‹ Le crépuscule tragiqueChapitre 16 sur 18 · I. Vie de Frédéric Xietzsche, jiar ^I. Daniel Halévy · texte numérisé non relu

I. Vie de Frédéric Xietzsche, jiar ^I. Daniel Halévy

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il eut soudain l'inluition, l'etlroi de celte synthèse poétique, d'ailleurs déraisonnable, où se confond le monde de l'être avec le monde du devenir.

Philippe crut entendre, au lieu de ces mots, ceux-ci :

<( Dis-moi. ô Socrale, n'est-ce pas ici quelque part sur les bords de l'Ilissus que Borée, dit-on, enleva l'Orilhye? — On le dit. — N'est-ce pas ici même? L'eau est plaisante, pure, transparente et la rive semble se prêter au jeu des jeunes filles. — Non, mais c'est un peu plus bas, à deux ou trois slades environ, où l'on passe lorsque l'on va au temple de la Chasseresse. Il y a même de ce côté un autel de Borée. — Dis-moi, par Jupiter, ô Socrate : toi, crois-tu que cette histoire fabuleuse est vraie .►^... »

Cette dernière réplique devait suggérer à Philippe l'idée de dire :

— Qui t'a donné, à dessein, un renseignement inexact, en l'avouant tel ?

Comme il le disait, il sentit que Rex allait répondre : « Lembach », et il en fut d'avance si gêné qu'il aurait voulu, mais trop tard, retenir sur ses lèvres cette question qui allait pour la première fois faire tomber entre eux le nom de l'ennemi. Rex, naturellement, répondit :

— Lembach...

Mais il ajouta, en souriant, ces paroles de Nietzsche lui-même :

— Ce n'est pas pour rien qu'un peuple s'appelle « le peuple trompeur ».

La citation pouvait servir d'entrée en matière à l'une de leurs coutumières causeries , familièrement élevées, et ils ne désiraient rien davantage; car leurs intelligences avaient hâte de reprendre le contact; pourtant, le premier effet en fut tout autre. Ils s'avisèrent ensemble qu'une sorte d'exposition, comme dans les pièces, semblait être indispensable; qu'il leur fallait se raconter tout ce qui s'était passé depuis leur dernière entrevue, à la veille de la Marne, au moins dans leur esprit et dans leur sensibilité; de quelle manière, nécessairement différente, les avaient affectés l'un et l'autre tous ces événements, à une si grande distance et dans des conditions si dissemblables ; ce que Rex prisonnier en avait &u ; enfin qu'ils devaient, avant de pousser plus loin, « se mettre au courant», selon l'expression vulgaire.

L'immensité fastidieuse de cette tâche les découragea d'abord et fut cause qu'ils ne l'entreprirent ni même ne l'effleurèrent pas. Ils se fièrent sur les hasards de leurs conversations prochaines pour les informer petit à petit et refaire l'histoire ancienne par bribes. Ils n'étaient ni l'un ni l'auîre de ceux qui regardent en arrière méthodiquement. Leur mémoire était un jardin à peine fané oii volontiers ils se promenaient : si elle était devenue un casier de fiches, ils s'en fussent détournés avec ennui, « Quand

as-lu appris noire victoire? Que l'ont-ils révélé de Verdun ? » De telles questions étaient, aux yeux de Rex comme à ceux de Philippe, maintenant oiseuses. Une seule intéressait le père, qu'à la vérité il avait déjà posée timidement ; il avait reçu, mais sans précision, la réponse qu'il souhaitait.

(( Cette fois-ci, est-ce pour ne plus nous perdre que nous nous sommes retrouvés ? »

Et Rex avait fait signe que oui.

C'est à cela que Philippe avait hâte de revenir. Une sorte de pudeur de l'ordre l'empêcha d'y courir d'abord, et retint de même Rex, qui pourtant n'avait pas moins de hâte de se livrer. N'était-ce pas aussi se donner à eux-mêmes la meilleure preuve que rien ne les menaçait plus et qu'ils avaient toute la vie devant eux, de se rappeler à propos cette parole du Sage : « Nous sommes de loisir, et l'homme libre doit être non l'esclave, mais le maître des discours » ?

Les deux noms qu'ils venaient de prononcer leur indiquèrent leur voie. Ils parlèrent de Frédéric Nietzsche et de Lembach, mais de Lembach au sujet de Nietzsche seulement. Ils admirèrent, comme un symbole approximatif de l'éternel retour, que. grâce à des circonstances extraordinaires, le môme apôtre eût prêché la doctrine de Zarathustra au père, puis, trentecinq ans plus tard, au fils. Philippe Lefebvre avait été certainement le premier d'entre les Français à connaître l'existence et à lire quelques

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pages de Nietzsche. 11 avait devancé M. Taine. A celte époque, l'auteur de Humain, trop humain était inconnu ou méconnu même en Allemagne, et perfidement critiqué, dans le Journal de Bayreulh, par une plume anonyme, qui était probablement celle de Richard Wagner. Rex apprit à son père que les temps étaient bien changés et que la lecture du guerrier allemand, du guerrier intellectuel bien entendu, c'était — bizarre assemblage — Nietzsche et l'Ancien Testament.

Philippe ne s'en étonna point. Il avait toujours considéré le philosophe poète de Par-delà le bien et le mal, en dépit de ses diatribes contre la Germania et d'une admiration de cabinet pour la France, comme le type même de «l'Allemand impérial », le messie et le moraliste, ou l'immoraliste, de la nouvelle Allemagne. Mais il instruisit son fils que les chroniqueurs, sinon les penseurs français, s'y étaient laissé prendre, et que l'on passait maintenant pour un chauvin obtus si l'on ne niait point le germanisme foncier, transcendant de Frédéric Nietzsche, si l'on manquait de cœur jusqu'à n'être point touché par les larmes qu'il a, dit-on, versées en 1871, en apprenant de Jacob Bûrckhardt la fausse nouvelle de l'incendie du Louvre.

Il rappela — Rex le savait, mais n'écoutait pas moins son père avec la charmante modestie d'un écolier docile et respectueux — que luimême, violemment séduit par Nietzsche, s'en

était détaché une première fois, irrité de le voir à la mode et travesti, devenu « le Nietzsche des salons ». Puis il reparla de Lcmbacli; et en tremblant un peu, car c'était pour éprouver Rex, pour obtenir une réponse plus catégorique à la question tout à l'heure posée, il dit comment l'élève, en leurs entreliens d'Oxford, l'avait gagné à la doctrine du maître : c'était en lui répétant, à satiété , les formules injurieuses que le prophète de l'Ante-Christ a prodiguées contre (( la religion des femmes et des esclaves ».

— Quelles faussetés, dit Rex, que ces généralités I Qu'est-ce que « les esclaves »?... Et même, qu'est-ce que « les femmes » ?

Il ajouta, plus bas, plus lentement, et comme s'il avait conçu sa pensée à mesure qu'il l'exprimait :

— Les hasards et les catastrophes permettent rarement que le même homme naisse, vive et meure dans la même... condition... Il est certaines déchéances. . . morales ou. . , physiques. . . qui rendent un fils de roi pareil aux fds d'esclaves... Adoptera-t-il, pour cela, fatalement, la religion des esclaves... même si, au temps de sa royauté précaire, il l'a un moment souhaité ?

Philippe sentit que Rex venait une seconde fois de répondre à sa secrète interrogation. Il lui posa la question une troisième fois, sous une autre forme, plus directe :

— On a cependant prétendu, fit-il, que la guerre avait suscité un renouveau de foi parmi les combaltants.

Rex haussa légèrement les épaules et repartit, d'un air indifférent, ou peut-être hostile :

— Au commencement, oui... Mais elle a duré trop... Elleadétruit, à la longue, ce qu'elle avait. . . ébauché. . . Il y a eu trop de souffrances, d'horreurs... On ne fait pas naître, de tant de maux, la croyance à un Dieu de bonté... Pas plus que, de la pratique du péché, on ne fait sortir la morale du bien.

La réponse était plus claire encore, et transparente l'allusion aux tourments passés de sa conscience et aux perversités de la TvCrskoï. Il était délicat, embarrassant, surtout en une première rencontre, de maintenir la conversation sur ce terrain. Aussi Rex, avec son agilité coutumière, feignit-il delà détourner aussitôt; mais il ne faisait en réalité que suivre une association d'idées toute naturelle quand, après avoir pensé sans le dire le nom de Lydie Tverskoï, il dit, d'un ton enjoué :

— Père, tu n'oublies pas que tu as des comptes à me rendre.»^

— Des comptes.»* dit en riant Philippe.

— Oui... Lors de notre dernier entretien... le jour que je suis parti... je t'ai... en te remettant quelques papiers... exprimé, comme on dit, mes suprêmes volontés... Oh! ce jour-là, je me serais bien gardé d'user de si grands mots.

Je le peux, aujourd'hui, justement parce qu'ils n'ont plus aucune raison d'clrc... Ils ne sont plus de mauvais augure... As-tu... lidclement accompli... tout ce que j'ai ose te demander, papa? Tu sais, ce n'est pas que j'en doute, au moins.

— Je me suis conformé scrupuleusement... Piiilippe se tut, un peu gêné. Il reprit :

— C'est-à-dire. . . quant aux lettres . . .

— Oh! les lettres...

Et Rex fit un geste d'indifférence.

— Pour des raisons... que je t'expliquerai un autre jour, si tu veux bien : nous avons mieux à faire aujourd'hui... après une démarche... inutile... n'ayant pu les rendre, j'ai cru devoir les brûler... Mais personne... ni moi ni personne... n'y a jeté les yeux.

— Bon! Et... les papiers... mes œuvres complètes?... Tu n'as rien fait d'irréparable?

— Tu ne penses pas que je les aie brûlés aussi? dit Philippe.

— Oh ! non, mais. , . tu ne les as pas publiés, je suppose?

— Pas encore.

— Tu y songeais!... Père, tu n'as pas de chance avec ton fils. C'est la seconde fois que tu désires publier ce qu'il a écrit... et la seconde fois qu'il va te prier... d'attendre.

— Tu ne renonces pas. . . ?

— Non . . . Au contraire . . . Ecoute ... J'ai beaucoup réfléchi, naturellement, — qu'est-ce

que je ferais? — à l'avenir que peut encore me permettre d'envisager... l'état... oii tu me retrouves... Ohl ne me plains pas : ce n'est pas un avenir si noir... Un peu amoindri, voilà tout... Pas tout à fait celui que j'avais rêvé. Je pensais, comme les jeunes hommes... de toutes les générations... que ceux de la génération précédente, de la tienne, n'avaient pas fait leur tâche et que nous la ferions mieux. Cet orgueil est si universel et si naïf qu'il devrait être véniel. Le mien a été cependant puni. Ce n'est pas moi qui accomplirai ta besogne, parce que. . . (pour la première fois il sembla faire, d'un regard tourné vers son épaule, allusion à son corps mutilé) parce que, pour agir, — c'était notre mot favori...

— Et le nôtre, murmura Philippe.

— Pour agir... même rien qu'en écrivant, en faisant des livres, de la littérature... d'imagination... pour agir, il faut avoir ses deux bras... Ohl je t'en prie... Je sais très bien que je ne suis pas du tout un homme fini. Tu as eu hier soir une bonne surprise, en me voyant si bien; et l'impression est encore meilleure ce matin, n'est-ce pas? Je ne suis pas fini, mais... diminué : je te demande pardon de cette répétition de mots, puriste!... La sagesse est de borner mon ambition. J'ai encore beaucoup de bonheur possible. J'ai besoin de ménagements. Je travaillerai à mes heures. Je m'ornerai l'esprit. Je serai spectateur : c'est drôle, juste le

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contraire de ce que j'avais rêvé. Et c'est loi que nous accusions de dilettantisme!... Je veux très bien administrer ma carrière. C'est pourquoi, entre parenthèses, je ne me soucie pas du tout d'une publication hâtive... de mes anciennes œuvres posthumes. Je veux d'abord y regarder moi-même, je n'ai aucune confiance en toi...

Il se tut, un moment, puis :

— Je n'ai pas l'intention de laisser ta race s'éteindre. Il est possible que je ne sois pas destiné à faire de très vieux os; mais, en conscience, j'ai le droit de me marier... Je peux encore plaire, malgré... Je suis intéressant... Et puis... la figure n'est pas mal... je t'ai toujours ressemblé... Je te jure que tu auras un petit-fils. Moi, je suis hors de course. J'ai laissé tomber le flambeau, ramasse-le : tu le lui remettras un jour. Tu peux encore le tenir très longtemps. Tu es si jeune, papa! Comme tu es jeune!

Si subtile que fut l'ouïe du père, le fils était si maître de sa voix qu'il fut impossible de surprendre la plus imperceptible amertume dans ces derniers mots, les seuls qui en auraient pu trahir. Une singulière douceur enveloppait cette confession tendre et raisonnable, et Philippe en était profondément ému, mais non pas ému aux larmes. Celte résignation sans phrases, dépourvue de tout mysticisme et de toute religion, dépourvue même de sublime,

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celte sagesse si humaine, capable de s'adapler, de s'accommoder à ce que Philippe hier considérait comme une infortune pire que la mort, et d'en faire encore un peu de bonheur, tout cela était d'une mesure, d'une grâce si achevée qu'il y avait comme un contraste offensant avec le colossal du paysage. C'est bien ici qu'un Nietzsche devait pousser des sanglots et des cris en rêvant le retour éternel ; mais comment Rex y avait-il pu songer aux choses qu'il venait de dire, et maintenant les dire?

Ainsi que pour chasser les importunes images actuelles, les images d'autrefois se pressaient dans la mémoire de Philippe. Il balbutia : « Te rappelles-tu?» sans dire quelles choses, comme si Rex eût en ce moment pu parcourir avec lui ce beau livre d'images de sa mémoire ; et Rex le pouvait sans doute, car il répondit :

— Je me rappelle tout.

Et il reposa sa tête sur l'épaule de Philippe, comme il avait fait à Paris le jour qu'il lui avait dit adieu.

Quelques secondes plus tard, il se redressa et prit soudain une attitude moins enfantine. Le cœur ombrageux du père était déjà près d'en être blessé, quand Philippe entendit un bruit de pas que l'oreille fine de Rex avait d'abord perçu.

— C'est Lembach, dit Rex tout bas. Il rôde autour de nous. Malgré ce qu'il t'avait écrit, il n'a pas osé se montrer hier. Il n'ose pas appro-

cher. Papa, n'oublie pas que tu lui dois peutêtre de me sentir là, contre toi... Je sais bien que sa vue ne te sera pas agréable. Moi, je ne suis pas très bon juge, je commence à être habitué, depuis tantôt trois ans...

— Fais-lui signe, dit Philippe.

Lembach vint, obséquieux autant que Philippe le pouvait craindre. Ils se tendirent la main. Lefebvre chercha un mot de remerciement, eut honte de ne pas le trouver d'abord. et se ressouvint à propos des versets d'Ashley Bell que le docteur avait cités dans la lettre. Il murmura :

— (( Mais il ne connaissait pas, oh I le pauvre enfant touché par la mort,

(( Il ne connaissait pas le cœur de l'étranger qui veillait sur lui. »

Il regretta d'ailleurs cette ingénieuse courtoisie; car, au lieu de la froideur décente qu'il eût préférée, elle donnait une note d'émotion trop vive, et elle faillit anéantir toutes les faibles velléités de tact et de discrétion qu'avait pu avoir Lembach. Mais Lefebvre, par réaction, redevint maître de lui, et puisque le dialogue ne pouvait tourner court, il le remit dans le ton qu'il fallait.

Il posa deux ou trois questions assez banales sur le pays, sur le philosophe de Sils-Maria, et le docteur y répondit un peu comme un cicérone qui récite une leçon apprise. Il aurait bien voulu savoir si Ashley Bell était venu mourir

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en France, mais ne le demanda point; il ne voulait provoquer surtout aucune allusion à Oxford. Il ne les évita pas, et ce fut l'ennemi qui prononça le nom de l'ami, de Rex ïintagel. Alors, par esprit de revanche, par besoin de justice, d'équilibre, Philippe décida soudain et librement de revoir l'ami, puisqu'il avait été contraint de revoir l'ennemi. Sa résolution de principe fut prise à cette minute même, quoiqu'il ne sût guère encore comment il la pourrait exécuter.

Le docteur reconduisit le père et le fils jusqu'assez près de la maison, puis s'esquiva, point trop tard. Il eut seulement tort de gâter i'à-propos de sa retraite en disant explicitement, au lieu de le sous-entendre :

— Je sens que je vais devenir fâcheux.

Philippe et Rex firent quelques pas en silence. Puis ils se regardèrent; et comme Rex souriait avec une tendresse ironique, Philippe lui demanda pourquoi il souriait. Il répondit :

— Tu as été très bien, tu sais.

Il ajouta, comme un refrain :

— Que tu es jeune, papal

Philippe ne put empêcher son visage de se contracter un peu douloureusement. Il se rappelait un mot admirable qu'il avait lu dans un livre' : mot d'un simple paysan, dont le fils

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