Chapitre VIL Moyens préventifs du crime politique
Beaucoup des mesures économiques que nous avons sug- :g6rées (v. s.) contre les influences parlementaires et contre les -excès de la richesse et de la pauvreté, seraient aussi très effi- <ïaces pour prévenir le crime politique qu'exprime et indique le malaise des masses comme le délit commun celui des individus.
Voyons maintenant quels sont les autres moyens propres è, prévenir les autres causes de mécontentement public.
Affinité de race. — Si l'on savait, observe Lanessan, s'en tenir à l'expérience historique, qui montre comment, lorsque le peuple dominant est inférieur en puissance et en culture, le peuple dominé finit toujours par s'en affranchir complètement, — la Grèce, la Hollande, les États-Unis en sont une jpreuve, — la bonne politique consisterait dans l' abandon spontané ; mais la vanité, les intérêts immédiats aveuglent et ne laissent prendre que bien rarement cette sage résolution, oomme fit l'Angleterre pour les îles Ioniennes. Plus facile ^st cette espèce de détachement incomplet dont donnèrent l'exemple l'Autriche envers la Hongrie, et l'Angleterre pour ses colonies, qui diminue la dépendance, les contacts et les dissensions, en écartant une des plus grandes causes de rébellions et de crimes politiques, d'autant plus que les peuples en s'administrant eux-mêmes, voient les maux les plus saillants ^t savent y porter remède.
Cette politique de détachement et d' autonomie convient
parfois à rintérieur d'une nation, lorsque il y existe une énorme inégalité de races comme p. ex., entre l'Italie du nord <et celle du sud. Dans ces conditions, une loi civile, pénale, et politique, uniforme comme un même vêtement imposé à des <îorps différents, provoque un continuel malaise qui se manifeste par la révolte.
Dans les races dégénérées ayant de trop grandes dissemblances, comme dans les castes indiennes, dans les fanatiques populations musulmanes, la seule politique conciliatrice consiste à décliner toute tentative de progrès rebgieux et dvil et à observer scrupuleusement le statu qtto^ et cela, jusque dans les moindres détails, depuis le respect pour la cendre de papier écrit, dans le TonTrin (Lanessan), jusqu'à celui de la graisse de porc et du bûcher des veuves dans l'Inde; politique dont furent les maîtres les Bomains et les Anglais.
Décentralisation — L'avenir de la société politique, dit Spencer, est dans la décentralisation. En France, la loi pourvoie aux erreurs des testaments, au maintien des lettres, à relèvement des enfants à peu près comme elle prétend pourvoir à la forme littéraire (1). Or, un peuple qu'on traite comme un enfant, perd toute spontanéité et devient incapable de lutter contre les difficultés ; il s'ensuit que lorsque les Anglais ont recours aux associations mutuelles, les Français ne réclament que du gouvernement, ils ne peuvent pas non plus avoir de gouvernement libre, car, dès qu'ils sont libres, ils perdent toute stabilité en se livrant à l'anarchie. Quant au gouvernement Césarien, qui serait pour eux justement le plus adapté, il n'est naturellement jamais libre.
En concentrant, d'autre part, de grands pouvoirs dans les mains d'un petit nombre, on donne accès à une plus grande corruptdon; et à plus forte raison lorsque l'immunité parlementaire en recouvre les auteurs.
{1) On sait que la Justice Française poursuivit Qoncourt, Flaubert, etc., pour immoralité littéraire.
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Laissez, au contraire, qae le villes administrent librement leurs afTaires, suivant leur importance, qu'elles nomment ellesmêmes leurs propres chefs et assument la justice de première instance, renseignement secondaire, la police, les prisons, les grandes voies de communications, et vous éliminerez par ce moyen une grande cause d'injustices, d'abus et par suite de délits politiques provoqués par la réaction contre ces abus.
Lutte pour la suprématie politique» — Pour qu'une classe, disposant exclusivement du pouvoir public, n'excède pas au préjudice des autres classes, il convient que le peuple soit représenté dans la multiplicité de ses éléments constitutifs et historiques. C'est grâce à cela que le Tribunat de Rome prolongea pendant tant de siècles la vie de la République et prévint les réactions populaires.
Parlementarisme. — Le parlementarisme qui a été appelé avec raison la plus grande des superstitions modernes, est en Italie et en France, un obstacle toujours croissant à ime bonne méthode de gouvernement, parce que, n'émanant pas directement du peuple, il se trouve faussé par les passions des électeurs et des élus, et fait perdre de vue aux députés les hautes visées dé TÉtat, en les poussant à couvrir de l'irresponsabilité, même devant le délit, quelques élus qui deviennent pour cela des criminels par occasion, s'ils ne le sont pas déjà par la naissance.
Et puis, qu'est-ce le parlementarisme, aujourd'hui, si non le triomphe de la caste des avocats et de la bureaucratie, tandis que la majorité, c'est-à-dire les paysans et les prolétaires n'y sont pas représentés, ou à peu près ?
Or, comme je l'ai démontré et prouvé dans mon Orime politique et les révolutions, la prédominance exagérée d'une caste sur l'autre, est une des premières causes des perturbations de l'État.
En ligne politique, une diminution de l'immunité parlementaire et de la puissance exagérée dont jouissent les députés^
serait une bien meilleure garantie contre les vols de l'argent public et contre les coups anarchistes que les murailles et les gendarmes, dont ils commencent à s'entourer.
De nos jours, le roi vient assurément en seconde ligne; mais les 700 pseudo-rois qui nous gouvernent sont d'autant plus violents et dangereux, qu'ils sont plus cachés et font entrer l'injustice par tous les pores de la nation, jusque dans les vallées les plus reculées, qui ont le malheur de posséder un représentant.
Nous avons lutté pendant des siècles pour abolir les privilèges des prêtres, des guerriers et des rois, et maintenant nous maintiendrions, sous l'étrange prétexte d'une prétendue liberté, des privilèges extraordinaires, jusqu'à ceux de commettre des crimes de droit commun à plus de 700 rois ?
Suffrage urdverseL — • Le suffrage universel parwt être destiné, suivant le courant des temps, à accomplir c-e nivellement de la représentance des classes, qui nous échappe sans cesse : mais, abandonné à l'abus de mains incultes et corrompues, il pourrait très bien se retourner contre la liberté elle-même.
L'aristocratie de la science qu'Aristote croyait impossible, mais qui cependant existe depuis des siècles en Chine, pourrait seule tenir tête à l'omnipotence de la richesse (bourgeoisie) et du nombre (prolétariat). Mais si ou admet le suffrage universel, comme un torrent qu'on ne peut plus détourner, il convient de le corriger avec le vote rationnel des hommes d' une valeur supérieure et plus clairvoyants que les autres.
Magistrature. — La magistrature, de son côté, devrait être affranchie de cet asservissement au pouvoir législatif, qui chez nous paralyse ses forces, ce qui a fait dire qu'elle ne fait autre chose que rendre des services aux puissants; il en est tout autrement en Amérique, où l'élection populaire des juges a donné au pouvoir judiciaire une puissance et une indépendance si grandes de lui permettre de considérer conmie non avenues les lois non conformes à la constitution, toutes les fois que réclame un citoyen lésé dans ses propres droits.
Noailles (1) démontre comment ce système judiciaire, qui descend directement de la Common Law anglaise, protège autant les droits de l'État et des personnes contre la toute-puissance du Congrès que les privilèges du Gouvernement national et les droits individuels contre la puissance des États particuliers.
Lorsque il y a antagonisme entre une clause constitutionnelle et un décret parlementaire, le pouvoir judiciaire, en intervenant, veille à ce que la liberté constitutionnelle ne soit pas menacée par la faiblesse ou la tyrannie des assemblées.
Awocaiura dei poveri (avocat des pauvres). — Tribunat — On voit ici, comment la magistrature peut prévenir les délits politiques, qui sont les représailles des grandes injustices (2). La paix intérieure de Rome fut maintenue pendant de lougs siècles par Tinfluence du Tribunat, de même que celle de Venise par l'impartialité relative de la justice; il est certain, d'autre part, que si des gouvernements tyranniques, comme celui de l'Autriche et de l'ancien Piémont survécurent si longtemps sans être troublés, ils le durent à la justice gour tous, qui, sauf pour ce qui regardait le roi, y dominait, grâce à Vavvocatura dei poveri et au Sénat, qui avait le droit de casser les lois et les décrets ministériels non conformes aux lois.
Il faudrait donc, pour prévenir les effets de leur toute-puissance, instituer, ou mieux rétablir cette magistrature intermédiaire, qui assumerait la protection des pauvres et des faibles.
J'ai observé que la voix d'un seul tribun honnête (Jaurès, p. ex.) fat souvent plus puissante que la Chambre entière contre les erreurs du Gouvernement. C'est ainsi que dans les récents délits bancaires, sans les députés boulangistes à Paris, et en Italie sans Colaianni, tous les partis se seraient mis d'accord pour étouffer les méfaits des députés corrompus.
(1) Duc DE Noailles, Le pouvoir judiciaire (mx Étais^Unis {Revue des Deux Mondes, !«' août, 1888).
(2) LoMBROSO et Laschi, Le Crime politique et les révoltUions^ 1891.