DEUXIÈME PARTIE
A une heure après minuit, il sortit avec son guide ; et après avoir parcouru un des pires quartiers de Londres, ils pénétrèrent dans une cour étroite, traversèrent un long liangar et se trouvèrent devant un mur très élevé, l'enfant grimpa sur le mur suivi du Docteur, Là un étrange spectacle s'ofînt à -leur vue : sur le toit très incliné, la tête tournée vers le faîte, les pieds appuyés à la gouttière, dans les positions les plus diverses, gisaient dix ou douze enfants de 10 à 18 ans. Ce fût là, au milieu de ces pâles figures de misère que Barnardo fit vœu de se donner corps et âme à l'œuvre de salut qui fut, depuis cette nuit, le but de toute sa vie. Pauvre étudiant, in- ■comiu, il réussit à recueillir de personnes charitables la somme nécessaire pour louer une petite maison pouvant contenir une vingtaine d'enfants, et dès que l'asile fut prêt, il employa •deux nuits à les recueillir dans la rue.
« Je ne saïu-ais, dit-il, lui-même, imaginer ou dépeindre une scène plus touchante que cette première soirée dans la vieille maisonnette, lorsque s'agenouillant avant d'aller dormir, ma première famille de 25 enfants remercia avec moi la bonté de iioti-e Père commun et pria, afin que ne leur manqua jamais l'aide de celui qui donne la nourriture, même aux petits oiseaux » .
Cette maison, ouverte avec 25 enfants prospéra et se multiplia rapidement ; le nombre des maisons est monté en moins de 30 ans à 87, qui ont accueiUi plus de 50,000 enfants, de l'enfant de quelques semaines à celui de 17 à 20 ans, tandis que l'institution s'est ramifiée en une quantité d'institutions complémentaires : dispensaires médicaux gratuits, écoles, cuisines gratuites, asiles nocturnes, agences pour conduire les enfants à la campagne, hôpitaux, agences de placements, diffusion de la propagande pour la tempérance, écoles dominicales et écoles pour les malheureux, dispensaires médicaux; soupes gratuites ; émigrations et immigrations.
Il est très curieux de voir de quel étrange mélange d'idéalisme, d'esprit pratique, d'intuition énergique, d'aveugle confiance en Dieu, a surgi cette œuvre colossale.
348 CHAPITEE IV
Dieu et les sterlings sont ses puissants leviers! C'est
comme si Barnardo croyait fermement d'avoir crédit ouvert à la banque du ciel.
A chacun des nombreux cas de rédemption qu'il rapporte, il ajoute comme conclusion morale ce que cette rédemption lui a coûté. Avec 10 livres sterlings et l'aide de Dieu — conclut, mathématiquement et ingénament le docteur — une vie a été sauvée.
Dans son journal Night and Day^ publié pour la propagande de ses maisons, on trouve des avis comme celui-ci : « On a besoin, à cinquante milles de Londres, d'une bonne ferme en cultivation, etc.
Et de cette maison demandée avec tant de simplicité et de confiance, on passe aux chemises de nuit, pour jeunes filles, de 50 à 58 pouces et à une série de besoms pour cette grande famille de 8000 enfants.
La même conception hardie que Barnardo a eue pour initier son œuvre de sauvetage, il l'apporte maintenant dans l'ai't de trouver les moyens de le pourvoir du nécessake. Pour cette armée, qui compte désormais 100,000 enfants, c'est le public seul qu'il a pris pour collaborateur, il a tout organisé pour pouvoir enrôler tout le monde, se servir de tous et obtenir un obole de tous, et il y a réussi.
Qui ne peut donner de l'argent, prête son œuvre; et qui ne peut prêter son œuvre de tous les jours, la prête pour un jour seulement.
On peut dire qu'il a su transformer la sympathie en argent pour la refondre ensuite en charité.
Sur ce point la race anglo-saxone a vaincu, et de combien, la race latine !
Impuissance de la charité. — Mais, toute utile qu'elle soit, la charité ne peut être qu'un palliatif très peu efficace devant l'immensité des besoins et de la misère. Inévitablement soumise aux passions humaines, la charité dépend non seulement des conditions économiques, mais encore des conditions sentimen-