‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 195 sur 205 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Le temps n'est sans doute pas éloigné où nous verrons dans la civilisaîtion humaine, les plantes carnivores aller en s'éliminant, tandis que se multiplieront les plantes symbiotiques.

Mais nous n'atteindrons complètement ce but qu'en nous appuyant sur la nouvelle science anthropologique, qui peut individualiser son œuvre et pour cela nous aider puissamment à découvrir les tendances spéciales des criminels, afin de les canaliser et d'en utiliser les moins antisociales.

Nino Bixio est un exemple frappant de la possibilité de cette réforme. Criminel et impulsif dès son enfance, il était la terreur de ses camarades qu'il frappait à tout venant ; vagabond et déserteur il semblait à jamais incorrigible; et cependant il devint l'homme historique que l'on sait lorsqu'il fut canalisé dans la marine, dans laquelle il put dépenser son excès d'activité.

Or, ce ne sont pas rares les hommes que l'entreprise de Garibaldi transforma de vagabonds en héros.

Bien souvent,- dans les prisons, j'ai entendu des voleurs et des assassins m'aflfirmer, qu' ils n'avaient commis leur crime que pour se procurer le nécessaire afin de devenir comédiens ou cyclistes; en protestant, avec cet accent qui n'admet pas de doute, que s'ils avaient pu rejoindre leur idéal, ils seraient devenus célèbres et auraient pour toujours échappés -au crime. Je suis d'autant plus convaincu qu'ils étaient dans le vrai, que j'ai observé dans le monde des criminels-nés, placés dans de hautes positions, qui assouvissaient leurs mauvais penchants dans l'exercice de leur profession, en devenant très souvent, d'anti-sociaux qu'ils étaient originellement, des hommes utiles à la société humaine.

Qui no connaît ce E., célèbre opérateur présentant sur le crâne et sur le visage et même dans ses discours tous les caractères du criminel-né, dont il a aussi l'étiologie, lequel assouvit ses cruelles énergies dans une chirurgie sans doute quelquefois risquée, mais cependant toujours géniale?

J'ai aussi connu un certain Trinis, ouvrier athlétique, qui se montra bon tant qu'il put dépenser son énergie dans le

travail; et qui devint dangereux lorsque la maladie Tobli^rea à l'oisiveté. C'était le type du meurtrier par surabondanoe de force qu'il déchargeait sur autrui, surtout contre la police.

J'ai connu un autre criminel analgésique et vertigineux de naissance qui resta honnête tant qu'il put assoa\'ir dans It* métier de boucher son penchant pour la vue du sang ; devenu caporal, il battait les soldats auxquels il devait enselg-iier les armes; oisif, il devint escroc, voleur et meurtrier.

Tolu. le brigand sarde, plusieurs fois meurtrier, fut, dan> les dernières années de sa vie très utile à la sûreté publique de la Sardaigne contre certaines bandes organisées poiu- voler le bétail et qu'il tenait en respect par la seule terreur de >on nom, tandis que les troupes et les gendarmes ne pouvaient rien contre elles. Tiburzio en fit autant dans la campagne Eomaine pendant un quart de siècle ; et empêcha tous les vo]^ des autres criminels; mais Tolu a fait plus encore: il a intix>dnit la prophylaxie du crime en faisant prêter du bétail à ceux qui, sans cela, en auraient volé par nécessité et en leui* persuadant que le travail honnête est plus lucratif que le vol (1).

J'ai démontré dans mes précédentes études (2) que le génie comme la folie morale a sa base dans Tépilepsie; il n'est dompas absurde de voir la folie morale se joindre au génie: et, par cela même, devenir, non seulement inoffensive, mais parfois encore utile à la société, comme nous le voyons pour les grand>» conquérants, pour les chefs de révolutions, de soite que les notes criminelles passent en seconde ligne, devant les contemporains alors même qu'elles sont autant et même plus prt*pondérantes que les notes géniales. Loi*squ'on a étudié la \ie des grands pionniers de l'Australie et de l'Amérique on comprend qu'ils étaient, presque tous, des criminels-nés, pirates ou assassins, dont les excès d'action, de lutte, de carnage et de nouveauté, qui auraient été un immense danger poor leur pays, trouvaient une issue utile au milieu des tribus sauvages.

(1) Costa, Il briganie Tolu. Cagliari 1879.

(2) Homme de Qénie, II édit., III partie.

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Tout cela nous proure que nous devons profiter de la métamorphose que la folie épileptique provoque quelquefois en poussant les criminels-nés aux excès de l'altruisme, & la sainteté, entraînant, à leur tour, non seulement les individus mais des masses entières à une vertu épidémique : tel fiit le cas de Lazzaretti, de Loyola et de Saint Jean de Oiodad.

Leur insensibilité à la douleur et leur imprévoyance en font des héros devant le danger, comme nous avons vu pour Hollen, Fieschi, Mottini, qui avaient gagné la médaille à la valeur militaire, comme les Clephtes qui furent les premiers héros de Findépendanœ grecque. Beaucoup sont criminels par un excès d'impulsivité qui les pousse vers le bien aussi irrésistiblement que vers le mal ; c'est ainsi qu'on peut expliquer l'héroïsme des forçats au temps du choléra à Naples et à Païenne; c'est par un héroïsme analogue que fut sauvé de l'incendie le village entier de Kotscha.

C'est pour cela qu'au lieu de la réprimer par la violence, l'État devrait chercher à canaliser et à diriger vers les grandes œuvres altruistiques cette énergie, cette passion du bien, du juste et du nouveau qui anime le criminel par passion et le criminel poUtique : c'est à l'utilisation de ces forces, qui abandonnées à elles-mêmes deviendraient certainement dangereuses, que devrait viser un grand peuple, car elles peuvent toutes s^itilisor pour le bien et même arriver à transformer les masses apathiques.

Les révolutions sont la conséquence d'énergies entièrement polarisées vers le nouveau et vers l' utile ; mais bien souvent l'immaturité des innovations qu'elles prétendent imposer les rendent momentanément inadaptables et dangereuses (1). Il s'ensuit donc que la punition de leurs auteurs, si toutefois il est possible de les punir, doit être dépouillée de toute douleur; et s'il faut empêcher l'œuvre nouvelle d'éclore prématurément, il ne faut point Tempêcher de prendre une direction qui pourrait être avantageuse dans une époque plus propice (1).

(1) LoMBROSO. Le crime politique et les révolutions, 1894. 1« Partie.

Si la balle qui frappa Garibaldi l'avait tué, combien d'oeuvres grandioses n'auraient pas vu le jour ; et si la mort ne nous l'avait pas si tôt ravi, qui sait si nous n'aurions pas vu se réaliser son rêve de transformer en terres fertiles les terres marécageuses de l'Italie, au lieu de nous jeter tête baissée dans les stériles landes africaines.

Lazzaretti, qui fut frappé par les balles italiennes, pouvait être le rédempteur des paysans de Monte Amiate, comme Orsini pouvait devenir un nouveau Garibaldi.

Dans une nation comme la Kassie, épuisée par une toutepuissante bureaucratie, nous avons vu l'énergie des sectaires persécutés transformer des régions presque inhabitables, en campagnes extraordinairement fertiles, d'où surgirent des villes prospères et peuplées.

Voilà les résultats de la symbiose.

C'est ce sublime but qu'entrevoyaient le grand Bédempteur et les prophètes lorsqu'ils prédisaint : < Le loup et l'agneau pâtureront ensemble, le lion se nourrira de l'herbe des champs avec le bœuf, et ces bêtes ne causeront plus ni dommages, ni dégâts {Isaïe^ LXV, 25) » —, et c'est encore ce que devinait cette sainte des nouveaux temps — Madame de Staël — lorsqu'elle déclarait: Comprendre c^est pardonner.

Turin, 2 Novembre 1898.

G. LOMBBOSO.

Histoire des progris de l'AitHropolooie et de la Sociolooie criminelles pendaot les aiiiies 1895-1898.

On dit que les peuples heureux n'ont pas d'histoire, mais on peut soutenir le contraire pour les sciences; car, plus elles sont en progrès, plus elles ont d'histoire. Cela est évident, au moms, pour l'anthropologie criminelle. H n'y a que quatre années que j'en ai résumé les progrès dans mon livre c Les progrès de V anthropologie criminelle t> et dans mon « Homme criminel » I et II vol. ; et toutefois les découvertes dans cette branche se sont tellement multipliées, qu'elles sufiSraient à fournir la matière d'un nouveau volume.

En se bornant seulement aux quatre dernières années 1895-1896-97-98, et en laissant même de côté tous les grands ouvrages en volumes (1), il est difficile de donner, en quelques pages, une idée de ces progrès.

(1) Fkem, Sodologxe erimtnelie, 1895, Rousseau, Paris. — Id., L'Omis eidêo, 1896. — Lombroso, La femme criminelle, 1896, Alcan, Paris. •— Id., L'homme criminel, 2 vol., 1896-97, Alcan, Paris. — Id., Vwymc delinquente, VI éd. 3 vol., Booca, Torino, avec atlas, 1896. — Sighklb, Le crime à deux, 1895. — Id., la foule criminelle, 1894. — Kurella, Der Verbreeher, 1895, Beriin. — Roncoroni, L'epilessia, 1898. — Lombroso, Les palimpsestes des prisons, 1895. — Calmon du I^ et Almeidi. Dege-

Commençons toutefois par les observations anatomiques sur le criminel-né.

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