DEUXIÈME PARTIE
Dans tous les Etats-Unis, et plus tard eu Suisse et eu Prusse, ou décréta des lois qui défendaient de vendre des boissons aux écoliers, aux mineurs, aux aliénés et aux sauvages ; on rendit l'aubergiste responsable des lésions et des donimages causés par l'ivresse, responsabilité pour laquelle, dans l'IUinois, il devait déposer de 4 à 5000 dollars ; dans quelques États, il était encore responsable des dommages causés à la famille de l'iATOgne habituel, par l'oisiveté et par les maladies procurées par ses boissons.
En Angleterre, on défendit, dès 1856, la vente des spiritueux pendant les jours de fête; plus tard, en 1864 et 1870, on promulgua des lois qui en limitaient la vente à quelques heures seulement.
On Y décréta une amende (Yict. YIII) variant de 7 à 40 schellings, ou un jour de prison, pour quiconque était trouvé publiquement eu état d'ivresse.
En 1871, sous les auspices de Gladstone (qui en fut victime), on limita le nombre des débits:
Dans les villes 1 par 1500 hab. dans les campagnes 1 par 900 hab. » 2 » 3000 * » 2 :> 1200 »
On nomma des inspecteurs spéciaux pom' contrôler les débits clandestins et les sophistications des vins étaient punies par des amendes progressives suivies de la fermeture du débit.
Par la loi de 1873 on ordonna de n'accorder aucune permission de débit de boisson tant que les titulaires de ceux existants ne seraient pas décédés; et on prélevaient des sommes sur le fonds des licences pour l'acquisition des anciens cabarets aiin de les fermer.
A tout cela, vim-ent s'ajouter: les prédications des pasteiu's, notamment celles du père Mathew, que en 1838-40, réussit par sa seule éloquence à faire diminuer, de la moitié, en Irlande, la consommation des boissons alcoohques, et le chiflVo des crimes (de 6400 à 4100) : et enfin la taxe sur les bois-
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sons, dont le revenu atteignait Ys ^^ toutes les impositions. Aux États-Unis, cette taxe s'élève à 110 dollars par hectolitre; en France, elle rapporte à l'Etat plus de 500 millions de francs (et on parle de l'augmenter); en Belgique plus de 13 millions.
Suivant le Code pénal hollandais, sanctionné le 2 mars 1881: L'ivrogne trouvé sur la voie publique est puni d'une amende maximum de 15 florins; s'il récidive, de la détention simple non supérieure à trois jours; eu cas d'une seconde récidive pendant l'année qui suit la première condamnation, la peine peut être élevée à deux semaines; dans les années successives elle peut s'étendre à trois semaines et plus encore ; s'il est en mesure de travailler on l'envoie dans un établissement public de ti-avail, pour un an et plus.
Le débitant qui fournit des boissons à un enfant mineur de 16 ans, est puni de la détention ne dépassant pas trois semaines et d'une amende non supérieure à 100 florins; la loi de 1881 interdit le commerce des alcools en quantité inférieure à 2 litres, sans l'autorisation de l'autorité communale ; cette autorisation est refusée dès que le nombre des débits a atteint :
1 pour 500 habitants dans les grandes villes
1 » 300 » dans les villes de 20 à 50,000 hab.
1 » 250 » dans les villages.
Après la promulgation de cette loi, le nombre des débits de 40,000 qu'il était en 1881, tomba à 25,000 en 1891 (Jaquet, ouvr. cité).
En Suisse, le privilège d'acheter à l'étranger, de fabriquer et de vendre en gros l'alcool, appartient au gouvernement: les deux tiers de la quantité consommée doivent être importés de l'étranger; de l'autre tiers, une moitié est fabriquée par l'État, qui exproprie, dans ce but, les grandes distilleries, et l'autre est vendue par les 200 distilleries secondaires du pays.
Le prix de v^ente est fixé, par le Conseil Fédéral. — L'alcool pur et les spiritueux supérieurs sont frappés d'un
impôt fédéral de 80 francs par quintal métrique et la quantité en est déterminée par des computistes spéciaux désignés par la Confédération. — Après cette loi, la consommation des boissons alcooliques diminua de 20 p. 100.
Dans certains cantons de la Suisse, le nom de l'ivrogne habituel est affiché par la police dans tous les débits de lioissons, où il est défendu de le recevoir (Tissot, o. c, 571).
Le Canton de Saint-Gall, par un loi promulguée le 21 mai 1891, reconnaît aux pouvoirs publics (Conseil municipal-Communal) le droit de faire séquestrer d'ofhce le buveur d'habitude aux fi'ais du malade ou de la caisse des pauvres. (Smith, Die Alcoolfrage. 1895)
En Suède où l'alcoolisme sévissait à l'état de maladie endémique, ou éleva successivement en 1855-56-64, de 2 à 27 à 32 francs par hectolitre, les taxes sur la distillation de r eau-de-vie ; on défendit d'appliquer la vapeur aux distilleries, en en limitant la production à 2610 litres par Jour, et la distillation à deux mois seulement de Tannée; et plus tard à sept mois, mais seulement pour les grandes distilleries, afin de supprimer les petites, reconnues plus nuisibles au bas peuple; la production de l'alcool s'abaissa ainsi de deux tiers en dix ans, et son prix s'éleva de 0,50 à 1,30 le litre.
En Suède, la société de Bolag recueillit un capital si puissant qu'elle put acheter tous les cabarets d'un district et obliger les débitants, devenus ses employés, à prélever leur gain sur le thé, le café et les ahments, au lieu que sur le vin; elle trouva des imitateurs dans 147 villes de la Suède.
La société vendait des boissons n'ayant subi aucune manipulation et refusait d'en délivrer aux mineurs et aux ivrognes.
Depuis 1813 il y existait, du reste, une loi qui frappait d'une amende de 3 dollars T individu trouvé ivre pour la première fois sur la voie publique, du double h. la deuxième et ainsi de suite ; à la ti'oisième et à la quatrième on lui retirait le droit de vote et celui de représentant; à la cinquième on le condamnait à la prison ou à la maison de correction jusqu'à 6 mois de travaux forcés, et à la sixième pour un an.
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On y défendit ensuite (du moins en iSTorvège) de vendre des spiritueux les jours de fête, la veille des jours de fête et dans les heures du matin avant 8 heures {Ann. de Stat.^ 1880). ■ Quel est de tous ces remèdes celui qui a donné les meilleurs résultats ?
Beaucoup des mesures les plus éûergiques, surtout parmi les répressives, sont loin d'avoir réalisé le but pour lequel elles furent initiées, sauf en Suisse, en Angleterre et en Suède : on sait que de 1851 à 1857 les crimes graves ont baissé de 40 7o ®^ Suède et les crimes légers de 30 "/y, et que cette diminution se fait toujours plus sensible. On comptait 40,621 crimes en 1865, on n'en comptait plus que 25,277 en 1868 (Bertrand, Essai sur VinteDipérance^ 1875). Dans la période 1830-34, avec une consommation de 46 litres d'eau-de-vie, on enregistra 59 cas de meurtres et 2281 cas de vols, dans celle de 1875-78 la consommation de Teau-de-vie étant tombée à 11 htres, le nombre des meurtres descendit à 18 et celui des vols à 1871 (Jaquet, o. c). Eu même temps la taiUe s'y est élevée et la vie moyenne a augmenté (Baer) ; le chiffre des suicides d'alcooliques, qui était de 46 en 1861, est descendu à 11 en 1869; celui des ivrognes s'est aussi abaissé, mais de peu et d'une manière intermittente : à Gothenburg, par exemple, on comptait :
ivrogne
sur
habitants
Il n'en est pas moins vrai que le jour même, c'était un jour de fête, que notre collègue, M. Brusa, arriva à Gothenburg, il y rencontra plusieurs ivrognes, et cependant il ne put
obtenir une seule goutte de vin.
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Et il est d'autre part certain que toutes ces lois draconiennes n'ont pas empêché qu'en Amérique et en France les alcooliques n'aient augmenté; ou va même jusqu'à affirmer que la loi du Maine fut bien plus une arme politique qu'une mesure d'hygiène ; et que la contrebande des boissons alcooliques, dont se rendent coupables souvent les législateurs eux-mêmes, qui la défendent, y maintient l'ivrognerie avec un surcroît de honte.
En Erance (56), l'impôt sur l'alcool, qui était de fr. 37,40 en 1830, a été porté successivement à 60 fr. en 1855, à 90 fr. en 1860, à 150 fr. en 1871; et atteint actuellement la somme de fr. 156,25 par hectolitre d'alcool pur. Malgré cela, la moyenne de consommation par tête, de 11,45 qu'elle était en 1850 gagnait le taux énorme de 41,56 en 1892 (Claude, o. c).
La même constatation a pu être faite en Angleterre^ où malgré la taxe exorbitante de fr. 489,20 par hectolitre d'alcool pur, la consommation a oscillé dans le Royaume-Uni de 1860 à 1880 entre 4,1 et 5,7 litres, pour se maintenir de 1880 à 1893 avec quelques variations de peu d'importance au taux de 4,5 litres. La légère diminution constatée dans cette dernière période doit certainement êti'e moins attribuée à la taxe qu'aux 5,000,000 d'abstinents que compte l'Angleterre.
On n'a du reste pas lieu de s'étonner du peu d'efficacité des mesures fiscales, si l'on tient compte qu'à moins de taxes extraordinaires, elles n'atteignent que peu, ou très indirectement le consommateur. On s'en rendra compte sans difficulté par lo calcul suivant de M. Ch. Dupuy. « Supposons que le litre coûte, achat, droits de consommation et taxe de rectification tout compris, euvu'on 4 francs. On sait qu'avec un htre d'alcool on peut faù-e deux litres et demi d'eau-de-^de. Or, mi litre contient de 30 à 40 petits verres, mettons 33 à 3 centihtres V un. Du htre d'alcool il aura donc été fait 2 litres et demi d'eau-de-^ie et 82 petits verres. A 10 centmies le petit verre, le débitant encaisse fi\ 8,20. C'est fr-. 4,20 au-dessus du prix de revient, la marge est grande et il y a place pour le bénéfice à la fois du détaillant et du marchand de gros » (Claude).
Mais, cet insuccès tient surtout à ce qu'aucune loi répressive ne peut réussir complètement quand elle va contre le courant de nos instincts, parmi lesquels prédomine surtout le besoin d'excitation psychique que l'on puise dans le vin, besoin qui va grandissant avec les progrès de la civilisation (Yoir: Homme criminel, vol. II); c'est pour cela que lorsque les pauvres mineurs de Glasgow, n'ont pas assez d'argent pour s'acheter de l'eau-de-vie, ils recourent au laudanum; et que les indigents de Londres en font autant quand ils ont faim (1) : en Irlande, lorsque les prédications du père Mathew détoui'nèrent le peuple des boissons alcooliques, il s'adonna improvisément à l'abus de l'éther, auquel le bon pasteur n'avait pas pensé.
« Ceci, disaient-ils, n'est pas du vin, ce n'est pas du gin^ ceci ne nous a pas été défendu par le père Mathew, et nous met en gaieté pour peu de centimes, nous pouvons donc en user » . Et ils en usaient jusqu'à l'ivresse (2) : ils en absorbaient jusqu'à 7 et 14 grammes, et les obstinés jusqu'à 90 grammes.
Le vrai idéal d' un législateur prévoyant et philantrop e 'dans le combat contre 1' alcoolisme, serait donc de fournir au peuple une excitation intellectuelle qui ne lui corrompît ni l'esprit ni le corps, et qui n'ait pas les dangers de l'alcool.
On discute, par exemple, les subventions pour les grands théâtres; pourquoi ne subviendrait-on pas aussi des spectacles au profit du peuple ?
Il serait juste de refuser les premières qui ne sont en faveur que des riches, et d'accorder les secondes qui procureraient
(1) CoLKiNS calcule qu'en 1867 on consomma aux Etats-Unis 78,000 livres d'opium pour s'enivrer {Opium and opium eaters 1871, Philadelfia). Dans le Kentuoky la législature ordonna par un édit, que quiconque par l'abus d'opium, d'arsonic ou de drogues excitantes, se serait rendu incapable de se diriger, serait placé sous tutelle ou renfermé dans un asile comme les ivrognes habituels (Fazio, Dell'ubhriachexxa, 1875, pag. 370). A Londres, on introduisit en 1857, 118,915 livres d'opium, en 1862, presque le double, 280,750 ; et plus encore dans les centres industriels du Lancashire (Fazio, op. cit.).
(2) C'était un mélange d'éther éthylique et méthylique.