LA DOUCEUR DE VIVRE
Bien qu'il fût dix heures et demie à peine, les douze convives de qualité très diverse, mais tous illustres, qui avaient dîné chez la comtesse de Chézery, eurent quelque mal à obtenir que le portier, déjà profondément endormi, daignât leur tirer le cordon.
La porte s'entr'ouvrit enfin ; un des grands hommes fit un effort pour l'ouvrir toute grande, et ils passèrent à la file, en se faisant des politesses dont le protocole avait on ne sait quoi d'académique et de suranné.
Philippe Lefebvre. avec le docteur André Jugon, son ami d'enfance, — son ami d'enfance pour la vie, — était demeuré un peu en arrière comme le plus jeune, non sans doute par modestie, mais plutôt par fatuité. Il accom-
plissait aujourd'hui même sa cinquantième an née : (( Mon premier demi-siècle. » disait-il, en souriant non sans impertinence; et comme il était bien loin de porter cinquante ans, il ne lui déplaisait pas de faire sonner terriblement son âge aux oreilles des autres, tous sexagénaires ou pis. Les regards qu'il leur assenait ne marquaient aucune déférence (mais on n'y voyait goutie); et il était fort aise d'observer qu'une douzaine de gloires, dans un passage de porte cochère éteint, cela ne fait guère de volume et guère de bruit.
Quand il sortit, le dernier, une si brusque ivresse l'envahit qu'il eût chancelé. Comme si la tête lai tournait, ses paupières, malgré lui, se fermèrent un instant. Ce n'était ni le grand air qui le saisissait, ni trop de clarté soudaiae après l'obscurité. La température, par cette belle soirée de juin, était sensiblement la même dehors et dans les maisons, oii toutes les fenêtres restaient au moins entre-bâillées . Une brume légère, une poussière diaprée adoucissaient l'éclat des lumières fixes le long des trottoirs, des lanternes d'autos qui montaient, en haletant un peu, vers l'Étoile, qui fuyaient à toute vitesse vers la place de la Concorde. Si l'on apercevait trop de feux peut-être aux deux extrémités de l'aven^ue, l'éloignement les atténuait. Mais c'était partout comme un mystère d'allégresse, et avec cela une nonchalance heureuse, un bien-être indéfinissable, si fort et si
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pénétrant que le plus insensible, ou même un étranger n'en aurait pu échapper la contagion. C'était la fête un jour de semaine, une fêle qui n'était que dans l'air et ne figurait pas sur le calendrier.
La voix chantante de Paris avait ce soir un singulier accent : ce n'était pas l'ordinaire et sourde psalmodie, mais un murmure plus clair, comme d'une extase retenue. Vis-à-vis la maison d'où Philippe et les autres venaient de sortir, il y avait foule à une terrasse de café. Sur chaque table était un flambeau; et il songeait à des fêtes aux lanternes en certains pays de l'Extrême-Orient où il n'était jamais allé, qu'il n'aurait su trouver sur la carte. Parmi les arbres flottait un parfum rare, poivré, comme de curry ou d'œillet.
— La douceur de vivre... se dit Philippe.
Il entendit ces mêmes mots, prononcés par l'un des vieillards célèbres qui s'étaient arrêtés sur le trottoir pour se faire civilement leurs adieux.
Mais ni celui qui avait parlé, ni les autres, qui lui répondirent, ne se bornèrent à citer la fameuse parole deTalleyrand. Comme tous les gens qui pratiquent la littérature, ou qui entretiennent avec elle des relations, voire purement mondaines, et qui fréquentent des professeurs, ils avaient l'habitude du développement. Ils ne savaient point se contenter de ces échos à demi secrets qu'éveillent dans une sensibilité quel-
ques syllabes riches de suggestions, lorsque l'oreille les perçoit ou que la mémoire les évoque, en se gardant de les expliquer. La conscience, qui préfère le plus souvent s'entendre soi-même à demi-mot, se plaît à ces insinuations et s'effarouche si on lui met les points sur les i. La douceur de vivre... Pour Philippe, ce soir, cette phrase sans verbe, et suspendue, en disait assez, presque trop, et il lui parut que le commentaire, qu'il ne pouvait s'empêcher d'entendre, rompait le charme. "
Ces importuns l'obligeaient d'analyser le sentiment qu'il avait ce soir de la douceur de vivre, et d'y apercevoir de ces éléments que le plus franc, s'il est délicat, rougit parfois de s'avouer. Le parfum de poivre et d'œillct qui agaçait sa narine ne venait-il pas de lui rappeler très suffisamment Zosia Wieliczka, son unique péché, et celte perpétuelle absence de l'amie lointaine, si commode, qu'il s'accusait de souffrir avec trop d'égoïste patience; l'ordonnance bourgeoise de sa carrière que l'adultère même n'avait pu déranger; le paradoxe d'une liaison qui, ne pouvant finir que par la mort, semblait avoir pour devise Point de lendemain? D'autres raisons, moins alarmantes, même pour un juge de soi scrupuleux, l'invitaient à goûter la douceur de vivre. L'ivresse partout éparse correspondait merveilleusement à celle que faisait bouillonner dans son cœur la joie de son fils retrouvé, alors que depuis si longtemps et à ja-
mais il le croyait perdu. De telles harmonies sont rares : pour une fois la nature ne lui semblait pas indiirérente ni les hommes discordants.
Rien n'est plus irritant que de surprendre chez autrui un sentiment que l'on éprouve, mais qui ne jaillit point de la même source, et dont l'expression, l'interprétation, accuse encore la diversité d'origine. Le salon de la comtesse de Chézery avait depuis quelque temps tourné à la politique, et il était de mode à cette époque, environ 1910, dans la société, soit élégante, soit bien pensante, d'annoncer que la France allait aux abîmes. On avait presque l'air de l'espérer. Les orateurs de salon, comme ceux des réunions publiques, prédisaient volontiers une renaissance, mais ne croyaient pas qu'elle pût advenir qu'après un cataclysme. C'est à la veille de la Révolution que l'on a, disait Talleyrand, connu la douceur de vivre : comment, si l'on raisonnait par analogie, douter que l'on ne fût menacé de quelque accident du même ordre à bref délai, quand on voyait, par ce beau soir de juin, tant de luxe facile et d'insouciance, tant d'automobiles et tant de lumières sur l'avenue des Champs-Elysées, et tant de gens qui se hâtaient, ou plutôt qui flânaient vers leur plaisir?
Voilà ce que « développaient » les oracles qui avaient dîné chez M"* de Chézery ; un notamment, moins âgé, mais sans jeunesse, et
doué d'une voix tonnante qui offensait les oreilles de Philippe. Il ne put, même de loin, supporter plus longtemps les éclats de cette prédication sur le trottoir, et joignit un moment le groupe, mais pour prendre assez brusquement congé. Puis il dit au docteur Jugon :
— Nous faisons quelques pas.^^
Et à son chauffeur, qui venait de mettre en marche :
— Suivez-nous.
Il aurait préféré d'être seul; mais il ne pouvait planter là Jugon qu'il avait, la semaine dernière, présenté à la comtesse et qui venait de dîner chez elle pour la première fois. Puis, il sentait obscurément qu'il ne saurait se dire à lui-même des choses qu'il avait comme un besoin d'épancher, et que le confident, qui ne sait [tas seulement écouter, mais répondre, est indispensable, à certaines heures.
Ils se dirigèrent vers l'Etoile. Jugon demeurait par là, et Philippe toujours rue de Babylone, depuis vingt ans. Il avait haie de rentrer, mais, justement pour ce motif, c'est lui qui faisait la conduite à André Jugon. Ces petites mortifications, dont ils avaient jalousement gardé l'habitude, étaient la politesse et le charme de leur amitié. Ils n'en avaient rien voulu retrancher de ce qui leur rappelait l'enfance, sauf la brusquerie et le sans-fuçon.
Après s'être un instant recueillis, selon leur protocole ancien, ils entamèi'ent une de ces
conversations parfaitement liées, tantôt par la rigueur du raisonnement, tantôt par de simples associations d'idées, mais qui semblaient toujours discontinues, parce qu'ils en supprimaient l'un et l'autre tout ce que leur unanimité leur permettait de sous-entendre. Ces propos, si on les eût notés au vol sans y ajouter des scolies. eussent été inintelligibles. Unanimité n'est peut-être pas le terme juste. Pliilippc et André n'avaient besoin que de fort peu de mots pour s'entendre, et ne prenaient pas la peine de dessiner, pour ainsi dire, le mouvement de leur pensée : ils le connaissaient si bien que la moindre indication de loin en loin leur suffisait pour le suivre et s'orienter. C'est avec Madeleine et, naguère, avec Rex, que Pbilippe pensait à proprement parler unanimement, au point que l'expression de cette pensée commune devenait la plupart du temps superflue.
Le premier thème de Philippe fut cet agacement des nerfs qu'il venait de ressentir, en écoutant ses convives de tout à l'heure débiter devant la porte, sur la douceur de vivre et la fatalité d'une catastrophe prochaine, des idées — dont il ne laissait pas d'ailleurs de se reprocher l'invention. Il était seulement irrité de les avoir entendu développer sous une forme banale et avec un sot j)arti pris, mais surtout à trop haute voix, et il dit au docteur Jugon :
— Je te dois presque des excuses, de t'avoir introduit dans le salon de Paris le plus amusant
et, depuis quarante ans, le plus célèbre, au moment qu'il devient politique et ennuyeux. C'est un peu la faute, ajouta-t-il gaiment. M"* de Chézery, qui a l'habitude d'être malade, a consulté l'un après l'autre tous les médecins fameux de son temps, ou plutôt de ses temps. Elle devait un jour me dire : « Amenez-le-moi. » Pourquoi n'as-tu pas été à la mode plus tôt.*^... Mais, au fait, comment l'as-tu trouvée?
— C'est au médecin que tu parles?
— Peut-être.
— Une fois de plus je vais donc manquer au secret professionnel, dit Jugon en riant. Je cherche, pour y manquer le moins possible, une formule de diagnostic, qui justement ne soit pas trop professionnelle... Tiens, le méchant mot que B.. a fait sur elle, — entre autres, — et sur son ami : (( Pour lui, elle aura toujours soixante ans »...
— Je la soupçonne d'avoir passé les soixantedix...
— Je ne dis pas qu'il n'y ait pas dix ans qu'elle a pris le parti d'en avoir soixante. Je n'en sais rien. Je lui donne soixante ans, avec la précision et l'autorité des médecins légistes qui déterminent en leurs rapports l'âge des cadavres relevés sur la voie publique ou dans un fourré. Entre nous, il est bien autrement difficile d'estimer l'âge d'une personne vivante, de sexe féminin, que l'on rencontre dans un salon. Ce qui rend le calcul moins chimérique en pa-
reil cas, c'est que la plupart des femmes (et, autant que j'en puis juger, singulièrement celle-ci) ne vieillissent pus, comme l'imaginent les profanes qui ne savent pas le monde, en prenant tous les jours un jour et tous les ans un an de plus : elles vieillissent par périodes. Astu jamais assisté à une exécution capitale?
— Jamais, fit Lefebvre distraitement.
— L'opération a lieu au lever du soleil, et les curieux l'attendent ordinairement toute la nuit...
L'attention de Philippe s'échappa. Il rêva quelques secondes qu'il passait une nuit d'attente sur la place où l'on dresse l'échafaud, parmi la foule d'un quartier ignoble ; mais il était en ce moment incapable d'imaginer une nuit diflerente de celle-ci, dont la douceur l'enivrait, et une autre foule que cette foule de luxe.
Soudain il songea :
(( Que cette nuit ressemble à celle oii mon fils est né 1 »
Il faillit le dire à Jugon ; mais il sentit dans le même instant que cette ressemblance n'existait que pour lui. Comme toutes les ressemblances, même celles des visages, sauf si elles sont photographiques ou géométriques. Mais ces ressemblances, les seules mystérieuses et vraies, subitement frappantes, évanouies aussitôt, que crée ou que révèle un jeu de physionomie, un regard, une note de la voix, comment
la sensibilité qui par hasard les a perçues en snggérerait-elle la certitude à une autre sensibilité ?
Philippe, las d'avance, hésita d'expliquer à Jugon ce qu'il ne pouvait s'expliquer à luimême, pourquoi cette douce nuit lui rappelait celle de la nativité. D'où lui venait le sentiment de cette ressemblance? De la date presque pareille? C'était aussi une nuit de juin, sans nuit, faite d'un crépuscule du soir et d'un crépuscule du matin. Mais Rex ne venait-il pas aujourd'hui de naître une seconde fois? Philippe eut, à cette pensée, une illumination intérieure.
Il eut besoin de crier k André Jugon, puisque André était là, son prodigieux bonheur, auquel il ne pouvait pas croire et dont il ne pouvait pas douter. (André, naturellement, était informé de tout, mais qu'importe?) Rex venait de naître une seconde fois I C'était une manière de miracle, et la raison de Philippe se refusait à les admettre. Il essayait de contracter son cœur pour se rappeler l'angoisse affreuse qu'il avait ressentie, le jour que son fils était mort pour lui, — le jour que Rex, prenant une vaie qui ne se croisait pas avec la sienne, s'était fait soldat comme on se fait moine. Et voici maintenant que Rex rebroussait chemin; tenté par une autre carrière, il avait demandé une de ces permissions de plusieurs années qui sont des démissions provisoires; et il arrivait du fond de l'Afrique 1 . . .
— André...
Mais Philippe, qui vaguement suivait les propos de Jagon, ne trouva point place a une interruption dès qu'il voulut positivement interrompre; et le docteur poursuivait son récit comme une démonstration, de ce ton confesseur et professeur qui était toujours le sien, soit quand il lirait des aveux de ses clients et de ses clientes ou quand il faisait son cours à la Faculté.
— ... Les curieux attendent l'exécution toute la nuit. L'épreuve la plus terrible pour les nerfs, ce n'est pas de voir tomber une tête, c'est de voir le jour se lever. On croit — car on n'en sait rien généralement, les hommes d'une certaine classe n'ont jamais observé le processus de l'aurore — on croit que la lumière vient par un progrès lent, continu et insensible : elle vient par saccades, avec des intermittences très marquées, cinq ou six; et puis, tout d'un coup, il fuit grand jour.
— Alors? dit Philippe, qui avait oublié qu'il s'agissait d'une comparaison.
— Eh bien, dit André, les femmes du monde ont la même façon de vieillir que le jour de se lever : par saccades, avec des intermittences; et encore une fois je ne saurais précisément dire quand M""' de Chézery a subi la saccade de la soixantaine ni si elle en subira d'autres ou si c'est la dernière; mais, pour moi, elle a médicalement soixante ans.
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— C'est admirable I s'écria Philippe, repris à l'intérêt de la conversation et, pour une ingénieuse analogie qui le séduisait, recouvrant soudain tout le feu, la naïveté de sa jeune intelligence à peine amortie par l'âge. André, c'est admirable comme ta théorie des saccades exprime en termes physiologiques toute l'histoire de cette femme, ce que tu appellerais probablement, dans ton jargon de carabin, son évolution. Je n'ai assisté qu'à sa dernière métamorphose brusque, mais je sais, par la chronique scandaleuse, et même par la grande histoire dont elle relève aussi, qu'elle en a eu précédemment quatre ou cinq, entre lesquelles, délibérément ou à son insu, elle n'a ménagé aucune transition.
(( Ce merveilleux portrait, qui est en face de la cheminée, dans le salon bleu... J'ai vu que tu le regardais avec une fixité singulière... Il attire, en effet, et il retient... Si je ne haïssais les grands mots, je dirais qu'il fascine... Entre nous, je crois que, si on restait seul à seul avec lui, sans être diverti par la compagnie et le papotage, on tomberait en une sorte d'hypnose à force de le regarder dans les yeux... Ce portrait, sûrement ressemblant à l'époque, est le document, la preuve criante qu'elle a vécu distinctement plusieurs fois, qu'elle est plusieurs femmes, qu'elle a égaré à plusieurs reprises son moi et s'est affublée d'un autre, qu'elle fait exception à la loi d'identité.
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(( Car. dans la physionomie de toute femme, si abîmée qu'elle soit par luge, on retrouve quelque chose de ses plus anciens portraits; et que retrouves-tu de cette brune sérieuse aux bandeaux ondes, de ce sphinx bourgeois aux lèvres pincées et muettes, aux yeux interrogants, chez cette vieille blonde fagotée de déshabillés clairs ?
— Rien , murmura Jugon , du même ton désappointé qu'un savant qui vient de manquer une expérience.
— Le plus comique, j'y pense, reprit Philippe, est qu'elle ait adopté cet extérieur de cocote, au moment que sa situation dans le monde devenait régulière, respectable, et que la pruderie ou l'envie se lassaient de la lui disputer. Tu sais ce qu'était sous l'empire la bourgeoise du portrait. Les Goncourt ont écrit dans leur Journal, je ne sais quel mois et quel jour de l'an 1868 : (( Dîné ce soir chez la Marise. » Elle ne leur a jamais pardonné cette ligne, ni l'article défini. Aujourd'hui, elle n'est pas seulement l'ancienne fille enrichie par des héritages captés et pour n'avoir pas vendu vingtquatre heures trop tard ses actions de l'Union générale, la châtelaine purifiée par ses aumônes, chez qui fréquentent, dans l'intérêt des pauvres, le curé du village et l'évêquc du diocèse en ses tournées : elle a, mon cher, accompli une ascension bien autrement difficile et flatteuse. Tous les hommes célèbres qu'elle
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reçoit sont mariés; eh bien, leurs femmes, qui ne leur permettraient pas d'aller au cercle, leur permettent d'aller chaque jour, de cinq à sept, chez la ci-devant Marise, devenue la comtesse de Chézery. Elle est Chézery tout de bon : elle a dûment épousé le comte, et ne l'a point revu, mais lui a fait jusqu'à sa mort une pension alimentaire. Toutes nos femmes, même la mienne, viendraient chez elle si elle les invitait : elle s'en garde bien. Quand elle est malade (elle a ordinairement une bronchite qui dure d'un bout à l'autre de l'hiver), toutes nos femmes, même Madeleine, font prendre de ses nouvelles et lui envoient des fleurs ou des friandises. M'"^ de B... m'a dit une fois : « Oh! si M""" de Chézery mourait, j'en aurais beaucoup de peine, elle est si bonne pour Adolphe I »
— Je n'ai causé avec elle qu'une demi-heure tête à tête, dit Jugon; et des choses de ma partie. J'ai, ensuite, écouté le dîner : je ne me trouve pas suffisamment éclairé pour porter un jugement; mais enfin elle ne me semble pas, à première vue, supérieure, et ce qui me paraît un miracle encore moins explicable que sa situation dans le monde, c'est sa situation dans l'Intelligence. Comment cette femme sans brillant et sans esprit a-t-elle pu attirer, retenir enchaînés à sa chaîne quotidienne tous les grands hommes du demi-siècle.!^
— Tu viens de le dire, repartit Phihppe. C'est parce qu'elle n'a ni brillant ni esprit ; mais
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elle sait faire briller. Elle est ce qu'on appelle au théâtre une « écouteuse » . Qaand par hasard elle donne la réplique, de loin en loin, lu as remarqué ? c'est pour poser une question si niaise qu'on se regarde, on se demande : « De qui se moque-t-elle? » Mais cette niaiserie est toujours admirablement trouvée pour suggérer un couplet à celui des hôtes présents qui n'a encore rien dit. Oui. tous les grands hommes du demi-siècle ont formé sa ménagerie; mais l'art suprême de M"' de Chézery n'est pas tant d'avoir su les attirer et les retenir que d'avoir su les remplacera mesure qu'ils défilaient. Sou salon s'est constamment renouvelé, comme l'Académie française et quelquefois avec plus de discernement. Elle n'est pas si esclave de la tradition. Elle profite des morts pour se rajeunir. Souvent, elle perd au change ; car moi. après Renan ou Sainte-Beuve, ce n'est pas ce qu'on peut appeler un progrès; mais elle se tient au courant; et ici comme dans tous les autres domaines, la faculté maîtresse de cette maîtresse de maison incomparable est le génie de l'adaptation.
— Je crois pourtant, dit André, apercevoir dans tout ce devenir discontinu quelque chose qui dure et y met au moins une apparence d'unité.
— C'est .3
— Le genre second empire. Ta M"** de Chézery, qui sait, chaque jour, être la femme d'au-
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jourd'hui, elle est prodigieusement second empire, qu'elle le veuille ou non.
— Sois sûr qu'elle le veut, dit Philippe Lefebvre; et d'abord par ce que tu appelles très bien « le genre » (un mot de l'époque). On pourrait dire aussi « le costume » ; en ne l'entendant point, naturellement, de la toilette, mais de toute l'apparence, au sens des critiques italiens, il costume : ce paraître qui ne répond pas toujours à l'être, mais toujours au vouloirêtre, et qui est donc le plus significatif s'il n'est pas le plus important. Comment ne serait-ce pas à dessein qu'elle eût donné cet air à sa maison dès qu'elle a pu avoir une maison, et qu'elle l'eût mise à la mode du temps où elle ne pouvait pas en avoir une? Car tu penses bien qu'il y a là autre* chose que le sot anachronisme de la fille qui a rêvé toute sa jeunesse d'avoir un cachemire des Indes, n'a le moyen de se l'offrir qu'alors qu'ils ne se portent plus, et qui tout de même se le paie et en crève de vanité. Il y a un parti pris raisonné et intelligent. Elle y gagne autre chose encore, qui doit passer toutes ses espérances : le bon ton n'étant plus qu'un souvenir de jadis, cette épave du demimonde peut servir de modèle au monde, qui le sait bien et lui fait des avances. Elle garde de les agréer, et par là elle reste de son époque, oii il y avait des barrières invincibles entre les divers clans de la société, et oii les irrégulières n'étaient pas admises au pesage de Longchamp.
C'est peut-être par l'efiet d'une humilité prudente, qui date de ce temps-là, qu'elle ne se soucie pas de recevoir des femmes mariées; mais il semble que ce soit par réserve hautaine, par dignité, par dédain, qu'elle remette les autres à leur place en se tenant à la sienne et que, pour triompher avec plus d'insolence, elle leur donne des leçons de tact.
(( Dès que l'on entre dans le salon, ou plutôt, comme disent les politiques, dans la sphère d'influence de M"" de Chézery, on est tenu, bon gré mal gré, de mettre ses idées mêmes au ton du milieu qu'elle a créé sous la troisième république en pastichant le second empire. J'y suis si accoutumé que, tout à l'heure, ce qui me choquait précisément, c est la première fausse note que j'y remarque : ce nationalisme bruyant, ce diapason de réunion publique, dans un salon dont le plus grand charme était, hier encore, la discrétion et le parler à demivoix.
(( Elle a une manie que je n'avais, jusqu'à elle, observée que chez des femmes énergumènes et snobs de démagogie internationale : la manie des phénomènes étrangers. Elle nous a encore promis pour demain une princesse Lydie Tverskoï. qui a fait trois ans la pluie et le beau temps dans l'intimité du tzar, et qui vient d'y être supplantée par je ne sais quel faiseur de miracles ou diseur de bonne aventure. La semaine dernière, c'était un autre numéro.
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elle nous en offrira un autre la semaine prochaine; et tout en les exhibant, elle trouve moyen de se donner les airs de la xénophobie d'il y a cinquante ans, bien plus superstitieuse et plus étroite que celle du temps de Montesquieu. Elle prétendrait au besoin qu'elle reçoit ces gens venus de l'autre bout du monde parce qu'elle ne peut ouvrir sa maison qu'à des déclassés, et que les étrangers le sont tous plus ou moins. Elle veut montrer des bêtes curieuses aux amis parisiens qui lui font l'honneur de fréquenter chez elle. Physiquement. . . elle vient de te consulter...
— Oui, interrompit Jugon, elle est, à cet égard, comme toutes les femmes de cette époque : elle vivrait dans son lit; quand elle le quitte, elle s'étend ou elle se traîne. Elle est nonchalante, languissante et infatigable; valétudinaire, avec un prodigieux fonds de santé.
— As-tu visé le maître d hôtel qui ressemble à un bedeau.»^ fit soudain Lefebvre, sautant, selon sa coutume, d'un point à l'autre. Et la cérémonie du baisemain! Je regrette que tu n'aies pas été là quand Saint Chamand est arrivé : il se jette à genoux sur le coussin qui est devant la bergère de M"* de Chézery, on croirait que c'est sa mule qu'il va baiser. Elle sourit de ces manifestations, mais elle y est très sensible et les trouve toutes naturelles. En dépit de son humilité ancienne et, en quelque sorte, professionnelle, elle estime, comme de son
temps, que toute femme, même indigne, est respectable par définition, rien qu'à cause de la (( petite différence » ; elle croirait manquer à son sexe si elle n'exerçait pas une autorité, au moins morale (c'est drôle I), sur tous les mâles, si elle ne les confessait et ne les prêchait pas comme dans les comédies d'Alexandre Dumas fils, si elle ne leur donnait pas, à propos de la moindre chose, des ordres souverains. Sais-tu ce qu'elle m'a dit à l'oreille, quand j'ai pris congé? Il faudrait peser tous les mots! « Vous m'amènerez votre fils, je le veux. On dit qu'il est si bien pensant ! »
Philippe s'arrêta net, stupéfait, amusé, ému, de se voir inopinément ramené, par ce tournant brusque, après de si longs détours, au seul objet qui l'intéressât et dont l'idée, même à son insu, ne le quittait point, à Rex. Il l'attendait, d'une heure à l'autre, demain peutêtre! Bien trop attentif témoin de lui-même pour n'apercevoir pas qu'il n'était pour rien dans ces boutades de sa pensée, Philippe ne put cependant se défendre d'une sorte de gaîté malicieuse, comme s'il en eût conduit les démarches avec une suprême adresse, afin de se retrouver, par une feinte surprise, à point nommé, où il voulait. Cette petite fatuité fut noyée instantanément dans le bonheur immense qui lui bouleversa tout d'un coup et lui submergea le cœur, lorsque l'idée fixe latente redevint claire et distincte; et avec la même
soudaineté, il recommença de goûter cette douceur de vivre partout répandue, qu'il avait cessé de sentir tandis qu'il crayonnait par grandes touches, à la fortune de l'improvisation, le portrait de M™* de Ghézery.
Mais alors il lui sembla que cette douceur diffuse et qu'il partageait avec la foule, ce n'est pas du dehors qu'elle rayonnait en lui, c'est de son cœur qu'elle rayonnait sur toute la ville, et vers le ciel pale encore bleu, jusqu'à l'infini; et la source en était ce bonheur personnel, accru jusqu'à en devenir presque douloureux, par l'invraisemblance de recouvrer son fils après une longue certitude résignée de l'avoir perdu. Maintenant, une autre certitude chassait de sa raison celle-ci : il était sûr de n'avoir fait qu'un mauvais rêve, depuis le jour qu'il avait consenti à la faiUite de sa paternité, jusques aujourd'hui, où lui était restitué intact le trésor qu'il croyait anéanti.
Comme il avait dit à Jugon : « Il faudrait peser tous les mots, Vous m'amènerez votre fils, je le veux, on dit qu'il est si bien pensant », Philippe ainsi pesait tous les mots que la comtesse de Ghézery lui avait chuchotes à l'oreille, mais, négligeant le début de la phrase, ne s'attachait qu'aux trois derniers. (( Si bien pensant! » N'est-ce point la formule la plus sotte qu'ait inventée l'esprit bourgeois, vain de ses préjugés, incapable de comprendre l'égale dignité des opinions? Ces trois mots, jamais Philippe
n'avait pu les entendre sans hausser les épaules, lui qui d'ordinaire, indulgent par mépris, supportait avec un sang-froid de grand seigneur de rinlelligence toutes les expressions de la médiocrité : il ne se formalisait que de ces trois mots-là. Aujourd'hui cependant, il avait pris à les entendre, et il prenait à les répéter, un plaisir pervers, parce qu'il en savait le mensonge. Il savait que son fils n'était pas ce que le monde appelle « bien pensant ». Quelle façon de traduire et de résumer le drame, le divorce d'esprit dont il avait si cruellement souffert, son calvaire et son agonie! N'importe : « bien pensant » le faisait sourire, maintenant qu'il savait Rex « réconcilié ».
Il lui suffisait de le savoir, et il ne lui déplaisait pas que les autres ne fussent pas dans le secret. Aussitôt, se contredisant lui-même, il songea qu'il ne pouvait laisser ignorer à un ami tel que Jugon une nouvelle de celte importance ; et en même temps il songea, avec lassitude, aux longues explications qu'il faudrait lui donner pour l'en informer complètement. Mais le docteur, qui suivait comme à tâtons la pensée de Philippe, lui dit :
— Rex a-t-il des projets.^
— Des projets ? répéta Philippe, feignant de ne pas comprendre.
Sans doute, Rex avait des projets, et Philippe sentit plus encore, d'avance, l'ennui de les exposer à Jugon, ce soir, tout de suite; sans
compter qu'il se demandait s'il avait bien le droit de confier un secret qui n'était pas le sien.
— Oai, reprit Jugon.. Ce qu'il vient défaire, beaucoup de ses camarades l'ont fait depuis quelque temps. Ils entrent dans la carrière avec un enthousiasme qui tombe vite. La paix leur fait davantage sentir la servitude que la grandeur militaire. L'avancement est lent et problématique. Alors, ils demandent, comme Rex vient de le faire, un congé de plusieurs semestres, démission provisoire qui bientôt, presque toujours, devient définitive. Les plus indécis, c'est pour faire quelque voyage d'étude ; la plupart, c'est pour entrer dans la grande industrie. Je n'imagine pas que telle soit l'intention de Rex.^
— Non... Moi non plus... répondit Philippe évasivement.
— La détermination de Rex étonnera, poursuivit Jugon, parce que lui, il avait pris l'uniforme comme on prend l'habit. Elle ne m'étonne pas, justement pour ce motif, et je présume qu'il revient aujourd'hui du désert parce qu'il n'y a pas trouvé ce qu'il y cherchait.
Philippe fut presque fâché, — jaloux qu'André Jugon entrevît la vérité, et pour lui dérober ce qu'il n'en devinait pas encore, mentit une seconde fois, au moins par omission,
— Tu sais, fit-il, avec un peu d'amertume mal jouée, Rex a perdu depuis longtemps l'habitude de se confesser à moi.
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Rex l'avait en effet perdue depuis si longtemps qu'il avait eu la pudeur de la reprendre ; mais il s'était confessé, pour ainsi dire, par procuration, et c'était là le grand secret que Philippe retenait sur ses lèvres. Il avait employé les loisirs de ses heures africaines à écrire un livre, et un beau jour en avait envoyé le manuscrit à son père, avec la timidité d'un débutant qui prend conseil d'un aîné illustre. Il lui avait dit, dans un modeste billet :
(( Je t'en prie, lis cela sans complaisance. Ne me laisse pas tout quitter et revenir si cela ne vaut pas la peine d'être publié... »
C'est en lisant ces pages qu'au travers d'une histoire feinte, Philippe avait appris l'histoire vraie de l'âme prodigue dont il saluait aujourd'hui le retour avec des frissons de joie.
Mais cette joie était encore trop neuve et il en était trop avare pour consentir de la partager. Puis, il avait une peur puérile, absurde : il se demandait s'il allait retrouver tout à 1 heure le manuscrit de Rex dans le tiroir du secrétaire où il l'avait serré, s'il n'allait pas. en trouvant le tiroir vide, voir qu'il n'avait fait qu'un beau rêve.
Il ne lui eût pas été possible de tarder un instant de plus à courir chez lui. Il feignit de s'apercevoir soudain qu'il était beaucoup plus d'onze heures, que leur flânerie les avait entraînés très loin : ils étaient au coin de l avenue MalakoCf, et maintenant presque toutes les voitures descendaient du Bois.
11 avait un si grand besoin de dissimuler son bonheur qu'il profita des derniers mots un peu amers qui lui étaient échappés pour quitter Jugon sur une impression de mélancolie. Il la corrigea seulement par cette grâce qu'il avait gardée de l'enfance: il lui fit en souriant remarquer qu'il n'était pas plus raisonnable qu'il y a trente ans, et qu'il oubliait l'heure en flânant et en bavardant avec lui. Il ne se pressa pas trop non plus de le quitter.
— Nous nous reverrons demain, n'est-ce pAS? dit-il. Tu viendras chez M""* de Chézer;y .î^ Elle aime qu'on vienne tous les jours, ne fût-ce qu'un moment. D'ailleurs, tu la soignes. Et puis, il ne faut pas que tu manques cette princesse Tverskoï : j'ai idée que c'est un sujet pour toi.
Il était remonté dans sa voiture, Jugon restait à la portière.
— Dis-lui : à la maison...