‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 132 sur 190 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Outre ces institutions, il faut chercher surtout à développer chez les détenus de bons sentiments. — Rappelions-nous, que la vertu ne se crée pas artificiellement; et qu'on obtient de bien meilleurs résultats en se basant sur l'intérêt et les passions des hommes qu'en s'adressant à leur cœur; car, l'homme peut perdi-e l'existence, mais non se dépouiller de ses passions ; et tous les hommes, même les plus pervers, ont besoin d'un intérêt et d'un but qui les guident dans la vie; ils peuvent être insensibles aux menaces, à la crainte et jusqu'aux douleurs physiques; mais ils ne le sont jamais à la vanité, au besoin de se distinguer des autres et siu-tout à l'espérance de la liberté; c'est pour cela que les sermons et les leçons de morale abstraite sont inutiles : il faut se servir de leur vanité comme d'un levier; les intéresser au bien en leui' accordant des avantages matériels, tels que la diminution graduelle de leur peine. Que de bons résultats n'obtint-on pas en instituant une espèce de décoration et des points de mérite ou de blâme inscrits sur leur livret; il faut leur permettre, selon leur mérite, de passer dans des catégories privilégiées où ils peuvent, par exemple, porter la barbe et des vêtements communs; orner leur cellule de fleurs ou de peintures, recevoir des visites, travailler poiu' eux ou pour leiK famille et enfin entrevoir la perspective tant désirée de la liberté temporaire.

Obtenir la liberté est le rêve et la préoccupation constante des détenus et lorsqu'ils verront devant eux une route ouverte plus sûre que celle de l'évasion, ils s'y jetteront aussitôt: ils feront le bien ne fut-ce que poiu* l'obtenir, mais, en attendant ils le feront; et comme les mouvements répétés deviennent une seconde nature, on peut espérer qu'ils s'y habitueront.

C'est pour cela qu'il faut abolir le droit de grâce qui fait espérer une libération par la seule faveur d'autrui.

Il est nécessaire, dit avec raison Despine, de relever le criminel à ses propres yeux, en lui faisant comprendi-e qu'il peut reconquérir l'estime du monde, il faut lui inspirer le besoin de devenir honnête en utilisant ces mêmes passions qui le rendraient encore plus pervers si on l'abandonnait à lui-même.

414 CHAPITRE YIII

Despine, Clam, De Metz, Montesinos, Brockway comptaient tellement sur l'influence da point d'honneur des criminels,, qu'ils les laissaient presque libres sur leur parole pendant le travail ; et ces hommes féroces, que 20 gardiens n'auraient suffi à refréner, ne pensaient même pas à s'enfuir.

Ferrus raconte qu'un voleur devint honnête homme en se voyant confier par la sœur la garde-robe de la prison, justement avec l'intention de le convertir. Un condamné charpentier était insupportable par son extrême violence ; on lui confia la surveillance d'un groupe de condamnés et il devint le plus docile de tous.

Citons encore ce détenu de Citeaux qui, excédé par le travail, jeta sa pioche aux pieds du directeur, Albert Reey ; celui-ci, sans dire un mot, ramassa l'instrument et se mit à travailler à sa place ; le malheureux, frappé de cette noble leçon de morale appliquée, reprit le travail et ne récidiva plus.

Ces exemples nous montrent clairement la voie que nous devons suivre pour l'amendement de ces hommes; nous devons agir sur eux par l'exemple, bien plus que par la parole, par la morale en action, bien plus qu'avec la doctrine théorique.

Une discipline énergique est incontestablement nécessaire avec eux, d'autant plus que les punitions légères ayant un moindre effet doivent être rôpHquôes plus souvent et sont pour cela moins efficaces que les punitions rares et énergiques; mais une rigueur exagérée est assurément plus pernicieuse qu'utile ; la rigueur les courbe, mais ne les corrige pas, et en fait des hypocrites.

Les adultes criminels, doivent être considérés comme des enfants (l), comme des malades moraux, qu'il faut soigner à la fois avec douceur et sévérité, mais plus avec la première qu'avec la seconde, parce que l'esprit de vengeance, la facile réagibilitô qui est le fond de leur caractère, leur fait consi-

(1) Miss Carpenter, qui leur dédia toute sa vie, disait : « Ce sont de grands enfants que la société doit gouverner comme on gouverne les enfants ».

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dérer comme d'injustes persécutions jusqu'aux plus légères punitions.

C'est pour la même raison qu'un silence trop rigoureux tourne au détriment de la morale. — Un vieux détenu disait à Despine : « Quand vous fermiez un œil sur nos infractions, nous parlions davantage, mais nous n'offensions pas la morale; maintenant nous parlons peu , mais nous blasphémons et conspirons » .

En Danemark, lorsque dans les prisons les plus grandes rigueurs étaient en usage, on comptait 30 % d'infi-actions; à présent, que les lois y sont plus douces, on n'eu compte plus que 6 7o.

Despine usait d'une excellente méthode consistant à n'infliger la punition qu'un certain temps après Tinfraction, afin de ne pas paraître céder à un accès de colère ; le détenu coupable était conduit au cabinet de méditation; le directeur n'y pénétrait qu'une heure après poiu' lui annoncer la peine que comportait le règlement; souvent on infligeait une punition et un blâme à tout le groupe du coupable. C'est là un moyen qu'employait Obermayer avec beaucoup de succès.

Le travail doit être le ressort, le passetemps et le but de tout établissement pénitentiaire afin d'éveiller l'énergie, habituer à une occupation fructueuse le détenu après la Hbération ; comme instrument de discipline pénitentiaire et aussi pour dédommager l'Etat des dépenses qu'il encourt (1); mais cette dernière considération n'est que secondaire et ne doit pas être prise pour but principal, car, tous les travaux les plus

(1) Il n'y a que les prisons de Charlestown, Chatam, Portsmouth, Alipore, que je sache, qui ont donné des profits de peu inférieurs aux dépenses. En 1871-72, Chatam et Portsmouth ont même donné un surplus de 17.759 sterl., Du Cane 1872. — Selon Garelli, nos prisons coûtaient h l'Etat 32 millions et n'en rendaient qu'un et demi, Lexioni sulla riforma délie carceri, 1862. — Dans la Relaxione sitl lavoro dei detenuti, présentée en 1876 par Nicotera, nous trouvons qu'en 1874-75 on comptait 38.407 détenus travaillant, dont 400 dans des métiers distincts, 82.178 étaient inoccupés, */4 étaient tisserands, '/e cordonniers,

lucratifs ne peuvent s'y effectuer; nous devons, pour les raisons sus mentionnées, éviter les travaux de serrurier, photographe, calligraphe, etc., qui prépareraient la voie à d'autres délits; préférons-leur au contraire les travaux agricoles qui ont donné le minimum de la criminalité dans nos statistiques et permettent aux libérés un placement facile ; les travaux en paille, sparterie et cordage ; en typographie, terre cuite, pierre dure, etc., et n'admettons qu'en dernier lieu les travaux de cartonnage et de menuiserie, dont l'exercice exige des outils pouvant devenir dangereux.

De toute manière, le travail doit être proportionné aux forces et aux instincts du condamné, lequel, s'il a accompli le plus grand effort, tout en étant faible et ignorant, doit recevoir une récompense proportionnée, si non en argent, du moins en diminution de sa peine, à celle des plus forts et des plus habiles; c'est pour cela que je crois nécessaire d'éhminer de l'organisme pénitentiaire l'entrepreneur qui cherche naturellement de protéger les plus habiles sans tenir compte de la moralité et qui cependant, dans certains pays^ va jusqu'à disposer de la grâce des criminels.

Inspirons-leur l'amour du travail, en le leur faisant envisager comme une récompense accordée à leur bonne conduite et un soulagement à l'ennui de la prison. Il ne convient donc pas tout d'abord de le leur imposer; il faut le leur laisser désirer et demander (Crofton) en le faisant précéder d'une détention cellulaire plus ou moins prolongée. Si, d'un autre côté, on veut que le travail devienne profitable et que s'établisse cet esprit de camaraderie et d'émulation qui est un

*/2o menuisiers, '/lo ^S'^'i'^^^^tsurs, '/ o employés aux salines. — Le profit net pour l'administration fut en 1871 de 1.632.530 et le détenu toucha pour la main d'œuvre L. 0,473, le double presque de ce qu'il touclie en Belgique 0,266, Hongrie 0,218, et en Autriche, 0,407. Notons ici, qu'en Autriche un condamné peut être obligé de payer une somme déterminée pour sa détention ; à Berne il doit au moins gagner 75 centimes par jour pour pouvoir bénéficier de son travail. En France il touche un '/s de son produit.

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