A MAX NORDAU
Dans ce livre que je vous dédie, comme au frère d'armes le plus aimé et le plus puissant, je tâche de répondre par des faits à ceux qui, n'ayant pas lu mon Homme criminel, dont il est le complément nécessaire, ni les travaux de Pelmaim. de Kun^lla, de Du Hamel. de Salillas, de Havelock-Ellis, de Bleuler, etc., accusent mon école d'avoir négligé les causes économiques et sociales du crime, se bornant à l'étudr» du criminel-né, et rivant ainsi pour toujours le criminel à son destin, et l'humanité à sa férocité atavique.
Mais, ouli-c (|u"il n'y a aucune raison do combattre une école parce (|u'elle révèle un fait, la vérité est que. tandis que pour empêcher le crime, les vieux juristes ne proposaient aucun moyen efficace, si ce n'est l'empirisme cruel et stérile des prisons et des déportations, et tandis que les peuples les plus pratiques n'arrivaient à quelques bons résultats qu(^ sporadi(|uement et après des tâtonnements sans méthode et souvent contradictoires. — mon école inaugurait toute une véritable stratégie nouvelle pour prévenir le crime, après en avoir étudié l'étiologie et la nature, et en se basant sur les indications que celles-ci lui fournissaient.
Et d'abord : la distinction entre le criminaloïde et le criminel d'occasion, entre le criminel par passion, et le criminel-né. ainsi que Tétude des causes les plus importantes du crime, nous permettent de déterminer,
avec précision, les individus auxquels nous pouvons appliquer nos procédés curatifs, et les moyens les plus efficaces pour y réussir.
Certes, pour le criminel-né, il n'y a qu'une thérapeutique palliative : c'est ce que j'appelle la symbiose, la canalisation de l'instinct criminel. — lorsqu'on essaie d'utiliser ses mauvais pencliants par des mesures qui. toutefois, ne peuvent être qu'individuelles.
Mais avec les criminaloïdes (1), qui n'ont pas des penchants au mal aussi enracinés, on peut espérer souvent de meilleurs résultats. Ici encore, il faut commencer le traitement dès la première jeunesse, par ce que j'appellerai le novrrissage w^o^y// (baliatico morale), qui soustrait les jeunes criminels à l'influence des mauvais parents et à celle de la rue. en los plaçant dans les fermes et dans les colonies.
Ici, la législation et les influences sociales ont uiip grande importance : ainsi l'émigration des pays sui-peuplés vers les pays moins peuplés, vers les campagnes surtout, écarte une des plus mauvaises influences, celle de la densité de la population ; le divorce prévient bien des adultères et des empoisonnements, etc.: la guerre faite à 1' ivrognerie par les associations religieuses, par les sociétés de tempérance, par les peines sévères contre les ivrognes, empêche bien des rixes et des blessures ; cela a déjà été établi par la statistique.
A la vérité ces mesures préventives directes ne suffisent pas toujours: puisqu'on s'enivre, par exemple, parce qu'on a besoin d'une excitation cérébrale, besoin qui grandit en raison du progrès de la civilisation, il faut, pour remonter à la source du mal, satisfaire ce besoin par d'autres moyens moins dangereux que la boisson, tels que les spectacles, les cafés, etc.
Mais ici une autre difficulté surgit: c'est que presque
(1) Voir mon Hoiiimc criminel, vol. II, pnj^-. 485 à WiW).
toutes les causes physiques et morales du crime se présentent sous une double face, bien souvent contradictoire. S'il y a, en effet, des crimes qui sont favorisés par la densité de la population, comme la rébellion, d'autres crimes tels que le brigandage et Thomicide sont provoqués par sa rareté; et s'il y a des crimes dont la cause est la misère, il y en a presque autant qui sont favorisés par l'extrême richesse (1).
La même contradiction s'observe lorsqu'on passe d'un pays à un autre; ainsi, tandis que l'homicide en Italie diminue en raison de la densité et de la richesse, le phénomène inverse se voit en France, où ce crime s'accroît à mesure que l'une et l'autre se développent, ce qui s'explique par la grande influence de l'alcoolisme et de l'immigration étrangère (1).
La religion qui, chez les protestants, paraît empêcher bien des crimes, les augmente, ou, tout au moins, n'empêche pas leur accroissement dans plusieurs pays catholiques.
Et si l'instruction semble utile pour prévenir l'homicide, le vol, les blessures, etc., bien souvent, lorsqu'elle est trop avancée, elle paraît favoriser l'escroquerie, le faux témoignage, et le crime politique ('2).
La difficulté est augmentée encore par le fait que, même si l'on a trouvé les moyens efficaces contre les influences du milieu, il n'est pas facile de les appliquer. On peut, par exemple, combattre par les bains froids l'influence pernicieuse de la chaleur sur la fréquence du crime, surtout sur les coups et blessures, sur les homicides et les crimes contre les mœurs; mais il n'est pas aisé d'entraîner toute une partie de la population comme cela se faisait dans la Rome antique, et comme cela se pratique encore en Calabre, aux thermes ou à la mer.
(1) Voir pages 141, 152, 76, du présent ouvrage. (■J) Voir pages 370, 134. du présent ouvrage.
L'homme d'Etat qui veut prévenir le crime doit donc être éclectique et ne pas se tixer dans une seule direction. Il doit parer aux influences dangereuses de la misère, comme à celles de la richesse, à celles de l'ignorance aussi bien qu'à celles de l'instruction, etc.
Pour s'orienter dans ce dédale de contradictions, le seul guide sûr est l'étude du criminel combinée avec l'étude de l'étiologie du crime.
On comprend, après cela, rincinlitude, l'embarras auxquels ces contradictions exposent les hommes politiques ; et l'on comprend (|ue ceux (jui ont pour métier, pour idéal mémo, de faire toujoui\s des lois, trouvent plus aisé de moditier quelques pages du code pénal ; et l'on comprend, alors, que c'est la prison, \o pire de 'tous les remèdes (si tant est qu'on puisse l'appeler un remède et non un poison), qui sera toujours appliquée comme le plus simple et le plus pratique des moyens de salut. Elle a pour elle l'ancienneté et l'Iiabitude, ce (pii, pour l'homme ordinaire, est de la plus grande importance ; — car il est bien plus aisé aux hommes d'appliquer toujours le même remède que d'en trouver plusieurs en les diiférenciant selon le sexe, l'âge, l'éducation.
Je n'ai tracé ici que les premières lignes du nouveau système thérapeutique du crime, que j'entends exposer dans ce livre. — Mais, à vrai dire, ce n'est pas un système tout à fait nouveau.
Il est bien avéré que des nations pratiques, moins écrasées que les nôtres sous un passé trop glorieux, et pour cela moins entichées des vieux codes, et sont déjà arrivées, çà et là, empiriquement, sans connaître un mot d'anthropologie criminelle, à plusieurs des réformes (|ue nous suggérons. L'asile crmïnel, par exemple, les
triiant schools^ les raijged schools^ les sociétés protectrices de l'enfance, et les asiles pour les alcooliques sont des institutions qui, sans être fixées dans aucun code, ont été appliquées, plus ou moins, dans l'Amérique du Nord, en Angleterre, en Suisse : pays heureux, où la religion est moins un ensemble de dogmes et de rites cultuels qu'une guerre ardente contre le crime, dont bien des fois elle a réussi à enrayer la marche envahissante ; à Londres surtout, où la grande richesse, la grande densité, la grande immigration, devraient favoriser autant la criminalité.
Ces tentatives partielles, toutefois, éparpillées, sans coordination, n'ont point eu dans le monde cette etïicacité qui découle d'une démonstration complète, théorique et prati(jue en même temps; pourtant, ellos ont pour nous une grande valeur, parc*^ (|ue toujours les applications partielles précèdent et préparent la codification scientifique ; et parce qu'elles donnent à nos réformes, pour des esprits timides, la sanction la plus convaincante, celle de l'expérience.
Il s'agit maintenant de compléter, de systématise!' ces réformes d' une manière définitive, d'après les données de la biologie et de la sociologie.
C'est ce que je tente dans ce livre, qui est le complément de mon Homme criminel (1).
Pour mieux rattacher le présent volume à cet ouvrage, je ne veux pas terminer ces lignes sans donner un résumé des nouvelles découvertes faites dans le champ de l'anthropologie criminelle depuis 1898 jusqu'en 1906.
(1) Voir C. LoMBROSO, Homme criminel, 2™® éd., 1888, nvec atlas. Paris, F. Alcan.
Squelette, etc. — En étudiant le poids spécifique du corps humain, sur 59 hommes normaux et sur 28 criminels, Myes trouva qu'il était plus élevé chez ces derniers (1040-1039) que chez les normaux (1032-1029) (ViRCHOw's ArcMv, IV, 1900).
Le Docteur Ugotti trouva Tapophyse supertrochléaire dans 11 7o des humérus de criminels et seulement dans 6 % des humérus de normaux {Arcli. de Psich., XXVII).
M.'^^ le Docteur Nice CosciA observa que les bassins des criminels-nés (26 examinés) présentent divers caractères féminins, c'est-à-dire : prédominance des diamètres horizontaux, — 18 "/o ; augmentation de l'angle souspubique, — 18%; diminution de la hauteur pelvique, — 36 % ; elle trouva, 8 fois sur 100, ouverture complète du canal sacré, et fosse ovale, comme dans les bassins mongols ou négroïdes; et 16 fois sur 100, fosse circulaire comme dans le bassin des vertébrés inférieurs (V. fig. 3, Arch. fli Psich.. XXII).
Par un curieux contraste, le Docteur Kobecchi a trouvé dans 100 prostituées 40 Vo de bassins à caractères masculins.
Larynx. — Le Prof. Salvi, à l'examen de 50 normaux et de 100 criminels (V. Arch. de Psichiatra, v. XXII), a trouvé que dans 70 % de criminels, le larynx offre la surface supérieure de la corde vocale dirigée en haut, tandis que le plancher du ventricule est oblique et forme avec la paroi latérale un angle très obtus ; il a trouvé de même, la corde vocale peu détachée de la paroi du larynx et donnant à la fente du larynx un bord arrondi. Cette disposition qu'on rencontre seulement dans 20 % des normaux, est de règle chez les primates et chez les Boschimans étudiés par Giacomini.
De plus, le Docteur Salvi a rencontré dans 64 °/o des criminels un sillon vocal qui n'apparaît chez les normaux que dans la faible proportion de 6 7o (V. fig. 5, p. 315).
Cerveau. — Les études !5iir la morphologie du cerveau ont donné les plus brillants résultats.
Leggiardi-Laura et Varaglia {Rivista di scienze Moloyiche, 1900). décrivent deux cas de dédoublement du sillon de Rolando sur 446 hémisphères des criminels examinés. Neuf autres cas de cette anomalie si rare ont été décrits depuis : deux par Tricomi et Allegri [Ri forma Meclica); deux par Mondio {L' Infanticide) ; deux par Saporito {Rivista mensile di Psichiatria, 1900) ; trois par Lattes (Actes du VI^ Congrès d\inthropologie, 1906) (V. PL, fig. A, 5 et 6). Ces trois derniers cas ont été rencontrés parmi 100 hémisphères examinés, et un de ces cas présentait en outre quatre circonvolutions centrales transversales (V. PL, tig. 6).
Leggiardi-Laura, Lattes [loc. cit.) (V. PL, fig. .3, 6) et Tovo {Arch. di Psich., 190(5), y trouvèrent encore l'interruption du sillon de Rolando, et la fosse sylvienne simple.
Lattes observa un lobe frontal avec six circonvolutions longitudinales (sur 100 h.) (V. PL. tig. "2). et trois lobes frontaux avec disposition parfaitement horizontale des sillons et de circonvolutions, ordinairement parallèles au bord supérieur do Lhémisphère; dans deux d'entre eux il y a 4 circonvolutions longitudinales (V. PL, fig. 5, 6).
Penta {Riv. mens, di Psich. e Anthrop., Anno V), décrit un cas d'absence de la scissure parallèle, avec excessive longueur de la perpendiculaire externe, et simplicité du sillon rolandique.
Saporito décrit un cas de circonvolution praecentrale deux fois interrompue.
Pandolfini et Regnotti trouvèrent, chez un jeune assassin sourd-muet, la soudure du thalamus opticus déjà rencontrée par Valenti chez une prostituée. La scissure interpariétale gauche atteignait dans cet hémisphère le sommet du lobe occipital, comme chez les lémuriens.
Le crâne sclérotique (1085 gr.) présentait du métopisme, une crête occipitale interne et une fossette pharyngienne.
RoNCORONi, reprenant ses études histologiques et examinant les couches corticales de 33 épiletiques et de 16 criminels-nés {Arch. di Psich., XXVI), nota chez 27 7o des premiers et 25 ^/^ des derniers, l'absence de la couche granulaire profonde, et la réduction de cette couche chez 49 «/(, des premiers et 39 ^/^ des seconds.
Chez 80 ^Iq des épileptiques et chez 43 *^/„ des cerveaux de délinquants examinés, les grandes cellules pyramidales étaient disposées obliquement et leur nombre était diminué.
Des anomalies analogues furent observées par Angiolella chez un meurtrier aliéné et par Folli. chez 6 criminels épileptiques; par Laura chez 5 criminels-nés; par Pelizzi chez des idiotes épileptiques, où il trouva encore une inversion dans les couches des cellules pyramidales [Etudes anatomiqnes svr V Idiotie, 1900J.
Système pilaire. — Battistelli {Arch. di Psich., XXII),
après avoir étudié 660 criminels et 200 normaux, constate en guise de conclusion que :
L — Chez les criminels il y a une forte prédominance de cheveux noirs, lisses et touffus (51 % criminels, 34 °/o normaux) tandis que les normaux présentent plus fréquemment les cheveux ondulés (29 %) ;
II. — Les criminels présentent fréquemment une implantation spéciale des cheveux dont Taire descend souvent jusqu'au milieu du front, en coin ou en pointe;
III. — Chez les criminels on trouve des vortex surnuméraires plus fréquemment que chez les normaux (criminels 11 ^q, normaux 9 %) ;
IV. — Beaucoup de criminels (60%) n'ont presque pas de barbe, défaut qui chez les normaux atteint seulement 30 *^/q ;
V. — En revanche, les criminels présentent les sourcils épais plus fréquemment que les normaux, et cela dans la proportion de 23 à 15.
VI. — Les criminels offrent très facilement le cas d'hypertricose dans la région sacrée et coccygienne, et dans la proportion de 40 ° q, la disposition féminine des poils du pubis.
Autres anomalies. — Geill {Kriminal Untersncimngen, dans Groas Archic, 1905) qui put examiner 116 criminels danois contre les mœurs, et 1845 criminels ordinaires, et en étudier rétiologie, trouva:
Criminels contre les ind'urs
35,5 \ alcoolisme des parents
névrose
tuberculose
cancers
Criminels ordinaires og 4 0
chez 42 ^jç^ le père et la mère étaient affectés