n'apercevait ni le despotisme étroit, ni la dureté du maître, ni la permanente hécatombe; malgré la révolte des esprits amoureux de liberté, la masse du peuple l'eût rappelé. Il dormait encore à l'ombre du saule de Sainte-Hélène. A son défaut on pensa au duc de Reichstadt, que l'on eut la pensée d'aller enlever à Vienne ; les événements habilement précipités devancèrent les commis voyageurs en couronne impériale, et Louis-Philippe fut proclamé roi.
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Au début de son règne, la violence du sentiment napoléonien éclata avec une inconcevable énergie. La liberté de la presse, les promenades patriotiques, la réapparition de certains généraux do l'Empire tenus en disponibilité, sinon en disgrâce, sous le gouvernement des Bourbons, le cher étendard de Marengo et de Champaubert rendu ù l'armée, tout favorisait cette explosion passionnée qui se manifestait dans les journaux, sur les places publiques, dans les rues librement fréquentées alors par les chanteurs ambulants dont les refrains ' ne cessaient de célébrer les gloires impériales. « Toujours lui! Lui partout»! Il était vraiment le maître des âmes.
C'est alors que commença cette série de publications qui le raconta par le menu, répéta ses mots plus ou moins authentiques, le dépeça, pour ainsi dire et le donna en pâture à la curiosité publique. Aux expositions des Beaux-Arts, on multipliait les tableaux de ses victoires; le théâtre s'empara de la légende et la matérialisa dans des drames où les coups de fusil ne manquaient pas; chez les marchands d'estampes, dont beaucoup faisaient leur étalage contre les murs des jardins bordant alors
1. La collection de ces chansons serait intéressante à réunir. Elle démontrerait quelle était alors l'idée que le peuple se faisait de la légende impériale. Sous ce l'apport elle constituerait un document historique qui ne serait pris sans valeur.
une partie des boulevards, on n'apercevait que des lithographies rappelant les principales aventures de son règne ; dans toutes les loges de portier, dans tous les salons on voyait son image. Jamais aux temps de ses plus grands triomphes on n'eut ])our lui une- si complète acclamation.
La politique dut tenir compte de ce soulèvement d'opinion et s'y associa dans une certaine mesure. Le gouvernement de Louis-Philippe chercha à lui donner satisfaction en faisant reprendre les travaux délaissés de l'Arc de Triomphe à la barrière de l'Étoile, en restituant une statue à la colonne de la Grande Armée, enfin en confiant au prince de Joinville la mission d'aller à Sainte-Hélène chercher les restes de Napoléon et de les ramener à Paris, où la chapelle des Invalides les attendait. La rentrée du cercueil impérial fut la plus imposante solennité que j'aie jamais vue. Victor Hugo célébra le retour de son héros comme il en avait lamenté l'exil et la mort. A cette époque, malgré les échauffourées du prince Louis-Napoléon Bonaparte à Strasbourg et à Boulogne-sur-Mer, l'enthousiasme pour «■ l'homme des batailles » n'avait point lléchi, mais l'esprit de parti, — l'esprit d'opposition, — s'en était saisi et l'exploitait contre Louis-Philippe. Celui-ci était un souverain pacifique; il haïssait la guerre, quoiqu'il l'eût faite, — peut-être parce qu'il l'avait faite, — en sa jeunesse, aux côtés de Dumouricz.
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Cependant là où il avait cru devoir engager le drapeau de la France, il l'avait fait sans hésitation ni forfanterie : à Anvers, à Aucune, au Portugal, en Algérie, au Mexique, au Maroc. Ce n'était que des expéditions rapides et limitées. 11 chercha à se maintenir en termes acceptables avec les puissances d'Europe qui le tenaient en suspicion, le considéraient comme un souverain issu des traditions de la Révolution française, en quoi elles n'avaient pas tort, et ne frayaient guère avec lui que par relations diplomatiques. Il manœuvra de telle sorte que, malgré la belliquosité de M. Thiers, il sut toujours éviter une guerre générale qui eût bien pu ne point tourner à notre avantage : à cet égard la France doit lui conserver bonne gratitude.
Quelques flatteurs dépassant la mesure, comme toujours, l'avaient surnommé le Napoléon de lapaix. Ah! la bonne aubaine pour l'esprit de parti, qui tout de suite lui opposa le Napoléon de la guerre. « Non, ce n'est pas l'homme de Lodi, des Pyramides, de Sommo-Sierra, de Ratisbonne, qui eût douté de la virilité de la France, qui, mû par sa propre timidité, eût accepté tant d'humiliations et eût inscrit pour devise sur un drapeau tant de fois victorieux : La paix à tout prix. »
Je rougis de rappeler ces calembredaines, mais elles n'ont point été sans influence sur le destin d'une royauté qui ne méritait point les insultes dont ses adversaires l'ont accablée. Grâce à ces
malveillances auxquelles se complaisaient les aspirants électeurs, la monarchie de Louis-Philippe a vu diminuer son prestige; mais la légende impériale s'accroît, devient énorme et représente une force qui imposera sa volonté. Le moment approche où Napoléon ne sera plus que Napoléon 1". Ce que peut le délire d'un peuple pour un homme dont l'existence tient autant de Tliistoire que de la fable, il fut facile de le constater après cette révolution de 1848, qui fut le fait autant du pouvoir que de l'insurrection.
Le plébiscite du 10 décembre appela le prince Louis Bonaparte à la dignité de président de la République. C'est le premier coup porté à la religion napoléonienne; le schisme va se Faire; il est en germe dans ce scrutin qui fut d'une irréprochable sincérité, et qui, par cela même, inquiéta tous les libéraux dont l'hymne aux gloires de l'Empire fut subitement interrompu. Le nouveau président disait à M. Thiers : « Strasbourg et Boulogne ont servi à mon élection. » — M. Thiers répondit : c< Sans nul doute; mais vous oubliez Austerlitz, qui n'y a pas nui. » C'était strictement vrai; on le comprit et l'on se mit à dénigrer l'homme d'Austerîitz. Pour atteindre le neveu on frappa sur l'oncle, et l'on vit ce spectacle écœurant d'un héros systématiquement amoindri, parce qu'en mémoire de lui un de ses descendants, trente ans après sa mort, venait d'être élu le premier magistrat d'un
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pays. — « On ne saurait avoir trop de mépris pour l'opinion des hommes », a dit Chateaubriand. En efïet, que penser de celte opinion, lorsque, faisant subitement la cabriole, elle se campe à l'opposite d'elle-même parce que sa passion, c'est-à-dire son intérêt, a changé d'objectif?
Après le coup d'État du 2 décembre 1851, qui est inexcusable au point de vue do la morale et que la politique devrait absoudre, car ce genre d'opérations rentre dans ses procédés, après l'acte de violence qui mit la représentation nationale à la porte et rendit le droit de vote à l'armée, ce fut bien pis, et pour beaucoup de gens, dont la rancune ou la déconvenue détermina les convictions, Napoléon — j'entends Napoléon I" — devint une sorte de vieil imbécile, victorieux par hasard et grâce seulement au génie de ses soldats. Sous prétexte d'exactitude historique, on refit sa légende en la mettant à l'envers ; on lui disputa ses mérites, on le dépouilla de ses qualités. On ne réédita point les injures familières aux émigrés qui, rentrés en 181-4 dans la France nouvelle qu'ils ne connaissaient pas, ne pouvaient contenir l'expression de leur haine ; il ne fut plus question ni de « l'usurpateur, ni de Monsieur de Buonaparte, ni de l'ogre de Corse». On fit mieux: on essaya de le déconsidérer en démontrant, à l'aide de minutieuses dissertations, qu'il avait été surfait et que l'équité exigeait qu'onle ramenàtà sa valeur précise, qui n'avait rien
dcxtraordinaire. Les événements l'avaient servi ; il avait eu l'adresse d'en profiter, voilà tout. On nia ses aptitudes, on nia jusqu'à son courage. Des écrivains militaires, dont la médiocrité n'avait rien de dissimulé, établirent, pièces en main, qu'en lui le stratège et le tacticien laissent beaucoup, mais beaucoup à désirer; ils lui font la leçon et chantent hosannah après avoir exposé leurs propres conceptions.
Il n'est pas jusqu'à certaine histoire de longue haleine, commencée sur le mode pindarique, qui ne change de ton et ne devienne aigrelette aussitôt que le second Empire est proclamé. Si l'on écrit une histoire nouvelle, ce n'est plus une histoire, c'est un pamphlet. On collige les anecdotes douteuses, on répète les calomnies colportées à l'étranger, on puise des renseignements à des sources troubles. Celui qui, après sa chute, devint l'objet d'un si grand amour, est jeté comme une proie aux haines accumulées par une défaite politique. On commentait, avec satisfaction, le mot de Talleyrand : « C'est l'homme le plus mal élevé de son empire. » — Cela vaut mieux, mon prince, que d'en être l'homme le plus corrompu. — Ce fut déplaisant.
Aveuglés par leur ressentiment, les auteurs de cette besogne ne se sont pas aperçus qu'en dénigrant Napoléon 1" ils dénigraient du même coup la France, qui l'a suivi partout oi^i il a voulu la me-
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ner et qui Ta regretté amèrement lorsqu iln a plus été à sa tête. Entre le souverain et la nation il y a corrélation intime et communauté de responsabilité, comme entre la conception et l'action. Tous les reproches adressés par riiistoireà un souverain retombent, pour une bonne part, sur la nation qui lui a obéi et a servi d'instrument à ses desseins. Cette proposition, qui jadis, au temps du droit divin, eût paru scandaleuse, n'a rien d'excessif, car en notre pays, depuis la Révolution française, la souveraineté, sous quelque titre qu'elle se manifeste, résulte d'un pacte consenti, d'une sorte de convention synallagmatique, que l'on peut rompre lorsque la volonté des parties contractantes ne concorde plus. Le fait s'est produit assez souvent, ici et ailleurs, depuis un siècle, pour qu'il soit hors de contestation.
Les plus acharnés contre la mémoire impériale furent ceux-là mêmes qui précédemment l'avaient le plus exaltée. Depuis la Restauration les idées libérales avaient fait des progrès considérables ; elles s'étaient accentuées au contact de la propagande socialiste, et, en souvenir du mouvement né de la Révolution de 1848, elles étaient devenues les idées républicaines, c'est-à-dire dogmatiques, admettant un droit primordial et attachant à la forme même du gouvernement une importance léonine. Or les hommes, déjà fort nombreux, qui partageaient ces idées ou s'y étaient ralliés avaient été.
SOUS le règne de Louis-Philippe, les chantres convaincus de l'épopée impériale. Victor Hugo est un exemple à citer de Tinfluence qu'une opinion politique peut exercer sur la façon d'envisager l'histoire. Mais il n'est j^as le seul, et il ne faudrait point de longues recherches pour découvrir des documents imprimés qui serviraient à écrire un traité de la palinodie.
Aucun des faits formant l'ensemble de la vie de Napoléon 1", connus en 1835, n'a pu se trouver modifié vingt ans après ; comment se peut-il donc que les mêmes hommes les aient appréciés d'une façon absolument opposée? C'est parce que l'éloge de ces faits était une satire du gouvernement de Louis-Philippe, et que le blâme de ces mêmes faits était une insulte au gouvernement de Napoléon III. En vérité, c'est misérable. Lorsque l'histoire n'est plus qu'un instrument de polémique entre les mains des adulateurs et des détracteurs, elle me semble être bien près de ne plus mériter que le mépris.
Tout cela est transitoire heureusement et ne faussera point les balances où, en dernier ressort, l'avenir pèsera le résultat des actions humaines. Mignet, qui fut un des esprits les mieux pondérés que j'aie rencontrés au cours de ma vie, a écrit dans son livre, dans son admirable livre : la Révolution française, une phrase consolante pour les personnages que l'esprit de faction a tour à tour
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glorifiés et conspués. 11 a dit : « Auprès de la postérité un homme n'a pas deux réputations, comme au temps des partis, mais acquiert sa véritable renommée. » Plus d'un pourra dire comme le moine de saint Bruno : Jusfo judicio damnatus siun ; mais combien malgré leurs fautes, malgré leurs crimes, apparaîtront semblables à ces héros que l'antiquité a déifiés, parce qu'ils ont été des destructeurs de monstres, des porte-lumière et des bienfaiteurs de l'humanité 1 En présence de leur œuvre, dépouillée par le temps de tout ce qu'elle eut d'excessif et de prévaricateur dans les moyens d'action, on reconnaîtra qu'ils ont été d'incomparables ouvriers de progrès, et que le bien qu'a produit leur passage ici-bas dépasse singulièrement la somme du mal qu'ils ont commis.
Pour juger Napoléon, il ne faut point regarder ce qu'il faisait, il faut considérer ce qu'il a fait. 11 doit être vu avec des yeux de presbyte et non pas avec des yeux de myope, car le détail n'importe guère en présence d'un tel ensemble. De sa naissance à sa mort, tout dans sa vie est extraordinaire. L'imagination des poètes n'a rien inventé, rien combiné d'aussi énorme, d'aussi dramatique, au sens précis du mot, que cette existence cjui rassemble, en peu d'années, sur la même tête, tout ce que le sort contient d'imprévu, de grandeur et d'infortune. Entre l'ile de Corse et l'île de Sainte-Hélène, dans une période de quinze ans, un nouveau monde est né, dont il est le créateur.
S'il eût vécu aux temps des âges ténébreux, alors que l'écriture n'était pas encore inventée, on l'eût placé au rang des Dieux, entre Apollon générateur de la lumière et Jupiter maître de la foudre. Aujourd'hui, au lieu d'être discuté par la diversité des opinions, il serait adopté et commenté par la mythologie astronomique que Max Millier a fait succéder au symbolisme à outrance de Creuzer, et
s'il se rencontrait un nouvel Evhémère démontrant que ce Dieu, — astre ou allégorie, — a été un homme, on l'enverrait aux Petites-Maisons, afin de lui apprendre à raisonner. Lorsque l'on voulut réfuter l'O^'/^ine de tous les cultes, de Dupuis, qui rapporte toute religion à l'adoration du soleil, on écrivit : Comme quoi Napoléon n'a jamais existé; plaisanterie sérieuse, qui donne à réfléchir sur plus d'une hypothèse admise à la dignité de vérité.
Quel que soit le jugement que l'on porte sur lui, on ne peut méconnaître que la nature semble l'avoir composé d'éléments rares, comme un instrument de choix forgé pour l'accomplissement d'une besogne inaccoutumée. Sa puissance de travail est prodigieuse, son endurance à la fatigue est sans pareille. C'est une sorte d'être abstrait, dégagé de nos faiblesses, impassible comme une équation, A peine s'accorde-t-il le temps de manger; il dort quand il veut, même au fort de la bataille: je doute qu'il eut jamais le loisir d'aimer. Lamartine eut raison de crier à son ombre :
Rien d'humain ne battait sous tou épaisse armure.
Il le proclame lui-même. Dans le manuscrit del'île d'Elbe, n'a-t-il pas dit : « Mon cœur se refuse aux joies communes, comme à la douleur ordinaire » ?
Dans l'histoire des héros qui ont foulé le trou-
peau humain et agrandi son domaine, je n'en vois qu'un seul digne de lui être assimilé : c'est le jeune Alexandre, lorsqu'il s'enfonce au cœur de l'Asie et va tarir, dans sa source même, le torrent iranien qui, malgré Marathon, malgré Salamine, menaçait d'envahir la Grèce, d'où il eût débordé sur l'Europe. Les conséquences du Granique, d'Issus et d'Arbelles se prolongèrent presque indéfiniment, et nous leurs devons peut-être le salut de nos races, qui grâce aux victoires du Macédonien ont été soustraites au joug des multitudes asiatiques. Napoléon n'a traversé ni le Tigre, ni l'Euphrate. Il n'a point anéanti la puissance du Roi des Rois, mais il n'a pas fait moins, et de son œuvre aussi les conséquences sont incalculables, car il a donné l'assaut à la forteresse féodale qui dominait la vieille Europe, il l'a démantelée et y a ouvert la brèche par où les idées d'émancipation, les idées françaises, se sont précipitées. A l'ancien monde il en a substitué un autre, dont le développement commence à peine.
Je n'ai jamais compris que le grand parti qui, selon les temps et les régimes, a été appelé révolutionnaire, libéral, républicain, démagogique, ne l'ait pas adopté, sans réserve ni contestation, mais au contraire, suivant des occurrences toujours variables, ait souvent discuté sa mémoire avec acrimonie. Cela tendrait à prouver que Mirabeau s'est trompé lorsqu'il a dit : « En France le peuple
tient aux droits acquis plus qu a la forme. » C'est à celle-ci cependant que s'attachent bien des esprits de courte visée, qui, arrêtés à la lettre et ne pouvant pénétrer jusqu'à l'esprit, imputent à crime l'acte où le salut a pris naissance.
Il me semble que tout ce qui procède de la Révolution française, que tout ce qui lui tient par les liens de l'intérêt et de la raison, que tout ce qui la reconnaît dans son ensemble et dans ses résultats, que la France moderne, en un mot, doit voir en Napoléon le maître constructeur du monument à l'abri duquel nous vivons, munis de droits inaliénables, et libres de nous diriger sur telle voie qu'il nous convient de choisir. Je sais bien ce que l'on reproche au « Corse à cheveux plats » ; je n'ignore pas qu'il a étranglé la République, mais je n'ignore pas non plus qu'il a sauvé la Révolution, et cela est plus que suffisant à l'absoudre d'avoir brisé une forme — qui n'était qu'une forme — déjà lézardée et près de tomber en poussière.
Lorsqu'il revint d'Egypte et fît le coup d'État du 18 Brumaire, la Révolution allait périr. Elle s'était dévorée elle-même; elle tournait dans son propre cercle, épuisée de son effort, cherchant une issue, ne se retrouvant pas, affaiblie, aspirant si bien à la dictature par instinct de conservation personnelle, qu'elle avait déjà regardé vers Joubert, qui mourut au moment d'être investi du pouvoir; elle sentait
que ses jours étaient comptés et se demandait comment elle échapperait à la mort dont elle était menacée. A l'extérieur tout danger était à craindre ; à l'intérieur les conspirations ne prenaient même plus la peine de se dissimuler. La vieille monarchie, encombrée de son cortège d'émigrés, bouclait déjà ses malles pour franchir la frontière et venir demander compte des têtes coupées, des biens confisqués, du clergé proscrit, des églises spoliées et de la destruction de l'ancienne société. Si cette contre-révolution avait réussi — et dans l'état de la France on ne voit pas trop ce qui l'en eût empêchée — le régime qui l'eût suivi, régime de revendications et de vengeance, eût été abominable.
La loi de Prairial, noyée dans le sang des dernières exécutions de Thermidor, n'était point oubliée ; on l'eût ressuscitée, et avant que la hache se fût ébréchée de nouveau, bien des victimes eussent été frappées. Au temps de ma jeunesse, j'ai connu un homme qui avait été mêlé aux événements de cette période et qui alors avait appartenu à la coterie du comte d'Artois. Il me disait que la journée du 18 Brumaire avait porté plus de préjudice à la « légitimité » qu'à la République, et comme je lui demandais : « Si vous aviez pénétré en France, qu'y auriez-vous fait ? » il me répondit, avec l'emphase qu'il avait conservée de cette époque théâtrale et farouche : « Nous serions en-
très portant au poing le glaive de Textermination ; six ans après la mort du vertueux Louis XVI, au milieu d'une désorganisation telle, que tout était près de tomber en pourriture, quelle résistance aurait pu désarmer notre ressentiment? Rien n'était encore définitif, c'est à peine si les assises étaient posées; tout eût été, non pas à notre disposition, mais à notre merci ; nous n'aurions pas trouvé, comme plus lard, en 1814, des habitudes prises, des lois en vigueur, une armée redoutable encore par son renom et même par sa force, malgré la défaite qu'elle avait subie, et surtout nous n'aurions point trouvé des souverains timorés, un empereur de Russie qui, voulant jouer les Titus par gloriole, nous imposa une magnanimité qui n'était point dans nos cœurs. »
Cet homme n'exagérait pas; si brutale que fût son opinion, elle était partagée par ceux qui, dans la dernière année du dix-huitième siècle, rêvaient, selon leur expression favorite, de relever « le trône de saint Louis et les autels du vrai Dieu ». Le rétablissement de la monarchie avec ses abus, le retourdu jacobinisme avec ses atrocités — qui était possible — furent mis à néant par l'acte de violence, immoral en soi, salutaire en ses résultats, qui fut accompli à Saint-Cloud. Les contemporains appartenant aux factions les plus opposées, pour ne dire les plus hostiles, sont unanimes sur ce point. Le duc Victor de Rroglie et Carnot sont d'ac-
cord : « L'État penchait à l'abime. » L'État c'était la France, mais c'était aussi la Révolution : Napoléon sauva Tune et l'autre ; — pour satisfaire son ambition : — soit; mais il les sauva. Tous les mauvais dés étaient contre elles, sans lui elles eussent probablement péri. Lui aussi il put dire : « Je jure qu'en ce jour j'ai sauvé la Patrie. » Ce qu'il fit, c'est ce que la Convention avait voulu, lorsque, le 4 avril 1793, Isnard avait dit : « Saisissons d'une main ferme les rênes du gouvernement. 11 n'est plus question de disputer sur les formes, il faut sauver la patrie. » La motion ne fut point repoussée et il en résulta le Comité de Salut public.
Après le 18 Brumaire, l'acclamation du pays fut immense, on peut dire unanime. Aux angoisses précédentes, à la confusion, à la terreur, à la corruption, à la gène, à l'incertitude, succéda une ère de prospérité que chaque historien a célébrée comme un moment exceptionnel d'oij pouvait éclore toute espérance. Napoléon exerça la dictature, et il l'exerça sans douceur ; c'est le fait de toute démocratie en formation, mais jamais il ne fut un renégat. A aucune époque de son existence, ni sous le frac rouge des consuls, ni sous le manteau impérial, ni sur la couchette de Sainte-Hélène, jamais il n'a répudié la Révolution telle qu'elle est sortie de la Constituante, de la Législative et de la Convention.
Bien plus, au lieu de faire prononcer le divorce contre elle, comme on le lui a si souvent conseillé, il l'épousa. Le mariage n'eut rien de secret, quoiqu'il eût lieu pendant la nuit, ainsi qu'il est d'usage entre gens de haute volée; l'union fut célébrée à Vincennes, dans les fossés du château; un petit-fils du Grand Condé servit de témoin. Il n'est que juste d'ajouter que cette cérémonie désarma la main de ses plus implacables adversaires et que dès lors on n'entendit plus parler de la rue Saint-Nicaise, ni de la falaise de Biéville. A la même heure, du même geste, il mit sa main dans la main sanglante des conventionnels et tua les complots. Faire exécuter le duc d'Enghien, après la dérision d'un simulacre de jugement dont l'iniquité est inexprimable, c'était appliquer, après coup, sa signature au bas de l'arrêt qui avait envoyé Louis XVI à l'échafaud. C'était un retour à la loi de Prairial, c'était commettre un des actes les plus révolutionnaires — les plus révoltants — de la Révolution.
Dès qu'il fut réellement le maître, c'est-à-dire après Marengo, sa destinée s'arrangea comme si elle se préparait à lui imposer le rôle qui en fait un des plus extraordinaires personnages de l'histoire. Certes il eut conscience de la grandeur de son rôle, mais seulement par les côtés extérieurs et par les résultats immédiats. Quant aux conséquences que son action devait avoir dans l'avenir^
à moins qu'il ne fût doué d'un pouvoir de prévision extra-humain, il ne put les soupçonner. Il croyait à son étoile; comment n'y aurait-il pas cru? Elle le guidait; lorsqu'elle s'éteignit ou lui refusa la lumière, il n'en avait plus besoin, car la mission d'émancipation qui semble avoir été confiée à son génie était accomplie.
Nul homme peut-être n'a été « fatal » à un si haut degré ; je prends le mot au sens que l'antiquité lui attribuait : l'homme fatal est celui qui porte en soi une destinée inéluctable et qui, poussé par une force irrésistible, faite de son intelligence, de ses aspirations, des circonstances imprévues et de l'idolâtrie des foules, marche vers un but qu'il ne connaît pas et qu'il atteint par des voies détournées qu'il ignorait. Les grands facteurs du bouleversement des choses humaines sont presque toujours inconscients de leur œuvre, et, par cela même, ils sont peu responsables du bien ou du mal qu'ils ont fait. Telle de leurs belles actions a été inutile, tel de leurs crimes a été fécond en résultats heureux. Quelles que soient l'énergie de leur initiative et la profondeur de leurs combinaisons, héros et victimes, on dirait qu'ils n'ont été que les instruments d'une volonté occulte qui les a maniés à sa guise et pour des fins qui échappaient à la vision des hommes. Leur façon de procéder est identique; tous ils sont déprédateurs et perfides : ils ne croient qu'à la force, et c'est de
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leur action cependant que naîtra la délivrance de l'esprit. Fléaux de Dieu, a-t-on dit ; oui, fléaux, car il faut que l'épi soit battu sur l'aire pour livrer son grain.
L'apparition de ces hommes, parfois implacables, a toujours produit, plus ou moins promptement, une amélioration dans le sort de l'humanité. Si l'on compare l'Europe actuelle à ce qu'elle était lorsque Bonaparte s'est révélé, on constatera que le bienfait est éclatant. Tout y a concouru, ses défaites au moins autant que ses victoires. Il a labouré à coups de canon le sol que les mains féodales avaient laissé tomber en friche et y a jeté à profusion les semailles nouvelles. Les idées qu'il a le mystérieux devoir d'aller répandre, ne sont pas à lui : en réalité il n'en a formulé aucune. Ce sont les idées de la Révolution, les idées de la France, convergeant toutes à l'égalité civile, qui seule formait pour ainsi dire l'armature du droit régénéré, du doit sorti du peuple, à la façon d'une émanation souveraine, et non plus tombé du ciel, comme dans les fictions d'autrefois. Ces idées encore diffuses, non seulement discutées, mais combattues par une notable fraction du peuple français, exécrées, tournées en dérision par l'étranger, ces idées il les rassembla, en forma un faisceau au milieu duquel, à la place de la hache du licteur, il planta son épée; puis il partit pour les transmettre aux nations qui les réclamaient et les faire
accepter par les potentats coalisés qui les repoussaient avec indignation.
Les événements semblaient s'être concertés pour lui rendre la route facile et déterminer dans l'avenir le triomphe de la pensée de libération dont il était le mandataire. La paix d'Amiens, de si courte durée, lui donna le loisir de concentrer et de façonner les ressources militaires de la France, car il savait que « il n'y a pas de bon droit sans la force » : c'est la parole que Carnot devait adresser à Louis XVIII au mois de juillet 1814. Napoléon ne se payait point de mots; il n'aimait pas les « idéologues » et ne s'en cachait guère; il dédaignait les banalités de la philosophie sentimentale, que nous défendons encore malgré l'évidence des faits, contre l'histoire même, parce que nous sommes des rêvasseurs. Que l'on y regarde de près, et l'on reconnaîtra qu'en lui la Convention s'est faite homme. La boutade que l'on attribue à Mme de Staël, « c'est un Robespierre à cheval », est vraie dans un sens élevé.
Non seulement il s'assimila les idées de la Convention, mais il se pénétra de son esprit de conquête que, par une ironie vraiment excessive, elle avait emprunté à Louis XIV. Sous ce rapport la Convention et l'empereur Napoléon I" sont les héritiers directs du Grand Roi. La lutte — le corpsà-corps — avec l'Angleterre étant devenue impossible , la guerre est portée contre les nations con-
linentales, qui soutiennent la politique de notre vieille ennemie dont la bourse leur est ouverte. Alors on voit renaître et s'accentuer Thostilité traditionnelle de la France et de l'Autriche, et là apparaît, avec une éblouissante clarté, une vérité que les hommes d'État ne sauraient trop méditer : à savoir que les combinaisons les plus habiles, les plus persistantes de la politique sont presque toujours déjouées par les événements. Aujourd'hui — rien ne dure ici-bas — le résultat le plus net de l'antagonisme qui a tant de l'ois armé l'une contre l'autre la France et l'Autriche, est l'accroissement de la Prusse, dont Vienne et Paris ont pu apprécier la puissance.
Dès que la paix d'Amiens est dénoncée, la bataille commence; et quelle bataille ! A combien de millions d'hommes n'a-t-elle pas coûté la vie? Elle ne fait que continuer la guerre déclarée par la Révolution aux jours de l'Assemblée législative et à laquelle la Convention a donné son vrai caractère : propagande et conquête. Le monde ancien et le monde moderne ont renouvelé, pendant vingt-trois ans, la lutte de l'ange et de Jacob. Ils reprendront haleine après le choc de Waterloo, où les idées nouvelles ont été défaites en apparence; mais l'antagonisme n'aura pas pris fin: on le retrouve dans une sourde activité, à travers les complots et les sociétés secrètes, jusqu'au jour où par la force même des choses, j^ar voie d'infiltration, les prin-
cipes issus de la Révolution, fécondés du sang de la France, seront maîtres en Europe, sous et malgré toute forme de gouvernement. Partout on constate les effets, et lorsque Ton veut remonter à la cause, on arrive aux doctrines de nos assemblées réformatrices de latin du siècle dernier et à lapùtre exterminateur qui les fît pénétrerdans le cœur des peuples. Ce fut là son œuvre.
Il y fut aidé par TEurope, qui semble courir au-devant de sa destinée, qui se coalise contre la France et la force à venir dans tous les États hostiles y déposer le germe des idées que Ton voudrait détruire, et que plus tard on sera contraint d'accepter pour sauver les apparences d'un pouvoir dont le prestige disparaît et dont l'autorité réelle n'est plus. Dans cette œuvre. Napoléon justifia la parole d'Eschyle : « Toujours il est un maître dur, celui qui commande depuis peu », car il l'accomplit, comme un terrible ouvrier qu'il était, par le glaive, c'est-à-dire par la tuerie, par la spoliation et même par le crime, comme en Espagne après le guet-apens de Bayonne. C'est ainsi que procède la guerre, toujours horrible en son action et souvent fertile en ses résultats. En tout pays où il a passé, en toute région où ses armées — nos armées — ont séjourné et où végétaient encore les vieilles coutumes, les lois surannées, les inégalités dues à la naissance, les irrégularités de la justice, on peut dire que le sol a été retourné et approprié à d'au-
très cultures. Sur beaucoup de terrains réfractaires ou trop étroitement gardés par la persistance des préjugés, la moisson a été lente à s'épanouir; n'importe: aujourd'hui, il n'est terre si résistante au soc qui n'ait sa floraison; toute récolte n'est pas mûre, mais toute récolte mûrira; dans bien des endroits je l'ai vue sur pied et partout j'ai reconnu les semences de mon pays.
Par un hasard singulier dû à une configuration géographique, le seul peuple qui demeure en dehors de son contact immédiat et dont l'accès lui reste inabordable est le peuple — régicide comme le nôtre — qui a déjà fait sa révolution et qui sait depuis un siècle et demi le parti que l'on peut tirer de la liberté, mise en œuvre en dehors de tout principe d'égalité. Devant le détroit infranchissable qui lui interdit de saisir son adversaire au corps, il se dépite, il ne maintient pas sa colère et conçoit l'entreprise gigantesque jusqu'àTabsurde du blocus continental. Que n'a-t-on pas dit de cette folie, de ce rêve insensé? Aujourd'hui nous pouvons en apprécier le résultat, qui est une source de richesse pour bien des nations. Par cette mesure extravagante, il a forcé l'Europe à créer sa propre industrie, dont le développement ne s'est pas arrêté, si bien qu'à cette heure elle est libérée du joug que la production anglaise faisait peser sur elle.
Il n'est pas jusqu'aux fautes de Napoléon qui n'aient servi la cause de l'émancipation et favorisé
la diffusion des doctrines dont s'indignaient les monarchies. Ne dirait-on pas que c'est pour mieux déconsidérer la royauté de droit divin qu'il a pris des soldats de fortune, comme Murât, des incapables comme ses frères Joseph et Louis, des bambocheurs, comme Jérôme, pour leur mettre le sceptre en main, le manteau d'hermine à J'épaule et pour les installer sur des trônes d'où ils n'ont point tardé à descendre, car ils ne pouvaient y être maintenus que par la violence? Or, dit Pascal, « la violence n'a qu'un cours borné >>. Le coup n'en fut pas moins porté, et l'assemblée des rois se sentit diminuée dans son prestige et dans sa majesté lorsqu'elle fut obligée de se tasser pour faire place à ces parvenus.
Le plus comique, et ce qui n'était pas le moins attentatoire aux prérogatives des vieilles couronnes, c'est que le premier soin de ces parvenus de la souveraineté fut de créer des ordres de chevalerie et de distribuer des titres. Ceux-ci subsistent encore pour les descendants des titulaires d'origine, même en Allemagne : on en peut sourire à cette heure, mais les seigneurs à quartiers vérifiés de ce temps-là ne riaient guère et comprenaient que de telles lettres de noblesse portaient peu d'honneur à leur blason.
Tout ce qui fut stérile ou nuisible dans l'œuvre de son ambition individuelle favorise l'œuvre générale qu'il édifie sans le savoir, et l'on peut croire
que rien de ce qu'il a fait n'a été perdu pour la civilisation moderne. On a dit que son mariage avec Marie-Louise avait été une faute ; cela est possible, mais le préjudice moral reste acquis à la monarchie séculaire qui, par intérêt, s'est empressée au-devant du scandale de la mésalliance. On a prétendu qu'après la bataille de Wagram il était devenu fou; c'est là une opinion excessive; cependant quelque manque d'équilibre semble l'avoir fait trébucher, lorsque l'on reconnaît que l'énormité de ses conceptions n'est plus en rapport avec ses moyens d'action. On croirait que c'est de propos délibéré qu'il se précipite vers le gouffre où il doit s'engloutir. C'est que les temps sont proches, car les préliminaires de l'oeuvre sont accomplis.
Il a assez remué les peuples, il les a assez brassés avec ses armées; par lui et sous sa main de fer, ils ont reçu l'enseignement élémentaire des principes nouveaux dont ils ont vu l'application hâtive faite par des administrateurs temporaires et par des troupes en marche. Le moment est venu de compléter leur initiation, afin qu'ils puissent transmettre à leurs enfants les premières notions déjà acquises, car ces notions représentent, en quelque sorte, l'introduction aux droits qui seront formulés plus tard. L'heure fatidique a sonné et c'est alors que survient la défaite.
Pour que les nations déjà préparées à accepter la
iumière, la reçoivent ample et réellement bienfaisante, il faut qu'elles viennent là oi^iellea brillépour la première fois, là où rien n"a pu l'éteindre, il faut qu'elles viennent en France ; elles y viendront, mais ■elles n'y peuvent venir qu'à la suite de Napoléon : il est vaincu. Il n'a fait qu'apparaitre en Russie, où il n'a pas eu le temps de proclamer l'émancipation ■des serfs. A Leipzig, où, dit-il, son mauvais génie lui est apparu, il est écrasé. En hâte et à grand'peine il traverse le Rhin. Il est en France, l'Europe s'y précipite derrière lui et, pour bien indiquer le but qu'elle se propose, elle ne chasse pas de ses rangs quelques royalistes émigrés qui placent la dévotion au principe de la monarchie de droit divin ■au-dessus des droits primordiaux de la patrie.
Après la capitulation de Paris, l'abdication de Fontainebleau et la réintégration des Bourbons, les coalisés plièrent bagage et retournèrent en leur pays. Ce n'était point suffisant, un si rapide séjour ne leur avait rien enseigné ; la leçon, pour être profitable, devait être reprise et prolongée. Napoléon quitta l'île d'Elbe, se présenta devant la France, qui de nouveau se donna à lui; il la conduisit à Waterloo. Là étaient la France nouvelle et la Ré- Yolution; on les crut anéanties : aussi ce fut la grande défaite. A Gand l'ancienne France et la contre-révolution s'étaient réfugiées; c'est pourquoi il y eut plus de passion et plus de mauvais goût que d'injustice à reprocher à certains hommes
politiques d'avoir été rejoindre le Roi « par la grâce de Dieu » dans son lieu d'exil.
La Sainte Alliance triomphait ; elle avait expédié Napoléon à l'île meurtrière, elle avait remonté Louis XVllI jusque sur le trône, elle lui permettait des vengeances,— supplicesetproscriptions. — Elle se frottait les mains et se disait : Tout est fini. Elle se trompait; rien n'était fini, tout allait continuer, et elle ne se doutait guère que de cette époque daterait le développement de la « maladie » dont Napoléon, en ses campagnes, lui avait communiqué le virus. Au point de vue des doctrines et des intérêts de l'Europe monarchique, une faute irréparable fut commise lorsque, sous prétexte de maintenir la France en bon ordre, on la fit occuper par les armées étrangères. Trois années de séjour dans ce laboratoire^des idées de rénovation en pénétrèrent les masses déjà préparées. Un vieux diplomate autrichien me l'a dit jadis : « Nous avons eu tort de ne pas évacuer la France tout de suite; en y restant nous avons fait acte d'inconséquence, car nous y avons gagné la peste libérale dont nous ne guérirons pas. » C'est la vérité.
Les résultats sont tels qu'ils dénoncent la cause qui les a produits. La France vaincue s'est emparée de ses vainqueurs, non pas dans un de ces combats à main armée dont les suites ne sont souvent ciu'éphémères, mais par l'assimilation à ses principes, d'autant plus [contagieux qu'ils visaient la liberté
de l'homme, le droit des peuples à se gouverner eux-mêmes et la destruction des inégalités civiques. Lorsque les nations nous délivrèrent de leur présence, elles avaient au dos la tunique deNessus; quoi que Ton ait fait, on n'est point parvenu à les en débarrasser. Les efforts n'ont pas manqué cependant, et le prince de Melternich, qui jusqu'en 1848 fut le maître de l'Europe replâtrée selon les coutumes du bon vieux temps, ne s'y épargna point; il gouverna chez lui et chez les autres par le gendarme, l'agent de police, le douanier et le passeport. Ce fut le règne de la médiocrité dans ce qu'elle a de plus intense ; j'ai voyagé en Europe tandis que ce régime durait encore : c'était odieux, et surtout c'était bête.
Dans le silence etl'obscuritéimposés, l'incubation se faisait et les sociétés secrètes, qui véritablement enlaçaient toute contrée, ressassaient les idées françaises et se disposaient à en tenter l'application dès la première circonstance favorable. Les notions reçues à l'époque des grandes guerres et pendant le séjour en France, comprimées par les pouvoirs existants, sont longtemps demeurées latentes; mais voilà qu'elles vont apparaître, mûries par la réflexion, concrétées dans l'attente, et elles ont une force à laquelle rien ne résistera. Trente-trois ans après Waterloo, après cette victoire qui devait être défmitive, il n'en reste plus rien ; les conquêtes morales qu'elle avait faites sont à vau-l'eau ; nous
sommes en 18-48, la Révolution est partout, diverse en apparence, selon les mœurs de chaque pays, une et semblable en son principe, qui est celui qu'ont formulé nos pères à la fin du dix-huitième siècle. C'est le triomphe des idées françaises, car, si les souverains rentrent en possession de leur trône reconquis à coups de canon, ils sont contraints, pour n'en point descendre de nouveau, d'abandonner une part de leurs prérogatives, de subir le contrat des constitutions et de partager leurs droits de gouvernement avec la délégation, librement élue, de leurs sujets. Pendant que les peuples s'agitent et imposent un pacte à la royauté réduite, la France met à sa tête l'héritier de Napoléon. C'est la Révolution française qui reprend son œuvre et qui la continue, non point par la conquête, pas même par la propagande, mais par le seul fait de l'expansion.
En somme, aujourd'hui elle est maîtresse de l'Europe, elle y est implantée; elle s'y développera avec plus ou moins de rapidité, sans doute jjar soubresauts ; elle aura peut-être àbriser violemment des obstacles et à modifier des formes qu'elle accepte encore provisoirement et faute de mieux ; mais c'en est fait du vieux monde, il a vécu ; il est entré dans le domaine historique et n'en sortira pas. L'ère nouvelle a commencé son cours que rien n'interrompra. Elle a déjà cent ans; elle date de la Révolution française et de Napoléon; l'une a
promulgué la loi que l'autre a su appliquer, comme c'étaitsondevoir d'exécuteur testamentaire. Si l'Europe est libre aujourd'hui, elle le doit à cet autoritaire irréductible qui lui a enseigné, sans le vouloir, comment la monarchie de droit divin peut être désarmée de ses privilèges et comment on en affaiblit la puissance jusqu'à la rendre illusoire; s'il a obtenu ce résultat, c'est parce qu'il était, parce qu'il ne pouvait être que le délégué et l'agent de l'esprit révolutionnaire.
La Révolution a fait plus : à tous ceux qui veulent faire valoir des revendications, qui réclament une part plus large dans l'action politique ou seulement dans les facilités de l'existence, elle a donné le mot d'ordre qui partout est compris et dont la signification est nette. Dans chaque pays, dans le plus exclusif, comme Londres, dans le moins bienveillant, comme Berlin, lorsque des hommes se réunissent pour demander quelque liberté, quelque droit nouveau, simplement quelque amélioration matérielle, ils ne se séparent pas sans avoir entonné l'hymne qui fut le cri même de la Révolution : ils chantent la Marseillaise.
Chacun organise son existence selon ses aptitudes, ses vices ou ses vertus. Lorsque l'on ne réussit pas, on accuse la fortune : aujourd'hui on dit la chance, on dit même la veine. Bien souvent on rend le sort responsable de sa propre incapacité ou de son manque d'énergie. Savoir, vouloir, persister, c'est le secret du succès en ce bas monde, et cependant parmi les hommes heureux, parmi les plus habiles, je ne crois pas qu'il en existe un seul qui puisse dire que, toute déception lui ayant été épargnée, il est arrivé à la vieillesse sans avoir vu s'écrouler ses projets et s'évanouir ses espérances. C'est la vie ; elle est ainsi faite : elle dissipe les rêves du jeune homme ; elle bouleverse les desseins de l'homme en maturité ; elle neutralise les efforts du vieillard. On peut se fâcher contre elle, ça ne lui fait rien ; elle continue sa route, semblable au char du Vichnou de Djaggernat, sans se soucier de ceux qu'elle écrase. Les moins infortunés ne sont que meurtris ; les plus à plaindre sont broyés ; s'ils n'en meurent, ils restent perclus et comme anéantis. On dirait que le destin s'acharne contre
une certaine classe d'hommes où il trouve ses victimes préférées. Celles-ci du reste s'y prêtent et semblent s'ofTrir au désastre.
On comprend qu'il s'agit ici des hommes politiques qui, tous ou presque tous, abusés sur leur propre valeur, attribuent à l'influence d'une mauvaise étoile le résultat logique de leurs conceptions erronées. Le dégoût de leur existence manquée se trahit par des lamentations qui nous paraissent fastidieuses, car nous ne le connaissons, ce vieux refrain de la déconvenue, nos oreilles en sont lasses. C'est le De profundls des espérances et le Miserere de l'ambition désenchantée; c'est le rabâchage de la médiocrité qui se croit un génie. Malgré tout ce que l'on peut leur reprocher, ces hommes m'inspirent de la commisération ; ils ont souffert, ils n'ont vécu que d'illusions et sont tombés parce qu'ils n'avaient point le lest intellectuel qui assure l'équilibre. Ils geignent, ils se dépitent et, plus qu'il ne conviendrait, font rire à leurs dépens. J'avoue que je les plains, mais je n'en puis parler qu'avec maussaderie, tant la route qu'ils suivent nécessairement s'éloigne de celle que tracent la morale et la probité : car ne pas dire ce que l'on fait, ne pas faire ce que l'on dit, considérer une promesse pour parole vaine, c'est en politique un usage qui n'empêche pas, dit-on, d'être galant homme.
Les fruits secs sont-ils seuls à gémir? Écoutez la
voix de ceux qui ont touché le but, qui ont exercé de l'influence sur la destinée des nations, qui ont tenu le pouvoir en main et qui se sont inscrits dans l'histoire. Ce qu'ils disent est à retenir, car c'est leur expérience qui parle ; malheureusement l'expérience d'autrui n'a jamais servi à personne, c'est à peine si la nôtre ne nous est pas inutile. Le baron de Vitrolles, quoiqu'il fût un personnage secondaire, a joué un rôle prépondérant en 181-4, lors de la première Restauration. C'est lui qui. au prix de sa vie, ne pouvant parvenir jusqu'au prince de Metternich, remit en mains propres, au comte de Nesselrode, grand chancelier de Russie, le billet qui précipita la marche des alliés sur Paris, laquelle détermina la chute de l'Empereur et le retour de Louis XVIII '. Le service était de prix et méritait récompense ; Vitrolles fut ministre d'État, ambassadeur, ardent aux intrigues de ce que l'on nommait alors le pavillon Marsan, et l'un des conseillers écoutés de Charles X ; on peut dire, sans exagérer, qu'il fut un des maîtres de la politique de 1824 à 1830. Il eut ses jours de triomphe; queb souvenir en a-t-il gardé? Il écrit : « La politique est la plus triste des passions ; les revers y
1. Ce billet écrit à l'encre sympathique, dicté par Talleyrand au duc d'Alberg, m'a été communiqué; il est ainsi conçu :
« L'homme qui vous remettra ceci, mérite toute confiance; écoutez-le et reconnaissez-moi. Il est temps d'être clair, vous marchez sur des béquilles; servez-vous de vos jambes et voulez {sic) ce que vous pouvez. »
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sont complets et le plus grand }3onheur est mêlé d'incertitude. »
M. Guizot a été un homme de premier ordre; son renom de professeur, d'historien, d'écrivain n'a pas suffi à son ambition ; il a brigué les fonctions publiques. Il a été ministre; on se rappelle avec quelle hauteur et quelle fermeté il a défendu ses convictions, toujours sur la brèche, livrant combat aux impatients qui estimaient qu'il s'éternisait au pouvoir et que c'était à leur détriment. De quelles injures, malgré son intégrité et sa gloire personnelle, n'a-t-il pas été accablé? Je ne les ai pas oubliées, car je les ai souvent entendu proférer lorsque j'étais jeune : « L'homme de Gand, Guizot Pritchard, lord Guizot, Guizot vendu à l'Angleterre. » La kyrielle était interminable et l'injustice était flagrante. Lui aussi, il a parlé de la politique et il l'a définie « ce mal incommode et funeste, (jui rétrécit les horizons, aigrit le cœur, faitperdre aux hommes cette étendue d'idées, cette générosité qui leur convient si bien ».
Qu'est-ce que la politique? disais-je un jour à un personnage qui avait été en Angleterre l'ambassadeur d'une très grande puissance. Il me répondit : <( Affaire de chantage, de marchandage et souvent de brigandage, rien déplus ; et, ajouta-t-il en riant, c'est le plus énergique des siccatifs. » Où ai-je lu qu'au quatorzième siècle, lorsque l'archevêque de Rouen allait, pour la première fois, prendre pos-
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session de la cathédrale, il passait devant un couvent de femmes que l'on appelait l'Abbaye de Saint- Amand, conduit plutôt qu'escorté par les moines de Saint-Ouen. L'abbesse qui l'attendait au seuil de la porte, à la tête des religieuses, lui mettait au doigt un anneau et disait aux moines : « Je vous le donne vivant, vous me le rendrez mort. » N'estce pas, en vérité, ce que tout gouvernement, toute faction peut dire à la politique en lui présentant un homme nouveau : « Je te le donne vivant, tu me le rendras mort, » c'est-à-dire épuisé, déconsidéré, désespéré ? car Guizot a raison : « c'est un mal incommode et funeste ».
La souveraineté s'est déplacée; elle n'est plus, en vertu d'un droit héréditaire, l'apanage d'une famille dont le chef l'exerce par la grâce de Dieu ; elle appartient aujourd'hui à l'ensemble de la nation. Qu'importe ! la politique n'a point varié, elle vise un but identique et procède de la même façon. Sauf deux mots, n'est-ce point l'homme politique de nos jours que La Bruyère a peint lorsqu'il a dit : « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n'est qu'un vice que l'on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa
fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu. » Aux mots « la cour et le courtisan », substituez les mots « la politique, le politicien », et vous aurez un portrait frappant de ressemblance ; tous deux, le courtisan et le politicien, ne travaillent, par tout moyen, par tout subterfuge, qu'à s'attirer les faveurs du maître.
Les révolutions successives et ce qui en est résulté ont imposé d'autres allures, mais n'ont point émoussé l'acuité des ambitions; elles ont respecté sinon développé l'impudeur des convoitises et la rouerie des brigues. Se montrer à toute heure autorisée dans les entours de Louis XIV, lui dérober un coup d'œil, en obtenir une charge, un titre, un bénéfice, que sais-je? un justaucorps à brevet, c'a été le labeur assidu des grands seigneurs qui ont représenté le royaume près des cours étrangères, commandé les armées, exercé le pouvoir. Aujourd'hui ce n'est plus le roi qui est le dispensateur des grâces, c'est le suffrage universel et c'est à lui que sont dues les courbettes.
On monte sur des estrades pour lui bateler des promesses que l'on sait ne pouvoir tenir; on le flagorne, on s'extasie sur sa grandeur, sa gloire et sa générosité; on va le voir chez lui, à l'étable où il donne la provende à son bétail, au cabaret où on lui jure de faire abaisser les droits sur l'alcool qui l'abrutit; comme les petits cadeaux entretiennent l'amitié, on se permet de lui off"rir un
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« souvenir», souvenir utile, tel qu'un pai-apluie ou un collet imperméable ; quelquefois même on lui donne une pièce de cent sous, quoique cela soit interdit ; on a été plus loin : on a promené solennellement un veau qu'entre électeurs on a mangé après la clôture du scrutin. Quel livre à faire : le Manuel du parfait candidat ou la manière d'être élu député, avec un total approximatif des frais et la liste abrégée des phrases indispensables au succès de l'élection !
Des hommes intègres^ supérieurs par certains côtés — j'en ai connu plus d'un — se sont résignés à subir ces exigences redoutables pour la bonne tenue de soi-même. Peut-être les hommes d'autrefois nous apparaissent-ils plus grands que ceux d'aujourd'hui parce qu'ils n'ont pas eu à supporter ce genre d'initiation. Je ne me figure pas Sully, Richelieu, Colbert, débitant leur boniment politique devant les vilains de la campagne et la plèbe des faubourgs. Et cependant il est certain que si le suffrage universel eût existé à leur époque, ils se seraient soumis aussi à toute sorte de révérences, et j'ajouterai que si — comme il serait malséant d'en douter — il existe dans notre parlement des hommes de la taille de Colbert, de Richelieu et de Sully, il est probable qu'ils n'ont point été en reste de prévenances et d'amabilités envers leurs électeurs.
« Je ne compte pas mes amis, je les poise »,
disait Montaigne. Pauvres candidats, justiciables de la loi du nombre qui ne peut apprécier ni leur intelligence ni les services qu'ils sont capables de rendre ! 11 faut que le pouvoir soit bien attrayant à l'esprit et bien doux au cœur pour que le seul espoir de l'exercer un jour, grâce à des combinaisons plus ou moins correctes, entraîne des hommes de bien à travers des expéditions d'où l'on sort toujours moralement un peu diminué. « L'esclave n'a qu'un maître, l'ambitieux en a autant qu'il y a de gens utiles à sa fortune. » C'est l'inépuisable diseur de vérités, c'est encore La Bruyère qui a dit cela. A-t-il donc prévu notre régime électoral? Je pourrais, sans grand'peine, citer les députés qui à Paris, pendant la session législative, sont les commissionnaires de leurs commettants : les deux termes se complètent parleur similitude même et se font équilibre.
La politique a cela de particulier qu'elle n'exige aucune instruction préalable. Par une grâce d'état, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, elle dévoile ses mystères à quiconque s'en préoccupe; il n'est si pauvre sire qui ne la guigne de l'œil pour en pénétrer les secrets, qui ne formule des appréciations avec raideur, qui ne sache ce qu'il faut penser de telle loi, de telle dépêche, de tel traité, de telle combinaison gouvernementale et qui ne traite d'imbéciles ceux qui ne partagent point son avis. Dans le jardin du Palais-Royal, avant la con-
struction des arcades, qui remonte, je crois, à 1783 ou 1784, existait un arbre à l'ombre duquel se réunissaient les nouvellistes, les stratèges, les amateurs de discussions stériles, les prùneurs de réformes, les inventeurs de systèmes; par suite d'un jeu de mots on l'appelait l'arbre de Cracovie, parce que sous son feuillage on débitait toute sorte de « craques ». L'arbre n'est plus, mais il est probable qu'avant de le livrer à la cognée des bûcherons on lui a emprunté bien des boutures, car ses rejetons sont partout aujourd'hui, à tout coin de rue, en tout lieu public ou privé, en toute demeure, loge ou salon, atelier ou mansarde.
Écoutez les voix qui s'élèvent: chaque parole vous révélera qu'il est question de politique ; ce ne sont plus seulement des questions que l'on agite, ce sont des discussions, bientôt des querelles, plus encore, des injures et des gros mots. C'est la loi des hypothèses : lorsque l'on en discute, on se dispute. Que de relations sociales ont été distendues, que d'amitiés ont été brisées par le choc de deux affirmations contraires, imaginaires toutes deux et probablement absurdes! Ceux qui échappent à cette maladie sont rares, et je sais avec quel dédain on les traite. Qu'importe ! ils ont la sérénité de l'esprit, que les argumentateurs de rencontre ne connaissent guère.
Je ne suis pas étonné qu'Henri Heine, qui nous connaissait bien, ait écrit : « Le Français qui a le
plus de bon sens, d'esprit et de vertu dans la vie ordinaire, devient subitement fou quand il s'occupe de politique. » En parler est une sotte manie, en faire est un mal incurable ; c'est comme le cancer, on a beau l'opérer, on ne le guérit pas. Si tout le monde, sans exception aucune, a le droit de délibérer sur la politique, comme sur tout autre sujet, il me semble qu'un État bien organisé, soucieux des intérêts dont il a la garde et la responsabilité, devrait être armé d'un pouvoir préventif — préservatif serait mieux — qui lui permettrait de barrer la route aux incapables. A voir certaines fortunes parlementaires, ne dirait-on pas que le suffrage universel cherche à singer les Gaulois, nos ancêtres, qui jetaient à l'eau les enfants mal venus dont l'apparence ne promettait point la vigueur? Quand un homme a fait preuve d'incapacité en différents corps d'état, la masse électorale le jette dans la politique.
Récemment je lisais une circulaire invitant les candidats à l'emploi d'expéditionnaire à se présenter au siège de telle administration municipale, qui n'a rien de politique, afin de concourir ; on prévenait ces futurs copistes qu'ils ne seraient admis aux examens que s'ils étaient munis d'un diplôme de bachelier es lettres. Cela me parut excessif ; mais bien plus excessif encore me paraît le droit d'exercer d'emblée, sans contrôle préalable et même sans diplôme, la puissance législative
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qui touche aux destinées mêmes du pays et peut en influencer la direction. Serait-il donc attentatoire aux principes sur lesquels repose l'édifice de la France, serait-il impossible d'exiger une sorte de stage, de faire subir je ne sais quelle épreuve aux aspirants législateurs qui se présentent devant le scrutin de la députation?
Il ne s'agit pas de restreindre le suffrage universel et de rééditer cette fameuse loi du 31 mai 1850, dont M. Thiers se pavanait et dont le résultat le plus positif fut d'assurer la résurrection de l'Empire; il s'agit de n'admettre à tenter la fortune du scrutin que les hommes reconnus à peu près capables d'exercer le mandat législatif. Il est élémentaire que. pour traiter certaines matières, il convient de les avoir étudiées; sans cela, le mandataire, fût-il élu à l'unanimité, se soustrait aux questions les plus simples, se dérobe pour dissimuler son ignorance ou en est réduit à se faire souffler par des compères: il ressemble au malade imaginaire devant le cénacle médical qui va le coiffer du bonnet de docteur.
Une telle disposition de la loi serait, je crois, un bienfait pour le pays et même pour les assemblées; mais cette loi n'aurait de valeur salutaire que si elle était appliquée par de purs esprits, distraits de toute passion; est-ce possible en politique? j'en doute, et cela seul rejette mon projet parmi les chimères. Je suis coutumier du fait ; je puis m'en accuser, mais non m'en repentir. Les
candidats se font illusion sur eux-mêmes, ce qui est naturel, car c'est là une tendance commune à tous les hommes. Quant au suffrage universel, il n'y regarde pas de si près : il s'engoue et ne raisonne pas ; il ne discute pas, il décide ; ne lui demandez jamais de savoir le premier mot de la question en litige ; on l'a tant saturé de louanges, même en latin : Vox popiili, vox Bei, qu'il se croit infaillible. Jamais il ne s'accuse de ses propres sottises, mais il ne les pardonne pas à ceux qu'il a choisis pour les commettre. C'est pourquoi il faudrait n'offrir à ses choix que des hommes ayant donné quelque preuve d'une certaine supériorité, ou tout au moins d'une incapacité qui n'eût rien de trop agressif.
Dans la période qui va de l'année 1871 à l'année 1880, plusieurs élections générales ou isolées eurent lieu à Paris. Au moment où diverses candidatures s'affichaient pour parer au remplacement d'un député décédé, quelques électeurs influents se rendirent, au nombre d'une quinzaine, chez un homme que je connais, lui dirent qu'ils désiraient être représentés par lui et qu'ils se croyaient assurés d'être maîtres du scrutin. Mon ami répondit qu'il ne se jugeait pas de force à remplir convenablement le mandat que l'on voulait bien l'engager à solliciter. On se récria, il tint bon : « Je suis étranger aux choses de la finance, de la guerre et de la marine, disait-il; je ne connais pas les traités de
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commerce; je ne me suis jamais occupé d'agriculture ; on m'a affirmé qu'il y avait une constitution : 'je le crois, mais je n'ai pas eu la curiosité de la lire. » L'orateur de la députation électorale s'écria : « Qu'est-ce que cela fait? il ne s'agit que d'avoir du bon sens et vous avez prouvé que vous n'en manquez pas. » — Il riposta : « J'en ai assez pour décliner vos offres, dont je reste profondément touché ; je ne saurais exercer un métier sans en avoir fait l'apprentissage et je n'ai jamais songé à faire celui de député. »
On insista ; il demanda pour réfléchir vingtquatre heures, qui lui furent courtoisement accordées, avec un : « Nous espérons que la réflexion vous décidera, car un homme de votre valeur ne peut se soustraire à un devoir. » Le lendemain mon ami écrivit qu'il était au regret d'être forcé de maintenir son refus ; puis il mit un livre dans sa poche et partit pour Venise, où il voulait revoir quelques toiles de Carpaccio. — Fut-il niais, futil sage? En tous cas il ne fut pas ambitieux. A son retour à Paris, il reçut une lettre anonyme dont il devina facilement la provenance : « Monsieur, vous êtes un mauvais citoyen! » C'est le contraire qu'il eût été convenable de lui écrire, car il avait agi avec probité en repoussant l'ofTre d'un poste où il n'aurait pu rendre que des services insignifiants. Il s'était rendu justice, et n'en fut pas plus fier, quoique le cas ne soit pas commun.
Ces fonctions, dont mon ami s'écarta, doivent cependant donner des satisfactions profondes à Tamour-propre de certains hommes, car ceux qui en sont exclus après les avoir exercées, restent inconsolables et comme frappés de déchéance. S'ils ont quitté leur siège de député pour s'asseoir, ne fûtce que pendant six semaines, sur le banc des ministres, s'ils ont porté sous le bras le grand portefeuille en maroquin, s'ils ont contresigné des décrets, s'ils ont été traités d'Excellence et si un nouveau scrutin les a fait rentrer dans les obscurs loisirs de leur existence, ils font pitié à voir et ne sont pas loin de s'imaginer que tout va s'arrêter, que tout va périr, parce qu'ils n'ont plus accès à la tribune parlementaire.
Au scrutin de 1869, un député de Paris ne fut pas réélu; le pauvre homme levait les bras vers le ciel et me disait : « Que vont-ils devenir? » « Ils », c'étaient la nouvelle Chambre, le Sénat, le ministère, la France, l'univers, que sais-je encore? Son échec lui semblait un cataclysme dont les mondes seraient bouleversés. Je me gardai bien de lui dire ce que je pensais : Tout homme peut être utile, nul homme n'est indispensable; le héros disparaît, la vie continue son cours et la terre n'en tourne pas moins. La mort de Gambetta n'a pas entraîné la ruine de la République, pas plus que la mort de Casimir-Perier n'a fait écrouler le trône de Louis- Philippe. On est surpris de reconnaître que le dé-
part de ces hommes, qui portent tousles espoirs, n'a qu'une influence minime sur la destinée des peuples.
On serait moins étonné si l'on avait pris la peine de constater le phénomène que voici : de toute assemblée qui ne s'affole pas, — comme le Corps Législatif nous en a donné le néfaste exemple au mois d'août 1870, — de toute assemblée, ne fût-elle composée que d'individualités médiocres, se dégage une sorte de bon sens général, un peu craintif, stimulé par l'instinct de conservation, qui pare aux éventualités redoutables, pousse prudemment à la roue et empêche la machine gouvernementale, — « le char de l'État », — de verser et même de suspendre son mouvement régulier.
Une autre raison agit également avec puissance pour empêcher l'impulsion précédemment reçue de s'arrêter brusquement ou même de se ralentir. Lorsque le gouvernement, c'est-à-dire la forme extérieure des choses, est dérouté, le fond même n'est pas atteint et persiste dans son organisme normal; les administrations ne suspendent pas leurs opérations, et cela, par-dessus tout, importe au pays, qui, bien plus que de politique, vit du bon fonctionnement de tutelle, de prévoyance et de protection auquel il est accoutumé. Cette double action de l'élément législatif et de l'élément administratif nous a permis de traverser, sans trop de préjudice, des crises que l'on croyait mortelles; tant de fois elle s'est affirmée, dans ce siècle même,
qu'il est superflu d'insister. Ces crises produites par des révolutions ou par le changement subit d'orientation succédant au décès d'un personnage qui était le moteur en chef de l'action gouvernementale, ont pour premier résultat de rendre à la vie privée la plupart des hommes qui participaient à la direction supérieure des affaires publiques. Ceux qui sont tombés du pouvoir et n'ont pu y remonter semblent s'ingénier à nourrir leurs regrets et leur rancune.
Tous, ils ont le même mot qui revient incessamment sur leurs lèvres... «Ah! si l'on m'avait laissé faire ! » A les voir on les reconnaît : quand ils marchent, ils parlent comme s'ils prononçaient le discours ministre qui doit mettre fin à tout conflit, ils pulvérisent leurs adversaires évoqués, ils. s'adressent à des ombres qui ne les entendent pas; lorsqu'ils sont immobiles, ils restent silencieux, la tète inclinée sur la poitrine, le regard fixe, perdu dans la contemplation intérieure, la main passée entre les revers de la redingote, un peu dans la pose de Napoléon à Sainte-Hélène. La comparaison n'a rien de forcé : eux aussi, ils sont exilés, déportés loin de la patrie de leur âme, loin du pouvoir par lequel ils ont vécu, pour lequel ils voudraient vivre encore. Ils rêvent je ne sais quel événement, filt-ce une conflagration générale, qui leur rendra le portefeuille sans lequel il n'y a plus pour eux de bonheur ici-bas.
Je parle de ceux qui ont été au pouvoir; j'en pourrais citer bien d'autres à tous les degrés de la hiérarchie : je connais d'anciens sous-préfets désespérés de n'avoir plus de paperasses à signer dans le cabinet de la sous-préfecture. Ceux-là aussi comptent sur l'imprévu, sur le miracle qui les revêtira encore du frac bleu à broderies d'argent. L'espérance est tenace et ne les abandonne qu'à leur dernier soupir. Ils me rappellent ces détenus politiques qui me disaient que, pendant leur séjour à Sainte-Pélagie, ils étaient persuadés, à tout bruit qu'ils entendaient dans la rue, que le peuple en insurrection venait les délivrer.
Détenus, déchus du pouvoir, prétendants, sont tous les mêmes : c'est demain, pas plus tard, que leurs vœux vont être réalisés; les années passent, la vie s'écoule, la mort arrive et demain n'est pas venu. J'imagine qu'ils vont tout droit auparadis, car ils ontfaitleurtemps d'enfer ici-bas, enfer de déceptions, de vanité blessée, de souffrances d'autant plus aiguës qu'il convient de les dissimuler, enfer de croyance à l'injustice humaine et à la persécution d'une mauvaise fortune implacable. Que de fois, contemplant ces êtres malheureux, condamnés sans recours en grâce, se dévorant eux-mêmes, que de fois je me suis intérieurement écrié, comme Panurge pendant la tempête : « Oh que trois et quatre foys heureux sont ceulx qui plantent choux ! >> Et que de fois je me suis applaudi de n'avoir ja-
mais senti sourdre en mon cœur la moindre velléité d'ambition politique.
Dans l'état actuel de nos institutions et de celles de presque toute l'Europe, la parole est l'instrument nécessaire, l'instrument forcé de la politique. C'est du haut de la tribune des assemblées délibérantes que tombe le mot d'ordre qui détermine la ligne de conduite d'où peut dépendre la perte ou le salut. Quelle cause de périls, qui n'ont pas toujours été évités ! Lecteur, voulez-vous que nous relisions ensemble certain passage de l'étude que Macaulay a consacrée à William Pitt? Le morceau est à méditer et le voici :
« Le gouvernement parlementaire s'exerce au moyen de la parole. Dans un gouvernement de cette nature, l'éloquence est la qualité la plus estimée de toutes celles que peut posséder un homme politique, et cette faculté peut exister au degré le plus éminent sans être accompagnée de jugement, de courage, sans être doublée de l'art de deviner le caractère des hommes ou les signes du temps, et sans avoir pour appui la moindre connaissance des principes de la législation ou de l'économie politique, ni le moindre talent diplomatique, ni la moindre notion d'administration militaire. Il peut bien arriver aussi que ces mêmes qualités intellectuelles qui donnent un charme particulier aux discours d'un homme public, soient incompatibles avec celles qui le rendraient capable
de montrer de la présence d'esprit et de la fermeté dans une circonstance pressante. »
Le portrait est tracé de main de maître : à combien de personnages, les septuagénaires, mes contemporains, ne le pourraient-ils appliquer? Se souviennent-ils, comme moi, des gouvernements que nous avons vus s'effondrer, enivrés ou désagrégés par la faconde d'hommes médiocres, sans prévision ni prudence, qui avaient le don de la parole? On est tenté de leur crier, en modifiant deux vers célèbres :
Détestables « rhéteurs », présent le plus funeste Que puisse faire « à tous » la colère céleste !
Amoureux de leur propre verbe, étourdis de leur bruit personnel, ils s'imaginent qu'ils font tourner le monde parce qu'ils pivotent sur eux-mêmes. Presque tous n'étaient que des virtuoses, et bien souvent leur phrase était d'autant plus brillante que leur conviction était moins profonde. L'éloquence de ces Attilas de la parole a été le fléau dont notre pays a été battu.
Un fait à signaler, c'est que l'homme qui a été au pouvoir et qui, par imprévoyance ou par incapacité, s'est égaré sur les mauvaises voies, n'éprouve jamais, je ne dirai pas le moindre remords, l'expression serait trop forte, mais un simple regret. Ce n'est pas lui qui a commis une erreur, ce sont les événements — oui, les événements
eux-mêmes — qui se sont trompés. Dix ans après la révolution de Juillet, le prince dePolignac expliquait qu'il n'avait aucun reproche à s'adresser et que « si c'était à refaire, il le referait » : cas de conscience que chacun arrange à son avantage et dont les plus coupables savent tirer parti pour leur propre glorification. C'est toujours l'histoire du général qui perd la bataille et qui s'en honore, car ses dispositions lui assuraient la victoire : mais le hasard, mais la fatalité... ; on sait le reste.
Ah! elles ont bon dos ces bienveillantes divinités inventées pour masquer les fautes et les sottises humaines. Les plus grands hommes les ont invoquées, Napoléon tout le premier: à l'entendre, les campagnes dont il est sorti vaincu, — Essling, la Russie, Leipzig, Waterloo, — semblent avoir été dirigées contre lui par le Fatum en personne. Après un tel exemple, doit-on s'étonner que les pauvres petits personnages portés au pouvoir par l'illusion qu'ils ont fait naître, accusent le destin de s'être complu à déjouer les combinaisons de leur génie? Un Confiteor serait plus loyal et leur vaudrait quelque indulgence.
Pour ces hommes-là, l'histoire sera sévère ; pièces en mains, elle rejettera leur pourvoi et leur demandera compte de l'arrêt dans les destinées de la nation; elle leur demandera peut-être aussi ce qu'ils sont venus faire dans la politique et pourquoi ils se sont saisis de la foudre, puisqu'ils ne
savaient pas la manier. L'ambition n'est légitime que lorsqu'elle est justifiée; si elle ne l'est pas, elle me parait criminelle. On aurait pu être intègre, habile, considéré dans les hautes fonctions de la magistrature, de la science, du barreau, de l'enseignement; mais la vanité s'en est mêlée, elle a soufflé les mauvais conseils, elle a fait perdre l'esprit à ceux qui n'en avaient pas assez pour résister à la tentation; alors on s'est cru un grand homme, on a voulu diriger les affaires du pays, on les a dirigées, et c'est le pauvre pays qui est obligé de redoubler d'efforts et de sacrifices pour se rédimer de l'expérience que trop souvent son engouement a provoquée.
u La politique est l'art des complications »; le mot est du prince de Talleyrand. Si la définition est exacte, c'est un art qui exclut la bonne foi; on doit croire aussi que c'est un art indispensable, car il a été, il est, il sera; semblable en cela à l'art de la guerre, que l'on cultive avec prédilection, qui seul suffit souvent à constituer la grandeur d'un peuple, que l'on honore avec fracas, qui apourbut de faire écraser le plus faible par le plus fort et qui, afin de parvenir plus rapidement au résultat cherché, ne doit reculer ni devant les excès de la cruauté ni devant les pratiques de la trahison. Tromper pour réussir semble être la loi primordiale de l'homme, celle qui le place au-dessus de ses semblables et lui assure un immortel renom. L'antiquité sacrée, l'antiquité païenne, l'histoire des patriarches, l'histoire des guerriers fameux, nous le crient à travers la série des siècles.
L'enfant chéri de la Genèse, celui qu'elle offre à l'émulation comme un exemple d'incomparable intelligence, c'est l'homme des combinaisons sans scrupule, profitant de la faim de son frère pour lui
ravir le droit d'aînesse, usant de subterfuge pour dérober la bénédiction paternelle qui constituait alors une véritable investiture, provoquant facticement la naissance des agneaux et des chevreaux tachetés qui, par convention, devaient lui appartenir, volant les idoles de son beau-père, c'est Jacob ; le surnom qu'il avait reçu parce qu'il avait été « le plus fort avec Dieu et avec les hommes » est encore le nom de son peuple : Israël.
Le héros préféré d'Homère, c'est Odysscfs polyviitis, Ulysse fertile en ruses : non point parce que son cœur est indomptable et que son énergie contre la fortune adverse n'a point de défaillance, mais parce qu'il n'emploie sa vigueur et son courage qu'après avoir épuisé les ressources de la duplicité. Minerve, sa protectrice, est-elle vraiment la déesse de la sagesse ? ne serait-elle pas celle de l'habileté? Ulysse et Jacob sont le type même du génie politique. Le christianisme et la morale qui en émane n'y ont rien changé. L'histoire nous le prouve, et les princes de l'Église, à ne citer que Ximenès, Granvelle, Richelieu et Mazarin, ont démontré qu'en cette matière ils auraient pu faire la leçon aux casuistes les plus retors.
Il paraît qu'il ne peut- en être autrement et que certaines sciences comportent des nécessités qu'il faut subir sous peine de les laisser stériles. La politique est un élément de puissance dont les Etats ne se peuvent passer; c'est là une vérité dont
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la contestation n'est pas admissible et qui, hélas I a pour corollaire cette parole de Pascal : « Ne pouvant fortifier la justice, on a justifié la force. » La politique n'a ni sentiment, ni philosophie, ni moralité; elle n'a et — sous peine de n'être plus — elle ne peut avoir que des intérêts. Croire à la reconnaissance d'un peuple, s'indigner de son ingratitude, c'est faire acte de naïveté : un autre mot serait moins poli, mais plus exact. Du moment que l'intérêt seul met en mouvement les nations et leurs mandataires, tout est permis en politique pour réussir : je veux dire que l'on s'y permet tout. Il en résulte que l'homme d'État digne de ce nom est sans scrupule, et cependant si le scrupule confine aux préjugés, il touche de bien plus près aux principes.
Eri cas de conflit intérieur entre l'homme moral et l'homme politique, c'est la conscience qui succombe, car elle est souvent contraire à l'intérêt. La conscience a du bon cependant, quoiqu'il n'existe point d'accommodement avec elle, ainsi qu'avec le ciel de Tartufe. Je crois que, dans plus d'une circonstance qui pouvait modifier le sort d'un pays, on a eu tort de ne point se laisser guider par elle. L'homme dont la loyauté serait impeccable, qui ne mentirait jamais et resterait impassible dans la ligne droite, aurait peut-être une puissance que l'on ne soupçonne pas : tout le monde serait dupé par lui, car personne ne le croirait. En po-
litique la probité est si rare, qu elle serait peutêtre le dernier mot de Thabileté, j'allais dire de l'astuce .
Les roueries ne font généralement œuvre que de résultats transitoires, dont il ne reste plus trace au bout de peu de temps. Quelle est la durée des traités solennels, signés, paraphés, scellés, échangés avec cérémonies religieuses et salves d'artillerie? Bien éphémère, et par conséquent bien décevante. Les changements de gouvernement, de direction, de principe n'y font rien ; le train même des choses condamne des hommes absolument différents les uns des autres à revenir aux errements consacrés : la diplomatie des comités de la Convention n'était pas moins perfide que la diplomatie officielle ou secrète de Louis XV. Il doit en être ainsi : du moins, sous le gouvernement de Louis- Philippe, on n'agissait pas autrement.
Si l'on veut apprécier la fausseté et l'inutilité de ces luttes de finesse en ce qui touche la dignité des États et la solidité des contrats jurés « au nom de la Très Sainte-Trinité », il faut lire les pièces relatives aux négociations ouvertes, en 1840, entre les cabinets d'Europe à propos de la question d'Orient que Méhémet-Ali voulait résoudre un peu brusquement à son avantage. Ce que l'on découvrirait est pour faire réfléchir. Toutes les puissances cherchent à se duper et à se nuire les unes les autres ; on ment à bouche que veux -tu ; pas une
dépêche n'est sincère, toutes les promesses sont réservées par des sous-entendus ; c'est le scénario du Barbier de Se ville : « Qui diable est-ce donc qu'on trompe ici? » — Tout le monde, quoique personne ne soit dans le secret, qui est celui de l'avenir. Après bien des pourparlers, on se met enfin d'accord et les « couronnes » s'engagent par serment à maintenir, contre tout venant, l'intégrité de l'Empire Ottoman et la souveraineté de la vice-royauté d'Egypte dans la descendance de Méhémet-Ali.
C'est au mieux; nul ne peut désormais s'emparer d'un des territoires du Grand Seigneur et les petits-fils de l'arnaute de Cavalla sont assurés de régner sur la vieille terre des Pharaons et des Plolémées. La convention qui consacre — à jamais — ces stipulations auxquelles ont concouru les plus fortes têtes de l'époque, n'a guère plus de cinquante ans, car elle date dumoisde juillet 1841. Depuis longtemps elle est morte de caducité. Comptez les petits royaumes — si périlleux par leur exiguïté même qui les rend ambitieux — que Ton a taillés en pleine intégrité ottomane; chacun s'est fait sa part, en reniant son serment et en faisant le contraire de ce qu'il avait juré; il n'est pas jusqu'aux cokneys de Londres qui n'aient tenu à boire le vin de Chypre sur place.
Quant à l'Egypte , elle appartient de fait à l'Angleterre, qui s'y trouve bien et n'en sortira
pas. On adjurera la noble Albion de faire honneur à sa parole, comme il convient à une sage douairière qu'elle a la prétention d'être. La réponse qu'elle fera, lorsqu'elle sera, non pas sommée, mais simplement sollicitée de quitter la place, est depuis longtemps libellée dans une fable de La Fontaine, intitulée : la Lice et sa Compagne. J'ai toujours été surpris qu'avec des données d'un tel comique on n'ait pas fait une opérette : ta Question d'Orient^ d'autant plus que les costumes y prêteraient et fourniraient les éléments d'un joli ballet, où l'on mêlerait, dans de justes proportions, la gigue anglaise, la danse du ventre et la valse viennoise.
J'ai choisi cet exemple parce qu'il est d'hier et parce que « les hautes parties contractantes », — ainsi que s'exprime la pompe du style diplomatique, — agissant dans leur pleine et entière bonne foi, n'oubliant pas que leur signature est engagée, n'en ont pas encore fmi avec leurs spoliations. La politique est comme le monde planétaire : elle tourne, elle tourne même souvent avec une telle rapidité, que l'on en reste étourdi. Ce qui la rend désagréable — pour ne dire odieuse — à de pauvres esprits terre à terre, comme le mien, c'est qu'au milieu des notions dont elle se compose, des talents réels qui s'y appliquent, on cherche la loyauté et qu'on ne la rencontre jamais. Il est possible que je sois sévère jusqu'à l'injustice; je m'en
accuserai volontiers, mais alors je demanderai pourquoi, entre gens de bonne compagnie, il est honteux de renier sa parole et de dépouiller ses amis. Comment ne pas sourire en se rappelant que ce pauvre Nisard a été conspué pour avoir dit qu'il existe deux morales? Morale sociale, morale politique, morale de l'individu, morale de l'État; elles sont sœurs, dit-on : oui, comme Étéocle et Polynice étaient frères.
Champfort a dit : « L'ambition prend aux petites âmes plus facilement qu'aux grandes, comme le feu prend plus aisément à la paille, aux chaumières qu'aux palais. » — Que les jeunes gens n'oublient point cette vérité, si, encore retenus par leurs études, ils sont tentés de délaisser plus tard les satisfactions de l'esprit pour courir vers les déceptions de la vie publique. Vieille légende des feux follets, bien surannée, toujours opportune. A les suivre on s'embourbe dans les marécages. Plus d'un jeune homme rêve sans doute d'être un jour ce que don Salluste appelle
Ua gaillard populaire Adoré des bourgeois et des marchands d'esteufs,
et de jouir de ce que La Fayette nommait « le sourire enivrant de la multitude». Si quelques-uns sont éblouis par un tel mirage, qu'ils me permettent de leur conter une histoire qui, pour être vieille, n'est pas moins instructive : — A la journée
du 10 août 1792, d'Espréménil, qui avait été adoré du peuple de Paris et qui ne l'était plus, se mêla imprudemment à la foule dans le jardin des Tuileries. On le reconnut, on Tinjuria, on le frappa ; il fut sauvé par Pétion, qui le fit enfermer dans un corps de garde. Étendu sur un matelas, meurtri, se soulevant avec peine, d'Espréménil dit : « Et « moi aussi, Pétion, j'ai été populaire ! » Deux ans plus tard, proscrit à son tour, traqué, caché au milieu des blés d'un champ de Saint- Émilion, l'ancien maire de Paris, le girondin si souvent acclamé, se souvint-il de cette parole, lorsqu'il sentit la morsure des loups qui le dévoraient? L'échafaud du moins épargna à d'Espréménil une telle agonie.
La popularité, « cette gloire en gros sous », n'est point faite pour les cœurs haut placés, d'autant plus que l'homme politique qui ne sait pas se résigner à être impopulaire, ne sera jamais un homme d'État. C'est l'insouciance, la vigueur et la gaieté qui constituent le charme de la jeunesse, mais ce charme elle le perd dès qu'elle est touchée par l'ambition. Elle devient maussade; elle n'est plus elle-même, elle revêt une apparence sévère, elle prend des attitudes, elle se fait hypocrite, elle est entachée de cuistrerie et devient déplaisante. J'en ai connu de ces garçons-là, j'en ai fréquenté quelques-uns ; ce n'étaient plus que des êtres factices, apprêtés dans la parole, dans le costume, dans la
façon d'écouter, dans ce je ne sais quoi de travesti qui se devine au premier coup d'oeil et qui commande au moins la réserve. Nul d'entre eux n'est parvenu ; ils s'étaient mûris — vieillis — si prématurément qu'on les a toujours trouvés trop vieux pour leur faire place.
Un de ces jeunes hommes qui, à vingt ans, ont le maintien gourmé d'un magister expliquant à des écoliers la formation du supin en ic, est venu me voir récemment; il me consulta sur les voies à choisir pour arriver rapidement à la vie politique. Il se sentait appelé; la voix intérieure lui parlait si haut, qu'il avait dû l'écouler; lui aussi, ce n'est pas sans regret, que dis-je? sans déchirement qu'il abandonnait de « chères études », pour se vouer à la gloire du pays et à l'affermissement de certains principes ; c'était là sa mission, il ne s'y pouvait soustraire ; il y consacrerait son cœur, son intelligence, sa fortune au besoin, ses veilles à coup sûr. Mais comment faire pour abréger le stage, pour être remarqué, pour émerger de la foule et saisir au plus tût le bienheureux mandat que décerne le suffrage universel qui, semblable à la Fortune de la fable, a toujours les yeux bandés? Je l'écoutais, j'entendais ces redites, ces phrases banales, usées à force d'avoir été répétées, et qui déguisent mal les frénésies de l'intérêt personnel. Je répondis par des lieux communs, car le personnage m'inspirait peu de sympathie, et je le congédiai.
Je me suis demandé ce que je lui aurais dit si j'avais reconnu en lui des qualités de bon aloi et si j'avais estimé qu'il fût digne de conseils sincères? Grave question, difficile à résoudre entre ce que la conscience m'aurait dicté et ce que l'expérience m'a enseigné. Quelle voie mène au but et permet d'y toucher sans trop attendre? Est-ce la grande route, large, en plein soleil, et droite en son tracé? est-ce le chemin de traverse, coudé à tout bout de champ, creusé de fondrières et parfois de précipices ? Un honnête homme n'hésitera pas, un homme qui n'est qu'ambitieux hésitera peut-être. L'un gardera toute correction à son existence ; l'autre, comme au temps du moyen âge, signera un pacte avec le diable. Lequel des deux aura le mieux servi ses intérêts? La solution du problème est indécise.
Il est certain que si l'on a quelque souci de la rectitude de son âme, on fera son apprentissage en conscience et l'on ne se présentera au seuil de la vie publique qu'après avoir acquis les notions qui permettent d'y faire bonne figure. Ce ne sera pas trop d'avoir suivi avec assiduité les cours de l'École des sciences politiques, où l'on peut acquérir tant de connaissances indispensables aux hommes d'État; il sera bon d'avoir voyagé, d'avoir posé le doigt sur le pouls des nations, d'avoir constaté que chaque peuple a sa grandeur et reconnu que si le droit du plus fort est redoutable, le droit du
plus faible est sacré. Il faut se préserver — se guérir peut-être — de la maladie essentiellement française qui consiste à croire que ce que l'on ignore n'existe pas. Lorsque l'on aura étudié le mécanisme des administrations publiques, lorsque l'on aura appris à lire couramment dans le livre du budget, ce qui n'est pas facile, lorsque l'on ne sera plus obligé de consulter des dictionnaires, souvent plus complaisants que véridiques, pour connaître les frontières, les ressources, la population des pays, lorsque, en un mot, on sera licencié es sciences gouvernementales, on pourra briguer la maîtrise et la demander au corps électoral.
Si, au contraire, l'homme est un ambitieux, n'ayant d'autre mérite, d'autre raison d'être que son ambition même, il devra se pénétrer de cette vérité que Joseph de Maistre a formulée dans une lettre écrite de Paris, le 5 juillet 1817, et qu'il signerait encore : « Si j'étais Français, dit-il, je serais tenté de m'enrûler systématiquement sous l'un ou l'autre des drapeaux exagérés, tant je suis persuadé que les systèmes modérés sont les moyens sûrs de déplaire aux deux partis. » Pour jouer habilement ce jeu, il convient de se débarrasser d'abord de toute conviction, car la conviction est, par essence, un bagage encombrant qui ralentit la marche, interrompt les culbutes, nuit aux sauts périlleux, alourdit les acrobates et fait osciller les funambules. Si le lecteur proteste, c'est qu'il
n'a pas été attentif aux évolutions intéressées des hommes politiques de tous les temps. Lorsque Ton a supprimé toute conviction, on se sent à l'aise et Ton a le pied léger pour prendre la direction que l'on croit favorable ; car il n'est pas question de défendre des idées, d'appliquer des principes, de préparer des améliorations : il s'agit d'arriver vite et haut.
Les plus pressés et bien souvent les plus rusés sont les plus violents; ils ne laissent à personne le privilège de crier plus fort qu'eux; c'est leur voix qui domine, franchit les murailles, frappe l'oreille des foules- Jamais ces bons compères ne parlent en leur nom personnel ; fi donc ! on pourrait les accuser de chercher à se faire valoir et d'être guidés par leur propre intérêt; ils parlent au nom du peuple ; ils somment le gouvernement de faire son devoir, sinon le peuple fera le sien ; le peuple attend, sa patience est à bout ; et patati, et patata, avec accompagnement de coups de poing sur la tribune. Quelle est vieille, cette logomachie de club et de parlement, toujours la même, toujours écoutée, trop souvent victorieuse! Les esprits pondérés s'en étonnent, les sages s'en affligent, les adversaires s'en indignent.
A quoi bon! N'ont-ils donc pas remarqué que les assemblées délibérantes se laissent volontiers mener par les mots, qu'elles sont timides ou du moins timorées? Quel long temps ne fallut-il pas à
la Convention pour se délivrer des coupe-iètes qui la décimaient et dont elle avait horreur! C'est cette sorte de crainte collective de tomber de mal en pis et de susciter des difficultés redoutables qui permet à certains individus médiocres, sans opinions arrêtées, sans trajectoire dans la pensée, de se rendre maîtres des majorités, d'enrayer le mécanisme gouvernemental, dedémolirlesministères àTheure qu'il leur convient et d'être acclamés par les mécontents dont notre pays de France n'a jamais chômé.
Cette furibonderie de la parole suffit aux heureux qui siègent dans l'enceinte parlementaire, elle en fait des personnages importants et satisfait leur gloriole. Comme certains monuments, ils sont tout en façade; on s'en aperçoit lorsqu'ils s'écroulent. Mais les autres, les pauvres diables qui se sont cassé le nez contre la porte et n'ont pu entrer, ceux qui sont condamnés à rester dans l'antichambre, que feront-ils de leur éloquence dont ils ne trouvent pas le débit? Ceux-là se lassent d'attendre et se jettent dans l'action dès qu'ils le peuvent. Plus l'action est coupable, plus elle attachera de notoriété à leur nom^ mieux elle assurera leur prochaine fortune. Un jour viendra oii le peuple « le plus spirituel de la terre » leur comptera, comme un titre à sa confiance, de n'avoir reculé devant aucun méfait. A cet égard les gouvernements rivalisent d'entrain et de bonne grâce avec l'engouement populaire.
Je sais bien que l'aventure a des inconvénients; eh! mon Dieu, quelle chose humaine n'en a pas ? On peut être fusillé au coin d'une rue, on peut être déporté, emprisonné, contumax; on peut être contraint de s'exiler; mais lorsque les besoins d'une orientation politique ouvrent la porte des prisons et de la patrie, de tels états de service constituent une bonne réclame électorale. Ces anciens fabricants de révolte ne baissent point la tête et ne se cachent guère. On en retrouve dans plus d'un endroit où l'on délibère, où Ton vote, où l'on a sa part d'influence sur le destin des cités et du pays. Ceux-là ont joué le tout pour le tout; ils ont perdu la première manche et gagné la seconde. La violence de leurs actes — si grande qu'on a pu l'attribuer à un accès de folie furieuse — leur a tenu lieu, devant le scrutin, d'intelligence, de savoir et de bon sens. Ceux-là ont pris le chemin de traverse ; les fondrières où ils sont tombés n'étaient pas bien profondes puisqu'ils en sont sortis, — indemnes? — non, glorifiés. C'est ainsi que l'a voulu la politique. J'ajouterai en passant, comme point de comparaison à méditer, que plus d'une peccadille correctionnelle entraîne la privation des droits électoraux.
Tous les hommes politiques sont-ils ainsi ? Dieu me préserve de proférer un tel blasphème ! Les politiciens dont je viens de parler, qui ne pensent qu'à eux-mêmes et jamais au pays, excellent aux
intrigues; ils sont turbulents, ils exercent souvent une action néfaste sur la marche des choses; par leurs clameurs ils attirent le regard des foules, mais s'ils sont le bruit, ils ne sont pas le nombre ; dans les assemblées ils font la parade et ne font pas la besogne. Le travail sérieux des réformes est réclamé et mis en œuvre par des hommes modestes, rompus aux affaires, juristes ne cheminant qu'entre les lignes parallèles du droit, spécialistes dans certaines questions, étudiant celles qu'ils connaissent d'une façon imparfaite et les examinant à la lumière de leur bon sens.
Pour ces hommes nous ne saurions avoir trop de gratitude; la nation ne les applaudit pas, car elle les ignore. Leur labeur fécond, auquel nous devons l'ensemble de nos lois, ne s'étale pas orgueilleusement sur l'estrade aux paroles, il ne dépasse guère la limite des salles de commission et le public ne les connaît, le plus souvent, que par le bienfait anonyme qui en résulte. Dans l'armée parlementaire ceux-là représentent le régiment discipliné, vaillant, prêt au combat, humble en son sacrifice et ne demandant qu'à faire son devoir; les autres n'en sont que la fanfare ; on les suit de préférence et l'on bat des mains parce qu'ils jouent des airs de bravoure et des ritournelles retentissantes. Les uns sont à peu près inconnus et d'une utilité de premier aloi; les autres ont acquis une célébrité éphémère en prononçant des discours
inutiles. Il en était ainsi au temps de la Convention : toutes les grandes choses qu'elle a faites sont l'œuvre d'hommes restés en partie ignorés, mais l'éclat persiste pour les orateurs qui se disputaient le pouvoir à coups de harangue et aussi à coups de hache ^
C'est parmi ces hommes d'abnégation et de bon vouloir que l'on trouve les convictions peu flexibles et n'oscillant pas aux soubresauts de l'opinion publique. L'histoire leur a donné ses enseignements, qu'a corroborés leur propre expérience. Il en résulte que, tout en étant indulgents, par caractère ou par nécessité, ils n'ont plus confiance dans la créature humaine ; ils la savent faillible, entraînable etpénétrée d'égoïsme. J'ai rencontré quelques-uns de ces bons ouvriers de la politique qui, malgré des concessions imposées par les circonstances, étaient restés fidèles à leurs principes ; j'ai été frappé d'un fait qui se manifeste d'une manière
1. Les grandes fondations que nous devons à la Convention sont postérieures au 9 Tiicrmidor. Les politiciens de la guillotine ont disparu ou sont annihilés; l'assemblée, en ses comités, se met à l'œuvre; du 28 septembre 1794 au 26 octobre 1795 elle vote les décrets d'où résultent : l'École des travaux publics, le Conservatoire des arts et métiers, l'Ecole normale, l'École de médecine, le ■Muséum, les écoles centrales et les lycées, l'École polytechnique, le Bureau des longitudes, l'uniformité des poids et mesures, l'organisation de l'inslruclion publique, l'Institut, etc., etc. (Cf. .\lbert Sorel, L'Europe et la Révolution française: 4" partie : Les limites naturelles. Pion, Paris, 1892, 4 vol. in-8".
LE MOYEN DE PARVENIR. 28o
analogue chez les hommes sincères appartenant aux partis les plus opposés : les républicains croient à la République, mais ne croient pas aux républicains; les monarchistes croient à la Royauté, mais ne croient pas aux royalistes.
Ils connaissent les politiciens pour les avoir regardés de près et les avoir vus en travail d'évolution ; forcés de les côtoyer, ils les méprisent et redoutent leur trahison qui ne les étonne jamais. De tant d'aventures décevantes, si souvent renouvelées, le doute a pris naissance, a grandi, s'est emparé d'eux et leur a donné suspicion de leurs partisans. Les politiciens sont moins dégoûtés, ils font commerce avec tous ceux qui les peuvent servir et les repoussent dès qu'ils n'en ont plus besoin ; plusieurs sont arrivés à de hautes fortunes, par des moyens qui leur infligent un stigmate ineffaçable; pour ceux-là, la conscience est comme les gants en peau de Suède : ça se porte sale.
L'exemple le plus fameux a été fourni, sans palliatif ni remords, par cet ancien préfet des études chez les Oratoriens, qui fut Fouché, Envoyé à Lyon, par la Convention, en qualité de commissaire, avec le cabotin Collot d'Herbois, pour dompter la ville rebelle, il écrit : « Je viens de faire tomber deux cents têtes; je me promets d'en faire tomber autant chaque jour; les larmes de la joie et de la vertu inondent mes paupières sous l'effort d'une sainte sensibilité. Exerçons la justice à
l'exemple de la nature ; frappons comme la foudre et que la cendre même de nos ennemis disparaisse du sol de la liberté ! » Ce galimatias, qui était le langage politique de l'époque, ne laisse aucun doute sur la raideur des opinions de l'homme : certes celui qui parle et surtout qui agit de la sorte ne transigera pas avec ses convictions.
Cet énergumène, pour ne dire plus, s'attacha avec empressement et docilité à la fortune de Napoléon, qui lui confia le ministère de la police et le créa duc d'Otrante. La carmagnole de 1793 s'est, sous l'Empire, bien fréquemment transmuée en habit brodé de ministre, de sénateur ou de préfet. Autre temps, autres mœurs; autres mœurs, autres costumes.
Passe encore qu'il ait servi « le capitaine de vingt ans », car c'était toujours servir la Révolution ; mais que penser du fait qui se produisit en 1815, après Waterloo, au début de la seconde Restauration^ lorsque ce Fouché, Tun des « votants » pour la mort de Louis XVI, fut choisi comme ministre par Louis XVIII? Si vraiment la politique est ainsi faite, si elle autorise de tels compromis, si elle excuse de telles actions, dégradantes pour ceux qui y participent, elle n'est digne que d'écœurer les honnêtes gens. Le duc d'Otrante ne resta pas longtemps en possession de son portefeuille ; on le lui enleva et pour le dédommager on le nomma ambassadeur à Dresde ; là on s'aperçut qu'il n'était
plus ni utile ni dangereux et on le jeta hors des frontières. Il mourut en exil, à Trieste, assisté à sa dernière heure par un des rois éphémères que l'Empire avait improvisés.
Fouché a été le type même de l'ambitieux politique. Il a eu sa part de puissance, il a joui de grands honneurs, de grandes dignités, d'une grande fortune; mais plutôt que d'entrer, comme lui, dans l'histoire par la porte des hontes et de l'abjection, il vaudrait mieux n'avoir été qu'un garde-chasse avec six cents francs de gages et le droit au bois mort.
A la façon irrévérencieuse dont j'ai parlé de la politique, on se doute que je ne l'ai jamais recherchée ; je n'eus pas à faire appel au désintéressement ou à une résistance préconçue; cela fut naturel. Loin de m'attirer, elle me repoussait. Le raisonnement éclos plus tard, les spectacles que j'ai eus sous les yeux ont fortifié ma tendance première, et, parvenu à un âge souvent fertile en regrets, je me sens heureux d'être resté étranger à ces sortes de choses, car je les ai trouvées contradictoires à ce que je réclamais de l'existence.
A Gabaon, dans un songe, Dieu apparut à Salomon et lui donna la sagesse, c'est-à-dire, selon la conception orientale, l'esprit politique, l'astuce poussée jusqu'aux subtilités sophistiques, l'amour du pouvoir ne reculant devant rien, pas même devant le meurtre. Cette sagesse, qui n'est en somme, que l'art de réussir quand même, cette sagesse fait horreur au sage, — tel que nous le comprenons aujourd'hui, — car l'axiome fondamental en est « La fin justifie les moyens », et c'est la plus détestable des maximes.
Si mon goût — mon instinct peut-être — ne m'eût tenu éloigné des ambitions politiques, que serais-je aujourd'hui ? Comme tant d'autres sans doute, un vieil homme aigri, remâchant l'amertume de ses déceptions, accusant le sort, dénigrant les hommes et maudissant la carrière parcourue où il n'aurait trouvé que des mécomptes. Je regretterais d'avoir suivi la route où j'aurais cheminé de désillusions en faux pas et je me vitupérerais d'avoir gâché ma vie en la consacrant à la plus ingrate, à la plus menteuse des divinités. Ah! que je suis loin de là! Je n'ai que des bénédictions et des actions de grâces pour mon métier, pour cet humble métier de plumitif, auquel je dois les meilleures joies de ma vie et' le calme de ma vieillesse.
J'ai été un privilégié, je le reconnais avec gratitude; les fées du berceau m'ont souri, car dès les heures de ma jeunesse, — je n'ose dire de mon enfance, — j'appartenais sans partage comme sans restriction à une autre déesse, la plus consolante de toutes. Elle aussi, elle peut naître de l'illusion et ment souvent aux promesses que l'on croit en avoir reçues; qu'importe?
La Muse est toujours belle,
Même pour l'insensé, même pour riuipuissaut ;
c'est Alfred de Musset qui l'a dit ; il ne s'est pas trompé, car il la connaissait bien. C'est la plus
indulgente, la plus infatigable des berceuses ; elle endort les douleurs, même celles qu'on lui impute lorsqu'elle n'accorde pas les faveurs que l'on s'imagine avoir méritées et dont elle ne nous juge pas dignes.
Je n'ignore pas l'antique proverbe et je sais qu'il n'est pas accordé à tout le monde d'aller à Corinthe ; mais la route est libre et chacun peut s'y engager; beaucoup tombent en chemin, avant même d'avoir aperçu, au plus lointain de l'horizon, les murailles de la ville. Qu'importe encore! leurs forces les ont trahis, ou la mauvaise fortune les a terrassés: ils n'en ont pas moins marché avec l'espoir de parvenir au but, et cet espoir, qui peut-être ne fut qu'un leurre, les a soutenus et encouragés. Le mythe d'Icare est immortel ; le jeune héros a visé le ciel et se brisa dans sa chute ; ce qu'il en faut penser, Philippe Desportes l'a dit :
Il mourut poursuivant une haute aventure,
et cela suffît à démontrer que son cœur ne fut point vulgaire.
Lorsque j'évoque ma vie et qu'elle comparaît devant mon souvenir, il me semble que tout ce que j'ai fait, même ce qui, à première vue, n'offre aucun rapport avec les lettres, n'a été fait que pour elles ou du moins au profit personnel du culte que je leur ai voué. Il ne peut en être autrement : elles sont encyclopédiques et savent tirer parti de
tout; elles ne sont spécialisées que par exception, l'universalité est leur domaine ; lorsqu'on parle en leur nom,, elles seraient en droit d'exiger que l'on parlât de omni re scibili. Certes une telle tâche ne peut incomber à un homme seul; mais regardez bien, et vous verrez que cette mission de parler de tout à tous est acceptée et noblement remplie par le groupe des écrivains.
En mettant de côté l'esprit de parti et les théories d'école, en ne tenant compte que de l'œuvres des écrivains français depuis le commencement du siècle, on est stupéfait de la quantité d'idées qu'ils ont mises en mouvement, des questions qu'ils ont élucidées ou seulement posées, des découvertes qu'ils ont provoquées et de leur influence génératrice. En somme, aujourd'hui, c'est le Dieu des Lettres — Toth hiérogrammate — qui tient en main le flambeau dont l'humanité est éclairée. On peut dire qu'il est le maître de la colonne de feu, qui, au milieu de l'obscurité des roules, sert de guide et de phare à la caravane des peuples en marche vers la terre de promission.
Oui, le Dieu des Lettres, mais avec lui, avant lui peut-être, le Dieu des Sciences. Tous deux rayonnants, semblables aux Dioscures de la grandeur humaine, appuyés l'un sur l'autre, ils marchent parallèlement, fertilisant l'esprit, spiritualisant la matière, déchirant les voiles, s'emparant des secrets. Je sais bien que je devrais faire plus qu'une
allusion aux miracles accomplis et dire l'influence primordiale que les sciences exercent en ce jour. Elles sont les révolutionnaires irrésistibles et fécondes, elles bouleversent le monde, projettent partout la lumière et, par leur initiative, centuplent la vie de l'homme. Hélas! ainsi que les nouveaux chevaliers du Saint-Esprit, recevant le collier de l'ordre des mains du Roi, je puis dire: Domine, non sum digniis : non, je ne suis pas digne; en outre, je ne suis plus assez sot pour parler de ce que j'ignore. Je constate le prodigieux élan, j'admire le résultat et je regrette de n'être qu'un profane arrêté sur le seuil du temple. Je n'en suis pas moins pénétré de vénération et je m'incline. Lorsque je rencontre Pasteur, j'ai envie de me prosterner, et je suis surpris qu'il ne soit pas entouré d'une auréole.
La victoire définitive, la victoire morale, celle qui, malgré les défaites et les défaillances matérielles, ne redoute pas l'histoire et se gagne devant la postérité, appartient toujours au peuple qui a fait des livres, et par ses livres a souvent conquis l'humanité. Athènes et Rome régnent encore sur les âmes par leurs poètes et par leurs prosateurs. Supprimez ce qui a été écrit par la Palestine, par la Grèce, par le Latium, quelles ténèbres sur le monde ! Dans le perpétuel combat de la plume et de l'épée, je sais bien qui triomphera ; j'en demande pardon aux hommes de la force et j'en
félicite les hommes de la j^ensée, mais ce ne sera pas le glaive.
Dans une des pages de Vltinéraire, Chateaubriand Ta dit en termes qu'il convient de rappeler : <i C'est ici (Sparte) qu'il faut remarquer un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre, quand ce peuple a d'ailleurs montré des vertus guerrières. On peut dire que les batailles de Leuctres et de Mantinée effacèrent le nom de Sparte de la terre, tandis qu'Athènes, prise par les Lacédémoniens et ravagée par Sylla, n'en conserve pas moins l'empire. » Tant il est vrai que les poètes, les historiens, les philosophes, les moralistes font plus pour la gloire et l'influence persistantes d'une nation que les armées, celles-ci n'eussent-elles compté que des victoires.
C'est à l'ensemble des œuvres écrites que l'humanité doit l'impulsion qui, malgré les misères dont elle est écrasée et les hésitations dont elle est souvent ralentie, la force à monter vers la lumière, à tendre au progrès et à s'améliorer. Si à la même heure tous les encriers se desséchaient, si toutes les plumes qui écrivent étaient brisées, le monde, semblable à un navire sans pilote, sans gouvernail et sans boussole, irait en dérive à l'aventure et deviendrait bientôt l'épave sur laquelle les naufragés s'entre-dévorcnt. Est-ce à dire que tous les écrivains exercent une action sérieuse dans l'a-
postolat de la pensée ? Non certes; il en est qui ont été inutiles, dont l'œuvre n'a distrait que des oisifs ennuyés et dont le silence n'eût en rien modifié l'évolution intellectuelle. Ceux-là sont nombreux, je le reconnais, et si l'on me démontre que ma place est marquée parmi eux, je n'en serai ni choqué, ni surpris, car depuis longtemps je me le suis dit à l'oreille.
Nul n'est forcé d'écrire ; celui qui librement saisit l'outil sacré peut être abusé par les suggestions de son ei'reur, mais du moins il obéit à ce qu'il prend pour une vocation ; il fait ce qu'il aime à faire, et sous ce rapport du moins il est heureux. S'il a été doué de quelque indépendance de caractère, s'il a pu échapper aux mauvais conseils de la pauvreté et, par conséquent, ne jamais dire que ce qu'il voulait dire, n'eût-il rédigé que des almanachs, n'eût-il composé que des complaintes, son sort a été enviable. Il a été son maître, il n'a pas été soumis aux hiérarchies administratives, il n'a pas été appelé parle coup de sonnette des chefs de division, il n'a pas menti à sa conscience en dissimulant sa pensée derrière des subtilités diplomatiques, il lui a été donné d'être sincère sans craindre de voir sa sincérité blâmée par un supérieur, car il n'en a point, puisqu'il s'appartient tout entier. Il a été libre, ce qui est le plus grand bienfait dont un homme puisse jouir ici-bas. Aussi me paraissent-ils avoir été proté-
gés du destin ceux à qui l'on peut appliquer la phrase que Villemain écrivait sur Fabbé de Félelz : (( C'est un type attachant de cette honorable vie des lettres, indépendante et simple, qu'on est heureux de reprendre et plus heureux de ne quitter jamais, quand on a osé une fois la choisir. »
Souvent j'ai vu des écrivains, au début de leur carrière, être obligés « pour vivre » de se réduire à un emploi qui donnait à peu près le pain et l'abri ; j'en ai conservé l'ineffaçable souvenir d'une torture et j'ai ressenti pour eux une compassion qui dure encore, quoique plusieurs soient devenus célèbres. Je crois que le culte des lettres est celui auquel on fait le plus de sacrifices, celui pour lequel on endure le plus de souffrances, celui qui comporte le plus de désintéressement. En est-on toujours récompensé? Je voudrais le dire, mais je ne le puis, car je sais que la fausse vocation est d'une invincible ténacité.
Lorsque je parle de l'écrivain, j'ai en vue surtout, sinon exclusivement, celui qui fait des livres, qui connaît les labeurs de longue haleine et qui, voulant être bien avec lui-même, dit ce qu'il pense, sans trop se soucier de ce que pensent les autres. La satisfaction de son esprit est dans le travail plus que dans le bruit qui peut en résulter. Celuilà, quel que soit son talent, est le vrai littérateur : il est possédé; il sert sa passion ; voudrait-il faire autre chose, il ne le pourrait; j'en sais plus d'un
qu'il me serait facile de nommer; ce sont des bénédictins laïques.
Courbés sous leur propre joug, ne sachant rien des plaisirs du monde, où ils se sentent déplacés et comme ahuris; absorbés par l'élaboration de la pensée qui les étreint, vivant d'une vie intérieure dont l'intensité est prodigieuse, au-dessus ou au-dessous des autres hommes, je ne sais, mais à coup sûr en dehors, ils en arrivent au travail maniaque et souffrent matériellement lorsqu'ils ne se sont point penchés, pendant un certain nombre d'heures, au-dessus du papier sur lequel ils tracent leurs chefs-d'œuvre, leurs lieux communs ou leurs rabâchages. Tant qu'ils écrivent, tant qu'ils « composent » comme disent les bonnes gens, ils sont pleins d'ardeur et croient bien que, cette fois du moins, ils ont saisi la réalité du rêve ; lorsqu'ils relisent le manuscrit terminé, ils n'ont plus que du doute ; dès que le livre est imprimé, corrigé, en librairie, c'est à peine s'ils y songent et ils se hâtent d'en commencer un autre.
Que l'on ne se figure pas que j'exagère; les modèles m'apparaissent pendant que j'esquisse leur portrait; j'ajouterai qu'ils ne font point partie de ceux que l'argot moderne appelle Tout Paris, car ils vivent retirés et ne se montrent guère. Certes tous ne sont point ainsi, car dans les lettres, comme en toute autre fonction, l'homme obéit à son tempérament particulier, à ce que
les pédants nommeraient son idiosyncrasie. Chacun est influencé d'une façon qui lui est propre par les faits extérieurs et par l'atmosphère morale des milieux. Bien des lettrés se sentent attirés vers le monde, où trop souvent, et parfois sans qu'ils s'en doutent, ils jouent le rôle de bête curieuse.
On aime à les faire causer, à provoquer leurs confidences sur le plus ou moins de vérités mêlées aux fictions qui les ont rendus célèbres; on les écoute avec une déférence apparente, on ne leur ménage ni les éloges, ni les sourires. Quelques-uns se laissent griser par cet encens peu désintéressé, sans remarquer que, presque toujours, c'est la médiocrité qui tient l'encensoir ; ils se dépensent en bavardages oiseux au lieu de se garder en concentration pour l'œuvre entreprise et se plaisent à diluer leur verve en conversations, au lieu de la mettre en volume. Tout ce qui détourne l'artiste créateur — écrivain ou peintre, compositeur ou statuaire — de sa vocation est préjudiciable à son travail et peut, en certains cas, affaiblir une des lueurs de l'esprit humain.
La femme excelle à attirer près d'elle et à retenir loin du labeur les hommes dont la notoriété a quelque rayonnement; elle trouve là des satisfactions d'amour-propre pourses jours de réception, une distraction agréable pour le tète-à-tête ; dans le premier cas elle se pavane, dans le second elle
s'amuse; dans les deux elle justifie la parole de lEcclésiaste : « Et j'ai reconnu que ses mains sont des chaînes. » Sans scrupule et avec une sérénité qui dénonce l'amour de soi-même, elle enlève à, l'homme ce qu'il a de plus précieux, le temps — le temps du travail.
J'ai été lié, lorsqu'il vivait, avec un artiste qui avait été amplement doué, car il fut, dans toute l'acception du terme, un maître de la plume et du pinceau; il était aimable, causeur éloquent et un peu trop entraîné vers la vie mondaine, dont la futilité et les fatigues ne le rebutaient pas. Il se laissa naïvement accaparer par une femme oisive, irrespectueuse des fonctions de l'esprit et ne se souciant guère des labeurs intellectuels, pourvu qu'elle pût échapper à l'ennui qui la dévorait. Ce que le pauvre homme a gâché d'heures en visites décevantes et en correspondance stérile est incalculable; nous, nous y avons perdu plus d'un beau livre et plus d'un bon tableau. Être avare de son temps, ne le consacrer qu'à son métier, me paraît être une obligation morale pour ceux que le jargon démocratique, né de la révolulion de 1848, a nommés les ouvriers de la pensée.
En telle matière j'ai une opinion très arrêtée. La dois-je à mon expérience ou à mes goûts naturels? Je ne le saurais déterminer avec précision, et j'avouerai, en toute bonne foi, que j'ignore si elle est le résultat de la sagesse ou simplement le pro-
duit de mon caractère. Quelle qu'en soit l'origine, je pense que l'écrivain n'a rien à gagner en prenant part aux distractions du monde ; je crois que la solitude lui est bonne, que ses relations doivent être peu nombreuses, choisies avec soin et comporter le caractère de l'intimité parfaite qui jamais ne gêne la liberté ; je crois en outre qu'il doit vivre sur lui-même et ne jamais parler du travail qui l'occupe.
En somme, j'estime que l'écrivain n'a de devoir qu'envers le public anonyme. Ce qu'il donne de lui aux bonnes compagnies — plus ou moins bonnes — qui l'attirent est au détriment de luimême et des amis inconnus avec lesquels il est en communication par le livre imprimé. Si j'étais mondain, au lieu d'être un peu — un peu trop — sauvage, il est probable, dirait M. de la Palisse, que je ne raisonnerais pas de la sorte.
Quoi qu'il en soit, du reste, de la conduite extérieure de l'écrivain, qu'il vive comme Siméon le Stylite ou comme Don Juan, il est certain de n'être pas à l'abri de la médisance. Quel est l'homme connu — si peu que ce soit — qui ose se flatter d'avoir échappé à la calomnie et à toute sorte de propos qui grossissent les plaisirs les mieux permis et dénaturent les actions les plus simples? C'est la monnaie courante, jetée à pleines mains par l'envie et la jalousie, qui nulle part ne font défaut et qui sous prétexte de moralité se délectent au
dénigrement. Que de choses je pourrais dire à cet égard ! Les documents ne m'ont point manqué lorsque j'ai étudié certaines institutions de Paris; il en est résulté pour moi cette conviction que si les contempteurs de l'écrivain étaient aussi en vue que lui, plus que lui ils seraient en droit d'être vitupérés par les mauvaises langues. Je me figure qu'il en a été toujours ainsi, car ce n'est pas hier que Shakespeare a dit dans un de ses sonnets: « Mes fragilités sont épiées par des censeurs encore plus fragiles que moi. »
On dirait, en vérité, que cela fait partie de la fonction et que la calomnie est le contrepoids de toute notoriété. Diderot le savait bien lorsqu'il écrivait : « Quand on a embrassé un état, il faut savoir en supporter les dégoûts. » Le mot aujourd'hui serait excessif; disons les «inconvénients », cela suffit. Tout écrivain est, par certains côtés, un homme public, puisqu'il livre une portion de lui-même àladiscussion, c'est-à-dire aux éloges et au blâme. Si l'on y mêle quelques injures, il n'y a pas lieu d'en être surpris, car ceux dont on choque les opinrons ne le pardonnent guère et mordent à belles dents dès qu'ils en trouvent l'occasion. Et puis il ne faut point oublier les cuistres qui rêvassent sur le vieil oreiller des traditions et pour qui toute hardiesse, toute nouveauté, en un mot tout ce qui n'est pas la pure routine, devient justiciable de leur acrimonie. Laissons-les faire sans nous
émouvoir et rappelons-nous les paroles de Champfort: « Il faut que Thomme public s'habitue à déjeuner tous les matins avec un crapaud. » La première fois c'est un peu amer, puis on s'y fait et l'on n'y pense plus.
Je sais comment ont été traités les poètes qui sont restés célèbres et qui, aux jours de ma jeunesse, faisaient éclater le moule oùDelille, Campistron et quelques autres buveurs des eaux d'Hippocrène avaient coulé leurs vers. Ce que l'on a proféré — j'allai dire vomi — contre Victor Hugo, Alfred de Musset, Auguste Barbier, Théophile Gautier, dépasse en violence tout ce que l'on peut imaginer : leur renommée ne s'en porte pas plus mal. L'écrivain sait, du reste, qu'en pays de liberté de presse le droit de tout dire implique le devoir de tout supporter. Qu'il laisse passer les rumeurs
— sifflets ou bravos — et qu'il continue son œuvre, cela seul importe.
Jamais autant qu'aujourd'hui, il faut le dire, la plume n'a été libre, en possession de soi-même ; les désagréments qui la peuvent atteindre sont peu de chose en regard d'une si complète et d'une si puissante émancipation. Que l'on juge de ce qu'il en était au siècle dernier : En 1770 Saint-Lambert
— le beau Saint-Lambert — fit mettre à la Bastille un pauvre homme qui avait dit que le poème des Saisotïs était mauvais. Le poème des Saisojis est détestable : mais le critique n'en connut pas
moins la prison ; son livre fut supprimé et ne put reparaître qu'avec un « carton » substitué au passage dont le rival — en bonnes fortunes — de Voltaire et de J.-J. -Rousseau avait été offusqué. Ah! si ces insanités n'avaient à jamais disparu, que de Bastilles il faudrait construire! Dans sa lettre sur le Barbier de Séville, Beaumarchais, qui avait été houspillé, a écrit: « Par état les gens de feuilles sont souvent ennemis des gens de lettres »; ceci aussi est excessif; en tous cas l'indulgence sied aux uns comme aux autres et c'est pour les gens de plume que la devise « Bien faire et laisser dire » semble avoir été inventée.
La jouissance du seul travail est supérieure aux ennuis qui en résultent et qu'elle efface, car chez l'écrivain le renouvellement est perpétuel. Sa fonction en effet est une dans l'ensemble, mais elle est multiple dans le détail, et si variée qu'à chaque nouvelle œuvre la fonction se rajeunit, souvent se transforme et paraît différente. Je prendrai un exemple pour me faire bien comprendre : les Origines du droit, rHisioire de France, l'Oiseau, l'Insecte, la Sorcière, la Bible de l'Humanité et tant d'autres livres, dont la diversité est pour surprendre, sont du même auteur. La variété dans la conception, dans l'évocation, dans l'exécution est un repos pour l'esprit. Je disais, un jour, à Michelet : « Comme vous restez jeune malgré vos cheveux blancs ! » Il me montra son encrier et de
sa belle voix sonore me répondit : « Voilà ma fontaine de Jouvence. » Le mot n'est pas exagéré ; les grands laborieux le savent bien ; voyez par quelles charmantes fantaisies Ernest Renan — un des types les plus complets de l'écrivain — s'est reposé de ses travaux d'histoire et a rafraîchi son cerveau surmené.
Je crois que les vrais écrivains sont modestes ; d'abord parce que la production même est leur joie préférée, et puis parce qu'ils savent à quoi s'en tenir sur la fragilité des succès. Je ne citerai aucun nom; à quoi bon réveiller dans l'oubli de leur tombe des gens qui ont été acclamés et dont nul ne se souvient plus. Pour l'homme de lettres la réputation a plus de durée que pour l'orateur politique, mais guère plus. Sa propre expérience lui a du reste enseigné qu'en telle matière comme en bien d'autres, ce n'est qu'à l'ancienneté que l'on arrive : à moins de débuter par une œuvre de génie, ce qui n'est pas commun, ou d'être servi par des circonstances exceptionnelles, presque toujours déterminées par la mauvaise humeur d'un gouvernement qui manque d'esprit.
C'est ce que les jeunes gens ont tant de peine à admettre; ils s'émeuvent d'être obligés d'attendre: leur premier volume n'a-t-il pas été publié? pourquoi la gloire n'a-t-elle pas frappé à leur porte ? Leur impatience est plus naturelle que légitime; la camaraderie a beau s'évertuer, crier leur nom et
dire : Enfin un homme nous est né ; peine perdue, nul ne tourne la tête, et le pauvre auteur n'est connu que de ceux qui le connaissaient. Le monument, — pyramide ou taupinière, — se construit grain de sable par grain de sable, jour par jour, et pour ainsi dire heure par heure. Lorsqu'il commence à dépasser le niveau du sol et que l'espoir croît en proportion, une rafale passe et tout disparaît. Déception qu'il est toujours prudent de redouter et qu'il est correct de supporter sans plainte. On se remet à l'œuvre, comme la fourmi dont la fourmilière a été détruite; au lieu d'en appeler aux âges futurs, on n'en appelle qu'à soimême, et l'on fait bien. L'homme qui, ayant débuté à trente ans, n'est pas encore ignoré vers sa quarantième année, n'a pas été desservi par la fortune.
Les débutants ont un autre tort dont ils seraient sages de se guérir. Afin d'appeler l'attention du public, ils se mettent l'esprit à la torture, cherchent l'extraordinaire et glissent dans l'extravagant. En matière d'art, l'extra-ordinaire, au sens précis du mol, est le simple et le beau : le Dialogue d'Eucrate et de Sylla par Montesquieu est extra-ordinaire.
Pour la plupart des écrivains, sinon pour tous, les mécomptes sont fréquents ; on s'en console en répétant une parole de Henri Heine: « Après tout, c'est pour un bien petit nombre de gens que l'on
écrit », et l'on n'en croit pas un mot; car, en réalité, on écrit pour tout le monde; si cela n'est pas vrai, pourquoi est-on de méchante humeur lorsque, tout le monde n'applaudit pas? Il est possible pourtant que, dans une certaine mesure, on n'écrive que pour une élite, si l'on se croit maîlre en beauté de style et en élégance de langage. Ceux qui se connaissent en ces matières délicates sont rares en effet, et si l'on ne s'adresse qu'à eux, on doit accepter l'insuccès comme la conséquence forcée de l'œuvre même.
Il est très joli de rechercher les mots de sélection, de sonorité harmonieuse et d'agréable contexture, mais cela ne peut satisfaire que les prétendus gourmets dédaigneux de tout ce qui n'est pas la forme : à ces gens-là le virtuose suffit, l'écrivain est superflu. Assembler des mots n'est point malaisé, leur faire signifier quelque chose n'est pas facile. Si la parole n'est point le véhicule de l'idée, la parole est vaine. En littérature^ tout — je dis tout — peut se résumer dans l'expression sincère d'une pensée fortement conçue et bien distribuée en ses parties. Lorsque la pensée fait défaut, ce qui reste ne mérite guère que l'on s'y arrête. N'est-ce pas en songeant aux jongleurs de syllabes que Montaigne a écrit : « Mot et langaige, marchandise si vulgaire et si vile, que qui plus en a n'en vault à l'aventure que moins » ?
C'est pourquoi dans toute œuvre littéraire le
choix du sujet a une importance capitale, car souvent il entraîne la solidité de l'exécution ou en fait excuser la faiblesse. Bien des livres, qu'il ne serait pas impossible d'énumérer, dont la forme était au moins défectueuse, ont dû leur succès au sujet même adopté par l'auteur. Si la forme est forte comme l'objet traité, le chef-d'œuvre est éclos. Je crois qu'en littérature, comme en toute chose, il est bon de se pénétrer d'une vérité émise par Ernest Renan : « Tout ce qui ne contribue pas au progrès du bien et du vrai n'est que bulle de savon et bois pourri. » Or le bien et le vrai n'ont point de domaine exclusif, l'universalité leur appartient ; leur action est permanente ; celle de la forme est éphémère, car elle subit les fantaisies de la mode, qui semble se plaire à dénigrer ce qu'elle a exalté.
Je me souviens qu'aux jours de mon enfance on opposait les romans de Mme Cottin aux « monstrueuses exagérations des écrivains de nos jours ». C'est ainsi que l'on parlait alors du romantisme. Qu'est-ce que le romantisme penserait de ce que l'on écrit aujourd'hui? Je m'en doute bien. Tout se répète ici-bas; ce que l'on dit à cette heure, nos pères l'ont dit, nos enfants le diront. Écoutez ceci : « Vous voyez ici des romans dont les auteurs sont des espèces de poètes qui outrent également le langage de l'esprit et celui du cœur; ils passent bien leur vie à chercher la nature et la manquent
toujours; leurs héros y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocampes. » Celte phrase est d'hier, n'est-ce pas? elle vise les romans qui ont aujourd'hui la vogue et la critique ne manque pas dejustesse? La phrase est de Montesquieu: vous la trouverez au numéro cxxxvii des Leiircs Persanes.
En matière littéraire, plus peut-être quen toute autre, à l'exemple du « Sicambre adouci », on brûle ce que l'on avait adoré. Il y a des courants irrésistibles, souvent inexplicables, qui emportent le public et auxquels plus tard on est stupéfait d'avoir obéi. A propos de Chateaubriand, Gustave Flaubert a dit quelque part que le mauvais goût était le bon goût de la veille, comme le bon goût du jour sera le mauvais goût du lendemain; cela est vrai et démontre qu'il convient de n'attribuer aux applaudissements dont l'apparition d'un livre est saluée, qu'une importance relative. A plus tard pour le jugement définitif, à si tard que l'auteur aura le temps de mourir de vieillesse, avant de savoir à quoi s'en tenir sur son propre compte. Pour ma part, j'ai vu le « bon goût » se modifier si souvent, j'ai assisté à tant de triomphes oubliés au bout de six mois et à tant de chutes qui se terminaient par une apothéose, que je crois sage de ne s'étonner de rien et de reconnaître au public la faculté de ne savoir ni ce qu'il veut, ni ce qu'il ne veut pas.
C'est surtout dans les champs du combat littéraire que se livrent ces batailles perdues le matin, gagnées le soir, victorieuses à midi, en déroute au crépuscule ; heureux Bonaparte ! pauvre Mêlas! Les Marengosde lettres sont si nombreux, que Ton perdrait son temps à les compter. Le véritable écrivain est-il dérouté par cette inconsistance du renom? Je ne le pense pas; j'imagine plutôt qu'il produit parce qu'il est sous l'empire d'une impulsion irrésistible, et que s'il avait une profession de foi à formuler, il ne s'éloignerait guère de celle qu'Alfred de Musset a placée en tète du Spectacle dans un fauteuil, sous prétexte de dédicace à Alfred Tattet. Lorsqu'il écrit, l'écrivain n'a-t-il pas en lui un maître qui commande et auquel il est contraint d'obéir?
On ne travaille pas; on écoute, on attend ;
C'est comme un inconnu qui vous parle à voix basse.
On croirait volontiers qu'il ne peut dévier de la ligne tracée par une volonté supérieure.
A ce sujet, voici une observation que j'ai faite plusieurs fois. En conversation, certains écrivains sont d'une douceur extrême, d'une douceur que l'on peut souvent qualifier de faiblesse; ils se rallient avec empressement à toute opinion exprimée, ils vont au-devant des objections et semblent faire état d'être de l'avis de chaque interlocuteur. Lors-
qu'ils parlent, ils ne font que des concessions ; lorsqu'ils écrivent, ils sont irréductibles et n'entrent jamais en composition avec leur pensée. Là, en exercice de leur fonction, responsables vis-à-vis d'eux-mêmes, en face de ce que j'appellerai leur conscience professionnelle, nulle considération ne les arrête; ils ne ménagent rien, ni personne, ni l'État, ni l'Église, ni leurs amis, ni leurs adversaires; les reproches les plus acerbes, les objurgations les plus touchantes se brisent sur leur énergie.
Ces hommes qui, au premier abord, semblent à double visage, qui sont simplement dédaigneux des discussions frivoles en usage dans les salons et qui ne peuvent rien sacrifier de leur conviction, ne sont pas rares chez les maîtres de la plume ; j'en pourrais citer parmi les historiens, parmi les romanciers, parmi les poètes. Je ne dirai rien des vivants, quoique j'en connaisse plusieurs; mais si l'on se souvient de la lutte que Victor Hugo a soutenue et des tempêtes dont il a été assailli, on ne me démentira pas. La plupart sont restés impassibles, les plus impatients ont regimbé et ont répété le mot de Philarète Chastes : « La critique est un symptôme de maladie »; Alfred de Musset a invoqué le souvenir de la servante de Molière, et tous ont continué, tous continuent à émettre leur pensée avec le plus de clarté possible, sans se soucier des colères qu'ils soulèvent et parfois même des
haines qu'ils suscitent. — « Écris ce que dois, advienne que pourra. »
Ceux qui se sont conformés à ce précepte, où réside le fond même de la probité littéraire, ont rendu plus de services que l'on ne croit, car beaucoup d'entre eux sont indifférents à se faire valoir. On ne se doute pas de la quantité d'idées tombées de leur plume, que des législateurs de rencontre ont ramassées, se sont attribuées et ont condensées en articles de loi. En dehors des querelles politiques, des animosités de partis, des brigues pour le pouvoir qui sont la principale affaire des assemblées délibérantes, l'essence première des réformes, des créations utiles, des modifications fécondes leur est fournie par l'écrivain, qui s'en aperçoit de temps en temps, dont le nom n'est jamais prononcé, mais qui ne réclame pas, car il se trouve suffisamment rémunéré en reconnaissant que la graine de sa pensée n'a pas été semée en vain.
Aussi, je le répète, je ne sais rien de plus respectable, de plus heureux que l'écrivain qui, soutenu par la force intérieure, se consacre à son oeuvre et ne s'en laisse point détourner. Comme tous ceux qui sont absorbés par la concentration de leur pensée, il échappe à bien des soucis, reste indifférent aux compétitions médiocres, et contemple, sans s'y mêler, la lutte pour les déceptions de la politique et les fragilités de la richesse. S'il n'a été
content de son sort, il a été ingrat ; s'il a eu des jouissances d'amour-propre, elles n'ont été qu'accessoires à sa vie, dont le but réel était placé au delà et plus haut; s'il a quelque orgueil, c'est de savoir que, dans l'acception la plus élevée de l'expression, il a été, par excellence, fabricant de matière première; il a été en quelque sorte un créateur: il a mis au monde des idées, bonnes ou mauvaises, justes ou fausses, à coup stir discutables, qui sans lui n'auraient peut-être jamais été formulées. Il a intellectuellement vécu sur sa propre substance, et, autant qu'il lui a été possible, il en a fait vivre les autres. A regarder les rôles qui se jouent dans l'humanité, je crois que le sien est un des meilleurs.
Que de fois, envolé, perdu dans le monde des hypothèses où les rêveurs se réfugient pour fuir les obsessions de la réalité, que de fois je me suis dit : Serait-elle vraie la parole du Père Enfantin à Charles Duveyrier dans sa Lettre sur la vie éternelle : « Tu as été avant de naître, tu seras après ta mort » ? Devons-nous revenir ici-bas sous une forme nouvelle et subir des incarnations successives jusqu'à l'absorption suprême dans l'Être supérieur? Au moment où je serais appelé à reparaître parmi les hommes, si le génie qui préside à la transmigration des âmes et à la renaissance des créatures, daignait me dire: Choisis la fonction de ta prochaine existence, je lui répondrais :
lleiidez-moi ma mie, ô gai !
Rendez-moi ma mie !
et permettez -moi d'être encore, d'être toujours ce que j'ai été, un passionné de la plume, un adorateur des lettres, un artisan assidu que son assiduité suffisait à satisfaire.
L'homme n'est pas immuable, c'est là une vérité digne de figurer sur les mirlitons; mais s'il est coupable dans ses actes de versatilité, il n'est guère responsable de ses propres métamorphoses, car il est modifié par des causes multiples, incessantes, qui agissent sur lui sans qu'il en ait conscience. Pour ma part, j'ai singulièrement changé ; il suffit que je me compare à moi-même pour le reconnaître. Les évolutions de mon esprit ont été intenses; aujourd'hui je le vois; je ne les ai point provoquées ; bien plus, je ne les ai jamais constatées lorsqu'elles s'opéraient d'elles-mêmes : je m'aperçois que j'ai changé, je ne me suis pas aperçu que je changeais. Le Quantum mutatus ab lllo est fait pour la collectivité comme pourl'individu; c'est seulement dans les tragédies de Marmontel que les personnages sont d'une seule pièce, toujours les mêmes, toujours vertueux ou toujours criminels. C'est une des lois auxquelles l'humanité est assujettie; peut-être est-ce sa façon instinctive de se dégager des entraves pour marcher plus librement vers le mieux. La philosophie aussi bien que la re-
ligion, la justice aussi bien que la morale, ne sont plus aujourd'hui ce qu'elles étaient jadis. Tout se meut en nous et autour de nous.
Si les idées de l'homme se sont modifiées, l'expression de ces idées n'a pu rester stationnaire; la modification des unes a fatalement entraîné la modification de l'autre; c'est pourquoi nous ne parlons pas, nous ne pouvons parler le langage que parlaient nos pères. Parfois insensibles et parfois brusques, ces modifications procèdent, en certains cas, avec une sorte de vivacité dont on est surpris. C'est ce qui se produit actuellement. Nous assistons, depuis quelques années, à une évolution de la langue française qui est un indice de l'évolution des esprits : celle-ci est la conséquence de celle-là; elle n'est point contingente, elle est nécessaire, ainsi qu'eût dit Malebranche.
Bien des braves gens, animés d'intentions excellentes, se désolent, rappellent les jeunes écrivains au respect des traditions et leur montrent avec vénération les modèles inimitables qu'ils les adjurent d'imiter. C'est une vieille rubrique, si ancienne que nul ne sait plus quand elle aété mise au monde. Lorsque j'étais en mes jeunes années, les critiques « éminents » devant qui tremblait la littérature et dont les noms, si je m'avisais de les prononcer, éveilleraient peu d'écho dans la mémoire, n'avaient point d'autre marotte ; cette marotte qu'ils avaient héritée de leurs prédécesseurs, ils ont eu beau en abu-
ser, ils n'ont pas réussi à la tuer; elle a la vie dure, elle frétille toujours; on s'en sert encore, sans grand succès, il est vrai, mais avec persistance. Les idoles que les aïeux admiraient ont droit à un culte archéologique que nous ne leur ménageons pas, mais leur voix est muette qui rendait des oracles, et c'est pourquoi on ne les consulte plus. Semblables aux Césars morts, ces idoles ont été élevées au rang des dieux; mais, quoiqu'elles soient au plus haut de l'empyrée, elles ont cessé non pas de régner, peut-être, mais, à coup sûr, de gouverner.
Il faut qu'il en soit ainsi, car on ne peut traduire les idées de son époque que dans le langage de son époque. J'admire autant que qui que ce soit la langue des maîtres es arts littéraires du « grand siècle » ; je m'y délecte et souvent je vais, en bonne fortune, causer avec eux dans ma bibliothèque; mais s'ils revenaient en ce monde, s'ils avaient à parler de chemins de fer, de guerre moderne, de socialisme, de pétrole, de dynamite, de photographie, de vapeur et d'électricité, ils seraient fort embarrassés si leur plume n'avait à ses ordres que la prose de Pascal et la poésie de Racine.
Perpétuellement, chaque jour, à chaque découverte, à chaque idée nouvelle, la langue se modifie, afin d'être toujours au niveau du fait à mettre en lumière ou de la pensée à énoncer. Une langue qui se refuserait à tout changement, à toute adjonc-
tion, sei'ait bientôt aussi inutile qu'une langue morte ; on ne pourrait s'en servir qu'à la condition de la bourrer de barbarismes ou de la disloquer en périphrases si savantes qu'elles en seraient grotesques, comme les vers latins qu'au collège nous construisions à coups de Gradus ad Parnassiim. Un écrivain de nos jours, condamné à n'écrire que d'après les dictionnaires de Furetière et de Ménage, ne pourrait dire que bien peu de chose ou serait inintelligible. Le grand amoureux de cette langue charmante, Victor Cousin, savait bien ce qu'il faisait lorsqu'il se complut à son histoire des coureuses de la Fronde : le sujet et le langage concordaient si bien, qu'ils semblaient inséparables l'un de l'autre.
Le pouvoir absolu ne parle pas comme la démocratie: dans le premier cas, c'est un homme seul, indiscutable, major hotninc, mmor Deo^ qui donne le ton; dans le second, c'est la foule qui impose ses usages. Le langage d'aujourd'hui est au langage du dix-septième siècle ce que les tramways sont aux carrosses royauxde Louis XIV. Aussi que de lamentations parmi les dévots des anciennes formules : La langue se meurt ! la langue est morte ! et l'on en fait l'oraison funèbre. Je n'en crois rien, je crois môme qu'elle est plus vivace que jamais.
Ce cri d'alarme, la France n'est pas seule à le jeter dans l'espace; on l'entend retentir en tout pays littéraire. Où allons-nous? Que devenons-
LE LANGAGE ET LE SOCL\LISME. 319
nous? el l'on pousse des soupirs désespérés; c'est ce que faisaient déjà nos grands-pères. Mme de Villedeuil, dont le mari fut contrôleur général, dînant à la table de Louis XVI, dit: du Champagne, au lieu de dire correctement : du vin de Champagne. Ce fut un scandale dont on retrouverait trace dans les correspondances de l'époque : — C'en est fait de la bonne compagnie, si les expressions populacières envahissent le langage de la cour et blessent, même à Versailles, les oreilles du roi; il n'existe donc plus ni respect, ni tradition : tout est perdu!
On n'en est plus là aujourd'hui : la vapeur et l'électricité imposent leur rapidité à la langue parlée, qui l'inflige à la langue écrite ; il en résulte que souvent la langue se précipite pour arriver au but et qu'en courant elle fait des faux pas. La langue s'est-elle abaissée? comme on le prétend; s'est-elle simplement modifiée sous l'influence de besoins nouveaux et d'une plus vaste expansion? L'avenir en décidera. Le langage actuel est moins orné, plus agile, moins imagé, mais c'est toujours le langage du souverain, qui maintenant est le suffrage populaire ; faire parler dix millions d'électeurs comme parlait le plus pompeux, le plus majestueux des monarques, il n'y faut pas songer. Depuis ce règne légendaire tant de choses ont passé sur la France, qu'il est étonnant que le langage n'ait point subi de transformations plus radicales.
Les bouleversements, qui ne nous ont point été ménagés depuis un siècle, ont été des facteurs énergiques dans les métamorphoses de noire langue. On pourrait affirmer que toute révolution amène une sorte de dépression dans le langage. Montaigne l'avait déjà constaté lorsqu'il a dit : « Les troubles sont mauvais grammairiens. » Tout alors contribue à délivrer la langue des usages traditionnels dont parfois elle était gênée. La liberté de la tribune, la liberté de la presse, l'âpreté des polémiques, la nécessité d"être compris par les masses illettrées, imposent, comme conditions premières, la rapidité et la clarté. On n'a pas le temps de s'arrêter, car tout ralentissement est préjudiciable; aussi l'éloquence politique est-elle toujours incorrecte : à la langue écrite on substitue la langue parlée, souvent familière jusqu'à la vulgarité. L'habitude prise ne se perd plus, et c'est la langue qui en souffre ou qui en profite.
Une langue étant donnée, l'écrivain s'en sert de son mieux ; il ne la fait pas, il est contraint d'accepter celle que lui offre la coutume ; mais, tout en l'acceptant, il ne se réduit pas, s'il se respecte, au rôle de phonographe; il n'est pas tenu de répéter servilement ; il a le droit et même le devoir de sélection. Il est éminent, médiocre ou nul, mais la langue courante de son époque n'y est pour rien. Les gens de lettres qui accusent la langue d'être inférieure à leur pensée et insuffisante à faire va-
loir leur génie, me rappellent ces femmes laides qui reprochent à leur couturière de ne les avoir pas mises en beauté. Bossuet, Montesquieu, Voltaire seraient des maîtres écrivains dans notre langue, comme ils l'ont été dans celle de leur temps; la contexture serait aussi noble, aussi forte, aussi acérée, mais elle revêtirait d'autres idées, et ces autres idées nécessiteraient d'autres formes. Certes la différence est profonde entre la langue d'autrefois et celle d'aujourd'hui; mais, en toute conscience, je ne saurais dire s'il convient de se lamenter ou d'applaudir.
La belle princesse hautaine, guindée, n'osant remuer pour ne point déranger les plis de sa fraise godronnée, ferait sourire nos contemporains accoutumés à une bonne fille, souvent débraillée, mais toujours franche et assez souple pour varier ses attitudes sans rien perdre de sa grâce. Elle s'est humanisée, elle a compris qu'elle n'était pas destinée à correspondre exclusivement au goût d'une société restreinte, mais qu'elle se devait aux plus humbles comme aux plus grands, car elle est la dispensatrice toute-puissante par qui les lumières brillent, les idées se propagent et le progrès s'accomplit. Elle s'est mise à la portée de tous, elle est intelligible à tous et secourable à tous. En somme elle a imité les hommes d'armes : elle a rejeté le casque, la cuirasse, qui l'alourdissaient, elle a pris le vêtement léger et l'arme commode à
manier pour courir plus facilement à la victoire. Tout en se modifiant à travers ses évolutions successives, se débarrassant de ses atours pour augmenter son agilité, notre langue a conservé le caractère spécial qui en fait la langue la plus probe de l'univers: elle a conservé sa clarté. Le mot « probe » n'a rien que de juste, caria clarté permet d'éviter les amphibologies si fréquentes en d'autres idiomes, à la condition toutefois de se conformer aux prescriptions de la grammaire, qui sont l'armature même du style, sans lesquelles il se disloque et devient confus. Plusieurs écrivains de nos jours, auxquels le talent ne fait point défaut, disparaîtront promptement pour n'avoir pas respecté cette règle fondamentale de toute œuvre littéraire. Boileau, qu'aux jours du romantisme nous nommions avec ironie le Législateur du Parnasse, Boileau a formulé un précepte qui n'a rien perdu de sa valeur :
Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain ;
ici « la langue » signifie la correction grammaticale, qui, malgré la différence des façons de s'exprimer, doit rester hors de cause.
L'afftictation extraordinaire qui jadis était de mode, (|ui détruisait toute précision et semblait faite pour voiler plutôt que pour mettre en relief lapensée de l'écrivain, l'abus des périphi-asesalam-
biquécs qui frisaient le rébus, ont disparu, Dieu soit loué ! Au lieu de dire : « je porte perruque et j'ai cinquante-trois ans, » ce que tout le monde comprendra, qui donc oserait écrire aujourd'hui :
La vieillesse venue,
Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants. Onze lustres complets surchargés de trois ans.
Un de mes professeurs se complaisait à déclamer ces vers amphigouriques et les citait comme un modèle de langage exquis.
Lorsqu'une révolution se produit dans la langue écrite, c'est qu'elle a déjà pénétré la langue parlée. A cet égard, Victor Hugo s'est fait illusion, et s'est attribué une initiative qu'il n'a pas eue, en disant dans les Contemplaiions :
J'ai dit au long fruit d'or : « Mais tu n'es qu'une poire ! » J'ai dit à Vaugelas : « Tu n'es qu'une mâchoire I »
Quand il apparut et que ses œuvres commencèrent à témoigner de sa hardiesse, les longs fruits d'or, les pommes du jardin des liespérides, la fève d'Arabie, n'étaient plus cueillis par personne. La révolution était accomplie, il en a profité, il a plus que nul autre contribué à la faire triompher, mais il ne l'a pas faite.
Les modifications dont j'ai été le témoin sont nombreuses, car dans un temps de démocratie à outrance le langage tend naturellement à se démo-
cratiser, et c'est pourquoi il adopte souvent des formes dont la vulgarité n'a rien d'occulte. Voici un exemple emprunté à deux écrivains connus, quoique d'inégal renom, qui prouvera les changements que la langue écrite a subis en peu d'années. Tous deux ont eu la même pensée et l'ont exprimée chacun à sa manière ; la nuance est sensible. Edgar Quinet a dit : « Le talent, le génie même ne sont que des promesses ; il y faut joindre l'étoile ; où elle manque, tout manque. « M. Sarcey, lui aussi, a énoncé cette vérité, en disant : ;< Pour faire son trou, il faut un peu de talent, un peu d'entregent, un peu d'obstination et de volonté et beaucoup de chance. » La pensée est identique, les formules sont intelligibles : au lecteur de choisir.
Un fait paraît acquis à cette heure : c'est que la leçon ne tombe plus d'en haut, elle monte d'en bas; si la source n'est plus à la montagne, il est possible qu'elle soit dans les bas-fonds. Les amoureux de belles phrases seront sevrés de leur jouissance favorite, car les expressions condamnées jadis et reléguées à l'antichambre ont envahi la littérature d'imagination, en attendant qu'elles s'imposent à la littérature sérieuse. Il y a soixante ans j'ai été sévèrement puni pour avoir prononcé le mot « embêter »; aujourd'hui ce mot court les livres, et récemment j'ai entendu de jolies lèvres aristocratiques qui voulaient dire : « C'est fasti-
dieux ! » s'écrier : « C'est crevant !» — Va pour « crevant » ; il ne m'en chaut.
L'élan est donné, je doute qu'on le puisse restreindre. L'art, envisagé sous un angle exclusif, aura peut-être plus d'efforts à faire pour se manifester dans une forme rare, mais l'expansion des idées n'en recevra aucun préjudice, et cela seul a une importance capitale. En tous cas, quelle qu'ait été, quelle que soit la langue, il y a eu, il y aura toujours de bons et de mauvais écrivains; en ceci la qualité des substantifs et des verbes n'a rien à faire ; j'imagine que Rabelais l'a démontré, car tout ordurière que soit son expression, son style est admirable. La tendance de la France à démocratiser sa langue est commune aux autres nations ; les puristes de Londres et les puristes de Weimar gémissent à l'envi, car l'Angleterre a oublié l'anglais de Byron et l'Allemagne ne se souvient plus de l'allemand de Goethe ; ce n'est pas seulement chez nous que le vocable populaire a conquis sa place dans le langage des gens de plume, c'est partout en Europe. Un vieil écrivain me disait récemment, et non sans quelque tristesse : « De nos jours, tous les encriers ont de la tendance à s'encanailler. »
La modification de la langue, quel qu'en soit le résultat pour les lettres, est toujours parallèle au mouvement social qui le produit ; or il n'est point possible de contester que l'avènement démocra-
tique s'accuse de plus en plus dans les États européens ; le nier serait puéril, le combattre serait périlleux : tôt ou tard il s'imposera, et dans son bagage on trouvera un jargon auquel nous ne sommes pas accoutumés, mais qui sera sans doute la langue usuelle de nos descendants. Bonne ou mauvaise, laide ou belle, cette langue, que Ton bégaye déjà dans les ateliers, devant le comptoir des marchands de vin, dans les brasseries, dans les coulisses du théâtre, à la tribune des réunions publiques, dans les salles où les grévistes délibèrent, cette langue sera l'instrument de diffusion de l'esprit français; c'est elle qui en épanchera les idées, qui en propagera les professions de foi et en fera triompher les doctrines, comme notre langue du dix-huitième siècle, débarrassée du justaucorps de Louis XIV, devenue alerte, agressive et rapide, a assuré la victoire de l'expansion philosophique d'oii sont nées les aspirations modernes.
Les défauts que Ton reproche à la langue d'aujourd'hui seront peut-être des beautés pour l'avenir, et l'on citera avec honneur les écrivains qu'à cette heure on vitupère volontiers. C'est le sort des hommes qui, par esprit d'initiative, sont en avance sur leur temps, d'être blâmés, puis acceptés, enfin glorifiés. Qui ne se souvient de l'arrèl que La Bruyère a rendu contre Molière ? « Il n'a manqué à Molière que d'éviter le jargon et le barbarisme et d'écrire purement; » rien que cela, en vérité I sans
compter « la scurrilité « que ne lui pardonnait pas ce pauvre Chapelain. Barbarisme et jargon, qu'en doit-on penser maintenant? que penscra-t-on du jargon et du barl)arisme de nos jours lorsqu'un autre barbarisme et un autre jargon leur auront succédé?
Discuter sur ce point serait de l'enfantillage, car la mobilité d'une langue est une de ses forces, et non la moins féconde. Les gens de bon ton et de haut goût ont beau crier : « Ris donc, parterre! » en résumé c'est toujours le parterre qui a raison, car il applaudit ce qu'il comprend, s'en pénètre, se l'assimile et l'impose parce qu'il y trouve avantage, La langue n'est point une mijaurée ; elle prend son bien où elle le trouve, dans le palais comme dans la mansarde, à l'Académie comme à la caserne; elle semble agir par instinct de conservation et se fortifie de tous les éléments qui sont favorables à sa vitalité.
On dirait qu'un génie particulier veille sur chacune des langues qui servent de formules au cerveau des nations. Celui qui a la garde de la langue française semble avoir reçu son impulsion depuis bien des siècles déjà, car il a toujours visé le même but : il aime la simplicité et repousse systématiquement tout ce qui est obscur. Il accepte les vocables nouveaux, les essaye, pour ainsi dire, et en vérifie l'aloi, puis les conserve ou les élimine selon le profit qu'il en peut tirer. Il ne se laisse point détourner do sa mission, il la poursuit à Ira-
vers les défaillances apparentes, les concessions forcées que lui imposent des circonstances transitoires, à travers les excès des novateurs, à travers les tentatives de retour vers le passé, et, procédant, selon les temps, avec prudence ou avec impétuosité, il est parvenu à forger un outil de précision qui, aujourd'hui comme autrefois, est apte aux chefs-d'œuvre.
Un jour, on présenta à l'empereur de Russie Alexandre II un livre allemand dont on lui fît l'éloge; il répondit : « J'attendrai pour le lire qu'il ait été clarifié par une traduction française. » Clarifié, le mot est rigoureusement exact; il explique l'influence qu'ont exercée et qu'exerceront les idées françaises. On les accepte en tout lieu parce que, grâce à la langue qui les exprime, elles sont à la fois nettes, précises et pénétrantes.
Cette influence pourrait bien avoir à prouver sa vitalité plus tôt que l'on ne se l'imagine. Je n'étonnerai personne en disant que l'Europe est, depuis longtemps déjà, dans une période critique. Le vieux monde n'existe plus, le monde nouveau n'existe pas encore; entre ce fantôme et cet em-' bryon, un mode do vivre tente de s'établir et n'y réussit qu'imparfaitement. Le principe de l'avenir et le principe du passé sont souvent entrés en conflit; on s'est battu d'abord à coups de phrases, puis à coups de fusil ; bien du sang a été versé ; les victoires ont été farouches, les répressions ont été
implacables ; chacun prétend parler au nom d'un droit supérieur devant lequel on est tenu de s'incliner. En somme, d'une part, volonté de conservation, de l'autre, désir de spoliation: convoitise des deux côtés.. Vieille querelle qui ne prendrait pas fin, même par une interversion complète, car, dans ce cas, les rôles seraient simplement retournés, et les frères ennemis, tout en ayant pris la place les uns des autres, se retrouveraient face à face avec leurs passions. Celles-ci auraient changé de camp, mais n'auraient point modifié les conditions de la lutte.
Elle date de loin cette querelle qui semble donner raison à Voltaire faisant dire au personnage d'un de ses contes : « Le droit naturel nous enseigne à tuer notre prochain, » Je l'aperçois à l'aurore du monde, je la retrouve dans les guerres servîtes, dans l'invasion des barbares, dans les guerres de religion, dans les jacqueries. La lutte qui se prépare sera la guerre sociale; elle a déjà créé ses mots ; le prolétariat en veut au capital, le salariat s'attaque au patronat : vilains vocables qui retentiront prlus tard avec fracas. On peut, dès à présent, prévoir l'époque où l'on ne mangera que le pain gagné par le travail; ce jour-là bien des gens souffriront de la faim. Nous n'en sommes encore qu'à la préface : ceux qui feuilletteront le livre auront les mains rouges.
On serait tenté de croire qu'en prévision du con-
Ait redouté, noire langue évolue pour être prête lorsque l'heure sonnera. Non seulement elle se démocratise, mais elle se trivialise, devinant peutêtre que dans les conflits prochains la parole ne reculera ni devant labrutalilé, ni devant le cynisme pour faire triompher la pensée, dont elle sera le porte-voix; Tart des rhéteurs a fait son temps et ne peut plus lui suffire; il lui faudra le vocable brut, sans périphrase ni atténuation, nu comme un athlète. Pour être entendus et compris, les orateurs devront être « forts en gueule » ; pardonnezmoi ce mot, il ne choquait point Louis XIV et il est de Molière; du reste, un de nos députés en a dit bien d'autres en pleine Chambre. Les discussions seront passionnées jusqu'à la furcnir. De lugubres prédictions nous les promettent à brève échéance; car, à écouter certains prophètes, on se croirait revenu au temps des Millénaires, alors que chacun se préparait à la lin du monde. L'an mil est passé depuis neuf cents ans et le monde vit toujours, amélioré, instruit, éclairé, rendu méconnaissable par les progrès accomplis jour par jour depuis neuf siècles. En sera-t-il ainsi plus tard? On doit l'espérer, et cependant le trouble moral est tel, les convulsions sociales sont si profondes, que les apôtres du pessimisme ont beau jeu à vaticiner en se couvrant la tète de cendres.
Les vieilles traditions qui jadis ont mené le monde et qui l'avaient si bien étayé qu'elles lui
étaient comme un tuteur de fer dont il était soutenu, ces traditions sont tombées une à une, vermoulues par le temps, épuisées par l'usage. Elles sont aujourd'hui semblables à ces arbres dont l'aubier a été dévoré par les larves : l'écorce est intacte, l'apparence offre des vestiges de vie; au moindre coup de vent, il ne reste plus que des fragments inutiles et quelque poussière. Je ne comprends pas que deux souverains puissent aujourd'hui se regarder sans rire de ce qu'on les respecte encore et sans trembler de ce qu'on les respecte si peu.
Les institutions se modifient par la seule force des choses; elles continuent, il est vrai, à porter le nom consacré, mais elles se modifient si bien dans leur essence même, que Tony croit encore lorsque déjà elles ne sont plus. Des voix, qui ne sont pas sans autorité, ne cessent de crier : « Revenez à la foi de vos pères, revenez aux coutumes des ancêtres! » Paroles superflues : je ne suis pas certain que ceux-là mêmes qui les prononcent, par acquit de conscience, soient persuadés de leur efficacité. L'humanité ne revient pas en arrière, pas plus que les fleuves ne remontent vers leur source ; tout fait acquis appelle un fait nouveau, toute pensée conçue évoque une pensée complémentaire ; sous peine de mort on ne peut rentrer dans le passé, il faut aller en avant. L'homme est semblable au juif de la légende : « Marche! » S'il s'arrête, il
s'affisse, il s'endort de l'éternel sommeil et il est foulé aux pieds par ceux qui courent pour obéir à l'inéluctable loi.
Dans la perpétuelle bataille de la vie, c'est un changement de ligne. A qui le tour maintenant? Nous avons vu toutes les castes, toutes les classes prendre successivement la direction du combat, être victorieuses et dominatrices, puis vaincues, dépossédées et reléguées parmi les invalides. Aujourd'hui voici le quatrième état qui réclame, se lève, se tâte, se reconnaît, se groupe et, par ses menaces, par ses violences, déclare tout net que son heure est venue et qu'il veut dresser son étendard au-dessus de tous les autres. Il est le nombre ; s'il devient le maître, gare à l'application sociale et politique des théories de Darwin : combat pour la vie et sélection; c'est-à-dire : émeute en permanence et despotisme! Ces doctrines, bien avant que leur auteur les eût formulées, ont déjà été expérimentées en France : la Terreur, complétée par la loi de Prairial, en a été l'expression même.
L'intention déclarée de ces partisans de la propagande par le fait — c'est leur mot — de ces soldats de la revendication à outrance, est la destruction du capital. Dans bien des cas, le capital a, sans contredit, pour point de départ et base première le produit du travail prolétaire mis en œuvre par une intelligence directrice; mais c'est ce capital qui, à son tour, fait vivre le prolétariat en
échange de son action laborieuse; mutuellement ils se soutiennent, pour ne dire ils se sustentent; si bien que si le capital était supprimé, le salaire serait supprimé du même coup ; le patronat mourrait, cela est certain, mais de quoi subsisterait le prolétariat? Je crois qu'il est juste de dire qu'ils ne peuvent se passer l'un de l'autre. La question tourne dans un cercle vicieux; trouvera-t-on une issue pour l'en faire sortir? je le souhaite plus que je ne l'espère.
Certains théoriciens de la rénovation pensent que, pour faire régner l'âge d'or, il suffirait de remettre toute richesse aux mains de l'État qui en serait le souverain dispensateur. L'État propriétaire exclusif: c'est une conception qui a hanté bien des cerveaux plus visionnaires que réfléchis. L'État père de famille, — c'est ainsi qu'ils disent, — se substituant à l'impulsion, à la direction paternelle et à l'initiative de l'individu, quel rêve ou plutôt quel cauchemar! Toute liberté, toute l'mulation, toute satisfaction morale du devoir accompli disparaîtraient : ce serait la barbarie organisée, réglementée, numérotée, surveillée. Enclose dans une telle machine pneumatique, l'humanité étoufferait et, mise en droit de légitime défense, briserait cet instrument d'oppression; elle reviendrait à la libre initiative, à la libre concurrence, à la libre discussion, sans quoi rien de viable ne sera fait en ce bas monde. L'exercice de la liberté est souvent
pénible, car, en même temps que le droit à la liberté individuelle, il implique le respect de la liberté d'autrui ; c'est là cependant le principe dont il ne faut dévier sous peine d'abaissement moral et de compromis sans dignité.
La plupart de ceux qui rêvent de devenir les maîtres, soit par le seul fait du suffrage universel conquis à leurs idées, soit par un acte brutal, me semblent s'appuyer sur un principe erroné qui fausse toutes leurs conceptions. Il résulte d'une conversation que j'ai eue avec les plus irréductibles d'entre eux, qu'ils veulent, s'ils parvenaient au pouvoir, proclamer et organiser l'égalité sociale. Je crois que, comme presque tous les théoriciens procédant de J.-J. Rousseau et de Proudhon, ils se payent de mots dont ils ignorent la portée et même la signification précise. A de fausses prémisses la déduction logique répond par des conclusions extravagantes. L'égalité sociale comporte égalité de vigueur, de santé, d'intelligence, de fortune, d'habileté et de prévision. Hors de ces conditions, qui sont refusées aux hommes aussi bien par la nature que par la civilisation, l'inégalité éclate avec toutes ses conséquences. Ces révolutionnaires dogmatiques ne s'aperçoivent même pas que l'inégalité est d'essence et de volonté humaines. Parmi les plus riches comme parmi les plus pauvres, parmi les plus intelligents comme parmi les plus bêtes, nul ne veut être l'égal de son
prochain et chacun se croit supérieur à lui. J'admets que le coup de baguette d'un génie facétieux établisse, en ce jour, l'égalité de toutes les fortunes; deux heures après les fortunes seront déjà inégales; il me suffira de vendre ma culotte à mon voisin, pour augmenter mon capital d'argent au détriment du sien.
Ce que ces hommes ont entrevu dans leurs élucubrations, ce n'est point l'égalité sociale, comme ils se l'imaginent, c'est l'équité sociale; et ce n'est point la même chose. Elle n'est pas encore, je le reconnais; mais elle sera, car elle doit être. La justice veut que l'homme puisse vivre de son travail. Vivre, pour l'homme de nos civilisations, ne signifie pas seulement, comme pour le sauvage, pourvoira la subsistance du jour : en nos sociétés de besoins multiples, le pain quotidien est plus complexe. Le travail doit être rémunéré de telle sorte qu'il permette d'élever les enfants, de leur donner les notions indispensables au développement de leurs aptitudes; il doit assurer le bien-être hygiénique d'où résulte la santé ; il doit fournir à l'homme prévoyant l'épargne promettant la sécurité à la vieillesse, qui sera libérée de la charité pul)lique et de l'hospitalité des asiles.
Il me semble que c'est là le but vers lequel doivent tendre les gens do bien pour qui l'équité sociale n'est point une utopie. On a déjà marché à grands pas dans cette voie depuis une quarantaine
d'années, mais on est loin encore du résultat entrevu. Le problème est-il insoluble? Je ne le pense pas. Un jour, il sera posé d'une façon impérative : on fera bien d'y songer. Comme toutes les fois que des intérêts contradictoires, pour ne pas dire hostiles, sont enlitige, la question est fort embrouillée ; sera-t-il possible de la dénouer pacifiquement? J'en doute, et cependant quel triomphe pour la justice, quel bienfait pour l'humanité ! N'est-ce pas plutôt par la force qu'elle sera résolue et que sera réalisé le progrès qui, sans doute et selon la loi historique, se trouve en germe dans les revendications excessives que l'on ne ménage ni aux gouvernements, ni à la richesse, ni à l'intelligence? On peut le craindre, ou du moins croire que l'on s'y attend, car si je constate des projets agressifs, partout j'aperçois des préparatifs de défense.
A cel égard la situation de l'Europe est intéressante à étudier et fournira pi us d'une glose aux historiens futurs. « Lapaixestlerêve des sages, la guerre est l'histoire des hommes » ; on se souvient sans doute en haut lieu de cette parole du comte de Ségur, car il n'est question que de poudre sans fumée, de fusils à répétition et d'autres engins qui ne paraissent pas destinés à prolonger la vie humaine. Tous les États sont sous les armes. Pour protéger leurs frontières, pour résister à leurs voisins ou pour les attaquer? Certainement c'est là le motif principal, c'est là l'excuse; mais derrière
le patriotisme, derrière le souci de la sécurité se cache peut-être une autre raison que Ton n'aimerait point à dire : les armées permanentes et nombreuses font aujourd'hui office d'ateliers nationaux; si elles sont officiellement tournées contre le danger extérieur, elles ont aussi l'avantage, par le fait même de leur existence, de neutraliser en partie le péril intérieur. Ce qui est au régiment n'est pas à la grève et la grève s'accroîtrait de ce qui ne serait pas au régiment. La paix fût-elle établie sur des bases de porphyre et d'airain, l'Europe ne désarmerait pas, afin d'ajourner le plus longtemps possible l'explosion de la lutte sociale. Des voix mystérieuses et lointaines — si lointaines qu'on ne sait d'où elles sont venues — disent que cet état d'armement général ne peut durer, car une prophétie annonce que les régiments eux*mêmes se mettront en grève. Il sera sage de n'en rien croire. Si elle éclate, cette lutte sera sans merci ; ne pourrait-on la conjurer? Après les guerres, il est souvent d'usage de réunir un congrès; les vainqueurs et les vaincus, aussi épuisés les uns que les autres, discutent les questions qui ont fait naître le conflit et amené l'effusion du sang. Une à une. les difficultés sont surmontées ou tournées ; on se frappe dans la main et l'on s'embrasse sur parchemins diplomatiques. Puisque la guerre — la guerre des castes, la guerre de loulil contre l'argent — est probable, ne serait-il pas sage d'assembler le congrès avant la
bataille et d'y faire la besogne que Ton sera contraint de faire après? — On voit bien que je rêve encore, que je rêve toujours. — Le projet a de quoi séduire cependant, ne serait-ce que par sa nouveauté.
Ah! si Ton écoutait Tesprit de justice, on n'hésiterait pas et tout serait simplifié, non seulement pour les relations de classes sociales à classes sociales, mais aussi de peuples à peuples. Prêtez l'oreille, ouvrez votre cœur à ses conseils qui sont pour être suivis. Lui aussi, il recommande de ne pas faire à autrui ce que nous ne voulons pas qu'autrui nous fasse; il enseigne qu'il ne faut pas garder rancune du mal que nous font ceux qui précédemment en ont reçu de nous; il affirme qu'il n'est ni correct, ni bienséant de confondre les regrets avec la haine et la tristesse avec la colère; il dit que le patriotisme est l'amour pour sa patrie et non point Tanimosité contre la patrie des autres. Il prêche la paix, car il sait que toute guerre, si légitime qu'elle soit, enfante les iniquités et mutile les âmes aussi bien que les corps.
Ces idées ne sont sans doute que des billevesées, mais si elles pouvaient prévaloir dans le congrès que j'appelle de mes vœux, il me semble qu'il serait possible de parvenir à tomber d'accord sur bien des questions. Ces questions, je le reconnais, sont enchevêtrées les unes dans les autres, complexes, obscures par leur profondeur même, parfois à peine ébauchées, pénétrées de sophismes,
LE LAiNGAGE ET LE SOCIALISME. 339
fertiles en malentendus et difficiles à résoudre. Ce ne serait pas trop de les livrer à la discussion des délégués les plus intelligents, non seulement des différents États d'Europe, mais des diverses classes de la société européenne. Toutes les sectes devraient y être représentées, car il n'en est pas une, quelque insensée qu'elle soit, qui ne puisse, ne fiU-ce que par hasard, faire entendre une parole de vérité. Elles sont moins inconciliables que Ton ne pense; elles ont un ensemble commun de revendications, c'est sur l'interprétation qu'elles se disputent bien plus que sur le fond même. Si elles pouvaient être animées de l'esprit de sacrifice, qui est une des formes de l'esprit de justice, elles en arriveraient peut-être par de mutuelles concessions à promulguer le dogme d'où sortirait le salut : elles donneraient alors la loi nouvelle, et c'est une gloire faite pour les tenter.
Dans ces grandes assises de la conciliation des intérêts et de l'apaisement, le rôle de la France serait considérable, car par la netteté de ses idées, par la précision de sa langue, elle trouverait la formule de l'équité sociale, comme en 1789 elle a trouvé la formule de l'égalité civique et civile dont la Révolution française n"a été que la conséquence. Que cela soit 1 et une fois de plus la France se sera engagée la première sur une route ou l'humanité trouvera des destinées meilleures et moins disparates. Elle le fera, s'il se peut, avec son grand
cœur et sans exiger de gratitude, car elle sait par expérience que la reconnaissance est un sentiment subjectif: on réprouve, on ne l'inspire pas; elle sait, notre vieille mère, que beaucoup de gens peuvent excuser une injure, mais que rarement ils pardonnent un bienfait.
Cette fois, mon rêve est insensé. Espérer que l'homme ne sera plus l'homme, n'est-ce point prêter à rire ? Les moyens d'action que la science mettra à son service seront de plus en plus perfectionnés, ils se permettront tous les prodiges et se joueront de tous les obstacles; mais Lui, hélas ! le roi de la création, comme il le proclame, ne sera-t-il pas toujours le même ? A cette question. Voltaire, de sa voix aigre, a répondu depuis longtemps : « Croyez-vous, dit Candide, que les hommes se soient toujours massacrés comme ils font aujourd'hui? qu'ils aient toujours été menteurs, fourbes, perfides, ingrats, brigands, faibles, volages, lâches, envieux, gourmands, ivrognes, avares, ambitieux, sanguinaires^ calomniateurs, débauchés, fanatiques, hypocrites et sots — ? Croyezvous, dit Martin, que les éperviers aient toujours mangé des pigeons quand ils en ont trouvé ? »
Est-ce donc vraiment Martin, le manichéen, le pessimiste, qu'il faut croire? Qu'importe ! les illusions sont peut-être ce que l'âme a de meilleur, et j'en ai eu, j'en ai encore, jusqu'à pouvoir être déçu même après ma mort. Tant mieux pour moi, car mon
rêve aura persisté jusqu'à la fin. Ma folie est en moi, j'en ai peut-être vécu. Elle me prouve qu'en mes dernières années je ne suis pas plus sage qu'aux heures de ma jeunesse, et que le besoin de croire à la perfectibilité humaine est un mal incurable. J'en ai pris mon parti; on n'en meurt pas, mon âge le démontre. On me proposerait d'en guérir, accepterais-je? — Non.
A ceux qui railleront ma naïveté, à ceux qui diront que les prévarications sont la destinée même de l'espèce, puisque
L'homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux,
je suis encore, je suis toujours prêt à répondre : — Non, il est plus vrai, il est plus sain de dire :
L"homme est un Dieu futur qui monte vers les cieux.
Que Lamartine me pardonne d'oser toucher à l'un de ses plus beaux vers !
Décidément, je crois que j"ai eu raison de ne point faire de politique, car l'esprit pratique m'a été refusé. Non seulement je le confesse, mais je m'en vante. Si c'est un vice, je m'en console, en me répétant la parole de Michelet : « Il n'y a de tentant que l'impossible. »
Hélas ! je suis incorrigible, voilà que je voudrais rêvasser encore : lecteur, prenez patience, c'est la dernière fois. — J'ai donc rêvé qu'en ces jours solennels où le sort du monde se décidera, — s'il
se décide — où les classes hostiles marcheront l'une vers l'autre, les mains tendues, sur un terrain d'entente enfin défriché, j'ai rêvé que la France, dégageant de leurs nuages les idées allemandes si souvent excellentes, adoucissant la dureté pratique jusqu'à la cruauté des idées anglo-saxonnes, apporterait en ce champ de Mai socialiste sa grâce latine, sa bonne humeur gauloise et que, pour mieux faire accepter des théories qui paraissent redoutables, elle saurait les revêtir d'une forme à la fois très précise et très douce.
Peut-être — et je le souhaite ardemment — sera-t-elle le scribe prédestiné qui rédigera le contrat social, le vrai, non point quelque chose d'analogue à celui que J.-J. Rousseau a construit de toutes pièces en vue du fantôme qu'il prenait pour une créature humaine et que son imagination seule avait façonné, mais le contrat réel, tenant compte de l'être multiple qui est l'homme et codifiant les lois moyennes appropriées à ses imperfections, à ses instincts, à sa faiblesse, à ses vertus, à ses devoirs et à ses droits. Un tel livre est-il possible? Je l'ignore, mais je crois que s'il était écrit, ce serait le flambeau dont l'avenir serait éclairé.
Je viens de promettre de ne plus rêver, ce qui me condamne à m'arrêter sous peine de manquer
à ma parole. J"ai donc fini ; mais je sais que, parvenu à un certain âge, on doit parler comme si l'on parlait pour la dernière fois; je sais, en outre, qu'à toute œuvre, ne contînt-elle que des songeries crépusculaires, il faut une conclusion. Je formulerai brièvement celle qui doit terminer ces pages et je l'adresserai, sous forme de conseil, aux écrivains, à mes camarades d'encrier vers lesquels j'ai toujours regardé avec une prédilection fraternelle : aux conscrits, ainsi qu'aux capitaines, aux débutants pleins de superbe, aux anciens pleins d'humilité, aux gens de plume connus, à nos maîtres célèbres, aux victorieux, aux incompris, aux vieux soldats de lettres qui, pareils à moi, épuisent « les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint », je répéterai la parole prononcée en des jours néfastes, digne d'être le mot d'ordre d'une nation vivace, respectueuse de son passé, soucieuse de son avenir, et je dirai : Laborcmus, travaillons!