LA BONNE NOUVELLE
Philippe, durant le trajet, eut souhaité d'interrompre le cours de sa pensée, pour ne le reprendre qu'au moment qu'il retrouverait où il l'avait serrée la copie de Rex et se mettrait à la relire. Il savait bien qu'il n'en sauterait pas une ligne et ne s'arrêterait qu'à la dernière page; et pressentant déjà qu'il veillerait une bonne partie de la nuit, il se grondait — très doucement.
— Comme je suis peu raisonnable, se disait-il, pour un personnage qui a cinquante ans aujourd'hui !
Les hommes n'ont pas le pouvoir d'abolir, quand il leur plaît, leur intelligence ni leur sensibilité. Philippe ne voulait du moins se permettre que de prolonger ses émotions de ce soir, en les atténuant comme si déjà elles eussent été des souvenirs ; et il voulait rester sur l'ar-
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rière-goût de celte douceur de vivre qui tout à l'heure l'avait enivré. Mais, chez les plus maîtres d'eux-mêmes, l'esprit de contradiction est une force rebelle de qui on ne vient pas à bou-t, et l'on pense d'autant plus que l'on s'est interdit de penser : comme, à rebours, dans un salon, si quelqu'un veut faire un aparté et pour n'être pas entendu prie que l'on parle, on se tait.
Ses idées même, qu'il avait la prétention de suspendre, prirent, par défi, un train si vertigineux qu'il lui sembla, comme ceux qui font une chute mortelle, revoir toute sa vie dans un éclair. Il ne la revoyait pas toute, mais justement ce qu'il aurait mieux valu qu'il n'en revît point pour ne pas déflorer son plaisir. Cette manière d'hallucination commençait précisément à la minute oii le facteur lui remettait en mains propres la lettre brève et le volumineux manuscrit de Rex. Elle répétait toute sa première lecture du livre, précipitée, haletante, et cependant si attentive que, dès cette première fois, il n'avait point passé un mot; et cette fois encore, qu'il n'avait que l'illusion de relire et encore plus vite, il ne passait rien. Doué d'une étonnante mémoire des yeux, il aurait dit à quelle place, de quelle page, se trouvait telle phrase qui l'avait frappé alors et qui de nouveau le frappait. Mais grâce, en même temps, à ce train accéléré de sa pensée, qui rendait presque simultanées les impressions succès-
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sives, il voyait mieux qu'il ne l'avait encore pu voir l'ensemble, l'unité de l'œuvre, et il en pénétrait mieux l'esprit.
Elle lui donnait maintenant une sécurité qu'elle ne lui avait pu procurer d'abord, quand il avait (( découvert » le livre de Rex. Savait-il, celte première-fois, où il allait, ce qu'il trouverait à la page prochaine? A présent qu'il avait de bonnes raisons d'être tranquillisé, il souriait de se rappeler ces perpétuelles alarmes, ces assauts, ces retours à l'espérance, puis à l'effroi. Ces transes à propos de rien lui semblaient ridicules, mais touchantes. Il avait échappé, par bonne fortune, le sentiment un peu vilain de rivalité auquel sont sujets les pères, même passionnés comme lui, même, comme lui, non pas mortifiés, mais sincèrement heureux de voir leur fils accomplir ce qu'ils n'ont que rêvé. Son œuvre personnelle, si longtemps rare et clair-semée, avait pris depuis sept ou huit ans une ampleur, une abondance dont il ne laissait pas d'être assez fier, bien qu'il eût, pour se faire lire, dû adopter celte forme du roman contre laquelle il avait jadis une superstition. Il ne pouvait plus jalouser la fécondité de son fils qui débutait par un livre ^e trois cents pages, et tout au plus pouvait-il dire, avec un bizarre mélange de défiance et de contentement : — Ces jeunes gens ne doutent de rien î Mais il avait tremblé que Rex ne bronchât dès les premiers pas. Cette crainte de confrère
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aîné l'avait même diverti d'abord de toutes ses autres appréhensions et de toutes ses curiosités. D'avance, comme s'il eût pu lire à travers le carton et les chemises épaisses du livre encore fermé, — n'était-il pas doué de seconde vue? — il avait deviné, il avait su, avec certitude, que ces pages lai allaient révéler enfin toute l'intimité d'une ame qui depuis des années, par timidité, par pudeur, par cette sorte d'inhibition que provoque un désaccord secret, ne se confiait plus à lui; et malgré la joie indiscrète, orgueilleuse, que lui causait la possession d'un pareil trésor dont il n'avait pas même à forcer les serrures, il n'avait été d'abord préoccupé que d'une inquiétude d'homme du métier passé maître, que font frémir les témérités d'un débutant. Comme aux premiers jours de l'enfance de Rex, sa paternité avait été maternelle. 11 avait ressemblé à ces mères qui, voyant leur enfant pour la première fois marcher seul, lui tendent les bras pour le recevoir s'il chancelle et ont si grand peur qu'il ne tombe qu'elles semblent presque le souhaiter.
S'il ne tombe pas, elles admirent éperdument qu'il ait pu faire celle chose extraordinaire de faire comme tout le monde. De même Philippe. Un homme de celte culture et de ce métier ne saurait lire vingt hgnes d'un inconnu sans se rendre exactement compte des dons et de l'acquis de celui qui les a écrites. Ce que Rex lui offrait passait de si loin toutes ses espé-
rances les plus ambitieuses qu'il en était ébloui. Une plirase, à la première page, lui fit venir les larmes aux yeux, et il se souvint de saint Augustin qui s'accuse d'avoir pleuré trop sensuellement en lisant certains vers de Virgile.
Cette langue pure et ce style, Philippe les goûtait d'autant plus qu'il en voyait les défauts et qu'il les aimait : c'étaient les siens, un peu de mollesse et des périodes trop drapées. C'étaient ses défauts, ses qualités aussi, mais d'autres s'y ajoutaient, qui procédaient de lui sans être de lui; et il avait l'orgueil d'y reconnaître son hérédité, sa ressemblance, il avait la surprise et l'effroi joyeux d'y trouver autre chose, de spontané, de jeune, d'original, qui l'étonnait sans l offenser. C'était son sang, ce n'était pas lui-mcme.
Il s'attardait à chaque mot qui lui donnait ce sentiment dont il ne se pouvait point blaser; et le trop de relief que prenaient à ses yeux les moindres détails faussait la vision de l'ensemble. Il s'en rendait bien compte et songeait à certaines estampes d'Hokusaï. où le point de perspective est pris en effet si près de terre qu'une humble fleur, une herbe, l'ombre d'un oiseau, au premier plan, masquent des personnages humains placés à une faible distance et, au fond, le Fousi-\ama. Il se rappelait aussi un tableau de Bastien-Lepage. goûté particulièrement de Zosia, où lessentiel du sujet n'est aperçu qu'à travers un réseau d'herbes folles et
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de fleurs des champs, grandies comme elles doivent l'être au regard d'un insecte égaré parmi cette brousse.
Il lui fallut faire un effort et comme se redresser, pour voir de plus haut. Il ne respira qu'Hun moment, et aussitôt recommencèrent ses terreurs vite apaisées, toujours suivies de repentirs. Rex avait situé sa fiction dans un temps très ancien, et aussitôt Philippe redoutait d'y surprendre ce je ne sais quoi d'artificiel, de convenu, —d'irritant qui est presque inévitable dans ces sortes d'ouvrages; mais déjà il se flattait que son fils eût comme lui-même et par héritage le merveilleux privilège de projeter sa sensibilité dans le passé, de prendre le contact des âmes, des époques abolies; et naturellement la lecture confirmait cette certitude anticipée : il s'enthousiasmait de voir, grâce aux prestiges dont il avait doué son enfant, le passé devenir actuel, le lointain devenir proche.
Puis, c'était sur le choix du pays, du siècle, qu'il querellait le jeune auteur. Mais, en bonne justice, comment lui reprocher d'avoir choisi l'Afrique pour décor et obéi à cette loyauté qui veut qu'on ne peigne que les objets que l'on a sous les yeux.f^ Et l'époque la plus indiquée pour y décrire les phases d'un combat intérieur, n'était-ce pas celle de la douloureuse croissance du christianisme, oii la fermentation d'une foi nouvelle produisait les utiles et fécondes hérésies, le temps des Pelage et des
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Augustin? Ah 1 Philippe comprenait pourquoi tout à riieure lui était revenu en mémoire le nom de celui qui se repentait d'avoir versé des larmes trop sensuelles en récitant des vers de Virgile.
N'importe : ce milieu et, si l'on peut dire, ce bouillon de décadence littéraire déplaisait à Philippe. Il lui déplaisait d'autant plus que peut-être il lui plaisait trop. Le disciple mesuré de Platon n'avait pas toujours été insensible à la prose maladive et savante d'un Apulée. Il avait écouté, non sans une perverse indulgence, les propos à la mode des Huysmans et des amateurs de latin d'église. Il se reprochait encore cette aberration momentanée de son goût, cette délectation qu'il comparait aux joies troubles éprouvées naguère, quand, à la fm de son voyage en Grèce, il s'était trop amusé de la turquerie et s'était égaré, avec Rex, chez les barbares. Rex, hélas I y était donc demeuré tandis qu'il revenait sur ses pas et jusqu'à la fontaine de Castalie.*^
Cependant, il se gourmandait, haussait les épaules, et pensait que c'était juger bien petitement, de ne voir ici que le contraste d'un fils latin, né d'un père grec. La figure pour lui la plus antipathique de l'empire déclinant et chrétien était celle de saint Augustin ; et son principal grief contre l'évêque d'Hippone était justement qu'il se vante de haïr ou de mépriser la langue et la civilisation helléniques ; mais quand
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il connut que l'époque du livre où Rex confessait la faillite de sa foi devait être, enelFet, celle d'Augustin, il lui parut que c'était Augustin lui-même qui avec dépit lui annonçait la bonne nouvelle, et il ne put se défendre d'en savoir ironiquement gré à ce saint qu'il n'aimait pas.
C'était un héros bien modeste, celui que Rex avait imaginé, un légionnaire, de culture médiocre ; et sans doute avait-il voulu, en créant à sa ressemblance ce frère ancien, mais en faussant quelques traits, se dérouter soi-même, ou ses lecteurs : il en est un qu'il ne pouvait pas tromper. Philippe, soit parce qu'il était du métier, ou qu'il avait toujours possédé une faculté singulière de pénétrer l'âme d'autrui, ne lisait aucun livre de fiction à personnages sans démêler du premier regard, avec une perspicacité infaillible, les traits pris sur le vif des caractères et ce qui était démarqué à dessein. Il ne pouvait, à plus forte raison, ni s'égarer ni hésiter en lisant un livre de son fils.
Il prenait si sûrement Rex en flagrant délit de travestissement, lorsque l'écrivain gauche encore tentait de se masquer à demi, qu'il ne pouvait se défendre d'en sourire d'un air de triomphe; et il croyait voir le coupable ingénu confus et rougissant devant lui. Ailleurs, il était ébloui par des éclairs de vérités qu'il n'eût point soupçonnées et dont l'évidence était la seule preuve, mais sans réplique : de sorte qu'il recomposait la figure véritable de ce fils que
jusqu'à hier il connaissait à peine, avec tous ces éléments dont il lui fallait prendre les uns à la lellie. les autres à rebours.
La plus grande surprise et, il faut bien le dire, la joie, la joie scandaleuse de Philippe, quand il avait ouvert le livre de Rex, avait été de recevoir au visage comme une boulfée ardente; et il s'élait rappelé le jour d'entre les jours de sa chaude adolescence où, feuilletant pour la première fois, à Oxford, dans les Magdalen water walks, les poèmes d'Ashley Bell, il avait été enivré jusqu'au vertige par l'odeur sensuelle qui en émanait. Il s'était rappelé aussi son humiliation secrète, — qu'une seule fois il avait confessée, à Zosia Wieliczka, — son humiliation d'avoir un fils trop chaste, que cette pureté, selon lui contre nature, diminuait à ses yeux; et il avait éprouvé un égal orgueil de voir soudain se trahir la violence d'un tempérament trop longtemps contenu.
Quelle revanche! Car, ce qui circulait à travers ces pages brûlantes et dont le parfum l'entêtait, ce n'était pas la volupté maladive et romantique des cloîtres : elle ne l'eût pas étonné, de l'adolescent d'hier qu'un mysticisme peut-être artificiel, peut-être littéraire, mais non moins perfide énervait. Non, c'était l'éternel désir, l'appel impérieux et précis du dieu Pan, qui n'est pas mort. Et cela, malgré l'ingénieux mélange des aveux, des réticences, des mensonges, par où le jeune auteur, tout en se
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livrant, se flattait de se dissimuler, cela, Philippe savait bien que nul talent humain ne le pourrait feindre : nul artifice de la voix ne peut imiter le cri de la créature en folie, et comme la vérité est nue, il faut bien que la nudité soit vraie.
Une fois encore, le souvenir d'Augustin assaillit Philippe Lefebvre. Il l'avait étudié curieusement. Lorsque d'instinct il haïssait, un scrupule de conscience lui défendait de haïr sans connaître. Il se rappela quelques lignes, brutales, presque honteuses, des Confessions , où Augustin raconte que Palricius son père, étant avec lui au bain quand il avait seize ans, observa qu'il devenait pubère « et qu'il avait pris, comme une autre robe prétexte, l'inquiétude de l'adolescence... Mon père en fut transporté de joie et s'en alla, tressaillant d'allégresse, annoncer à ma mère cette bonne nouvelle )).
Philippe n'attribuait pas à un embarras de la pudeur, mais au défaut de style ou à une recherche de préciosité le vague de ces métaphores, qui ne pouvaient cependant suggérer que des images de la plus choquante précision. Il avait toujours été troublé, un peu dégoûté par le cynisme ou la naïveté de cette scène étrange. Elle prenait aujourd'hui à ses yeux celte valeur que prennent les pages écrites auxquelles nous n'avions point d'abord prêté attention, quand soudain le hasard veut qu'elles exprimen t
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quelque chose de nous, surtout quelque chose d'inavoué ou d'inaperçu de nous-mêmes. Philippe rougissait de reconnaître sa propre surprise et sa propre allégresse, provoquées par une révélation pareille. Il lui semblait, comme Patricius, apercevoir pour la première fois, au moins dans 1 âme nue de Rex, les signes d'une puberté tardive et d'une adolescence dilTérée. Il n'était pas moins transporté de joie que co brave homme, et il avait hute comme lui de rentrer à la maison, pour annoncer cette bonne nouvelle à Madeleine, moins ombrageuse que Monique.
Son impatience de la revoir grandit encore ; cependant, sa mémoire, mise en branle, ne s'arrêtait plus; et profitant des secondes de grâce qui lui restaient avant d'arriver à la maison, elle lui offrait un résumé saisissant de ce livre oii, comme à travers la grille du confessionnal, Rex lui avait chuchoté ses secrets.
C'était l'histoire d'un jeune homme de la petite bourgeoisie africaine, né chréUen, mais qui, toujours comme Augustin, n'avait pas encore reçu le baptême et dilîérait de le recevoir par le même étrange calcul : ce sacrement lui semblait moins hasardeux que celui de la pénitence ; il voulait être sûr que rien ne demeurerait en lui de bcs impuretés ; et peut-être aussi, jusque-là, voulait-il pécher à son aise. Sa foi n'était pas non plus bien solide.
Gomme Rex était né à Paris, Marcus Severus
était né à Carthage, dont il avait trop aimé les spectacles, les voluptés âpres et jusqu'aux dépravations. 11 devenait soldat comme Rex et, comme lui, s'en allait au désert, où l'on prétend que l'unité de Dieu se révèle ainsi que sa face s'est manifestée à Moïse dans le buisson ardent.
Mais voici oîi se témoignait la sincérité de Rex, la loyauté de son intelligence, à quoi Philippe ne pouvait songer sans fierté paternelle et sans que les larmes lui vinssent aux yeux. Tout autre qu'un homme de cette génération, un littérateur eût sans doute montré le lent éveil de la foi désirée dans le cœur du légionnaire, et pai'mi les sables fumants Dieu entrevu comme un mirage : Rex n'avait pas été capable de raconter cette belle aventure, qui n'était point la sienne. Marcus Severus revenait comme lui, non sans mélancolie, ni peut-être sans rancune, du désert où il n'avait point trouvé le Dieu qu'il cherchait.
— Quel mensonge, s'écria Philippe en luimême, quel mensonge que le mot de Pascal : Tu ne chercherais pas si ta ne m'avais déjà trouvé !
Quel mensonge, du moins pour une intelligence haute et solide comme celle de Rex, pareille à l'intelligence de Philippe Lefebvre dont elle procédait I
— Que cette nuit ressemble à la nuit où il est né! murmura encore Philippe.
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Et comme il se demandait pourquoi ces mois, ainsi qu'un refrain, lui étaient revenus aux lèvres, il sourit de voir que, tout à sa méditation, il était descendu de voiture sans y prendre garde; maintenant, pour rentrer dans la maison, il traversait le jardin; et parce qu'il se retrouvait dans le même décor, cette ressemblance ne lui paraissait plus illusoire.
Il comparait aux sensations actuelles les souvenirs, qui ressuscitaient trop nettement pour que son imagination n'hésilât point de les situer dans le passé; et ce n'était plus seulement la naissance, la renaissance de Rex dont, par un jeu d'esprit complaisant, il voulait feindre l'identité : c'était bien toutes les choses matérielles d'alors et d'aujourd'hui qui lui apparaissaient identiques, grâce à un accord passager de sa sensibilité avec sa mémoire. La même nuit d'été, courte et sereine, faite de deux crépuscules, commencée si tard et comme à regret, semblait déjà prête de s'achever. 11 voyait clairement les grands fantômes des arbres sur le ciel, demeuré pide depuis hier soir et qui pâlissait encore à l'approche du jeune matin. Il reconnaissait, entre les parfums, celui-ci qui alors l'avait entêté, parmi les souffles de la brise, celui-ci qui avait la même douceur, précisément. Il reconnut, après tant d'années, le geste qu'il avait fait, et que malgré lui, mais rituellement il fit encore, pour ouvrir comme un voleur la porte de la bibliothèque.
Cependant, la nuit de la nativité, il avait ouvert une autre porte, qui communiquait à l'appartement; celte nuit, venant du dehors, il rentrait par la petite porte, comme jadis quand il voulait surprendre Madeleine assise devant son propre bureau et occupée à revoir les épreuves de son livre. Un jour, c'est Rex enfant qu'il avait surpris à la même place, à genoux sur les coussins du fauteuil, dans une de ces poses un peu contournées, mais charmantes, dont les enfants seuls ont l'instinct ou peut-être la coquetterie, la tête si fort penchée vers le livre de son père que ses longs cheveux bouclés retombaient sur ses yeux et qu'on le voyait, non pas rire, mais penser au travers...
Un peu de lumière, qu'au moment d'ouvrir il aperçut à la fente de la porte, l'avertit qu'il y-avait là quelqu'un ; et il eut un moment le désir, presque l'hallucination de l'impossible : s'il allait revoir soudain son fils aux longs cheveux bouclés.*^ Mais qui pouvait être là, sinon la mère, penchée comme autrefois, — non plus sur les épreuves de Philippe : sur le manuscrit de Philippe 11.*^ Il souriait d'une douce joie pressentie. Il entra. La scène était si pareille à celle que sa mémoire venait de lui retracer, que l'unique changement apporté depuis ces temps lointains au décor le surprit et le gôna : l'électricité avait été substituée au gaz. Mais il y avait très peu de lumière, et lumi-
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neuse dans la pénombre du cadre, la figure de Madeleine était toujours si ressemblante à ellemême avec la sagesse de sa beauté, et les rares fils d'argent à peine visibles parmi le blond cendré de ses cheveux!
Elle lui souriait aussi, mais sans le regarder; et elle sentait que le plus grand plaisir qu'elle lui pût faire était de paraître si absorbée dans sa lecture que, mome quand il survenait, elle ne s'en divertît point. Il marchait sur la pointe du pied, feignant aussi de ne vouloir la déranger par aucun bruit. Sans rien dire, il approcha un labouret du fauteuil où elle était assise, et tout près d'elle, contre elle, il se mit à lire. Il se ressouvint de la nuit où il avait lu ainsi, avec Rex Tintagel, le drame d'Ashley Bell; mais celte lecture avait été la première cause du divorce de sa pensée et de la pensée du Maître, au lieu que ce livre-ci était le gage de sa réconciliation avec le fils qui lui était rendu.
Son instinct lui avait fait deviner l'endroit juste de la page où se posait le regard de Madeleine, et son regard s était posé au même endroit, au milieu d'une phrase. Ils lisaient ensemble les mêmes mots, qui certainement leur suggéraient les mêmes images et les mêmes idées.
C'était un passage purement descriptif, la peinture d'un pays qu'ils ne connaissaient ni l'un ni l'autre, mais si naïve qu'ils croyaient le reconnaître. Il leur semblait faire encore un
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voyage, comme autrefois; non pas seuls tous deux : Rex les accompagnait, comme sur la roule sinueuse d'Epidaure, pauvrement fleurie de myrtes et de lauriers pales, comme sur les âpres terrasses de Delphes et à la source de Castalie. Et Philippe murmurait le vers charmant de llliade, devise de son amour paternel ressuscité :
« Celui-ci est semblable à son père, -mais il vaut encore mieux, ))
Une grosse montre en forme de boule était sur le bureau. Madeleine involontairement y jeta les yeux, vit une heure indue, et dit d'une voix gaie :
— Nous ne sommes pas raisonnables.
— Toi , répondit Philippe avec une ironie tendre. Quanta moi, j'y ai renoncé pour la vie.
Elle lui lança une petite malice à propos de son cinquantième anniversaire. Ils s'étaient levés. Ils rangèrent les papiers épars : ils avaient de l'ordre, les domestiques étaient couchés depuis longtemps. Avant de passer dans leurs chambres, dont ils laissaient toujours la porte ouverte, ils entrèrent un moment dans celle où Rex devait dormir le lendemain et qui était déjà prête. Leur émotion était si vive, si peu mesurée qu'ils en avaient la pudeur; et ils étaient bien aises de la sentir, comme d'habitude, si pareille qu'ils étaient dispensés de la traduire par des mots et de se la communiquer.
Philippe, furtivement, se ressouvint des jardins d'Oxford, parce que deux ou trois fois il y avait eu le sentiment, que ce soir il avait ici, de goûter un instant de bonheur parfait.
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UNE PETITE-NIECE DE MADAME DE KRUDENEIl
Les amis ou les « habitues » de la comtesse de Chézery se tenaient obligés à la rigueur par la règle qui voulait que tous sans exception lui vinssent faire leur cour vers cinq heures, tous les jours, sauf le dimanche. Co dernier jour était réservé à la famille, et les moins malveillants se demandaient avec un sourire équivoque ce que pouvait bien être la famille de M""* la comtesse de Chézery.
— Sa famille civile... disait Philippe, qui, ayant fréquenté jadis chez la princesse Mathilde, se rappelait la distinciiou assez impertinente établie par décret sous l'empire entre la famille personnelle de l'Empereur et la famille impériale.
Quand un novice, passant le dimanche avenue des Champs-Elysées, hasardait de monter voir si la comtesse n'était point chez elle, le
maître d'hôtel à mine de bedeau ne faisait qu'entre-bailler la porte et répondait au visiteur avec componction, mais d'un air légèrement scandalisé :
— Monsieur ne î^ait donc pas qu'aujourd'hui madame la comtesse est en famille?
Mais, si l'on eût manqué sans excuse un seul des six autres jours, comme la maison avait je ne sais quoi d'un club, ce manquement aurait pu être pris pour une démission.
Lcfebvre pouvait alléguer la meilleure des excuses : son fils était débarqué le matin. Il n'y songea même pas et fut aux Champs- Elysées comme de coutume, seulement un peu en retard. A vrai dire, il avait hésité de s'y rendre. Ses scrupules étaient parfois d'un raffinement puéril dont, seul à seule avec sa conscience, il se moquait lui-même sans méchanceté. Il lui avait semblé d'abord peu convenable de vivre tout à fait comme à l'ordinaire, de ne rompre aucune de ses habitudes, le jour que son fils lui était rendu.
Ce qui l'avait déterminé cependant à ne point chômer ce jour de semaine, qui pour lui était bien un dimanche, ce n'est point le sentiment de la règle et de son devoir envers la comtesse. Ce n'était pas non pkis la curiosité de voir celle princesse Lydie Tverskoï, dont elle lui avait annoncé pour aujourd hui la première visite; ni le souci de s'épargner une petite mortification à laquelle il n'eût pas été
insensible, si, l'un des plus importants parmi les familiers du salon Ghézery, il n'eût pas été présenté dans la première fournée à « celte petite-nièce de M'"*' de Kriidener » , comme disait la comtesse en hochant la tête. Mais il avait tout d'un coup ressenti un désir étrange, un peu honteux, de s'éloigner deux heures de la maison où son fils venait de rentrer, quoiqu'il doutât si la moindre absence ne serait pas offensante pour Rex.
Il avait même voulu oublier qu'il aurait pu sans le quitter aller chez M""* de Ghézery, puisqu'elle lui avait dit hier :
— Amenez-le-moi, je le veux.
Ce besoin d'isolement, un pareil jour, étonnait Philippe, mais ne l'alarmait pas. Il savait bien qu'en revoyant son fils, Rex. ou, comme de nouveau il se plaisait à le nommer, Philippe II, il n'avait été aucunement déçu. Tout au plus avait-il ressenti une légère surprise physique, qui n'était pas uniquement agréable, quand il s'était trouvé en présence d'un homme fait. Moins rebelles que les mères à l'ordre de la nature, les pères ne regrettent pas l'enfance de leurs fils; ils se réjouissent, au contraire, orgueilleusement, de les voir grandir; mais ils voudraient les retenir à cet âge que les anciens Grecs appelaient « l'âge ». Rex l'avait passé loin des yeux de Phihppe, qui n'avait pu ainsi se rendre compte de la métamorphose qu'une fois achevée.
Mais combien, après une minute à peine de désarroi, Piiilippe avait aimé ce nouveau visage de Rex, cette carrure, cette franchise de la voix pleine, du regard droit, du geste net, cette beauté accomplie, dont la beauté de l'adolf scent n'était que la promesse et l'esquisse! Et qu'à travers cette belle enveloppe il avait vu transparaître la belle âme! Il la comparait, ainsi que Dante, à un lac : sous le soleil d'aplomb elle resplendissait, tandis qu'aux lueurs frisantes de l'aube, elle ne faisait que miroiter. Il traduisait d'un mot son enchantement : Rex n'était plus pour lui une énigme. Rex n'était plus le fils dont l'esprit n'est pas sûr.
En dépit de cette sécurité dont la joie lui était si nouvelle et d'un réconfort inespéré, qui sait? rien peut-être que pour la goûter mieux et se recueillir, Philippe avait voulu s'éloigner de la maison. Il s'était dirigé machinalement vers l'avenue des Champs-Elysées. Il sentait davantage, à mesure qu'il en approchait, ce bizarre contentement de soi que l'on se procure, quand on se force d'agir comme à l'ordinaire dans les circonstances d'exception. Il est malaisé de définir s'il entre dans ce sentiment plus de servitude ou de liberté jalouse, et si « n'en faire qu'à sa tête » signifie plutôt être son maître ou son esclave. Dans l'une ou l'autre hypothèse, c'est une sorte de plaisir de bravade, d'ailleurs assez vulgaire.
En mettant le pied sur la première marche
de l'escalier, Philippe s'avisa qu'aujourd'hui juslement, l'habitude qu'il n'avait point voulu rompre allait souffrir, sans qu'il y fût pour rien, quelques altérations. Lorsque, en effet, la comtesse de Chézery recevait une bête curieuse, le protocole de sa réception quotidienne élait modifié, assez peu, mais suffisamment pour déconcerter ses intimes, qui la plupart du temps ne jugeaient point que l'intérêt de la curiosité compensât le dérangement, et qui pestaient contre la corvée de cette cérémonie. La ménagerie ne se composait guère que de huit ou dix réguliers, et ce qui leur déplaisait plus quand elle ouvrait par hasard ses salons, c'était l'adjonclion d'un nombre à peu près égal d'intrus. Elle les choisissait de la première qualité, ils n'étaient inconnus de personne et l'on avait même de l'agrément à les voir, à causer avec eux, mais on ne se sentait plus chez soi.
Une autre dérogation à la coutume, qui semblera de petite importance, mais qui suffisait à changer l'aspect et le caractère du salon, était que, ces jours-là, M™* de Chézery faisait servir le thé. Jamais, au grand jamais, on ne goûtait chez elle : non qu'elle y regardât; mais c'était un usage d'à présent et non du temps de sa jeunesse, et elle mettait sa coquetterie à n'être pas, comme on dit, «. dans le mouvement )>. Elle recevait, de même qu'elle s'habillait, à la mode de jadis. C'était sa façon de se rajeunir. C'est
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la seale efTective, et l'on ne s'avise guère qu'une fename est vieille, quand elle sait otie à propoi surannée.
On ne citait qu'un auteur dramatique, qui eut osé jamais demander à boire chez elle, les jours ordinaires. Cet original ne se piquait point, comme Socrale, de ne rien savoir que l'amour, mais de ne rien faire que l'amour. Il avouait mênie qu'en ayant passé 1 ûge, il avait tort de le faire aussi souvent et que cela le fatiguait. Dès qu'il arrivait chez M'"" de Ghézery, il se laissait choir dans le meilleur fauteuil, et disait :
— Comtesse... (Presque tous les gens de théâtre s'imaginent, sur la foi de Dumas fils, que, dans le monde, on qualifie les gens titrés de leur titre, et rien n'était si comique à voir que le petit mouvement d'impatience, réflexe, de M"" de Chézery, quand cet auteur l'appelait (( comtesse »). Comtesse, n'y aurait-il pas moyen d'avoir un verre de porto ? Je suis exténué.
Et il donnait toutes les explications qu'on ne lui demandait pas. C'était alors, pour faire venir ce verre de porto, une cérémonie qui n'en finissait plus. La comtesse louchait un boulon de sonnette placé sur une petite table à côté de la bergère d'où elle ne bougeait point. On voyait entrer la gouvernante, qui était une ancienne amie de pension, honnête et qui avait eu des malheurs. La comtesse lui parlait tout bas,
elle allait avertir le maître d'hôtel : et ce dernier apportait enfin, avec la môme cafarderie que si c'eût été le vin de la messe, un verre unique de porto sur une grande assiette plate.
L'auteur dramatique le dégustait sans nulle vergogne. Quelquefois, il avait la malice de dire à ses voisins, après l'avoir bu :
— Vous n'en voulez pas? Il est excellent.
Mais Philippe savait qu'aujourd'hui, le thé, les gâteaux et les vins seraient pour tout le monde, et servis sur une table à deux étages, devant le canapé corbeille, sous le beau portrait de la comtesse du temps qu'elle était brune et penseuse.
Il savait aussi que les autres meubles seraient déplacés, le cercle agrandi, et le fauteuil le plus proche de la bergère où siégeait M""' de Chézery, ce fauteuil réservé d'habitude aux apartés et aux confessions, occupé par la visiteuse. C'est elle qu'il devait voir d'abord, en entrant, juste vis-à-vis de la porte ; et quand il y songea, il fut soudain gêné de ne s'être point fait d'avance une idée de l'étrangère, comme nous faisons toujours quand nous entendons parler des gens avant de les rencontrer. Il décida qu'elle ne pouvait être qu'une réplique de Zosia Wieliczka ; et quand il eut traversé l'antichambre, vite, irrité de l'encombrement des cannes et des chapeaux, qui lui témoignait qu'il arrivait le dernier, quand cette porte, enfin, s'ouvrit, il était sûr qu'il allait voir en face de lui Zosia :
non point la Zosia d'à présent, mais la petite fille rencontrée il y a plus de vingt ans au grenier d'Auteuil. 'dans des circonstances point trop ditFérentes de celles d'aujourd'hui. 11 eut la surprise de ne voir personne dans le fauteuil privilégié, et d'être accueilli par un cri unanime de déception, qui pouvait passer pour désobligeant.
On lui faisait ce qui s'appelle une entrée, et on ne lui dissimulait pas qu'on était charmé de sa venue, mais qu'on l'eût été davantage de voir paraître la princesse Tverskoï. outrageusement en retard. Ce n'était pas le ton de la maison, d'ordinaire assez gourmé. Tous ces hommes plus que mûrs semblaient une bande d'écoliers qu'on a retenus trop longtemps en classe et qu'on vient de lâcher pour la récréation.
— Ils sont déchaînés, dit M"' de Chézery à Philippe, qui se penchait pour lui baiser la main.
Elle faisait mine d'en être choquée, et semblait s'amuser comme une petite folle.
— Mon ami, reprit-elle, vous qui êtes allé en Russie, je crois, est-ce que les Russes n'ont pas la notion de l'heure.^
— Si peu, madame, dit Philippe, que, plutôt qu'être exacts, tout peut leur arriver, même d'être en avance.
Il tourna la tête et aperçut, comme il s'y attendait, quelques figures inaccoutumées. Il avisa André Jugon et, il n'aurait su dire pour-
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quoi, n'eut point plaisir à le voir. Il lui dit, presque sèchement :
— Tiens! lu as le temps de faire des visites de jour?
— C'est toi, répondit Jugon, qui m'as recommandé de ne pas rater la petite-nièce de M"* de Kîûdener.
La petite-nièce de M""* de Krûdener était bien imprudente de n'être pas là. On ne la déchirait cependant point si cruellement que l'on n'eût pas manqué de faire dans un autre salon, ni surtout de la même manière. Sans doute les Paiisiens qui l'attendaient avaient trop d'esprit, et par conséquent de méchanceté indispensable, pour se priver des atrocités qui sont de style dans ces sortes de conversations; notamment ceux qui n'étaient pas de la maison et qui, invités pour une fois, tenaient de leur devoir d'y briller et de payer ainsi leur écot.
Ils baissaient tous pavillon devant le directeur d'un grand journal du soir, de qui la dent était d'ailleurs plus fine que dure et qui ne faisait point d'éclats ; mais on l'écoutait avec des sourires anticipés, et on se taisait pour ne rien perdre, au lieu que l'on couvrait la voix des autres, exprès. Il avait le tour d'esprit de Chamfort, qu'il citait volontiers, au point qu'on ne distinguait plus ses propres mots de ses citations, encore qu'il les avouât loyalement. Déjà fortement sur l'âge, il avait pourtant le genre de gaminerie qui, aujourd'hui par exception,
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était toléré chez la comtesse et s'exerçait aux dépens de la pauvre Tverskoï absente, brimée, ou plutôt blaguée, sous la surveillance de cette douairière qui tantôt lâchait et tantôt modérait ses hôtes. Mais la conversation, malgré ces fusées, avait un fond sérieux €t presque un air d'enquête.
On profilait du retard de la Russe pour instruire très complètement de ses origines, de son caractère et de son histoire les personnes qui allaient avoir l'honneur de lui être présentées. M™' de Chézery, selon sa coutume, dirigeait avec une habileté consommée toute la procédure, sans y intervenir autrement que par des questions d'une telle simplicité qu'un nou- A'eau venu se fût demandé si elle faisait la bêle ou si elle l'était. Cette stratégie, élémentaire aux yeux des profanes, était au contraire aussi retorse et peut-être plus compliquée que celle d'un joueur d échecs qui pousse ses pions. Elle savait distribuer les rôles et ordonner la mêlée de la conversation. Elle faisait donner ceux qu'elle savait qui avaient quelque chose à dire, mais prenait soin de les interrompre, pour éviter l'air de cours ou de conférence et toute pédanterie; ouvrant aux autres l'occasion d'une saillie, parfois à propos et plus souvent à rebours, alin de prévenir tout soupçon de trop d'arrangement.
Sans que, pour ainsi dire, la galerie s'en aperçût, la substance de l'entretien n'était four-
nie que par deux personnes. L'un de ces protagonistes était l'esprit le plus ondoyant et divers de ce temps ; subtil à se glisser partout, souvent s'y perdre, et toujours à la fin s'y retrouver, sans que les autres ni peut-être lui sût dire comment cela lui arrivait ; si intelligent que ceux qui l'étaient moins l'accusaient de l'être à l'excès et dangereusement, et y ajoutant une ruse paysanne avec tous les raffinements civils ; ayant tout appris et sachant tout comme sans l'apprendre; grand bûcheron, toujours de loisir ; plein de contradictions fatales en ces sortes de génies ; anarchiste jusqu'à alarmer, avec des habitudes de discipline et même, en politique, des préjugés; si capable de comprendre toutes les erreurs qu'il était incapable de ne point les excuser, mais pour la bonne règle ou par pruderie bourgeoise il les condamnait. Enfant terrible, qui ne pouvait entendre, même chez M""* de Chézery, soutenir une opinion sans aller d'abord pedibiis manihusque de l'autre côté ; feignant, surtout à table, de dire haut comme la majorité, et chuchotant le contraire à son voisin, faisant partout et toujours l'accompagnement de la sérénade de Don Juan.
Il était, fort officiellement, l'ami de la comtesse, — on n'ose dire l'amant, vu les âges, — et en cette qualité de maître plutôt que d'hôte de la maison, n'occupait jamais, aux dîners, la place d'honneur où sa très haute situation lui eût donné droit. De même, dans la conversa-
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tion, M"' de Chézery évitait de lui donner la vedette; elle affectait de le traiter même en utilité, tirait de lui tout le suc possible, et était assez manœuvrière pour le faire néanmoins valoir sans se rendre suspecte de le privilégier.
L'autre interlocuteur principal n'était pas le maître, mais, en quelque manière, le fils de la maison, étant le fils, en effet, d'un des plus anciens amis de la comtesse : un de ceux qu'elle avait eus dans l'une de ses cinq ou six existences antérieures. Il ne faisait point partie de la (( famille civile », mais bien de la « famille impériale », et à ce titre, il était de tous les dîners, qu'il présidait. Il y faisait grande figure, fort beau et extraordinairement ressemblant à un buste de musée, resté jeune dieu dans son âge mûr, et blond sans artifice, de meilleur teint que la comtesse. Il faisait métier d'historien, mais si homme du monde, à l'opposite de l'autre, qu'on avait toujours des tentations de le prendre pour un amateur. Un excès de modestie, peut-être de timidité, jetait l'ombre du doute sur son talent et son érudition, qui étaient très solides; et ceux qui l'écoutaient, avec plus de politesse que de confiance, trahissaient leur surprise quand il apportait un document inédit et intéressant. Comme sa spécialité était l'histoire du premier empire déclinant, on le supposait mieux informé que personne de cette M'"* de Krûdener dont la princesse Tverskoï se disait la petite-nièce ; et comme on présumait
que la petite-nièce devait fort jouer du cadavre et imiter la grand tante impudemment, on lui demandait en hâte des renseignements sommaires sur l'original, pour savoir comment on ferait bien de se comporter en présence de la copie.
L'historien, qui n'était point chartiste, sans mépriser le document d'archivé, ne demandait aux fiches que des suggestions pour imaginer la réalité; on n'aurait su lui nier sans injustice certain pouvoir de restituer celle de naguère, sinon telle qu'elle fut (qui aurait la témérité d'y prétendre?) du moins avec une couleur de vraisemblance et une chaleur de vie. Ses amis bienveillants disaient qu'il avait le don miraculeux de ressusciter, et les autres ne lui attribuaient que celui de créer, un talent de romancier, et le goût du pitloresque aux dépens de l'exactitude.
Il passa donc assez rapidement sur les précisions biographiques et sur les dates, même sur les aventures d'amour et la littérature de M^' de Krûdener, pour esquisser les scènes qui pouvaient parler aux yeux ; et il décrivit d'abord cette espèce do triomphe de la baronne au camp de Vertus, oii Alexandre I" lui donna en présence des troupes comme une investiture oiTicielle. Le tableau fut bien et académiquement exécuté, avec une minutie à la Meissonier ou à la Détaille. « Il ne manque pas un bouton de guêtre, )) murmura Philippe, accoutumé à un
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faire plus large, et que ce travail k la loupe agaçait un peu. L'eiibeinble n'était point traité par masses, et les physionomies avaient trop de diversité, mais ce n'est point un défaut pour les personnages de premier plan, et on lisait assez bien sur le visage de Juliana son ambitioii effrénée, son orgueil momenlanément salisfait, toutes ses ardeurs soit de mysticisme ou de tempérament.
Puis ce fut. par un contraste ménagé, une vision du Paris de i8i5 : l'Elysée, le soir, d'où Alexandre s'échappait par une petite porte, presque déguisé, au moins dissimulé, comme un héros de roman de l'époque, sous sa cape, qui était peut-être couleur de muraille; seul, comme peut l'être un tzar de toutes les Russies, c'est-à-dire accompagné d'à peine un ou deux officiers de sa maison et protégé à faible distance, pendant tout le court trajet, par une douzaine d'agents de sa police personnelle; et en cet équipage se glissant à l'iiôlel Montchenu où M"* de Kriidener était logée. Là, d'étranges, d'équivoques tête-à-tête, où les oraisons et les agenouillements alternaient avec les graves entretiens politiques; et l'autocrate ahuri, mais subjugué par cette quinquagénaire, qui, tout en lui dictant les articles de la Sainte-Alliance, lui annonçait la bonne nouvelle d'une société régénérée où elle supprimait, avec l'autocratie elle-même, toute hiérarchie, toute autorité et la moindre discipline. La doctrine entière de
la baronne tenait en cette formule unique, trop simple : les premiers seront les derniers.
Un peu plus tard, son insistance à prêcher cet évangile, qui ne pouvait plaire qu'un temps au tzar et moins à ses entours, eut pour elle les fâcheux résultats qu'il était aisé de prévoir. Elle avait eu la tardive discrétion d'aller faire sa propagande en Suisse. Elle ne tomba pas moins en disgrâce et les frontières de la Russie lui demeurèrent fermées jusques environ la veille de sa mort.
M""^ de Ghézery avait naturellement pris soin d'étudier cette histoire, mais feignait de l'apprendre à mesure qu'on la lui contait. Elle jugea le moment venu de lâcher une de ses naïvetés coutumières qui étaient les commodités de la conversation.
— Mais, s'écria-t-elle, c'est, dans les grandes lignes, l'histoire de notre princesse Tverskoïl N'est-ce pas, mon ami?
Et elle se tourna vers « son ami » pour lui passer la parole, lui laissant le soin de démontrer la ressemblance des deux chroniques.
— G 'est la même, dit-il . La princesse T verskoï ne semble curieuse que de copier son modèle et ne se pique évidemment d'aucune originalité.
Il ne se fit point prier pour prendre à son tour le rôle de récitant, et il s'acquitta de sa tâche à sa manière, qui était toute différente de celle de l'historien. 11 charmait d'abord et mettait en confiance par une simplicité presque
gauche. Il ne tournait pas comme un Sainte- Beuve autour (le son sujet, à la façon des oiseaux de proie qui font de grands cercles, puis de moins grands, autour de leur victime, et finissent à un moment donné par fondre dessus : il semblait n'y point oser toucher. C'est tout au plus s'il l'attaquait à petits coups d'épingles; et Philippe, en l'écoutant, se rappelait toujours une nouvelle de Barbey d'Aurevilly, oij une fille qui veut se tuer, n'ayant d'autres armes, en effet, que des épingles, se les enfonce dans la poitrine et. après avoir tâtonné longtemps, finit par piquer le cœur et mourir. On apercevait tout d'un coup que « mon ami », qui semblait encore à peine tâler son personnage, (( l'avait ».
Il était bien aussi capable que l'historien de montrer des décors et des scènes, mais sans apparence de les décrire. Il procédait comme les classiques, faisait connaître les objets, pour ainsi dire, par le dedans, et par le spirituel qui peut-être n'y est point, mais qu'il y mettait. D'un seul mot, toujours heureux, d'autant plus saisissant que le contexte était nonchalant et familier, il évoquait soit une chose ou une personne. Pour l'exactitude, il était bien plus sévère que l'historien. Il ne faisait grâce d'aucun détail indispensable, et il les dépouillait au lieu de les envelopper, affectant ici la sécheresse, feignant le premier un ennui qu'il avait l'art de ne point communiquer à son public.
58 LE CRÉPUSCULE TRAGIQUl
C'est ainsi qu'il énuméra d'abord les simili ludes annoncées entre la vie de Lydie Tveiskoï et celle de Julie de Kiûdener. Il instruisit les personnes présentes, dont les mieux informées n'avaient de ces particularités qu'un soupçon, que la petite-nièce avait tenu à la cour de Nicolas II un emploi, toutes proportions gardées, analogue au rôle que joua la grand tante auprès d'Alexandre I". Tout en se ménageant la faveur de l'impératrice par des manifestations de sensibilité allemande, elle avait séduit l'empereur par un mysticisme qui ne valait d'ailleurs point celui de M"" de îCriidener, même en sa période swedenborgienne, et quand la baronne était sous la domination du visionnaire Jung Sîilling. Elle ne passait guère le spiritisme et se bornait à faire tourner les tables ou à évoquer les morts sans les rendre visibles. Elle n'avait pas craint en même temps de proJ^eseer des idées sociales, beaucoup plus timides que les utopies de la tante, mais qui paraissaient, au début du xx* siècle, en Russie, le comble du niliilisme. Ce n'était cependant point cette imprudence qui l'avait fait expulser de Pélersbourg; mais elle s'était montrée incapable d'obtenir — bien qu'elle l'eût promis — que l'impératrice eût un héritier mâle; et elle avait dû céder la place a un coiileur de Lyon nommé Philippe, qui, mieux servi par le hasard, avait semblé être un thaumaturge plus eÛeclif et plus heureux.
LE CaÉPUSCULE THAGIQUE Sq
Cette histoire, bien que racontée sans apprêt, piqua extrêmement la curiosité d'un auditoire fort intelligent, fort éveillé sur le cancan mondain et la chronique scandaleuse, singulièrement des cours. L'orateur suggérait d'autant plus qu'il disait moins, et les auditeurs, qui aimaient passionnément d'im.igincr, lui savaient gré de les mettre en branle, mais de leur laisser à courir. Ils étaient comme les enfants qui ne croient pas à leurs poupées quand elles ressemblent de trop près à des personnes. L'imagination créatrice ne soulfre pas qu'on lui mâche la besogne. Le succès de ce croquis de la cour impériale fut si grand qu'on se mit à trembler que la princesse Tverskoï n'interrompît, par son arrivée qu'on ne souhaitait plus, la sorte de prologue explicatif qui devait, })Our le bon ordre, être achevé avant sa venue.
« Mou ami», blasé de ces victoires de la conversation, ne les suivait point et jamais il n'en épuisait tous les avantages. Cet épicuiien de la pensée était plus désireux de se plaire à luimême qu'à ceux qu'il enchantait, et abandonnait, ainsi que par caprice, ce qui semblait plus les intéresser, pour s'attacher à ce qui Fintéressait, lui. Ce n'était point, en l'occurrence, la cour de Russie, mais l'étrange personne attendue. Il reprit un à un, de son esquisse précédente, tous les traits qui n'étaient que d'elle, négligeant les entours. Il les appuya, les ombra, les modela et, comme disent les peintres, pi-
gnocha le portrait, en le mettant, pour lui donner sa valeur, non plus sur un fond de nature, mais comme sur un fond d'atelier.
Avec une adresse d'escamoteur, il échappa les détails de psychologie et de mœurs trop spécialement russes dont il était mal informé ; mais il s'étendit, avec une minutie et une complaisance de casuiste, sur les singularités sensuelles, les anomalies de cette femme, au point de donner on ne sait quoi de sadique à la curiosité, plus que jamais piquée, de la compagnie. Il fit un paradoxe étourdissant sur l'impureté fatale des mystiques. Il ne l'expliquait pas selon la doctrine vulgaire des médecins, aux yeux de qui le mysticisme est une forme de l'hystérie. De tels propos eussent révolté M""* de Chézery, même au temps qu'elle ne faisait pas encore partie de la meilleure société, et aujourd'hui à plus forte raison. Ce n'est point ce qui eût empêché « mon ami » de les tenir; car il avait dans la maison certaines licences, et il s'amusait fort (étant resté gamin d'esprit, un peu rapin) des cris de grue eflarouchée que poussait la comtesse au moindre mot vif. même de lui. Aussi en lâchait-il exprès, le plus souvent possible. Mais il trouvait la psychologie des médecins ordinairement courte, et leur analyse du moral, comme il disait, étrangement (( primaire ». Il ne pensait point, en l'espèce, que la simultanéité constante de l'érotisme et de la mysticité jD^ouvent qu'ils soient une même
chose : l'explication serait trop simple et trop commode; et c'est par des raisons de moraliste qu'il démontrait la fatalité de ce phénomène.
Il distinguait deux cas, ou deux périodes : celle de l'innocence, de l'ignorance du hien et du mal, et celle de la science du péché. Le mystique, qui prétend directement atteindre, palper, posséder son objet, assimile très littéralement l'opération de la connaissance à un acte d'amour, et d'amour physique. La mysticité est, pour ainsi dire, une aberration génésique de notre faculté de connaître. Elle est donc moins affaire de doctrine que de tempérament, et le tempérament n'est jamais une manière d'être de l'inteUigence ou de quelque faculté isolée, mais de la personne tout entière. Aussi ne lui paraissait-il point concevable qu'une princesse Tverskoï, dont l'exaltation religieuse touchait, dit-on, à la folie, ne fût pas en même temps prodigieusement dévergondée. Mais elle avait dû l'être, à son avis, différemment aux deux (( stades » de son mysticisme ; car elle avait parcouru les deux, alors que beaucoup de mystiques s'en tiennent au premier, et à l'inconscience.
Il imaginait que pour les sujets à ce premier stade, comme d'ailleurs au second, nul milieu n'est plus favorable que le bouillon de la société russe. Il en jugeait d'après la littérature de ce pays, introduite alors en France depuis une vingtaine d'années. Il signalait comme le
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trait le plus essentiel et le plus original de l'âme slave cette paradoxale antinomie : les héros des romans où elle est peinte avec une évidente fidélité n'ont pas ombre de discipline morale innée, héréditaire ou acquise; et dès qu'ils se mettent à penser, ils disputent interminablement, avec les autres ou avec eux-mêmes, sur des cas de conscience, sans avoir pour cela plus de moralité.
Il observait également que la pudeur, dont les formes, cliez les divers peuples, sont diverses, est le signe le plus indicatif de leur morale ou de leur défaut de morale ; et la pudeur russe ne lui semblait pas avoir de plus juste formule que celle-ci, de la Genèse : a Ils ne savaient pas qu'ils étaient nus ». D'où il inférait que la Russie est un endroit, sans doute fort agréable, où l'on vit avec toute la hberté innocente du paradis terrestre, et où quelques-uns, sans rien sacrifier des agréments d'une telle vie, s'en divertissent à leurs moments perdus par des controverses byzantines sur des points de casuistique.
A la grande admiration de Philippe Lefebvre, qui, lui, avait voyagé et concevait à peine que l'on pût, sur des lectures, faire des hypothèses si fines et si justes, « mon ami » marqua par où Lydie Tverskoï, dans la première partie, la partie pour ainsi dire édénique de son existence mystique et amoureuse, avait dû différer de M"* de Krûdener sa grand tante. C'est que la haute so-
ciété russe du temps de M™* de Krûdener n'était pas russe le moins du monde; au point qu'elle ne savait pas môme parler sa langue maternelle correctement. Julie avait tout bonnement fait la fête comme n'importe quelle cosmopolite, tantôt à Copenhague, où elle aimait, trompait Alexandre de Stakief, qui se tuait de désespoir et qu'elle ressuscitait dans un roman, tantôt à Berlin ou à Paris. Les Russes contemporains, à rebours, se sont en quelque sorte « nationalisés » ; et le genre de fête que l'on prêtait à la Tverskoï, soit dans le privé, soit au palais d'hiver ou à Tsarskoié-Selo, ne saurait en efl'et se pratiquer que dans le milieu précédemment décrit et, — sinon à huis clos, — en vase clos.
M'°* Tverskoï semblait aussi plus curieusement originale que M™* de Krûdener, quant au mysticisme proprement dit et religieux. La grand tante, faiseuse de génuflexions et de signes de croix comme tous les orthodoxes, était plus dévote que pieuse et n'avait point de symbole défini; au lieu que la petite-nièce, ainsi qu'il apparaissait par quelques brochures qu'elle avait publiées, s'était élevée d'abord, d'un coup de génie, à la doctrine de perversion oii le zèle vif et tendre se confond avec la sensualité.
— Mon ami, quelle est cette doctrine de perversion.^ dit la comtesse de Chézery (en prononçant du bout des lèvres ce dernier mot alarmant).
Elle voyait bien qu'il Fallait dire sans que la
question lui fût posée ; mais elle voulait par une réplique, même oiseuse et superflue, interrompre un discours qui lui semblait être depuis trop longtemps d'un seul tenant. Elle n'aimait point, chez elle, ces leçons à la cheminée qui sentent le monde où l'on s'ennuie. Cela tendrait à faire croire qu'on n'a dans un salon qu'un seul grand homme, et pour montrer qu'elle en avait plusieurs, elle traitait tous ses hôtes sur le pied de l'égalité académique : elle ne leur permettait point d'abuser de la tribune. Gomme on dit dans le langage des sports, elle les chronométrait fort sévèrement, ayant à cet effet une petite montre posée parmi d'autres bibelots sur la table qui était à la portée de sa main. Elle venait d'apercevoir avec effroi que (( mon ami », contre toutes les règles, parlait depuis dix minutes sans désemparer. Quelle est cette doctrine? voulait dire Dépêchez-vous un peu. — C'est, répondit-il, la doctrine du péché, qui n'a toute sa souplesse et tout son ragoût que dans le catholicisme. Aussi votre princesse Tverskoï s'est-elle faite catholique romaine, et cette conversion est encore significative, bien que les deux catholicismes, le romain et le grec, ne diffèrent que d'un iota. Il est vrai qu'elle semble ne s'être convertie que pour faire une niche à l'empereur quand il l'a expulsée de Saint-Pétersbourg ; mais si elle a obéi à d'autres motifs inconscients, elle doit donc être la dernière qui les soupçonne.
« Les gens naïfs ou sains coinjne vous et moi, qni ne voient pas plus loin que leur bon sens, s'imaginent que le péché, c'est le mal et que, par conséquent, il faut pécher le moins possible. Mais rappelez-vous qu'il est écrit : il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qni persévèrent. Votre devoir n'est-il pas de ménager cette joie au ciel, qui doit en avoir si peu.»^
— Mon amiî... fit la comtesse (car il suffisait d'un rien pour la scandaliser).
— ... Sans compter que le repentir ne va pas sans joie pour le pécheur lui-même : il serait, avouez-le, bien sot de s'en priver, après avoir déjà taté de la joie damnable qui en est la condition sine rjua non, malheureusement, — ou heureusement. La pénitence est une délectation à laquelle on ne renonce pas facilement, paraîtil. quand on y a une fois goûté. Poussez un peu sur ces données, et vous aboutirez à une doctrine abominable, mais bien séduisante, qui prescrit le péché comme un devoir. Le zèle de la maison de Dieu dévore les adeptes de cette foi; mais c'est le zèle de la maison de Dieu à l'envers. Et voilà, je suppose, pourquoi votre princesse Tverskoï. qui avec toutes ses prétentions à l'intelligence doit être une demi-folle et une perruche, nous raconte qu'elle est fourrée du matin au soir dans saint Augustin. Elle ne dit pas, mais je présume, que chaque jour elle récite à rebours la prière du pharisien, et qu'elle
remercie Di/eu en toute sincérité d'avoir fait d'elle une charmante rou'ure.
Ce mot, d'une verdeur populaire, ne manqua point d'arracher à la comtesse le cri sur lequel « mon ami » avait compté. Il se tut, satisfait d'avoir su terminer par un elTet comique un développement trop sérieux. Philippe, que les gloussements de M"*' de Chézery amusaient toujours, en sourit, mais d'un air distrait. Son attention s'était détournée depuis quelques minutes, depuis que « mon ami » avait jeté le nom de saint Augustin, à qui, dans les dernières vingt-quatre heures, il avait — hasard ou coïncidence — songé plusieurs fois. Par des associations obscures, cette idée ramena celle de Rex. Il se dit (et la pensée lui revint encore de la première rencontre de Zosia chez Goncourl) :
— Autrefois , cette princesse russe aurait peut-être excité ma curiosité. Je passe la main, c'est un article pour Rex.
Il se leva, fort brusquement. Puisque la Tverskoï ne l'intéressait pas, quelle raison, même de politesse, avait-il pour l'attendre? Il fut, selon l'usage, baiser la main de M""* de Chézery, qui lui dit, au désespoir :
— Comment.^^ Vous partez? Et si elle vient? Vous n'allez pas me laisser seule!
D'un regard, sans répondre, il lui fit remarquer qu'elle n'était rien moins que seule, et qu'il restait pour la garder plus de dix hommes dans le salon.
— El votre fils? reprit-elle a demi-voix, d'un ton de reproche. Vous ne me l'avez pas amené.
— Pas aujourd hui. . .
Son visage trahissait malgré lui des arrièrepensées que lui-même il ne démêlait pas.
— A demain, dit-elle.
Il s'inclina, et une seconde fois se courba vers la main de M'"*' de Chézery; mais elle la lui déroba en faisant une légère exclamation, et en se soulevant, avec sa lenteur de valétudinaire, pour aller au-devant de M™' Tverskoï qui arrivait enfin. La princesse fut devant son fauteuil avant qu'elle fût debout .et Philippe écarté. Il se trouva si près de l'étrangère que, pendant le premier échange de banalités et de compliments, à la lettre il ne put la voir. D'instinct, il se recula légèrement, et ce n'est qu'alors, à proprement parler, qu'elle lui apparut.
Il fut d'abord frappé de sa ressemblance avec une danseuse russe, plus exactement une mime, qui venait de se révéler aux Parisiens, et les agaçait par la bizarrerie artificielle, compassée, d'une beauté d'ailleurs classique à la rigueur. Cette ressemblance était si littérale que Philippe douta un moment s'il n'avait pas devant les yeux la même personne, danseuse sous un nom de guerre, et, dans le monde, princesse Tverskoï. Il ne s'agissait point cette fois d'un de ces mirages que, la veille, il avait observés et définis; c'était bien la similitude, au sens géométrique et à la fois esthétique : les mêmes
recherches d'attitudes, empruntées aux basreliefs, et peut-être plus égyptiennes que grecques, avec cette unique ditlérence que la danseuse les faisait se succéder au rythme ralenti, au lieu que la princesse Tverskoï avait dans toute sa personne on ne sait quoi de précipité, d'inconséquent et de vertigineux. La ressemblance était même plutôt du corps que de la tête, et Philippe, aussitôt la première impression effacée, eut le sentiment, au contraire, que les deux visages ne se ressemblaient point du tout; mais il se demandait s'il était bien encore capable de voir le visage de la princesse, et si ses yeux prévenus ne l'altéraient pas malgré lui, si le souvenir des discours entendus tout à l'heure ne hantait pas son imagination, au point de substituer pour lui. à la figure réelle, un masque oii se fût symbolisée l'âme que (( mon ami » avait décrite.
Pour un esprit aussi amoureux que le sien de la réalité positive et sensible, cette idée d'un fantôme interposé entre sa vue et une personne actuelle était la plus irritante du monde. Il fut péniblement partagé entre le désir de s'enfuir encore plus vite et une curiosité qui le retenait. De ces deux sentiments, celui qui, naturellement, l'emporta fut celui qu'il ne put satisfaire, et il eut un mouvement d'hiimeur quand la comtesse de Chézery, obligée par la position qu'il occupait en scène de le présenter avant tout autre, le fit en ces termes :
LE CRÉPUSCULE TUAGIQUE Gq
— Notre ami M. Philippe Lefebvre, que vous connaissez de nom et que vous avez lu. Ce n'est pas vous qui le chassez. 11 me disait malheureusement, au moment que vous êtes entrée, qu'il était forcé de partir.
« De quoi se mele-t-elle? pensa Philippe. Me voilà forcé de partir, même si j'ai envie de rester! »
Et il regardait, presque avec effronterie, celle qui était pour lui désormais, essentiellement, (( la pécheresse ». Il semblait lui dire :
(( Ketenez-moi, il ne dépend que de vous. »
Elle le retint, en elTet, quelques minutes. Ainsi que la plupart des étrangères au courant de notre littérature, elle était mieux informée des talents hautains et un peu singuliers comme celui de Philippe Lefebvre que des auteurs à gros tirages et des gloires qui se chiffrent. Elle lui donna, en un rien de temps, — simplement peut-être parce qu'elle parlait très vile, — de telles précisions sur ses livres qu'il ne put se défendre d'en être flatté et de prendre un air de gourmandise.
L'épisode, au moins par ce côté, était si pareil à celui de son premier entretien avec Zosia enfant au grenier d'Auteuil qu'il ne manqua point d'y songer. Ce souvenir lui fut peu agréable : il se le représenta si lointain qu'il ne se sentit point rajeuni, mais le contraire. Il se dit qu'on ne l'y prenait pas deux fois, et il eut comme le remords d'usurper la place de
quelque jeune homme appartenant à la génération qui déjà lui succédait, qui sait? de Rex...
Il sentait en môme temps tout ce que cet aparté prolongé avait d'à peine convenable, et que vingt personnes attendaient avec impatience, pour ôtre présentées à la princesse Tverskoï, qu'il voulût bien cesser de l'accaparer. Il lisait le même sentiment sur le visage de la comtesse de Ghézery, qui souriait avec contrainte, et ne le lisant point dans les yeux de la princesse Tverskoï, parfaitement à son aise, il pensait :
(( Comme on voit bien 'qu'elle n'est pas d'ici! ))
Pour en finir, il brusqua l'adieu en balbutiant une mauvaise excuse, et il fit, contre son habitude, une sortie manquée. La traversée du salon lui sembla interminable. Avant qu'il eût franchi la porte, on avait déjà oublié qu'il venait d'être là et qu'il existait. On se pressait autour de l'étrangçre. Il était mortifié comme si on l'eût évincé, si on eût rayé son nom sur la liste des gens qu'on nommait à cette femme, — qui décidément ne lui plaisait point, et dont ^e physique même et la séduction le rebutaient.
LB riRÉPUSCULE TRAGIQUE 7!