PREMIERE PARTIE
-conte qu'ayant une fois repoussé les impériaux d'une tranchée, ils leurs crièrent : c Fuyez, fuyez, car si nous ne manquions pas de plomb nous vous tuerions tous ». L'ennemi, ainsi -averti, revint sur ses pas et les massacra.
Sans morale, ils sont cependant supersticieux (Borrow) et ^se croiraient damnés et deshonorés en mangeant de l'anguille ou de l'écureuil, et cependant ils mangent des... charognes presque putréfiées.
Ils s'adonnent à l'orgie, aiment le bruit et font grand tapage dans les marchés; féroces, ils assassinent sans remords pour voler; on les soupçonnaient autrefois de cannibalisme.*
Les femmes sont très habiles au vol et y forment leurs 'enfants, elles empoisonnent le bétail avec certaines poudres pour avoir le mérite de les guérir, ou bien pour en obtenir la viande à bas prix ; en Turquie elles s'addonnent aussi à la prostitution. Tous excellent en quelque escroquerie spéciale, tel que 1' échange de la bonne monnaie contre des pièces fausses, la vente des chevaux malades, qu'ils ont l'art de faire passer pour sains; si bien que si chez nous, juifs était autrefois synonime d'usurier, en Espagne gitano est synonime •de fripon dans le commerce du bétail.
Dans quelque condition que se trouve le bohémien, il conserve toiyours son habituelle impassibilité, il ne semble nullement se préoccuper de Tavenir et V^it au jour le jour dans une immobilité absolue de pensée, abdiquant toute prévoyance.
€ Autorité, lois, règles, principes, précoptes, devoirs sont -des notions et dos choses insupportables à cette race étrange ^CoLOOci). Obéir et commander lui est également odieux, pour lui c'est un poids et un ennui. Avoir lui est aussi étranger que devoir (1); la suite, les conséquences, la provision, le lien -du passé à l'avenir lui sont inconnus » (Id.).
(1) Le verbo devoir n'existe pas en langue bohémionno. Le verbe avoir (terava) e^t pros^iue oublié des bohémiens européens et est inconnu aux bohémiens d'Asie.
48 CHAPITRE ni
Colocci croit qu'ils ont des itinéraires spéciaux, comnïuus aux évadés, aux voleurs et aux contrebandiers internationaux, qu'ils marquent par des indices spéciaux, semblables aux xink des Allemands.
Un des signes le plus employé dans ces indications est le patterau^ dont il existe deux types: Tancien est à trident,. le nouveau en forme de croix latine.
Ces signes marqués sur le parcours des grandes routes, ou tracés avec du charbon sur les murs des maisons, ou bien gravés avec le couteau sur Técorce des arbres, deviennent des moyens conventionnels pour dire aux futures bandes de confrères : Celle-ci est une route de bohémien. Dans le premier jmtierau la direction est indiquée par les lignes latérales,, dans le second par le bras plus long de la croix.
Les points d'an'êt ou stations sont marqués par le Svastikas mystérieux, vestige sans doute de Tantique symbole indien,, peut-être même embryon de notre croix.
Lorsqu'ils veulent quitter Tendroit où ils se trouvent — écrivait Pechon de Ruby au xvi siècle — ils s'acheminent dans la direction opposée et font une demi-lieue en sens contrah'e, puis reviennent sur leurs pas.
De même que les criminels et les Parias, de qui ils descendent, ils ont une littérature criminelle populaire qui glorifie le crime, comme dans le dialogue suivant entre un père et son fils (CoLocci, op. cit.)
Père. — « Holà, mon Basile, si tu deviens grand, par la croix de ton père! tu dois voler».
Fils. — € Et puis, père, si je suis découvert ? »
Père. — < Alors recommande-toi à la plante de tes pieds,, joie de ton père » .
Fils. — « Au diable ta croix, père ! Tu ne m'enseigne pas bien » .
Ils est important de noter que cette race si inférieure au point de vue moral et réfractaire à toute évolution civile et intellectuelle, qui ne put jamais exercer une industrie quelconque et qui en poésie n'a pas dépassé la lyrique la plus.
pauvre, est en Hongrie créatrice d'un art musical merveilleux ■— nouvelle preuve de la néophilie et de la génialité que Ton peut trouver mêlées à Tatavisme chez le criminel (1).
(1) V. LoMBROSO, Atavism aod Evolutioo, in Coniemporary Review^ 1895, July.
LOMBROSO — ni.
Civilisation — Barbarie — Agglomérations — Presse Nouveaux crimes.
1. — Civilisation. - Barbarie, — Parmi les nombreux Problèmes sociaux, il en est un dont la solution certaine et précise se fait plus vivement sentir : c'est celui de l'influence de la civilisation sur le crime et sur la folie.
Si nous nous en tenons aux seuls chiffres, lo problème^ semble d'ores et déjà résolu ; car dans tous les pays d'Europe, honnis l'Angleterre, nous trouvons un nombre de crimes et de cas de folie, qui chaque année s'accroit d'une manière disproportionnée avec celui de la population (1).
(1) Eq Fraace de 1826-37 les imputés étaient 1 pour 100 do la population ; en J868 ils atteignirent 1 pour 55 (Dufau, Trailé de stalisi., 1840. — Block, V Europe politique, 1870). De 1825 à 1838 les prévenus (exceptés les criminels politiques et les contreventions fiscales) montèrent de 57,470 à 80,920. En 1838 de 237 pour 100,000 habitants ils atteignirent à 375, en 1847 à 480, en 1854 et 1855 à 1866 ils descendirent à 389, pour remonter à 517 on 1874, à 552 en 1889. Ils s'accrurent donc dans l'espace de 50 ans du 133 °/o (Joly, France Ortminelle, pag. 10).
En Autriche en :
chaque
1238 hab., 1
accusé
chaque
832 hab.
(Messedaolu,
op. cit.).
En Angleterre et Galles on eut :
de 1811 à 1815 1 détenu chaque 1210 hab.
> 1846 > 1848 1 > » 455 > ((Bbltrami-Sca.lia, Storia dclla riforma j^eiiifeuM'aridj pag. lo, 1871).
l'REMIEIiE PARTIE 51
Mais ici Messedaglia fait observer très à propos, la grande probabilité d'erreur à laquelle on s'exposerait en voulant résoudre, sur de simples données numériques, des problèmes complexes, dans lesquels sont en jeu plusieurs facteurs à la fois.
L'augmentation croissante des crimes et des cas de folie, pourrait en effet s'expliquer par les modifications des lois civiles et pénales ; par une plus grande tendance â la dénonciation; par le facile accès des refuges, spécialement pour les aliénés, et aussi par la plus grande activité de la police.
Un fait paraît certain ; c'est que la civilisation possède une criminalité spécifique, de même que la barbarie ; la barbarie, 'Cn émoussant la sensibilité morale, diminue l'horreur de l'homicide, qui souvent est admiré comme un acte héroïque ; en <5onsidôrant la vengeance comme un devoir, la force comme un droit, elle augmente les crimes de sang et les associations de malfaiteurs de même que parmi les fous, elle développe les manies religieuses, la démonomanie, les folies par imitation. Mais d'autre part, les liens de famille y sont plus forts, l'excitation sexuelle, les folies de 1' ambition beaucoup moindres, et par suite, les parricides, les infanticides et les vols y sont moins fréquents.
Les types de civilisation que l'homme a, jusqu'à présent, créé — écrit GuiQaume Ferrero — sont au nombre de deux : la civilisation à type de violence et la civilisation à type de fraude. L'une et l'autre différent fondamentallement par la
De 1805 à 1841 la population s'accrut do 49 **io, les crimes 6 fois plus de la population.
Bans quelques cotntées, par ex. Montonoutshire^ la population s'accrut 4o 128 */o, les crimes de 720 ®/o (Abbrdbe:*, Ih'soorso, 1876). Cependant 4ans les dernières années il y eut décroissance dans les crimes (Y. 1).
En Italie :
de 1850-59 imputés pour crimes graves 10,173 condamnées 7.535 > 1860-69 » » » » 23,854 » 10.701
» 1863 à 1869 les crimes augmontèrent de *!,o, la population seulement de '/«o (CuBcio, op. cit.).
52 CHAPITIŒ IV
forme que prend chez elles la lutte pour Texisteuce. Dans la civilisation primitive, à type de violence, la lutte pour la vie se combat essentiellement par la force: le pouvoii* politique et la richesse sont conquis avec les armes, soit au pr/'judice des peuples étrangers, soit des concitoyens plus faibles: la concurrence commerciale entre un peuple et l'autre est combattue surtout par les armées et les flottes: c'est-à-dire par Texpulsion violente des antagonistes, des marchés que l'on veut commodément exploiter tout seul : les contestations judiciaires sont tranchées par le duel.
Dans la civilisation à type de fraude, la lutte pour Texistence est combattue, au contraire, par la ruse et la tromperie; les duels judiciaires sont remplacés par la guerre de chicane et les ruses des avocats : le pouvoir politique est conquis, non plus avec l'acier des armes, mais avec l'argent ; l'argent est soutirée des poches d'autrui au moyen de fraudes et de tripotages mystérieux, tels c^ue les jeux de bourse: la guerre commerciale est faite avec le perfectionnement des moyens de production, et plus encore des moyens de tiomperies, c'est-à-dire par l'habile falsification qui tienne à l'acheteur l'illusion du bon marché (1).
À la civilisation du premier type appartiennent ou appartinrent la Corse, en partie la Sardaigne, le Monténégro, les villes italiennes du Moyen-àge, et en gênerai presque toutes les civilisations primitives.
Au second type, au contraire, se mttachent tous les peuples civilisés modernes, c'est-à-dire ceux chez qui le régime capitaliste bourgeois s'est développé dans toutes les parties de son organisme.
La distinction entre les deux types n'est cependant pas aussi absolue en réalité qu'elle Test en théorie, car souvent au sein d'une même société se mêlent des caractèies appartenant aux deux types difTérents.
(1) GuGLiKLMO Ferrïro, Violenlt c frodolenli in Uomaywiy nel volume già cîitato : // mon'fo oriminale iialiano ; Milaiio, ISIM.
FKKMIKUK PARTIE 53
Et puisque la pathologie suit aussi, dans le champ social, la mèûie marche que la physiologie, nous retrouvons encore dans la criminalité ces deux moyens de lutte.
Nous assistons effectivement à la manifestation parallèle de deux formes de criminalité : la criminalité atavique^ qui est un retour de quelques individus à constitution morbide, aux moyens violents de hitte pour la vie, que la civiUsation à désormais supprimés: T homicide, le vol et le viol; et la criminalité évolutive^ qui n'est pas moins perverse dans Tintention, mais bien plus civilisée dans les moyens, car à la force et â la violence elle a substitué la ruse et la fraude (1).
Dans la première forme do criminalité ne tombent que peu d'individus fatalement prédisposés au crime; dans la seconde peuvent tomber tous ceux qui ne possèdent pas un caractère assez fortement trempé pour résister aux influences malsaines qui les entourent.
Sighele observe justement que le phénomène se reproduit avec plu3 d'intensité dans les deux formes de criminalité collective, propres l'une à la classe élevée, l'autre à l'infime classe sociale.
D'un côté sont les riches, les bourgeois, qui en politique, dans les affaires, vendent leur vote, leur influence: et, à l'aide de l'intrigue, do la tromperie et du mensonge volent l'argent du public ; de l'autre sont les pauvres, les ignorants, qui dans les complots anarchistes, dans les démonstrations, les émeutes essaient de se révolter contre la condition qui leur est faite, ^t protestent contre l'immoralité d'en haut.
La première de ces deux formes de criminaUté est essentiellement évolutive et moderne, la seconde est atavique, brutale, violente; celle-là est toute de cerveau, et procède par la ruse, comme l'appropriation de l'indu, le faux, la fraude : celle-ci est surtout de muscles, et procède par des moyens féroces, comme la révolte, l'homicide, la dynamite.
L'Italie de ces dernières années n'a que trop offert le triste
il) SioHKLï, Delinquenxa settaria\ Milano, 1898.
spectacle de rexplosion simultanée de ces deux criminalités- Nous avons eu en même temps, en Sicile, le brigandage, les révoltes de la faim, auxquelles un mensonge pieux ou intéressé a prêté d'autres noms et d'autres motife ; à Rome, avec le scandale des banques, les grosses immoralités des classes riches.
Nous avons vu dans V Homme criminel^ I et II des exemples de la criminalité sanguinaire commise au Moyen -âge par des associations spéciales.
Mais, demandera-t-on : t Pourquoi si aux temps anciens ces associations criminelles existaient partout, ne se conservèrent-elles que dans quelques pays (Naples), et disparurentelles dans les autres ?» La réponse est facile, si T on pense aux conditions peu civilisées des peuples et surtout des gouvernements, qui maintenaient et entretenaient cette barbarie^ source première et perpétuelle de ces associations perverses^
« Tant que les gouvernements s'organiseront en sectes — dit très justement d'Azeglio — les sectes s'organiseront en gouvernements > . Quand la poste royale violait le secret dès lettres, quwid la police ne songeait qu'à arrêter les honnêtes patriotes et trafiquant avec les voleurs, laissait pleine liberté à tous les. excès dans les lupanars et dans les prisons ; la nécessité des choses contribuait à protéger, dans le camorriste, celui qui pouvait transmettre une lettre avec sécurité, sauver d'un coup de poignard, ou racheter à un bon prix un objet volé, ou bien, dans des questions peu impoi-tantes, prononcer des jugements sans doute tout aussi équitables et certainement moins coûteux et plus expéditifs, que ceux que pouvaient offrir les tribunaux.
La camorra était une espèce d'adaptation naturelle aux conditions malheureuses d'un peuple, rendu barbare par son gouvernement.
Le brigandage à son tour était souvent une espèce de sauvage justice contre les oppresseurs. A l'époque de la servitude en Russie, les moujik^ indifférents de la vie, provoqués par des souffrances incessantes dont personne ne s'occupait, étaient toujours prêts à se venger par l'homicide.