LA FLAMME ETERNELLE
La volonté, plus même que l'intelligence, était l'orgueil de Philippe Lefebvre. Quand il avait une fois pris sa décision, il ne se permettait plus de douter qu'elle ne s'accomplît tôt ou tard; souvent très tard; c'est au point qu'il semblait l'avoir oubliée, parce qu'il savait attendre, rare vertu parmi les hommes. Il croyait apercevoir aussi, entre l'ordre des choses et sa volonté, une harmonie qui finissait toujours par rendre la nature complice de ses desseins. N'était-ce pas la récompense due à son stoïcisme ? La formule de sa vie était la maxime de ï Enchiridioii :
(.( Ne désire pas que les choses qui aviennent aviennent comme tu veux, mais veuille qu'elles aviennent comme elles aviennent, et ta vie coulera bien. »
Le cours de son existence n'était peut-être
LS CRÉPUSCULE TnAGlQUK 35i
pas aussi aise qu'Épiclète le lui avait promis; mais le commerce qu'il avait noué dès 1 Age de raison avec l'ordre nécessaire était si intime qu'il aurait cru se révolter contre lui-même s'il s'était révolté contre le destin, 11 avait une sorte de fatalisme, non point passif et stupide comme celui du vulgaire, mais actif au contraire et personnel, parce qu'il était l'un des points de conscience de cette fatalité avec laquelle il s'identifiait, au lieu de se mettre à part et de simplement la subir, ne pouvant pas faire autrement. Il sentait perpétuellement cet accord et cette conformité, dans les petites comme dans les grandes choses ; mais en est-il donc de petites, quand on les envisage de ce point de vue? Et n'était-ce pas, en effet, pour lui une très grande chose, une des harmonies de sa vie, aussi indispensable à sa raison que la résolution d'une dissonance peut l'être à l'oreille d'un musicien, celte nécessité qui lui était apparue, dès qu'il avait revu Lembach son ennemi, de revoir Rcx Tintagel son ami?
Après cette première évidence, une autre s'était imposée à lui : de même qu'il avait revu Lembach dans ce décor de Sils-Maria où l'auteur de Zaralhuslra a rêvé le retour éternel, de même il ne pouvait revoir Tintagel que dans le décor d'Oxford, oii il avait connu par lui l'amitié des camarades, et par Ashley Bell la guerre qui seule engendre l'amour parmi les hommes. Il était donc maintenant décidé à faire ce pèle-
rinage qui l'avait à peine deux ou trois fois tenté, toujours effrayé, que jamais il n'avait osé refaire depuis les temps de son aube ardente. Il ne pouvait l'entreprendre avant la fin des hostilités ; mais il avait la certitude intime que, le moment venu, les choses s'arrangeraient comme d'elles-mêmes et le plus simplement du monde. L'événement ne le démentit pas.
Au printemps de 1919, cinq mois après la signature de l'armistice, le président de l'un des clubs d'Oxford lui écrivit pour lui demander une (( lecture » à la rentrée des vacances de Pâques, qui tombait celte année-là le ao avril. Philippe répondit aussitôt, avant même de communiquer la nouvelle à Madeleine et à Rex; et pour accepter l'offre qui lui était faite, la date qu'on lui proposait, environ le 20 mai, il retrouva des expressions de cette sensibilité anglaise qui était souvent la sienne, qui, sous les dehors d'une froide correction, laisse transparaître si naïvement, mais pour les seuls initiés, une joie tendre et ingénue. Il faisait vraiment plaisir à voir lorsque à table, au déjeuner, il annonça la bonne nouvelle à Madeleine et à Rex. En le voyant si gaîment heureux, Rex ne put se défendre de sourire et de penser son habituel refrain (mais il le retint sur ses lèvres) :
— Tu es si jeune, père ! Gomme iu es jeune I Puis l'on se réjouit avec lui de ce qui lui
causait un si grand plaisir, sans fai^-e un instant mine de supposer qu'il pût emmener Rex et Madeleine. Rien neût été plus simple ni plus naturel, et ne leur eût fait plus de plaisir, à eux aussi ; maintenant ils vivaient tous trois dans une si douce intimité que la moindre séparation leur était pénible; mais ils sentaient que ce voyage aux lieux de sa jeunesse et pour la retrouver, Philippe ne le pouvait faire que tout seul, comme il était seul la première fois qu'il avait visité la terre promise.
Ce jour-là, il se retira un peu plus tôt que de coutume dans la bibliothèque, pour méditer déjà sa conférence. Il se disait :
— Que vais-je raconter à ces jeunes gens.»^ La réponse lui vint tout aussitôt :
— Je leur parlerai d'eux-mêmes et des jeunes gens de Platon.
Il s'était assis devant le bureau de chcne, dont la façade était un panneau de coffre ancien sculpté en haut-relief, où grimaçaient des sortes de nains à la Téniers, que Louis XIV eut appelés magots. Il repoussa, d'une main brusque, l'infolio des œuvres de Platon avec le commentaire de Marsile Ficin, qui était toujours sur sa table. Il prit une feuille de papier à lettres... C'était ses gestes de tous les jours : pourquoi lui rappelèrent-ils un seul d'entre les jours qu'il les avait faits, celui de la nativité.^ le matin qu'il avait écrit sur une feuille, pareille à celle-ci :
358 LE CRÉPUSCULE TUAGIQUK
« Un fils vient de me naître, Rex, il y a une heure. Votre nom m'est monté aux lèvres quand je l'ai vu dans son berceau, et j'ai décide qu'il s'appellerait comme vous : Rex. ))
C'est en CiTet à Tinlagel que celle fois, comme l'autre fois, il voulait écrire; mais il tarda un peu plus, il rêva quelques instants. Des souvenirs d'une minutieuse précision lui revenaient. Après avoir tracé ces quelques lignes, il avait songé non sans amertume que Tinlagel, l'année précédente, lui avait aussi annoncé la naissance d'un fils, ajoutant: «Nous l'avons baptisé Philippe », et se gardant bien d'ajouter : « C'est pour le nommer comme vous ». Cette même imperceptible amertume, il la ressentit encore, comme lavant-goût d'une désillusion qu'il était presque certain d'éprouver lorsque après de si longues années il reverrait Tintagel ; mais il s'interdit de la ressentir, et il écrivit k son ami pour lui donner rendez-vous le mois prochain, aussi naturellement que s'il lui eût encore écrit l'autre semaine. Pourtant, leur correspondance, toujours très rare, avait complètement cessé depuis la guerre, sauf un échange de billets, après l'armistice, pour se donner mutuellement l'assurance que leurs fils et eux-mêmes étaient encore en vie. Philippe savait bien que, sous la froideur de ce nouveau billet, Tintagel devinerait la douce et profonde joie dont il était ému à la pensée de le revoir ; et il devina lui-même une joie pareille dans la
LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE SÔg
froide réponse de Tintagel, qu'il reçut par le retour du courrier.
Il eut, à dater de ce jour, des impatiences d'écolier qui compte les jours jusqu'aux vacances. Il ne pouvait, pour les tromper, se feindre de préparer un voyage si simple, et qu'il avait fait, du moins de Paris à Londres, tant de fois. Heureusement, il avait à préparer sa conférence. Il fut dès lors incapable d'aucune autre besogne; mais jamais peut-être il n'avait fait aucun devoir, depuis ceux du lycée, avec tant de verve naïve et de conscience. Jamais, lui qui était pour soi-mcme d'une clairvoyance et d'un jugement infaillibles, il n'avait été si content de ce qu'il faisait. Il avait de l'indulgence, un faible pour cette modeste allocution. Sous prétexte de bien l'apprendre, pour n'être pas oblige de baisser la vue sur sa copie, pour avoir l'air de parler tout de bon, il la relisait constamment : il ne l'avait lue qu'une fois à Madeleine et à Rex, mais il la relisait seul, à haute voix ; et il en était attendri de même que la première fois qu'il avait lu un livre de Rex, certaines phrases lui faisaient venir les larmes aux yeux. Il se grondait un peu de cette vanité, mais pas bien fort; et puis il se la pardonnait en souriant.
Lorsque ce fut enfin le jour du départ, il s'étudia à reproduire les moindres détails de son premier départ pour Oxford, dont il avait une exacte mémoire après tant d'événements
36o LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE
et plus de trente-sept années. Il ne cessait pas de s'étonner, avec une joie ingénue, qu'une durée si considérable, supérieure à la moyenne d'une vie humaine, eût si peu changé toute chose. Ce qui avait changé le moins, c'était lui-même. Il avait l'orgueil de vérifier une fois de plus, et par son propre témoignage, une doctrine qui lui était singulièrement chère, savoir que l'âge n'est qu'un trait du caractère et que les mêmes hommes ont le même âge toute leur vie. Cette chimère lui plaisait d'autant plus que l'âge de son caractère n'avait aucun rapport avec celui de son état civil. Mais en particulier ce matin, il n'osait s'avouer le chiflfre de l'âge qu'il aurait dû s'attribuer; car, ainsi que le jour que jadis il était parti pour Oxford, il retrouvait cette sensation sublime de la première adolescence pour qui chaque réveil est le réveil du monde, chaque matin est le matin des matins.
Rex et Madeleine comprenaient si bien cette illusion d'adolescence et ce besoin de solitude qu'ils ne lui proposèrent même pas par innocente taquinerie de l'accompagner jusqu'à la gare. Il joartit comme jadis le jeune orphelin libre et maître de lui. Il n'avait, de propos délibéré, voulu emporter que le petit bagage qui lui suffisait en ce temps-là, et dans son sac le même volume du cher Platon, le Phèdre, dont il assimilait — pieux mensonge — les paysages aux paysages d'Oxford. « Détournons-nous de
LE CRÉPUSCULE TRAGIQUE 36l
ce côté, suivons le cours del'Ilissus... » et c'est le Cherwell qu'il revoyait.
Il y eut bien quelques différences entre ce voyage et celui d'autrefois, notamment la corvée des passeports ; mais Philippe n'eut pas la fâcheuse surprise, alors trop fréquente, de trouver à Londres occupée la chambre qu'on lui avait promise, et d'errer par les rues passé onze heures du soir à la recherche d'un gîte. Il n'en résolut pas moins, dès qu'il fut bien installé dans son lit au Savoy, de quitter dès le lendemain Londres, que selon son programme il ne devait quitter que quarante-huit heures plus tard, et de se rendre à Oxford sans délai. Ce qui d'abord l'y fit résoudre fut qu'il avait agi de même la première fois qu'il était venu ici, sous prétexte qu'Oxford et non pas Londres était le but de son voyage ; mais il avait d'autres raisons plus raisonnables.
Naturellement, sa réception ayant un caractère quasi officiel, il craignait qu'on ne vînt le prendre à la gare et que dès lors on ne le lâchât plus; et il voulait deux choses, faute desquelles tout son plaisir serait gâté : demeurer seul et incognito au moins une soirée, rôder à l'aventure ainsi qu'autrefois ; puis avoir toute une matinée, toute une après-midi de tète-à-tête avec Tintagel ; ensuite , on ferait de lui ce qu'on voudrait. Son rendez-vous avec Tintagel était II la Mitre, la veille et non pas l'a van tveille du jour fixé pour la conférence : il se
faisait une joie de le surprendre un jour plus tôt.
Rex descendait chez un ami, professeur, qui avait une charmante maison dans Iffley road, qui prolonge High street, assez loin du centre de la ville ; et même il y devait être depuis une semaine : Philippe n'avait pas à craindre de se hâter pour rien. Cependant il ne partit pas de Londres d'aussi bon matin que l'autre fois. Il voulait arriver seulement vers la fin de la journée, au crépuscule. Par exemple, il tenait pardessus tout à occuper la même affreuse et incommode petite chambre oii il avait dormi seulement deux nuits. Avant de partir, il téléphona, en donnant de telles précisions qu'il n'y eût pas d'erreur possible. La chambre était libre I
Il eut le sentiment de la jeunesse éternelle ; car depuis le Savoy jusqu'à Paddington, et ensuite durant tout le trajet, toutes ses émotions anciennes ressuscitèrent, et il les reconnut. Il avait les rnêmes impatiences. Il tressaillit de la même puérile fierté lorsque, en arrivant à la station, le train ralentissant déjà, la noble cité lui apparut, avec ses créneaux et ses tours, ses coupoles et ses clochers, et qu'il put se dire, comme s'il l'avait quittée seulement hier :
— Ici est la cathédrale, ici Magdalen, ici la belle rotonde de la Radcliffe caméra. . .
Mais il ne voulait pas encore et avant la nuit tombée renouer connaissance avec Oxford. Il
fut content de voir qu'ici ce n'était pas comme à Londres où l'on ne trouve plus que des motor-cars. et qu'on n'y trouvait justement que de vieux hansoms. Il en prit un et se fit conduire ù l'hôtel de la Mitre directement. Il ne voulait rien regarder, il ferma les yeux, pour ne les rouvrir que lorsqu'il fut devant la façade rustique et ancienne, perdue sous les fleurs. Alors, d'un ton d'habitué, il donna ses ordres pour le paiement du hansom et le transport de la malle; et après un coup d'œil à la salle à manger, qui est à droite, à la petite cour plantée, humide et sombre comme un puits, qui est au bout du vestibule étroit, obscur, il monta l'escalier propre et modeste, orné de naïves estampes, il alla droit ù la chambre qu'il avait retenue. Peu de choses en sa vie l'avaient rendu si heureux et si fier que d'en retrouver sans hésitation le chemin.
La porte n'était pas fermée à clef, il put librement pénétrer dans cet humble réduit qu'il avait désiré pour logement : véritable cellule, qu'obstruait tout le lit pour deux personnes. Rien n'y avait été dérangé depuis trente-sept ans. La table à écrire barrait toiijoiirs le passage entre le lit et la fenêtre, qui donnait sur une ruelle, vis-à-vis une Abeille petite église entourée de son cimetière. A mi-hauteur était une planche, destinée à recevoir les malles, d'où pendait une étoffe, pour dissimuler les porte-manteaux ; et sur la table était posée la même ))ible reliée
de noir, encore plus écornée qu'autrefois.
La table d'hôte était toujours à six heures et demie ! Philippe descendit exactement , bien que, si tôt, il n'eût pas grand'faim. Il commanda un cider-cup. Le menu était court, et quand il eut fini de dîner, la nuit tombait à peine. Il sortit. Dehors, il ne délibéra point oii il irait. Il ne voulait faire que les gestes habituels, dont l'habitude était depuis si longtemps perdue, mais renaissait spontanément. Déjà, cependant qu'il dînait dans la salle que les larges vitres sans rideaux ne semblent point séparer de la rue, il avait reconnu, sur le trottoir, le mouvement, la flânerie active d'Oxford par les beaux soirs du printemps ou de l'été. Ce qui changeait l'aspect de la rue, c'était les uniformes, jadis si rares, si nombreux aujourd'hui. Il voyait des soldats en convalescence, et il n'avait plus ce sentiment de magnifique santé qu'il avait toujours emporté d'ici. Il voyait des mutilés, plus qu'à Paris, mêlés à ceux (( qui sont comme tout le monde », et qui semblaient n'avoir eux-mêmes aucun soupçon d'être si tristement différents.
Il lui parut mieux reconnaître Oxford et la foule dont le souvenir lui était familier, lorsqu'il n'en fut point séparé même par un obstacle de verre. Il s'en alla jusqu'à Carfax, où il retrouva le merveilleux, le séduisant étalage du marchand de tabac, — un peu moins fourni que jadis de tant d'objets désirables. Il put toutefois
s'y procurer une « Varsity pipe » ; et quand il l'eut bourrée et allumée, il voulut refaire la première promenade qu'il avait faite, le soir de son arrivée.
Il tourna dans l'obscur et désert Market Street, il poussa jusqu'à Brasenose lane; mais il y parvint trop vite. Il n'allait plus à l'aventure, il connaissait trop bien le chemin ; et de même, il fut presque tout de suite dans le jardin privé, mystérieux, où jadis il avait rêvé le premier soir au seuil de la terre promise. Mais il entendait s'épargner toute désillusion, et il trouva un prétexte à ses yeux fort bon pour écourter sa promenade : ne devait-il pas rentrer à l'hôtel afin d'écrire à Tintagel, de l'avertir qu'il avait fait cet enfantillage de quitter Londres un jour plus tôt pour le surprendre, et qu'il souhaitait le voir dès demain malin ?
Rentré en hâte, Philippe monta tout droit au salon de l'hôtel, et là du moins il ne remarqua pas le plus léger changement. C'était toujours, et exactement aux mêmes places, les meubles de palissandre d'un Louis-Philippe si contourné que le pire Louis X\ ne saurait être plus extravagant. Il n'eut point la peine de chercher le papier à lettres : il aurait pu étendre la main en fermant les yeux. Il se rappela, d'abord qu'il fut assis, la première lettre qu'il avait écrite à Rex Tinlagel, esq., et qu'il n'avait pas eu l'audace d'envoyer. Il n'était plus si enfant, maintenant. Au fait, ne l' était-il plus."^.,.
366 LE CRÉPUSCULB TRAGIQUE
Enfant ou non, il ne pouvait être question de ne pas envoyer cette leMre ; il était urgent, au contraire, de la faire parvenir Iffley road, et Philippe s'en occupa aussitôt l'enveloppe fermée. Cela ne fut pas si facile, l'hôtel de la Mitre ne possédant qu'un seul et unique chasseur, lequel, en conséquence, ne pouvait s'absenter ni faire aucune course. Enfin, on dénicha un commissionnaire qui voulut bien aller si loin, si tard, et Philippe put regagner &a cellule et se mettre au lit. Il n'était pas, ainsi que ce fameux soir ancien, tourmenté de puérils scrupules; il était dans un état de calme, de sérénité, qui lui faisait présager avec certitude pour le lendemain un de ces moments de bonheur parfait qui souvent lui avaient été accordés ici : depuis, quelquefois, à Paris même, ou au cours de ses voyages, il lui était arrivé de s'avouer parfaitement heureux; mais alors, son esprit se reportait toujours vers le paradis perdu, — vers le paradis perdu que ce soir il venait de retrouver.
Il dormit dans une paix et comme dans une candeur délicieuse ; il se réveilla précisément à l'heure où il avait coutume de se réveiller quand il demeurait à Paumanock-house. Sa première pensée fut, après avoir regardé sa montre :
(( Quelle chance que je me sois réveillé si tôt ! Rex me fera certainement tenir sa réponse de très bonne heure, voyez-vous que j'eusse été encore couché ? »
Il en aurait été honteux. Il se leva, fit sans
tarder sa toilette, et comme il l'aclievail, voulant absolument être prêt pour l'arrivée de la lettre, craignant de ne pas l'ctrc et s'impatientant déju qu'elle n'arrivât point, on frappa. Il demanda ce que c'était. Une voix un peu enrouée et qu'il lui sembla que l'on déguisait, répondit :
— Une lettre.
Il eut un battement de cœur et d'abord entr'ouvrit la porte ; puis, songeant que ce n'était pas comme autrefois, quand la lettre était venue avant qu'il fût habillé, et qu'il était présentable, il ouvrit la porte toute grande; et il eut alors une vision si merveilleuse qu'il ne put se défendre de porter la main sur ses yeux : Rex était devant lui I Le même Rex qu'au temps de son aube ardente, avec cette beauté un peu compassée, cette grâce un peu gauche, ces grands cheveux blonds rejetés, ce sérieux imperturbable, ces yeux timides, étonnés et spirituels. Il comprit, — mais non pas tout de suite : il se laissa, volontairement peut-être, le temps d'être dupe, de croire à cette résurrection et de s'enivrer du miracle, — il comprit que c'était Philip Tintagel qu'il voyait, que Rex, pour lui procurer celte charmante illusion, avait confié la lettre à son fils. Il reconnut la délicatesse de son camarade, sa sensibilité pour tous secrète, mais non pour lui. Il fut sir attendri qu'il para cette fois encore le choc trop rude de la joie.
— Vous êtes Philip? dit-il en souriant.
— Oui, je suis, répondit le jeune homme, mis à son aise et en gaîté par l'expression gaie de Lefebvre. Comment allez-vous?
— Très bien, merci. Comment allez-vous?
— Très bien, merci.
— Et votre cher père ?
— Il est en bas, dit Philip Tintagel, avec la malice d'un enfant qui vient de jouer un bon tour.
Us descendirent aussitôt. Lefebvre voulut que Philip passât le premier; et soudain il s'avisa que ce splendide garçon, auquel, à première vue, il eût donné les vingt ans qu'avait le père lors de leur rencontre au Parsons' pleasure, avait bien douze ans déplus. Mais qu'importe? Ce qui était vrai, ce n'était pas cet âge réel, qu'il ne pouvait croire réel que par un effort de calcul, c'était la radieuse apparence de l'adolescent viril qui venait de lui donner l'hallucination de son ami ressuscité.
La vue du véritable Rex) qui, en l'attendant, allait et venait dans l'étroit vestibule au pied de l'escalier, ne l'eût pas moins saisi et ne l'eût pas moins fait crier au miracle, si l'effet n'en avait pas été^atténué par cette ingénieuse substitution; car le père lui-même avait si peu changé que pas un de ceux qui l'avaient connu adolescent n'eût hésité à le reconnaître. Philippe songea :
— On dirait qu'il a seulement un peu neigé
sur les sommets d'Olympic et sur l'Hermès de Praxitèle...
Naturellement, il ne fit point à Rex un compliment si poétique et si gênant à recevoir. Il lui dit simplement :
— Bonjour, Rex, comment allez-vous.^
Et Tintagel, sans répondre, lui posa la même question, à laquelle Lefebvre ne répondit pas davantage.
Ils se donnèrent brusquement la main ; personne, à les voir, n'eût soupçonné que ces deux êtres glacés et corrects étaient bouleversés jusqu'au fond du cœur par une joie vraiment divine, ni qu'ils étaient les mêmes, oui, les mêmes adolescents, qui près de quarante années auparavant se disaient avec le plus grand sérieux, du ton qu'ils auraient parlé des choses les plus actuelles :
— Rex, croyez-vous qu'après notre mort nos âmes auront encore des ailes, qui nous emporteront vers les régions supérieures où habite la race des dieux ?
— Certainement, Philippe, je le crois, puisque nous sommes ordonnés et sages, maîtres de nous, et que nous avons réduit le vice en servitude, et que nous avons remporté le prix des trois combats que l'on peut appeler vraiment olympiques. Philippe, qui mériterait des ailes, sinon moi et vous ?
Et à cette minute, à cette minute précisément, Philippe Lefebvre comprit que sa jeu-
370 LE CKÉPUSCULE TRAGIQUE
nesse, intacte, était destinée à durer autant que sa vie, et que ce privilège sublime ne lui avait pas été octroyé sans dessein, mais expressément pour qu'il fut digne de ramasser le flambeau échappé des mains de son fils.
Il ne lui suffît pas de le comprendre : il voulut le sentir et l'éprouver jusqu'à satiété, recliercher partout ici les témoignages et les traces de sa jeunesse éternelle. Il sortit avec Rex. Philip, pour ne pas les importuner, marchait à quelques pas devant eux, tournant la tête seulement, de temps à autre, pour voir quel chemin ils allaient prendre et pour les y précéder,
Ils ne parlaient guère et semblaient aller au hasard ; mais, sans s'être concertés, ils refaisaient toute la promenade qu'ils avaient faite ensemble, le jour que Lefebvre, au moment de perdre son paradis, avait voulu le visiter une dernière fois. Ils traversèrent d'abord la ville, et Philippe remarqua une chose qui l'eût peiné s'il n'avait eu la raison de se dire que cela était mieux ainsi : on avait soigneusement restauré — oh î sans la moindre altération des nobles lignes — les façades des collèges ; les pierres autrefois déUtées, qui semblaient les feuillets d'un livre trop souvent manié, étaient maintenant unies, nettes et, par places, trop blanches, sous les vignes vierges et les lierres.
Ils allèrent ensuite vers le parc, ils passèrent devant Paumanock-house ; et ils ne se dirent
rien, seulement ils se regardèrent en souriant. Ils allèrent entre les haies, le long des terrains de jeux, vers le Parsons' pleasure. Ils poussèrent la porte de planches, et Philippe eut la vision de celui de ses paradis qu'il avait aimé le plus chèrement. La rive était courhée de sorte qu'une faible partie de la rivière était seulement visible, et presque tout de suite, à droite, à gauche, elle se dérobait à la vue. Le sol était revêtu de gazon, et la berge, abrupte, avec des marches taillées çà et là qui permettaient de descendre dans l'eau, à moins que l'on ne préférât s'y jeter du bord ou de l'un des arbres qui, planté obliquement, pouvait servir de tremplin. Et Philippe regardait, sur ce gazon et dans l'eau trouble, de jeunes dieux pareils à ceux que jadis il y avait vus, et d'autres qui, après avoir traversé le fleuve à la nage, s'ébattaient sur l'autre bord; mais ce qu'il regardait surtout, avec un attendrissement presque religieux, c'était ce tronc de saule oblique, où il se souvenait de s'être suspendu, balancé, tantôt se laissant aller au courant et tantôt y résistant, vis-h-vis de Rex, suspendu de même et qui se balançait, au moment qu'ils avaient échangé les premiers mots de leur amitié. Et c'est un peu après que Tintagel avait révélé à Lefebvre son nom de féerie.
Puis ils quittèrent le Parsons' pleasure, et suivant les sentiers couverts , ils allèrent vers la rive qui est en face de la Mésopotamie ; et ils
s'arrêtèrent juste au lieu de la vocation. Philippe crut revoir le simple et majestueux tableau : Ashley Bell assis sur l'herbe, entre Tintagel à sa droite et à sa gauche Lembach, et Billee Liphook à leurs pieds ; et dans le bateau, sur les coussins rouges, lord Swanage mollement étendu : il se penchait vers le fleuve, au point que ses abondants cheveux pâles et moirés retombaient sur son visage, etil semblait occupé à se mirer comme un Narcisse dans l'onde que, sans la troubler, il effleurait du bout des doigts. Et Philippe crut entendre la voix du Maître qui, le désignant lui-même, disait :
— Qui est-ce. ►^
Il se tourna vers Tintagel, dont il lui sembla que les yeux répondaient :
— Mon camarade.
Il eut alors, de nouveau, un grand élan d'amitié vers lui, mais qu'il ne trahit encore ni par aucun geste ni par aucune parole. Seulement, le désir leur vint à tous deux de faire comme ce jour-là, quand, pour amener Lefebvre au Maître, Tintagel avait détaché le bateau, et aussi comme le jour 011 ils avaient fait leur dernière promenade sur l'eau, avant que Philippe fût chassé du paradis.
Gomme il n'y avait là, naturellement, aucun bateau, ils retournèrent sur leurs pas et allèrent en louer un au garage qui est près du bathing place. Ils s'étendirent sur les coussins. Philip Tintagel était debout à l'avant, armé d'une
LE CÉRPUSCULE TRAGIQUE S']S
longue perche, qu'il appuyait, d'un geste lent et fort, au fond de l'eau. Et il semblait à Rex et à Lefebvre que c'était leur jeunesse elle-même qui conduisait le bateau où ils rêvaient d'elle, étendus côte à côte.
Us regardaient a la renverse le ciel entre les branches entrelacées. La rivière était déserte, l'eau semblait arrêtée, et seules en décelaient la fuite lente de grandes herbes parallèles qui d'amont en aval s'étiraient. Ils ne se parlaient point afin de ne pas rompre l'enchantement de ce calme, et dans leurs âmes arrêtées comme l'eau, les pensées vagues, nonchalantes étaient comme ces ombres d'herbes que le courant invisible couchait.
Oxford, juillet 1920 Paris, juin 1920-juin 1921.